Dimanche 7 octobre 2012 7 07 /10 /Oct /2012 17:35

        La Légende des Dix mille martyrs :

le couvent des Carmes de Pont-de-Beauvoisin (Savoie).

 

   Signalons d'abord pour éviter des quiproquos que la commune de Pont-de-Beauvoisin en  Isère, n'est séparée de la commune de Pont-de-Beauvoisin en Savoie que par la largeur du Guiers qui les traverse, ou de celle du pont les réunissant. 

   En 1419, par l'oeuvre de Louis de Savoie, dernier prince d'Achaïe, une communauté religieuse de Carmes venant d'Aix en Provence s'installe à Pont-de-Beauvoisin et y fonde un couvent; mais le duc Amédée VIII, héritier du prince d'Achaïe, ne peut financer la construction de l'église, qui reste inachevée jusqu'en 1491 , jusqu'à ce que le seigneur local, Jacques de Clermont et son épouse Jeanne de Poitiers (la soeur de Diane) fasse restaurer ou agrandir le couvent, léguant par leur testament du 7 juin 1491 aux religieux 300 florins d'or, un calice et une cloche, et l'année suivante, un reliquaire en vermeil renfermant des reliques des dix mille martyrs, demandant en contrepartie aux religieux et à leurs successeurs à perpétuité la récitation d'un salve regina la veille des principales fêtes de la Vierge et la célébration d'une messe la veille de la fête des dix mille martyrs. Cette donation était attestée par un tableau représentant les donateurs avec l'inscription de l'engagement pris, et par un acte notarié. Une chapelle de l'église fut dédiée aux dix mille martyrs, et Jacques de Clermont et Jeanne de Poitiers demandèrent à y être inhumés.

Note : ces éléments sont extraits de l'Histoire du Pont-de-Beauvoisin par l'abbé Perrix, curé de Sainte-Marie d'Alloix (Isère)  Bull. Hist. eccles. et archeol. relig. diocèse de Valence, Gap, 1895 link : l'abbé écrit "dix mille martyres", précisant que le culte des dix mille vierges martyres, compagnes d'Ursule, était très répandu dans les diocèses de Vienne et de Belley. Mais il s'agit d'onze milles martyres, et l'abbé Perrix commet une erreur, à moins que l'acte notarié original ne mentionne bien "martyres" et non "martyrs".

 

  Dès 1492, une procession est organisée à partir de Miribel-les-Echelles A vers Pont-de-Beauvoisin D, passant par le Col des Mille Martyrs B, par les communes de Merlas et de St-Geoire-en-ValdaineC  soit un parcours d'une vingtaine de kilomètres. Le passage par le Col des Mille Martyrs (une zone de tourbière du Parc Naturel de la Grande Chartreuse) était marqué par une Croix des Mille Martyrs, à 874 m d'altitude : une croix est toujours présente de nos jours. Ce pèlerinage avait lieu le lundi de Pentecôte (et non pour la fête des Dix mille martyrs). Mais, pour des raisons de bienséance liées aux nombreux arrêts des pèlerins pour étancher leur soif, la procession dût être interdite au XVIIe siècle. 

 

pont-de-beauvoisin.png

 

   Au nord-est de Pont-de-Beauvoisin, un autre pèlerinage partait de la paroisse d'Ayn F en passant par le Col du Banchet E. D'après le riche article consacré à l'histoire religieuse du col sur le site de la commune d'Ayn http://ayn.fr/L-HISTOIRE-RELIGIEUSE-DU-COL.html, les liens avec les Carmes de Beauvoisin commencèrent en 1666 avec la fondation d'une confrérie du Saint-Scapulaire de Notre-Dame des Carmes, confrérie qui se rendait en procession au couvent ; puis à la suite d'averses de grêle particulièrement dévastatrices en 1669, 1670 et 1671 les paroissiens d'Ayn auraient fait voeu de se rendre en pèlerinage vénérer la chapelle des Dix mille martyrs du couvent des Carmes de Beauvoisin. Il s'y rendait  pour le 22 juin et cette date élimine toute confusion avec les dix mille martyrs de la Légion thébaine de saint Maurice, fêtés le 22 septembre (et, à fortiori, avec les onze mille vierges). Le pèlerinage a été supprimé en 1736, puis ré-autorisé en 1742 à condition de se rendre dans une autre église que celle de Beauvoisin (les pèlerins, qu'ils soient de Miribel ou d'Ayn, s'étaient manifestement rendus très indésirables au couvent); les paroissiens allèrent alors en procession vraisemblablement (et avec certitude de 1810 à 1950) au col du Blanchet, mais le pèlerinage fut consacré à la Vierge et eut lieu le premier dimanche après la Pentecôte. On érigea une croix (en bois, puis en pierre), la Croix du Blanchet, et en 1912-1914, une chapelle vouée à la Vierge de l'Immaculée Conception : le culte des Dix mille martyrs avait pris fin.

  

  

 


  D'après le site d'Ayn, d'autres communes de la Valdaine organisaient des pèlerinage vers Beauvoisin, comme celles de Dulin et de  La-Tour-du-Pin

  A 30 kms de Pont-de-Beauvoisin et 20 kms de Miribel, dans la commune de Saint-Pierre d'Entremonts se trouve la façade d'une ancienne chapelle des Dix mille martyrs (site classé, propriété privée, la chapelle à demi-démolie a été transformée en hangar). Elle est datée du début du XVIe siècle. 

  La commune d'Eysin-Pinet (Isère) abritait jadis un couvent de Carmes qui possédait des reliques des Dix mille martyrs. (Revue de Vienne 1837 ) link

 En restant en Savoie, on peut citer aussi la chapelle des Dix mille martyrs du prieuré des Arcs, prés de Draguignan et de Fréjus. Elle avait été dotée, "près les murs de la ville", d'une chapellenie par Honorade de Bachis, épouse en 1450 d'Arnaud de Villeneuve. "Le seigneur des Arcs est juspatron de cette chapellenie en laquelle il a charge de dire deux messes par semaines". (Bull. société d'étude archéologique de Draguignan, VIII 1870-1871, p. 293)

 

 

  Pont-de-Beauvoisin et Crozon, quels liens ?

   Que retenir, pour la compréhension de la présence du reliquaire et du retable de Crozon, de ce culte autour du couvent des Carmes de Pont-de-Beauvoisin ? D'abord, la présence d'un reliquaire, offert en 1491 par un seigneur (Jacques de Clermont) et son épouse : le reliquaire de Crozon également en "vermeil", daterait de 1516, et a été offert par Hervé Gouzien, recteur (ou par un autre Gouzien, seigneur de Lambouëzer). Il y a donc là une proximité de date qui est intéressante.

  Puis, je note le rapport entre le culte du scapulaire (que j'ai étudié ici : Notre-Dame de Carmès à Neulliac et le scapulaire.) et celui des Dix mille martyrs : ce culte co-existe à Beauvoisin, mais aussi à Ayn où la confrérie du scapulaire précède le pèlerinage aux Dix mille martyrs.

  Or, il se trouve qu'à Crozon, le retable des Dix mille martyrs (1624 ?) est placé dans la chapelle du bras droit du transept, alors que la chapelle du bras gauche contient un retable consacré à Notre-Dame du Rosaire (1664), où la Vierge remet un rosaire à saint Dominique...et un scapulaire à sainte Catherine. Les Carmes possédait un couvent à Quimper et à Morlaix.

  On sait que la carmélite sainte Thérèse d'Avila vénérait les dix mille martyrs : ils lui étaient apparus au cours d'une extase un jour où elle célébrait leur fête, et lui avaient promis de l'assister lors de son trépas ; et effectivement le jour de sa mort, elle déclara qu'elle voyait passer par le cloître une glorieuse compagnie qui venait l'entourer dans sa chambre.

  Enfin, la relation la plus claire entre le culte du scapulaire et celui des Dix mille martyrs est que dans les deux cas  le croyant cherche à se protéger du risque de mourir sans disposer des secours de la religion, et de subir les affres d'une mauvaise mort, en état de péché. Disons qu'en terme de thérapeutique ils possèdent la même "indication".



Par jean-yves cordier
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Dimanche 7 octobre 2012 7 07 /10 /Oct /2012 17:12

     

 

 

            Les Grandes Croniques de Bretaigne 

                d'Alain Bouchart, édition de 1514 :

        les exemplaires de Brest et de Landevennec.


 

  Engagé dans l'étude du reliquaire et du retable des Dix mille martyrs de l'église de Crozon (Finistère) consacrés à cette légende, j'ai poursuivi la mise en ligne des textes relatant la Passion des Dix mille martyrs crucifiés sur le mont Ararat sous Adrien. Après le premier texte, en latin, d'Anastase au IXe siècle, puis celui de l'abbaye de Saint-Denis en 1270-1285 qui en est une traduction en ancien français Les Dix mille martyrs dans le manuscrit Fr. 696 La Vie et passion de Saint-Denis : confrontation avec le texte latin d'Anastase.    et  Les Dix mille martyrs dans le manuscrit Fr. 696 La Vie et passion de Saint-Denis : transcription, annotations, adaptation en français moderne., nous trouvons la version de Vincent de Beauvais en latin en 1254 dans le Speculum historiale, et sa traduction en français par Jean de Vignay vers 1320-1338. 

  Ces Grandes Chroniques d'Alain Bouchart de 1514 fournissent donc la troisième version conservée en français de la Légende des Dix mille martyrs. Inutile de souligner que, pour la compréhension de la présence d'un reliquaire de 1516 dans une église bretonne, celle-ci est particulièrement précieuse.

 

 J'en ai donné la transcription ici : Légende des Dix mille martyrs : la version des Grandes Croniques de Bretaigne de 1514.

  Parmi les 14 exemplaires de l'édition de 1514, j'étudie ici les deux exemplaires conservés actuellement tout près de Crozon, à Landevennec et à Brest. Mon idée était de rechercher en les examinant, un indice de compréhension de la présence de ce culte des Dix mille martyrs à Crozon, espoir qui ne s'est pas concrétisé ; j'ai été récompensé par le privilège émouvant d'admirer des grands ouvrages et d'en approfondir la connaissance, privilège que je souhaîte à présent partager.


 

DESCRIPTION : L'édition de 1514 des Grandes Croniques de Bretaigne d'Alain Bouchart.

 Les Grandes Croniques de Bretaigne  composées en 1514 par Maître Alain Bouchart et rééditées à quatre reprises jusqu'en 1541, ont attendu 1886 pour  être à nouveau éditées  (de façon "assez médiocre" selon Jean Kerhervé) par H. Le Meignen et Arthur Lemoyne de la Borderie sous les auspices de la Société des Bibliophiles Bretons à Rennes ¹. (consultable en ligne sur Gallica :link )

  Un siècle plus tard, une nouvelle édition ² des Grandes croniques de Bretaigne  d'Alain Bouchart a été publiée par Marie-Louise Auger, Gustave Jeanneau et Bernard Guenée aux éditions du C.N.R.S. Le tome 3, paru en 1998 par M.L. Auger avec un avant-propos de Bernard Guenée, apporte  l'introduction situant l'auteur dans l'histoire de l'historiographie contemporaine.

  1. Grandes Croniques de Bretaigne composées en l'an 1514  par Maître Alain Bouchart ; Nouvelle édition publiée sous les auspices de la Société des bibliophiles Bretons et de l'histoire de Bretagne par H. Le Meignen, ed. H. Caillières, Rennes 1886, XII pp. 325 ff. 58pp. , ill. in 4° (28cm).
  2. Grandes croniques de Bretaigne d' Alain Bouchart ; Auger Marie-Louise, Guenée Bernard, Jeanneau Gustave, Ed. C.N.R.S., 1986-1998, 3 vol. : 469p + 506 p. + 392 p. ; 24cm.

 

  Les Grandes Chroniques de Bretagne, premier livre breton imprimé pour lequel ont été composés une suite de bois gravés ont connu cinq éditions successives de 1514 à 1541 ; c'est la première édition qui sera décrite ici. 

Elle a été faite à Paris en 1514 par Jehan de la Roche pour Galliot du Pré. Marie-Louise Auger a pu en retrouver 14 exemplaires existant actuellement :

  • Aix, Bibliothèque Méjane, Rés. Q 94
  • Brest, B. M 30576.
  • Landevennec, Bibl. abbatiale
  • Londres, British Library G. 5999, reliure aux armes du duc de Roxburghe.
  • Nantes, B.M 48220.R.
  • Nantes, Musée Dobrée, 710
  • Paris, BNF, Rès.Folk. Lk².442 (acquis en 1860 de la bibl. de Félix Solar)
  • Paris, Bibl. de l'Arsenal 4° H.4844
  • Paris, Bibl. de l'Institut, Rés. 4° Y 1ª
  • Paris, Bibl. Mazarine, Rès. F° 6300 B1
  • Rennes, B.M 11815 (48 D-9)
  • Saumur, B.M 4070
  • Vienne, Österreichische Nationalbibliothek BE.4.L. 38.
  • Washington, Library of Congress, DC 611. B842B6. 1514.

 L'édition de 1886 par la Société Bibliophile Bretonne serait une reproduction de l'exemplaire de Nantes, avec recours occasionnel à l'exemplaire de Brest. Elle possède le mérite d'être numérisée sur Gallica.

 

 

  Les photographies des deux exemplaires ont été réalisées par mes soins lors de la consultation le 6 novembre 2012 à la Bibliothèque de Brest , que je remercie de son accueil,  et à la Bibliothèque bretonne de l'abbaye de Landevennec, dont je remercie la conservatrice Isabelle Berthou.

 

 

 1. Exemplaire de la Bibliothèque Municipale de Brest, 30576.

1.Présentation, reliure.

  Ce livre est conservé par la bibliothèque d'étude de la Bibliothèque Municipale de Brest sous la cote Res. F.B B 255.

  Sa belle reliure a été (je pense) réalisée sur la commande d'Arthur de la Borderie. Celui-ci, bibliographe et bibliophile,  choisissait lui-même les reliures. En tout cas, elle date du XIXe siècle : décrivons son maroquin brun, l'encadrement gr. à froid des plats par un triple filet, son dos à cinq nerfs avec fleurons aux entre nerfs, et sa tranche dorée.


                          grandes-croniques-de-bretaigne 0254

Dos :

Le titre Les gra(n)des CRONIQUES de Bretaigne Paris 1514 : on a pris soin de conserver le tilde sur le a de "grande".

                                                grandes-croniques-de-bretaigne 0255c


2.   propriétaires et Ex-libris.

 Ce livre a été la possession d'un certain G. Riperdy, d'Arthur de la Borderie, de Taisne de Raymonval. Il fut vendu en 1898 par la librairie Morgand sous le numéro de catalogue 27939

  Cet exemplaire contient, outre le tampon de la Bibliothèque Municipale B M B, deux ex-libris :

 

a) contreplat :

Les gardes sont en papier marbré à motif plume de paon.

grandes-croniques-de-bretaigne 0257

 

 

 

Ex-libris d'Arthur de la Borderie sur le contreplat :

L'ex-libris " à la barque accostant la côte armoricaine" de Louis-Arthur Le Moyne de la Borderie (1827-1901) a été dessiné par Théophile Busnel (1882-1908). Elle comporte la devise parlante "Qui l'aborde rie". Elle s'inscrit dans un "cuir" ou "écu" au sommet duquel quatre bretons en costume traditionnel et chapeau de feutre semblent guetter un ennemi ; l'un brandit un drapeau frappé d'hermines. Au centre, une fleur de lys.

  Il est accompagné d'un Ex-libris manuscrit à la plume : Ex libris Arthur de la Borderie Britonis et Vitriacensis Anno Domini MDCCCLXXVI, Livre rare en cet état.

  La Borderie, "breton et de Vitré", a donc acquis ce livre en 1876.

On trouvera ici un lien vers l'exposition que la Bibliothèque de Rennes a consacré à Arthur de la Borderie, père de l'historiographie bretonne,  en 2001 : http://www.bibliorare.com/exposition-de-la-borderie.htm.

  Il faut surtout souligner ici l'attachement très particulier de l'auteur de l'Histoire de Bretagne (1905-1914) pour ces grandes Chroniques d'Alain Bouchart, attachement qui le conduisit à étudier et  à décrire minutieusement toutes ses éditions successives et à en publier le résultat dans  : Étude bibliographique sur les Chroniques d'Alain Bouchart (1514-1541) (en ligne Gallica) par Arthur de la Borderie, correspondant de l'Institut, Rennes, H. Caillière, Librairie-Éditeur, MDCCCXIC.

  Je puiserai très largement ici dans cette publication.

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On peut le comparer à celui que présente la Bibliothèque de Rennes :

 

 

b) Ex-libris armorié de Taisne de Raymonval sur la première garde:

 

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  Il porte, sous la couronne de marquis, les armoiries de sinople à trois croissants d'argent.

Cet ex-libris est signalé sur un Montaigne avec la mention "gravé vers 1900", sur un Triomphe de l'Amour de Lully, sur un Francis Jammes, etc... Taisne de Raymonval fut un bibliophile réputé, mais j'en ignore jusqu'au prénom.

 J'ignore aussi la justification de la couronne de marquis ; Angelo Taisne de Raymonval, marié avec Amicie Russel de Bedford, avait le titre de baron de Raymonval, de même que son fils Stanislas.

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Après ces éléments viennent successivement deux gardes portant des inscriptions manuscrites (photo) , deux gardes vierges, une garde portant un ex-bris manuscrit d'Arthur de la Borderie et un cachet BMB au coin inférieur droit, une garde verso vierge, et enfin la première page du texte proprement dit qui est la page de titre. Celle-ci sera suivie du Privilège, de la table , puis du Prologue.

 

La garde verso porte la mention Paris Galliot du Pré 1514, édition originale, rarissime Cat. Morgand n° 27939 1898, rel. anc. veau   1000 F or. En haut à gauche se lit une cote à demi effacée I D 3569 (?).

 Le catalogue Morgand fait référence à Damascène Morgand, auteur de catalogues de bibliophilie avec Charles Fatout à la fin du XIXe siècle, et du catalogue de leur librairie. Ces catalogues sont consultables en ligne "BULLETINS DE LA LIBRAIRIE MORGAND (1876-1904) 10 volumes - 10.000 pages - plus de 75.000 notices de libraire à prix marqués - une des plus grandes librairies parisiennes de la fin du XIXe siècle."

par ce site

Sur la garde recto a été inscrite la liste des 20 bois gravés.

 

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Ex-libris manuscrit d'Arthur de la Borderie :

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3. Page de titre.

 

  Celle-ci comporte le tampon de la Bibliothèque Municipale de Brest et deux autres ex-libris où on déchiffre "Bibliothèque de M. G. Ripery".

 On ignore tout de ce bibliophile, dont le nom apparaît sur un ouvrage passé chez Sotheby's (Imperatorum romanum de Jacques de Bie).

 La gravure représente l'écusson de Bretagne d'hermine plain surmonté de la couronne ducale et soutenu par deux anges, avec deux fleurs (h : 71 mm x larg. 93 mm).

