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20 février 2015 5 20 /02 /février /2015 22:50

Deux miniatures (1597) de Joris Hoefnagel au Musée Bruckenthal de Sibiu (Roumanie). Le Jardin d'Eusèbe, ou comment l'imitatio du peintre dépasse la Nature qu'il prend en modèle.

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Source des images :

http://www.codart.nl/120/

https://rkd.nl/nl/explore/images/121332

https://rkd.nl/nl/explore/images/121988

Il s'agit de deux miniatures à l'aquarelle et la gouache sur vélin, formant une paire, de forme rectangulaire de 22 cm x 33 cm, inscrites au Musée Bruckensthal sous le n° d'inventaire cat. 1579 et 1510. Leurs titres peuvent se traduire par

  • Miniature avec Ancolie et insectes
  • Miniature avec Souci, tulipe rouge et insectes.

Bonne occasion de tenter d'en dresser l'inventaire.

I. VASE AU SOUCI (ou VASE AU PAON-DU-JOUR ET AU BOMBYX ZIG-ZAG).

https://rkd.nl/nl/explore/images/121332

— Inscriptions :

  • inscription en or sur un fond noir; dans un cartouche en bas au centre : Bis delectamur cum pictum florem cum/ vivo decertantem videmus, in altero miramur/ artificium naturae, in altero pictoris ingenium

  • 15 97 (1597) 

- Commentaire : cf. infra Vase à l'Ancolie et à l'Écaille Chinée.

-  Traduction: " nous éprouvons un double plaisir en voyant une fleur peinte rivaliser avec une fleur naturelle: nous admirons dans l'une l'habileté de la nature, dans l'autre le talent du peintre," 

— Description.

a) Le cadre et le vase :

Comme dans les Allégories du Louvre et de Lille, l'artiste a présenté ses éléments botaniques et zoologiques dans une petite scène théatrâle en composant un faux cadre de laiton appareillé de quatre faux anneaux de fixation. Deux de ces anneaux, sur le coté, servent à recevoir les tiges de fleurs, ici deux tulipes, et, dans la peinture jumelle, deux roses. Les anneaux inférieurs fixent un support en bois ou métal aux formes en courbes et contre-courbes, allégé de trois oculi, et dont les fines branches s'adossent au montants latéraux du cadre. Cette console est centré par le cartouche à fond noir.

Les ombres projetées par les spécimens, dans la moitié inférieure, créent l'illusion d'une armoire naturaliste sur le plancher duquel ces objets seraient posés, alors que, dans la partie supérieure, les objets semblent s'élever dans l'espace vertical de cette vitrine. La vraisemblance est respectée, puisque les fruits, les fleurs sans support et les insectes rampants sont posés, alors que les fleurs en vase ou en anneaux, les papillons butinant sont "en l'air", et qu'un escargot grimpe le long d'un montant.

Le vase bleu en forme de poire inversée est peu vraisemblable, tant il ne tient en équilibre que par une perle qui le fixe sur la console au bord étroit, et tant les deux poignées, guère fonctionnelles, viennent menacer par leur poids cet équilibre. Le papillon de nuit est posé au centre du ventre du vase comme un emblème sous son sens étymologique (CNRTL) :"Emprunté au lat. classique  emblēma, -atis « ornement en placage sur des vases » du grec ε ́ μ ϐ λ η μ α « ce qui est appliqué sur » de ε ̓ μ ϐ α ́ λ λ ω « jeter sur » .

Cette mise en scène place ces deux peintures au sein d'une série, correspondant chronologiquement à peine avant la période où Hoefnagel travaillait à la cour de Rodolphe II (depuis 1590) tout en résidant à Francfort (1590-1594), puis à Regensburg (1594-1596). Je placerais dans cette série :

  • 1589 Nature morte avec Escargot, Fleurs et Insectes, ou Amoris monumentum, Metropolitan Museum of Art, 

  • 1589 "Nature morte avec Fleurs, Insectes et Escargot", attribué à l'entourage de Joris Hoefnagel, en vente sur Arnet.com

ou à une oeuvre plus tardive de son fils Jacob :

Collection P et N. de Boer, 145 x 191 mm

 

 

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— inventaire.

a) Inventaire botanique .1°) les fleurs : au centre, le Souci  Calendula ; deux tulipes dans les fixations latérales ; tagète , oeillet, 2°) les fruits : Physalis alkekengi "Amour-en-cage", trochets de noisettes Corylus avellana et Corylus maxima , groseilles ,pomme , abricot entier, demi- abricot et son  noyau , 

Remarque : cas rare de syncarpie (?) ou de "pommes jumelles", déjà représenté de façon identique dans Archetypa studiaque (1592) pars III planche 10, et sur le folio 107 du Mira calligraphiae (1591-1596). http://www.dailymail.co.uk/news/article-2433619/Siamese-apples-Conjoined-fruit-discovered-lying-ground-mans-garden.html

b) Inventaire entomologique : 11 animaux ; 10 insectes.

