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26 janvier 2015 1 26 /01 /janvier /2015 12:36

Nasci, Pati, Mori : première description de la séquence chenille-chrysalide-imago par Hoefnagel en 1592.

Voir dans ce blog sur Hoefnagel :

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Crédit photo: www-sicd.u-strasbg.fr

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Image source: Service Commun de Documentation, Université de Strasbourg, France, http://www-sicd.u-strasbg.fr. All rights reserved.

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Après avoir examiné le dessin joyeusement coloré par le miniaturiste Joris Hoefnagel, Allégorie de la Vie et de la Mort, daté de 1595, il est intéressant de le comparer à une planche gravée sur cuivre en 1592 par son fils Jacob (alors âgé de 19 ans) pour la série Archetypa studiaque Patris Georgii Hoefnageli ou "Épreuves et études de mon père Joris Hoefnagel" . Il s'agit de la planche 8 de la Pars II.

En effet, elle n'est pas étrangère au dessin paternel, puisque le titre NASCI. PATI. MORI : "Naître-Souffrir-Mourir" est proche du thème de l'allégorie, et que la même souris morte y est représentée.

1. Description :

Le titre inscrit en lettres capitales NASCI-PATI-MORI reproduit les trois mots de ce qui était au XVIe siècle une devise fréquente, parfois inscrite sur des pierres tombales. On la retrouve dans le titre d'un motet SW6 Fortuna Nasci Pati Mori de Ludwig Sentf composé à Vienne en 1533 : ce compositeur allemand et protestant (1450-1517) a été actif à Vienne et enfin à Munich à la cour du duc Albrecht, et son motet était sans-doute connu de Hoefnagel. Théa Vignau-Willberg donne en référence le Livre VI du De Musica d'Augustin d'Hippone :

"Quam plagam summa Dei sapientia mirabili et ineffabilis sacramento dignata est assumere, cum hominem sine peccato, non sine peccatoris conditione, suscepit. Nam et nasci humaniter et pati et mori voluit, nihil horum merito, sed excellentissima bonitate, ut nos caveremus magis superbiam, qua dignissime in ista cecidimus, quam contumelias, quas indignus excepit ; et animo aequo mortem debitam solveremus, si propter nos potuit etiam indebitam sustinere." De musica VI, 4-7.

Dans ce contexte, Nasci-Pati-Mori n'est pas une devise caractérisant, avec pessimisme, le destin de l'être humain (ou de toute créature), mais un raccourci de la Rédemption divine par laquelle le Christ s'est fait homme, est né, a souffert et est mort pour racheter la dette du péché originel. Ces trois mots renvoient donc aux termes du Credo : "natus ex Maria Virgine, passus sub Pontio Pilato, crucifixus, mortuus, et sepultus ". Cette profession de foi et cette référence à Augustin ne sont pas du tout invraisemblables de la part des Hoefnagel. Joris Hoefnagel avait dû quitter la cour du duc de Bavière Guillaume au catholicisme devenu radical : "il comptait parmi ceux qui en 1591 furent incapables (jugèrent impossible) de souscrire au strict credo de la Contre-Réforme que, sous la forme du Professio dei, tout membre de la cour ducale devait signer." (Vignau-Willberg 1994 p. 19). Quand à Jacob, il devint un Protestant engagé, responsable de la collecte de fonds pour la construction d'une église Saint-Simon et Saint-Jude à Prague.

Deux fleurs sont accrochées par leurs tiges à des anneaux fixés en trompe-l'œil à la ligne d'encadrement de la planche : une Liliacée, symbole de pureté et symbole de virginité notamment de la Vierge Marie, et une rose, fleur de Vénus. Elles sont toutes les deux fraîches sur leur tige tonique, sans signe de flétrissure.

L'affaire devient très excitante lorsque l'on découvre les identifications botaniques proposées par Stéphane Sneckenburger (Université de Technologie de Darmstadt) en 1992 dans l'étude de l'Archetypae par Théa Vignau-Wilberg : si, à droite, il s'agit d'une Rose de Provins Rosa gallica L. , à gauche, on reconnaît une Hémérocalle fauve Hemerocallis fulva L..

— Eh alors ?