Texte : " L [lettre ornée]es grãdes Croniques de Bretaigne, nouvellement imprimees à Paris, tant de la grande Bretaigne depuis le roi Brutus, qui la conquist et la appella Bretaigne, jusques au temps de Cadualadrus, dernier roy breton dicelle grande Bretaigne ensemble tous les aultres bretons y estant furent contraint lors de habandonner pour les pestilences de maladie qui y sourvindrent que lors les angloys de Saxonie y vindrent habiter et la nommerent Angleterre. Que aussi de nostre Bretaigne de present, depuis la conqueste du roy conan meriadec breton, qui lors estoit appelle le royaulme darmorique, iusques au temps et trespas de françois II de ce nom, duc de Bretaigne, dernier trespasse.. esquelles cronicques est mencion faicte daucuns notables faiz advenuz es royaulmes de france, Dangleterre, Despagne, Descosse, Darragon et de Navarre, es Allemaignes, es Itales, en Lombardie, en Tartarie, en Ihierusalem, et aillieurs... Imprime à Paris par la permission de treshault  tres excellãt tres puissãt et treschrestian prince Loys.xii. de ce nom roy de france  aux despens, fraiz et mises de Galliot du pre demourant a paris tenant sa boutique en la grant salle du palays au second pillier auquel led. seigneur a p(er)mis les faire imprimer co(m)me appert par ces lettres patentes estant au premier fueillet de ce livre."

 


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4. Description bibliographique par Arthur de la Borderie.

Source  déjà citée: Étude bibliographique sur les Chroniques d'Alain Bouchart (1514-1541) par Arthur de la Borderie, Rennes,1889.

  "Édition à longues lignes. Format petit in-folio carré ou court, assez semblable d'aspect à notre grand in-8 jésus, quoique un peu plus large. Hauteur du texte 201 mm, largeur 129. Avec les marges, l'exemplaire de la Bibliothèque nationale (coté L²K 42) mesure en hauteur 263 mm, en largeur 188. Nous en possédons un qui va à 268 mm hauteur et 189 mm largeur.

  "La page de texte n'a pas 42 lignes, comme le dit M. Baron du Taya, mais 41. Quelques pages longues seulement vont à 42.

  " De même, le volume n'a pas 350 feuillets chiffrés, outre les 16 ff. chiffrés de titre et de table [...] En réalité ce livre comprend 16 ff. liminaires non chiffrés et 322 ff. formant le corps de l'ouvrage, tous chiffrés sauf les deux derniers soit en tout 338 ff. au lieu de 366. Quelques exemplaires en ont 339, par suite de l'intercalation d'un feuillet non chiffré entre le 24ème et le 25ème cahier du corps de l'ouvrage ou, si l'on veut, entre le f. chiffré CXLVI et CXLVII.

  " Le premier des feuillets liminaires non chiffrés est occupé au recto par le titre et au verso par le privilège. Les 15 autres feuillets liminaires sont remplis par la table. Ces 16 ff. liminaires se partagent en trois cahiers signés Aa, Bb, Cc, les deux premiers de six folios chacun, le dernier de quatre.

  "Le corps de l'ouvrage se comporte de 53 cahiers, tous de six ff. chacun, sauf le premier et le dernier qui ont 8 ff. chacun. Soit, comme nous l'avons dit, 322 feuillets. Ces cahiers sont signés comme suit : a,b,c,d,e,f,g,h,i,k,l,m,n,o,p,q,r,,s,t,u,v,w,x,y,z, 7*, 2*,_ A,B,C,D,E,F,G,H,I,K,L,M,N,O,P,Q,R,S,T,V,_ aa,bb,cc,dd,ee,ff,gg,hh.

[*Les chiffres 7 et 2 remplacent, à défaut de caractères spéciaux, les abréviations de l'alphabet  gothique représentant respectivement la conjonction et et la syllabe initiale com.]

"Pour les 41 premiers de ces cahiers, la chiffrature des feuillets ets assez exacte. Il s'y trouve prés d'une vingtaine d'erreurs, mais ces erreurs sont réparés et annulés dans la chiffrature des feuillets suivants [...]

   "Le premier livre commence par le prologue de l'auteur, au premier feuillet, qui n'est point chiffré, non plus que le 2e ; le second livre commence au f. xlv verso ; le tiers livre au f. xcvιι recto ; le quatrième, aussi appelé le quart livre, au f. cxlι verso et il va à la fin de l'ouvrage dont il forme à lui seul plus de la moitié."

  Plus loin : " Le papier de cette édition est beau, blanc et fort. Le tirage, très noir, est généralement très net. toutefois on y a employé deux caractères, qui se ressemblent beaucoup, mais dont l'un semble tout neuf et l'autre un peu usé, celui-ci moins net par conséquent, moins beau au tirage ; en outre, le plus neuf a un aspect plus allongé, plus délié. On voit surtout la différence des deux caractères quand ils sont employés en regard l'un de l'autre, par exemple au f.146 recto et au verso précédent, au f.170v et 171r, 314v et 315r, 319v et 320r,,etc... Il y a aussi quelques feuillets d'un tirage médiocre, tantôt trop maigre, plus souvent trop gras, parfois jusqu'à la bavure, entre autre aux ff.322r et 325v. "

 

Un exemple : la table (signature Aaii) : le texte de la table est disposé, à la différence du texte principal, en deux colonnes.  La mention folio eodem signifie "même feuille", "sur la même page".

  Tabula. Sensuyt la table de ceste presente cronicque de bretaigne contenant quatre livres : pour plus facillement trouver les matieres contenues en icelle selon le nombre des fueilles.

  P : Lettrine ornée d'une fleur.

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      Les caractères typographiques.

  Je donnerai un exemple tiré du prologue : ce n'est pas un pangramme (il manque les lettres k, j et w, mais on ne lit pas ici "Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume" !).

      Il s'agit d'une typographie gothique dite "bâtarde française", qui reproduit l'écriture manuscrite cursive de l'époque, et qui est employée par les imprimeurs français pour les textes en français alors qu'ils réservent la rotunda (ou lettre de somme) pour les livres en latin traitant de théologie, de droit ou de philosophie. Ils n'abandonneront la gothique au profit des caractères romains et italiques (développés par Jenson en 1470, Alde Manuce en 1495, Garamond en 1535) qu'à partir de 1530. La bâtarde se caractérise par ses a fermés et par ses  ascendantes et descendantes longues terminées en pointes. Je note aussi la façon dont les hastes montantes des b, h et l forment des boucles, les lettre f, ∫ et h qui descendent sous la ligne de pied, les majuscules au fût doublé et ornées, comme le L, d'une petite queue. Il y a deux sortes de n et de m, car lorsqu'elles trouvent place en fin du mot, ces lettres se prolongent d'un trait de fuite. Il y a aussi deux lettres d différentes ( commande et commandement)

 On la comparera à l'écriture de cet Ovide de 1491, ou à cet exemple  de la BM de Chateauroux.

  Sa hauteur est de 2,3 mm et s'étend dans un cadre de justification de 208 x 129 mm.

  Les abréviations sont le tilde, la conjonction et (abréviée par une sorte de r), la forme a~ps pour "après",  terminaison en -us (no9 pour "nous", bru9 pour brutus), la forme l~res pour "lettres", p~senter pour "présenter", le p au jambage barré (ici, bifide) transformant psonne en "personne". Enfin citons l'abréviation du mot défunte (la deffud' dame royne).

La ponctuation ignore la virgule, mais utilise le point et le deux-point, ainsi que la barre oblique là où nous employons le point ou pe point-virgule. Les ligatures ne sont pas employées. Les majuscules sont placées devant le point ; elles sont employées parfois au début du prénom mais ne le sont pas devant les noms propres ou les noms de lieux, avec des exceptions complexes.

  L'encre ne s'est pas altérée et n'a pas bavé.

  Enfin, mais ce n'est pas visible sur cet exemple, les alinéas sont rentrant.

   L'ensemble est agréable à lire, sans peine pour le lecteur.

 

 

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5. Privilège pour ce présent livre.

  Il est placé au verso du titre et est donné in extenso. On y note la mention du décès d'Anne de Bretagne, survenu le 9 janvier 1514.

À une époque où le marché du livre se développe rapidement, en particulier depuis le début du XVIe siècle, les droits exclusifs  sur une publication semblait être, comme dans tous les l'Europe, les moyens les plus évidents pour protéger ce nouveau marché et de ses protagonistes, imprimeurs et des libraires, mais aussi des auteurs .

Le premier privilège royal fut obtenu auprès de Charles VIII pour l'Avicenne de Jean Treschel, de Lyon, sur intervention de Jacques Ponceau, premier médecin du roi. Dans un monde où la liberté d'imprimer et publier était encore la règle, avant le développement de la censure, la demande d'un monopole royal précieux devait être fondée sur des raisons simples: celles notamment économiques, c'est-à protéger les investissements dangereuses impliquées dans ce nouveau métier, surtout si ces risques financiers ont été prises afin de publier des livres utiles et intéressantes pour les sujets du roi. Par conséquent, les privilèges n'ont pas été admis comme une reconnaissance d'un droit préexistant, et devait, en particulier, être limités dans le temps. Le privilège était attribué pour trois ans. Dès le terme échu, en 1518 Michel Antier un éditeur concurrent établi à Caen a fait paraître une nouvelle édition des Grandes Croniques, version surtout destinée selon A. de la Borderie à un bénéfice commercial au détriment de la qualité du papier, de l'impression ou des gravures afin "de couper l'herbe sous le pied de Galliot du Pré, qui avait certainement encore des exemplaires à vendre". Pris de cours, Galliot du Pré ne fit paraître une nouvelle -très belle-édition qu'en 1531.


"Loys par la grace de dieu roy de france au prevot de paris ou a son lieutenant et a tout aultres justiciers ou à leurs lieutenant salut de la partie de nostre bien ame Galliot du pre marchant libraire demourant a Paris nous a humblement este expose qu il a intention de brief faire imprimer ung livre des histoires de bretaigne de tous les princes qui ont este iusque au temps du Duc francoys de bretaigne dernierement faictz a l honneur et louenge de feue nostre tres chere et tres amee compaigne la reyne que dieu absoulle mais il doubte quil ne peust ou offast ce faire sans noz conges et licence. A ceste cause nous a iceluy exposant faict supplier et requerir que nostre plaisir soit luy permettre ce faire et que inhibitions et deffences soient faitz a tout aultres quels quil soient de ne les pouvoir imprimer iusqu a troys ans perchais venant a compter du jour et date de ces presentes a ce que leditcs exposant  puisse etre recompense de ses paynes labeurs coutz et mises quil luy conviendra faire a faire imprimer et corriger yceulx livres Requerant sur ceux luy octroier noz lettres sur ce convenables Pour ce est il que nous ces choses consideres vous commandons et commettons et a chacun de vous si comme a luy appartiendra que vous permettez et souffrez audit exposant et auquel nous avons permis et souffert de grace especial par ces presentes quil puisse et luy loyse faire imprimer touttefoyss que bon luy semblera ledit livrez Et a ce faire souffrir  et obeir  contraignez et faites contraindre royaulement et de fait tous ceux qu il appartiendra et qui pour ceux feront a contraindre toutes loys et manieres devez et raisonnables Et faisant ou faisant faire sur ce expresse inhibition et deffence de par nous sur grans peines a nous a appliquer a toutes manieres de gens de quelque estat  ou condition que ilz soient quilz naient a imprimer les dites lutres iusque a ce que le dit temps de troys ans soit expire et passeret en cas de debat les dites inhibitions et deffences tenant et a ce contraignez tous ceulx qui pour ce feront a contraindre /non obstant oppositions ou appelations quelzconques faitz ou a faire et sans preiudice dicelles pour lesquelles ne voulons estre differer faicte et administrez aux parties ouyes raison et iustice : car ainsi il nous plaist estre faict nonobstant comme dessus et lettres subreptices a ce contraires. Donne a paris le .vi.iour de may mil cinq cent et quatorze et de nostre regne le dix septieme.

  C Par le roy Maistre pierre de la vernade  chevalier maistre des requestes ordinaires de lostel : et autres presens. Et sygne Geuffroy    "

 

n.b : Pierre de la Vernade, seigneur de Brou et de Théméricourt, décédé en 1532, était effectivement Maître des requêtes de l'hôtel ordinaire du Roi et conseiller d'État sous Louis XII. Alain Bouchart occupa aussi cette fonction, qui amenait à juger souverainement en matière de sceau, de la librairie et de l'imprimerie.    


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6. Le prologue.    

Voir article à suivre consacré à ce prologue.


7. Les bois gravés.

  (Le premier livre imprimé illustré par des bois fut un Missel publié en 1481 par Pasquier Bonhomme et Jean du Pré.) 

  Les auteurs des bois gravés du XVIe siècle sont le plus souvent anonymes car considérés comme des artisans et non comme artistes.

  Comme l'indique leur inventaire dressé (par A. de la Borderie ?) à la mine de plomb, l'édition comporte 20 bois, dont plusieurs sont répétés, ce qui porte à treize le nombre de bois originaux. Sur les treize, trois sont des réemplois [l'Annonciation, la Nativité et sainte Catherine ?] et dix  ont été réalisés spécifiquement pour elle.

  Parmi les treize bois originaux, il est remarquable, pour des Chroniques à visée historique, que six d'entre eux ont un sujet religieux. C'est dire la place du sacré dans l'étayage d'une dynastie nouvelle (celle des Montfort) et dans " la défense et l'illustration du pays et de toute la nacion de Bretaigne" (J. Kerhervé, citant l'épilogue d'Alain Bouchart). C'est dire aussi, puisque le point de départ de cette étude est le récit de la passion des Dix mille martyrs qui se trouve dans ces  Grandes Croniques, combien hagiographie et historiographie se mèlent.


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I. Écusson de Bretagne : voir page de titre. On le retrouve aussi à la souscription, et au folio 135.

  Ces Grandes croniques représentent la première histoire de la Bretagne.

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II. Alain Bouchart à son pupitre de travail. f.1, 135x118 mm.

   Cette représentation de l'auteur au travail est classique ; l'éditeur lyonnais Trechsel représentait de façon très proche en 1493 Guy Jovenneaux rédigeant son Térence (Histoire de l'Imprimerie p. 67) ; ou encore Michel le Noir montrait en 1501 Jean de Guerson à son pupitre , et surtout Pierre le Baud, le chroniqueur breton, représenté de face écrivant le début de ses Compilations et croniques dans une édition de 1505.

Alain Bouchart, coiffé du bonnet carré,  est assis à son pupitre, écrivant ses Chroniques de Bretagne, dans une chaire en bois à dais et dossier sculptés ; prés de lui, sur le pupitre, son encrier et son canif. Tout autour de lui, des livres, et sur la base du pupitre, l'écusson des Bouchart, d'argent à trois dauphins pâmés de sable, 2 et 1. Le tout encadré dans un P majuscule de la plus grande dimension, formant l'initiale de POVR, premier mot du prologue de l'auteur.

  On notera néanmoins que l'auteur n'est pas nommément désigné dans l'ensemble de l'ouvrage; il ne le sera que dans l'édition de 1531, après son décès.

 

Alain Bouchart appartient à la petite noblesse bretonne de la presqu'île de Guérande, dont le fief est Kerbouchart (Batz). Un Nicolas Bouchart fut amiral de Bretagne en 1365 et participa à la bataille d'Auray.

Wikipédia : "Alain Bouchart (ou Bouchard) (avant 1478 à Batz-sur-Mer - <1530 à Paris) est un chroniqueur breton de langue bretonne. Son nom apparaît pour la première fois en 1471 dans un aveu de Guérande comme notaire. Il participe comme capitaine d'un baleinier à un acte de piraterie envers un groupe de bateaux de commerce génois, allemand et espagnol.

Juriste, il est secrétaire de la Chancellerie du duc François II en 1484, En 1485, il collabore avec son frère Jacques Bouchart à l'édition de La Très ancienne coutume de Bretagne. En 1488, il est maître des requêtes. En 1489, il participe à l'ambassade envoyé par Anne de Bretagne à Charles VIII dont les troupes sont victorieuses en basse Bretagne. En Novembre 1489, il reçoit un sauf-conduit de Anne de Bretagne pour se rendre aux États à Redon, ce qui indique qu'il fait partie des partisans du Maréchal de Rieux. En Septembre 1491, il reçoit 100 Livres de Charles VIII de France sans doute dans le but d'influencer un des conseillers d'Anne. Le mariage aura lieu, le 6 décembre 1491. En 1494, il est conseiller du roi de France Charles VIII, il est marié à  [Marie] de la Fremierre et demeure en la Seigneurie de Vaux-le-Vicomte qui lui appartient en partie. Il est ensuite avocat au parlement de Paris. En 1496, veuf il se remarie avec Jeanne Le Resnier, il est qualifié de conseiller au Grand Conseil avec un Jehan Bouchard. En 1498, après la mort de Charles VIII, la reine Anne revient à Nantes, Alain a du suivre la Reine puisqu'il apparaît dans une enquête d'information à Varades en Novembre 1499.  En 1504-1505, il est cité à comparaître à plusieurs reprises dans le procès où s'affrontent Anne de Bretagne et Pierre de Rohan-Gié (Maréchal de Gié) pour crime de lèse-majesté. Il se dérobe à cette citation par le Maréchal de Gié.

Il publie les Grandes Chroniques de Bretaigne, premier livre imprimé d'histoire de Bretagne, qui a connu cinq éditions, de 1514 à 1541. L'imprimeur déclare en 1531 que l'auteur n'est plus."

 

On connaît, par une vente chez Sothesby's en 2002 son Livre d'Heures (Jean-Luc Deuffic, blog pecia)

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III. Prise du Capitole à Rome par Brennus, f.9v, 186 x120 mm

   Illustration du chapitre XXIV : Comment Romme fut assiégé par Brenus et comment il fist pendre et estrangler les hostages devant Romme, et puis, par l'ayde de Belinus, Romme fut prinse et peillée, et du chapitre XXV Comment le Capitolle fut assiégé et comment les dames qui dedens estoient tondirent leurs cheveulx et les baillerent pour refaire les cordes des arbalestres de la place, laquelle fut prinse depuis par composition . 

 Les noms des chefs bretons Brenus et Belinus sont inscrits, ainsi que les noms de lieux Romme et Capitolle ; l'oriflamme frappée d'hermine est visible. Des corps sont pendus à des potences horizontales au fond. Cela se rapporte au récit légendaire des rois de Grande Bretagne par Geoffroy de Monmouth, Historia regum Britanniae (v1135) dans lequel Belin le Grand et son frère Brenne se rejoignent en Italie pour assiéger Rome.

Belinus porte une tunique frappée d'hermines. Je ne vois pas les femmes qui coupent leurs cheveux, une seule femme est visible, coiffée d'un bonnet, au sommet de la tour...mais je remarque par contre huit oies, dont chacun comprendra la présence.

 

 

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IV L'Annonciation. f.19., 145 x 122 mm

Après un chapitre XLI consacré à la Nativité de la Vierge et un chapitre XLII racontant la présentation au temple de Marie par Anne et Joachim, un troisième chapitre religieux (tous les autres étaient consacrés à l'histoire des rois de  Bretagne depuis la fondation de Troie) XLIII porte le titre De l'incarnation de Nostre Saulveur Jésus et des bénéfices que nous avons par son sainct avénement.