  • Registre supérieur à gauche : Lepidoptera Nymphalidae
  • Registre supérieur à droite : Lepidoptera Nymphalidae [Lasiommata megera ?]
  • Registre moyen à gauche : Cerambycidae [Leptura sp.] : Lepture à suture noire (Leptura melanura alias Stenurella melanura) ?? Lepture cordigère ???
  • Registre moyen au centre : Lepidoptera Nymphalidae Inachis io "Paon-du-Jour".
  • Registre moyen à droite : Diptera Musca domesticus "Mouche commune" ??
  • Registre moyen à droite ; Mollusca
  • Registre moyen à droite : Orthoptera Gryllotalpa gryllotalpa "Courtilière".
  • Registre moyen à droite : chenille Lepidoptera 
  • Registre inférieur centre (sur le vase) Lepidoptera Lymantriidae Lymantria dispar "Bombyx disparate", "Zig-Zag", 
  • Registre inférieur à droite sur le cartouche ; Lepidoptera.
  • Registre inférieur droite : Coleoptera Scarabaeidae Oryctes nasicornis ♂ "Scarabée rhinoceros".

 

Si on tient compte du fait que Hoefnagel s'était présenté lui-même comme inventor hieroglyphicus et allegoricus, les associations de plantes et d'animaux peuvent être des hiéroglyphes, par allusion au bestiaire symbolique des Hieroglyphica d'Horus Apollon (Ve siècle), publiées d'abord par Manuce en 1505 et illustrées par Dürer. Ainsi, l'association d'un escargot et de papillons pourrait se référer à la devise Festina lente "Hâte-toi lentement (celle d'Alduce), par l'opposition de la lenteur de l'un et de la vivacité de l'autre. Le scarabée pourrait être un image du Christ. Chaque plante possède son symbolisme médiéval, puis de la Renaissance, puis de la période baroque. La tulipe, qui deviendra avec la tulipomania du XVIIe siècle symbole de richesses équivalentes aux bijoux les plus onéreux, n'est encore parfois qu'une illustration d'un calice tourné vers le ciel comme l'esprit de l'homme conforme aux idéaux moraux et religieux de l'époque.

Parallélement à ces sens cachés religieux mystiques ou allégoriques, la composition pourrait dissimuler des jeux de mots pour le simple plaisir du décryptage érudit.

De même, des correspondances pourraient être découvertes entre le texte d'Érasme cité dans l'inscription (la description d'un jardin)  et les plantes peintes ici.

 

 

http://www.codart.nl/images/Publications/Brukenthal/0566JorisHoefnagel.jpg

 

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II. VASE A L'ANCOLIE (ou VASE A L'ÉCAILLE CHINÉE ou CALLIMORPHE).

Première miniature : Joris Hoefnagel  : Vase avec ancolie, d'autres fleurs et des papillons, entouré par la flore et la faune. (1597)

aquarelle et gouache sur vélin  : rectangle horizontal de 22 x 32 cm 

— Inscriptions :

a) inscription en bas au centre : "In utroque benignitatem Dei, qui in usum/ nostrum largitur haec omnia, nulla in re non/ admirabilis pariter et amabilis."

en or sur un fond noir; dans un cartouche; Traduction: Dans les deux cas, nous admirons la miséricorde de Dieu qui nous donne richement tout cela à notre usage, susceptibles d'être miraculeuse propre que la présence aimante

b) Signé et daté en bas au centre :" ludeb G. Houf: 97".

Commentaire.

L'inscription trouve sa source dans les Colloques d'Érasme, dans  le colloque n° 16 intitulé Le Repas religieux (Convivium Religiosum).

"[16,67] (Eusebius) Non capiebat omnes herbarum species unus hortus. Praeterea bis delectamur, quum pictum florem cum uiuo decertantem uidemus; et in altero miramur artificium naturae, in altero pictoris ingenium: in utroque benignitatem Dei, qui in usum nostrum largitur haec omnia, nulla in re non mirabilis pariter et amabilis. Postremo non semper uiret hortus, non semper uiuunt flosculi. Hic hortus etiam media bruma uiret et adblanditur."

"[16,67] (Eusèbe) Un seul jardin ne pouvait pas contenir toutes les espèces de plantes. D'ailleurs, nous éprouvons un double plaisir en voyant une fleur peinte rivaliser avec une fleur naturelle: nous admirons dans l'une l'habileté de la nature, dans l'autre le talent du peintre, dans toutes deux la bonté de Dieu, qui nous accorde tout cela pour notre usage, et se montre dans les moindres choses aussi admirable qu'aimable. Enfin, les jardins ne sont pas toujours verts, les fleurs ne vivent pas toujours: ce jardin-là, même au coeur de l'hiver, est fleuri et riant. "

Itinera electronica http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/Erasme_colloque16/ligne05.cfm?numligne=68&mot=benignitatem

 

inscription en bas au centre : Dans benignitatem utroque Dei, qui in usum / nostrum largitur haec omnia, nulla in re non / admiration sensibilisation pariter et gracieux.

en or sur un fond noir; dans un cartouche;Traduction: Dans les deux cas, nous admirons la miséricorde de Dieu qui nous richement tout cela donne à notre usage, susceptibles d'être miraculeuse propre que la présence aimante

  • Signé et daté en bas au centre : ludeb G. Houf: 97

Vase avec ancolie, d'autres fleurs et les papillons, entouré par la flore et la faune

Mots clés 

nature morte , vase , ancolie , rose , oeillet , la pêche , le châtaignier (fruits) , de légumineuses , de haricots , de noisette , pomme , fleur de pommier , chenille , papillon

Inscription en or sur fond noir  en bas au centre dans le cartouche  In utroque benignitatem Dei, qui in usum/ nostrum largitur haec omnia, nulla in re non/ admirabilis pariter et amabilis.

in goud op een zwarte ondergrond; in een cartouche; vertaling: In beide gevallen bewonderen wij de weldadigheid van God die ons dit alles rijkelijk schenkt tot ons gebruik, die overal even wonderbaarlijk schoon als liefderijk aanwezig is

  • gesigneerd en gedateerd middenonder: ludeb: G. Houf: 97

 

Vaas met akelei, andere bloemen en vlinders, omringd door flora en fauna

Onderwerpstrefwoorden 

bloemstilleven, vaas, akelei, roos, anjer, perzik, kastanje (vrucht), peulvrucht, boon, hazelnoot, appel,appelbloesem, rups, vlinder

Herkomst

 

— Description :

Le cadre est  identique au précédent.