— Alors ? Ouvrons une Encyclopédie rapide : "Ces plantes vivaces doivent leur nom au grec ἡμέρα (hemera), « jour », et καλός (kalos), « beauté ». Les fleurs de la plupart des espèces s'épanouissent à l'aube et se fanent au coucher du soleil, pour être remplacées par une autre sur la même tige le lendemain. Orange Daylily, Tawny Daylily, Tiger Lily, Ditch Lily ". "Dailily", ou Belle-de-Jour". Ces fleurs sont les homologues botaniques des Éphémères. Dont le nom vient du grec ancien ἑφήμεριος ephếmerios (« qui ne dure qu’un jour ». Nous avons affaire ici à une sorte de transcription-rébus de l'Allégorie de la Vie et de la Mort (ou l'inverse, car cette peinture serait postérieure et est datée de 1595. L'Hémérocalle tient lieu d'Éphémère pour exprimer la brièveté de l'existence entre naissance, souffrance et mort, ou, dirait Schopenhauer, entre naissance, reproduction et mort.

— Fabuleux. Tout ce décor serait déterminé par le titre ? Poursuivons cette enquête.

Deux autres brins floraux semblent posés sur le sol, l'ombre portée participant à cette illusion ; à droite, nous trouvons un rameau d'une Fabacée, avec ces fleurs semblables au Pois de senteur. Les Fabeae ont cinq genres, les Gesses ou Lathyrus L. , les Lentilles ou Lens Mill., les Pois ou Pisum L. (pois), les Vavilovia Fed. et les Vesces ou Vicia L..

— Ici, aucun rapport avec le sujet.

— Mais si : toutes ces plantes sont des Papilionacées, car leurs fleurs ont la forme de papillons. Le papillon, être fragile issu de métamorphoses comme l'âme (psyché, nom des papillons en grec ancien, signifie d'abord "âme") sema libérée du corps soma, est le porte-drapeau du thème de la vie qui passe.

A gauche, un naturaliste du XVIIIe siècle qui a noté ses identifications en marge, propose Legumen scorpiuri : la "Chenillette sillonée" ou "Queue de scorpion venimeux" Scorpiurus muricatus . Bravo pour cette identification de la Scorpiure aux gousses recroquevillées et pubescentes. Son nom de Chenillette, (en anglais Prickly Caterpillar) souligne sa ressemblance aveec les chenilles, sa présence ici établissant ainsi un pont avec les insectes et les phénomènes de métamorphoses, thème de la Planche.

— C'est trop fort ! La fleur papillon à droite, la plante chenille à gauche !

— C'est plus fort encore si on consulte le dessin de Hoefnagel père : on y voit un scorpion, symbole du danger de mort pouvant abréger brutalement la vie par sa seule blessure. Ici, il est remplacé par une plante qui porte son nom.

— C'est pourtant vrai ! Et là, dans le coin inférieur droit, cet insecte à la queue dressée en hameçon, c'est la Mouche-scorpion, le Panorpe, Panorpa communis L. ! Le scorpion est présent deux fois dans ce rébus !

— Mais j'y pense, tous ces insectes et toutes ces plantes ne portent pas encore de noms. Linné n'est même pas né ! Bizarre bizarre...

— En ce qui concerne Hemerocallis, le nom grec remonterait à Dioscoride, et son premier emploi en latin remonte aux Commentaires sur Disocoride de Matthiolus en 1554 : Commentarii in libros sex Pedacii Dioscoridis Liber tertius page 407 chap. CXX. On y trouve aussi Liber Quartum chap. CLXXXVI page 562 le Scorpioïdes de Dioscoride. Mais pour les noms d'insectes, Gessner étant décédé avant la publication de son livre les concernant, il faudra attendre Aldrovandi en 1602. Néanmoins, tous ces naturalistes étaient en relation entre eux, et bien que les insectes dessinés par Hoefnagel ne soient pas accompagnés de descriptions ou de noms, ils témoignent peut-être d'un bouillon de culture où la dénomination des petits êtres s'élabore.

Plus bas, nous trouvons trois autres végétaux : deux clous de girofle (Sigyzium aromaticum), une noix de muscade (Myristica fragrans) entière, et une autre coupée présentant sa tranche. La symbolique de ces deux épices peut être considérée individuellement, ou dans leur ensemble, pour leur capacité à lutter contre le dépérissement.

Enfin, dans la série végétale, quelle est cette simili banane placée au premier plan ? C'est le légume de Vicia faba L., la Fève des marais ou, au Québec, la Gourgane. A sa droite, la sorte de noix striée est identifiée par Scheckenbürger comme étant une amande (prunus dulcis), mais je propose d'y voir plutôt une fève , celle qui est contenue dans la gousse de Vicia faba, et dont les plus grosses pèsent 1 à 2 grammes (Fève "potagère", Fève de Windsor).