Inscription aave gracia plena d(omi)n(u)s tecum.
  A. de la Borderie suppose que cette gravure, comme la suivante, n'a pas été sculptée pour cette édition mais a été emprunté à quelque missel, ce qui semble très convaincant.

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V. Naissance de Notre-Seigneur, f.20v, 145 x 122 mm.
  C'est une représentation de la Nativité devenue classique à l'époque, où la Vierge et Joseph sont à genoux devant le Christ, lequel est couché sur le manteau de Marie ; Joseph, barbu et portant une canne, est plus présent que dans les Nativités antérieures, et il tient une bougie, symbole du Christ comme Lumière, comme dans l'œuvre de Robert Campin de 1425. Ces éléments iconographiques sont apparus après la description de la nativité dans les Meditationes de Vita Christi du Pseudo-Bonaventure (1300) et les Revelationes de Brigitte de Suède (1303-1373). C'est ce stéréotype que reprend Bourdichon pour sa splendide enluminure du Grand livre d'Heures d'Anne de Bretagne.

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VI. Sainte Catherine, f.37v, 95 x 70 mm.

La légende de sainte Catherine fait l'objet des chapitres LXXVIII à LXXXI, (...Et comment Maxence fist mourir par martyre madame saincte Katherine en Alixandrie, cité en Égypte...)    accompagnant l'histoire de Constantin le Grand, roi de Bretagne, et de l'empereur Maxence, responsable de la mort de Catherine.
  Ce récit forme avec celui de la légende de saint Maurice au chapitre LXVIII (Comment saint Maurice et ses compaignons furent martyrisez), et avec celui des Dix mille martyrs, les trois seuls récits de martyrs de l'ensemble de cette Cronique; associés aux chapitres consacrés à sainte Sophie, sainte Hélaine (LXXIII-LXXV) et à saint Pierre et enfin aux saints Germain et Loup (Livre II, XXVIII), et à la canonisation de Vincent Ferrier (CCXXXI) ce sont les seuls récits hagiographiques. Cela souligne leur importance, leur place très singulière dans la représentation imaginaire de l'Histoire.
La sainte est représentée nimbée et couronnée, portant ses attributs, la roue par laquelle on voudra vainement la torturer, et l'épée de sa décollation.
  Le bois est jugé par A. de la Borderie " médiocre, mis là par mégarde, tout-à-fait au dessous des autres "

      
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VII. Les  saints de Bretagne, f. 45 et 322,  186 x 120 mm.

Treize saints sont représentés, tous (sauf un) portant l'hermine:

  • Saint Gicquel, avec couronne, sceptre, épée
  • Saint Salomon avec couronne, sceptre, main de justice
  • Sainte Hélaine avec couronne, sceptre, croix en T.
  • Saint Donatien avec couronne et palme du martyre
  • Saint Rogatien avec couronne et palme du martyre
  • Sainte Ursule avec couronne, palme et flèche de son martyre
  • Les "Sept saints de Bretaigne" : Samson, Malo, Brieuc, Pater, Corentin, Tudual, Paul, tous en tenue d'évêques avec mitre et crosse. Samson, évêque de Dol, tient la croix d'archévêque, et selon La Borderie, "tous les autres, sauf st Patern, tournés vers lui reconnaissent leur métropolitain". (on sait pourtant que le siège de Dol ne fut pas reconnu, en 1209, comme métropolitain par l'archévêque de Tours).


 


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      VIII. Arthur et Flollo f. 64, 182 x 120 mm.

  Les hauts-faits du roi Arthur font l'objet des chapitres LXVI (son couronnement) à CI (sa mort). La présente gravure appartient au chapitre LXXVIII, Comment Artus passa la mer pour conquérir les Gaulles, et comment Nostre Dame luy couvrit d'ermines son escu, lorsqu'il combatoit Flollo en l'isle de Paris.

  Le récit, qui contient une explication de la présence des hermines bretonnes, étant peu connu, j'en donne la relation (selon l'édition de 1886) en modernisant le texte:  

   "Tantôt aprés passa Arthur la mer avec sa compagnie esparties en Gaule laquelle il dégasta moult. La Gaule était alors en l'obéissance des romains, et un tribun de Rome nommé Flollo qui était païen en  était gouverneur . L'empereur Léon, premier de ce nom, l'y avait commis et il y avait en Gaule douze royaumes qui étaient sous l'obeissance des Romains, sauf le royaume d'Armorique appellé alors Petite Bretagne dont Hoël était roi. Flollo fut averti de la descente d'Arthur et voulut le combattre avec moult grande compagnie de Gaulois, mais Arthur avait toujours la victoire pour la grande abondance de jeunes hommes qui le fuyaient, et aussi que pour sa libéralité il avait déjà acquis  sans coup férir la plus grande partie des princes de toute la Gaule. Flollo voyant que ce serait chose dangereuse de s'en tenir aux champs, se retira avec les gens d'armes en la cité de Paris, laquelle cité il fortifia comme ce   lui fut possible.  Arthur vint assiéger Paris et s'y tint le temps d'un mois. Flollo voyant que les vivres lui manquaient fit offrir à Arthur qu'il voulait permettre de départir toute cette guerre entre Arthur et lui, et celui des deux qui aurait la victoire serait souverain de la Gaule. Flollo se fiait en sa force car il était beaucoup plus haut qu'Arthur, et était une sorte de géant d'une force et d'un courage merveilleux. Arthur lui octroya ce qu'il requérait et lui manda qu'il s'y consentait et lui demanda qu'il s'apprêtât.  Les princes fournirent les plèges et cautions de chaque part et convinrent du lieu en l'île qui est appelée à présent l'île Notre-Dame à Paris, lieu dans lequel ils se trouvèrent convenablement armés et étaient si vaillants l'un et l'autre qu'il était bien difficile de juger lequel des deux triompherait. Leur premier combat fut à la lance dont ils firent moult belles armes, et puis ils combattirent à la hache, mais Flollo atteignit si durement Arthur au front qu'il tomba sur les genoux et du coup fut très ébranlé car le sang qui coulait de la plaie lui aveuglait les yeux. Il plaçait toute son espérance en la Vierge Marie Mère de Dieu, laquelle Vierge comme le dit le Memoriale Hystoriarum apparut alors auprès d'Arthur et de l'envers de son manteau qui semblait être fourré d'hermines lui couvrit  son écu l'envers dehors, ce dont Flollo fut moult effrayé et de cette vision il perdit la vue. Arthur qui n'avait pas vu la vision reprit courage et se releva et de son épée nommée Caliburne donna tel coup à Flollo dessus la tête qu'il lui fendit le front dont il tomba et de ce coup rendit l'esprit sur le champ. 

  A cette cause dès lors Arthur averti de cette vision prit les hermines pour ses armes. Et pour cette cause les rois et princes de Bretagne ont depuis porté et portent encore en leurs armes les hermines."


On voit deux armées qui s'affrontent, l'une sous l'étendard à l'aigle bicéphale, l'autre sous un étendard à trois couronnes. Artur, qui porte ces armoiries aux trois couronnes, plie le genou devant le géant Flollo, mais Marie, dans des nuées, tenant le Christ au nimbe crucifère, place la doublure d'hermine de son manteau sur l'écu, qu'elle escamote ainsi.

 

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IX. Écusson de Bretagne soutenu par deux lions et surmonté d'un heaume au lion entre deux cornes d'hermines. f. 96v, 144r, 228, 229v et  305; 134 x 120mm.

  On reconnaît ici les armoiries supportées par deux lions d'or, surmontées du chapeau de gueules, rebrassé d'hermine, sommé d'un lion arrêté d'or, assis entre deux cornes pointues d'hermine, qui sont celles du duc Jean IV (1364-1399) ou qui sont plus généralement les armoiries ducales entre 1316 et 1514.

   Wikipédia :Jean IV de Bretagne

 

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X. Le Duc de Bretagne en son Parlement, F. 112v, 237v, 286, 301v, 309, 182 x 120mm.

      Chapitre Comment le duc Alain quatriesme crea premierement les sieges de la justice et du Parlement de Bretaigne.

  On voit deux rangées de 9 personnages assis de chaque coté, et parmi ceux de gauche 6 portant une étoffe noire sur les épaules ; au centre, assis sur un trône, un personnage coiffé d'un bonnet et tenant une couronne. J'en ferais volontiers le duc lui-même, s'il n'y avait le personnage debout, tenant sceptre et main de justice, couronné, vêtu d'hermines. Enfin, devant eux, seize personnages assis, coiffés du bonnet doctoral, soit un total de 36 personnages.

  Le Parlement de Bretagne, réorganisé en 1492, tint sa première cession en 1493, composé de 8 conseillers ecclésiastiques, de 12 conseillers laïcs et de 2 présidents, Jean de Ganay et Roland du Breil. Une ordonnance de 1495 en fixe la réunion du 1er septembre au 5 octobre de chaque année, et le lieu en est fixé à Vannes par ordonnance de 1500. En 1512, le président devient Maure de Quenec'hquivilly.

  La gravure, dans ce livre d'histoire, n'est pas censée décrire le Parlement tel qu'il était en 1514, mais le Parlement des ducs, constitués de 22 conseillers, et dirigé depuis 1380 par un Président, ou encore les Cent Jours créés par le duc François II en 1485.

 

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      XI. Écusson de Bretagne soutenu par deux anges ; arbre auquel est suspendu un écu dépourvu d'armoiries. f. 135r.

 


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XII Saint Yves et le pauvre, f. 146 bis, 118 x 182mm.    

  La gravure illustre le chapitre XX du "Tiers Livre", "De monseigneur sainct Yves confesseur qui fut en ce temps".

La planche de saint Yves n'existait pas à l'origine dans l'édition de 1514, elle est gravée au recto d'un feuillet non chiffré intercalé entre le 24e et le 25e cahier du corps de l'ouvrage, entre le f. 146 et le f. 147; au verso de ce feuillet intercalaire on a reporté , sauf trois lignes, toute la composition du f. 146verso, en sorte que, sauf ces trois lignes terminant le chapitre commencé au recto, le verso du feuillet 146 reste vierge. Dans les exemplaires, assez nombreux, de l'édition de 1514 où l'on n'a pas ajouté le feuillet intercalaire et la planche de saint Yves, le feuillet 146 verso est au contraire aussi chargé d'impression que les autres pages. 

  La planche est décrite ainsi par Arthur de la Borderie : " Saint Yves debout, dans son costume d'ascète, avec la housse (manteau fendu sur le coté), la cotte à larges manches, le capuchon rabattu, la bible à la main : le tout conforme au costume du saint décrit dans l'enquête originale de sa canonisation, sauf le bonnet dont le dessinateur l'a affublé à tort alors que l'enquête ne lui donne d'autre coiffure que le capuce de son chaperon."
  On sait peut-être que ce thème de la coiffure et du costume de saint Yves tient à cœur  Arthur de la Borderie, qui avait consacré
 à l'iconographie du saint l'article suivant : Rétablissement du tombeau de saint Yves : projet de note pour les artistes bretons, L.Prud'homme, Saint-Brieuc, 1885, pp. 18-27, et qui avait écrit ailleurs : " de l’étude des quatre images de Saint Yves les plus anciennes connues, de leur rapprochement avec les données fournies par l’Enquête de Canonisation, il se dégage nettement le seul costume historique vrai qu’on puisse donner à notre Saint, sous peine de faire, de ses prétendues effigies, un recueil de travestissements grotesques et mensongers, qui n’auraient plus désormais comme ils l’ont eu jusqu’ici, l’excuse de l’ignorance et de la bonne foi".  Certains fabricants de statues de l'époque (Cachal-Froc) l'avaient mal pris. Car Arthur de la Borderie distinguait le costume d'official du costume d'ascète (porté semble-t-il peu avant qu'il ne devint recteur de Louannec), le premier composé d'une cotte (tunica) d'un surcot (super-tunicale), d'un surtout appelé housse, d'un chaperon et de bottes. Ce qui distinguait surtout les deux tenues, c'était la couleur et la qualité de l'étoffe. Pour tous ses vêtements, Yves préférait au fin drap perse que lui avait donné l'évêque un gros drap de bureau blanc de bon marché qui se fabriquait dans le pays de Léon ; il préféra aux manches serrées et boutonnées de sa cotte des manches larges et ouvertes, et à ses molles bottines ou "estivaux" de gros souliers fixés à la jambe par des courroies. Et il rejeta les fourrures dont étaient garnies toutes les pièces d'habillement composant  la robe fournie par l'évêque de Tréguier.

  Dans ce combat pour défendre la réalité de l'ascétisme d'Yves Hélory contre les riches tenues dont les marchands paraient ses statues, nul doute que Arthur le Moyne de la Borderie s'est senti conforté en découvrant cette gravure, même si le bonnet de clerc était, à son idée, contestable.

  Je reprends ma copie du texte de la Borderie : " A droite du saint, un homme du peuple lui tend un sac de procès, sans-doute pour supplier "l'avocat des pauvres" de défendre sa cause. Suivant un usage fréquent dans l'art du Moyen-Âge, le saint, déjà entré dans la gloire puisqu'il est nimbé,  a dans cette image une taille nettement supérieure à celle du commun des mortels : si le pauvre qui l'implore se relevait et se redressait de toute sa hauteur, le sommet de sa tête n'atteindrait pas à l'épaule du saint. "

  Le président de la Société des Bibliophiles bretons n'oublie qu'une chose dans sa description, qui est le placet que saint Yves tient dans la main droite.

 

  Une interprétation de la présence, dans ce livre commanditée par Anne de Bretagne, de l'official de Tréguier est proposée par Jean-Marie Gillouët dans son article iconographie de saint Yves et la politique dynastique des Montfort à la fin du Moyen Âge, Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest , 2000, Volume   107, pp. 23-40  en ligne sur Persée . L'auteur montre que "loin d'être la figure bretonne que célébrera l'historiographie moderne des XVIIe et XVIIIe siècles et, à sa suite, les auteurs du début du [XXe] siècle, le saint de Kermartin apparaît bien au contraire issu de l'importation dans le duché et de l'appropriation par les Monfort (au premier rang duquel se tient bien-sûr Jean V) des pratiques monarchiques capétiennes.", puis il précise que les chroniqueurs bretons du XIVe - XVe siècle n'attribuent qu'une place modeste (ou pas de place du tout) à saint Yves dans l'établissement de l'identité bretonne, les trois pages des Croniques d'Alain Bouchart étant à cet égard exceptionnelles (Pierre le Baud, prédécesseur de Bouchart, lui consacrant onze, quinze et zéro lignes respectivement dans ses deux Histoire de Bretagne et sa Compilation des croniques).

  Canonisé par une bulle de Clément VI le 19 mai 1347 grâce aux démarches de Charles de Blois (l'ennemi des Montfort lors de la guerre de succession) qui lui vouait une dévotion particulière, saint Yves verra son culte récupéré (timidement ?) par les Montfort sous le règne de Jean V.

La présence d'une gravure représentant saint Yves, mais ajoutée "après-coup" dans l'édition d'Alain Bouchart, montre les ambiguïtés de la place de ce saint ; de fait, ce ne sera qu'en 1924 qu'il sera nommé par Pie XI co-patron avec sainte Anne de la Bretagne et des bretons.

 

 

N.B Saint Yves n'apparaît pas dans le grand livre d'Heures d'Anne de Bretagne, qui inclut pourtant dans ses suffrages une douzaine de saints et saintes, mais aucun saints "bretons".

 

 

 

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      XIII. La bataille d'Auray. f. 172v, 120 x 182 mm

Livre Quatre, chapitre LXXXVII, Le commencement de la bataille d'Aulray, et chapitre LXXXVIII, Comment, après la bataille les coprs morts furent recueilliz et enterrés.

  La bataille d'Auray (29 septembre 1364) est la dernière bataille de la guerre de succession de Bretagne, guerre régionale qui s'inscrit dans la rivalité franco-anglaise de la guerre de Cent Ans. Elle oppose une armée anglo-bretonne aux ordres de Jean IV de Montfort à une force franco-bretonne soutenant le parti de Charles de Blois.

 La position d'Auray, dont on voit les remparts et le château, est indiquée par la mer et un navire. Deux armées s'affrontent,  mais Jean de Montfort (inscription Mo(n)tfort), couronné, à cheval, revêtu de la tunique d'hermines, domine Charles de Blois (Cha. de Bloys), également couronné et vêtu d'hermines, mais terrassé. Charles de Blois fut renversé d'un coup de lance avant d'être achevé par un soldat anglais.

Si le croissant que l'on voit sur un écu de la troupe de Charles de Blois correspond aux armoiries de la Maison de Cornouailles (Hoël II, 1066-Berthe 1156), c'est alors un croissant de gueules. Mais celui-ci apparaît entre deux fasces ; je ne trouve que les armoiries de la famille Meschinot (d'azur à deux fasces d'argent au croissant de même ), ce qui n'est pas satisfaisant.

 

  La présence en arrière-plan d'un navire prend toute son importance si on lit la description de la bataille sur Wikipédia (je souligne) :" Au début de 1364, après l'échec des négociations d'Évran, le jeune Jean IV de Bretagne, fils de Jean de Montfort, vient attaquer Auray avec l'aide de l'Anglais John Chandos, aux mains des Franco-Bretons depuis 1342. Il entre dans Auray et assiège le château que bloquent par mer les navires de Nicolas Bouchart en provenance du Croisic."

 Voilà ce que dit le texte f. 170v :

" Messire Jehan conte de monfort acampaigne de messire Robert canolle messire Gaultier huet messire Mathieu de gournay et plusieurs autres tenoit le siege devant le chasteau d aulray ouquel chasteau les gens de messire charles bloys estoient (.) et y avoit ung bon nombre de navires du havre de croisic que avoit amenez messire Nicolas bouchart qui lors estoit soubz le dict de monfort admiral de bretaigne lequel avecques les navires tenoit le siege devant la place contre les gens de Charles de bloys."

 f 171r "Quand monseigneur le conte de montfort fut adverty de leur venue il escripsit en diligence ces nouvelles en la duche dAcqitaine a messire jehan chandos et autres chevaliers d angleterre qui y estoient  en leur priant cherement qu ilz le voulsissent venir ayder et conforter lesquelz par le congie du prince de galles qui estoit en guyenne vindrent en Bretagne et se rendirent par mer devant aulray avecques l armee que l admiral Nicolas bouchart y tenoyt pour monseigneur le conte de montfort lequel fut moult ioyeulx de leur venue."

f 174v : "Chapitre XC le conte de montfort se retira apres sa victoire se retira au croisic et permist a son admiral messire Nicolas bouchart y edifier un chasteau.

"... Ce fait, le conte de monfort se retira en la ville du croisic et la se estoit par mer rendu son admiral messire Nicolas bouchart auquel le conte de monfort ordonna qu il fist faire quelque chastean et forte place  au croisic ce que ledit messire Nicolas bouchart fist faire bien voulentiers pource qu il estoit natif dudit croisic et y fist edifier le chasteau qui encores a present y est. Ceulx du croisic avoient moult bien conforte le conte de monfort en son grant affaire soubz la conduite du dessusdit admiralde navires et de gens. Car iamais ceulx du parti de bloys ne les peurent gaigner ne conquerir. "

 

  L'ancêtre d'Alain Bouchart, l'amiral Nicolas Bouchart a donc joué un rôle important dans cette bataille. 