Le vase bleu qui, dans la première œuvre, avait une position ambiguë en équilibre sur la pointe de la console, est ici clairement posé sur le fond inférieur où son ombre s'inscrit. Sa couleur bleue aux teintes opalines est la même que celle du Vase de fleurs plus tardif (1629) de la collection de Boer par Jacob Hoefnagel.

— Inventaire

a) Inventaire botanique . 1°) Fleurs : Ancolie ; Rose ; Oeillet ; fleur de Pommier ; 2°) Fruits Chataîgnes dans leur bogue ; Physalis alkekengi   (Amour-en-cage) ;  gousse de haricot ; Fèves  ; trochet de deux Noisettes  Corylus maxima ;  Marron ; Pomme ; Abricot.

b) Inventaire entomologique : 

Un mollusque fixé en haut à gauche. 6 papillons et une chenille : 

successivement de gauche à droite dans les registres superieur ; moyen et inférieur

  • En haut à gauche Lepidoptera Nymphalidae
  • En haut à droite Lepidoptera Nymphalidae
  • Registre moyen à gauche Lepidoptera Nymphalidae Satyrini Melanargia galathea "Demi-Deuil"
  • Registre moyen au centre : Lepidoptera Arctiidae  Euplagia quadripunctaria (Poda, 1761)
  • Registre moyen à droite : Lepidoptera Nymphalidae Nymphalinae Vanessa cardui  "Belle-Dame". (?)
  • Registre inférieur, au centre : Lepidoptera Nymphalidae Vanessa atalanta "Vulcain".
  • Chenille : Lepidoptera Papilionidae Papilio machaon "Le Machaon".

 

Miniature avec insectes Sibiu, Romania

http://www.codart.nl/images/Publications/Brukenthal/0565JorisHoefnagel.jpg

 

 


.http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/Erasme_colloque16/lecture/1.htm
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DISCUSSION.

L'inscription réunit les deux peintures dans une même méditation illustrée autour du texte des Colloques d'Érasme. Cette citation a une importance considérable dans la réflexion des artistes et humanistes de la cour impériale de Rodolphe II, comme l'a souligné Thomas DaCosta Kaufmann. L'artiste ne tente pas seulement d'imiter la nature, de donner l'illusion de vrais fleurs et de vrais insectes après les avoir observés sur le vif. Il revendique l'artifice du trompe-l'œil comme une re-création du monde, rivalisant avec le monde naturel en triomphant, car ce monde naturel éphémère, périssable et temporel (dont les beautés disparaissent en hiver) accède grâce à l'artiste à la gloire éternelle. 

C'est tout le sens de la revanche du poète sur la belle dédaigneuse, tout le sens du poème de Ronsard :

"Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,

Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
« Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ! » "

Dans les deux corpus emblématiques de Joris et de Jacob Hoefnagel , le Mira calligraphiae et l'Archetypa studiaque, Érasme est l'auteur le plus cité, mais ce sont ses Adages (1536) qui procurent les sentences et proverbes dont le spectateur doit déchiffrer le lien avec l'image. Le thème le plus courant est celui de la vie éphémère, incitant à une admiration des Oeuvres du Créateur, au mépris des richesses illusoires, et à la conscience de la Mort, thème des Vanités futures.

Il en va tout autrement avec ce passage du Repas Religieux. Mais avant de considérer ce seizième colloque, il faut — ce fut du moins mon cas — découvrir les Colloques d'Érasme eux-mêmes.

Les Colloques d'Érasme.

Le titre du recueil, et son idée initiale, vient des "colloques scolaires" ou lexiques dialogués, sorte de "Méthode Assimil à l'usage des apprentis latinistes", selon Franz Berliaire. Dans le cadre du souci pédagogique de la fin du XVe siècle, les professeurs mirent en dialogues vivants et imagés les scènes de la vie familière de leurs élèves afin que ces discussions (latin colloquium = conférence, entretien, discussion) permettent aux élèves d'apprendre le latin de manière plaisante voire ludique. En 1518, Pierre Mosellanus publia Paedologia, et Erasme son Familiarum colloquiorum formulae . Mathurin Cordier, enseignant au Collège de la Marche puis au Collège de Navarre, avant d'enseigner à Lausanne, publia ses Colloquia (Colloquiorum Scholasticorum). Ces auteurs mettaient en scène ainsi leurs propres élèves avec beaucoup de naturel, mais dans un latin correct. Le recueil d'Érasme, conçu à Paris vers 1498 à l'intention du précepteur Augustin Caminade, fut imprimé à Bâle en 1526 d à l'insu de son auteur qui réprouva un livre rempli de faute. Il le ré-écrivit entièrement et publia en mars 1526 Familiarum colloquiorm formulae, mélangeant des formules toutes faites avec des saynètes où Érasme fait discuter ses personnages. L'ouvrage s'amplifia de nouveaux colloques à onze reprises, et ce livre-feuilleton connut sa dernière édition revue et augmentée en mars 1543. "En devenant Opus, le libellus s'est métamorphosé et a fait son entrée dans la grande littérature pour adultes" (F. Berliaire)