— Et ce légume comme cette fève relèvent toutes les deux des Papilionacées, nous restons chez les papillons !

Au centre, la souris (Mus musculus) est manifestement morte, mais sans blessure, comme par extinction non violente de la vie. On admirera la précision avec laquelle ses vibrisses sont tracées, témoignant de la méticulosité du miniaturiste Joris.

Dans la partie basse de la planche, je trouve encore à gauche un hyménoptère qui serait une Cynipidée ( Guèpe à Galle) ou plutôt, parmi les Térébrants, un Chalcicidé.

Au milieu, une inscription :

Exanimat tenuis mures Ut noxa salaces/ sic modico casu lubrica Vita perit.

Tiens,on remarque le mot salax, acis "aphrodisiaque ; lascive, lubrique", mais aussi "roquette" (la salade) . Plus loin, on trouve lubrica qui est un faux-ami puisque ce mot signifie "glissant ; incertain ; décevant, trompeur". Comment traduire ? Théa Vignau-Wilberg propose : (je traduis sa traduction en allemand et en anglais) " Tout comme un petit dommage tue la souris lascive, Ainsi la vie facile s'achève pour une cause insignifiante."

Dans la partie supérieure, nous trouvons :

- à gauche, un microlépidoptère ; un escargot imaginaire sur le pétale de l'hémérocalle ;

et dans le coin de la planche, un insecte mal identifié, peut-être un hémérobe aux deux ailes confondues.

- à droite, un papillon qui fait le cochon pendu sous un pétale de rose. C'est un Nymphalidae, Satyrinae, mais atypique avec une ocelle de trop pour en faire, par exemple, le Fadet Coenonympha pamphilus L. ou le Mirtil Maniola jurtina. Ou bien, pour trouver ces deux ocelles, il faudrait en faire un Satyrus ferula ou Grande Coronide : difficile.

Enfin, enfin (je rédigeai initialement cet article uniquement pour ce moment), au centre de cette partie supérieure se trouvent les trois stades de développement du Sphinx de l'Euphorbe Hyles euphorbiae (Linnaeus, 1758). En bas, la chenille ; au milieu la chrysalide ; et au dessus l'imago. C'est Brian W. Ogilvie qui fait remarquer qu'il s'agit de la première représentation des trois stades, successivement : une première mondiale dans l'histoire de l'entomologie. La forme imaginale a été représentée par Joris Hoefnagel en 1575-1585 sur la planche de Ignis planche XXV.

Cette séquence n'a rien d'évident à une époque où il n'est pas encore établi et reconnu que les papillons proviennent des chenilles ; même si la séquence est admise, Goedart continuera à penser qu'il s'agit de trois animaux distincts.

Cette planche inaugurale sera le point de départ des travaux du néerlandais Jan Goedart qui va étudier par l'élevage et la nutrition de chenilles les espèces qui en naissent dans Metamorphosis (1662-1667). C'est lui qui va reprendre la présentation verticale des trois stades. Puis Réaumur en France (1734-1742) et Anna Sybilla Merian aux Pays-Bas (1679 et 1705) vont centrer tout leur intérêt sur le mystère des métamorphoses des chenilles.

Le site lepiforum est l'un des plus documentés pour observer les photographies des divers stades de ce Sphinx : on pourra y constater la précision du dessin de Hoefnagel, notamment pour la chrysalide.

Linné ne signale pas cette illustration dans sa description originale de 1758 (Systema naturae page 492) de Papilio euphorbiae, ni dans sa Fauna suecica de 1746. Il cite 5 référence dont Réaumur et Roesel.

Conclusion :

Cette planche II-8 de l'Archetypa studiaque de Jacob Hoefnagel a le premier intérêt d'être comparée avec la peinture ultérieure de Joris Hoefnagel Allégorie sur la Vie, la Souffrance et la Mort avec laquelle elle établit des correspondances.

