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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 23:13

L'une des caractéristiques des chapelles bretonnes se trouve être leurs pignons "à crochets". La chapelle du Sillon de Camaret va me permettre des Travaux Pratiques sur ce point d'architecture sur lequel j'ai besoin de sérieuses révisions. Mais, ce faisant, je vais faire une petite découverte jubilatoire.

J'ai choisi comme  enseignant un vieux monsieur, Eugène Viollet-le-Duc. J'ouvre son Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle Éd. Bance-Morel 1854-1868 à l'article (en ligne) "Crochets". Dans le volume 4, page 400. 

https://fr.wikisource.org/wiki/Dictionnaire_raisonn%C3%A9_de_l%E2%80%99architecture_fran%C3%A7aise_du_XIe_au_XVIe_si%C3%A8cle/Crochet

C'est ma première découverte. J'ignorai la richesse de ce Dictionnaire, mais j'y trouve le simple crochet d'architecture traité comme un prince, avec un luxe de détails, une qualité des illustrations, un souci pédagogique et une maîtrise de l'écriture qui me laissent pantois et ravi. 

CROCHET, s. m. Crosse. C’est le nom que l’on donne aujourd’hui à ces ornements terminés par des têtes de feuillages, par des bourgeons enroulés, si souvent employés dans la sculpture monumentale du moyen âge à partir du XIIe siècle. Les crochets se voient dans les frises, dans les chapiteaux, sur les rampants des gâbles ou pignons, dans les gorges des archivoltes entre les colonnettes réunies en faisceaux. Le XIIIe siècle a particulièrement adopté cet ornement ; il s’en est servi avec une adresse rare.

AncreAncreAncreAncreAncreAncre Les premiers crochets apparaissant sous les tablettes de couronnement des corniches ornent déjà certaines églises bâties de 1150 à 1160. Ils sont petits, composés, à la tête, de trois folioles retournées ressemblant assez aux cotylédons du jeune végétal. La tigelle d’où sortent ces feuilles est grosse, élargie à la base, de manière à s’appuyer sur le profil servant de fond à l’ornement . Vers 1160, le crochet se montre bien caractérisé dans les chapiteaux ; le chœur de Notre-Dame de Paris, élevé à cette époque, est entouré de piliers cylindriques dont les chapiteaux n’ont plus rien de la sculpture romane. Ce sont des feuilles sortant de bourgeons, à peine développées, et, aux angles, des crochets à tiges larges, puissantes, à têtes composées de folioles retournées sur elles-mêmes, grasses et modelées avec une souplesse charmante . Bientôt ces folioles font place à des feuilles ; la tête du crochet se développe relativement à la tigelle ; celle-ci est divisée par des côtes longitudinales, comme la tige du céleri. Si les crochets sont posés dans une gorge d’archivolte, il arrive souvent que la base de la tigelle côtelée est accompagnée d’une feuille avec son coussinet bien observé, tenant à cette tigelle  ; ce qui donne une grâce et une fermeté particulières à cette sorte d’ornementation . Vers 1220, le crochet ne présente plus qu’un bouquet de feuilles développées, mais toujours roulées sur elles-mêmes ; l’imitation de la nature est plus exacte, la masse des têtes est moins arrondie et s’agrandit aux dépens de la tige.  Vers 1230, cette végétation de pierre semble s’épanouir, comme si le temps agissait sur ces plantes monumentales comme il agit sur les végétaux. Cependant, peu à peu, les têtes de crochets tendaient à se modifier ; ces feuilles, de recourbées, d’enveloppées qu’elles étaient d’abord dans une masse uniforme, se redressaient, poussaient pour ainsi dire, s’étendaient sur les corbeilles des chapiteaux, sous les profils des frises. À la Sainte-Chapelle de Paris (1240 à 1245), on voit déjà les têtes des crochets devenues groupes de feuilles, se mêlant, courant sous les corbeilles ; des pétioles sortent des tiges côtelées .