"Héritier des lexiques dialogués gréco-romains, de leurs succédanés médiévaux et des florilèges d’auteurs anciens constitués par les humanistes eux-mêmes, le colloque scolaire ne sert d’abord qu’à enseigner le latin de la manière la plus naturelle possible. Il faut attendre en effet l’année 1518 et la publication de la Paedologia de Pierre Mosellanus pour voir des préoccupations morales et religieuses se glisser dans cette littérature dont les héros et les utilisateurs sont des écolier

"Si les échanges de répliques toutes faites des Familiarium colloquiorum formulae font penser aux collections de phrases types chères aux prédécesseurs de Mosellanus, les saynètes qui font leur apparition en mars 1522, dans la première édition formellement reconnue de l’ouvrage, ressemblent davantage aux dialogues de la Paedologia. Contrairement aux personnages du formulaire proprement dit, les héros des Lusus pueriles, de Venatio, de Saltus et des deux scènes de la vie scolaire intitulées Euntes in ludum sont des enfants, qui parlent de leurs jeux, de leur professeur, des leçons à apprendre et des devoirs à faire. D’autres dialogues nous font toutefois quitter le monde de l’enfance. Ces scènes de la vie quotidienne mettent aux prises des hommes mûrs, souvent mariés et pères de famille, discutant de leurs problèmes, qui sont des problèmes d’adultes : les vœux imprudents et leurs conséquences, les pèlerinages, la guerre... Ces « autres modèles d’entretiens familiers », utiles pour l’amélioration du langage parlé et écrit, mais surtout pour la conduite de la vie, comme l’indique le titre du recueil, sont de la même veine que les colloquia familiaria qui seront publiés par la suite : ne sont-ils pas mentionnés dans le De utilitate Colloquiorum, où Érasme précise à quoi sert son livre, à quelle fin il a écrit tel ou tel colloque?

Comme toutes les œuvres d’Érasme, en effet, et peut-être même davantage, les Colloques sont un livre dont l’intention utilitaire est sans équivoque : « En publiant tous mes ouvrages, écrit l’humaniste, mon unique but a toujours été de faire par mon travail œuvre utile ; et, si je ne pouvais y parvenir, de ne pas faire du moins œuvre nuisible » Démontré longuement dans le De utilitate Colloquiorum, le caractère pratique desColloques est souligné dans le titre de toutes les éditions : les premières éditions reconnues sont plus utiles que les précédentes (accessit uberior utilitas), puisqu’elles peuvent même servir ad vitam instituendam ; celles qui suivront seront « très utiles à de nombreux titres » (multis nominibus utilissimum).

 

"Érasme n’a jamais perdu de vue l’objectif didactique de son livre, qui est de fournir à ses lecteurs le moyen d’améliorer leur connaissance de la langue latine et de devenir des hommes accomplis (et latiniores et meliores)

"Il n’est pas facile de déterminer avec précision le nombre de pièces qui composent le Familiarium colloquiorum opus. Aux quarante-huit colloques publiés entre mars 1522 et mars 1533, il faut en effet ajouter le Convivium profanum et sa suite, la Brevis de copia praeceptio, tous les entretiens groupés sous le titre d’Alia in congressu et même certaines brèves séquences qui précèdent ou qui suivent ces saynètes." (F. Berliaire)

Quelques titres de Colloques : Les Voeux imprudents. La Chasse aux bénéfices. La Confession du soldat. Avis d'un maître. Le Repas profane. Le Repas religieux (Colloque 16). L'Apothéose de Capnion. L'Amant et la Meftresse. La Fille ennemie du mariage. La Fille repentante. La Femme qui se plaint de son mari, ou le Mariage. Le Soldat et le Chartreux. Le Menteur et le Véridique. Le Naufrage.Les Hôtelleries. Le Jeune Homme et la Fille de joie. Les Franciscains (colloque n° 30) L'abbé et la femme érudite (colloque n° 31) L'Accouchée (Colloque n° 38) Le Pélérinage (colloque n° 39) L'Ichthyophagie (Colloque n° 40)L'Enterrement (colloque n° 41) La chose et le mot (colloque n° 44) Charon (colloque n° 45) L'Hymen funeste (colloque n° 47)Le Chevalier sans cheval (colloque n° 51) Le petit sénat ou l'assemblée des femmes (colloque n° 53) L'Opulence sordide (colloque n° 59) Les Obsèques séraphiques (colloque n° 60)L'Amitié (colloque n° 61) L'Épicurien (colloque n° 63)

Deux thèmes isolés de l'ouvrage Les Colloques d'Érasme de Franz Berliaire.

