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19 mai 2013 7 19 /05 /mai /2013 18:06

Église de Gouesnou : Inscriptions et armoiries.

 

  J'aime bien les inscriptions ; on l'aura noté. Et bien d'avantage si elle sont gravées dans la pierre d'un édifice sacré, lorsqu'elles créent cette fusion entre Verbe et Matière. Lorsqu'elle m'offrent par surcroît un bel N rétrograde propre à me mettre la cervelle à l'envers, j'adore.

  Aussi, lorsqu'en pénétrant dans le beau porche Renaissance de l'église de Gouesnou, je vis à droite  courir sur la frise la phrase : — DOMVM : DEI : DECET : SANCTITVDO : SPONSVS : EIVS : CHRISTVS : ADORETVR : IN : EA : — 1642 en belle capitale, je m'immobilisais comme un épagneul breton marquant l'arrêt sur un perdreau, et au lieu de rentrer dans la maison du Seigneur, je humais l'air, levais une patte, reculais de deux pas. Là, au pied de ce pilier, il y avait une date, 1640. La fin du règne de Louis XIII, période d'expansion démographique en Bretagne.

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 Mentalement, je me répétais la citation latine,  : Domum dei decet sanctitudo sponsus eius Christus adoretur in ea, qui m'évoquait un verset connu .

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 On y reconnaît en effet un fragment du Psaume 92/93 verset 5 domum tuam decet sanctitudo Domine in longitudine dierum (la sainteté convient à ta maison, ô Éternel, pour toute la durée des temps) mais il s'agit ici  d'une adaptation dès le XIe siècle  du psaume 92:5 sous forme d'un chant grégorien pour la fête de dédicace d'une église, En dedicatione Eccl.(officium dedicationis ecclesia) dans l'Antienne de l'Invitatoire à Matines.

  En d'autres termes, cette phrase est la formule invitatoire "Il convient que soit sanctifiée la maison de Dieu, adorons en elle le Christ son Époux" de la Fête de la Dédicace des Églises le dimanche après l'Octave de la Toussaint.

 

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  Le jeu ne s'arrêtait pas là, car à gauche, je pouvais lire :

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"0 : QVAM : METVENDVS : EST : LOCVS ISTE : VERE : NON : EST : HIC : ALIVD : NISI : DOMVS : DEI : & : PORTA : CELI "

 Cette phrase, O quam metuendus est locus iste! Vere non est hic aliud, nisi domus Dei, et porta caeli je l'avais déjà déchiffrée sur le mur de l'église du Faou : il s'agit, là encore, d'un chant issu d'un antiphoniaire pour le Magnificat ou l'Introït de la Fête de Dédicace des Églises : "Ô combien est redoutable ce lieu : C'est la Maison du Seigneur et la Porte du Ciel."

  Cette phrase est en réalité issue de la Genèse,28:17 dans un passage qui raconte comment Jacob , s'étant arrêté pour se reposer dans la ville de Beth-El (qui en hébreu signifie maison de Dieu ) a eu en rêve la vision d'une échelle allant de la terre au ciel. Au réveil, il a érigé une stèle dans ce lieu consacré par ces mots: "Terribilis est locus iste haec domus Dei est et porta coeli!". Dans notre citation, le mot metuendus est le participe passé avenir de metuo, "je crains", et il signifie "qui est à craindre", mais ici c'est une crainte inspirant le respect. 


  "Jacob partit de Beer-Schéba, et s'en alla à Charan. Il arriva dans un lieu où il passa la nuit; car le soleil était couché. Il y prit une pierre, dont il fit son chevet, et il se coucha dans ce lieu-là. Il eut un songe. Et voici, une échelle était appuyée sur la terre, et son sommet touchait au ciel. Et voici, les anges de Dieu montaient et descendaient par cette échelle.  Et voici, l'Éternel se tenait au-dessus d'elle; et il dit: Je suis l'Éternel, le Dieu d'Abraham, ton père, et le Dieu d'Isaac. La terre sur laquelle tu es couché, je la donnerai à toi et à ta postérité. Ta postérité sera comme la poussière de la terre; tu t'étendras à l'occident et à l'orient, au septentrion et au midi; et toutes les familles de la terre seront bénies en toi et en ta postérité. Voici, je suis avec toi, je te garderai partout où tu iras, et je te ramènerai dans ce pays; car je ne t'abandonnerai point, que je n'aie exécuté ce que je te dis. Jacob s'éveilla de son sommeil et il dit: Certainement, l'Éternel est en ce lieu, et moi, je ne le savais pas!   Il eut peur, et dit: Que ce lieu est redoutable! C'est ici la maison de Dieu, c'est ici la porte des cieux! [...]Jacob fit un voeu, en disant: Si Dieu est avec moi et me garde pendant ce voyage que je fais, s'il me donne du pain à manger et des habits pour me vêtir, et si je retourne en paix à la maison de mon père, alors l'Éternel sera mon Dieu; cette pierre, que j'ai dressée pour monument, sera la maison de Dieu; et je te donnerai la dîme de tout ce que tu me donnera.


