Samedi 22 décembre 2012 6 22 /12 /Déc /2012 12:04

              La vie cachée de J.N. 

 

 Chaque jour, il sortait le document et relisait, ou récitait par cœur, les mots suivants : LIVRET DE FAMILLE. VILLE DE BREST. Extrait de l'acte de naissance n° 4865 Le vingt cinq décembre mille neuf cent qu(tache de café) à 9 heures 14 est né  Joyeux Désiré Exupère NOËL de sexe masculin, à Brest Recouvrance. Délivré conforme aux registres le 26 décembre, l'Officier de l'état civil Fanc'h Quémeneur.

  Il n'avait pas besoin de tourner les pages pour lire à nouveau l'extrait de mariage de ses parents : Époux NOËL Prosper Jules Amédée, né à Brest Quatre-Moulins d'Achille Cléophas Noël, etc...Épouse KERVAREC Hortense Blanche Neige, nèe à Recouvrance, etc..

 Depuis sa plus petite enfance sa vie s'écoulait comme un songe, une vaste rigolade, un bluff auquel personne ne croyait, surtout pas lui.

     Déjà à l'école primaire Sanquer, lorsqu'il confia un soir à ses  copains que sa mère s'appellait Blanche Neige, cela entraina un tel charivari qu'il comprit que la réalité la plus tangible, celle qu'il vérifia le soir même dans ce livret (ce fut la première fois qu'il l'ouvrit), ne devait jamais être avouée.

   La vérité, il avait fini par l'apprendre, c'est que son père, qui était bu ce jour là comme les autres jours, avait trouvé drôle, le jour de sa naissance, de déclarer comme prénom à la mairie, pour le premier enfant de son épouse, celui d'un des sept nains : "Et encore, j'avais choisi "Simplet", mais c'est ce Jean-foutre de Quéméneur qui a refusé !".

  Il se trouva donc affublé dès ses premiers jours de ce nom de Joyeux Noël qui est, on le lui concédra, difficile à porter. 

  Pour chercher les endroits où l'Histoire avait laissé les preuves indiscutables de la réalité de son nom, il se rendait avec un ami au Musée des Beaux-Arts de la ville, où était exposé dans un cadre pompeux et à la place d'honneur la toile la plus célèbre de son arrière-grand-père. 


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    Le tableau était là, incontestable, et "donné par l'Etat". Il demandait au fidèle ami de se pencher sur la petite plaquette, là, à droite, et qui portait le nom de l'ancêtre :

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 "Alors, tu vois ! C'est aussi un J.N."

  Ce qu'il ne voyait pas,l'ami, heureusement, mais ce qui taraudait l'esprit de notre anti-héros , c'était le deuxième prénom de Jules : car le grand peintre, célébré par Baudelaire, l'égal d'Isabey et de Boudin, se prénommait Jules Assez.

  Oui, Jules Assez Noël. Indiqué dans tous les dictionnaires. Une sorte de fatalité, un roman familial, certainement un très vieux secret de famille qui jetait sa malédiction répétitive sur la succession de ses membres. Dans la famille, on rigolait en disant "il aurait du s'appeller Juste!"  "Oui, Juste Assez, Ah Ah Ah !"

  Mais quand un jour, excédé de colère après avoir été lui-même persécuté pour son joyeux prénom, J.N. s'écroula sur une chaise et martela la table du salon en criant Assez, assez, assez !, le guéridon se mit à danser sur ses petits pieds de cuivre et on entendit distinctement une voix d'outre-tombe qui disait "Oui ? C'est pour une huile ? Un portrait ?". Ce n'était pas drôle, vraiment.


  Avec la malédiction du prénom, le gène fatal portait aussi des séquences d'ADN qui procuraient le goût de la peinture, et ses oncles et tantes taquinaient les pinceaux avec, ma foi, assez (si j'ose dire) bon goût.

  Dans la famille Noël, ça peint, ou ça s'enguirlande.

  Parmi eux, il y avait le mystérieux peintre "R. Noël" dont l'œuvre n'était pas exposée au Musée des Beaux-Arts de Brest, rue Neptune, mais un peu plus bas, au Château, dans le prestigieux cadre du Musée de la Marine. C'était une huile sur toile datée de 1899 représentant "un croiseur classe Suchet en mer". (Le Suchet de 1893 est un "croiseur protégé", type bientôt abandonné au profit du croiseur cuirassé).

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    R. Noël  semble avoir eu aussi des difficultés avec son prénom puisqu'aucun dictionnaire, aucune revue spécialisée ne parvient à lever l'anonymat de ce "R point" Noël. Certes, on connaît d'autres toile du maître, dont l'une (50x40 cm) représente le Sfax, le premier des croiseurs protégés de la Marine, un trois-mâts-barque de 1884. Une gouache représente un Vaisseau au mouillage,  une huile sur toile de 27 x 39  dépeint un Cargo dans une mer forte, et toutes sont signées R. NOËL en lettres rouges. R. Noël accompagne sa signature d'un tréma sur le i, mais nullement d'une ancre de marine, ce qui indique qu'il n'appartient pas aux peintres aggrées de la Marine. D'ailleurs aucun peintre de la Marine, peintre titulaire ou peintre agréé, ou aucun peintre de marines ne répond à ce signalement, et on ne peut le confondre avec Pierre Noël (1903-1981, peintre titulaire, ni avec Jean Alexandre Noël (1752-1834) élève de Vernet et de Sylvestre (sic), mais qui exposait ses Marines entre 1800 et 1822. C'est qu'on était peintre de marine de Père Noël en Fils Noël, et Jean Alexandre Noël était l'heureux papa-Noël d'Alexis-Nicolas Noël (1792-1871, "il illustra le livre de Dumont-Durville"!), lui-même père-Noël de Gustave Noël (1823-1895). 

  On cite un Noël ornementaliste, dont on cite l'album conservé à la Laurentienne de Florence : catalogue Bandini, LA 2512, Décorations de Noël, 25 planches, velin in-8°.

  L'air de rien, cet R. de Noël est embarrassant pour désigner un peintre, et fut sans-doute abandonné au profit de "air de Noël", d'usage plus courant mais tombé en désuétude sur les huiles sur toile. D'une manière plus générale, il n'y a désormais plus aucun peintre de marine dénommé Noël depuis le décès de Pierre Noël, et ce fait inhabituel est désigné par les historiens de l'art sous le nom de "vacance de Noël", bien-entendu. 


 

 

     Cette vacance est d'autant plus surprenante que l'usage du pinceau remplaçait, chez les Noël, celui de l'appareil photo. On ne se souvenait plus qui, dans la famille, avait peint par exemple le mariage de ses parents, dans la chapelle de Recouvrance trop petite pour l'assistance : Prosper portait encore la barbe, et Maman, qui méritait vraiment de s'appeller Blanche Neige, au lieu de suivre le Suissecherchait à savoir si tante Camille avait trouvé une place !

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Voici par exemple la toile que la tante Josèphe peignit le jour de l'anniversaire de son neveu :

 

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  C'est peint devant la fenêtre de l'appartement, rue des Remparts , avec la Penfeld en contre-bas, et des coquelicots inventés "pour mettre de la couleur". 

  On dessina aussi, pour ses six ans, un plan de sa maison, avec des petits bateaux, qu'on lui offrit :

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Le tableau qu'il préférait était celui-ci, une vue du môle, du haut duquel il sautait avec les copains, ignorant fiérement les filles qui, elles-mêmes, feignaient de ne pas les voir. Un jour, hélas, il prit, devant elles, une bûche si mémorable qu'on en parle encore : "Eh, tu t'souviens de la bûche de Noël ?".

 

 

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  Somme toute, entouré par les muses, il vécut heureux, Joyeux... jusqu'au jour où son père décida qu'il les avait bien vu et qu'il prendrait le large. Il les quitta sans crier port, embarqua sur le premier navire, et voilà. 

  C'est lui, on s'en souvient, qui lança la mode, dite "du Père Noël", des bonnets rouges que beaucoup d'autres marins brestois adoptèrent, délaissant le chapeau rond :

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  Il envoyait des nouvelles régulières, citant ses embarquements, ses escales, 

      "Papa Noël sur le Carnot, cuirassé d'escadre au mouillage en Afrique du Nord. Apprends tes leçons et tu deviendras comme ton père."

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 "Route terre vers Lisbonne : Papa Noël sur le Caravellas, cargo à propulsion mixte des Chargeurs Réunis. Travailles bien à l'école, je t'envoie un cadeau. Kenavo."

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  "Ton papa sur le Saint-Simon, paquebot à hélice. Vous me manquez, j'ai les boules, Noël "

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  Son fils en était si fier qu'il collait, sur un grand cahier, les images des bateaux de Papa Noël :

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  Pendant longtemps, il fut mécanicien sur la Sirène ; Et Joyeux, pourquoi, pourquoi pas, croyait que cela s'écrivait Six rennes, et suivait tout autour de la terre les voyages de son père Noël et de ses six rennes. 

   Sa mère lui disait "écris à ton père", et il lui écrivait. Mais lorsque, pendant son Service Militaire, il essaya de faire comprendre au Quartier-Maître qu'il ne se foutait pas du tout de sa gueule en prétendant qu'il écrivait encore, à son âge, à son Papa Noël, il comprit une fois de plus que les ennuis, décidément, c'était toujours pour lui.

  Un jour, une amie de sa mère lui révéla que tous les bateaux de son père venaient, en réalité, du Musée de la Marine où son père, qui s'était remarié, était gardien.

  Il devint méfiant ; il ne voulut plus croire à rien, et un matin du 25 décembre, lorsqu'il trouva dans son godillot un gros paquet amené soit-disant par un collègue de La Sirène et marqué "de la part du père Noël", il refusa, absurdement, de l'ouvrir.

 

 Il préféra le cadeau de Tonton Jean, encore peint de sa fenêtre : 

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   Un jour où il avait invité ses amis à regarder le feu d'artifice du 14 juillet, il eut l'idée de leur envoyer une photo de son appartement, pour les aider à trouver l'adresse ; et il ne comprit jamais pourquoi les gens arrivaient avec un curieux sourire en lui disant "Merci pour tes voeux !"

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Nota bene

Certaines œuvres d'art détournées pour ce petit conte proviennent du Musée des Beaux-Arts de Brest : on reconnaîtra :

Julie Delance-Feurgard, Le Mariage, 1884.

 Maurice Denis, Mère à la fenêtre ouverte, 1889.

Maurice Denis, le Port de Brest vers 1932.

Ferdinand Perrot, La barque de Plougastel, 1837.

Fernand Bruguière, Port de Doëlan, 1910.

 

  Les Marines proviennent du Musée de la Marine, toujours à Brest :

Anonyme, Le Caravellas, , construit en 1893 par les Ateliers et Chantiers de la Loire

Edouard-Marie Adam (Brie-Comte-Robert 1847-Le Havre 1829, Le Saint-Simon, paquebot à hélice, 1882. 


 


Par jean-yves cordier
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Vendredi 21 décembre 2012 5 21 /12 /Déc /2012 18:22

                Histoire d'un pâté :

   la tache d'encre de Paul-Louis Courier.

 

 

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                                                                Photo-montage d'après la couverture reproduite par Google Books

 


  Il est des gens pressés ; disons tout-de-suite, pour les libérer, que Paul-Louis Courier est l'auteur célèbre d'une tache d'encre sur un manuscrit de Florence, le seul qui contenait un passage absent dans tous les autres manuscrits de Daphnis et Chloé de Longus. Au moment où on allait apprendre si Chloé baiserait, ou non, le jeune Daphnis, la tache s'est étalée, indélébile. Il s'était déjà exprimé avec éclat en 1802 sur un Athénée de la Bibliothèque de Strasbourg.

 Et les voilà libres.

 

  D'autres voudraient seulement se divertir d'une lecture relatant cette anecdote : je leur conseille de lire la Lettre à M. Renouard, Libraire, sur une tache faite sur un manuscrit de Florence à la fin de l'édition en ligne de Daphnis et Chloé sur Wikisource http://fr.wikisource.org/wiki/Pastorales_de_Longus et dans laquelle Paul-Louis Courier, loin de tout remord, décrit lui-même les faits en ridiculisant ses détracteurs.


 Nous restons peu nombreux, nous, les amateurs de détails, qui ne lâchons pas l'os anecdotique sans l'avoir rongé jusqu'à la moelle substantifique ; mais, en récompense, nous découvrirons l'encre de la petite vertu, ou, encore, le poudrier d'Atacamite  qui avait amené déjà, Courier à  maculer son premier manuscrit.

 


I. La première victime de Paul-Louis Courier : "l'Athénée" de Strasbourg.

    Comme nous l'apprennent les dictionnaires, Paul-Louis Courier de Méré, 1772-1825, était un pamphlétaire et helléniste, quoique artilleur, mais aussi hostile à la discipline militaire qu'aux titres. C'était surtout un passionné des travaux d'édition  des textes grecs, qui passait son temps libre dans les abbayes et les bibliothèques. 

  Ses affectations militaires le conduisirent à Rennes en 1798, puis en Italie, puis à Paris avant de le mener à Strasbourg où il rejoint le 7ème régiment d'artillerie. C'est là, nous dit-on, qu' il se lie avec des hellénistes comme Ansse de Villoison, ou Étienne Clavier, qui deviendra son beau-père, et où il rédige un remarquable compte-rendu de la nouvelle édition d'Athénée que le strasbourgeois Jean  Schweighaüser avait publiée en 1801. Ce compte-rendu parut en 1802 dans le Magasin encyclopédique, 8ème année, Tome II link.

  a) le manuscrit concerné.

C'est en préparant ce travail que Courier renversa la noirceur de son encre sur "un magnifique exemplaire de l’Athénée appartenant à la bibliothèque de Strasbourg" (Biographie ) . Mais de quel  manuscrit  pouvait-il s'agir ?

  Le terme semble utilisé comme un raccourci, voire une antonomase : "un exemplaire de l'Athénée" doit être compris comme "un exemplaire de l'œuvre d'Athénée".

 Athénée de Naucratis est un auteur grec du II-IIIème siècle qui fit ses études à Alexandrie avant de s'établir à Rome où, pour l'empereur, il composa son Banquet des sophistes ou Les Deipnosophistes. Cette série de propos de tables accumulant les citations et les anecdotes donne l'occasion d'une compilation de quelques 700 auteurs et s'étale sur quinze livres.

  Quel est l'ouvrage que lisait Courier à la Bibliothèque de Strasbourg?

  Il s'agit, nous dit-on, d'un manuscrit*, ce qui élimine toutes les œuvres imprimées que Courier indique dans son étude et qui, d'ailleurs, ne se trouvaient pas dans cette ville : édition d'Alde donnée à  Venise en 1514, édition de Bâle en 1535 par Jean Bedrot et Christian Herlin, édition de Casaubon en 1597 comblant une lacune du quinzième livre, traduction latine de Jacques Daléchamp à Lyon en 1583.

  Les manuscrits eux-mêmes sont soit le Marcianus Venetus 447, manuscrit byzantin devenu la propriété du cardinal Bessarion puis conservé à la bibliothèque Saint-Marc de Venise, soit un résumé byzantin nommé l'Épitomé. Le Lexique d' Hésichios et la Souda complètent ces sources.¨

  La publication  de Jean Schweighäuser I., Athēnaíou Naukratítou Deipnosophistaí Athenaei Naucratitae Deipnosophistarum libri quindecim, 14 vol., Strasbourg, 1801-1807 (édition, traduction et commentaire) est la première édition qui soit basée sur le Marcianus.

L'IRHT signale 33 manuscrits d'Athénée, dont 2 de la Laurentienne de Florence Plut.60.1 et 2 du 15e siècle, 4 de la BnF de Paris, 5 du Vatican et le gr.447 de Venise (003-372v) du 9e siècle. Mais tous les manuscrits non abrégés dérivent du Marcianus de Venise (Ms de Milan, Florence, Paris (1482), Paris (XVIe siècle), Londres, Heidelberg, Oxford), dont ils sont des copies ou copies de copies.

  Or Courier, dans son étude, écrit ceci : "Mais un mérite inappréciable de cette nouvelle édition  ce sera d'avoir été revu sur deux excellents manuscrits, dont l'un était presque oublié, l'autre paraît n'avoir été connu de personne jusqu'à présent. Le premier contient en entier l'abrégé d'Athénée ...du milieu du quatorzième siècle...Ce manuscrit est passé de la Bibliothèque de Sédan à celle de Paris, d'où il a été envoyé à Monsieur Schweighœuser par ordre du ministre de l'intérieur. Le second et le plus important est venu de Venise à Paris. On le croit du neuvième siècle, et par conséquent plus ancien qu'aucun des manuscrits connus du même auteur. Mais ce qui le rend plus précieux c'est qu'il est évidemment l'original de tous ceux qui existent aujourd'hui." (Magasin Encyclopédique, 1802).

  Si j'interprète bien ce texte, nous apprenons donc que le Marcianus venetus 447 de San Marco de Venise (bibliothèque que Villoison avait exploré en 1781) a donc été transporté à Paris où il est resté pendant la période napoléonienne, et où Schweighaeuser a pu le consulter ; la suite du texte de Courier semble indiquer que c'est le fils de Schweighaeuser Jean Geoffroy qui a procédé à cette étude, et non le philologue lui-même.

  C'est donc, a priori, l'Épitomé que Paul-Louis Courier aurait pu lire, en prenant des notes, à Strasbourg. On en connaît 4 copies, dont l'une est actuellement à la BNF à Paris (Parisinus suppl. graec. 841, copié par Démétrios Damilas, entre 1476 et 1506).

 

* C'est moi qui extrapole : en réalité, la seule donnée mentionne "un exemplaire" mais non "un manuscrit" ; on ne peut donc rien conclure.

Source : Ferrand, Bibliothèque de l'école des chartes, 1884, vol 45, p. 397, Recherche sous une tache d'encre.

          : Biographie de Courier du site Patrimoine edilivre.com présentant Pamphlet des pamphlets.

 

 

 

  b) Les circonstances du drame.

    Elles sont très simples, ces circonstances, mais si plaisantes ! Car Paul-Louis, croyant saisir le poudrier, qui servait alors à sécher l'encre, aurait pris l'encrier lui-même, dont on imagine qu'il l'a secoué vigoureusement sur le texte en cours de rédaction.