F. Berliaire : http://books.openedition.org/pulg/303

I. Les Colloques comme Théâtre.

J'ai montré comment Hoefnagel disposait ses spécimens naturels de façon théâtrale par un cadre fictif et par les ombres comme s'ils étaient présentés sur la scène d'une vitrine d'un Cabinet de curiosités. Je confronterai cette idée à ce que Berliaire écrit sur les Colloques, en créant un puzzle des motifs que j'y découperai : 

​"Ces dialogues sont en effet analogues par leur structure à un texte de théâtre, où toutes les répliques sont juxtaposées et constituent la trame de l’œuvre. Connus dès l’Antiquité, ces deux procédés de présentation d’un texte dialogué — le dialogue en récit et le dialogue juxtaposé ou scénique — sont mis en œuvre par Érasme avec un égal bonheur. La notion de dialogue peut être abordée de différentes manières. Nous laisserons de côté les classifications et les analyses visant les caractères intellectuels du dialogue, pour nous intéresser à des aspects plus concrets, et notamment à la manière dont Érasme plante le décor, bâtit le scénario, choisit et manipule les personnages de sa « Comédie humaine ». Car les Colloques sont une sorte de « Comédie humaine », avec des scènes de la vie privée, de la vie militaire, de la vie de campagne, de la vie urbaine, de la vie religieuse. Érasme met en scène des personnages des deux sexes, de tous les âges et de toutes les classes sociales : des hommes et des femmes ; des jeunes, des moins jeunes et des vieillards ; des nobliaux, des bourgeois et des gens du peuple ; des laïcs et des ecclésiastiques. C’est toute la société du xvie siècle qui défile devant nos yeux, vivante et bigarrée." "La plupart de ces conversations sont imaginaires, quelques-unes ont un fond de vérité, mais toutes portent l’empreinte de la vie et, par leur substance comme par leur mouvement, elles donnent l’impression de la réalité saisie sur le vif."  "Bien qu’il n’ait sans doute pas prévu que ses Colloques seraient joués un jour sur des tréteaux scolaires, Érasme a incontestablement donné une allure dramatique à ces petites scènes de la vie quotidienne. Outre les procédés scéniques dont nous venons de parler, il utilise en effet, comme les dramaturges, un système continu et méthodique d’initiales de personnages destiné à articuler le dialogue. D’autre part, il mentionne en tête de chaque colloque le nom des principaux protagonistes, donnant en quelque sorte la distribution de la pièce qui va être jouée."

Un théâtre comique ou ludique.

Érasme veut instruire ses lecteurs en les amusant et sans qu’ils s’en rendent compte : « Je ne sais, dit-il, s’il est des leçons plus fructueuses que celles qui sont prises en jouant. » Pour « s’insinuer en quelque sorte dans les âmes délicates », il utilise le procédé qu’il a déjà mis en œuvre dans l’Éloge de la Folie et qui consiste à dire la vérité en riant : « La vérité un peu austère par elle-même parée de l’attrait du plaisir pénètre plus facilement dans l’esprit des mortels. Le plaisir allèche le lecteur, et, après l’avoir alléché le retient. " "L’écrivain qui, à ses yeux, « recueille tous les suffrages », n’est autre, en effet, que Lucien : « Il possède une telle grâce d’expression, un tel bonheur d’invention, un tel charme dans la plaisanterie, dans l’attaque un tel mordant, ses badinages sont si agréables, il tempère le sérieux par les plaisanteries, les plaisanteries par le sérieux ; il dit des vérités en riant, il rit en disant des vérités ; il peint comme au pinceau les mœurs, les sentiments, les intérêts des hommes et les met sous les yeux, non comme une lecture mais comme un spectacle, si bien que nulle comédie, nulle satire, ne peut se comparer avec ses dialogues, ni si tu considères l’agrément, ni si tu considères l’utilité. »

"Les œuvres des poètes comiques constituent elles aussi une mine inépuisable d’exemples, puisque la comédie n’est rien d’autre que l’image de la vie : cum tota Comoedia nihil aliud sit quam humanae vitae simulacrum. Humanae vitae simulacrum, voilà une définition qui conviendrait parfaitement aux Colloques, miroir grossissant des ridicules et des tares d’une société malade, théâtre dont les spectateurs sont aussi les acteurs."

« Théâtre de la vie ou miroir du monde, c’était là le titre de tout langage, sa manière de s’annoncer et de formuler son droit à parler ». Cette réflexion de Michel Foucault s’applique particulièrement bien aux Colloques, spectacle en soixante tableaux illustrant « les folles passions du monde et ses opinions absurdes », spectacle édifiant de la « comédie de la vie », destiné à préparer à la vie : ad vitam instituendam. Le livre est le substitut de la vie, la lecture remplace l’expérience, qui est « la maîtresse des sots ». Peinture vivante des gens et du monde, les Colloques sont pour les adolescents et pour les adultes ce que les images étaient pour les petits enfants : une représentation de la réalité."

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Colloques d'Érasme et Emblemata.

Ces Colloques ont pu inspirer Hoefnagel également par leurs rapports avec les Livres d'Emblèmes assoçiant citation littéraire et peinture : Érasme cherche à dépeindre le vivant tout en tissant des liens constants avec les textes qu'il a lu  ; et, presque à l'inverse, Hoefnagel s'évertue à faire de ses peintures des textes plaisants à mémoriser :