  C'est ce MET/VENDVS qui m'offrit ce bel N rétrograde :

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 On note d'autres N qui sont orthogrades, ce qui tend à prouver que cette graphie n'est pas due à une dysgraphie du sculpteur, ou, comme on l'a prétendu, à des artisans quasi illettrés qui recopiaient un modèle, un "patron" qui se trouvait inversé, ou encore à un projet ésotérique, mais qu'elle témoigne seulement  du fait qu'au XVIIe siècle, le tracé de la lettre N n'était pas fixé. 

 

 Quoiqu'il en soit, la découverte du sens et de l'origine de ces deux inscriptions m'émeut beaucoup. D'une part, elle montre de la part du commanditaire  une pensée théologique et liturgique très élaborée ; certes, il n'en n'a pas seul le mérite car on retrouve ces citations à l'entrée d'autres sanctuaires, et il a du s'inspirer de quelque publication apte à conseiller les architectes.

   D'autre part, elle rappelle cette notion de "dédicace" d'une église, cette inauguration solennelle qui se rapproche d'un baptême et qui personnifie le bâtiment comme un être vivant mais saint, "l'épouse du Seigneur". Sur le plan théologique, c'est, comme le rappelle alors l'évêque le lieu de la Parole : " Que toujours résonne en cette demeure la Parole de Dieu ; qu’elle vous révèle le Mystère du Christ et opère votre salut dans l'Église".

  Et cette Parole est indissociable de l'Écriture. Si indissociable que lors de la cérémonie, l'alphabet est tracé sur le sol par l'évêque en deux diagonales...qui se croisent sur les lettres M et N. Ces lettres de l'alphabet sont ici des lettres sacrées, littéralement des hiéroglyphes. Toute inscription lapidaire est, par sa pérennité, proche de l'Éternel.

 Enfin, les citations bibliques (Psaume 92 et Genèse 28:17) confère à ces inscriptions du porche de Gouesnou quelque chose qui tient de la familiarité chaleureuse, à droite, et de l'effroi, à gauche. David et sa harpe accompagne nos pas sur le seuil Mais de l'autre coté  l'église est présentée comme une Échelle de Jacob nous menant (un peu par effraction, par irruption dramatique et terrifiante, dans cette sorte d'apothéose fracassante et aveuglante qui est celle de la Transfiguration) vers les Cieux. 




  AUTRES INSCRIPTIONS :


I. Fragments de linteau.

...le : Mr : guillome ...once recteur 1608

Guillome Quell et : Jan : mao :et

fabrique lors

  Un procès-verbal du 7 janvier 1607 conservé aux archives de l'évêché, contient effectivement la mention " Guillaume le Guell et Jean Mao fabrique de la dite église" parmi les paroissiens contributifs à fouage.

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II. Effigie et épitaphe du recteur Touronce (1587-1616).

"Cy gist noble et vénérable personne maistre Guilhome Touronce chanoine de Vannes et Recteur de Saint Gouesnou"

  Le recteur est représenté barbu, en bonnet carré, étole et chape, surplis, et soutane boutonnée. Il est entourée de deux blasons martelés. Jadis, des inscriptions sur les corniches du chœur rappelaient qu'il avait été, avec le conseil de fabrique, le fondateur de l'église : CET . EDIFICE . FVT . FAICT . AV . TEMPS . DE . Mr . G . TOVRONCE . RECT . 1615. et  F . PIELARS . FABRIQVES . E . GVEGVEN . LAN . 1615.

  Le nobiliaire de Pol de Coucy permet de deviner le contenu des blasons en donnant les armoiries de la famille Touronce : De Gueules au chef endanché d'or, qui est à Keraldanet, chargé de trois étoiles de sable , Devise : "A BIEN VIENDRA PAR LA GRÂCE DE DIEU" (source : http://sourdaine.org/03JT_ap.htm) , et de préciser les données :"TOURONCE du Lez, de Kergaznou, de la Haye. Ancienne extraction, Réformation de 1669, dix générations; Réformation et Montres de 1427 à 1534, paroisses de Plouzané, Plouarzel et Guipavas, Evéché de Léon."

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III. Date de 1607.