  On pensera que cela nécessite quelques commentaires. Il est bien admis qu'en 1802, on écrivait encore à la plume d'oiseau, la plume métallique ne s'étant généralisée qu'à partir de 1850; d'autre-part, les encres, contenues dans une courtine de 60 ml, ne séchaient pas rapidement, et, aussi étonnant que cela nous apparaisse, le papier-buvard, monté sur son tampon-buvard, est d'usage tardif (on parle d'un brevet d'invention déposé par M. Poubelle en 1863). Pour sécher leur prose, nos ancêtres, après avoir utilisé du "sable" à base de pierre ponce contenu dans un "sablier" (que les moines copistes portaient à la ceinture, avec le galemart,  l'encrier et le canif à tailler la plume), utilisèrent de la poudre, dans un "poudrier". Cette poudre à sécher l'encre était faite d'un oxychlorure de cuivre présent sous forme de beaux cristaux prismatiques adamantins vert-pomme et découvert au Pérou en 1769 par l'explorateur Dombey (1742-1794, le découvreur de l'araucaria) sous le nom de "sable vert" ou muriate cuivreux; Présenté par Baumé, Fourcroy et La Rochefoucault à l'Académie des Sciences en 1786, il fut baptisé atacamite par D. de Gallitzen en 1801 du nom du désert du nord du Chili. Le Museum National d'Histoire Naturelle conserve encore dans le flacon en verre n°5.98 ("cuivre muriaté du Pérou") l'échantillon de poudre que Dombey avait offert au Cabinet du roi et qui sert de type à l'espèce. Le minerai fut largement importé des mines d'Atacama et réduit en poudre afin de sécher nos écrits.

Cet emploi de "sable" explique que Melville, dans le chapitre XIV de Moby Dick, écrive à propos de l'île de Nantucket There is more sand there than you would use in twenty years as a substitute for blotting paper  " il y a là plus de sable qu'il ne vous en  faudrait pour sécher votre papier pendant vingt ans".

  Je signalerai pour être complet que les contemporains de Courier (et Alexandre Brongniart en 1807), par l'effet de ces virus dysorthographiques qui affectent toute société, mais aussi d'une contamination bien compréhensible du mot calame, parlaient plus volontiers d'"alacamite", bien à propos ici pour évoquer la calamité du syndrome (description princeps mihi) des " taches itératives de Courier", dont je fus très affecté du temps de l'encrier-porcelaine,des encres violettes, et du porte-plume de redressement orthopédique des doigts maladroits.

  La contamination est d'autant plus tentante que l'on désignait sous le nom de "calamite" l'aiguille aimantée, celle qui, posée sur un fétu de roseau (calame) flottant dans l'eau d'une sorte de boussole, s'orientait vers le nord.

 

  Mais une interrogation subsiste : si Courier était en train d'examiner le manuscrit, et de prendre des notes ou de le copier, ce devrait être sur son propre manuscrit que l'encrier, confondu avec le poudrier d'atacamite, aurait du se déverser. 

  Comme on voudra savoir d'où je tiens cet histoire de poudrier, j'indique ma source :   Recherches sous une tache d'encre (photogénie et photochimie). Ferrand, Bibliothèque de l'école des chartes, 1884, Volume   45 pp. 137-140, note 1.

I bis Un portrait de l'auteur des taches.

Peint par son épouse Hermine Courier le 10 mai 1817 ; emprunté au site incontournable paullouiscourier.fr  http://paullouiscourier.fr./portraits.php

    Paul-Louis Courier par sa femme Herminie Courier

 

II. La récidive : Daphnis et Chloè de Longus à Florence.

 

  Notre auteur quitte le 7ème régiment en 1803 pour le 1er d'artillerie à cheval, où il est chef d'escadron, et séjourne en Italie à Plaisance puis à Naples. En 1807, il inspecte les Pouilles pour le compte de l'armée de Naples. Il donne sa démission (acceptée le 10 mars 1808), puis cherche sa réintégration, est envoyé en Autriche où il participe, à pied, à la bataille d'Aspern au camp de l'île Lobau (20-22 mai 1809) puis regagne l'Italie sans normaliser sa situation, qui est donc celle d'un déserteur.

  Entre-temps, de passage à Florence le 20 décembre 1807, il découvre au couvent de la Badia Fiorentina le manuscrit de Daphnis et Chloé, et constate que cette version est intacte, à la différence de toutes les autres connues des hellénistes. 

 Quittant Vienne, il se rend donc en Suisse où il traduit Péricles, puis à Milan, et enfin il arrive le 4 novembre 1809 à Florence pour transcrire à la Bibliothèque Laurentine les Pastorales de Longus avec l’aide du bibliothécaire Francesco Del Furia et de son adjoint Bencini. C'est alors que commence l'Affaire de la Tache d'Encre !

 

1. Les Pastorales de Longus.

Longus est un auteur grec du II-IIIème siècle dont on ignore tout et qui ne se définit que par son ouvrage. Certes son nom de Longos fut bien porté par une famille romaine installée depuis l'époque de César sur l'île de Lesbos (patrie de l'archaïque Sappho), et on incline à penser qu'il appartint à cette famille. Ses Pastorales, aussi nommées Daphnis et Chloé, sont datées de la fin du IIème/début du IIIème siècle et se rattachent à la tradition pastorale d'autres romans de Chariton, de Xénophon d'Éphèse, d'Achille Tatios (le Leucippé et Clitophon qui a peut-être servi de modèle) et d'Héliodore.

  Le roman, dont le cadre est l'île de Lesbos, autour de sa capitale Mytilène, se déroule sur quatre Livres. Deux enfants trouvés, Daphnis le chévrier et Chloé la bergère s'éprennent l'un de l'autre mais de multiples rebondissements contrarient la réalisation de leur union ; à la fin, ils retrouvent leurs véritables parents et la noce peut avoir lieu.


2. Les manuscrits et les éditions de Daphnis et Chloé.

  Attention, ces informations collectées sur le net sont données sous toutes réserves.

a) manuscrits.

La base de données pinakes.irht.cnrs.fr recense 21 manuscrits :

Un à Athènes, à Bucarest, à Kozane, Munich, Olomouc, Saint-Petersbourg, Tübingen, deux à Rome. 

La Bibliothèque Laurentienne de Florence conserve sous la référence Conv.soppr.627 celui du 13ème siècle dont nous allons parler.

La BNF de Paris en conserve quatre : gr.2903 du 16ème siècle, gr.2913 de 1597, suppl.gr. 0208 du 17ème, et suppl. gr. 1149 du 18ème siècle. Le manuscrit gr 2913 porte le titre suivant : "Copié (en partie) en 1597 Papier. 53 fol. et 199 pages. Copié (en partie) en 1597. Petit format. Manuscrit en grec " Longi sophistæ pastoralium de Daphnidis et Chloës amoribus libri IV.,  Romæ, ad Fulvii Ursini exemplar emendati, 1597."

La Bibliothèque Apostolique du Vatican en conserve six, dont l' Urb.gr.002, qui date de 1128.


b) éditions.

 

  • La première édition imprimée grecque est celle de COLUMBANI à Florence en 1598 : Poimenikon tonne kata Daphnin kai Chloen biblia.(ed. et illustr. Raphaël Colombani.) Columbani, Raphaël;. Henri Cuff et Marcello Adriani (1598) Longi Pastoralium, de Daphnide & Chloë libri quatuor . Florence: Apud Philippum Iunctam (Philippe Junte).
  • 1601, Heidelberg, en grec avec la paraphrase de Gambara
  •  Longi Pastoralium de Daphnide et Chlöe, libri iv, graecè et latinè ; editio nava una enm emendationibus uncis eclusis, distincta diginti-novem figuri incisis  à B. Audran, juxta delineationes celebris ducis Aurel. Philippi et tabula ab A. Coypel delineata ; acedunt alia ornamenta, partim ab A. Cochin, partim ab C. Eisen adornata et à Simone Fokke in aes eleganter incinsa (cura et studio Johanni-Stephani BERNARD, D.M, Lutetiae-parisiorum (Amstelodami ) 1754, in-4°
  • Idem, opus graecè recensuit Ludovicus DUTENS, Parisiis, Debure 1776, in-4°
  • Idem opus graecè et latinè, ex recens. et cum animadversionibus d'ANSSE DE VILLOISON, parisiis, Debure natu majorem, 1778, 2 vol. in-8°
  • Texte grec d'Ansse de VILLOISON édité en lettres capitales par Ed. Bodoni, Parme 1786, et précédé d'un proloquium , De libro eroticis antiquorum du P. Paciaudi.
  • Idem opus graecè ex recensione D. CORAY, parisiis Didot natu majorem, 1802, in-4°, sur gr. pap. rais. vél. orné de 9 belles estampes d'après les dessins de Gérard et Prudhon.
  • Idem opus et duobus codicibus mss.italicis primus integra graecè edidit P.L. COURIER, Romae, 1810, gr. in-8°. Cette édition tirée en 52 exepmplaires fut donnée toute entière par Courier en présent à ses amis et aux hellénistes les plus distingués de l'Europe.
  • Bilingue : Les Pastorales, ou Daphnis et Chloé, traduction de J. AMYOT, revue, corrigée et complétée (avec le texte grec en regard), Paris, J. Renouard ; Bossange père, 1827, in-16
  • Longi pastoralia, e duobus codicibus mss.italicis primum integra graecè edidit P. Ludovicus COURIER exemplar romanum emendatius et auctus recudendum curavit G.B. Ludovicus de SINNER. Parisiis, F. Didot,1829, in-8°, gr. pap.vél.

Autres langues à l'exclusion de la notre.

 

  • Laurent GAMBARA, 1569, paraphrase du texte en vers latin
  • Godefroy JUNGERMANN, traduction latine en version littérale et notes, 1605, A. Wechel, Hanau.
  • Pierre MOLL, Franecker, 1660
  • L. BODEN, Leipzig, 1777
  • Longi sofistae Pastoralia poema, textu graeco in latinum numeris heroicis deductum (auctore P. PETIT-RADEL, Parisiis, vid. Agasse, 1809, in-8°. Cet auteur joignit plus tard à sa traduction un supplément pour la traduction du fragment sous le titre : Lacune du texte de Longus recouvrée à Florence et communiquée par M. Courier.
  •  Amori (gli) pastorali di Daphni e Chloé tradotti dalla lingua greca dal commandatore  Annibal CARO, in-4° Bodoni , Parme 1787 , ou Paris, Ant. Aug. Renouard 1801, in-18°, 176p.
  • CORAI, Paris 1802

Traduction française

  • La première traduction française , imprimée bien-sûr, date de 1559 : c'est celle, non signée, de Jacques Amyot, évêque d'Auxerre : Les Amours pastorales de Daphnis et Chloé, Jacques Amyot, Vincent Sévenas à Paris, in 8°, 84 ff, suivie par de nombreuses éditions. En ligne sur gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k133491f
  • Paraphrase par Pierre Marcassus, chez T. du Bray, 1626, 376 p.
  • Les Amours pastorales de Daphnis et Chloé  traduites du grec par J. Amyot, Nouv.édition Paris, 1712, in-12°. 
  • Édition du Régent, imprimée au frais de ce prince en 1718 ; , Longus. - Les amours pastorales de Daphnis et Chloé. traduites par J. Amyot - [Paris] : [Quillau], 1718. petit in 8° avec 28 gravures faites sur ses dessins par Benoît Audran
  •  Les Amours pastorales de Daphnis et Chloé [de Longus, traduites par Amyot],avec les notes d'Antoine Lancelot, publié par Falconnet, Coustellier 1731 in-12° .
  • même édition traduite par Amyot, 1745, petit in-4° fig. (mêmes gravures qu'en 1718 mais retouchées et encadrées)
  • même édition, 1757, in-4° 
  • Double traduction du grec en français par J. Amyot et d'un anonyme (Le Camus, médecin), mises en parallèle  et ornées des estampes originales du fameux B. Audran, gravées au dépens du duc d'Orléans, Régent de France, sur les tableaux inventés et peints par la main de ce grand peintre et augmentée de nouv. fig. par MM. Cochin et Eisen, Paris, 1757, in-8°.
  • Édition de Jean Néaulme, La Haye 1764.
  • Édition traduite par Amyot, 1785, Paris, Poinçot, in-12°
  • Traduction de de Bure de Saint-Fauxbin, 2 part. grand in-4° Paris, de l'impr. de Monsieur, Lamy 1787 
  • Traduction d'Amyot, Lille, 1792, petit in-12°
  • Idem, Paris, 1792, in-12°
  • Édition de Didot en 1798, grand in-4° avec 9 figures,
  • Édition de Didot in-18°, 1798
  • Longus, Les amours pastorales de Daphnis et Chloé traduites du grec de Longus par Amyot. ornée de gravures par Godefroy, Marais, Massard et Roger réalisées d’après les peintures de Gérard et Prud’hon.- A Paris : de l’imprimerie de Pierre Didot l’aîné, anVIII-1800. -[9] f. de pl. ; 33 cm. (les estampes sont les mêmes que celles de l'édition grecque publiée par le même éditeur)
  • Les Amours pastorales de Daphnis et Chloé traduites du grec de Longus par J. Amyot, Paris Ant. Aug. Renouard, in-12° , XII. 1803.link
  • Daphnis et Chloé, traduction complète par Amyot et M. Courier, d'après le manuscrit de la bibliothèque de Florence, Florence, Piatti, 1810, in-8°.(60 exemplaires)
  • Pastorales, traduction complète d'après le texte grec des meilleurs manuscrits  par Amyot et M. Courier, Paris, F. Didot 1813, in-12° et in-8°.
  • Pastorale de Longus ou Daphnis et Chloé, traduction de Messire J. Amyot, de son vivant évêque d'Auxerre et grand aumonier de France revue, corrigée, complétée de nouveau, refaite en grande partie par Paul-Louis Courier, vigneron, membre de la Légion d'Honneur, ci-devant canonnier à cheval, aujourd'hui en prison à Sainte-Pélagie, Paris, Alexandre Corréard, 1821, in-8° link

 

Autres éditions :

Le catalogue de la Bibliothèque Nationale compterait au moins une cinquantaine d'éditions du roman de 1534 à 1883 ; de nouvelles traductions en français furent proposées par Pierre Vallet, 1613, Jehan de Montlyard, 1623, Maulnoury de la bastille 1716, l'Abbé de Fonterne 1743.

  • Celle de J.B.C. d'Ansse de Villoison en grec et en latin, imprimée par Ambroise Didot pour Guillaume de Bure : Longus. - [De Daphnidis et Chloes amoribus. Latin-grec ancien.] Parisiis : excudebat Franc. Ambr. Didot : sumptibus Guill. De Bure natu majoris, 1778. - Ill. ; 8°.1778.
  • Texte de Villoison dans la collection greco-latine des Deux Ponts de Michel Mitscherlich, 1794.
  • Version expurgée pour "les jeunes personnes", traduit en 1782 par l'abbé Franç; Valentin Mulot, chanoine honoraire de St-Victor, A Mythilène [i.e. Reims] : [Cazin], Paris, Moutard,1783 Longus. - - [2] f. de pl., vignettes ; 18°. Nouvelle édition avec des figures dessinées par Binet et gravées par Blanchard, Paris, de l'impr. de Patris, 1795, in-8°.

 


La gravure "aux petits pieds".

Cette gravure sur un dessin du comte Anne-Claude de Caylus, dite aussi "la conclusion du roman, ou les quatre pieds", est très recherchée par les bibliophiles, et sa présence confère une grande valeur à l'exemplaire qui la contient. Gravée pour la première fois en 1728 et placée dans un exemplaire en 1745, elle est placée en gravure libre en complément des autres illustrations : c'est souvent, à la suite des 28 gravures du Régent qu'elle figure en n°29 à la fin du volume. Elle présente des variantes, et on y voit quatre pieds, nus ou chaussés, dévoilés par deux amours dans une grotte, ou surpris par un chien dans un bosquet.link

  Sur l'eau-forte de la gravure de Caylus, J.P.G. Chastre de Cangé, qui en fut détenteur, avait écrit "S.A.R ne voulut pas permettre que l'on gravât l'estampe suivante".

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A propos de pâté.

Le Comte de Caylus, auteur de la gravure "aux petits pieds" était, comme Voltaire ou d'Alembert, chevalier de l'Ordre de la Mouche à Miel créé par la Duchesse du Maine ; soumis à l'obligation de participer aux fêtes de Sceaux et d'y porter la médaille jaune citron, les membres de cet ordre ne devait pas perdre la médaille gravée sous peine, par exemple, de la récupérer, en récitant des vers, dans le fond d'un pâté où un complice l'y avait cachée.

 

3. Les lacunes de ces éditions.

 Le manuscrit qu'Amyot avait traduit (j'ignore lequel) comportait, au Livre premier, page 9, un texte mutilé de plusieurs pages : aussi sa traduction s'arrêtait sur les mots "ils le mirent hors du piège." Puis venait la mention "en cest endroit, il y a une grande omission sur l'original" avant de reprendre par "Daphnis allait ainsi devisant et parlant puérilement en luy-même :Déa que me fera le baiser de Chloè ?" link mais on ignorait tout de ce baiser.

Daphnis, poursuivant un bouc, vient de tomber dans un piège tendu pour capturer une louve; le bouvier Dorcon, rival amoureux de Daphnis, vient de l'extraire du piège grâce à la ceinture de Chloé.

Les amours pastorales de Daphnis et de Chloé, avec figures

Édition de 1718, Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k123089n/f30.image

 

  Les traductions suivantes furent jugées de moins bonne qualité que celle d'Amyot ; certains comme Marcassus ou Coustellier inventèrent un épisode pour combler les lignes manquantes, mais celui-ci n'était pas cohérent ni avec le style, ni avec la suite du texte. D'autres traducteurs, et Jungermann en particulier, eurent sans-doute accès à un manuscrit en meilleur état, puisqu'en 1718, l'édition qui reprend fidèlement le texte d'Amyot peut ajouter les lignes suivantes :

   "Puis après avoir tiré le bouc dont les cornes en tombant s'étaient brisées, tant le bouc vaincu avait été promptement vengé, ils le donnèrent au bouvier pour sa récompense. Puis convinrent entre eux que si on leur demandait à la maison ce qu'il était devenu, ils diraient que le loup l'avait enlevé. Ils retournèrent ensuite à leurs troupeaux, et les ayant trouvé paissant tranquillement, ils s'assirent sur un tronc de chêne et regardèrent si en tombant il ne s'était point blessé en quelque endroit du corps. N'y ayant rien vu de blessé ni de meurtri, mais étant seulement tout couvert de terre et de boue, Daphnis résolut de se laver, avant que Lamon et Myrtale sussent ce qu'il lui était arrivé. Venant donc avec Chloé dans l'antre des Nymphes, il lui donna sa pennetière et son sayon à garder."

La pennetière, forme pour panetière, est (DMF) la besace où les bergers des pastorales mettent leur morceau de pain ; le sayon est (DMF) "une sorte de casaque à manches, de long manteau de serge" . 

