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9 janvier 2016 6 09 /01 /janvier /2016 12:32

Un Machaon Papilio machaon prête ses ailes à saint Michel dans une allégorie de la victoire de la mort. La Vanité (vers 1535) de Jan Sanders van Hemessen au Musée de Lille.

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Les représentations scientifiquement exactes (ou du moins conformes à la réalité) des Lépidoptères sont rares dans les Arts et notamment dans la peinture avant que l'entomologie ne se développe comme science propre (Aldrovandi 1602), avec des gravures encore approximatives. J'ai souligné combien le peintre anversois Joris Hoefnagel a été, sur ce plan, un précurseur remarquable du naturalisme scientifique.

Le papillon diurne Papilio machaon est l'une des plus belles espèces de nos régions, et on pouvait penser que sa splendeur lui permettre de se faire remarquer par les peintres et enlumineurs bien avant les autres. C'est un autre membre de la famille des Papillionidés, le Flambé ou Iphiclides podalirius , tout aussi pittoresque, qui lui vole la première place, sur un petit tableau conservé au Louvre, le "Portrait de Marguerite de Gonzague" par Pizanello en 1440. Puis sur la Vierge à l'Enfant (Vergine col bambino) de Francesco di Gentile da Fabriano (op. Ca. 1475-1515), sd, au Musée du Vatican. Dans les deux cas, le papillon était porteur d'une valeur positive, et symbolisait peu ou prou la spiritualité, ou l'âme.

Dans mes recherches, Papilio machaon n'apparaissait qu'un siècle et demi plus tard, sur les planches VII et XIII du volume Ignis (1575-1582) de Joris Hoefnagel.

C'est dire l'intérêt (pour l'histoire de l'entomologie) avec lequel je découvrais, sur un tableau flamand de 1535, la représentation fidèle des ailes antérieures d'un Machaon. Intérêt doublé par le sujet du tableau, une Vanité présentée par l'archange saint Michel, psychopompe et psychostase. De quoi approfondir l'exploration de la symbolique des papillons.

Résumé :

1. Premier exemple de représentation des ailes d'un Machaon dans l'histoire de l'art.

2. Confirmation du symbolisme funéraire du papillon au XVIe siècle.

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Voir aussi :

1. Le papillon réel :

Papilio machaon, Thomas Bresson in Wikipédia

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2. Le papillon peint par Hoefnagel.

Joris Hoefnagel, Ignis, planche VII (1575-1582)

 

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L'une de mes hypothèses pour comprendre pourquoi nos ancêtres ont  mis tant de temps à peindre ce qu'ils voyaient de si beau, est de penser que, sans-doute, ils ne peignaient pas les papillons réels car ils ne les regardaient pas et ne les voyaient pas. Et que, l'un expliquant l'autre, ils ne les nommaient pas (nous ne disposons d'aucun nom vernaculaire, dans aucune langue, pour le Machaon et pour les autres espèces, avant les balbutiements du XVIIe siècle et la nomenclature en règle du Systema naturae de Linné en 1758). Étrange cécité.

Enfin, pour expliquer ce scotome qui affectait la vision humaine jusqu'au XVIIIe siècle, je me donne l'explication suivante : les papillons étaient associés, pour nos ancêtres, par un lien indéfectible et funèbre, avec la mort.  Ils passaient, dans leur réalité, comme quelque chose d'aussi désagréable et effrayant qu'un feu follet. Ou un fantôme. Une citrouille grimaçante sous le battement de la flamme d'une bougie. Ils n'animaient les folios des parchemins enluminés que par exception, dans les marges, et sous une forme stylisée. Les moralistes faisaient aussi appel à cette silhouette stylisée pour rappeller à leurs contemporains l'approche de leur fin dernière et pour dénoncer l'attirance de ces bestioles vers la flamme des chandelles, où ils se brûlent comme tous les pécheurs à la flamme du désir. Bizarre, pour moi qui voit les joyeux lépidoptères comme des formes sublimées des fleurs : des aspects aériens et  féeriques du vagabondage inspiré.

Le tableau de Hemessen va me permettre d'argumenter, ou de remettre en cause, cette hypothèse.

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3.   La Vanité de Jan Sanders van Hemessen  (Hemiksen, vers 1500 - Anvers (?), vers 1560).

 

C'est une huile sur bois peinte vers 1535-1540, conservée au Musée des beaux-arts de Lille depuis 1994, sous le n°  Inv. P. 2009.

Le Musée de Lille !  Je pense immédiatement aux deux Allégories de la vie brève  (1591) peintes par Hoefnagel, et par l'étude desquelles j'ai débuté cette réflexion. Avec leurs Nymphalidés bien en évidence : la Belle-Dame et la Mégère.

Ici, nous voyons le buste (élargi) d'un homme jeune et imberbe, les yeux bruns, le front bouclé, en léger contrapposto accentué par l'inclinaison de la tête. Les ailes caudées reproduisent exactement le schéma des nervures du Papilio machaon, aussi nommé Grand Porte-queue. Les ocelles bleues des ailes postérieures sont cachées par le manteau rouge (maintenu par un fermail et par une ceinture) du personnage  qu'il faut identifier comme l'archange saint Michel malgré l'absence d'attributs tels que la cuirasse, le glaive ou la balance. (Bien que je réalise tout à coup que cette identification que je tenais pour acquise m'est parfaitement personnelle !) Terminons par la description de la jupe en étoffe soyeuse, quadrillée à motif floral d'or.  