 "Riches d’enseignements, ces colloques sont également riches en figures de style, en tournures, en proverbes, en fables, en exempla, en apophthegmes destinés à tous ceux qui veulent que leur discours « resplendisse d’idées et de mots comme un fleuve charriant des paillettes d’or ». Cette copia verborum ac rerum dont il fait profiter ses lecteurs, Érasme l’a acquise en étudiant, la plume à la main, tous les auteurs grecs et latins : « Celui qui veut être considéré comme un érudit doit tout lire, une fois au moins dans sa vie », dit-il dans ses Commentarii duo de duplici copia verborum ac rerumCe pollen butiné dans les jardins fleuris de la littérature ancienne est injecté à forte dose dans les Colloques, « produit fini », où Érasme a sans doute mis ce qu’il a récolté de plus remarquable au cours de ses lectures. Les Colloques fourmillent en effet d’emprunts aux auteurs anciens, emprunts souvent déguisés de vers ou de phrases qu’Érasme s’approprie, coupe, transforme au gré de sa fantaisie, mais surtout d’adages et de tours proverbiaux puisés aux mêmes sources. La moindre citation faite dans les Colloques se retrouve d’ailleurs dans les Adages, soit comme adage proprement dit, soit comme variante ou illustration d’un adage. Ceux qui ne verraient dans cette profusion de proverbes qu’une coquetterie d’humaniste se tromperaient lourdement : « Pour ajouter à un écrit la grâce d’un charme délicat, ou pour l’égayer par des jeux érudits, ou pour le relever du sel de l’urbanité, ou pour l’orner par quelques bijoux empruntés, ou pour l’éclairer de pensées lumineuses, ou pour lui apporter de la variété grâce aux fleurs des allégories et des allusions, ou pour répandre sur lui les enchantements de l’antiquité, qu’y a-t-il de mieux, demande Érasme, que d’avoir une riche et nombreuse provision de proverbes, et une sorte de réserve entassée, serrée chez soi ? Tu pourras y prendre à toutes fins de quoi charmer par une métaphore fine et bien placée, de quoi mordre par une railleuse plaisanterie, de quoi plaire par une pénétrante concision, de quoi charmer par une pointe rapide, de quoi attirer par la variété ou chatouiller par une allusion amusante celui qui la reconnaît au passage, de quoi enfin réveiller par une obscurité voulue le lecteur qui commence à s’endormir. Qui ne sait que les principales ressources, les principaux agréments des discours résident dans les sentences, les métaphores, les paraboles, les comparaisons, les exemples, les rapprochements, les images et autres figures de ce genre ? Non seulement elles relèvent grandement la diction, mais elles lui ajoutent plus d’ornements et de charme qu’on ne saurait le dire, chaque fois que, reçues par l’accord de tous, elles ont passé dans la langue communément parlée. En effet chacun écoute volontiers ce qu’il reconnaît, surtout s’il s’y ajoute la recommandation de l’antiquité, étant donné que les adages comme les vins doivent leur prix à leur âge. Ils n’apportent pas seulement une parure au style ; ils lui donnent aussi de la vigueur, c’est pourquoi Quintilien les range parmi les figures et estime d’autre part que, parmi des arguments, un proverbe peut avoir une grande force, soit que tu veuilles persuader, soit que tu réfutes l’adversaire par un dicton sarcastique, soit que tu défendes tes positions. Qu’y a-t-il en effet de plus probable que ce que tout le monde est d’accord pour répéter ? Qui ne serait frappé par le jugement identique d’époques et de pays si nombreux ? »

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II. L'écriture  et la peinture : l'ekphrasis et l'enargeia.

Dans la rencontre du peintre Hoefnagel et de l'écrivain Érasme, une attention particulière doit être apportée aux rapports entre le style littéraire, et la vision, le "donné à voir".

 

Rappelons d'abord que si la critique littéraire utilise le terme « ekphrasis » pour désigner  la description, au sein d’un texte, d’une œuvre d’art réelle ou imaginaire, cette définition est tardive. Le verbe « ekphrazô » signifie « exposer en détail », et l’ekphrasis consiste  à donner à voir avec « évidence » l’objet par le langage. Aélius Théon en donne cette définition : « la description (« ekphrasis ») est un discours qui présente en détail et met sous les yeux de façon évidente ce qu’il donne à connaître.". Dans l'Antiquité, l’ekphrasis ne se limite donc pas à l'évocation d'œuvres d'art, mais désigne toute évocation vivace propre à faire surgir des images dans l'esprit de l'auditeur ou du lecteur 

Selon Aristote (384 –322 av. J.-C.), et par suite pour les théoriciens antiques du discours, la fonction première de tout discours est l’« enargeia », que l’on peut traduire par « évidence » ou « visibilité », c’est-à-dire que le discours doit d’abord montrer. Avec les successeurs d’Aristote, le concept d’« enargeia » repose essentiellement sur le sens de la vue : pour Denys d’Halicarnasse, Cicéron (Ier siècle av. J.-C.) ou Quintilien (Ier siècle ap. J.-C.), l’« enargeia » ou l’« evidentia » doit transformer l’auditeur-lecteur en spectateur, lui donner à voir les faits.

Voir Ekphrasis ici et hypotypose dans Wikipédia.

Pour les peintres et les écrivains, deux citations  de l'Ars poetica d'Horace devenus des adages sont naturellement dans les esprits : Ut pictura poesis, et Pictoribus atque poetis (vers 10) : Rabelais traduit ainsi le dernier : Pictoribus atque poetis, « les peintres et poètes ont la liberté de peindre à leur plaisir ce qu'ils veulent".

C'est au XVIe siècle que la poésie ecphrastique prend son essor, et qu'on assiste à la naissance de la poésie emblématique qui, illustre à merveille l'adage horatien , en s'inspirant des concetti italiens, du Livre des hiéroglyphes d'Horapollon et du Songe de Poliphile de Francesco Colonna.

 

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Reprenons maintenant la lecture du texte de F. Berliaire :

 " Parmi les nombreuses rationes locupletandi sermonis passées en revue dans la partie du De copia consacrée aux « figures de pensée qui s’éloignent de la manière directe de présenter les idées », il en est une qui occupe une place de choix dans les Colloques : c’est celle que les Grecs appellent ένάργεια et les Latins evidentia. Connue également sous le nom d’hypotypose, cette figure, qui « expose les choses d’une manière telle que l’affaire semble se dérouler et la chose se passer sous nos yeux », transforme le lecteur ou l’auditeur en spectateur : id quod fit aut factum est, non summatim aut tenuiter exponemus, sed omnibus fucatum coloribus ob oculos ponemus, ut auditorem sive lectorem, iam extra se positum, velut in theatrum, avocet. dum ea referunt quae representari in theatro aut non possunt aut non convenitDe copia, LB I, col. 77 F-78 A.