 

enluminure des Croniques de FroissartLa bataille d'Auray, miniature par Jean Froissart.

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XIV. Le libraire Galliot du Pré.

 

     Né en 1491, d'une famille de laboureurs du Calaisis, Galliot du Pré, en latin Galeotus ou Galliotus a Prato ou Pratesis fut reçu maître libraire en 1511 quoiqu'on trouve une édition à son nom en 1506. Il s'installa à Paris, non pas dans le quartier des imprimeurs-libraires, mais au Palais, lieu de passage obligé des gens de robe qui deviendront sa principale clientèle ; les adresses inscrites dans ses ouvrages sont :

 

 en 1511 : Paris, En la grande salle du Palais (au second pilier vers la chapelle où l'on chante la messe de messieurs les Présidents ; au premier pilier), [Sgn.:] À (l'enseigne de) la Galère d'or 

Paris, Sur le pont Notre-Dame (et au Palais au second pilier de la grande salle ; et près la Madeleine ; ou au troisième pilier de la grande salle du Palais), [Sgn.:] À (l'enseigne de) la Galère d'or 

Demeurant sur le pont Nostre Dame à l'enseigne de la Gallée : et en la grande salle du palays au troisiesme pillier (1520)

Paris, Près la Madeleine, en la grande salle du Palais au tiers pilier, [Sgn.:] À (l'enseigne de) la Galère d'or 

Paris, Au premier pilier (de la grande salle) du Palais, [Sgn.:] À (l'enseigne de) la Galère d'or.

En effet, Le Palais de justice où siège le Parlement et où se réunissent les grands corps de l'État n’accueille aucun imprimeur, mais la "grande salle" adjacente, sorte de galerie marchande, abrite de nombreuses échoppes de libraires qui proposent aux avocats et aux procureurs du Parlement leurs éditions du Corpus Juris Civilis, des coutumiers, des recueils d’actes notable et d’édits royaux, etc. Cette grande salle possède au moins trois piliers puisque la boutique de Galliot, où il propose sur un étal 1317 ouvrages reliés en veau ou en parchemin dont 160 portant sa marque, passe du premier au troisième pilier. En réalité elle en contenait sept, qui servaient à soutenir en son centre les retombées de la double voûte de la salle réputée la plus vaste au monde; le premier pilier, dit "pilier de la consultation", voyait s'assembler autour de lui les anciens avocats consultants (Dict. Académie française 1694). Victor Hugo décrit avec précision (grâce à la description de du Breul en 1549) dans Notre-Dame de Paris ces énormes piliers dont les quatre premiers étaient entourés de boutiques et les trois derniers entourés des bancs de chêne usés par les plaideurs et les procureurs.

 

 Lors de la parution des Grandes Croniques en 1514, c'était donc le début d'activité de celui qui allait devenir l'un des plus grands libraires parisiens du siècle. Il fut libraire juré* de l'Université, et exerça sans-doute son activité jusqu'à sa mort en avril 1560, puisque son fils Galliot II s'inscrivit comme libraire en 1560 et fut l'un des 24 libraires jurés à son tour.

 * Libraire (juré). Marchand chargé de vendre les copies des manuscrits originaux sous la surveillance de l'Université, devant laquelle il a prêté serment. Les Universités se font leurs propres éditeurs, (...) déléguant leurs pouvoirs pour la vente à leurs libraires jurés (Civilis. écr.,1939, p. 14-5).  [CNRTL]

Galliot, s'en tenant à son rôle de libraire, ne se fera jamais imprimeur, utilisant les services des plus grands : Augereau, Josse Bade, Simon de Colines, Gilles de Gourmoint, Jean Ruelle, Michel Vascosan et Pierre Vidoue, ou, comme pour l'édition d' Alain Bouchart, Jehan de la Roche.

 Il est l'auteur de nombreuses préfaces. 

  Il est vraisemblablement le fils de Jean I du Pré (1481-1504) (thesaurus reprenant Paul Delalain, et Annie Charon-Parent cf. infra), un des meilleurs libraires-imprimeurs de son temps, installé rue Saint-jacques, spécialisé dans l'impression de beaux livres liturgiques, et qui introduisit le livre illustré à Paris avec un missel de 1481. Galliot du Pré eut deux fils (Pierre Dupré, avec comme marque un pré, et Galiot II Dupré, qui conserva la marque de son père en la modifiant) qui lui succédèrent

       la marque typographique de Jean du Pré, père de Galliot du Pré.

Selon la notice de 1689 de Jean de la Caille, il fit imprimer le Grand Coustumier de FranceInstruction et manière de procéder es cours de Parlement de 1514, Biblia sacra (1541), Egregii opera Tract. Juris Regaliorum (1542). Mais il serait vain de vouloir citer l'ensemble de sa production, qui s'élève à un total de 330 éditions, soit 7 titres par an, avec 2 ou 3 titres par an les premières années et jusqu'à 15 titres dans l'année 1530. Si plus de 40% de sa publication est constitué d'ouvrages juridiques, et s'il ne négligea pas les livres liturgiques (6%) Galliot du Pré participe à la diffusion des œuvres humanistes vers un large public et traduit les auteurs classiques tels que César, Cicéron, Tite-Live, Suétone, Virgile ou Ovide, mais aussi l'Asne d'Or d'Apulée (9% de ses publications), propose parmi les oeuvres littéraires (19%) sept romans de chevalerie, mais aussi Villon et Marot, Jean Meschinot, Saint-Gelais , et ne néglige pas la géographie et la science (4 %) avec le Novis Orbis de 1532. La proportion de livres illustrés est élevée, atteignant 70 des 330 éditions.

 Les livres d'histoire représentent 20 % de ses éditions, parmi lesquelles Gallia Historia de Robert Ceneau en  1557, les Croniques de France de Robert Gaguin en 1514, la Mer des ystoires, les Chroniques de France en 1553, les Chroniques de Commines, celles de Froissart, les Chroniques des rois de France.

      

Quelques exemples :

 

  • Meliadus de Leonnoys en 1528
  • Les croniques de France Robert Gaguin, 1514, gallica
  • Les annalles et cronicque de France. - Paris (1538). 
  • La Tresplaisante et recreative hystoire de Perceval le Galloys, publiée en 1530
  • La tres elegante, delicieuse, melliflue et tres plaisante hystoire du tres noble, victorieux et excellentissime roy Perceforest, roy de la Grande Bretaigne, Paris, Galliot du Pré, 1528.
  •  Roland furieux, L'Arioste,1545
  •  Summaire ou Epithome du livre de Asse, G. Budé,1529
  •  les faicts et ditz, Alain Chartier,1526
  • Les œuvres feu maistre Alain Chartier, 1529
  •   Breuiarium seu repertorium juris canovici aureum domini,Guillaume Durand, 1513
  • Le Rommant de la Rose nouvellement Reveu et corrige oultre les precedentes Impressions (par Clement Marot). 1529-1530.
  •  Contemplationes idiotae, Raymond Jordan 1538
  •  L'histoire et chronique nouvellement imprimée, Jean Froissart,1530

 

 Galliot du Pré réédita les Grandes Croniques d'Alain Bouchart en 1531, avec des additions jusqu'à cette date, mais en association avec un autre libraire, Jean Petit. L'imprimeur est alors Anthoine Cousteau. Le texte de 1514 fut repris en corrigeant seulement quelque fautes et en modernisant parfois le vocabulaire et souvent les graphies (M.L. Auger) : Les croniques annalles des pays d'Angleterre et Bretaigne contenant les faictz et gestes des rois et princes qui ont régné audit pays et choses dignes de mémoire advenues durant leurs règnes puis Brutus jusques au trespas du feu duc de Bretaigne Françoys second du nom décédé  / faictes et rédigées, ... et augm. et contin. jusques en l'an mil cinq cens XXXI par noble homme et sage maistre Alain Bouchard,... in-folio, x-234 ff., à longue ligne. Consultable sur gallica : 

La page de titre y est encadrée dans des colonnes antiques et quatre médaillons ; la mention GALLIOT DV PRE est placée au dessus d'une marque représentant un cheval blanc en liberté dans un pré. Au dessus se trouve l'adresse : On les vend a paris en la grant salle du palais au premier pillier de la bouticque de Galiot du pre marchant libraire iuré de l universite. mil v C.xxxi.

 -colophon :Fin des cronicques annalles des pays d'angleterre bretaigne et pays d armoricque faictes et compilees par noble homme et sage maistre Allain bouchart en son vivant advocat en la cour de parlem~et a paris esquelles sont adioustees puis le trepas du duc Jehan de Bretaigne.xii.eme du nom les choses dignes de memoyre advenues es ditz pays en lan mil cinq cens .xxxi. Nouvellement reveues et corrigées et imprimées à Paris par Anthoine Cousteau le unzieme jour de septembre mil cinq cens XXXI pour honorables personnes jehan petit et Galliot du pré libraires iurez de l universitez duduit lieu. - Marque de Galliot du Pré au colophon.

 Sources disponibles sur Galliot du Pré:

§ le site Garamond pour sa rubrique Le monde du livre en 1540 qui donne un remarquable plan de Paris et des libraires qui y sont établis .

§ Arthur Thilley, A Paris bookseller, Galliot du Pré, in Study in the french Renaissance  (Cambridge University Press, 1922, pp. 168-218.

§ Paul Delalain, Notices sur Galliot des Pré, libraire parisien de 1512 à 1560, Journal général de l'Imprimerie et de la Librairie, Paris 1890

§ Annie Charon-Parent, aspect de la politique éditoriale de Galliot du Pré, Le Livre dans l'Europe de la Renaissance.

 

 

 

 

La marque de libraire.

      Les libraires cherchent aussi à rendre leur production aisément identifiable par la clientèle. Ils emploient pour ce faire une marque typographique. Celle-ci est liée à l'atelier de fabrication et se retrouve sur les autres productions de l'atelier, participant à éviter les conterfaçons. Cette gravure sur bois, d’abord reléguée à la fin du volume avec le colophon, puis (au début du XVIe siècle) rapportée sur la page de titre, possède avant tout une fonction publicitaire  permettant  au client d’identifier au premier coup d’œil le fabriquant d’un livre. L’objet représenté sur cette marque n’est jamais anodin.

La première marque typographique est apparue en 1457 sur  un psautier de Mayence. La première marque en France apparaît en 1483 à Paris chez Guy Marchand. Elle reprennent souvent l'enseigne de la boutique, telle qu'elle est installée suspendue au dessus de la porte, et c'est bien le cas ici, puisque l'adresse de Galliot précise "à l'enseigne de la Galère d'or".

      Les marques de libraire font aussi office de captatio benevolentiae destinées à disposer plaisamment le lecteur à poursuivre sa lecture.

Celle de Galliot du Pré représente une embarcation de formes très rondes, au mât haubané de quatre cordages de chaque bord frappés au dessous d'une sorte de nid-de-pie. Une voile carrée, envergée, est amurée sur deux des haubans. Bien que celle-ci soit gonflée par un vent portant, un équipage de six rameurs manie les trois paires d'aviron, assis sur leurs bancs de nages ; ils sont curieusement habillés de capuches les faisant ressembler à des pénitents blancs. Installé sur le château arrière, sous un abri voûté, un capitaine aux allures de Dieu-le-Père, enturbanné, barbu, muni d'un bâton de commandement, mène la manœuvre d'un index impérieux. A la proue, c'est un homme fringant, en tenue Renaissance, un "héraut" qui souffle dans une trompe, déployant ainsi dans le ciel que vient voûté un rinceau une banderole où s'inscrivent les mots VOGVE LA GVALLEE. Un ange, derrière la voile, souffle en symétrie dans une trompe productrice de devise.

  En dessous, un autre cuir déroule son inscription limpide : GALLIOT DV PRE.

  Sur le travers de la coque, un emblème en cœur surmonté d'une croix empâtée et à double traverse renferme les trois initiales du libraire : G D P. La hampe de la croix sépare le cœur en trois compartiments, et ainsi le G et le D se place en miroir et jouent de l'effet de symétrie de leur forme. On reconnaît là un graphisme très proche du "quatre de chiffre", très ancien mais obscur symbole, utilisé par les Assyriens et les Babyloniens, puis par diverses corporations ouvrières lors des foires médiévales (drapiers, carriers, céramistes), puis repris par les imprimeurs et les libraires (Claude Chevallon,. Selon Aurélie Vertu, "le cœur se serait peu à peu substitué au globe initialement sur les marques, associé lui aussi à la croix, il renforce l'idée religieuse primitive en évoquant une vertu théologale, la Charité. Le cœur est sans-doute le fruit de l'influence italienne par les Alpes et Avignon. En 1479, la marque cordiforme apparaît sur la Bible  lyonnaise de Perrin Lathomus mais il n'est pas le premier à l'utiliser. Les imprimeurs parisiens Georges Mittelhus (1484-1500) et Jehan Lambert (1493-1510) utilisent dans leur marque le cœur ou le quatre de chiffre. Gilles Corrozet, libraire à Paris en 1536 exploite lui-aussi une représentation du cœur mais cette fois-ci associé à la rose pour faire un rappel de son nom par rébus."

 

  La marque et la devise sont "parlantes" car elles traduisent en image et en mot commun le nom du libraire. Mais elles jouent sur un double-sens, puisque "la galée" désigne à la fois une petite galère, petit bateau de guerre à voile et à rames mue par des galériens, mais de tonnage plus petit que la galéasse,  mais aussi par analogie en typographie "une planchette rectangulaire munie, sur trois de ses faces, d'un rebord, et sur laquelle le compositeur typographe dépose les lignes composées dans le composteur" (CNRTL). On peut penser que le libraire s'amuse à se présenter comme le  seul maître à bord régnant en potentat sur ses ouvriers. Les deux mots ont la même origine, et le premier dérive depuis le XIe siècle du grec byzantin galea, « galère », issu du grec classique galeos, « requin ». 

 

  Est-ce là tout ? Non, car Galliot a choisi d'écrire "Vogue la Guallée" et non "la Gallée". Or, il se trouve que le verbe gualler est attesté chez Rabelais avec le sens " ripaille, réjouissance" (Et Dieu sçait comment il y eut beu et guallé, Quart-Livre, 25,12 et  Vray Dieu, comment il y eut beu et guallé! QL, 64,59 reprenant la Farce de Pathelin, Il y aura beu et guallé). Mais fallait-il rajouter cet lettre V, quand l'ancien français (dict. Godefroy) utilisait Galee, "joyeuse compagnie, assemblée" et galer, galler, gualler, "s'amuser, danser, faire la noce" avec la citation du Grand Testament de Villon : Je plains le temps de ma jeunesse,/ auquel j'ay plus qu'autre, gallé ? Et le moyen français l'utilisait couramment sous cette orthographe, dans l'expression galer bon temps, dans le verbe intransitif galer (s'amuser) ou transitif galer qqn, qqchose, ou dans trente-cinq mots dérivés comme nos galant (et l'ancien mais drôle galin galant), galopin, et la galerie, mener grant galerie- (réjouissance). D'ailleurs, ce serait l'origine même du patronyme Galliot, pour surnommer un joyeux drille.

  En choisissant sa devise Vogue la guallée, Galliot reprenait une formule très ancienne et très courante, une expression presque proverbiale, un refrain populaire. "vogue la galère" se dit pour "advienne que pourra", et lun des premiers emplois connus de cette locution se trouve dans la Farce de Maître Mimin (anonyme, v. 1450-1500), qui fut l’une des farces les plus populaires du Moyen-Âge :  "Il suffist, il faut s'en aller ; Chantons haut à la bien allée, Et à Dieu, vogue la galée ! Rabelais l'utilise (« Et vogue la galée, puisque la panse est pleine ») ainsi que Montaigne  (« Celuy à qui le bourreau donnoit le bransle, s'escria : vogue la galée » )

 

       En somme j'en venais à penser que le libraire avait choisi cette graphie par simple réflexe typographique d'équilibre symétrique entre VOGVE et GVALLEE. Mais il existe une seconde marque typographique de Galliot du Pré qui porte, sur des ouvrages de 1528 et de 1531 la devise VOGVE LA GALEE. La raison est plus simple, qui est que l'orthographe du nom commun n'était pas plus fixée à l'époque que celle du nom propre. Cela autorise tous les jeux de polysémie qui font toute la subtilité inépuisable des emblèmes et des devises.

 

 

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Plus tard apparût une autre marque dont la devise était VOGVE LA GALEE, dont la mâture était haubanée différemment avec une échelle, dont les bordés de la coque n'étaient plus rivetés, qui armait sept paires d'avirons (les employés du libraire avaient-ils atteint le nombre de quatorze ?), dont le héraut était réduit à une silhouette sombre lorgnant l'horizon ou soufflant dans une trompe droite, les pieds posés sur un gaillard d'avant. Le capitaine, invisible, s'abritait sous une voûte ornée de fleurs de lys, une flamme était disposée sur un mâtereau ou un artimon, et enfin les neuf hommes d'équipage, silhouettes noirs où certains ont vu des "nègres", avaient délaissés les avirons et les bancs de nage pour s'activer sur le pont. Il n'y avait plus de mention du nom du libraire, plus d'ange, plus de cœur frappé d'initiales, et, globalement, le bois était de facture bien plus grossière que la marque initiale

  Les fleurs de lys peuvent peut-être se comprendre par la publication par Galliot des ordonnances des rois Charles VII, Louis IX, Charles VIII, Louis XII et François Ier ; en 1539, il obtiendra le privilège pour l'édition de l'Ordonnance de Villers-Cotterêts.

 

 Voir aussi site Librairie Ferraton

      Sources :

§ belle collection de marques sur le site Bibliothèques Virtuelles Humanistes de l'université de Tours.

§ Les marques typographiques d'imprimeurs et de libraires (XV et XVIe siècles), Aurélie VERTU, DESS-RIDE 2004.

 

 

 

   8. Jehan de la Roche, imprimeur ; le colophon.

Source  Philippe Renouard  Imprimeurs parisiens, libraires, fondeurs de caractères et correcteurs

Selon Jean de la Caille dans son Histoire de l'Imprimerie de 1689, Jean de la Roche imprima pour Emond le Fèvre Libraire  plusieurs traités de Gasparis Lax en latin en 1512 et 1514, et pour Jean Petit et Michel Le Noir les Fleurs et manières des temps passez et des faitz merveilleux de Dieu, tant en l'Ancien Testament qu'au Nouveau, in folio 1513. Le Catalogue chronologique des Libraires[...]de Paris,  Paris, 1789 le mentionne pour 1512 sous le titre de Libraire et Imprimeur avec sept autres libraires, dont Galliot du Pré, Geoffroy Tory. Philippe Renouard distingue Jean de la Roche de son fils Jean II, libraire, sans-doute celui dont il est dit que "Jean de La Roche, libraire, emploie Pierre Le Fèvre en 1544 pour « entretenir de lettres ses deux presses, besognant en sa maison toutes et quantes fois qu’il lui plaira », et que l'imprimeur Louis Tarroreau épousa la pupille en 1543." (Site Garramond). Car Jean I exerça de 1512 à 1524, localisé en 1517 à Orléans.

  En 1514, lors de l'édition des grandes Chroniques, il demeurait en la rue Saint-Jacques, et ne possédait pas son matériel propre puisqu'il dut louer un matériel d'imprimerie à Pierre Attaingnant le 7 janvier de cette année là.