 

    La "lacune" de Daphnis et Chloé, qui devint chez les hellénistes aussi fameuse que, plus tard, la tache d'encre, restait considérable: voici le texte manquant (dont nous verrons comment P.L. Courier sût la découvrir) :

"[sa panetière et son sayon à garder], et se mit au bord de la fontaine à laver ses cheveux et son corps.

Ses cheveux étoient noirs comme ébène, tombant sur son col bruni par le hâle ; on eût dit que c’étoit leur ombre qui en obscurcissoit la teinte. Chloé le regardoit, et lors elle s’avisa que Daphnis étoit beau ; et comme elle ne l’avoit point jusque-là trouvé beau, elle s’imagina que le bain lui donnoit cette beauté. Elle lui lava le dos et les épaules, et en le lavant sa peau lui sembla si fine et si douce, que plus d’une fois, sans qu’il en vit rien, elle se toucha elle-même, doutant à part soi qui des deux avoit le corps plus délicat. Comme il se faisoit tard pour lors, étant déjà le soleil bien bas, ils ramenèrent leurs bêtes aux étables, et de là en avant Chloé n’eut plus autre chose en l’idée que de revoir Daphnis se baigner. Quand ils furent le lendemain de retour au pâturage, Daphnis, assis sous le chêne à son ordinaire, jouoit de la flûte et regardoit ses chèvres couchées, qui sembloient prendre plaisir à si douce mélodie. Chloé pareillement assise auprès de lui, voyoit paître ses brebis ; mais plus souvent elle avoit les yeux sur Daphnis jouant de la flûte, et alors aussi elle le trouvoit beau ; et pensant que ce fût la musique qui le faisoit paroître ainsi, elle prenoit la flûte après lui, pour voir d’être belle comme lui. Enfin, elle voulut qu’il se baignât encore, et pendant qu’il se baignoit elle le voyoit tout nu, et le voyant elle ne se pouvoit tenir de le toucher ; puis le soir, retournant au logis, elle pensoit à Daphnis nu, et ce penser là étoit commencement d’amour. Bientôt elle n’eut plus souci ni souvenir de rien que de Daphnis, et de rien ne parloit que de lui. Ce qu’elle éprouvoit, elle n’eût su dire ce que c’étoit, simple fille nourrie aux champs, et n’ayant ouï en sa vie le nom seulement d’amour. Son âme étoit oppressée ; malgré elle bien souvent ses yeux s’emplissoient de larmes. Elle passoit les jours sans prendre de nourriture, les nuits sans trouver de sommeil : elle rioit et puis pleuroit ; elle s’endormoit et aussitôt se réveilloit en sursaut ; elle pâlissoit et au même instant son visage se coloroit de feu. La génisse piquée du taon n’est point si follement agitée. De fois à autre elle tomboit en une sorte de rêverie, et toute seulette discouroit ainsi : «  A cette heure je suis malade, et ne sais quel est mon mal. Je souffre, et n’ai point de blessure. Je m’afflige, et si n’ai perdu pas une de mes brebis. Je brûle, assise sous une ombre si épaisse. Combien de fois les ronces m’ont égratignée ! et je ne pleurois pas. Combien d’abeilles m’ont piquée de leur aiguillon ! et j’en étois bientôt guérie. Il faut donc dire que ce qui m’atteint au cœur cette fois est plus poignant que tout cela. De vrai Daphnis est beau, mais il ne l’est pas seul. Ses joues sont vermeilles, aussi sont les fleurs ; il chante, aussi font les oiseaux ; pourtant quand j’ai vu les fleurs ou entendu les oiseaux, je n’y pense plus après. Ah ! que ne suis-je sa flûte, pour toucher ses lèvres ! que ne suis-je son petit chevreau, pour qu’il me prenne dans ses bras ! O méchante fontaine qui l’as rendu si beau, ne peux-tu m’embellir aussi ? O Nymphes ! vous me laissez mourir, moi que vous avez vue naître et vivre ici parmi vous ! Qui après moi vous fera des guirlandes et des bouquets, et qui aura soin de mes pauvres agneaux, et de toi aussi, ma jolie cigale, que j’ai eu tant de peine à prendre ? Hélas ! que te sert maintenant de chanter au chaud du midi ? Ta voix ne peut plus m’endormir sous les voûtes de ces antres ; Daphnis m’a ravi le sommeil. » Ainsi disoit et soupiroit la dolente jouvencelle, cherchant en soi-même que c’étoit d’amour, dont elle sentoit les feux, et si n’en pouvoit trouver le nom.

Mais Dorcon, ce bouvier qui avoit retiré de la fosse Daphnis et le bouc, jeune gars à qui le premier poil commençoit à poindre, étant jà dès cette rencontre féru de l’amour de Chloé, se passionnoit de jour en jour plus vivement pour elle, et tenant peu de compte de Daphnis qui lui sembloit un enfant, fit dessein de tout tenter, ou par présents, ou par ruse, ou à l’aventure par force, pour avoir contentement, instruit qu’il étoit, lui, du nom et aussi des œuvres d’amour. Ses présents furent d’abord, à Daphnis une belle flûte ayant ses cannes unies avec du laiton au lieu de cire, à la fillette une peau de faon toute marquetée de taches blanches, pour s’en couvrir les épaules. Puis croyant par de tels dons s’être fait ami de l’un et de l’autre, bientôt il négligea Daphnis ; mais à Chloé chaque jour il apportoit quelque chose. C’étoient tantôt fromages gras, tantôt fruits en maturité, tantôt chapelets de fleurs nouvelles, ou bien des oiseaux qu’il prenoit au nid : même une fois il lui donna un gobelet doré sur les bords, et une autre fois un petit veau qu’il lui porta de la montagne. Elle, simple et sans défiance, ignorant que tous ces dons fussent amorce amoureuse, les prenoit bien volontiers, et en montroit grand plaisir ; mais son plaisir étoit moins d’avoir que donner à Daphnis.

Et un jour Daphnis (car si falloit-il qu’il connût aussi la détresse d’amour) prit querelle avec Dorcon. Ils contestoient de leur beauté, devant Chloé, qui les jugea, et un baiser de Chloé fut le prix destiné au vainqueur ; là où Dorcon le premier parla : « Moi, dit-il, je suis plus grand que lui. Je garde les bœufs, lui les chèvres ; or autant les bœufs valent mieux que les chèvres, d’autant vaut mieux le bouvier que le chevrier. Je suis blanc comme le lait, blond comme gerbe à la moisson, frais comme la feuillée au printemps. Aussi est-ce ma mère, et non pas quelque bête, qui m’a nourri enfant. Il est petit lui, chétif, n’ayant de barbe non plus qu’une femme, le corps noir comme peau de loup. Il vit avec les boucs, ce n’est pas pour sentir bon. Et puis, chevrier, pauvre hère, il n’a pas vaillant tant seulement de quoi nourrir un chien. On dit qu’il a tété une chèvre ; je le crois, ma foy, et n’est pas merveille si, nourrisson de bique, il a l’air d’un biquet. »

Ainsi dit Dorcon ; et Daphnis : « Oui, une chèvre m’a nourri de même que Jupiter, et je garde les chèvres, et les rends meilleures que ne seront jamais les vaches de celui-ci. Je mène paître les boucs, et si n’ai rien de leur senteur, non plus que Pan, qui toutefois a plus de bouc en soi que d’autre nature. Pour vivre je me contente de lait, de fromage, de pain bis, et de vin clairet, qui sont mets et boissons de pâtres comme nous, et les partageant avec toi, Chloé, il ne me soucie de ce que mangent les riches. Je n’ai point de barbe, ni Bacchus non plus ; je suis brun, l’hyacinthe est noire, et si vaut mieux pourtant Bacchus que les Satyres, et préfère-t-on l’hyacinthe au lis. Celui-là est roux comme un renard, blanc comme une fille de la ville, et le voilà tantôt barbu comme un bouc. Si c’est moi que tu baises, Chloé, tu baiseras ma bouche ; si c’est lui, tu baiseras ces poils qui lui viennent aux lèvres. Qu’il te souvienne, pastourelle, qu’à toi aussi une brebis t’a donné son lait, et cependant tu es belle. » A ce mot Chloé ne put le laisser achever : mais, en partie pour le plaisir qu’elle eut de s’entendre louer, et aussi que de long-temps elle avoit envie de le baiser, sautant en pieds, d’une gentille et toute naïve façon, elle lui donna le prix. Ce fut bien un baiser innocent et sans art ; toutefois c’étoit assez pour enflammer un cœur dans ses jeunes années.

[Illustrations de Les Amours pastorales de Daphnis et Chloé] / Philippe d'Orléans, dess. ; Coypel, dess.; Comte de Caylus, B. Audran, Scotin, grav. ; Longus, aut. du texte - 10

Dorcon se voyant vaincu, s’enfuit dans le bois pour cacher sa honte et son déplaisir, et depuis cherchoit autre voie à pouvoir jouir de ses amours. Pour Daphnis, il étoit comme s’il eût reçu non pas un baiser de Chloé, mais une piqûre envenimée. Il devint triste en un moment, il soupiroit, il frissonnoit, le cœur lui battoit, il pâlissoit quand il regardoit la Chloé, puis tout à coup une rougeur lui couvroit le visage. Pour la première fois alors il admira le blond de ses cheveux, la douceur de ses yeux et la fraîcheur d’un teint plus blanc que la jonchée du lait de ses brebis. On eût dit que de cette heure il commençoit à voir et qu’il avoit été aveugle jusque-là. Il ne prenoit plus de nourriture que comme pour en goûter, de boisson seulement que pour mouiller ses lèvres. Il étoit pensif, muet, lui auparavant plus babillard que les cigales ; il restoit assis, immobile, lui qui avoit accoutumé de sauter plus que ses chevreaux. Son troupeau étoit oublié ; sa flûte par terre abandonnée ; il baissoit la tête comme une fleur qui se penche sur sa tige ; il se consumoit, il séchoit comme les herbes au temps chaud, n’ayant plus de joie, plus de babil, fors qu’il parlât à elle ou d’elle. S’il se trouvoit seul aucune fois," (Trad. P.L. Courier)

      Les amours pastorales de Daphnis et de Chloé, avec figures

Édition de 1718, gravure de Audran avec la mention Philipus inv. et pinxit 1714

correspondant à Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k123089n/f43.image

 

Une petite énigme.

Bizarrement, Alice Hulubei a fait remarquer en 1932 que l'humaniste Henri Estienne avait publié en 1555 deux églogues inspirées du passage manquant, et publiées à Venise chez Alde, ce qui prouverait qu'il avait eu accès à un manuscrit complet. Sa première églogue, Ecloga Chloris, contient le bain de Daphnis et l'élégie de Chloé/ Chloris, et la seconde, Ecloga Rivales, le combat poétique entre Daphnis et Dorcon sous les noms d'Amyntas et Menaltas. Henri Estienne avait-il été à l'origine de la "lacune" ?

( Le roman de Longus Daphnis et Chloé et les deux Eglogues latines publiées par Henri Estienne en 1555 Hulubei, Alice Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres  1932 ,  76, 1  pp. 67-68 link )

 

 4. L'artilleur Paul-Louis Courier part à la recherche du manuscrit complet.

  On a vu rapidement que Paul-Louis Courier avait perfectionné en 1799 sa connaissance du grec auprès de Jean-Baptiste Gaspard Ansse de Villoison (1750-1805), cet helléniste qui avait publié en 1778 sa traduction de la Pastorale de Longus. Il était donc parfaitement au courant de la fameuse lacune, et devait rêver, comme tout helléniste, de découvrir le manuscrit caché. D'ailleurs, Villoison s'était rendu, aussitôt après la publication de sa pastorale, à Venise pour se livrer dans la bibliothèque Saint-Marc à des recherches de manuscrit.

  Or, les guerres napoléoniennes sont en train de transformer les règles de l'accès aux manuscrits, et Courier l'explique parfaitement dans sa lettre à M. Renouard : "L’abbaye de Florence, d’où vient dans l’origine ce texte de Longus, était connue dans toute l’Europe comme contenant les manuscrits les plus précieux qui existassent. Peu de gens les avaient vus ; car, pendant plusieurs siècles, cette bibliothèque resta inaccessible ; il n’y pouvait entrer que des moines, c’est-à-dire qu’il n’y entrait personne. La collection qu’elle renfermait, d’autant plus intéressante qu’on la connaissait moins, était une mine toute neuve à exploiter pour les savants ; c’était là qu’on eût pu trouver, non pas seulement un Longus, mais un Plutarque, un Diodore, un Polybe plus complets que nous ne les avons. J’y pénétrai enfin, comme je vous l’ai dit, avec M. Akerblad, quand le gouvernement français prit possession de la Toscane, et en une heure nous y vîmes de quoi ravir en extase tous les hellénistes du monde".

  Retrouvons donc Paul-Louis Courier : comme il vient de le dire, il a séjourné à Florence du 20 au 29 décembre 1807, et, avec son ami Jean David Akerblad, un archéologue suédois, il a eu accès au monastère de la Badia Fiorentina (en français "abbaye florentine")  qui dépendait des bénédictins  de l'abbaye du Monte Cassino, et où il y découvre une très riche collection d'auteurs grecs, dont le Longus, complet.

 Le site paullouiscourier.fr donnant l'essentiel des informations qui nous sont maintenant nécessaires, je me contente de le citer : 

 http://www.paullouiscourier.fr/intro_a_la_lettre_a_m_renouard.htm

 

   "...pendant qu’Akerblad admirait d’autres ouvrages comme un Plutarque, son attention fut attirée par un curieux volume. Ce calepin comptait 140 feuilles réparties en deux 280 pages copiées cinq ou six siècles plus tôt de la main d’un seul et même moine. Visible aujourd’hui encore à la bibliothèque de Florence, le calepin regroupe vingt-trois ouvrages grecs parmi lesquels les Fables d’Esope qui est le n°21, dont Francesco del Furia, préfet (en d’autres termes directeur) de la bibliothèque San Lorenzo, préparait l’édition depuis plusieurs années ; des lettres de l’empereur grec Théodore Lascaris, des épîtres de Saint Athanase, de Saint Grégoire de Naziance et de Saint Basile et des romans dits « érotiques ». Courier feuillette le calepin, s’attarde quelque temps sur le n°13 : il a sous les yeux les Pastorales de Daphnis et Chloé par Longus, œuvre qui lui est depuis longtemps familière." 

   "En septembre 1808, périodiquement à Florence jusqu’aux premiers jours de janvier, Courier met un point final à une traduction de deux traités de Xénophon : Du commandement de la cavalerie et De l’équitation. Avant qu’il ne fît ce séjour interrompu par des absences liées au service armé, Akerblad l’avait alerté d’une affaire préoccupante. Retourné à la Badia, le Suédois avait eu une mauvaise surprise : plusieurs ouvrages aperçus lors de sa visite avec Courier n’étaient plus visibles. La comparaison avec le catalogue général dissipait le moindre doute. Comment pareilles malversations furent-elles possibles ?
   "Fidèle à la politique de la Révolution française, un décret de Napoléon du 12 mai 1807 avait supprimé les monastères et couvents de Toscane. A compter de ce moment, dépossédée de tous ses trésors, intellectuels ou non, l’Église conçut un inévitable ressentiment. Certains clercs n’en restèrent pas là. Mettant à profit les lenteurs de l’administration française, sous la direction du père Bigi, conservateur, les moines entreprirent de faire discrètement sortir de la Badia plusieurs ouvrages pour les arracher aux griffes françaises." Courier prévint le 30 septembre 1808 le commissaire du gouvernement à Florence, le baron Fauchet. 
" les autorités françaises réagirent enfin. Dirigé par Tommaso Puccini que secondait Furia, un comité chargé d’expertiser le fonds des bibliothèques de la Badia et du couvent Saint-Marc, dont Akerblad était membre, se transporta sur les lieux suspects le 1er décembre 1808."  C'est pour constater que 26 manuscrits, dont un précieux Plutarque, ont disparu ; mais le fameux calepin est toujours là, notamment parce que del Furia travaillait quotidiennement sur ce volume.

  Avant de poursuivre, il est temps de présenter ce Del Furia que tous les auteurs français, prenant le parti de Courier, tournent en dérision. 

  Francesco del Furia (Pratovecchio 1777, Florence 1856) avait été repéré dès son jeune âge par Angelo Maria Bandini, le célèbre bibliothécaire de la Laurentienne dont le catalogue des manuscrits, daté de 1764 fait toujours référence. Le chanoine Bandini le recommanda à Mgr Franceschi, archevêque de Pise, pour diriger ses études classiques puis de langues anciennes, d'arabe et de syriaque. Ainsi formé, il put succéder à Bandini comme bibliothécaire de la Marucelliana et, en 1802, de la Laurentiana. En outre, il enseigna le grec, il traduisit des manuscrits, édita des textes grecs ou italiens, fonda et dirigea la Collezioni d'opuscoli scientifici et letterari,et en 1812 fut élu parmi les 15 membres de l'Accadémia della Crusca (équivalent de notre Académie Française). Lorsqu'il rencontra Courier, il travaillait à publier, à partir d'un des ouvrages du fameux calepin, son Ésope, qui lui valut, en 1809, d'entrer à l'Académie de Berlin . (Fabulae aesopicae quales ante Planudem ferebantur... cura ac studio F. De Furia, I-II, Firenze 1809). Il participa aussi au catalogue de la Laurentienne par son propre Catalogus codicum manuscriptorum Graecorum, Latinorum,Italicorum etc.

  Bref, il était un érudit compétent, efficace et consciencieux dont la carrière ne se résume pas à son statut de protagoniste de la "questione della macchia", de l'Affaire de la tache.  (Source : Encyclopédie Treccani http://www.treccani.it/enciclopedia/francesco-del-furia_(Dizionario-Biografico)/) Une rue de Rome porte son nom.

 On comparera ces éléments biographiques au portait que trace Paul-Louis Courier, dont la plume s'est trempée dans l'encre corrosive du pamphlétaire, de son adversaire : il s'adresse ici à son ancien ami Renouard :

 

   "Vous n’êtes pas plus exact en parlant de M. Furia. Sans autre explication, vous le désignez seulement comme bibliothécaire, gardien d’un dépôt littéraire célèbre dans toute l’Europe. Y pensez-vous, monsieur ? Vous écrivez à Paris, vous parlez à des François qui, voyant dans ces emplois des gens d’un mérite reconnu, dont quelques uns même sont Italiens , ne manquerontpas de croire que le seigneur Furia est un homme considérable par son savoir et par sa place. Je comprends que cette erreur peut vous être indifférente, et qu’ayant apparemment plus de raisons de le ménager que de vous plaindre de lui, vous lui laissez volontiers la considération attachée à son titre dans le pays où vous êtes ; mais moi qu’il attaque soutenu d’une cabale de pédants, il m’importe qu’on l’apprécie sa juste valeur, et je ne puis souffrir non plus qu’on le confonde avec des gens dont l’érudition et le goût font honneur à l’Italie.