 

Ancre

Sur le rampant des gâbles qui couronnaient les fenêtres, dès le milieu du XIIIe siècle, le long des pignons des édifices, on posait des crochets incrustés en rainures dans les tablettes formant recouvrement . En 1260, on renonçait déjà à les employer, et on les remplaçait par des feuilles pliées, rampant sur les tablettes inclinées des pignons et se relevant de distance en distance pour former une ligne dentelée. Pendant le XIVe siècle, les crochets des rampants de pignons ou de gâbles prennent plus d’ampleur ; ils se conforment, dans l’exécution, au goût de la sculpture de cette époque ; ils deviennent contournés, chiffonnés ; ils sont moins déliés que ceux du siècle précédent, mais figurent des feuilles pliées et ramassées sur elles-mêmes.

AncreAncreAu XVe siècle, au contraire, les crochets de rampants prennent un développement considérable, sont éloignés les uns des autres et reliés par des feuilles courant le long des rampants ; ils adoptent les formes contournées de la sculpture de cette époque. Mais, dans l’Île-de-France particulièrement, leur exécution est large, pleine de verve, de liberté et de souplesse ; les feuilles qui les composent sont des feuilles de chardons, de passiflores, de choux frisés, de persil, de géranium.

Ce genre d’ornement appartient à l’époque gothique, il est le complément nécessaire des formes ascendantes de cette architecture ; il accompagne ses lignes rigides et détruit leur sécheresse, soit que ces lignes se découpent sur le ciel, soit qu’elles se détachent sur le nu des murs ; il donne de l’échelle, de la grandeur aux édifices, en produisant des effets d’ombres et de lumières vifs et pittoresques. Dès que la Renaissance revient à ce qu’elle croit être l’imitation de l’antique, le crochet ne trouve plus d’application dans l’architecture. Pendant la période de transition entre le gothique et la renaissance franche, c’est-à-dire entre 1480 et 1520 ; on signale encore la présence des crochets rampants. Il en est qui sont fort beaux et finement travaillés"

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La chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour a été reconstruite au XVIIe siècle, entre 1647 (nef) et 1657 (clocher) comme l'indiquent les inscriptions lapidaires ; mais à l'intérieur, l'arc de décharge isolant  le chœur de la nef a été ajouté avec la sacristie entre 1610 et 1648. Et dans la nef, deux piliers et arcs en ogive sont  de style roman. 

En effet, la chapelle actuelle a succédé à deux édifices ; le premier remonte à 1183 et était déjà dédié à N.D de Rocamadour. Une bulle papale de 1373 atteste l'existence d'une chapelle dédiée à la Sainte Vierge sous le vocable de Rocamadour : Capella Beatae Mariae Ripeamatoris 

Le second est gothique flamboyant et date de 1527 comme l'indique une pierre de fondation en kersanton placée à l'entrée. Les deux portes de l'ouest et du sud datent sans-doute de 1527. 

Mon intérêt se porte d'abord sur la porte sud, en gracieuse anse de panier "agrémentée d'un arc en accolade soutenu par des masques grimaçants et surmonté d'un fleuron. Au-dessus du portail, une pierre est sculptée aux armes des seigneurs de Crozon, successeurs des Rohan, représentés par la famille de Goulaine." (Topic-topos). Examinant les crochets en pierre de kersanton, j'ai la surprise de constater qu'ils sont tous différents. 

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Porte sud de la chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Porte sud de la chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

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Le premier, en bas et à gauche, est une feuille aux bords frisés, et dont le foliole se replie sur lui-même.

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Crochet de l'accolade, porte sud de la chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Crochet de l'accolade, porte sud de la chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

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Le second est plus simple, ses bords sont lisses, mais ses nervures sont plus dynamiques et la feuille tend à se redresser.

Crochet de l'accolade, porte sud de la chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Crochet de l'accolade, porte sud de la chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

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En bas à droite, nous retrouvons une feuille timide, refermée sur elle-même, mais elle différe de son homologue de gauche car ses bords sont réguliers, juste indentés par un discret frisson.