Sur le plan entomologique, elle témoigne de la connaissance précoce d'espèces qui ne seront décrites et nommées que (beaucoup) plus tard. Les années 1565-1600 s'avèrent cruciales pour la naissance de l'Entomologie comme science : c'est en 1565 que Thomas Penny hérite des observations de Conrad Gessner, bien que ces observations attendront 1634 (Theatrum insectorum de T. Moffet) pour être publiées ; c'est vers 1590 que Aldrovandi constitue sa collection d'insectes et la fait dessiner par une équipe d'illustrateurs (même si De insectis n'est publié qu'en 1602). Un réseau européen est constitué, avec un pôle néerlandais protestant exilé après le saccage d'Anvers soit en Allemagne (notamment en Bohème à la cour de Rodolphe II à Prague), soit à Londres ( groupe d'amis dits " de Lime Street"), étudiant la botanique tout autant que l'entomologie. A ce réseau appartenait deux élèves de Philippe Mélanchton, Charles de l'Escluse et Joachim Camerarius le jeune, qui sont tous deux des amis de Hoefnagel. De l'Escluse (Clusius) a traduit l'Histoire des plantes de Dodoens, où figure l'Hémérocalle. Il collectionnait aussi les insectes puisque Moffet signale qu'il a reçu de lui un Paon-de-Nuit et un Scarabée rhinocéros ; notons que cet envoi provenait de Vienne, donc avant 1588. Camerarius était aussi un correspondant de Thomas Penny ; il lui adressa un illustration d'un Scarabée-éléphant (Megasoma elephas) ; La qualité des illustrations de Joris Hoefnagel et l'attention réellement scientifique portée aux insectes permet d'affirmer que cet artiste était intégré à ce réseau. La réunion sur la même planche des trois stades de développement d'un papillon est un événement fondateur de l'émergence d'une science.

Mais, alors que les dessins et les planches gravées ne sont pas accompagnées de descriptions, de commentaires et, encore moins, de noms propres de plantes ou d'animaux, ils établissent des rapports très étroits avec l'écriture. Soit en animant les marges d'un Livre d'Heure (celui de Philipe de Clèves) ou d'un Missel (celui de l'Archiduc Ferdinand de Tyrol), soit en enrichissant un ancien livre de calligraphie et un alphabet (Mira calligraphiae), soit en participant à la mode des Emblemata et en citant des psaumes, des adages d'Érasme et des vers latins dans un corpus d'inscription.

Mais, si l'analyse de ces inscriptions, de leurs sources et de leur sens est passionnant, cette planche II-8 de l'Archetypa montre que l'écriture se dissimule aussi dans le dessin lui-même. D'abord par les figures calligraphiques que forment les tiges des plantes et les corps ou les antennes des insectes. Mais surtout par les allusions cachées en rébus dans les images.

Si ce type d'œuvre est sous-tendu par l'idée que le microcosme des petites créatures reflète le macrocosme, ou que chacune d'entre elle témoigne de la grandeur du Créateur, ici, la démonstration est faite que les mêmes formes se retrouvent dans les plantes comme chez les animaux : les plantes-chenilles, les plantes-papillons et les plantes-scorpions révèle l'Unité qui est le principe organisateur de la Diversité. Ce principe unique est aussi celui de la succession des métamorphoses qui transforme la chenille en papillon, celui qui mène de la vie à la mort, et de la mort à la Résurrection. L'étude entomologique n'est pas séparable d'une méditation ontologique où la sagesse stoïcienne qui naît de la brièveté et la fragilité de la vie est corrigée par une sotériologie évangélique.

Sources et liens :

— Source des images numérisées de l'Archetypa studiaque : Université de Strasbourg :

http://docnum.u-strasbg.fr/cdm/fullbrowser/collection/coll13/id/72995/rv/compoundobject/cpd/73052

OGILVIE (Brian W.) 2012 Attending to insects: Francis Willughby and John Ray

Notes and records of the Royal Society, DOI: 10.1098/rsnr.2012. http://rsnr.royalsocietypublishing.org/content/66/4/357

OGILVIE (Brian W.) 2013 “The pleasure of describing: Art and science in August Johann Rösel von Rosenhof’s Monthly Insect Entertainment,” inVisible Animals, edited by Liv Emma Thorsen, Karen A. Rader, and Adam Dodd, accepted by Penn State University Press in the series “Animalibus: Of animals and cultures” http://www.philosophie.ens.fr/IMG/Ogilvie,%20Pleasure%20of%20describing%20%282013%29.pdf

— VIGNAU-WILLBERG (Théa) 1994, Archetypae studiaquePatris Georgii Hoefnagelii 1592. Natur, Dichtung und Wissenschaft in der kunst um 1600. München, Staatl.

— Site RKD Netherlands :https://rkd.nl/nl/explore/images/121148

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Published by jean-yves cordier - dans histoire entomologie - Hoefnagel
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