Si vous eussiez voulu, monsieur, donner une juste idée des personnages peu connus dont vous aviez à parler, après avoir dit que j’étois ancien militaire,helléniste, puisque vous le voulez, fort habile, il falloit ajouter : Monsieur Furia est un cuistre, ancien cordonnier comme son père, garde d’une bibliothèque qu’il devroit encore balayer, qui fait aujourd’hui de mauvais livres n’ayant pu faire de bons souliers, helléniste fort peu habile, huit cents francs d’appointements, copiant du grec pour ceux qui le paient, élève et successeur du seigneur Bandini, dont l’ignorance est célèbre. Et il ne falloit pas dire seulement, comme vous faites, que cet homme cherche des torts dans les accidents les plus simples, mais qu’il est intéressé à en trouver, parcequ’il est cuistre en colère, dont la rage et la vanité cruellement blessée servent d’instrument à des haines qui n’osent éclater d’une autre manière. Ce sont là de ces choses sur lesquelles vous gardez un silence prudent. Fontenelle, dit quelque part Voltaire,étoit tout plein de ces ménagements. Il n’eût voulu, pour rien au monde, dire seulement à l’oreille que F..... est un polisson. Voltaire cachoit moins sa pensée ; mais il est plus sûr d’imiter Fontenelle. Malheureusement le choix n’est pas en mon pouvoir, et je suis obligé de tout dire." (Lettre à M. Renouard)

  Je reprends la lecture de l'article du site paullouiscourier.fr :

 

"Courier quitte Milan le 27 octobre [1808]. A Bologne, il rencontre l’éditeur et bibliothécaire parisien Antoine Renouard qu’il connaît depuis des lustres. Il s’ouvre à lui de sa détermination à donner une traduction inédite du roman de Longus ; l’autre comprend l’importance du projet et s’engage auprès de Courier à publier texte grec et traduction française dès que sera achevée l’ambitieuse entreprise.
Le dimanche 5 novembre, Courier et Renouard entrent à la Bibliothèque laurentienne. Le premier demande à Furia à revoir le calepin. Exécution immédiate. Muni d’un texte grec du Longus établi par Louis Dutens, Courier va immédiatement aux pages des Pastorales. Confrontant le précieux manuscrit au document en sa possession, il montre d’emblée au préfet de San Lorenzo qu’en place et lieu de la lacune traditionnelle se trouve le texte jusqu’alors inconnu. Stupéfaction du bibliothécaire italien qui avait eu journellement entre les mains, durant plusieurs années, le manuscrit pour publier quelques mois plus tôt ses deux volumes de la traduction des Fables d’Esope mais ne s’était rendu compte de rien. Son adjoint l’abbé Saspero Bencini est également ébahi de cette trouvaille de Courier qui leur a échappé à son supérieur et à lui-même. De son côté, Renouard se réjouit et expose non sans liesse à un Furia mutique son projet d’imprimer le Longus."
   "Le libraire parti à ses affaires, Courier et Furia se retrouvent le lendemain dans la bibliothèque. Là, ils commencent à collationner le manuscrit. Tâche ardue et pénible s’il en est tant l’écriture du moine, aussi menue que serrée, est indéchiffrable. La tension nerveuse est permanente, les discussions ouvertes. Habitués à l’écriture du moine anonyme, les deux bibliothécaires déchiffrent l’original pendant que Courier transcrit sur une feuille ce qui lui est dicté. Quand les deux lecteurs butent sur un mot ou un passage, le scripteur laisse un blanc dans la ligne avant de poursuivre. De temps à autre, le Français va à l’original et, meilleur helléniste et familier de Longus, devine ce qui n’avait pu être déchiffré par ses compagnons ; sous sa dictée, l’un ou l’autre des deux Italiens complète les manques. De sorte que la copie sera de trois mains différentes, celles de Courier, de Furia, de Bencini."

 

5. L'affaire de la tache.

   "Arrive le fatidique 10 novembre. Le travail est en passe d’être terminé, sa partie la plus délicate à savoir le déchiffrage et la transcription de la partie habituellement lacunaire n’est plus qu’un souvenir. Le manuscrit fermé est sur la table. Resté seul, le Français est rejoint par les deux Italiens au bout d’une vingtaine de minutes. Il remet le calepin fermé à del Furia pour qu’il le range dans son bureau. Le préfet aperçoit une feuille qui dépasse du manuscrit avec certainement rôle de marque-page. Il ouvre le volume pour retirer la feuille et se rend compte que, barbouillée d’encre, cette feuille reste collée à la page où elle se trouve. Or, il se trouve qu’il s’agit de l’endroit du texte qui remplace la lacune. Ultérieurement, le 5 février 1810, Furia enverra à Domenico Valeriani une lettre ouverte ou factum reprenant toute l’affaire et accusant Courier des pires turpitudes. " Cette lettre a été publiée dans la Collection que dirige Del Furia : Della scoperta e subitanea perdita d'una parte inedita del libro I de' Pastorali di Longo, nella Collezione d'opuscoli scientifici e letterari (X, Firenze 1809, pp. 49-70 :

 


  «A cet horrible spectacle, mon sang se glaça dans mes veines ; et, durant plusieurs instants, voulant crier, voulant parler, ma voix s’arrêta dans mon gosier ; un frisson glacé s’empara de mes membres stupides. Enfin, l’indignation succédant à la douleur : qu’avez-vous fait ! m’écriai-je ; quelle est la cause de ce malheur ? Il me répondit qu’il ne pouvait pas l’expliquer ; que, comme moi, il en était surpris, et qu’il n’en pouvait donner d’autre raison, si ce n’est qu’ayant ce jour-là remué l’encre avec les barbes de la plume pour la rendre plus fluide, et qu’ayant, par mégarde, jeté cette plume ainsi imprégnée sur la table, où se trouvaient des papiers, un de ceux-ci s’était taché par le contact de la plume et avait été ensuite placé comme marque dans le manuscrit…»

"Sollicité par le préfet de la Laurentienne d’endosser la responsabilité de cet accident, Courier lui remit ce billet rédigé et signé de sa main : Ce morceau de papier posé par mégarde dans le manuscrit pour servir de marque, s’est trouvé taché d’encre : la faute en est toute à moi qui ai fait cette étourderie. En foi de quoi, j’ai signéFlorence, le 10 novembre 1809 Courier "

 

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      Caricature photographiée sur la couverture de la revue RIDICULOSA, punaisée à la porte d'un Professeur d'allemand de l'Université de Bretagne Occidentale, faculté Victor Segalen de Brest porte D 305.

  Le 12 novembre, Renouard se présenta à la bibliothèque : voilà ce qu'il écrit  : "de retour le 12 novembre à Florence, où je n’avais à rester que douze heures seulement, je cours à la Laurentiane visiter MM. Les bibliothécaires et M. Courier. J’y trouve ce dernier avec M. Bencini, sous-bibliothécaire ; je les vois chagrins ; ils me montrent le manuscrit de Longus, et m’apprennent que la surveille, pendant une courte interruption de travail, une feuille de papier placée par inadvertance dans le manuscrit, y était restée collée, parce que cette feuille s’était trouvée fortement tachée d’encre en dessous. Je considère avec un chagrin aussi vif qu’amer cette malheureuse feuille collée tout à travers, et cachant tout une page qui était justement celle du morceau inédit. […] Je demande la permission de la décoller, afin de reconnaître l’étendue du dommage, et d’aviser à le diminuer, à le réparer, s’il était possible. M. Bencini m’engage à attendre l’arrivée du bibliothécaire en chef, M. Furia, qui effectivement ne tarde pas à venir. […] en sa présence, avec un peu de dextérité, animé par le désir de réparer le mal que je n’avais ni fait ni occasionné, mais qui cependant ne m’en chagrinait pas moins vivement, je parviens à détacher cette feuille, en la déchirant par morceaux ; et j’achève avec un plein succès cette petite opération."

 

  Le 5 décembre, Del Furia invite le 5 décembre suivant un chimiste italien de renom, le professeur Gazzeri, à tenter de décolorer la tache d’encre pour accéder de nouveau au texte souillé. En dépit de plusieurs tentatives, le spécialiste n’y parvient pas.

 


Je ne veux pas relater comment l'affaire s'amplifia, et les écrits qui s'échangèrent, par voie de presse ou par publication. Seule la tache d'encre me préoccupe ; et maintenant que j'ai appris comment elle se fit, comment Renouard s'efforça de la nettoyer, comment Gazzeri échoua à la dissoudre, il ne me restera qu'une seule pièce à verser à ce dossier. Pourtant, auparavant, je dois rendre compte de ce qu'il advint du texte de Longus.

 

6. Daphnis et Chloé enfin publié dans son intégralité.


5 février 1810,  Daphnis et Chloé traduction complète (par Amyot et M. Courier)  à Florence chez Piatti, 60 exemplaires in-8°. Le fragment manquant est traduit par Courier en reprenant la manière naïve et les formes surannées d'Amyot. P.L. Courier retouche néanmoins le style en beaucoup d'endroits. Cette édition fit distribuée en partie par lui, et en partie confisquée le 25 juillet 1810 chez l'éditeur.

avril 1810 : édition du fragment inédit par Courier ; il sera réimprimé plus tard dans le second volume des Mélanges de critique et de philologie de Chardon de la Rochette (Paris, 1812, 5 vol. in-8°).

 

septembre 1810 : édition du texte grec intégral de Daphnis et Chloé : Longi Pastoralium de Daphnide et Chlöe, libri ivopus et duobus codicibus mss.italicis primus integra graecè edidit P.L. COURIER, Romae, 1810, gr. in-8°. Cette édition tirée en 52 exepmplaires fut donnée toute entière par Courier en présent à ses amis et aux hellénistes les plus distingués de l'Europe.

septembre 1813 : Pastorales, traduction complète d'après le texte grec des meilleurs manuscrits par Amyot et M. Courier, Paris, F. Didot 1813, in-12° sur papier vélin et in-8° sur papier vélin.

mi-décembre 1821 : Les Pastorales de Longus ou Daphnis et Chloé, traduction de Messire J.Amyot, revue, corrigée, complétée de nouveau, refaite en grande partie par Paul-Louis Courier, vigneron, membre de la Légion d'Honneur, ci-devant cannonier à cheval, aujourd'hui en prison à Sainte-Pélagie, Paris, Alexandre Corréard, 1821, in-8°.

Cette édition fait partie d'une collection de romanciers grecs publiés par le même libraire. Les Pastorales de Longus de cette édition ont été réimprimées cinq fois la même année. Malgré la défense faite alors aux journaux de parler de cet ouvrage, quatre édition n'ont pas moins été vendues en 33 jours. Cette édition est précédée d'un Avertissement du traducteur sur la lettre à Mr Renouard (p. v-xii), de la Lettre à M. Renouard, Libraire, sur une tache faite sur un manuscrit de Florence ( p. 1 à 52), de 10 Notes sur cette Lettre (p. 53 -54) et enfin d'une Préface (p. 57-64). L'appareil de notes sur le texte des Pastorales occupe les pages 251 à 288. L'ouvrage se termine par ces lignes : Paul-Louis Courier est entré en prison à Sainte-Pélagie le 10 octobre et en est sorti le 9 décembre 1821.

1825 : (Les) Pastorales, traduction complète par M.P.L. Courier, nouv.édit.,rev. et corr.,Paris, J.S. Merlin, 1825, in-16°, avec une planche.

Source : J.M. Quérard, La France Littéraire, link 

http://www.paullouiscourier.fr/intro_a_la_lettre_a_m_renouard.htm

 

 

 

 

 

III. L'encre de la petite vertu. 

  De quel encre était cette tache qui résista si bien aux efforts de nettoyage et qui recouvrit si bien le texte inédit qu'elle créa, sur vingts mots, une nouvelle "lacune" ? 

  La réponse est donnée à la fin de ce passage de la Lettre à M. Renouard de P.L. Courier :

   "Peu de jours après votre départ, les directeurs, inspecteurs, conservateurs du sieur Furia s’assemblèrent avec lui chez le sieur Puzzini, chambellan, garde du Musée : on y transporta en cérémonie le saint manuscrit, suivi des quatre facultés. Là, les chimistes, convoqués pour opiner sur le pâté, déclarèrent tout d’une voix qu’ils n’y connoissoient rien ; que cette tache étoit d’une encre tout extraordinaire, dont la composition, imaginée par moi exprès pour ce grand dessein, passoit leur capacité, résistoit à toute analyse, et ne se pouvoit détruire par aucun des moyens connus. Procès-verbal fut fait du tout, et publié dans les journaux. M. Furia a écrit au long tout ce qui se passa dans cette mémorable séance : c’est le plus bel épisode de sa grande histoire du pâté d’encre, et une pièce achevée dans le style de Diafoirus ou de Chiampot la perruque. Pour moi, je ne puis m’empêcher de le dire, dussé-je m’attirer de nouveaux ennemis, cela prouve seulement que les professeurs de Florence ne sont pas plus habiles en chimie qu’en littérature, car le premier relieur de Paris leur eût montré que c’étoit de l’encre de la petite vertu, et l’eût enlevée à leurs yeux par les procédés qu’on emploie, comme vous savez, tous les jours."  

 

  Faut-il comprendre que c'était, comme on dit d'une femme qu'elle est "de petite vertu", une encre de basse qualité, très courante et facile à ôter ? C'est ainsi que l'interprète le Centre de Ressources Textuelles et Lexicales ou CNRTL dans son article VERTU, puisqu' on trouve Courier cité à la rubrique étymologie :

 3. a)1642 « femme vertueuse » (Corneille, Polyeucte, II, 4); 1677 « chasteté féminine » (Racine, Phèdre, II, 6); 1732(femme) de moyenne vertu (Lesage, Guzm. d'Alf., II, 6 ds Littré); 1909 demoiselle de petite vertu (Martin du G.,Devenir, p. 91); b) 1810 encre de la petite vertu « de mauvaise qualité » (Courier, Lettre à M. Renouard, p. 261);

  Mais les lexicographes n'ont-ils pas été un peu vite en besogne en interprétant ainsi le texte de Courier?  

Nous pouvons peut-être nous aider de quelques autres citations :

A neuf heures du soir, les deux exécuteurs de la vengeance des jeunes espiègles, se transportent sur la dunette, munis de cinq à six topettes d'encre de la petite-vertu. Ils bouchent la gouttière et répandent à flots le noir liquide dont ils se sont pourvus.» E. Corbière, La Mer et les marins,1833 -

 

"La nature ressemble à ces femmes qui ont un œil bleu et un œil noir. Voici l’œil noir dessiné à l’encre – à l’encre de la petite vertu. Oh! de la plus petite qu'on ait pu trouver!" Barbey d'Aurevilly, Les Diaboliques, 1874.

 "Être célèbre ! voilà le fond de cette bouteille d’encre de la petite vertu qu’on appelait Héloïse", Barbey d'Aurevilly, Les Philosophes et les écrivains religieux, 1860.

  "D'un autre coté une seconde ombre, qui porte une coupe d'encre de la petite-vertu à la main, s'avance et me dit : "tant que tu n'auras pas farci la langue de Racine d'expressions pittoresques de ta composition, tant que l'argot ne sera pas la langue de l'argot, il n'y aura pas d'immortalité pour toi." Honoré Daumier, Les Cent et un Robert Macaire, 1839.

"Les Amours des grisettes, leurs aventures extraordinaires ; et détails intéressants sur les brodeuses, les blanchisseuses, les chamarreuses... le nom des endroits où elles se réunissent. Le tout écrit avec de l'encre de la petite vertu" titre d'un ouvrage anonyme, Éditeur au bureau, rue Dauphine, n ° 24, 1831.

 "Badinier -- «La papetière... pas mal... un peu mûre. Je lui demande quelques pains à cacheter... j'amène adroitement la conversation sur l'encre de la petite vertu, ce qui me permet quelques plaisanteries gauloises ! Tout à coup un homme immense m'applique sur la tête un énorme registre, un doit et avoir ! C'était son mari ! " Le Premier Pas, Scène XVII, comédie  d'Eugène Labiche, 1862.

 

  On peut en conclure que "encre de la petite vertu" n'est pas une création de P.L. Courier, qui aurait appliqué à l'encre répandu sur le manuscrit un qualificatif auparavant utilisé pour les femmes légères et les opposer aux Lucrèces, ces dragons de vertu, que dis-je, ces parangons ! 

  Tout au contraire, la séquence de mots apparaît comme une expression, la dénomination d'une encre de dessin (Barbey d'Aurevilly), d'écriture (Daumier), mais dont le sens équivoque peut permettre des propos grivois. Néanmoins, rien ne confirme ici le sens "encre de mauvaise qualité".

 

  C'est bien, en réalité, le nom d'une encre, un nom de marque, une dénomination commerciale, et cette "Encre de la petite vertu" (E majuscule) était commercialisée depuis 1602  par le Sr Guyot et ses fils dans leur commerce et imprimerie lithographique, 5 rue du Mouton, près la Place de Grève à Paris. Cette encre, aux qualités exceptionnelles que nous allons voir, mais dont la composition était secrète, inspira bien des jalousie, bien des contrefaçons, si bien que plusieurs jugements furent rendus pour en protéger les droits. Ainsi le Moniteur judiciaire de Lyon précise-t-il en 1769 que "Le sieur Parizot, seul correspondant à Lyon du Sr Guyot de Paris continue de débiter en cette ville l'Encre de la petite vertu, et l'encre en poudre de la composition du Sr Guyot [...] L'encre de la petite vertu ne se débite à Lyon que dans les endroits indiqués ci-dessus". L'Année littéraire de 1774 s'offusque-t-il de voir apparaître "l'encre de la renommée" dont le nom fait concurrence avec celle de Guyot, tant "encre de la Petite Vertu" (deux majuscules) est synonyme, dans les esprits, d'excellence ! L'auteur écrit : "Encore une fois, Monsieur, il n'y a qu'une seule Manufacture d'encre en France, qui est celle du Sr Guyot. Il y en a une à Bruxelles, elle appartient encore au sieur Guyot.

 


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Selon le Bazar Parisien de 1821 , "leur encre dont la supériorité est depuis longtemps reconnu, a l'avantage de supporter sans aucune altération les plus longs trajets de mer, et devient ainsi un objet d'exportation assez considérable. La fabrication s'élevait il y a quelques années dans cette Maison à 500 muids [ près de 15000 litres]."