[Erasme, Enargeia : Nous l'utilisons toutes les fois que, dans le but d'amplifier ou d'orner notre texte, ou de plaire au lecteur, nous n'exposons pas simplement la chose [rem], mais la donnons à voir comme si elle était exprimée en couleurs tans un tableau, de sorte que nous semblons l'avoir peinte plutôt que décrite et que le lecteur semble l'avoir vue plutôt que lue" : Erasme, «  De duplici copia verborum ac rerum. »]

" La description la plus riche est toutefois celle qui sert de prologue et même d’épilogue au Convivium religiosum. Cette visite guidée se transforme en leçon de choses, une leçon modèle qui semble illustrer cette page du De pueris où Érasme conseille au pédagogue d’utiliser des vignettes pour apprendre à son élève le nom et les caractéristiques essentielles des arbres, des plantes et des animaux. Cette connaissance, qui fait appel aux qualités d’observation de l’enfant, n’a rien d’expérimental : les murs de la maison d’Eusèbe sont comme les planches anatomiques d’un manuel d’histoire naturelle et tous les renseignements fournis par Érasme sont tirés de Pline, un de ces auteurs qui, « s’ils ne contribuent pas grandement à la beauté du style, offrent en abondance la réalité » (rerum copiam suppeditant). L’auteur des Colloques puise à pleine main dans les ouvrages de ces naturalistes anciens. Dans Problema et dans ’Aστραγαλισμό, sive talorum lusus, c’est Aristote qui est mis à contribution ; dans Amicitia, c’est encore Pline qui est exploité comme un « trésor », Pline qui « enseigne le monde » : Mundum docet Plinius. Si Érasme tient tant à faire connaître le monde physique, c’est bien sûr parce que « l’on ne peut voir de spectacle plus magnifique que celui de la nature », mais aussi parce que cette connaissance du monde animal, végétal ou même minéral permettra au candidat à l’abondance d’orner son discours au moyen d’allégories, d’images, d’apologues, d’exempla .  Ses Colloques sont nourris à la fois de suc antique et de moelle évangélique, mais aussi de sel attique. 

 

 

 

Le Convivium religiosum : Le jardin d’Eusebius.

Ce colloque du Repas religieux date d’août 1522. Portant le n°16, il suit le colloque 15 Le Repas Profane.

Pour le présenter et le commenter, je ferais mon miel d'un article de Simone de Reyff paru en  2009 et mis en ligne sur Persée. : 

 

 "Dans le Convivium religiosum, Érasme met en scène un petit groupe d’amis réunis autour de la table d’Eusebius pour partager un repas dont le menu, aussi sobre que savoureux, est enrichi de commentaires spontanés sur quelques passages de l’Écriture sainte. Le décor ne se limite pas à la demeure dans laquelle se retrouvent les amis d’Eusebius mais  inclut le jardin dont la visite abondamment circonstanciée constitue un prologue à la fête. Le maître de maison promène longuement ses hôtes avant de les inviter à passer à table: le jardin sera le lieu où la nature, dûment régentée par l’esprit humain, favorisera à la fois la méditation et la sociabilité. On traverse successivement un premier jardin dominé par la statue de saint Pierre et la chapelle dédiée au Christ médiateur, puis un jardin intérieur dont les richesses botaniques et artistiques comblent d’admiration les visiteurs enthousiastes, pour longer enfin trois promenoirs qui, avec le bâtiment principal, constituent un rappel implicite de la structure du cloître. Avant d’emmener ses compagnons à l’intérieur du logis, Eusebius leur signale encore les prolongements de son domaine qu’ils pourront admirer à l’issue du repas: derrière la maison trouvent place un jardin potager et un jardin des simples, que flanquent d’un côté un pré et de l’autre un verger, au fond duquel il élève des abeilles. À la ruche répond, dans la galerie supérieure du promenoir oriental, une volière.  Le jardin d’Eusebius se donne au premier chef comme une célébration de cette multiplicité dont procède l’allégresse du coeur et de l’esprit. Célébration multiple à son tour, puisqu’elle inclut des réalités très diverses: les inscriptions en latin, en grec et en hébreu qui dotent la statue de saint Pierre et l’image du Christ d’un discours polyglotte, et où se croisent les citations les plus hétérogènes de l’un et l’autre Testament; les connotations superposées du cours d’eau qui renvoie simultanément aux aspirations du cerf altéré (Ps 142 / 143) et à l’eau gratuitement octroyée à ceux qui ont soif (Isaïe 55, 1) ; enfin, la variété des plantes cultivées dans le jardin intérieur, et celle des oiseaux élevés dans la volière, dont les moeurs sont aussi contrastées que les ramages.