 

 Le colophon.

 

      "Imprimees a paris par Iehan de la roche imprimeur demourãt en la rue saint Iacques, pour Galliot du pre marchant libraire demourãt a paris tenant sa bouticq au second pilier vers la chappelle ou lon chãte la messe de messeigñrs les p(re)sidens. Faict & paracheve dimprimer Le.xxv. de novembre Mil cinq cent & viiii De la grande salle du palais."

 

 

 

 


2. Exemplaire de la Bibliothèque bretonne de l'Abbaye Saint-Guénolé de Landevennec.

 

      I. Présentation de la Bibliothèque.

    L'abbaye de Landevennec, qui adopta la règle de Saint-Benoit en 818, disposait de quelques 2000 volumes avant que sa blbliothèque ne soit dispersée  au moment où elle fut vendue comme bien national  à la Révolution. Les batiments détruits devinrent une carrière de pierres, les livres furent transportées à Châteaulin, (une partie est conservée sur quatre mètres de rayonnage aux Archives départementales), les parchemins s'en allèrent à Morlaix pour servir à envelopper le tabac, ou à Brest pour faire des gargousses à poudre. Lorsque la nouvelle abbaye fut construite, de 1950 à 1965, une nouvelle bibliothèque se constitua, notamment sous l'impulsion d'un médecin de Bourbriac, bibliophile et érudit en culture bretonne, le docteur Louis Lebreton. De la fin des années 50 jusqu'à sa mort, durant près de quarante ans, il alimenta la bibliothèque de ses dons et trouvailles, amenant chaque mois quelque ouvrage, jusqu'à constituer un fond d'un millier de livres, pièces manuscrites, revues, documents divers, journaux, cantiques... Outre les éléments collectés par la communauté de Kerbénéat, la jeune bibliothèque, qui prit le nom de Levraoueg sant Gwenolé a bénéficié d’une partie du fonds de Kerjégu ( château de Trévarez) , à la suite à une donation de la marquise de La Ferronnays

  Aujourd'hui, la bibliothèque bretonne dont est responsable Isabelle Berthou contient 25 000 ouvrages et de nombreuses revues. Elle est accessible aux chercheurs sur demande.

  En 1993, les pièces les plus estimables de la bibliothèques étaient selon frère Marc Simon : "cette édition originale des Grandes Chroniques de Bretagne de 1514, avec sa reliure d'origine, sa belle typographie des débuts de l'imprimerie, ces célèbres bois gravés. Non loin de là, les diverses éditions de l'histoire de d'Argentré, dont la première, de 1582. Dans un tout autre domaine, deux volumes d'algues constitués en 1827 dans la région de St-Pol-de-Léon par Du Dresnay, et dont la plupart des pièces ont conservé la fraîcheur de leurs couleurs. Parmi les ouvrages de géographie, les quatre volumes de la "Topographia Galliae" de Vranckrick , géographie de la France entière en néerlandais avec cartes et dessins des villes en 1660. Parmi les grammaires et dictionnaires bretons, la grammaire de Grégoire de Rostrenen de 1738, et ces curieux "collocou" du roscovite Quicquer, manuels de conversation breton-français du XVIIe siècle. Cinq énormes volumes, tout en velin, représentant cinq des neuf "terriers" couvrant la Bretagne que Colbert en 1682 fit exécuter pour réajuster la base de l'impôt du fouage : pour les cinq, 250 m² de peau ! En géographie aussi, les deux volumes impressionnants des dessins de Taylor et Nodier. Enfin, malgré l'absence d'archives constituées, quelques lots de parchemins vénérables : un mandement inédit du duc Jean V, et toute une série de mandements successifs de la chancellerie ducale concernant l'abbaye Notre-Dame de la Joye à Hennebont de Jean IV jusqu'à François II de France."

Le Docteur Louis Lebreton ( -19 juillet 1991).

  "Originaire de Saint-Seglin en Ille-et-Vilaine, le docteur Lebreton exerça la médecine générale à Bourbriac à partir de 1937. Membre actif du Bleun-Brug* et du Gorsedd* de Bretagne, mouvements culturels, ses relations avec le monde des bibliophiles et antiquaires de Bretagne (et au-delà) lui permirent de mettre ses projets à exécution et de rassembler chez lui une bibliothèque presque complète : ouvrages, revues, journaux, documents divers. Son intention était de la confier à une communauté monastique en mesure de la prendre en charge et de la mettre au service du public. Après qu'il eut songé à l'abbaye, alors en reconstruction, de Boquen, ce fut l'annonce faite à Saint-Pol-de-Léon dans la nuit du 5 au 6 août 1950[ de la renaissance de Landevennec lors du "Grand Bleun-Brug de tous les saints" par Dom Colliot devant 20 000 personnes] qui emporta sa décision, laquelle reçut, dès l'année suivante, l'accord du père abbé : sa bibliothèque serait déposée dans la nouvelle abbaye de Landevennec et en deviendrait la propriété après sa mort. En 1951 était mise sur pied en vue de la reconstruction de Landevennec une "Association des Amis de Landevennec" et les statuts en précisaient ainsi l'un des objets : favoriser l'étude et la mise en valeur du patrimoine artistique et littéraire de la Bretagne... création d'une bibliothèque bretonne et d'un foyer de culture celtique avec aménagement de locaux permettant de recevoir les chercheurs. Dés lors, la bibliothèque, avec les éléments venus de Kerbénéat, et d'autres donations, connut un développement rapide. A telle enseigne que dès le 29 février 1960 pouvait avoir lieu [...] son inauguration sous le nom de "Levraoueg Sant-Gwenolé". [...] Quarante années durant, le docteur Lebreton, non content d'assurer le transfert de sa bibliothèque, s'occupa de concert avec le père Grégoire Ollivier du rangement, du répertoriage, de l'amélioration de cette bibliothèque désormais l'une des plus importantes en Bretagne."

  On retrouve aussi le nom du docteur Lebreton pour le relevé qu'il effectua du rituel de circumduction de Bourbriac, le Lev Dro, et qu'il décrivit en 1979 dans un courrier à Dom Grégoire.

* Bleun-Brug est "un mouvement catholique d'orientation nationaliste bretonne créé en 1905 par l'abbé Perrot." (Wikipédia) et qui prit comme organe d'association la revue Feiz ha Breiz (Foi et Bretagne). Une scission de Bleun-Brug se produisit en 1956 entre nationalistes ((revue Barr-Heol) et régionalistes (revue Bleun-brug)

L'abbé Jean-Marie Perrot  ( 1877-1943) est "un prêtre catholique séculier militant indépendantiste breton et collaborationniste pendant la Seconde Guerre Mondiale" (Wikipédia) , directeur de la revue Feiz ha Breiz de 1911 à 1943. Je note dans un blog d'Erwan Chartier-Le Floch que, jeune séminariste, Jean-Marie Perrot était très influencé par sa lecture de l'Histoire de Bretagne d'Arthur de la Borderie.

* Gorsedd est une institution néodruidique bretonne. 

 

 Source : historique par le frère Marc Simon, Bull. Association des Archivistes de l'Église de France, 1993 

             histoire de l'abbaye et de sa bibliothèque

 

Ex-libris de la Bibliothèque Bretonne, sur l'exemplaire de Étude bibliographique sur les Chroniques d'Alain Bouchart, d'Arthur de la Borderie, présenté plus haut.

                        DSCN6498

 

Ex-libris du docteur Louis Lebreton, voisinant avec celui de l'abbaye dans le même exemplaire de l'Étude bibliographique. :

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2. Présentation de l'exemplaire.

Cote BBL 22 189.

 

DSCN6450

 

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  La reliure d'origine a souffert, et le plat verso est détaché ; la description typographique est la même que celle déjà détaillée pour l'exemplaire de Brest, mais celui-ci possède la particularité d'avoir conservé la marque des réglures limitant les marges. Ont-elles été tracées spécifiquement pour cet exemplaire, ou bien a-t-on omis d'effacer les lignes de ce livre-ci ?

  N'ayant plus l'ouvrage sous les yeux, je ne peux dire si elles sont tracées à la mine de plomb, ou à l'encre rouge pâle. Trois lignes verticales et deux lignes horizontales délimitent de haut en bas la marge de tête, l'espace dédié à la justification, et la marge de queue, et de l'intérieur (couture) vers l'extérieur la marge interne, la justification dans son cadre de réglure, et une marge externe. Cette dernière est divisée en deux avec une marge destinée aux manchettes, et une marge destinée à rester vierge.

  Comme on le voit sur ce folio 25v de la passion des dix mil martirs, la manchette S. Acace. S. heliad. se place exactement dans l'espace délimité par sa marge, et la mention Le Premier (Livre) se centre au milieu de la marge de tête.

 Mesurées sur l'exemplaire de Brest, les largeurs sont respectivement de 17 mm pour la marge interne,  de 129 mm de la justification, de 43 mm pour la marge externe avec 19 mm pour la marge de manchette et 24 mm pour la marge vierge. Soit un total de 189 mm.

  

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DSCN6457c

 

      La marque typographique, identique à celle de Brest.

DSCN6484

 

 

 

 

3. Propriétaires et ex-libris.

  Cet exemplaire a appartenu à la bibliothèque du château de Trévarez*, et a été donné à la Bibliothèque du monastère de Kerbénéat par la marquise de la Ferronnays** dans les années 1950 avec une partie de la bibliothèque du château. Les Grandes Chroniques d'Alain Bouchart constitue l'une des pièces les plus estimées de ce don.

   *Le château de Trevarez (1893-1907), construit par l'architecte Walter-André Destailleurs pour James Monjaret de Kerjégu (1846-1909), ancien président du conseil général du Finistère.

 ** Françoise Monjaret de Kerjégu (1884-1958), mariée vers 1910 avec Henri FERRON, Marquis DE LA FERRONNAYS 1876-1946.

 

On trouve donc sur la page de garde deux cachets, l'un, rond, portant l'inscription BIBLIOTHÉQUE DE TRÉVAREZ, l'autre ovale avec la mention LEVRAOUEG S. GWENOLE LANDENNENEG.

 

 

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Liens :

 

 

 Etienne Port     Alain Bouchard, chroniqueur breton Annales de Bretagne  1925 Volume 37       pp. 68-101 sur persée en  deux articles

  Marie-Louise Auger  : « Alain Bouchart, Grandes Chroniques de Bretagne : un compilateur et sa source ». Résumé et documents de l’intervention de M.L. Auger. Séance du 18 mai 2000 du cycle thématique « Archives et bibliothèques » de l’IRHT

  Marie-Louise Auger, « Variantes de presse dans l'édition de 1514 des "Grandes chroniques de Bretaigne" d'Alain Bouchart », dans Bibliothèque de l'école des chartes, 141, 1983, p. 69-90 

Par jean-yves cordier
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Dimanche 7 octobre 2012 7 07 /10 /Oct /2012 16:48

          Légende des Dix mille martyrs :

 la version des Grandes Croniques de Bretaigne de 1514.

 

 

  Les Grandes Croniques de Bretaigne  composées en 1514 par Maître Alain Bouchart et rééditées à quatre reprises jusqu'en 1541, ont attendu 1886 pour  être à nouveau éditées  (de façon "assez médiocre" selon Jean Kerhervé) par H. Le Meignen et Arthur Lemoyne de la Borderie sous les auspices de la Société des Bibliophiles Bretons à Rennes ¹. (consultable en ligne sur Gallica :link )

  Un siècle plus tard, une nouvelle édition ² des Grandes croniques de Bretaigne  d'Alain Bouchart a été publiée par Marie-Louise Auger, Gustave Jeanneau et Bernard Guenée aux éditions du C.N.R.S. Le  tome 3,  paru en 1998 par M.L. Auger avec un avant-propos de Bernard Guenée, membre de l'Institut, apporte  l'introduction situant l'auteur dans l'histoire de l'historiographie contemporaine.

  1. Grandes Croniques de Bretaigne composées en l'an 1514  par Maître Alain Bouchart ; Nouvelle édition publiée sous les auspices de la Société des bibliophiles Bretons et de l'histoire de Bretagne par H. Le Meignen, ed. H. Caillières, Rennes 1886, XII pp. 325 ff. 58pp. , ill. in 4° (28cm).
  2. Grandes croniques de Bretaigne d' Alain Bouchart ; Auger Marie-Louise, Guenée Bernard, Jeanneau Gustave, Ed. C.N.R.S., 1986-1998, 3 vol. : 469p + 506 p. + 392 p. ; 24cm.

 

 

 Je donne donc ici copie du texte de l'édition de 1886, Premier Livre, feuillets 21 à 23, corrigé par l'édition de 1986 (que je me suis procuré plus tard) pour les erreurs ne respectant pas la graphie du texte d'origine. J'ai aussi  adopté la partition en paragraphes de 1986.

Dans l'édition de 1986, il s'agit du Livre I chapitre 58 page 147 transcrivant les folios 25v à 26v.

 

N.B :  par rapport au texte transcrit dans l'édition de la société des Bibliophiles Bretons, j'ai remplacé (très arbitrairement, et pour faciliter mon travail de copiste), les s longs ∫ par nos s ronds , les u par des v et les i par des j  là où le sens le justifiait. J'ai respecté l'utilisation de l'eperluette et l'absence de signes diacritiques.

 

 La passion des dix mil martirs.

 " Durant le temps de lempire de Adrien  & de Anthoine son concesar, les dix mil martirs furent matyrisez en  ung mesme jour au mont Ararath le .xe. jour devant les kalendes de juillet qui est le .xxe. jour de juing & fut lan de grace .cxxviii.

   Ces deux empereurs icy furent advertiz que les Gadarens & Euffrates se estoient contre eulx rebelles, dont ilz furent courouces, assemblerent .xvi. mil robustes chevaliers payens pour leur courir suz. Toutesfoys leurs parties adversez estoient bien cent mil conbatans. Les empereurs & leur armee avoient toute leur fiance en leur dieux Jupiter et Appolo : & en portoient a la guerre les ydoles : mais ce nobostant  quant ils virent la multitude de leurs ennemys ilz se misdrent en fuyte.

   En fuyant deux princes de larmee des Rommains nommez lun Acacius & lautre Heliades, en tirent a part neuf mil & leur dirent : Alons tous en la montaigne de Ararath sacrifier a nos dieux affin que ayons victoire & triumphe. Et ainsi quilz sacrifioent la beste, ung ange en forme dung jeune homme se apparut a eulz & leur dit : Pourquoy sacrifies vous aux dieux qui vous tiennent en paour & craincte ? Croiez en Jhesuschrist filz de dieu roy immortel , celuy la bataillera pour vous. Quant lange leur eust dit ces parolles et austres semblables, ils prindrent entre eulx conseil & a haute voix dirent En toy Jhesus nous croions, & les choses que ce jeune homme adolescent nous a revellees promectons acomplir en ton nom. Alors frapperent parmy leurs adversaires & virent ces neuf mil combatans lange qui leur aida tellement que tous leurs adversaires trebuscherent, les ungtz furent occiz & les autres en fuyant se noierent en ung lac qui la pres estoit.

  Lange de Dieu guyda les neuf mil chevaliers au couppeau de la montaigne de Ararath loing de Alixandrie de cinq stades. Quant ils furent en hault de la montaigne, descendirent parmy eux six anges du ciel qui leur dirent : Vous estes benoitz qui croiez au Dieu vivant. Apres le tiers jour vous serez cherchez & serez menez devant les rois & empereurs : ne les craingnez riens : car nostre seigneur est avecques vous. Puis se evanoirent ces anges. Et les nobles gens a haulte voix confesserent la foi chrestienne comme deliberez de vivre & mourir en icelle.

   Trois jours apres furent de par les empereurs envoyez gens pour les cercher  qui les trouverent au hault de la montaigne d Ararath confessant le nom de Jhesus & sa foy catholique. Quant les messagers des empereurs virent qu ilz confessoient la foy des chrestiens ils retournerent par devers les empereurs & le leur annoncerent. Les empereurs en furent si tresdeplaisans que par cinq jours apres furent menans douleur & tristesse & faisans abstinence de boire & de menger pour la rage qu ils avoient davoir perdu ces neuf mille chevaliers. Si rescrisirent les empereurs a cinq roys : cestassavoir a Sapor, a Maximin, Adrien, a Tibere & a Maximien, que en cource venissent par devers eulx pour deliberer qu il seroit bon de faire en ceste matiere, lesquelz avec tout ce qu ilz peurent faire de gens de guerre, se retirerent par devers les empereurs.

  Les messagers des empereurs qui envoiez estoient par devers ces neuf mil chevaliers les trouverent au hault de la montaigne confessant leurs pechez a haulte voix, louans & glorifians le nom de nostre saulveur Jhesus. Si leur dirent : Seigneurs, les empereurs vous mandent venir par devers eulx. Ces neuf mil chevaliers descendirent tous de la montaigne & se presenterent devant ces deux empereurs Adrien et Anthoine & devant ces cinq roys. 

   Lempereur Adrien leur demanda moult rigoureusement : Comment estes vous si lasches davoir renoncer noz vroiz dieux pour reverer & adorer ung homme qui a ete crucifie. Le glorieulx Acace luy respondit et recita tout par ordre les revelations & victoires dessusdictes & tout ce que cy devant avoit ouï. Lors leur dict le furieux empereur Adrien : Pour ce que vous autres tous croiez en Jhesuchrist, je vous advertiz que sans doubte quelconque vous souffrires les peines semblables a celles qu'il porta. Ces neuf mil chevaliers despriserent les menaces. Lors commanda lempereur quilz fussent lapidez de pierres. Et ainsi que on leur gectoit les pierres, elles retournoient contre ceulx qui les lapidoient & les blessoient griefvement & trembla lors la terre merveilleusement.

  Lun des chevaliers qui les lapidoient, nomme Theodore, qui estoit chef des gens darmes du roy Maximin & avoit souz lui mil chevaliers, fut moult esbahy de ce miracle et a hault cris secria, disant : Seigneur Dieu du ciel & de la terre qui par laide de ta misericorde donne ta grace a ces neuf mil chevaliers, te plaise nous recepvoir du nombre de ces sainctz martirs. Et lors luy & ces mil chevaliers se ajoignirent & associerent aux neuf mil : par le moyen de quoi ils furent dix mil chrestiens chevaliers ensemble martirises.

   Ces empereurs & roys firent faire tant de chausses trapes de fer, aguz & poinctues que ils en couvrirent deux lieues & demy de pays, & par dessus fire chasser et marcher piez nuds ces dix mil chevaliers. Les anges alloient au devant qui ostoient les chausses trapes & nest[oy]oient la voie. Maximin qui commis estoit pour les tourmenter les fist tous couronner de cruelles espines & en la montaigne d'Ararath les fist crucifier tous nuds & avec des roseaulx aguz leur percerent les costez. Et ainsi qu ils confessoient en la croix la foy de la [saincte] trinite entre lheure de sexte la terre trembla, & les pierres du lieu la ou ils estoient fendirent. Et a haulte voix les glorieux martirs prierent en la croix Dieu pour ceux qui par jeune et abstinence des oeuvres labourables celebreront la memoire de leur passion. Et lange du ciel descendit lequel a haulte voix dist : Glorieulx martirs, vostre priere est exaulcee devant Dieu. Et a lheure de nonne ilz rendirent lesperit a Dieu en grant lumiere & clarte descendante du ciel & furent leur corps visiblement mis en terre par les anges. "

 

       Les pages consacrées aux Dix mille martyrs dans l'exemplaire de Brest.