  On voit donc que cette expression "encre de la petite vertu", du moins avant que les auteurs du XIXe siècle ne jouent de l'ambiguïté du nom, désigne l'opposé d une "encre de mauvaise qualité". 

  Ne faut-il pas admettre que l'expression emploie "petite vertu" dans l'acceptation qu'en donne Littré qui cite Madame de Sévigné ? :

 

Petites vertus, qualités morales appliquées dans les petites choses.

Je suis triste, ma mignonne ; le pauvre petit compère [Ch. de Sévigné] vient de partir ; il a tellement les petites vertus qui font l'agrément de la société, que, quand je ne le regretterais que comme mon voisin, j'en serais fâchée. [Sévigné, 15 avr. 1676]

  C'est peut-être l'origine de l'appellation commerciale de l'encre en question, mais, plus tard, on employa le terme parce que c'était l'encre à la mode ; et, comme nous parlons encore  de bakélite, de bateau-mouche, de frigidaire, de cellophane ou de sopalin pour désigner l'objet commun par son nom de marque parfois caduc, les français qui vivaient du XVIIe au XIXe siècle parlèrent d'encre de le petite vertu pour désigner l'encre-pour-écrire son-courrier.

  " Lorsque Mme de Staël prend trois fois par jour des bains d'encre de la Petite Vertu, elles [les coquettes] se parfument d'essence, elles se couronnent de roses." (Bertin d'Antilly, 28 juillet 1797).

 C'est aussi ce que relève Balzac (Études de mœurs. 3e-4e livres. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique. T. XII (sic). Les comédiens sans le savoir ) : "— Quel est ce nouvel acteur ?— Voilà l’anecdote, répondit Bixiou. En 1800, un Toulousain nommé Cabot, jeune perruquier dévoré d’ambition, vint à Paris, et y leva boutique (je me sers de votre argot). Cet homme de génie (il jouit de vingt-quatre mille francs de rentes à Libourne où il s’est retiré) comprit que ce nom vulgaire et ignoble n’atteindrait jamais à la célébrité. M. de Parny, qu’il coiffait, lui donna le nom de Marius, infiniment supérieur aux prénoms d’Armand et d’Hippolyte, sous lesquels se cachent des noms patronymiques attaqués du mal-Cabot. Tous les successeurs de Cabot se sont appelés Marius. Le Marius actuel est Marius V, il se nomme Mougin. Il en est ainsi dans beaucoup de commerces, pour l’eau de Botot, pour l’encre de la Petite-Vertu. A Paris, un nom devient une propriété commerciale, et finit par constituer une sorte de noblesse d’enseigne. Marius, qui d’ailleurs a des élèves, a créé, dit-il, la première école de coiffure du monde.— J’ai déjà vu, en traversant la France, dit Gazonal, beaucoup d’enseignes où se lisent ces mots : UN TEL, élève de Marius."

  

  La marque devenue "nom de chose" cherche toujours à défendre ses droits,et, en 1835, la première Chambre du Tribunal royal de Paris confirme que "la dénomination encre de la petite vertu est une propriété exclusive, désignant tel établissement plutôt que telle espèce d'encre." (Gazette des tribunaux, 29 juillet 1835).

 L'encre de grande vertu

 En 1904,  Auguste Héraud,(1832-1885) dans son ouvrage Les secrets de la science et de l'industrie : recettes, formules et procédés d'une utilité générale et d'une application journalière J.-B. Baillière et fils (Paris) 1 vol. (VIII-432 p.) : ill. ; in-18, donne la recette de l'Encre de Julia de Fontenelle en précisant : " On atténue sa couleur en y ajoutant des quantités d'eau variable : c'est dans ces divers états d'atténuation qu'elle constitue les encres de grande et de petite vertu, double ou simple  ". link

  En effet, et j'aurais du y penser, l'encre de la petite vertu ne se définit qu'en relation avec une grande sœur (moins connue), et je découvre vite un document de 1847 intitulé Note pour MM. Béranger et Guyot [fabricants de l'encre de la Grande-Vertu] contre M. Larenaudière [fabricant de l'encre de la Petite-Vertu, qui conteste la raison sociale de ses concurrents,  impr. G. Gratiot, 1847 29 pages.

 

Je recommanderais volontiers encore la lecture de l'article ENCRE du Dictionnaire universel théorique et pratique du commerce et de la navigation publié par Gilbert-Urbain Guillaumin en 1839 link, et qui cite la grande et la petite vertu, encres de Paris dont la renommée n'est pas usurpée.

 Comme sa cadette, la Grande vertu eut l'honneur de la Littérature, et on la trouve dans la Préface de Mademoiselle Maupin de Théophile Gautier :

"Et pourtant ils savaient mieux que personne, pour avoir souvent déjeuné avec eux, que les auteurs de ces charmantes tueries étaient de braves fils de famille, très débonnaires et de bonne société, gantés de blanc, fashionablement myopes, – se nourrissant plus volontiers de beefsteaks que de côtelettes d’homme, et buvant plus habituellement du vin de Bordeaux que du sang de jeune fille ou d’enfant nouveau-né. – Pour avoir vu et touché leurs manuscrits, ils savaient parfaitement qu’ils étaient écrits avec de l’encre de la grande vertu, sur du papier anglais, et non avec sang de guillotine sur peau de chrétien écorché vif."

On voit dans quel sens Gautier emploie le terme : "des manuscrits avec de l'encre de tous les jours, de l'encre comme chacun en utilise" : c'est, à mon sens, exactement dans la même acceptation que Paul-Louis Courier a utilisé "encre de petite vertu".

 

 Me voilà parvenu bien loin de mon port d'attache...Ai-je encore des lecteurs, non sans-doute. Comme ces aventuriers abandonnés par leurs porteurs indigènes, comme ces explorateurs qui, cherchant un Passage du Nord-Ouest ou je ne sais quel pôle, ont perdu tous leurs compagnons, j'avance dans les solitudes glacées d'un blog déserté, ne m'adressant plus qu'à Toi Lecteur, cette divinité tutélaire de l'écrivain qui la tutoie en la laissant lire par dessus son épaule, faisant monter vers Elle les fumées de ses sacrifices, attentif à les voir acceptés, interprétant les silences éternels comme autant de signes favorables, et, par dessus tout, se soumettant à ses impérieuses mais muettes injonctions. Je te crois qui bougonne, aussi impatient de voir s'achever cet épanchement interminable que d'acquérir la certitude que tout a été dit de cette encre là qui, Mer Noire des Danaïdes, renouvelle sans-cesse ses flots. Oui, je t'entends, Toi Lecteur, mon frère qui t'écrie :"Va-t-il conclure, le bougre !". Mais j'ai encore en ma pennetière quantité de mie à distribuer aux petits oiseaux des champs, moi.

 

  L'encre de la petite vertu, ferrogallique, indélébile et corrosive.

  Voilà où, pour Paul-Louis Courier, les choses se gâtent. Rappelons qu'il révèle le nom de l'encre qu'il utilisait afin de montrer que c'est une encre très ordinaire, et donc très facile à détacher. Je parie que Paul-Louis présumait de cette facilité, mais ne s'était jamais livré lui-même à des tentatives de dissolution des taches qu'il ne devait pas manquer d'effectuer sur ses propres documents ; car je répugne à penser, comme l'infâme Furia, que Courier, poussé par des instincts profanateurs ou des soucis de copyright, réservait ces maculations aux manuscrits les plus vénérables. 

        En-effet, l'Encre de la petite vertu est "la seule indélébile, incorruptible, sans fleurs et sans dépôt. Son caractère d'indélébilité est bien constaté ; je connais moi-même la preuve. J'ai vu des Actes faits avec cette encre il y a plus de 150 ans, on dirait que la minute vient d'être expédiée. L'Encre est d'un très beau noir, et loin d'avoir souffert la moindre altération, il semble que le temps lui ai donné plus de luisant encore et de netteté." Hélas, ce témoignage de l'Année Littéraire de 1774 est accablant.

  L'encre est si résistante au temps que c'est elle qui est choisie pour les actes notariés et les archives :

     "aussi le gouvernement a-t-il voulu adopter, pour la rédaction des actes publics, une encre dont la composition fut reconnue la meilleure : c'est elle qui est désignée, depuis nombre d'années, sous la rubrique d'encre de la petite vertu dont on assure que voici la composition: Un litre d'eau de pluie dans lequel on fait infuser 125 grammes de noix de galle concassées que l'on expose au soleil pendant six heures en hiver et quatre heures en été et que l'on filtre ensuite. 32 grammes de sulfate de fer calciné au rouge et bien tamisé et 32 grammes de gomme arabique ; le tout mêlé et bien battu jusqu'à ce que le sulfate soit parfaitement dissous". (Cyprien-Prosper Brard Minéralogie appliquée aux arts, ou histoire des minéraux qui sont ..., Volume 1, 1821, p. 324).

  Chacun reconnaît dans cette recette celle des encres ferro-galliques, des encres apparues au XIIe siècle, appréciées pour leur noir velouté et pour leur indélébilité, et dont l'usage ne recula qu'à partir de 1850 devant les encres de synthèse. Elles ont servi aux copistes médiévaux comme aux dessinateurs de la Renaissance, aux Essais de Montaige comme à la Déclaration des droits de l'Homme, aux carnets de Léonard de Vinci,ou aux dessins de Rembrandt, au Guercin, à Eugène Delacroix, Victor Hugo ou Vincent Van Gogh.

 

  Ces encres métallo-galliques  (ferro-gallique, qui tend vers le roux, et cupro-gallique, qui tend vers le vert) résultent de l'action d'un agent tannant sur un minerai métallique. Elles différent des encres carbonées, comme l'encre de Chine, qui associent du noir de fumée et un liant d'huile ou de gomme, et qui sont faciles à effacer ou à gratter. Elles, au contraire, pénètrent les fibres du papier (ou du manuscrit), mais c'est leur fluidité qui a permis de passer de l'usage du roseau à celui de la plume d'oiseau. Elles étaient aussi très populaire auprès des artistes pour les dessins à la plume ou au pinceau. On retrouve ces encres sur des documents aussi divers que les manuscrits, des partitions, des lettres, des cartes géographiques, ou des actes officiels.

 

  Les encres ferro-galliques ont l'inconvénient d'être corrosives, par oxydation du papier par les ions ferreux et par attaque des acides créés sur la cellulose; cette corrosion, très préoccupante pour les conservateurs des bibliothèques de manuscrits, peut n'être apparente qu'aux ultra-violets, ou être visible sous forme d'une décoloration brune au centre et autour de l'encre ; à un stade ultérieur, des fissures et craquelures se forment, jusqu'à perforer le papier et entraîner la perte de fragments. Cependant, toutes les encres ferro-galliques ne manifestent pas ces symptômes. Bien au contraire, une grande partie de notre patrimoine graphique comportant ce type d’encres reste très bien conservée.  

  Sources :

Parmi les professionnels (Centre de Recherche sur la Conservation des Collections, MNHN-CNRS,Paris) concernés, aucun ne semble faire mention de l'encre de la petite vertu. Si toutes les encres ferro-galliques ont la même base, des secrets de fabrication sur des additifs peuvent créer des différences notables de qualité, et les sieurs Guyot avaient peut-être réalisé, avec leur encre best-seller, un produit doué de toutes les vertus. 

  Paul-Louis Courier peut reposer tranquille : sa tache, bien préservée dans le manuscrit Conv. Soppr. 627 de la Biblioteca Medicea Laurenziana, sera toujours visible, indélébile témoin de sa glorieuse découverte du fragment manquant des pastorales de Longus ; et les vingt mots que cette encre de la petite vertu recouvre comme un linceul revivent dans cent nouvelles éditions, et dans mille cœurs :

               «Si c’est moi que tu baises, Chloé, tu baiseras ma bouche ; si c’est lui, tu baiseras ces poils qui lui viennent aux lèvres. Qu’il te souvienne, pastourelle, qu’à toi aussi une brebis t’a donné son lait, et cependant tu es belle. »

    A ce mot Chloé ne put le laisser achever : mais, en partie pour le plaisir qu’elle eut de s’entendre louer, et aussi que de longtemps elle avoit envie de le baiser, sautant en pieds, d’une gentille et toute naïve façon, elle lui donna le prix. Ce fut bien un baiser innocent et sans art ; toutefois c’étoit assez pour enflammer un cœur dans ses jeunes années.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Par jean-yves cordier
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Dimanche 16 décembre 2012 7 16 /12 /Déc /2012 12:30

       Les Livres d'Heures manuscrits de la bibliothèque Les Champs Libres de Rennes (2).

  Le thème de la sage-femme: Zélomi, Salomé ou sainte Anastaise?


             Suite de : La Vierge couchée (5) dans les Nativités des Livres d'Heures de Rennes.

    Une nouvelle exploration des manuscrits conservés à la bibliothèque Municipale de Rennes révèle encore deux exemples de Vierges couchées, ou Vierges en couche, "Vierges en gésine sur son lit d'accouchée" selon la formulation de Louis Réau. Sur les 39 manuscrits religieux (5 Bibles, 26 Livres d'Heures et 8 divers), cela représente donc un total de 7 occurences, plus d'un sixième des livres d'Heures soit un chiffre très élevé si on le compare à la rareté avec lequel ce thème est traité en sculpture.

   Une recherche sur le site Enluminures (qui regroupe des miniatures des manuscrits numérisés français) donne le résultat suivant: sur 227 "Nativités" (mot clef de l'Index), la Vierge est couchée sur 65 d'entre elles : plus du quart d'entre-elles.

 Mais ces nouveaux exemples vont illustrer cette fois-ci un nouveau thème : celui de la sage-femme. Une introduction serait nécessaire, mais puisque j'ai découvert grâce à ces images ce motif iconographique, je placerai le chapitre explicatif à la fin.

I. Le Livre d'Heures de Jean de Montauban.

Livre d'Heures de Jean de Montauban, © Médiathèque Rennes MS1834, 1430-1440, artiste : Maître des Heures de Jean de Montauban. 

Folio F.47 L'Adoration des bergers. (scène secondaire : la circoncision). Photo Central Studio BIB20060602039.

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Idem, détail.

                          BIB-20060602-039.imgcc.jpg

 

  1. L'enluminure.

L'image est pleine d'intéret ; tout d'abord, je constate qu'elle rappelle l'Adoration des bergers du manuscrit Rennes MS0029 ("Livre d'Heures du XVe siècle"). Même disposition du lit, même couverture rouge et or, même coussin vert, même palissade en osier, etc... Mais comme dans un jeu des sept erreurs, l'artiste a ajouté un tabouret à droite du lit, les bergers sont quatre et non plus trois, le ciel de lit est bleu plutôt que rouge, quatre anges assistent à cette Nativité,...

 Saint Joseph semble plus jeune, il n'a plus de canne, ses cheveux et sa barbe sont noirs. Un détail toujours remarquable est constitué par la bourse, ou aumonière, dont on ne sait s'il faut l'interpréter comme un accessoire de chef de famille, ou comme un indice de la judéité du saint.

 L'Enfant-Jésus est emmailloté, mais tourne son visage vers sa mère : la Vierge, attentive à son fils, est allongée ou demi-assise contre des coussins, son manteau bleu ajusté au niveau du buste s'épanouissant en une corolle dans sa partie basse ; ses cheveux s'échappent d'un turban blanc.

  Une femme, nimbée, vêtue d'une robe mauve pâle, tend les bras en se penchant légèrement vers l'Enfant. Ses cheveux sont longs. Sa taille est entourée par une sorte de repli d'étoffe, sans ceinture ni accessoire visible. C'est la présence de cette femme, une sainte comme l'atteste son auréole, qui va retenir mon attention.

2. Le manuscrit.

Source : site bibliorare.com : http://www.bibliorare.com/cat-vente_agut10-10-2001.htm

  Appartenant à la bibliothèque de l'industriel Marcel Jeanson, il a été acquis par la Bibliothèque de Rennes le 10 octobre 2001 à l'Hôtel des Ventes Claude Agutte de Neuilly. Ce Livre d'Heures selon l'usage du diocèse de saint-Brieuc (Horae secundum usum Briocensem) daté des années 1430-1440 a été vraisemblablement exécuté pour l'amiral Jean de Rohan (1412-1466), sire de Montauban et époux d'Anne de Kérenrais, puisque le commanditaire apparaît présenté par saint Jean et que les armes de la famille de Rohan-Montauban de gueules à neuf macles d’or, au lambel d’argent figurent sur une quarantaine de pages. Néanmoins, bien que l'ouvrage soit écrit pour un homme (Obsecro), Jean de Montauban a dû offrir ce livre à sa soeur Ysabeau de Montauban car  c'est son nom, avec celui de son époux Tristan du Périer, comte de Quintin  qui figurent sur le calendrier. 

 Jean de Montauban, chambellan de Charles VII et maréchal de Bretagne, bailli du Cotentin,  fit avec le duc François Ier la campagne de Normandie en 1450 et celle de Guyenne sous Charles VII. Il fut nommé Grand Maître des Eaux et Forêts et amiral de France en 1461 par le roi Louis XI et meurt en 1466.

  Le manuscrit comporte 129 folios de parchemin, et 110 miniatures dont 37 grandes compositions en pleine page. Les vingt premières sont l'oeuvre du "Maître des Heures de Montauban", enlumineur breton caractérisé par ces pages pleines, leur cloisonnement, et leurs couleurs sombres et violentes; on note l'importance de la chasse, plusieurs enluminures étant consacrées à saint Julien et à saint Eustache, avec au total 20 scènes cynégétiques. Cet enlumineur est proche du « maître des Heures de Rohan » et du « maître des Heures de Marguerite d'Orléans » dont il a subi l'influence.

 

  Les suffrages honorent un certain nombre de saints bretons, comme  Guillerme, évêque de Saint-Brieuc (10 janvier), Gildas, abbé [de Rhuys] (29 janvier), Guennolé, abbé [de Landévenec] (3 mars), Tugdual, évêque (6 juin), Mériadec, évêque [de Vannes au VIIe s.] (9 juin), Jacut, abbé [en Bretagne au VIe s.] (5 juillet), Turian (ou Turiau), évêque [de Dol] (13 juillet), Samson, évêque [de Dol] (28 juillet), Guillaume, évêque [de Saint-Brieuc] (29 juillet), Armel, ermite [en Bretagne] (16 août)…

 

Il existe à la Bibliothèque nationale (ms lat. 18026) un manuscrit provenant du même atelier, exécuté pour Jean de Montauban et sa femme Anne de Kéranrais, mais marqué aussi aux armes des Visconti, Bonne de Visconti étant la mère de Jean de Montauban.Je ne suis pas parvenu à y avoir accès. Deux livres d’heures furent ainsi apparemment réalisés pour Jean de Montauban. 