Le paysage de l'arrière-plan apporte peu à la compréhension. On notera tout au plus derrière l'épaule droite des hauteurs boisées, et à droite du tableau un clocher dominant un village, et qu'un connaisseur pourrait peut-être identifier.

L'essentiel du tableau est désigné à notre attention par l'index du saint. ou du personnage ailé. (Notons au passage le traitement maniériste des mains.) Cet index désigne un miroir ovale, ou un bouclier ovale dont le centre est un miroir, et nous pouvons être certain qu'il s'agit d'un miroir puisqu'il reflète l'avant-bras du jeune homme, et une boucle de la bande de papier qui s'y enroule.

a) le cadre du miroir.

En haut, deux femmes tiennent un ruban noué, qui sert d'attache au verre par l'intermédiaire d'une corolle blanche en coquille que j'ai d'abord pris (et ce n'est sans-doute pas un hasard) pour un papillon).

Sur les cotés, un phylactère s'enroule autour d' une cascade de motifs architecturaux grotesques.

On y lit , en débutant en bas à gauche : ECCE . RA / PINÃ . RERVM . / ÕNI~V. Ce qui se lit, si on remplace le tilde ~ par un -N ou un -M, comme Ecce rapinam rerum Omnium.

J'ai cherché en vain si le peintre avait puisé cette phrase dans la Bible, ou dans la littérature religieuse des Pères de l'Église, ou de ses contemporains. Il semble l'avoir composée pour les besoins de son Allégorie. 

Comment la traduire ? Dans le Gaffiot, nous trouvons rapina,ae, f. (rapio) : 1. vol, rapine, pillage. 2. Action d'emporter. " Rapinam est l'accusatif singulier de rapina. 

Je vais être maintenant amené à découvrir que l'adverbe ecce , dont je connais surtout l'expression Ecce Homo, "Voici l'homme", dans la construction grammaticale ecce + nominatif, peut aussi être employé avec la construction ecce = accusatif, soit Ecce hominem.

Cela me vaut la petite école buissonière de la lecture d'un article dans Faventia 28/1-2, 2006 41-52 sur Les emplois de ecce, eccum, eccistum, eccillum chez Plaute par Hélène Perdicoyianni-Paléologou hperpal@hotmail.com.  Ainsi, j'apprends que chez Plaute Ecce  apparaît toujours en tête d’énoncé et qu' il est en grande partie doté de fonction déictique. Il peut désigner un objet sur la scène, ou faire allusion à une personne absente de la situation.  

La recherce des mots Ecce rapinam est infructueuse en dehors de son emploi par le peintre, mais on trouve Ecce rapina  dans l'exposé de la définition du péché de "rapine" par Alexandre de Halès: Secundum est voluntas spoliandi proximum: ecce rapina

En résumé, je peux traduire cette phrase par "Voici le vol (la rapine, le pillage) de toute chose", ou, de façon plus juste à mon sens, "Voici celle qui emporte toute chose" (sous-entendu, la mort, puisque l'index désigne le crâne).  

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b) le miroir.

Il reflète l'intérieur d'une pièce, semblable à ces intérieurs flamands ou hollandais des tableaux de Vermeer, avec leurs fenêtres à petits carreaux losangiques. Ce qui devrait apparaître au premier plan, ce serait donc la tête du peintre, mais, en guise d'autoportrait, ce dernier a peint un crâne (dont la dentition bien entamée est peut-être celle de l'artiste). 

Attendez. Encore un détail. Sur le rebord de la fenêtre qui se reflète dans le miroir, on voit une pile de pièces de monnaie. Vous pigez le message ?

c) le phylactère enroulé sur le bras gauche de l'ange.

Il porte les mots :

INSPICE ROBORIS FORMÆ OPV~QVE FINE~, soit Inspice roboris formae opumque finem,  « Contemple la fin de la Force, de la Beauté, et de la Richesse".

Là encore, la recherche d'une origine de cette sentence dans la littérature reste infructueuse (et je remarque qu'un prédécesseur a signalé dans la Revue du Louvre de 1995 avoir rencontré le même échec). 

Conclusion.

J'identifie ce jeune homme, que ses ailes désignent comme un ange, avec l'archange saint Michel. Il renvoie alors au Livre de Daniel 12 :1-3 : En ce temps-là, se lèvera Michel,  le grand chef qui a pour mission d'aider ton peuple. Ce sera un temps de détresse tel qu'il n'y en a jamais eu depuis que des nations existent jusqu'à ce moment-là. En ce temps-là seront sauvés ceux de ton peuple dont le nom est inscrit dans le livre. 2 Beaucoup de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour la honte et l'horreur éternelles. 3 Les hommes qui auront eu de la sagesse resplendiront alors comme le firmament, ceux qui auront amené un grand nombre à être justes brilleront comme les étoiles, à toujours et à jamais.