 Bibliothèque Municipale RES-F.B-B255

Livre Premier, chapitre LVIII, La passion des dix mil martirs folio 25v-26r-26v.

Photographies prises par mes soins grâce au très aimable accueil reçu à la Bibliothèque d'Étude.

 

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     Commentaires.

 

  1. Les sources du texte.

  Marie-Louise Auger donne deux sources pour ce texte ( op. cité, Tome 3, Concordance des sources, p. 190) :

  • la mer des Histoires , Paris, Pierre Le Rouge (1488-1489) pour Vincent Commin, 2 vol. in fol ; Paris, A Verard, [vers 1503], 2 vol. in fol, avec la référence dans l'ouvrage du chapitre 6,20. link. Pourtant on n'y lit, au chapitre relatant le régne d'Adrien que la phrase suivante :En cest an les Xm martyrs furent martyrisez au mont ararath le xe jour des kalendes de juillet qui est le xxe jour de juing.
  • Vincent de Beauvais, Speculum historiale, trad. par Jean de Vignay, Paris, A. Vérard, 1495-1496, avec la réference 11(10) 88-89.

Mais les sources pour les Grandes Croniques dans leur totalité sont beaucoup plus vastes.

 

   2. Ce texte peut-il avoir influencé le commanditaire du reliquaire (v.1516) ou du retable (v. 1624) de Crozon ?

  Une influence est possible sur les arguments suivants :

  • argument chronologique : l'édition de 1514 précède de peu la date acceptée pour le reliquaire qui est de 1516.
  • argument régional : cette chronique de Bretagne rédigée pour Anne de Bretagne, alors reine de France (et publiée l'année de sa mort) a influencé tous les érudits du duché. Cet ouvrage a été édité à cinq reprises de 1514 à 1541 à Paris (1514), Rouen (1518), Paris (1531), Rennes ou Caen (1532 et 1541) ; parmi les 14  exemplaires subsistants de l'édition de 1514, 5 se trouvent en Bretagne (à Brest, Landevennec, Rennes et Nantes).
  • Argument local : l'un des exemplaires de l'édition de 1514 appartient à la bibliothèque abbatiale de Landevennec, en Presqu'île de Crozon. Mais cette bibliothèque ne détient cet exemplaire que depuis la donation de la marquise de la Ferronnays; Il appartenait auparavant à la bibliothèque du château de Trévarez (29), mais depuis quelle date ?. 

 

Par jean-yves cordier
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Samedi 6 octobre 2012 6 06 /10 /Oct /2012 23:18

 

      La légende des Dix mille martyrs dans une addition (v.1450) au doctrinal de sapience attribué à Guy de Roye .

 

  La Bibliothèque de Besançon conserve sous la cote Ms 254 un manuscrit daté du milieu du XVe siècle et qui débute par la traduction du latin du Doctrinal de sapience, texte traditionnellement attribué à l'archevêque de Sens Guy de Roye pour l'année 1388 : il débute ainsi (folio 1) « Ce présent livre en fransoys est de grant prouffit et édificacion, et examinez et esprouvez à Paris par plusieurs maistres en divinité, et l'a fait escripre révérend Père en Dieu monseigneur Guy de Roye, par la miséracion divine, humble arcevesque de Sens, pour le salut de son âme et des âmes de tout son peuple... ».

  Il est suivi au folio 118v par ce texte qui indique qu'un moine de Cluny a complété le doctrinal par plusieurs textes :

 

« Ce livre fut premièrement fait l'an de grace mil CCCIIIIxx et huit, et par le révérend Père en Dieu messire Guy de Roye, arcevesque de Sens ; mais, l'an suigant après, ung religieux de l'ordre de Clugny regarda et lut ledit livre bien et diligemment, et trouva qu'il estoit trop brief selon la matière, et y mist pluseurs exemples et pluseurs auctoritez et chappitres de docteurs et des maistres auctorisez... » 

 Suivent alors diverses pièces pieuses en vers ou en prose (le Jardin de amoureuse dévocion), sept psaumes en français, puis Fol. 159 la Légende Des dix mille crucifiés du mont Ararat, en vers français, débutant ainsi « A la louenge et en l'onneur / De Jhésu Crit, nostre Sauveur,  / Reconteray en briefve ystoire,  / Affin que nous ayons mémoire,  / Comment souflrèrent ( sic) passion  / Dix mil chevaliers de grant nom, ...»

  Ce texte, suivi de deux oraisons latines en l'honneur des Dix mille martyrs, occupe les folios 159r-165r soit douze pages. Le manuscrit se termine par la Légende de sainte Madeleine jusqu'au folio 185v. 

 Cette description est donnée par Auguste Castan en 1897 dans le CATALOGUE GÉNÉRAL DES MANUSCRITS DES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES DE FRANCE. DÉPARTEMENTS — TOME XXXII. BESANÇON. TOME I. INTRODUCTION - FONDS GÉNÉRAL (1)] (Openlibrary.org).

   On voit donc que le texte n'a rien à voir directement avec le Doctrinal de sapience : c'est un texte religieux d'un moine de Cluny du milieu du XVe siècle. Le Doctrinal de sapience lui-même ne contient aucune référence à la légende que j'étudie.

  Je ne suis pas parvenu à en avoir le texte exact, mais Catherine Lemercier-Rougy l'a transcrit et modernisé dans son mémoire de maîtrise de lettres ( La légende de saint Acace et des 10000 crucifiés sur le mont Ararat ) de 1986 à Lyon, telle que la cite Fanny Lefaure dans son mémoire de Master 1 en histoire de l'art sur les peintures murales de la chapelle de Saint-Etienne-du-Mont. On y trouve ce document de 35 chapitres, suivis des oraisons latines traduites en français.

 

On constate que l'auteur ne trouve pas sa source dans le texte de Vincent de Beauvais ou de sa traduction par Jean de Vignay, et moins encore dans la légende résumée des additions de la Légende dorée, puisqu'il reprend les détails de la version initiale d'Anastase le Bibliothécaire et de sa traduction par l'abbaye de Saint-Denis, comme la mention des anges envoyés contre l'armée de Sénacherib, la mention des martyrs nourris par les anges sur le mont Ararat, celle des confessions de foi détaillées des martyrs et celle de leur baptême par le sang.

  Ces détails qui garantissent que, malgré les versions abrégées du Miroir historial et d'autres textes, l'accès au texte original perdurait au XVe siècle dans les monastères clunisiens font tout l'intérêt de ce texte.

 


I

A la louange et en l’honneur

de Jésus Christ notre sauveur,

je raconterai en un brève histoire,

afin que nous nous en souvenions,

la passion que souffrirent

dix mille chevaliers de grand renom.

II

Il est vrai et certain

qu’au temps où l’empire romain

était entre les mains d’Antonin et d’Hadrien,

les Euphrates et Gaderons,

qui étaient deux régions,

se sont révoltés à un certain moment ;

ce qui provoqua le mécontentement

des empereurs susnommés.

Et aussitôt, comme aveuglés par leur orgueil,

ils prirent seize mille chevaliers

parmi les plus vaillants qu’il virent.

Ils emmenèrent aussi leurs idoles

que ces gens fous adoraient,

s’imaginant qu’elles devaient les aider.

Et sans tarder ils marchèrent

contre les révoltés

disant qu’ils les puniraient sévèrement.

III

A ce moment là les autres qui s’en doutèrent

contre les empereurs s’armèrent,

et il s’en trouva bien cent mille

tant à la ville qu’à la campagne.

Dès que les empereurs virent cela,

ils s’enfuirent en hâte

avec sept mille chevaliers.

IV

Les neuf mille autres chevaliers firent preuve de vaillance,

et dirent qu’ils ne s’enfuiraient point

mais qu’ils offriraient des sacrifices à leurs dieux

pour qu’ils leur donnassent la victoire

et qu’on se souvînt de leur nom.

Puis quand ils eurent finit leurs sacrifices, il n’y eut aucun d’entre eux

qui, de peur, ne voulut s’enfuir.

V

Alors va venir les trouver

un ange sous l’apparence d’un jeune homme

qui doucement leur adresse la parole

et leur dit ceci :

« Pourquoi faites-vous si mauvaise figure

et avez-vous si peur ?

Je vous en prie par pure amitié,

appelez à votre aide

Dieu qui a fait ciel et terre,

et qui déjà, il y a un certain temps, par l’intermédiaire de son ange,

tua cent quatre vingt cinq mille hommes

du roi Sennacherib.

Croyez aussi en Jésus Christ,

le fils de Dieu le tout puissant,

et vous verrez dès à présent

qu’il combattra pour vous

et vous donnera une grande victoire. »

VI

Alors les chevaliers réfléchirent

puis à haute vois s’écrièrent :

« En toi, Jésus, nous mettons notre foi

et tout ce que dit par toi

ce jeune homme nous l’accomplirons,

nous te le promettons. »

VII

Aussitôt qu’ils eurent promis cela

Voyez venir leurs ennemis

qui étaient fort nombreux.

Mais ils n’eurent pas le moindre doute

sachant que Dieu les aiderait

et combattrait pour eux.

Et aussitôt ils attaquèrent leurs ennemis

qu’en grande partie ils tuèrent ;

le reste se noya

dans un lac situé près de là.

VIII

Puis l’ange pris les chevaliers

et les emmena dans la montagne

d’Ararat, près, assurément,

de la cité d’Alexandrie.

Là vinrent sept anges des cieux

qui parlèrent avec eux

et leur dirent toutes les souffrances

qu’ils devaient endurer prochainement.

Et ils les instruisirent de la foi

en leur disant de refuser d’adorer les idoles

en dépit de l’ordre d’un prince ou d’un roi.

IX

Alors ils se mirent à pleurer

et à crier à haute voix,

en réclamant la pitié du roi des rois

et en confessant tous leurs péchés.

Et trois jours après,

les empereurs s’étonnaient

que leurs chevaliers ne vinssent pas

et ils les envoyèrent chercher

Mais ceux-ci ne voulurent pas venir

aussi les messagers retournèrent-ils

chez les empereurs et racontèrent

que les chevaliers qu’il cherchaient

se trouvaient au mont Ararat,

s’étant convertis à la foi de Jésus Christ ;

ce dont les empereurs en éprouvèrent de la douleur et du dépit

à tel point qu’ils ne purent manger.

Et aussitôt pour les mieux venger,

ils firent venir cinq rois des environs

qui vinrent avec force

chevaliers et autres gens,

car ils étaient fort attristés

du déplaisir des empereurs.

Ils décidèrent que le mieux à faire

était d’envoyer chercher les neuf mille chevaliers

qui n’étaient pas loin de la ville.

Donc mille chevaliers

qui étaient courageux et forts

sont allés dans la montagne.

X

Quand Acace, qui était le chef des neuf mille

et le meilleur orateur,

les vit approcher

il dit à ses compagnons

de se mettre à genoux

et de prier Dieu pour leurs âmes

car le diable envoyait des gens armés

pour leur perdition.

Alors les saints se mirent à prier,

en parlant ainsi :

XI

« Vrai Dieu exauce nos prières.

Il n’est personne qui ne te puisse comprendre

ni ne puisse mesurer le caractère illimité de ton être.

Tu as voulu créer l’homme

à partir de la terre et lui donner

l’image de la trinité ;

par ta singulière bonté

tu as envoyé ton esprit

dont fut conçu Jésus Christ,

ton fils, dans le ventre de Marie ;

fils qui a racheté par son mérite

toute la race humaine.

Tu nous as aussi parlé, doux Seigneur,

à nous pêcheurs, par l’intermédiaire de ton ange,

et tu nous as donné ton aide

qui nous a permis de vaincre nos ennemis ;

puis ton ange nous a conduit ici

où tu nous nourris chaque jour

du pain du ciel pendant trente jours.

Ne nous abandonne pas à cette heure

mais toujours avec nous demeure

afin que nous puissions nous échapper

du filet de l’ennemi infernal.

Ôte de nous toute peur

et éteins la très grande fureur

qu’ont les rois cruels et méchants

devant qui nous seront jugés.

Voilà ce que nous te demandons, doux seigneur. »

XII

Aussitôt qu’ils eurent cessé de parler

la voix du ciel leur a répondu :

« J’ai entendu votre prière,

n’ayez crainte, je suis avec vous

et vous encouragerai tous sans exception.

Vous ne devez pas redouter les rois,

car s’ils peuvent tuer le corps,

ils ne pourraient nuire à l’âme. »

XIII

Les saints alors se réjouirent

après avoir entendu cette voix.

Alors les messagers des rois

leur dirent que les empereurs

voulaient leur parler.

Les saints alors allèrent les trouver,

ayant tous sans exception le coeur tourné vers Dieu.

Et quand les sept rois els virent,

tous ensemble ils se mirent à pleurer.

XIV

Alors l’empereur Hadrien

qui était en proie à une grande douleur

commence à dire aux saints :

« Qui vous a enseigné ceci ?

Quel mal avez-vous vu en nous ?

Pourquoi nous avez-vous tous abandonnés

ainsi que nos dieux ?

Vous semble-t-il que vous faîtes mieux

de croire en un crucifix ?

Ne vous semble-t-il pas vraiment

que nous pouvons tous vous tuer ? »

XV

Alors saint Acace va lui répondre :

« Vous pouvez bien tuer le corps

mais ne pouvez nuire à l’âme

car Jésus l’a en sa toute puissance. »

Puis après qu’on lui a ordonné

il leur a expliqué de quelle manière

ils ont cru en Jésus Christ

et comment tous leurs ennemis

avaient été vaincus.

Et il leur dit tous les faits et les propos

qui ont été rapportés par écrit ci-dessus.

Il leur raconta tout

en disant qu’ils ne redoutaient de souffrir

ni violence ni torture,

mais qu’ils étaient prêts à mourir

pour conserver la foi en Dieu.

XVI

Alors Hadrien va venir

et il jura que sans tarder

chacun d’entre eux souffrirait

les peines de Jésus Christ

puisqu’ils voulaient conserver leur foi.

XVII

Alors l’un des martyrs va dire :

« Si nous mourons en endurant le même martyre

que Jésus notre sauveur

notre gloire n’en sera que plus grande. »

XVIII

L’empereur alors plein de colère

va dire à ses serviteurs

d’attacher les saints martyrs

et de leur jeter des pierres ;

mais les pierres se retournaient

contre ceux qui les lapidaient.

Et quand les empereurs virent cela

aussitôt ils firent détacher les saints ;

et Hadrien leur demanda

à quoi servait une telle arrogance ;

et leur dit qu’il vaudrait bien mieux

qu’ils fissent des sacrifices aux dieux

afin d’éviter la torture

qu’il leur préparait dans de brefs délais.

XIX

Mais les saints ne consentirent point,

au contraire toujours ils se tinrent dans la fois de Dieu,

considérant toutes les menaces

comme paroles vaines et inutiles ;

et ils leur montraient leur erreur

qui leur causait une très grande douleur.

XX

Les rois firent rassembler les saints

et les firent lier pieds et mains

et on les battit très cruellement.

Et quand ils sentirent la souffrance

l’un des saints dit à Acace :

« Prie pour nous Jésus Christ

car nous souffrons un martyre trop douloureux. »

Acace répond doucement :

« Mes chers frères persévérons

et ainsi nous serons sauvés. »

Puis ils se mirent en prière

suppliant Dieu avec ferveur

de bien vouloir les aider au plus vite

et de les délivrer des tyrans trompeurs

et de leur porter secours

et de leur donner la persévérance dans leur foi à son égard.

Et aussitôt qu’ils eurent prié de la sorte

La terre a tremblé très fort,

et ceux qui frappaient les saints

ont eu les mains séchées comme du bois.

XXI

Un chevalier de grand renom

qui avait pour nom Théodore

et avait dans sa compagnie

mille chevaliers, alors s’écrie :

« Vrai Dieu qui as fait la terre et la mer

qu’il le plaise que nous nous joignions à toi

avec les neuf mille chevaliers

que tu as gardés entièrement dans ta foi ;

en toi, Seigneur, il n’y a point de jalousie

mais une miséricorde infinie. »

Et aussitôt il prit ses chevaliers

et avec les martyrs s’en vint ;

et quand ils furent tous rassemblés ;

ils se sont retrouvés dix mille.

XXII

Quand le roi Maximin vit cela,

mécontent, il dit à Hadrien :

« Je subis à cause de vous un grand préjudice

car j’ai perdu tous mes hommes. »

Alors Hadrien va lui dire :

« Ne sois pas en colère pour cela

mais supporte tout patiemment

et je te donne dès à présent

mille chevaliers pour remplacer les tiens

qui sont allés avec les miens. »

XXIII

Aussitôt Maximin fait chercher

les dix mille pour les juger ;

et quand les saints allaient vers lui,

les anges les accompagnaient,

et lorsqu’ils furent au lieu du jugement,

Maximin a dit sévèrement :

« Théodore, qu’as-tu gagné

de m’avoir ainsi délaissé ? »

XXIV

Théodore a répondu :

« J’ai gagné beaucoup sans avoir rien perdu

en apprenant à connaître le Dieu unique. »

XXV

« Ne croyez pas que ce soit un jeu,

dit Maximin aux dix mille,

et veuillez éviter ma colère.

Faites promptement des sacrifices aux dieux

et cela vous sera profitable. »

XXVI

Saint Acace lui répondit :

« Nous t’avons déjà plusieurs fois dit

que Jésus Christ est notre roi

et pour cette raison nous ne nous soucions pas de toi ;

toute ta fureur et ta colère

ne peuvent pas nous plus de mal qu’une puce. »

XXVII

Alors l’empereur en fut courroucé

et a ordonné à ses gens

qu’on apporte une grande quantité de clous

que nous appelons chausse-trappes ;

et sur une lieue un quart

il les fit semer partout

et fit aller dessus les saints,

pieds nus, pour les torturer davantage.

Mais les anges allaient devant

et ôtaient les clous du chemin

de telle sorte que les saints ne se blessaient point

et que leurs pieds ne se faisaient aucun mal ;

ce dont ils rendirent grandement grâce à Dieu

qui les protégeait en tout lieu.

XXVIII

Alors le roi Maximin

qui avait le coeur plein de venin

dit dans une très grande colère à ses gens :

« J’ai plusieurs fois entendu dire

que le dieu de ceux-ci ont trouvé

fut couronné d’épines

et qu’on lui ouvrit le flanc

et perça complètement avec une lance.

J’ordonne qu’on en fasse de même

à ces mauvais gens que voici. »

XXIX

A ce moment-là vingt mille hommes des empereurs

les couronnèrent d’épines

et leur percèrent à tous les flancs,

puis les emmenèrent à travers la ville

en blasphémant et en se moquant d’eux ;

ce dont les saints remercièrent Dieu

qui leur avait donné la si grande faveur

de vivre sa passion.

Et chacun prenait dans sa main

le sang qui coulait de son flanc

et l’étendait sur tout son corps.