 

 

 

  II. Livre d'Heures à l'usage de Bayeux.

      Livre d'Heures à l'usage de Bayeux, Manuscrit Rennes MS0032, vers 1460, artiste :Maître de l'Échevinage de Rouen.

© Médiathèque Rennes, Folio F.102v, La Nativité, BIB20060406-055.

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L'enluminure.

  Exception à ma série, la Vierge n'est pas couchée. Mais la présence à ses cotés d'une femme qui tend les mains jointes vers l'Enfant-Jésus retient mon attention. Ce n'est pas la "petite dame" en posture de commanditaire qu'a décrit Jean-Luc Deuffic dans les enluminures du Maître de l'échevinage de Rouen http://blog.pecia.fr/post/2012/10/08/La-dame-des-Heures-%C3%A0-l-usage-de-Rouen C'est à-priori une sage-femme, qui ne porte pas d'auréole, mais une grande coiffe en turban. Elle tient devant la taille un linge blanc, qui me fait considérer autrement le repli de la robe de la sage-femme du MS1834 que nous venons de voir. 

  Joseph est ici remarquable par le cierge qu'il tient ; sa posture penchée vers l'Enfant le fait participer à la scène, tout au contraire des Nativités où il est en retrait. C 'est un motif présent dans des oeuvres flamandes, chez Campin notamment. 

  L'étoffe tendue en fond derrière Marie, rouge damassée d'or, est caractéristique de l'enlumineur, tout comme la prédominance des rouges et des bleus.

Le manuscrit : 

  Le Livre d'Heures à l'usage de Bayeux Rennes MS 0032 est un manuscrit sur parchemin daté vers 1460,  rédigé en latin et en français et réalisé en Normandie. Les enluminures sont attribuées au Maître de l'Echevinage de Rouen, artiste actif entre 1460 et 1480 et aussi appelé "Maître du latini de Genève". Il est en effet l'illustrateur de nombreux ouvrages parmi la vingtaine de ceux  qui constituaient la Bibliothèque de l'Hôtel de Ville de Rouen, bibliothèque dont les livres, fixées par des chaînes, étaient consultables publiquement pour constituer une sorte d'encyclopédie. Parmi ceux-ci, on cite la Chronique de la Bouquechardière, la Cité de Dieu d'Augustin, une Bible , un Coutumier de Normandie, une Chronique de Charles VI et de Charles VII, le Trésor de Brunet Latin, le Livre des trois Eages de Pierre Choisnet ou le Cas des Nobles hommes et femmes de Boccace.  On retrouve chez lui l'influence des artistes flamands et italiens.

 

 

 

 

 

III.  Livre d'Heures à l'usage de Saint-Malo.

Nativité, Livre d'Heures à l'usage de Saint-Malo, XVe siècle, miniature mi-page, artiste inconnu. © Médiathèque  Rennes MS1510 folio F.37. BIB20091208-004. Miniature retouchée au XIXe siècle.



                                  BIB-20091208-004.img détail

 

  L'image paraît plus ancienne que les précédentes, ou plus frustes. Les repères sont plus flous : quel est ce fond carrelé bleu et rouge ? La couverture bleue est-elle le manteau de la Vierge ? Celle-ci est elle-allongée dans l'herbe ? Quel est ce paravent auquel elle s'adosse ? La Mère semble avoir les épaules nues, mais recouvertes par la chevelure, expressément longue. Est-elle en train de donner le sein gauche à l'Enfant emmailloté ? (l'examen détaillé répond par l'affirmative).

  Quelle est la femme placée à sa gauche ? Elle porte un nimbe

Joseph présente des caractéristiques déjà observées dans les Nativités précédentes: la barbe, le bonnet jaune (en capuchon ici), et la canne sur laquelle il s'appuie ; mais aussi la posture pensive, tête inclinée et regard oblique.

  On notera aussi un autre élément, la présence d'un tabouret à quatre pieds: quel en est le sens ? C'est en général le siège qu'adopte saint Joseph.

 

 Je retiens les deux détails particuliers : la Vierge allaitante ; et la présence de la sage-femme.

 

II. Iconographie de la Sage-femme dans les Nativités.

      Note : cet article s'est écrit par étapes : j'ai commencé en rapprochant ces enluminures de la collection de Rennes de  quelques autres exemples identiques seulement, puis la liste iconographique s'est accrue ; j'ai formulé assez vite l'hypothèse que ce n'était  pas Zélomi et Salomé qui étaient représentées, mais sainte Anastaise, dont j'ignorais l'existence auparavant et dont je découvris l'importance... en litterature. Peu encouragé par l'absence de mention de cette sainte dans l'iconographie, François Avril s'étant prononcé pour les sages-femmes apocryphes dans les Heures illustrées par Le Tavernier, et déçu de constater que toutes ces saintes avaient chacune une paire de mains (Anastaise n'en ayant pas), j'allais néanmoins conclure, bien solitairement, lorsque  je  découvris l'article très complet de Diane Booton qui décrivait sainte Anastaise, sans ses mains, dans la Nativité du Livre d'Heures du Maître de Spitz du Getty Center : on ne pouvait trouver meilleur encouragement. Enfin je trouvais le tableau de Lorenzo Lotto où "Salomé" tendait deux moignons vers l'Enfant-Jésus...

  Ces trois Nativités des Heures conservées à Rennes montrent une femme, nimbée dans deux cas, se tenant à gauche du lit ou de la Vierge en proximité immédiate de celle-ci et vêtue d'une robe ajustée mauve, verte ou bleu-noir à encolure arrondie.  

  Ce motif semble rare parmi les manuscrits enluminés, et la base de données du site Enluminures m'en indiquait deux exemples : 

  • Heures d'Anne de Mathefelon, Maître de Luchon, Bourges, Musée du Berry inv. 1924.4.1 f.064, 1415-1420.
  • Heures à l'usage de Paris, Carpentras, BM ms 0049 f.061, second quart du 15ème siècle. 

  Qui est cette femme ? Il n'est pas bien-sûr pas possible que ce soit une servante ou un membre de la famille (Marie et Joseph se sont réfugiés dans une étable), et la seule éventualité plausible est qu'il s'agisse de l'une des sages-femmes que mentionnent les textes apocryphes. 

L'originalité du thème a été souligné par François Avril lorsqu'il l'a décrit chez Jean Le Tavernier notamment dans sa Nativité du Bréviaire dit de Philippe Le Bon à l'usage de Paris du ms 9511, folio 43v, Bibliothèque Royale de Bruxelles.

François Avril  Jean Le Tavernier : un nouveau livre d'heures  Revue de l'Art 1999 , 126,  pp. 9-22   http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rvart_0035-1326_1999_num_126_1_348471.

 Cet auteur décrivait trois autres occurences de ce thème dans les oeuvres de Le Tavernier, dans deux grisailles de la Nativité du Livre d'Heures de Philippe Le Bon de La Haye, Bibliothèque Royale, ms 76F2 folio 12 et 245, dans la Nativité de Miroir de salvation humaine, Paris, BnF Fr 6275 folio 49, et dans le premier des Livres d'heures décrits dans les catalogues de la Librairie Heribert Tenschert.

  Je trouve sur le site de la Bibliothèque royale de La Haye (parmi les reproductions proposées en carterie), un autre exemple tiré d'Heures à l'usage de Valence, CA 1462, KW 135 J 55 folio 84v (parchemin, 150x100 mm, 167 folios).

Dans Les Grandes Heures d'Anne de Bretagne BNF latin 9474, le folio 218v est donné à voir, sur la base de données Mandragore de la BNf, avec le titre " Christ adoré par sa famille", titre peu compréhensible pour une image où Marie assise et tenant l'Enfant est encadrée par Joseph et par une sainte femme, derrière lesquelles se tiennent deux femmes nimbées, les mains jointes. Je propose de voir en celles-ci les sages-femmes, d'autant que l'oraison qui suit (f. 219r) rend grâce à la virginité de Marie selon la formule classique "Virgo ante partum, virgo in partu : et virgo post partum". 

 En peinture  Le modèle, la référence est constituée par le panneau La Nativité de Robert Campin (Maître de Flémalles) du Musée des Beaux-Arts de Dijon et datée de 1425. On y voit les deux sages femmes, "la bonne et la mauvaise", Zélomi et Salomè, dont l'une est de dos et l'autre de face.  Le Retable de Saint-Vaast de Jacques Daret (1433-1435) Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid montre une scène analogue, dont les détails sont étudiés sur le site http://artifexinopere.com/?p=1837. Mais une sage-femme peut aussi être vue sur une œuvre encore plus célèbre, la Nativité de Giotto pour la chapelle de Scrovegni, et deux femmes donnant le bain à Jésus sont peintes par Giotto à Assise.

 

  En réalité, le théme peut être retrouvé dans les manuscrits carolingiens, comme dans le sacramentaire de Drogon de Metz vers 845-855. Dans cet exemple qui réunit sur la même lettre historiée quatre Nativités, il y est associé à une représentation du bain donné par deux femmes.

  On peut le trouver dans la base Mandragore de la BnF dans d'autres manuscrits encore.

  Nous pouvons donc dresser la liste provisoire suivante :

1. Miniatures :

  •  Sacramentaire de Drogon, 845-855, Metz
  • Heures de Jean de Montauban, 1430-1440, Rennes
  • Heures à l'usage de Bayeux, 1460, Rennes,
  • Heures à l'usage de Saint-Malo, XVe siècle, Rennes
  • Heures d'Anne de Mathefelon, 1415, Bourges
  • Heures à l'usage de Paris, 1425-1450 Carpentras, 
  • Bréviaire de Philippe Le Bon, Bruxelles
  • Heures de Philippe le Bon, 1450-1460, La Haye, 
  • Grandes Heures d'Anne de Bretagne, Paris BNF latin 9474 f. 218.
  • Miroir de salvation humaine,  Paris, BnF ms Fr. 6275 folio 49
  • Heures de Valences, v.1460, La Haye,
  •  Missale ad usum fratrum minorum, Milan v1385-90 Paris BnF ms Latin 757 F.283 v, 
  • Vie des saints, 1425-1450, Paris BnF ms fr. 185 folio 6v 
  • Légende Dorée traduite par Jean de Vignay, 1348,  Paris BnF ms Fr 241 folio 17,
  • Légende Dorée traduite par Jean de Vignay, c1415, BnF ms 415-416
  • Légende Dorée traduite par Jean de Vignay, c1420, Bruxelle Bibl Roy. ms 9228 f.21.
  • Missel à usage de Nantes, v.1450, Le Mans BM 0223 f.014v
  • Missel franciscain, 1400-1415, Le Mans BM ms 0249 f 016v.
  • Livre d'Heures du Maître de Spitz, v.1420, Los Angeles, Getty Center MS 57 fol.84.

2. Peintures :

  • Giotto, Nativité, 1303-1306, Padoue
  • Giotto, Nativité, 1310, Assise.
  • Robert Campin, Nativité, 1425, Dijon.
  • Jacques Daret, 1435, Madrid.
  • Lorenzo Lotto, Nativité 1527, Sienne.

3. Sculpture.

  • Fragment d'une Nativité, région de Bruxelles, 1550-1559, Le Louvre.

 Il est assez aisé de distinguer deux types de représentation : soit, selon le "modèle" de Robert Campin, la femme est richement vêtue, richement coiffée (souvent d'un turban), et dépourvue de nimbe : c'est à mon sens, la sage-femme Salomé, ou la "bonne" sage-femme Zélomi. Soit encore la femme est vêtue d'une robe très simple, souvent mauve ; elle tend les bras vers l'avant, parfois pour présenter l'Enfant et sa tête porte dans deux cas sur trois l'auréole : c'est peut-être la bonne sage-femme Zélomi, (quoique je ne sache pas qu'elle ait été reconnue sainte et méritant à ce titre l'auréole), mais c'est plus vraisemblablement sainte Anastaise, dont on découvrira l'hagiographie plus bas. 

  Dans tous les cas, la gestuelle des mains des trois personnages (Marie, Joseph et la sage-femme) est soulignée, son importance est manifeste, mais malgré les interprétations qu'en ont donné certains commentateurs, jamais je ne constate explicitement que l'une des mains de la sage-femme soit incontestablement desséchée, ou modifiée.

 

 

 


Voici les images correspondantes :


• Sacramentaire de Drogon, Metz, © BnF manuscrit latin 9428 fol 24v  (scène du haut à droite) :

  lat 9428 024v BnF latin sacramentaire de Drogon Metz, entre

 

 •  Heures d'Anne de Mathefelon, © Bourges Musée du Berry inv.1924.4.1 f.064 IRHT 045715A p :

 IRHT 045715A-p Bourges musée berry inv 1924.4.1 f.064 heu

 

 

• Heures à l'usage de Paris, © Carpentras BM ms 0049 f.061. IRHT 072669 p :

                         IRHT 072669-p carpentras BM ms 0049 f 061 Heures usage Pari

 

 

• Bréviaire dit de Philippe Le Bon, et le Miroir de salvation humaine, : les deux oeuvres ayant fait parti de l'exposition Miniatures flamandes 1404-1482 de la BnF, on peut les voir sur son site, soit  dans l'album Jean Le Tavernier de la BnF ici, image 18 et 20 : http://expositions.bnf.fr/flamands/albums/letavernier/index.htm,  soit http://expositions.bnf.fr/flamands/grand/fla_155.htm 

 

 

      Grandes Heures d'Anne de Bretagne BNF latin 9474 f. 218v

      

 

 

• Livre d'Heures de Philippe le Bon, KB, La Haye :

76f2 139r livre heure phil le bon la haye Le tavernier

 

• Heures de Valences, KB La Haye :

135j55 084v naissance de Jésus La Haye

 

 

• BnF Français 185 Folio 6v, Vie des saints :

BnF français 185 6v 2eme quart 14eme siècle Vie des saint

 

 

 

• BnF Latin 757 Foilo 283v Missale ad usum fratrum minorum, Milan v.1385-1390 :

BnF latin 757 f. 283v sage femme et bain Missale ad usum fr

 

 

• Légende Dorée traduite par Jean de Vignay, 1348,  Paris BnF ms Fr 241 folio 17 :

legende dorée trad. jean de Vignay BnF français 241 f.17

 

 

 

• Missel à usage de Nantes, v.1450, Le Mans BM 0223 f.014v

IRHT 082497-p le mans ms 0223 f 014v missel usage nantes v

 


• Missel franciscain, 1400-1415, Le Mans BM ms 0249 f 016v :

IRHT 082641-p le mans BM 0249 f 016v Missel franciscain

 

• Livre d'Heures du Maître de Spitz, v.1420, Getty center MS 57 fol.84 : selon Diane E. Booton, la sainte placée à l'arrière de la Vierge n'a pas de mains, ce dont il était difficile d'être absolument certain en examinant la reproduction.

       

 

Giotto, Nativité, 1303-1306, chapelle de Scovegni, église de l'Arena, Padoue

Giotto, Nativité

 

Giotto, Nativité, 1310, Assise, fresque de l'église san Francesco. Wikipédia

 

 

 

 

• Robert Campin, Musé des Beaux-Arts de Dijon BAD 150, huile sur panneau.

Fichier:Robert Campin 003.jpg

 

• Nativité, Jacques Daret, http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Jacques_Daret_-_Adoration_of_the_Child_-_WGA5933.jpg

File:Jacques Daret - Adoration of the Child - WGA5933.jpg

 

 

• Région bruxelloise, seconde moitiè XVe siècle. Le Louvre, http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visite?srv=car_not_frame&idNotice=2465

3288 s0004867.001 Louvre, sage-femme dans l'étable de la N

 

 

III. Interprétation du thème à la lumière des textes anciens.  

                                                 

  Ces différentes oeuvres montrent donc une ou deux sages-femmes assistant à la Nativité de l'Enfant-Jèsus ; mais pourtant, la présence d'une sage-femme n'est pas signalée dans les évangiles. D'autre-part, la virginité de La Vierge implique que, précisément, la présence d'une sage-femme n'est pas nécessaire. Enfin, deux des trois sages-femmes des Heures de la Bibliothèque de Rennes portent le nimbe qui atteste de leur sainteté : de quelle sainte s'agit-il ?

  Pour répondre à ces questions, il faut étudier les textes apocryphes et les hagiographies et légendes médiévales.

 

1. Les textes apocryphes.

  Ce sont ces textes qui font apparaître deux sages-femmes, Zébel (Zahel, Zélomi), la "bonne" qui croit à la Virginité de Marie, et Salomé, "la mauvaise" qui met en doute celle-ci, procède à une vérification, en est punie par le dessèchement de la main puis guérit grâce à un ange qui lui conseille de toucher les langes de Jésus. Leur présence n'a rien à voir avec la maïeutique, mais permet d'attester la naissance virginale de Jésus, et la phrase clef est celle de Zébel : "Ce nouveau-né n'a connu nulle souillure de sang, l'accouchée n'a éprouvé nulle douleur. La vierge a enfanté et après l'enfantement continue d'être vierge" . Naissance sans effraction et sans douleur ( par inversion de la malédiction d'Éve : "tu enfanteras dans la douleur"). La seconde phrase en latin, Virgo peperit filium est une citation d'Isaïe 7,14, mais elle correspond aussi à celle-ci :Virgo concepit, virgo peperit, virgo permansit, "Vierge elle a conçu, vierge elle a enfanté, vierge elle est demeurée." :  c'est la phrase que la Patrologie latine n'a cessé de reprendre pour affirmer la virginité ante partum, in partu et post partum, pour affirmer le dogme de l'uterus clos (clausus uterus) et appliquer à Marie le verset d'Ezechiel 44,2 "Il est une porte close dans la maison du Seigneur, qui ne s'ouvrira jamais". (voir Jacques Dalarun link ) Face à l'importance d'un tel dogme, et à la présentation de Marie comme une Nouvelle Éve, on voit que le rôle des deux sages-femmes n'est pas accessoire.

1. Protévangile de Jacques, (Nativité de Marie) texte grec du IIème siècle.

CHAPITRE XVIII.

Et trouvant en cet endroit une caverne, il y fit entrer Marie, et il laissa son fils pour la garder, et il s'en alla à Bethléem chercher une sage-femme.[...]

CHAPITRE XIX.