 Cependant, s’il demeure bien conscient des limites de toute collection, Eusebius ne tente pas moins de les repousser aussi loin que possible. Lorsque l’espace fait défaut à sa passion «curieuse», il le prolonge à travers les fresques qui ornent ses promenoirs, où il pourra contempler, en se délassant, tous les visages du monde que ne saurait contenir son petit domaine. Le décor en trompe-l’oeil qui sert à marquer les limites du jardin tout en l’ouvrant vers l’ailleurs pourrait être envisagé comme une disparate, sinon comme une concurrence déloyale par rapport aux efforts consentis pour aménager un site naturel. La diversité s’y déploie tout en harmonie, sans aucun obstacle, au bénéfice d’une stabilité assurée: les arbres peints, suggère malicieusement Eusebius, ont l’avantage d’être toujours verts. Le regard qu’il invite à poser sur ces produits de l’artifice humain demeure toutefois libre de toute suspicion. Ce n’est pas seulement parce qu’elles présentent l’avantage d’une certaine permanence sur la fragilité du monde réel que ces représentations sont louées. La peinture est source d’un plaisir plus grand que celui qui procéderait de la seule présence d’un objet naturel. En cet endroit, Érasme pourrait se souvenir d’Aristote qui, dans sa Poétique, établit l’imitation comme une valeur propre à l’homme en considérant qu’elle est dans son essence source de délectation. Loin d’être un pis-aller auquel on aurait recours pour pallier les insuffisances d’un domaine aux proportions modestes, l’imitation apparaît au contraire comme le signe d’une plus-value. C’est ce qu’ont immédiatement compris les visiteurs qui s’émerveillent en constatant que les arcades des promenoirs, tout comme le revêtement aux tons subtils du cours d’eau, sont en réalité du faux marbre. «Quod opibus deest arte sarcimus», remarque Eusebius: les carences du jardin sont amplement compensées par l’intervention humaine, dans la mesure précisément où la réponse de l’art à la nature porte la marque d’un génie supérieur. Le monde répertorié sur les parois des galeries ne se borne pas à compléter les expériences restreintes qu’offre l’espace ainsi délimité. Ce n’est pas seulement parce qu’elle rend présentes des variétés animales et végétales excédant les possibilités d’un petit jardin que la peinture des promenoirs suscite la jubilation des promeneurs. À travers la rivalité des figures peintes, «singulis ad nativam imaginem non pessime expressis», on est amené à prendre conscience de la nature essentiellement mimétique du jardin, qui n’est autre qu’une représentation du monde. À la différence notable, cependant, qu’au lieu d’assumer la variété des êtres dans une image inconsistante, le jardin demeure solidaire de la nature qu’il reproduit. La concurrence de l’art n’y équivaut pas à une négation de la nature, mais à une simple inflexion, qui la rend signifiante, ou mieux, qui en exprime la signification latente.

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À travers la double dimension de la varietas et de la mimèsis, on atteint ainsi ce qui constitue probablement la clef majeure du jardin d’Eusebius: la récapitulation du monde esquissée dans les parterres fleuris et les promenoirs historiés vise un projet pédagogique. Chaque détail du jardin correspond à la composante d’un vaste discours dont les implications morales se superposent aisément aux observations du savoir concret. Le maître du jardin se plaît du reste à traduire pour l’édification de ses amis le langage des plantes et des animaux: ainsi la marjolaine, dont le parfum, si l’on en croit les Anciens, est insupportable au porc, est une invite à la chasteté. De même, le double effet des poisons sur le scorpion qui succombe à la vue de l’aconit, mais qui trouve dans l’ellébore un antidote susceptible de le ramener à la vie, s’avère porteur d’un sens précieux: s’il ne donne pas lieu à un commentaire explicite, c’est qu’un tel prodige traduit avec éloquence les ressources insoupçonnées de la Providence. Sur le basilic au regard mortifère, sur le poulpe victime du coquillage dont il voulait faire sa proie, sur le chameau qui esquisse un pas de danse ou le singe jouant de la flûte, se greffent spontanément les reliques de la sagesse commune dont Érasme tient par ailleurs le registre dans ses Adages. Enfin, le petit drame figé dans l’image peinte du lièvre dévoré par un aigle sous l’oeil impuissant d’un scarabée et d’un roitelet, reproches vivants, et cependant impuissants face à la voracité du prédateur, en dit long sur les injustices cruelles du monde. On conçoit que, pour l’expérience avisée du sage, le domaine solitaire est en réalité un lieu «bruissant de paroles» «Domus loquacissima». Cependant la valeur symbolique des objets n’aboutit jamais à la négation de leur utilité fonctionnelle. La source qui traverse le jardin renvoie, comme nous l’avons vu, au Psalmiste et à Isaïe, mais elle sert tout aussi bien à évacuer les égouts. Et quand ses amis se récrient devant ce qu’ils considèrent comme un scandale, Eusebius n’a pas trop de peine à leur rappeler que la Providence a également destiné l’eau aux ablutions. En vérité, le jardin pédagogique d’Érasme ne fonctionne nullement comme une encyclopédie scientifique et morale dont il suffirait d’assimiler les rubriques. Il est le témoignage d’une expérience pénétrante et parfois paradoxale de la vie. C’est pourquoi, indépendamment de la chapelle et de la statue qui ornent son entrée, il présente une dimension profondément religieuse, dans la mesure où les agréments qu’il réunit parlent tous en faveur de l’homme."

 

 

SOURCES ET LIENS 

Simone de Reyff   2009  De la retraite à la présence au monde : jardins de la Renaissance  Seizième Siècle     Volume   5   pp. 169-192

 

 

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Published by jean-yves cordier - dans histoire entomologie - Hoefnagel
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  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" Guillevic, Théraqué.  "Un peu de Pantagruélisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit conficte en mespris des choses fortuites)" (Rabelais )"prends les sentiers". Pytha
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