Puis ils demandaient tous ensemble à Dieu

de considérer cela comme un baptême

et de considérer leur sang répandu

comme le pardon de leurs péchés.

Et, du ciel, Dieu a répondu

que tout ce qu’ils avaient demandé

leur était à tous accordé.

XXX

Puis ils furent condamnés

à être tous crucifiés

en la montagne d’Ararat.

Ils s’en allèrent là-bas sans protester

et avec eux quatre vingt mille soldats

qui devaient les expulser de la ville.

Quand les saints furent près de ce lieu

ils se recommandèrent à Dieu

et les tyrans les lièrent

puis les crucifièrent.

Alors Saint Helias demanda

à Saint Acace de leur dire

quelques mots de la foi

et de jésus Christ, leur doux roi.

XXXI

Aussitôt il les a exhorté

à croire en la trinité ,

en l’incarnation

et en la résurrection,

en la passion

et glorieuse ascension de Jésus Christ

qui viendra juger les vivants et les morts

et punira au feu de l’enfer

tous ceux qui l’auront mal servi,

mais ceux qui auront servi Dieu

il les amènera au paradis

en sa compagnie à tout jamais.

XXXII

Et quand il eut dit ces paroles

la voix du ciel lui répondit :

« Acace, ce que tu dis est vrai,

il n’y a ni mensonge, ni conte. »

Puis à la septième heure du jour,

qui est environ midi,

la terre se mit à trembler

et les pierres à se briser

et par le jugement de Dieu,

dans ce lieu, cinquante mille hommes

qui avaient torturé les saints

sont vivants dans les abîmes.

XXXIII

A ce moment-là les saints firent une oraison,

priant Dieu par dévotion,

pour tous ceux qui, par repentir,

jeûneront la veille de leur fête en silence

et commémoreront

leur sainte passion.

XXXIV

Aussitôt qu’ils eurent fait leur requête,

la voix du ciel leur a répondu

que tout ce qu’ils avaient demandé

Dieu le leur accordait ;

et aussitôt après avoir entendu cette voix

les martyrs sont morts sur la croix,

environ à heure de none,

et là il n’y avait personne

pour ensevelir les saints martyrs.

Alors Jésus leur ouvrit les cieux

d’où une très grande clarté resplendit

qui descendit sur les martyrs ;

puis vint notre sauveur

accompagné des saints martyrs ;

puis vint notre sauveur

accompagné des saints martyrs,

et la terre trembla si fort

qu’elle détacha tous les martyrs

des croix où ils étaient pendus.

Aussitôt les anges sont venus

pour ensevelir tous les saints

dans la montagne où ils souffrirent jusqu’à la mort,

et Jésus Christ, notre sauveur,

monta aux cieux en grand honneur

accompagné des saints martyrs

et des anges du paradis.

XXXV

Donc nous devons demander aux saints

de bien vouloir tous nous secourir

car ils ont sur Dieu un tel pouvoir,

qu’en quelque endroit ou lieu

qu’on les implore dévotement,

ils accordent leur aide promptement. Amen.

Première oraison

Les âmes se réjouissent dans les cieux

du martyr des dix mille

qui ont supporté avec ne très grande joie

la souffrance de la croix pour le Christ.

Je demande que l’on dise très rapidement ces prières

qui nous apportent une aide

pour que, par l’intermédiaire de ceux-ci,

nous soyons conduits sur le trône du ciel, au plus haut.

Priez pour nous, martyrs illustres

pour que nous nous montrions dignes des promesses du Christ. Prions.

Deuxième oraison

Dieu tout puissant et miséricordieux de l’armée des saints,

toi qui as bien voulu accorder des dons innombrables

au peuple chrétien par l’intermédiaire des dix mille soldats crucifiés,

nous te prions que nous soit donné par leur sainte intercession

ce que nous n’avons pas la possibilité d’obtenir.

Par le Christ notre Seigneur. Amen.  

Par jean-yves cordier
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Samedi 6 octobre 2012 6 06 /10 /Oct /2012 23:17

La légende des Dix mille martyrs

dans le Miroir historial de Vincent de Beauvais,

 Livre IX, traduit par Jean de Vignay.

 

Plan :

  • Introduction
  • le texte de Jean de Vignay en français
  • les différents manuscrits.
  • texte imprimé : édition d'Antoine Vérard.
  • Le texte en latin de Vincent de Beauvais.
  • Commentaires sur cette version de la légende.

 

 

 

I. Introduction.

  La légende des Dix mille martyrs crucifiés sur le mont Ararat sous l'empereur Adrien a été écrite par Anastase le Bibliothècaire à Rome au IXe siècle, en latin. Ce récit a été repris en France tout d'abord et essentiellement, sur un mode historique, comme l'un des faits marquants du règne de l'empereur romain Adrien, dans des Chroniques liées au pouvoir royal. Parmi les textes que nous conservons se trouve  la vie et Légende de Saint-Denis, vers 1270-1285, en français, et le Speculum historiale du dominicain Vincent de Beauvais, écrit en latin en 1254. Sa traduction en français fut donnée par Jean de Vignay vers 1320-1332 sous le titre de Mireoir ou Mirouer hystorial à la demande de Jeanne de Bourgogne, reine de France et épouse de Philippe VI.

   Le Speculum historiale est une chronique universelle de la Création jusqu'au milieu du XIIIe siècle. Le texte comprend également de nombreux extraits d'œuvres littéraires, philosophiques et théologiques insérées au fil du récit des événements historiques. La dernière version (dite de Douai) comprend 32 livres, le premier étant le Libellus apologeticus.

C'est dans le Livre XI, aux chapitres 88 et 89 que se trouve relatée la légende des Dix mille.

  Ainsi, le texte de Vincent de Beauvais est chronologiquement  la deuxième source disponible en latin, et le texte de Jean de Vignay que je transcris ici est à ma connaissance  la deuxième occurrence en français de la légende.

  Parmi les manuscrits du Miroir historial colligés par le site Arlima, rares sont les codex qui disposent du livre XI : je n'en ai trouvé que cinq en France (et un à la Bibliothèque de La Haye cote 128.C.1, et à Londres Lansdowne 1179).

  J'ai suivi pour ma transcription le manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal, ARS. 5080 f. 138v-140r, qui est le plus ancien ( 1332-1335), dont le sigle est A2* ; A1, qui est le premier volume du Miroir historial, est conservé à Leyde.

*ces sigles préparent l'édition critique du Miroir historial  sous la dir. de Laurent Brun et de Mattia Cavagna, Paris, Société des Anciens Textes français, en cours.

 

 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b7100627v/f284.image

II. Le texte de la Légende des Dix mille martyrs du Miroir Hystorial, Livre XI chapitre 88 et 89.

[folio 138v]

iiij. xx et viij. [chapitre 88] de la conversion des .ix. mille chevaliers et de leurs geste. hystoire plaine.

En tanz ce souffrirent mort en .i. jour .x. mille martyrs souz adrien et antonien des quiex anastaise garde des livres du siege apostolique fu veu translater les gestes du grec en Latin. Et donc les devans dis emperieres oians que les quadranis et les eufratanis se fussent commenciez rebeller il se sont corciez* contre leur anemis, et ont garniz* et asieges les chastiaus et orent en leur esfors .xvi. mille chevaliers tres fors. Et portoient les faus ymages de jupiter et de appolin par les quiex il se fioient avoir victoire. Mes comme il regardassent la multitude des anemis estre tres grande il furent ferus de pouour* que il estoient .cent milliers. et sen fuirent avec .vii. mille chevaliers tant seulement. Donc le chevetaigne* des chevaliers achacien par non et helyades leur duc retornez arriere as .ix. mille disrent venez et sacrifions a nos diex, si que par iceulz nous aions victoire de nos anemis. Les quiex sacrefians .i. bouc, ils furent espvantez par greigneur* pouour et pristrent a fuir.

   Et donc langre nostre seigneur acouri devant la face d'eulz ensemblance denfant et dist aiceulz. Pourquoy vous a pris pouour sacrefians a vos diex, et vous contraint fuir. Croiez Jhesucrist filz de dieu, immortel roy, et iceli se combatra pour vous. Et si comme il leur eust dit ce et autres choses il prisrent conseil que il esprouvassent la reson de l enfant, eulz se escrierent tous ensemble disans. En toi nostre sire Jhesucrist croions nous et ce que cest jouvencel nous a demoustre prameton nous faire en ton nom. Adonc les anemis [folio 139r] assaillanz iceulz et langre portant aide as siens tous les anemis dechairent en la bataille. Plusieurs perirent en .i. lac pres de la. les autres moururent en trebuchant a terre. Et l'angre demena les siens el haut de la montagne d ararath qui est loing alexandrie par .v. cens estas. cest a savoir huitiesme partie d un mille. Glorefiant soy en la poste* de dieu. Et l angre soiant el milieu de eulz les ciex furent aouver et .vii. angres sont descendus entre eulz ensaignant les et disant. Vous estes benois qui avez creu en dieu vif. Dedans tiers jour vous serez quis et serez menez devant les roys. Ne les doutez* pas quer diex est avec vous. Et ces choses dites, il s en sont disparus des ieux d iceulz. Et iceulz corrigiez par pouour confessoient leur pechiez a haute voix. 

 

  Et .iii. jours apres aucunz furent envoiez des emperieres pour querre les, et ils parvindrent en la montaigne ou ils estoient. Et iceulz oient que il glorefioient dieu et cognirent que il estoient crestiens. La quel chose comme il le rapportassent as emperieres eulz furent courrouciez par tres grant douleur, et misrent cendre sur leur teste et pleurant par .v. jours se tindrent de boire et de mengier. Et apres ce il escriptrent .v. espitres a .v. roys, ce fu au roi saporin, a maxime, a adrien, a tyberien, et a .1. autre maxime, requerans qu il veinnent a eulz savoir que estoit a faire de ces hommes. Et donc ces roys assemblanz granz esfors vindrent et ofrirent premierement sacrefices as ydoles. Et apres ce eulz repaissant leur cors  entremisrent trouver les nouveaux chevaliers Jhesucrist. Et aucunz envoiez la monterent en la montaigne en laquele les sains chevaliers habitoient ourans. Et si comme il virent iceulz venant a eulz achacien dist as autres que il se levassent et donnassent leur œuvre adorer contre lesfors du deable. Et aceulz les chies enchus et les genous flechiz ovris a dieu et rendans li graces et loenges une voiz est venue du ciel disant. J'ai oi ce que vous avez requis. Ne doutez pas ceux qui occiront les cors. Je vostre seigneur sui avec vous confortant vous. Et eulz oians ceste chose se sont esioiz* en notre seigneur. Et les chevaliers de ces roys venant a eulz distrent. Les roys et les emperieres nous ont envoiez a vous que venez a eulz. Et donc tous descendans de la montagne se estent devant les roys et avoient entiere esperance en jhesucrist notre seigneur. Et les rois regardant iceulz pleurerent.

 

[folio 139r]

   iiii. xx et ix. [chapitre 89] De la passion de iceulz avec les .x. millier. hystoire plene.

A [lettrine] Adrien vraiement leur demanda la cause et la maniere par quoy il avoient cru en dieu. et le benoit achacien dist et raconta la chose par ordre. Et donc adrien forsene dit. Et pour ce que vous tous avez creez en crist, sans doute vous soustendrez les poines de celi. Et il commanda iceulz despitans les menaces estre acraventez* de pierres. Et si comme l en les lapidoit les pierres retornoient contre les faces des lapidans. Et apres ce l emperiere les commanda estre tormentez. Et si comme ils estoient tormentez 1 cousin de achacien qui avoit non drachonariu et helyades distrent preiez pour nous hommes sainz que les tormens que nous soufron sont gries; Au quel achacien dist perseverez freres en ceste confession quer qu ara ci persevere sera sauf. Et si comme il eust oure, terre mote est faite grant, et maintenant les mains des tormenteurs sont acontraities.

     Et certes en lost du roy maxime estoit illec .1. mestre des chevaliers theodorus par non qui avoit mil chevaliers, lequel feru de pouour par ce miracle se escria Notres sire dieu du ciel et de la terre qui laide de ta misericorde tu as donnée a .ix. mille chevaliers, daignes nombrer nous pecheurs avec tes sains martyrs. Et en ce disant et hastant sa voix en ce signe il sen ala lier ses chevaliers avec les sains. Et ainsi dieu omnipotent acompli le fruit de sa vigne par le nombre de .x. mille chevaliers. Et maxime le roy dit aus emperieres Ha : emperieres combien seufre je grant perte et grant injure pour vous; Auquel adrien dist. O roy, il te convient soufrir pesiblement. Cli qui ma hoste mon estoi si ta soustrait le tien. Et maxime retore devers les sainz dist Oiez moy vous .x. mille hommes. Je vous amoneste que vous sacrefiez et eschviez mon ire que vous ne peussiez mauvesement. Auquel achacien dist. Forsenerie* de puce ne vaut rien contre teste de torel. Nous avons dieu vif, il ne nous chaut de toy.

    Et donc commanda maxime forsenant grant multitude de clous agus estre fais en maniere de chauchetrepes* et estre repanduz par .xx. estas de terre. Si que lost de notre seigneur jhesucrist alast desus a nues plantes. Mes les angres de nostre seigneur aloient devant conqueillant* les clous en .1. tas que il ne se fichassent as piez de iceulz. Maxime vraiement commandant que ceulz souffrissent mort a lessample de crist et les menistres aourirent les costes iceulz a tres agus rosiaus et mistrent es testes de chescun couronnes d espines. Et en la parfin la sentence donnee il furent crucefiez el mont ararath . Et donc dist s: helaides, achacien primat deulz que il exposast a eulz crucefiez aucune chose de la foy. Et si comme il leur eust expose la foy de la sainte trinite et de l incarnation du fils dieu, a la septiesme heure du jour la terre trembla et les pierres sont fendues, et iceulz sains espandirent prieres et oroisons pour ceulz qui a devocion et a jeune celebroient la memoire de leur passion, et tous respondans Amen. Une voix est venue du ciel disante que l oroison d eulz estoient oie.

   Et adonc environ la neuviesme heure du jour les ames des saints furent transportees au palais celestiex, et les ciex sont aouvers et en resplendi lumiere sus les cors sains. Maintenant la lumière ayant envoie, nostre seigneur vint du ciel en terre avironne* des sains ausi comme par queroles* et il estoit el milieu deulz disant esioissant soy les [folio 140r] sains avironnes de si grant confort. Et derechief la montaigne fremi et trembla toute. Et tantost les cors fichiez es croiz furent deslies et enterrez es sepulcre par la main des anges, et furent mis chascuns en son propre lieu. "

 

 

Glossaire :

  • corcies : pour courrouciez (Ms NAF 15941).
  • garnis : verbe garnir, "fortifier" (pour un château) (Godefroy).
  • esfors : "force armée, troupe" (Godefroy).
  • il furent feru de pouour : de la forme intransitive du verbe férir, "atteindre, frapper".
  • le chevetaigne : "chef, capitaine" (Godefroy).
  • greigneur : forme de graignor, adj. "plus grand" (Godefroy).
  • la poste de dieu : Godefroy force 4, s.f. " gré, convenance, volonté".
  •  douter : "craindre, redouter" (Godefroy)
  • esioiz : verbe (s') esjoier : "se réjouir." (Godefroy).
  • acraventez : acravanter, "écraser, briser, assommer, accabler" (Godefroy)
  • Forsenerie : "état, acte, sentiment de forcené" (Godefroy)
  • chauchetrepe : les DMF donne pour chausse-trappe" la définition suivante :"[T-L : chauchetrepe ; GD : chaussetrape ; GDC : chaussetrappe1 ; FEW II-1, 65b : calcare ; TLF V, 626a : chausse-trappe] I. -"Chardon étoilé, centaurée" II. -ARM. "Pièce de fer, consistant en une sorte d'étoile à quatre points, servant de piège (en partic. fichée en terre et destinée à entraver la marche de chevaux)". Godefroy indique " valériane celtique".
  • conqueillant : "cueillant" ; attesté dans le poème  (Ovide moralisé ?) "Souvent se regarde et remire , Et par grant entente s'atire, Et vest d'escarlate ou de vert. Si se couche sus l'erbe vert, Et vait conqueillant des florettes".
  • avironne : avironer, "entourer" (Godefroy).
  • queroles [A1], karoles [Or2], quereles [Imp. Vérard] le terme traduit le latin choreis : Godefroy donne les formes carole, carolle, karole, quarole, kerole, querole et qerole "danse, branle", avec des exemples religieux comme St Bernard, loez nostre signor en tabor et en kerolle.

 

 

III. Les manuscrits disponibles.


1. Tableau général des manuscrits français disponibles à la consultation.

Cote ARS 5080 NAF 15941 BNF Fr 313 Fr.50 Fr. 309
Sigle A2 B1c Or2 N1 G2
Date 1332-1335 1350-1339 1396 1463 1455
Lieu Paris   Paris    
Materiau P(archemin) P P velin             Velin
Pages 418 et sv. 119ff. 392 et sv.    
Taille 380 x 270 325 x 225 400 x 280    
pages légende 138v-140r                27v-28v             ff 142r-143r             f 382v et 383r            f92v
enluminures légendes 2 1 1    
artiste

Richard de Verdun,

Mahiet,

M. de

Cambrai

            Maître du Livre du Sacre.

            Maïtre de la Mort

Perrin Remiet

              G. Vrelant.
propriétaires Jean II le Bon Jean de Berry Louis duc d'Orléans    
           
           

 

2. Le manuscrit Arsenal 5080 (de 1332-1335).

 

 Bibliothèque de l'Arsenal, Ms-5080 réserve

En ligne sur Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b7100627v/f282.image

Parchemin, 42 lignes, 2 colonnes. Initiales ornées en or et couleur. Titres rouges. 

Description : Le Speculum historiale de Vincent de Beauvais a été traduit par Jean de Vignay à la demande de la reine Jeanne de Bourgogne, vers 1332-1333. Ce volume est le second d'une série de quatre dont seuls les deux premiers ont été conservés. Ils étaient destinés au fils de Jeanne, Jean, futur roi Jean II le Bon. Le premier, aujourd'hui à Leyde, University library, Ms. Voss. GGF3A, porte l'ex-libris autographe effacé de Jean, duc de Normandie et de Guyenne. A appartenu à Jean II le Bon , alors duc de Guyenne et de Normandie, au roi Charles V puis à Charles VI , et à partir de 1413, à Louis de Bavière , frère de la reine Isabeau. Il est ensuite passé aux Augustins déchaussés de Lyon , puis au baron d'Heiss , enfin au marquis de Paulmy.

  L'écriture gothique (textura) est très agréable à  lire.

  Les 450 enluminures occupent parfois la largeur entière de la page, comme ici, , et d'autres la largeur d'une colonne. elles sont attribuées à Richard de Verdun (dit le maître de la Bible de Papeleu), gendre et successeur de Maître Honoré à Paris à son décès en 1312/13, et à ses assistants. On reconnaît aussi les mains du maître de Cambrai et de Mahiet (identifié à un clerc normand, Mathieu Levavasseur actif à Paris v 1330-1350 où il dirigeait vraisemblablement un important atelier ; on lui connaît une vingtaine de manuscrits dont la Vie de saint-Louis de Joinville ).