   "Et voici qu'une femme descendant des montagnes, lui dit : « Je te demande où tu vas? » Et Joseph répondit : « Je cherche une sage-femme de la race des Hébreux. » Et elle lui dit : « Es-tu de la race d'Israël?» Et il répliqua que oui. Elle dit alors : « Et quelle est cette femme qui enfante dans cette caverne? » Et il répondit : « C'est celle qui m'est fiancée. » Et elle dit : « Elle n'est pas ton épouse?» Et Joseph dit : « Ce n'est pas mon épouse, mais c'est Marie qui a été élevée dans le temple du Seigneur, et qui a conçu du Saint-Esprit » Et la sage-femme lui dit : « Est-ce que c'est véritable? » Et il dit : « Viens-le voir. » Et la sage-femme alla avec lui. Et elle s'arrêta quand elle fut devant la caverne. Et voici qu'une nuée lumineuse couvrait cette caverne. Et la sage-femme dit: « Mon âme a été glorifiée aujourd'hui, car mes yeux ont vu des merveilles. » Et tout d'un coup la caverne fut remplie d'une clarté si vive que l'œil ne pouvait la contempler, et quand cette lumière se fut peu à peu dissipée, l'on vit l'enfant Sa mère Marie loi donnait le sein. Et la sage-femme s'écria : « Ce jour est grand pour moi, car j'ai vu un grand spectacle. » Et elle sortit de la caverne, et Salomé fut au devant d'elle. Et la sage-femme dit à Salomé : « J'ai de grandes merveilles à te raconter ; une vierge a engendré, et elle reste vierge. » Et Salomé dit : « Vive le Seigneur mon Dieu ; si je ne m'en assure pas moi-même, je ne croirai pas. »

CHAPITRE XX.

Et la sage-femme, rentrant dans la caverne, dit à Marie : « Couche-toi, car un grand combat t'est réservé. » Salomé l'ayant touchée, sortit en disant : « Malheur à moi, perfide et impie, car j'ai tenté le Dieu vivant. Et ma main brûlée d'un feu dévorant tombe et se sépare de mon bras. » Et elle fléchit les genoux devant Dieu, et elle dit : « Dieu de nos pères, souviens-toi de moi, car je suis de la race d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Et ne me confonds pas devant les enfants d'Israël, mais rends-moi à mes parents. Tu sais, Seigneur, qu'en ton nom j'accomplissais toutes mes cures et guérisons, et c'est de toi que je recevais une récompense. » Et l'ange du Seigneur lui apparut et lui dit : « Salomé, Salomé, le Seigneur t'a entendue; tends la main à l'enfant, et porte-le; il sera pour toi le salut et la joie. » Et Salomé s'approcha de l’enfant et elle le porta dans ses bras, en disant : « Je t'adorerai, car un grand roi est né en Israël. » Et elle fut aussitôt guérie, et elle sortit de la caverne justifiée. Et une voix se fit entendre près d'elle, et lui dit: « N'annonce pas les merveilles que tu as vues, jusqu'à ce que l'enfant soit entré à Jérusalem."

  C'est ce que décrit Robert Campin dans sa Nativité  : Salomé se tient debout, désignant sa main droite desséchée (ou plutôt ici pendante, paralysée comme dans l'évangile arabe de l'enfance) et portant sur un phylactère Cream quum probarim "Je croirais ce que je peux vérifier" alors que l'ange sur la gauche lui dit  Tange puerum et sanaberis, "touche l'enfant et tu seras guérie". Zélomi, de dos, porte le phylactère où ses paroles sont inscrites :Virgo peperit filium, "La Vierge a enfanté d'un fils".


  Évangile du pseudo-Matthieu (Le Livre de la Naissance de la Bienheureuse Vierge Marie et de l'enfance du Sauveur), vers 550-570.  

 

Texte sur le thème de l'enfance de Jésus en Égypte et à Nazareth, et présenté dans les manuscrits comme une traduction latine faite par Jérôme d'un ouvrage grec. 

 Version médiévale  : BnF, Paris (Lat. 11867, fin XIIIe ou début XIVe s.) provenant de l'abbaye de Marmoutier.

 

      Chap. XIII, 2 -5

  "Et, après avoir dit cela, il fit arrêter la monture et invita Marie à descendre de la bête et à entrer dans une grotte où régnait une obscurité complète, car elle était totalement privée de la lumière du jour. Mais, à l'entrée de Marie, toute la grotte se mit à briller d'une grande clarté, et, comme si le soleil y eût été, ainsi elle commença tout entière à produire une lumière éclatante, et, comme s'il eût été midi, ainsi une lumière divine éclairait cette grotte. Et cette lumière ne s'éteignit ni le jour ni la nuit, aussi longtemps que Marie y accoucha d'un fils, que des anges entourèrent pendant sa naissance, et qu'aussitôt né et debout sur ses pieds ils adorèrent en disant: "Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté."

3 Et Joseph, trouvant Marie avec l'enfant qu'elle avait mis au monde, lui dit: "Je t'ai amené la sage-femme Zahel, qui se tient à l'extérieur de la grotte, car elle ne peut pas y entrer à cause de la trop grande clarté." À ces mots, Marie sourit. Mais Joseph lui dit: "Ne souris pas, mais prends soin qu'elle puisse t'examiner, pour voir si tu n'as pas besoin du secours de sa médecine." Et Marie l'invita à entrer. Et, quand Marie lui eut permis l'examen, la sage-femme s'écria a haute voix et dit: "Seigneur grand, pitié! Jamais on n'a entendu ni même soupçonné que des seins soient remplis de lait alors que le fils qui vient de naître manifeste la virginité de sa mère. Ce nouveau-né n'a connu nulle souillure de sang, l'accouchée n'a éprouvé nulle douleur. La vierge a enfanté et après l'enfantement continue d'être vierge."

4 Entendant ces paroles, une autre sage-femme nommée Salomé dit: "Certes, moi je n'y croirai pas, à moins que je ne l'aie constaté moi-même." Et, s'étant approchée de Marie, elle lui dit: "Permets que je t'examine, afin que je sache si les paroles que Zahel m'a adressées sont vraies." Après que Marie l'eut autorisée à l'examiner, dès qu'elle eut retiré sa main droite, celle-ci se dessécha, et Salomé fut oppressée de douleur, et elle s'écria en pleurant: "Seigneur, tu sais que je t'ai toujours craint et que j'ai soigné tous les pauvres sans me soucier de la rétribution. De la veuve et de l'orphelin je n'ai rien accepté, et jamais je n'ai laissé partir l'indigent les mains vides. Et voilà que je suis devenue  malheureuse à cause de mon incrédulité, parce que j'ai osé mettre à l'épreuve ta vierge, qui a enfanté la lumière et est restée vierge après cet enfantement."

5 Et, pendant qu'elle parlait ainsi, un jeune homme resplendissant de lumière apparut auprès d'elle et dit : "Approche-toi de l'enfant et adore-le, touche-le de ta main et il te guérira, car il est le Sauveur de tous ceux qui espèrent en lui." Et aussitôt Salomé s'approcha en adorant l'enfant et elle toucha le bord des langes dans lesquels il était enveloppé. Et du coup sa main fut guérie. Et, sortant au-dehors, elle se mit à crier et à raconter les miracles qu'elle avait vus, ce qu'elle avait souffert et comment elle avait été guérie, en sorte que beaucoup reçurent la foi par sa prédication."

  Autre variante :  "Et lorsque l'Ange eut dit cela, il ordonna à Joseph d'arrêter la bête de somme sur laquelle était montée Marie, car le temps de l'enfantement était venu. Et il dit à Marie de descendre de sa monture et d'entrer dans une caverne souterraine où la lumière n'avait jamais pénétré et où il n'y avait jamais eu de jour, car les ténèbres y avaient constamment demeuré. A l'entrée de Marie, toute la caverne resplendit d'une splendeur aussi brillante que si le soleil y était, et c'était la sixième heure du jour, et tant que Marie resta dans cette caverne, elle fut, la nuit comme le jour et sans interruption, éclairée de cette lumière divine. Et Marie mit au monde un fils que les Anges entourèrent dès sa naissance et qu'ils adorèrent, disant : « Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté! » Joseph était allé pour chercher une sage-femme et lorsqu'il revint à la caverne, Marie avait déjà été délivrée de son enfant. Et Joseph dit à Marie ; « Je t'ai amené deux sages-femmes, Zélémi et Salomé, qui attendent à l'entrée de la caverne et qui ne peuvent entrer à cause de cette lumière trop vive. » Marie, entendant cela, sourit Et Joseph lui dit : « Ne souris pas, mais sois sur tes gardes, de crainte que tu n'aies besoin de quelques remèdes. » Et il donna l'ordre à l'une des sages-femmes d'entrer. Et lorsque Zélémi se fut approchée de Marie, elle lui dit : « Souffre que je touche. » Et lorsque Marie le lui eut permis, la sage-femme s'écria à voix haute : « Seigneur, Seigneur, aie pitié de moi, je n'avais jamais soupçonné ni entendu chose semblable; ses mamelles sont pleines de lait et elle a un enfant mâle, quoiqu'elle soit vierge. Nulle souillure n'a existé à la naissance et nulle douleur lors de l'enfantement. Vierge elle a conçu, vierge elle a enfanté, et vierge elle demeure. » L'autre sage-femme nommée Salomé, entendant les paroles de Zélémi, dit : « Ce que j'entends, je ne le croirai point, si je ne m'en assure. » Et Salomé, s'approchait de Marie, lui dit : « Permets-moi de te toucher et d'éprouver si Zélémi a dit vrai. » Et Marie lui ayant permis, Salomé la toucha, et aussitôt sa main se dessécha. Et, ressentant une grande douleur, elle se mit à pleurer très amèrement et à crier, et à dire : « Seigneur, tu sais que je t'ai toujours craint, et que j'ai toujours soigné les pauvres, sans acception de rétribution ; je n'ai rien reçu de la veuve et de l'orphelin, et je n'ai jamais renvoyé loin de moi l'indigent sans le secourir. Et voici que je suis devenue misérable à cause de mon incrédulité, parce que j'ai osé douter de ta vierge. » Lorsqu'elle parlait ainsi, un jeune homme d'une grande beauté apparut près d'elle et lui dit : « Approche de l'enfant, et adore-le, et touche-le de ta main, et il te guérira, car il est le Sauveur du monde et de tous ceux qui espèrent en lui. » Et aussitôt Salomé s'approcha de l'enfant, et l'adorant, elle toucha le bord des langes dans lesquels il était enveloppé, et aussitôt sa main fut guérie. Et, sortant dehors, elle se mit à crier et à raconter les merveilles qu'elle avait vues et ce qu'elle avait souffert, et comment elle avait été guérie."

 

L'évangile arabe de l'enfance, Ve siècle.

Le livre des miracles de notre Seigneur, Maître et Sauveur Jésus-Christ.

"Chapitre 2..... Lorsqu'ils atteignirent la grotte, Marie dit à Joseph : "Voici que le temps de mes couches est venu; il m'est impossible d'aller jusqu'au village. Entrons plutôt dans cette grotte." A ce moment le soleil se couchait. Joseph, de son côté partit en hâte pour amener à Marie une femme qui l'assisterait. Sur ces entrefaites, il aperçut une vieille femme (de race) hébraïque, originaire de Jérusalem. Il lui dit : "Venez ici, benoîte femme. Entrez dans cette grotte : il y a là une femme qui est sur le point d'enfanter." .Chapitre 3.1. La vieille femme accompagnée de Joseph, arriva à la caverne quand le soleil était déjà couché. Ils y pénétrèrent : elle était remplie de lumières plus belles que les lampes et les flambeaux, plus intenses que la clarté du soleil. L'enfant enveloppé de langes, suçait, posé sur la crèche, le lait de sainte Marie sa mère. 2. Tandis que les deux (survenants) s'étonnaient de cette lumière, la vieille femme dit à sainte Marie : "Etes-vous la mère de  c e nouveau-né?" Sainte Marie dit : "Oui." La vieille femme (lui) dit : "Vous ne ressemblez pas aux filles d'Éve. Sainte Marie dit : "comme mon fils est incomparable parmi les enfants, ainsi sa mère est incomparable parmi les femmes."  La vieille femme répondit en ces termes : "O ma Dame, je suis venue sans arrière-pensée, pour obtenir une récompense". Notre Dame sainte Marie lui dit : "Posez vos deux mains sur l'enfant." Elle les posa et aussitôt, elle fut guérie. Et elle sortit, en disant : "Dorénavant, je serai la servante et  l'esclave de cet enfant tous les jours de ma vie."

 Chapitre 4.[...]. Quant à la vieille femme israélite, lorsqu'elle eut vu ces miracles éclatants, elle rendit grâces à Dieu et dit : "Je vous remercie, ô Dieu, Dieu d'Israël, de ce que mes yeux ont vu la naissance du Sauveur du monde." Chapitre 5.1. Quand furent (accomplis) les jours de la circoncision, c'est-à-dire (quand vint) le huitième jour, la loi obligeait de circoncire l'enfant. On le circoncit dans la caverne. La vieille femme israélite prit le morceau de peau - d'autres disent qu'elle prit le cordon ombilical - et le mit dans une fiole d'huile de nard ancien. Elle avait un fils, parfumeur (de son état); elle lui en fit don, lui disant : "Gardez-vous de vendre cette fiole de nard parfumé, quand bien même on vous en offrirait trois cents deniers." C'est celle fiole que Marie la pécheresse acheta et répandit sur la tête de Notre Seigneur Jésus-Christ et sur ses pieds, qu'elle essuya ensuite avec les cheveux de sa (propre) tête. "

 


      2. hagiographie.

a) La Légende Dorée de Jacques de Voragine. 

  La Legenda Aurea en latin date de 1261-1266 mais elle n'a été traduite en français par Jean de Vignay qu'en 1333-1348 bien qu'il existe une première traduction en français à la fin du XIIIe pour Béatrice de Bourgogne BnF français 23114, ou par le pseudo-Jean Belet BnF fr.20330.

  Dans son chapitre consacré à la Nativité de Notre-Seigneur, l'auteur présente les preuves du caractère miraculeux de la naissance du Christ, et surtout de son caractère virginal : à cette occasion, il cite le Pseudo-Matthieu et la légende des deux sages-femmes. 

   "La naissance de J.-C. fut donc miraculeuse, quant à la génératrice, quant à celui qui fut engendré, quant au mode de génération. I. La génératrice fut vierge avant et après l’enfantement ; on prouve de cinq manières qu'elle resta vierge tout en étant mère : 1° par la prophétie d'Isaïe (VII) : « Voici qu'une vierge concevra et enfantera un fils. » 2° Par les figures : la verge d' Aaron fleurit sans aucun soin humain et la porte d'Ezéchiel demeura toujours close. 3° Par celui qui la garda. Joseph en la soignant toujours, reste témoin de sa virginité. 4° Par l’épreuve. Dans la compilation de Barthélemi et dans le Livre de l’Enfance du Sauveur, on lit que, au moment de l’enfantement, Joseph, qui ne doutait pas au reste que Dieu dût naître d'une vierge, appela, selon la coutume de son pays, des sages-femmes qui s'appelaient l’une Zébel, et l’autre Salomé. Zébel en examinant avec soin et intention la trouva vierge : « Une vierge a enfanté! » s'écria-t-elle. Salomé, qui n'en croyait rien, voulut en avoir la preuve, comme Zébel, mais sa main se dessécha aussitôt. Cependant un ange, qui lui apparut, lui fit toucher l’enfant, et elle fut guérie tout de suite. 5° " etc...

 

      b) Mystères médievaux.

       L'existence des deux sages-femmes est retrouvée dans les mystères médiévaux, comme le Cinquième Miracle de Nostre-Dame par personnages du manuscrit Cangé (De la Nativité de Nostre-Seigneur). 

c) Sainte Brigitte. 

Il est dit de sainte Brigitte d'Irlande qu'elle assista comme sage-femme à la naissance du Christ, assimilée en cela à sainte Bride. La légende de sainte Anastaise lui est attribuée, et elle apparaît alors sans mains pour aider la Vierge à Béthléem. Cette fusion ou confusion se comprend d'autant mieux que Sainte Brigitte de Suède (1302-1373) a décrit dans ses Révélations célestes Livre 6, chapitre 22 comment elle assista, dans l'une de ses visions, à la naissance virginale du Christ, dans un embrasement de lumière : "et la manière de l'enfantement fut si subtile et si prompte que je ne peux connaître et discerner comment et en quelle partie elle se faisait."

Meiss, décrivant le Livre d'Heures du Maître de Spitz, reconnu dans le personnage de la sage femme sainte Brigitte : "The hands of saint Bridget, joigned in prayer, have become detached at the wrist and are held by an angel that has descended from heaven. This demonstration of divine approval of Bridget's prayer and of her acceptance in heaven was unprecedented. It remained unique"

 


3. Sainte Anastaise.

                                  "Elle n'avoit nulles mains, ce dist la gent letrée" Florence de Rome.

  (Ce chapitre suit de très prés la publication de Diane Booton cité en Source : n'ayant pas été traduite en français, j'en est copié de larges extraits.)

  Cette sainte reprend partiellement la figure de Salomé à la main desséchée puis miraculeusemnt guérie, ainsi que  celle de sainte Anastasie de Syrmium* , martyre fêtée le 25 décembre, brulée vive sous Dioclétien (mais dont on dit qu'elle eut les pieds et les mains coupées) , pour fonder une légende particulière : dans celle-ci, Anastaise, née infirme, privée de bras et de mains, rencontre Joseph et Marie à Bethléem, convainc son père de leur accorder l'hospitalité, et est récompensée en retrouvant miraculeusement l'usage de ses mains pour accueillir le corps du Nouveau-Né. Son nom varie entre sainte Anastaise (Le Couronnement de Saint-Louis, v.726 ; Le Roman de la Violette v.5230), ou Anastasie, ou Onestasse (Huon de Bordeaux v.1521), Honestaise (Aliscans, ligne 26), Anestase (Couronnement de saint Louis ; Chronique de Jean d'Outremeuse), Anastace (Florence de Rome, 5704), Anastase (Le Chevalier au Cygne, 778). Elle est mentionnée aussi dans des poèmes religieux comme Le Romanz de saint Fanuel, l'Esposalizi de nostra Dona, Histoire de Marie et de Jésus.

  Sainte Anastasie est mentionnée à la date du 25 novembre dans 54 calendriers liturgiques des missels et bréviaires médiévaux (Anastasie vid. m. Rome) parmi les 515 étudiés par D. Muzerelle dans son site Calendoscope.

  

  Face à la place qu'elle occupe dans la littérature médiévale, je m'étonne (m'étonnais) de son absence dans l'iconographie, du moins sous la forme d'une image explicite d'une femme privée de bras, présente à Béthléem près de Marie, et retrouvant ses mains. Mais je propose de voir dans les images que j'ai regroupé, parmi les femmes qui portent le nimbe, une allusion directe à sainte Anastaise et à sa légende, puisque c'est la seule sainte présente à Bethléem.