 

Crochet de l'accolade, porte sud de la chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Crochet de l'accolade, porte sud de la chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

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En haut à droite, l'extrémité de la feuille (son "bourgeon" ?) reste atone, incapable de se dresser, mais elle s'épanouit, dans cette posture recroquevillée, en larges lobes comme celle de la vigne. Surtout, elle se développe à partir d'une base frisée à l'extrême, sarmenteuse et tourmentée.

 

 

 Crochet de l'accolade, porte sud de la chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Crochet de l'accolade, porte sud de la chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

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Surpris de voir que le sculpteur de pierre a poussé le souci d'excellence jusqu'à créer pour chaque crochet un type végétal différent, je regarde autour de moi à la recherche d'autres crochets. Ce serait drôle si...

J'aperçois le rampant du pignon est avec son monstre à la base, (on voit à chaque angle la queue de trois autres de ses semblables qui n'ont pas si bien resisté), puis trois beaux exemples de crochets. Chacun différents, mais manifestement taillès selon un principe organisateur par lequel le foliole se dresse progressivement au fur à mesure qu'il se rapproche du faîte.

Eh eh, amusant ! Je suis passé cent fois ici sans voir ce détail !

La pierre a changé, il ne s'agit plus de Kersanton et j'ignore l'expertise lithologique que Louis Chauris a du en donner.  Ces crochets datent sans-doute du XVIIe. Les feuilles frisées sont absentes, au profit d'une ligne plus dépouillée mais plus tonique, bien structurée par les nervures. Suivons du bas vers le haut leur épanouissement.

 

Rampant du pignon est , chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Rampant du pignon est , chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Rampant du pignon est , chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Rampant du pignon est , chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

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Rampant sud du pignon est , chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Rampant sud du pignon est , chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Rampant du pignon est , chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Rampant du pignon est , chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Le rampant nord du pignon était à l'ombre, mais j'ai pris plaisir à retrouver le même principe de disposition des crochets. Pas de doute, cette ouverture progressive des feuilles n'est pas l'effet d' un hasard.

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Rampant nord du pignon est, chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Rampant nord du pignon est, chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Je terminais mon tour par la porte principale du pignon occidental avec son parement de kersanton. Comme sur la porte sud, on retrouve la variété des crochets dont certains sont frisés et d'autres lisses.

Porte ouest, chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Porte ouest, chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Crochet de l'accolade, porte ouest, chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Crochet de l'accolade, porte ouest, chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

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Crochet de l'accolade, porte ouest, chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Crochet de l'accolade, porte ouest, chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

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Crochet de l'accolade, porte ouest, chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Crochet de l'accolade, porte ouest, chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

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Ah, c'est plus fort que moi, je ne peux pas quitter la chapelle sans lever les yeux vers son inscription de la base du clocher pour m'amuser de ses N rétrogrades et déchiffrer à nouveau le texte.

"Mre : A KAVDREN: RECTEVR/I: DANIEL CVRE. 1685. Y. PALVD. F." (Messire Alain Keraudren, recteur [de 1671 à 1713] . I. Daniel curé. 1685. Yves Palud Fabricien.) .

 

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Flanc sud de la tour du clocher, chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

Flanc sud de la tour du clocher, chapelle Notre-Dame-de-Rocamadour, photo lavieb-aile.

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SOURCES ET LIENS.

COUFFON (René), 1988,  Couffon, Le Bars, Nouveau répertoire des églises et chapelles, Quimper, http://diocese-quimper.fr/bibliotheque/files/original/4b3215959bb6af1be706479a2a28376d.pdf

TÉPHANY (Jean), 1904, "Une bulle de Grégoire XI relative à une chapelle de Notre-Dame-de-Rocamadour au diocèse de Quimper",  Bull. Diocésain Histoire Archéologie Quimper, pages 129-136.

http://diocese-quimper.fr/images/stories/bibliotheque/bdha/bdha1904.pdf

— Site fr. topic-topos.

http://fr.topic-topos.com/portail-sud-de-la-chapelle-notre-dame-de-rocamadour-camaret-sur-mer

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Published by jean-yves cordier - dans crozon
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