 


 les Enluminures :

  Il s'agit de deux miniatures faisant toute la largeur de la page et de deux initiales E et A ornées. Comme toutes les enluminures, elles disposent des personnages de profil ou de trois-quart sur un fond homogène souvent carrelé, et elles emploient toujours les mêmes couleurs, bleu, rouge et or, blanc et mauve.

Enluminure folio 138v.

  Dans le même cadre bleu et or frappé aux angles de glands, deux fonds de même couleur lie-de-vin mais carrelés différemment (en carreaux ou en losanges) délimitent deux scènes de la légende : à gauche, l'ange s'adresse aux chevaliers alors que ceux-ci offrent en sacrifice un bouc à Apollon. Quatre chevaliers sont visibles, en cotte d'arme et tunique, épée en baudrier ; l'un d'eux porte un écu bandé d'argent et d'azur : on peut penser aux armes à bandes d'or et d'azur de la Bourgogne, mais ces armoiries sont à priori ici de fantaisie. Le voisin de ce porteur d'écu présente un curieux couvre-chef.

  L'autre scène montre un roi tenant une épée et donnant un ordre à un soldat debout et armé ; les saints martyrs, qui sont désormais revêtus de tuniques parfois recouvertes d'un manteau, n'ont cure des menaces, tournent le dos au roi pour adorer Dieu qui apparaît dans les nuées, à droite. Cela évoque la scène où Achace déclare au roi Maxime que la colère d'une puce ne peut rien contre la tête d'un taureau, et refuse avec ses hommes d'adorer les idoles.

 5080 f 282 corr

 

 

Folio 139r : 

Même cadre, même division en deux scènes de la composition par la différence des motifs du fond. Le roi Maxime ordonne à gauche la lapidation des saints, mais les pierres reviennent frapper le visage des bourreaux. A droite, un seul bourreau (coiffé de ce qui s'apparente à la coiffure des juifs des autres enluminures) presse avec son bâton les saints à s'engager nu-pieds sur le chemin parsemé de chausse-trappes, ce qu'ils font en contemplant le visage divin qui apparaît dans les nuées alors que les anges ramassent les clous tripodes.


5080 f 283 corr

 



ARS 5080 f 138v corr

 

 

 ARS 5080 f.139r corr

 

La lettre A ornée du folio 139v : cette initiale peinte reprend les glands des cadres précédents, avec un rinceau central de feuilles de vignes.

 

ars 5080 f 139v miroir hist coor

 

       Les initiales filigranées et prolongées d'antennes du folio 140r reprennent un style extrèmement chargé voire exubérant caractéristique de cette ornementation. Depuis les premières pages, les lettres sont alternativement rouges (dans un réseau gris) et bleues (dans une résille rouge-pâle ou mauve).

  On constate aussi la mention "hue de florence", en rubrique, à la fin de certains paragraphes du chapitres 90, alors que d'autres s'achèvent par "le livre des évêques" "eusebe es croniques", ou "helymany". Il s'agit des sources que l'auteur a ainsi indiqué, mais hélas, ces sources ne sont pas précisées pour la légende des Dix mille. Quoiqu'il en soit, je me suis interrogé sur ce Hue de Florence avant de découvrir (Hist. litt. de la France) qu'il s'agit de l'erreur d'un copiste qui a transcrit ainsi, au XIIe siècle, dans sa translation de l'Historia Regis Francorum,  le nom Hugo Floriacensis, ou Hugo de Fleury, c'est à dire Hugues de Sainte-Marie, moine de l'abbaye bénédictine de Fleury au XI-XIIe siècle et auteur de Libellus de regia potestate et sacerdotali dignitati, Vita sancti Sacerdotis, Historia ecclesiastica, Liber modernorum regum et Miracula sancti Benedicti. (Source Arlima). C'est l'Historia ecclesiastica qui sert de source à Vincent de Beauvais (149 fois dans le Speculum historial selon le site Atilf)

ARS 5080 f.140r miroir corr

 

 

3. Le manuscrit BNF Nouvelles acquisitions françaises 15941 (de 1350-1399).

En ligne sur Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8449688c/f63.image.

Enluminures 

Elles sont attribuées au Maître du Livre du Sacre de Charles V, celui qui a réalisé, dans les Grandes Chroniques de France de Charles V, la miniature f.389 et la miniature 480v.

 

Folio 27v :

La miniature occupe la largeur d'une colonne de texte et la hauteur de quinze lignes d'écriture. Elle reprend des caractères déjà observées sur le Ms Ars 5080 : cadre orné de glands (ou feuilles trilobées), fond homogène et carrelé ; personnages de profil ; faible nombre des couleurs (bleu, rouge, mauve, or, gris-vert) ; majuscule ornée située imédiatement en-dessous. Elle reprend même assez fidélement la composition de la moitié droite du folio 139r, avec le roi de sa partie gauche. 

NAF 15941 f 28r det corr

 

 

Le manuscrit BNF français 313 ( de 1396).

En ligne sur Gallica :http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84557843/f289.image


 Les illustrations sont de Perrin [Pierre] Remiet (1350-1430), connu notamment pour son illustration, en 1393, du ms. Français 823 (Pèlerinage de la vie humaine de Guillaume de Digulleville), du Rational de Guillaume Durand Ms Fr.176 en 1380-1390, du Français 20029 (Livret de la fragilité humaine d’Eustache Deschamps et qui a réalisé aussi selon F. Avril les enluminures de la seconde partie des Grandes Chroniques de France de Charles V (.  f. 5v, 85v, 122v, 149, 166v, 182, 200, etc...). Michaël Camille l'a surnommé "le Maître de la mort" pour "sa compulsion à rendre visible la mort".

 Le folio 142r est orné, sur une seule colonne et sur une hauteur de 12 lignes, d'un dessin à la plume ombrée représentant l'ange "ensemblance d"enfant" apparaissant, en haut d'un rocher, aux chevaliers. Elle est placée juste au dessus du titre en rubrique De la conversion des .ix. mille chevaliers et de leurs gestes, et d'une lettre initiale E vignetée, (5 lignes) marquant le début de chapitre. On voit aussi le bout de ligne bleu et rouge qui termine le chapitre précédent, et, en bas à droite, un pied-de-mouche bleu (alternance bleu-rouge dans le texte). On remarque un mot erroné barré, le copiste ayant lu "il s'estoit" au lieu de "il se sont".

BNF 313 f 142r det corr

 

 

Le manuscrit BNF Français 50 ( de 1463). 

En ligne sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9059535d/f377.image

  L'enluminure du folio 382v.

 C'est, parmi celles que nous découvrons ici, celle qui s'en tient le mieux au texte. C'est aussi la première qui, par la perspective et la profondeur, peut montrer d'avantage de personnages. Les saints comparaissent devant six rois  dont le premier tient un glaive. Le septième roi est figuré à genoux devant les deux idoles, représentant théoriquement Jupiter et Apollon. Le bouc offert par les chevaliers est bien là.

  Face aux rois, Acace expose sa foi, encouragé par un ange.

BNF Français 50 f 382v

 

Folio 183.

  L'identité du souverain est précisée par une inscription : c'est l'empereur Adrien, qui ordonne les différents supplices : la lapidation, avec le retour d'une pierre dans l'œil d'un tortionnaire ; la marche sur les chausse-trappes, avec les anges qui les ramassent ; et, sans-doute, mais avec un écart par rapport au texte, l'utilisation de roseaux acérés enfoncés dans le flanc des martyrs.

BNF français 50 383

 

 

 

Le manuscrit BNF français 309 (de 1455). 

En ligne sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b90599455/f96.image

  Le folio 92v :

il porte un dessin rehaussé de Guillaume Vrelant ; c'est la première représentation des martyrs crucifiés, dans laquelle on voit un ange recueillir dans des calices le sang de leur passion pour créer un parallèle avec celle du Christ. A gauche l'empereur Adrien et un autre roi sont représentés. 

  BNF Fr 309 f 96 detailc

 

 

 

 

 

IV. La première édition imprimée.

  La première édition du Miroir historial dans la traduction de Jean de Vignay fut celle d'Antoine Vérard en 1495-1496 sous le titre le premier volume de Vincent Miroir historial. La Bibliothèque de Troyes en conserve le volume 2 contenant le livre XI qui nous intéresse, et ce volume est accessible en ligne. On consultera le B.M Inc 17 folio 135v-136r, page 149.

  Le texte est très proche de celui de A2 (Ars 5080) que j'ai retranscris.


 

V. Le texte de Vincent de Beauvais en latin.

 


        Je me suis contenté ici d'un copier-coller de l'édition en ligne du manuscrit Douai B.M. 797 que propose le site des Bases Textuelles de l'Atelier Vincent de Beauvais Centre de médiévistique Jean Schneider (ERL 7229).

 

DE CONVERSIONE IX MILIUM MILITUM LXXXVIII.

Actor --- 

Preterea sub Adriano et Antonino passi sunt una die, decem milia martyrum, quorum gesta videtur Anastasius apostolice sedis bibliotecarius transtulisse de greco in latinum eloquium.

 

--- Ex gestis eorum (Acacius) 

Igitur prefati imperatores audito quod Gadareni et Eufratenses rebellare cepissent, irati contra hostes castra metati sunt, habentes in exercitu suo IX VII idest XVI milia militum robustorum, id est sedecim milia, symulachra quoque Iovis et Apollinis, quibus adipisci se posse victoriam confidebant. Sed cum cernerent hostium multitudinem permaximam, erant enim centena milia, timore percussi cum septem tantum militibus, fugam arripiunt. Tunc primicerius nomine Achacius, et Heliades dux conversi ad novem milia dixerunt: Venite et sacrificemus diis nostris, ut per eos de hostibus nostris triumphemus. Quibus hedum unum sacrificantibus abundantiori formidine consternati sunt, ita ut impetum fuge arriperent. Tunc angelus domini in specie adolescentis ante facies eorum occurrit et dixit eis: Cur sacrificantes diis vos pavor invasit, et fugere compulit? Credite Ihesum christum dei filium immortalem regem, et ipse pugnabit pro vobis. Cum hec et alia dixisset, inito consilio ut rationem adolescentis probarent, omnes exclamaverunt dicentes: In te Ihesu domine credimus, et ea que nobis iste iuvenis reseravit in tuo nomine nos facturos esse promittimus. Tunc hostes impetum facientes, angelo suis auxilium ferente, cuncti deciderunt, multique in lacu proximo perierunt, alii vero precipitio interierunt. Angelus autem domini deduxit sanctos in verticem montis Ararath, qui distat ab Alexandria quasi stadiis quingentis, gloriantes in potentia dei. Sedente angelo in medio eorum, aperti sunt celi, et descenderunt inter ipsos septem angeli docentes eos atque dicentes: Beati estis qui credidistis deo viventi. Post tertium diem queremini, et in conspectu regum deducemini. Ne timeatis eos quia deus vobiscum est. Hiis dictis ab oculis eorum ablati sunt. At illi timore correpti magna voce peccata sua confitebantur. Post tres dies missi quidam ab imperatoribus ad perquirendum eos, pervenerunt ad montem in quo erant. Et audientes eos glorificare deum agnoverunt quod christiani essent. Quod cum imperatoribus renunciassent, illi nimio dolore consternati, super capita sua cinerem imposuerunt, et quinque diebus lugentes a cibo et potu abstinuerunt. Post hec scripserunt epistolam quinque regibus, scilicet Sapori, Maximo, Adriano, Tyberiano et alii Maximo ut ad se venirent, et quid super huiusmodi hominibus agendum esset secum pertractarent. Tunc illi congregantes exercitum magnum venerunt, et primo quidem ydolis victimas immolaverunt. Post hec reficientes corpora, novos *Christi milites perquirere satagebant. Missi itaque quidam montis verticem conscenderunt, in quo sancti deum colebant exorantes. Quos illi ubi venientes ad se conspexerunt, Achacius dixit ceteris ut furgerent et contra diaboli exercitum, orationi operam darent. Illis itaque cervices inclinantibus, et poplite flexo deum orantibus, eique laudes et gratias referentibus, vox e celo lapsa est dicens: Audivi que petistis. Ne paveatis eos qui occidunt corpus, ego enim dominus vobiscum sum confortans vos. Hec audientes gavisi sunt in domino. Aad quos accedentes milites regum dixerunt: Miserunt nos imperatores et reges ad vos ut veniatis ad eos. Tunc omnes de monte descendentes, in conspectu regum steterunt, spem integram habentes in Christo domino. Videntes autem eos reges lacrimati sunt.

XI CHAP 89

DE PASSIONE EORUM CUM DECIMO MILLENARIO LXXXIX.

--- Ex gestis eorum (Acacius) 

Adrianus vero causam vel modum quo derelinquentes deos in crucifixum credidissent interrogavit, et beatus Achacius ex ordine rem enarravit. Tunc Adrianus furibundus ait: Quia vos omnes Christo creditis, proculdubio penam illius sustinebitis. At illis minas eius contempnentibus, iussit eos lapidibus obrui. Qui cum lapidarentur, lapides in facies lapidantium vertebantur. Post hec imperator iussit eos flagellari. Qui cum cederentur, dixit quidam eorum nomine Drachonarius, germanus Achacii et Heliadis: Orate pro nobis viri sancti, quia gravia sunt tormenta que patimur. Cui dicit Achacius: Perseverate fratres in hac confessione, quia qui perseveraverit, hic salvus erit. Cumque orassent, factus est terremotus et mox arefacte sunt manus flagellantium. Erat autem ibidem in exercitu regis Maximi, magister quidam militum nomine Theodorus, habens sub se mille milites. Qui huius miraculi stupore percussus exclamavit: Domine deus celi et terre, qui opem misericordie tue novem militibus contulisti, dignare nos connumerare peccatores cum sanctis martyribus tuis. Hec dicens et vocem in signum sustollens cum suis mille ad sanctos dei transtulit se. Sicque deus omnipotens palmitum decem milium numero complevit vineam suam. Maximus itaque dixit: O imperatores quantam pro vobis patior iniuriam. Cui Adrianus ait: Patienter ferre te oporter o rex. Qui enim exercitum meum abstulit, et tuum ademit. Maximus autem conversus ad sanctos ait: Audite me decem mille viri. Hortor vos ut sacrificetis, et iram meam effugiatis ne male pereatis. Cui dixit Achacius: Furor pullicinus non prevalet adversus cervicem taurinam, deum habentes vivum nil tui curamus. Tunc Maximus furens iussit multitudinem clavorum trigonorum accutissimorum fieri, et spargi per stadia viginti, ut exercitus dei super eos nudis plantis incederet. At angeli a deo missi ante eos incedebant, coacervantes clavos in cumulum unum, ne pedibus eorum infigerentur. Maximo vero iubente ut ad instar Christi paterentur, ministri accutissimis clavis, eorum latera aperuerunt, et in capitibus singulorum coronas spineas posuerunt. Tandem data sententia in monte Ararath crucifixi sunt. Tunc sanctus Elyades primicerio Achacio dixit ut exponeret crucifixis de fide aliquid. Qui cum fidem sancte trinitatis et verbi incarnati exposuisset, hora VIIa die, terra mota est, et petre scisse sunt, et sancti pro hiis qui memoriam passionis eorum cum ieiunio et silentio celebrarent orationem fuderunt. Et respondentibus omnibus amen, facta est vox de celo dicens orationem eorum esse exauditam. Igitur circa horam nonam anime sanctorum ad celi palatia translate sunt, et aperti sunt celi, et lumen micuit tunc supra corpora sancta. Mox etenim dominus premisso lumine celi, affuit in terris, stipatus rite choreis, sanctorum medio prestans in vertice montis. Letantur sancti tanto solamine septi. Rursus mons fremuit, concussus fonditus omnis, et stipiti fixa mox soluunt. Manibus angelicis sinuatur terra sepulchris et cuncti propriis conduntur monte locellis."

 

  VI. Commentaires sur cette version de la Légende.

      1. Onomastique.

  Dans le texte latin, les noms de personne Athanasii / Anastasii, Adrianus, Antoninus, Anastasius, Achacius, Heliades ou Elyades, Sapori, Maximo, Adriano, Tyberiano, Drachonarius et Theodorus, et les noms de lieu gadareni, euphratenses, ararath, alexandria, sont comparables à ceux du texte d'Anastase (ou du moins de la version conservée par les Bollandistes et du manuscrit du Vatican) qui sont Adrianus, Antoninus, Achatius/ Acacius, Eliades, ,Sapori, Maximo, Adriano, Tiberiano, Maximiano, Drachorius,  Theodorus, et Gadareni / Gadarenos, Eufratenses / Euphratesios,, Ararath, Alexandriaca.

 

  Jean de Vignay, et ses transcripteurs et copistes, les ont donc traduit par Anastaise, Adrien, Antonien, Achacien, Helyades/ Eliades, Saporin, Maxime, Adrien, Tyberien, autre Maxime, Drachonariu, , Theodorus, Quadranis, Eufratanis, Ararath et Alexandrie. Ces formes sont globalement conservées dans les différents manuscrits et dans l'édition de Vérard.

 

2. Le contenu de la légende.

Par rapport au texte initial, très fidèlement traduit par les moines de l'abbaye de Saint-Denis, on constate que Vincent de Beauvais a supprimé toutes les répétitions qui amenaient à reprendre plusieurs fois le même récit lorsque Acace racontait à Adrien ce qui lui était arrivé, ou que l'empereur l'écrivait à son tour aux rois. Ces répétitions desservaient le texte, et pouvait en être alléger sans tort.

  D'autres parties ont été amputées, pour ne retenir que le squelette des faits au dépens de références théologiques : référence au psaume de David dans l'introduction, à l'intervention des anges de Dieu contre l'armée de Senacherib; allusion à l'hérésie des "manichéens" arméniens ; mais surtout, suppression d'un élément sans-doute crucial pour Anastase et la Papauté du IXe siècle, l'exposé du dogme trinitaire dans la confession de foi (ici réduite au minimum) des martyrs. Il manque aussi le détail des martyrs nourris par "le pain des anges".

  Le roi Sapor ne prend plus la parole dans le texte de Vincent de Beauvais.

  Enfin, le parallélisme entre la passion des Dix mille et celle du Christ dans une parodie (aux yeux des empereurs et rois) et une sainte Imitation (aux yeux des martyrs) n'est plus soulignée avec autant de force. La baptême par le sang des martyrs (une onction réalisée avec le sang qui s'écoule de leur flanc transpercé) n'est pas signalé, malgré la force de ce symbole.

 

  Il y a, derrière ces modifications et réductions du texte, des volontés théologiques et politiques qu'il s'agirait d'interpréter.

 

3. Devenir de la légende.

   Ce Miroir historial représente la dernière version manuscrite de la Légende des Dix mille martyrs en français dans sa veine historique. Nous trouverons désormais :

Le prochain récit de la légende, en français, dans un ouvrage historique se trouvera dans un livre imprimé :  après une brève mention dans la Mer des Histoires imprimée par Pierre Le Rouge en 1488-89, elle figurera dans les Grandes Croniques de Bretaigne d'Alain Bouchart, en 1514. Légende des Dix mille martyrs : la version des Grandes Croniques de Bretaigne de 1514. C'est là notre prochain maillon sur la trace des origines du reliquaire et du retable de l'église de Crozon.

  

  

 

Par jean-yves cordier
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