 * Il y a plusieurs sainte Anastasie et une certaine confusion entre elles: Anastasie de Syrmium en Pannonie, brulée vive en 304 ; Anastasie de Rome, fêtée le 29 octobre, martyrisée sous Valérien en 253, et que mentionne la Légende Dorée , Anastasie et Basilisse (15 avril), deux matrones romaines décapitées en 68 sous Néron, souvent représentée avec ses mains tranchées autour du cou...

 

 Les textes médiévaux sur Anastaise.

1. Le Couronnement de Louis.

LI CORONEMENZ LOOÏS 

En Bethleem, la mirable cité,

La vos plot il, vrais Deus, a estre nez,

Tot veirement, a la nuit de Noel ;

Sainte Anestase vos feïstes lever :

N’ot nules mains por vo cors onorer 

Vos li rendistes tot a sa volenté.

2. Huon de Bordeaux

Hé! Dix, dist Hues, qui onques ne mentis,

Si vraiement, Sire, com te nasquis,

En Belléem,si com dist li écris,

De le pucelle roïne, Jhesu-Crist

Il n'i ot feme por vostre cors tenir,

fors une dame qui ot moult cler le vis;

Sainte Onnestase ot à non, ce m'est vis.

N'ot éu mains depuis qu'ele nasquis;

A ses moignons, Dix, fust recoillis;

Il n'i ot autre, ce set on tout de fi.

Lues que vous tint, miracles i fesis ;

tantot ot mains lons et drois et traitis,

Si biaus qu'on pot ne penser ne véir.


3. Roman de la  Violette ou de Gérart de Nevers (1227-1229) par le picard Gerbert de Montreuil

A vo naistre vint une dame,

Qui molt par estoit bonne fame ;

Onnestasse, c'estoit ses nons ;

Mais n'ot nulles mains fors moignons;

Dous dex, quant vous dit rechevoir

Lues li fesistes mains avoir

Bieles et blanches comme toile.

4. Romanz de saint Fanuel.

 Sainte Anestese ou Agnetese est dépourvue de mains et de doigts , mais aussi de pieds:

Anestese fu debonere

Moult s'entremist de lor affere

Et mex lor fust s'ele poist

de lor liz fere s'entremist

De la blanche paille et d'estrain

Mes el n'avoit ne pie ne main.

 

Elle déclare à Joseph qui lui demande d'aider Marie :

Sire, dist ele, n'est pas droiz;

Diex ! Ja n'ai je ne mains ne doiz;

Mais toutes voies ge irai,

A tout mon povair aiderai.

  Elle intercède auprès de son père pour que le couple s'abrita dans l'étable. Se présentant pour aider la Vierge, elle reçoit miraculeusement des mains "belles et blanches comme des fleurs". Son père, un grand prètre juif, apprenant cela, décide de couper les nouvelles mains de sa fille, mais il devient aussitôt aveugle, et ne recouvre la vue qu'après avoir déclaré sa foi dans le Nouveau-né. Le poëme conclue :

Seignors, bien avez oï dire

Com Jhesus nasqui de Marie

Et comme il fist miracle bele

Qu'Anaiteise qui tant fu bele

Donna tantost et mains et dois,

Jamés plus beles ne verrois.


 


5. Florence de Rome (1228-1231) Ed. Axel Wallensköld, 1907 Wikisource.

 Extrait de la Prière de Florence.

5700; Elle iert Virge devant et Virge est apellée;

Oncor est elle virge et Virge reclamée ;

La ou vous fustes nez ot grant joie menée ;

Une pucelle i vint, que mout iert esgarée ;

Sainte Anastace ot non, si fu de Romme née ;

Elle n'avoit nulles mains, ce dist la gent letrée,

Aus moignons vos vot prendre, ce fu verté provée

Vos li donastes mains, a la beneürée.

Deus ! que de cuer vos sert nel fet pas en corvée !


6. Die Erlösung.

  Ce poème anonyme haut-allemand écrit en Hesse vers 1300 a été nommé Die Erlösung (la Rédemption) par Karl Bartsch (Leipzig,1858). Il raconte l'histoire de l'homme depuis la Création jusqu'au Jugement Dernier. Anastaise se joint aux deux sages-femmes Zélomi et Salomé autour de la Vierge à Bethléem et donne à l'Enfant son premier bain. Le motif iconographique du Bain de l'Enfant-Jésus est plus rare que celui du bain de Jean-Baptiste ou de Marie dans les Nativités de la Vierge, mais méritera d'être exploré à la recherche d'indices concernant sainte Anastaise. Nous verrons qu'il a été illustré par Lorenzo Lotto.

2945 dâ bî doch ein teil frouwen stûnt nâch des kindelbettes ê, Zebel unde Salomê : die schouweten der mêre, wer dâ geborn wêre dô sie die mûter sahen, glich alle sie dô jâhen.'wâ wart diz wunder ie gesaget ? des kindes mûter ist ein maget, diz hân wir alle wol gesehen.

2956 Ein arme maget was aldâ,

geheisen Anastâsiâ,

die gerte, daz sie sulde sîn,

des jungen kindes dienerîn.

Sie was deboren sunder arm,

gemachet het sie gerne warm

deme kinde ein wazzerbat.

Nû schouwet schiere aldâ zustat

hende und arme sie gewan.

Zuhant sie sich der dinge entsan

iz wêre rehte godes sunt,

der diz wunder kunde dûn. Google books : link

"Il y avait une pauvre fille nommée Anastasia qui voulait être la servante du jeune enfant. Elle était née sans bras, elle aurait bien voulu donner un bain chaud à l'enfant. Or voici que, ici et maintenant, elle recevait des bras et des mains. Elle comprit immédiatement ce qui arrivait, c'était le fils du vrai Dieu qui lui avait accordé ce miracle."

7. Vita Christi, .

Ouvrage écrit en 1374 par Ludolphe de Saxe ou Ludolphe le Chartreux. Une édition est parue à   Paris en 1597. On cite de cet ouvrage que je n'ai pas consulté cet extrait : Joseph va frapper à la porte d'Anastasie pour demander de l'aide, mais la jeune femme lui répond "Comment l'aiderais-je, je n'ai point de mains !"

"Et adonc respond la glorieuse Vierge Marie Ne vous chaille, Anastasie ; approchez-vous tant seulement de moy et recevez l'enfant qui vient".

8. Les Mystères médiévaux.

  Les premières mentions d'une représentation thêatrale faisant intervenir Zélomi, Salomé et Anastaise date de 1333 à Toulon et Bayeux en 1351.

a Esposalizi de nostra dona Maria verges e de Jozep

drame occitan du XIIIe siècle

b. Passion Nostre Seigneur (XVe siècle)

Certes, amis se g'y aloie

Aide ne ly pourroie faire

Dont ce me vient a grant contraire.

Nulles mains n'ay que .ii. moignons

Qui sont enclos en ces manchons

Que véoir povez sy en droit.

 

8. Un cantique provençal.

Il est rapporté par Damase Arbaud, Chants populaires de Provence, Aix 1862 link sous le titre de 

Lou premier miracle :

... De long soun camin rescontro

Une filho senso bras

La Viergi eila te prego

Que la vengues assistar

Coumo vouretz que l'assiste

Siou 'no filho senso bras

Ant pas marchat un quart d'houro

Que la filh' aguet ses bras

A quo's lou premier miracle

Que Jesus-Christ ague fach

Viergi Mario.

 

Sources : Nadine Henrard, Le Théâtre Religieux Médiéval en Langue D'oc link

Diane E. Booton, Variation on a Limbourg Theme : Saint Anastasia at the Nativity in a Getty Book of Hours and in french Medieval Literature, 15Th Centuries studys vol.29, 2004, link

 

 

 

Un détail... à la manière de Daniel Arasse : la Nativité de 1527 de Lorenzo Lotto (Pinacothèque de Sienne, huile sur toile 45x26 cm).

 Cliché de Paul Combusken, détail, link

                754px-Lorenzo_lotto-_nativita_di_gesu-_dett.jpg

 

 

  Daniel Arasse avait fait remarqué, avec sa perspicacité habituelle, la présence dans ce tableau du cordon ombilical noué sur l'abdomen de l'Enfant-Jésus. Mais les mains de la sage-femme, que chacun nomme "Salomé" sont également singulières : elles sont réduites (surtout celle de gauche) à des moignons, des "mains botes", et on ne peut penser qu'il s'agit d'un effet de perspective, car le geste nécessaire pour tendre les mains vers l'enfant exigerait que les doigts soient tendus, en extension, les pouces légèrement écartès, et que le regard se porte vers lui. Ce serait d'ailleurs, en toute logique, la sage-femme (ou matrone) expérimentée qui devrait  donner les soins, et non la jeune mère. Nous sommes devant toute autre chose : Marie, confiante, tend son divin Fils vers Anastaise. On croit l'entendre dire :Ne vous chaille, Anastasie ; approchez-vous tant seulement de moy et recevez l'enfant qui vient. Celle-ci, qui connaît mieux la réalité de son infirmité que d'éventuelles prodiges, regarde, hésitante, se sentant indigne et incapable, la jeune mère pour puiser un peu d'assurance dans ses yeux. "Vraiment, je peux ? Je n'ai que deux moignons." Mais déjà, irradiées par la puissance rédemptrice et thaumaturge de l'Enfant dont la tête émet une croix de rayons de lumière, ses mains s'entrouvent, et des doigts émergent, comme attirés par cet enfant si peu ordinaire. C'est, sous nos yeux, une "conversion" digitale et manuelle à la confiance.

Par jean-yves cordier
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Lundi 3 décembre 2012 1 03 /12 /Déc /2012 19:45

 

 

Les phyllades de l'Anse de Dinan : harmonies en gris.

 

 

 

 

   De curieuses roches devant Kersiguenou.

 


 


 

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Les phyllades de Douarnenez.

    Ces roches qui me charment en laissant mon imagination divaguer sur les arborescences de leurs pétrographies secrètes sont des "phyllades". Du grec phullas, phullados,  φ υ λ λ α ́ ς,  φ υ λ λ α ́ δ ο ς "feuillage, lit de feuilles", le mot apparaît pour la première fois selon le CNRTL dans le dictionnaire de Pierre Claude Victor Boiste en 1823 avec la définition "roche primitive", quoique je le trouve auparavant en 1819 dans le Nouveau Dictionnaire d'Histoire Naturelle de Jacques Eustache de Sève link et dans le Traité de géognosie de J.F d'Aubuisson de Voisin. En fait, c'est à ce dernier auteur qu'il convient d'attribuer la paternité du mot, pour l'avoir proposé à la place du terme assez impropre de "schiste argileux" par lequel les minéralogistes français avaient traduit celui de thonschiefer allemand.

  On notera d'emblée que le mot est masculin : le phyllade.

   Plus précisément, on pourra lire qu'il s'agit de schistes durs et luisants d'aspect soyeux, des sortes d'ardoises (d'ailleurs exploitées comme telle dans les Montagnes Noires) caractérisées par leur structure feuilletée débitable en feuillet. Dans la Presqu'Île, on les désigneraient sous le nom de "tufau".

  En 1828, G. Delafosse (in Bory de Saint-Vincent) précisait que les géologues n'étaient pas d'accord entre eux sur l'application qu'ils font de ce nom de roche, mais il cite comme auteur de référence l'innoublié Louis CORDIER (1777-1861) , père de la cordiérite, mais dont les distingo subtils mais désormais caduques m'échappent. Ce qui m'intéresse, c'est de découvrir que le phyllade arénifère de Cordier (Grauwackenschiefer) est utilisée comme pierre à eau, qui sert à travailler certains outils, et que nombres d'autres phyllades procurent d'excellentes pierres à faux (ovales), pierres à rasoir et pierres à aiguiser (rectangulaires), à condition de ne pas contenir de quartz. 

 

Nos géologues actuels sont plus précis : ce môle rocheux qui apparaît au milieu de l'Anse de Dinan et qui sert d'appui aux dunes de Kersiguenou appartient aux Phyllades de Douarnenez, qui sont des schistes briovériens. Sur cette carte géologique, ils figurent en vert pomme, et le lieu de mes images, c'est le trait minuscule à droite du N de "Anse de Dinan" :

 

  Le Briovérien tire son nom de la ville de Saint-Lô, Briovera, les phyllades de Saint-Lô faisant référence. Datant de -670 à- 540 Millions d'années, ce sont les plus anciennes formations de la presqu'île de Crozon. Je vais mettre un certain temps avant de repérer ce Briovérien, une époque spécifique au massif armoricain, dans l'échelle géologique, et de comprendre qu'elle survient à la toute fin du Précambrien, la période qui débute avec la formation de la terre, avant même ce que je nommais (c'est démodé) l'ére Primaire ou Paléozoïque. A cette époque, il n'y a n'y poissons, ni animaux pluricellulaires, c'est juste avant l'explosion cambrienne, et il n'y avait que des organismes simples ou regroupés en colonies. Inutile d'y chercher des trilobites ! Tout juste des colonies d'algues unicellulaires, et la seule trace de quelque-chose de vivant sera, à la base des bancs, l'empreinte pétrifiée des courants érosifs , que l'on nomme des flute-cast. Ces figures d'affouillement, dont la pointe indique l'amont et la partie élargie l'aval, permet de connaître le sens, mais aussi la direction du courant.

  La carte montre bien que le Briovérien constitue une bonne partie de la Baie de Douarnenez, qu'on la trouve à Morgat à Porz Naye, mais que dans l'Anse de Dinan, la partie apparente est limitée au piton rocheux que j'ai explorée et à la partie sud de la plage de Goulien.

On le décrit en lithologie comme "une formation sédimentaire  schisto-gréseuse constituée d'alternances centimétriques à décimétriques de schistes gris-bleu, parfois noirs, et de termes gréseux (wackes) gris-vert, métamorphisés dans l'épizone (zone à séricite-chlorite)". (BRGM)

  Ces roches sont de nature sédimentaires liés à l'érosion des fragments rocheux arrachés par la mer aux montagnes , les courants très chargés en particule ayant donné naissance à des dépots turbidiques, ou flysch, à des profondeurs de 200 à 1000m.

 

 

Par jean-yves cordier
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Samedi 1 décembre 2012 6 01 /12 /Déc /2012 19:45

Laisses de mer de l'Anse de Dinan, l' Echinocardium cordatum (Pennant, 1777).

 

 

 

 

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        Cet objet translucide et fragile comme une coquille d'œuf est le test* d'un oursin asymétrique en forme de cœur que l'homme, peu soucieux des pléonasmes, à nommé Echinocardium cordatum (en effet cardium, comme cardiaque, signifie "cœur" tout autant que cordatum ). On n'aura guère de mal à lui trouver un nom plus commun, puisque l'animal, quoique sourd, répond aux noms de souris de mer (parce qu'il est, à l'état vivant, couvert d'épines aussi douces et soyeuses qu'un pelage, et aussi surtout parce qu'il vit, durant la journée, au fond d'un terrier creusé dans le sable à 20 cm de profondeur), de souris des sables, d'oursin cœur, d'oursin des sables, d'hérisson de mer ou bien, mais cela froisse ses goûts très simples), de spatangue cordiforme, parce qu'il appartient à l'ordre des spatangoidae. Mais elle se console, la spatangue cordiforme française, en pensant à ses consœurs d'Outre-Manche qui se font traitées de sea potatoes.

  * Je vois bien que mon public s'agite, que des fesses se trémoussent sur les strapontins, que des doigts font mine de se lever, que les visages inquiets cachent mal une impatience fébrile, mais que chacun se rassure : vous l'aurez, l'étymologie du mot test, vous connaitrez la raison de l'utilisation, pour désigner cet exosquelette calcaire, de ce mot qui semble venir du latin testis, "témoin", d' où  proviennent testicules (les deux témoins de la virilité), testament, témoignage, attester, et...test. (En ancien français, les tesmoings, c'étaient les testicules).

    Je pose donc la question qui nous taraude : ces objets s'appellent-ils tests en raison de leur forme de leur forme ovoïde évocatrice ?

 Non. Ayant interrogé le CNRTL, foin de querelles intestines, la réponse tombe, formelle : le mot test est... attesté dans cette acceptation depuis 1200 ou 1220 pour désigner une coquille (d'oeuf), une coque (d'amande), une crustace (je crée le mot) de crabe ou d' écrevisse. L'origine en vient du mot qui, au XIIe siècle, désignait les tessons, les débis de pot cassé, à partir du latin testum, "vase d'argile".

 

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 Puisque notre appétit de vocabulaire a été aiguisé, il est temps de lui offrir bonne chère, et de découvrir ce que sont les ambulacres (stricto sensu un lieu de promenade, de déambulation), les fascioles et les radioles, et, par défaut car la Souris de mer en est dépourvue, la Lanterne d'Aristote.

   Je l'ai dit, l'Oursin jaune s'enterre dans le sable, par petits fonds ; il se pose sur sa face plate, dite face inférieure, ventrale ou orale, alors que sa face convexe, ou aborale va communiquer avec la surface des fonds marins par un long conduit oblique s'évasant en son sommet, et donnant passage au pied ambulacraire. L'hérisson de mer est couvert de piquants qui ne piquent guère, qui sont gris beiges et soyeux et qui servent soit, sur la face supérieure, à soutenir les parois du terrier , soit à la face ventrale, grâce à leur forme spatulée en cuillère, à fouir le sable, creuser le terrier, ou guider la nourriture (du sable chargé d'élements organiques) vers la bouche.

 Durant la nuit, il sort pour se nourrir. Pour cela, il dispose d'une grande bouche, mais dépourvue de cet appareil manducateur dont son cousin Paracentrotus lividus (l'oursin commun, quoi) est pourvu et qui comporte cinq dents ; c'est cet organe qui est nommé lanterne d'Aristote.

Le test calcaire est formé de plaques de deux sortes : certaines sont perforées d'orifices qui donnent passage aux pédicellaires et aux pieds ambulacraires, pieds rétractiles munies de ventouses. Ces plaques ambulacraires s'organisent à la face dorsale pour rayonner en une fleur à quatre pétales. D'autres plaques, interambulacraires, sont dépourvues de pores.

 

La face supérieure dorsale :

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      La face inférieure ventrale :

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Source :

 http://mglebrusc.free.fr/textes/la%20mer/Faune/echinocardium.html

http://www.snv.jussieu.fr/bmedia/aimar2/PAGES/118.htm

 

II. Autres trouvailles.

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Par jean-yves cordier
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