   Comme tel, il n'est pas celui qui terrasse le dragon du Mal, mais le juge du Jugement Dernier chargé de décider du salut des âmes ou de leur damnation éternelle. Le miroir (plus magique que "déformant" ) qui se substitue à son bouclier habituel n'informe pas seulement celui à qui il rend ici visite de la fin dernière de toute chose, qui est la Mort, mais il l'incite à une conversion susceptible de renoncer aux plaisirs temporels afin de se préoccuper de son salut.

C'est cette fonction qui explique que saint Michel soit doté d'ailes de papillon et non, comme d'habitude, d'ailes d'oiseau (d'aigle notamment, ou de paon, ou de Piérides). La symbolique de l'oiseau est liée à son versant céleste,  à la victoire de la Vie sur les forces du Malin, et donc à la fonction combattante de l'archange. Le choix du papillon, associé depuis toujours au destin de l'âme après la mort, et, par ses métamorphoses, aux possibilités de renaissance, est parfaitement judicieux pour cet ange annonciateur des fins dernières. A contrario, la présence d'ailes de lépidoptères dans ce contexte nous montre bien combien, au XVIe siècle, ces insectes portent une symbolique funéraire.  

Le motif grossièrement à damier des ailes peut aussi être lu comme un rappel de l'ambivalence du destin de l'âme après la mort, et de l'affrontement des forces du Bien et du Mal ici-bas, et dans le cœur de l'homme. La queue propre aux Papilionidés a aussi peut-être sa signification, mais faut-il aller jusque là ?

Le point de vue des conservateurs du Musée de Lille est que ce tableau n'est qu'une partie d'un  diptyque, le crâne n'étant "très probablement que le reflet d'un personnage qui occupait un volet droit disparu". Néanmoins, ce tableau me semble cohérent à lui seul si on considère, comme je l'ai fait, que le crâne est celui du peintre qui fait face au miroir, et, à travers lui, celui du spectateur du tableau.

 

 

 

 

 

Image Wikipédia https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/17/Lille_Hemessen_vanitas.JPG

 

 

Photo (C) RMN-Grand Palais / Philipp Bernard

SOURCES ET LIENS.

— Site du Palais des beaux-arts de Lille : http://www.pba-lille.fr/spip.php?article38

— article Wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Lille_Hemessen_vanitas.JPG

— article Wikimooks sur la Vanité de Hemessen : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vanit%C3%A9_(van_Hemessen) 

 

— Deux articles essentiels du site artifex in opere :

— DONETZKOFF (Alexis), Conservateur du patrimoine au Palais des Beaux-Arts de Lille,   site Musenor Notice sur la Vanitas de Hemessen, 

http://moteur.musenor.com/application/moteur_recherche/consultationOeuvre.aspx?idOeuvre=393824

"Inédite jusqu’à son passage en vente publique, la Vanité de Jan van Hemessen est apparue dès ce moment comme une oeuvre incontestable et importante de ce peintre. Elle est à dater probablement vers 1535-1540. A ce tournant de sa carrière, l'artiste, qui a acquis une connaissance approfondie des peintres d'Italie du Nord, peut-être à l'occasion d'un voyage dans ce pays, achève d'élaborer une manière "romanisante" très personnelle dont cet ange à la stature puissante est un exemple caractéristique. Le triptyque du Jugement Dernier exécuté vers 1537 pour la famille Rockox (Anvers, église Saint-Jacques), avec lequel notre tableau présente plus d’un point commun, amène même à se demander si l’artiste n’a pas vu la fresque de Michel-Ange à la Sixtine en cours d’exécution. L'iconographie, qui est bien celle d'une Vanité, présente cependant des caractères insolites. Le crâne et les inscriptions correspondent bien à l'insistance traditionnelle sur la vanité des plaisirs de l'existence. Les ailes de papillon de l'ange, en revanche, sont sans doute là pour tempérer le pessimisme habituel du genre en rappelant la résurrection de la chair. Surtout, le crâne n'est très probablement que le reflet d'un personnage qui occupait un volet droit disparu, peut-être une figure allégorique des plaisirs de ce monde ou, plus vraisemblablement, le portrait d'un haut personnage qu'un messager céleste vient avertir de l'aboutissement inéluctable de toute destinée humaine. Une telle création, sans équivalent connu, contribue à confirmer la place éminente de Hemessen parmi les peintres flamands du 16e siècle. "

​— BOCQUILLON (Jean-Claude), Les insectes dans la peinture du siècle d'or  hollandais, Insectes n° 127

http://www7.inra.fr/opie-insectes/pdf/i127bocquillon.pdf 

— http://lecheneparlant.over-blog.com/article-l-ange-aux-ailes-de-papillon-ecce-rapinam-rerum-omnium-la-mort-comme-le-pillage-de-toutes-chos-109530786.html

 

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Published by jean-yves cordier - dans Zoonymie des Rhopalocères.
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commentaires

Chris 10/01/2016 19:29

Un article très fouillé ! Chris

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