  Ce très beau décor porte la date la plus précoce de tout l'édifice, alors placée à la porte du transept sud.

 

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   Armoiries.

 

 Prenons un peu de recul pour détendre nos yeux fatigués par l'étude. Le chevet à cinq pans de l'église porte des armoiries ; avant de les examiner, amusons-nous à en regarder les gargouilles.

 

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Gâble du pignon du pan nord-est du chevet.

      Ces premières armoiries sont entourées du collier de l'ordre de Saint-Michel ; ce sont les armes  mi-partie de Goulaine  et de Ploeuc écartelées de Kergolay (vairé d'or et de gueules) : 

  Sébastien de Ploeuc (1585- 1644) et son épouse Marie de Rieux, qui vivaient au château du Breignou en Bourg-Blanc étaient prééminenciers en l'église de Gouesnou. Ils possédaient leur enfeu dans l'église.

  • Sébastien de Ploeuc, chevalier du roi, Marquis de Timeur, baron de Kergorlay était le fils de Vincent de Ploeuc (D'hermine à trois chevrons de gueules) et de Moricette de Goulaine (mi-parti d'Angleterre et de France). 
  • Marie de Rieux était la fille de René de Rieux (1558-1628), chevalier de l'ordre du Roi, marquis de Sourdéac, Gouverneur de Brest, et de Suzanne de Sainte-Mélaine.


 

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      Gâble du pan est.

 

 Armoiries écartelées au 1 et 4 d'azur à 10 besants d'or qui est Rieux, au 2 et 3 de Bretagne, sur le tout, de gueules à deux faces d'or qui est d'Harcourt de René de Rieux de Sourdéac (1588-8 mars 1651), fils de René de Rieux, frère de Marie de Rieux (cf supra), premier abbé commandataire de l'abbaye Notre-Dame de Daoulas de 1600 à 1651, et évêque de Léon.


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Pan sud-ouest.

Armoiries d'argent au chevron de gueules accompagné de trois roses de même de Jacques Rivoalen, seigneur de Mesléan en Gouesnou : il avait épousé en 1645 Louise-Gabrielle de Plœuc, fille de Sébastien de Plœuc et de Marie de Rieux.


 

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Porte monumentale.

Armoirie épiscopales d' Anselme Nouvel de la Flèche (1814-1887).

  moine bénédictin à La Pierre-qui-Vire, évêque de Quimper et de Léon 1887-1892. Charles Nouvel de la Flèche, avocat à Rennes où son père était conseiller à la Cour et Président de la Cour d'Appel, entre en 1838 au séminaire de Saint-Sulpice, devient vicaire général de l'archevêque de Rennes puis, craignant d'être nommé évêque après avoir été remarqué par Napoléon III pour ses compétences, il se retire en 1869 au monastère des bénédictins de la Pierre-qui-Vire sous le nom de dom Anselme. Il est néanmoins nommé par Thiers  évêque de Quimper dès 1872 , mais il vit dans la stricte observance des règles : ne quittant jamais son habit noir bénédictin, il est alors surnommé ar Eskop du, l'Evêque noir. Il fait reconnaître la relique du bras de saint Corentin, réunit les quatre catéchismes bretons et français de Léon, de Tréguier, de Cornouaille et de Vannes, et fonde un couvent de son ordre à Kerbénéat, qui sera à l'origine de l'abbaye de Landevennec.

Mi-parti au 1er les armes de saint Benoît, au 2ème d'argent au pin terrassé d'azur supporté par deux cerfs affrontés de gueules (qui sont Nouvel de la Flèche). Devise In visceribus Jesu Christi.

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Armoiries du calvaire.

 Ce calvaire est présenté par le site topic-topos comme  "provenant de Plougasnou et portant les armoiries des Déléan avec leurs alliances, des Quélen et des Kerret". 

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A droite, je reconnais les armes burelé de gueules sur argent de dix pièces qui est de Quelen, en parti avec, à gauche des armoiries à trois molettes et un chevron : Lorgeril, sr de Kergroaz en 1788 (de gueules au chevron d'hermines, à trois molettes d'or ?) mariage en 1901 Louise de Quelen/Simon de Lorgeril

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 Sainte Marguerite issant du dragon.

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   Armoiries de la fontaine de saint Gouesnou.

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La statue de saint Gouesnou le représente en costume d'évêque, avec mitre et crosse. On y trouve l'écusson de Roland de Neufville, évêque de Léon, de 1562 à 1613 (de gueules à un sautoir de vair). C'est donc le prédecesseur de René de Rieux, et c'est sous son épiscopat que débuta la construction de l'église en 1607.

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Published by jean-yves cordier

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  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" ( Guillevic, Théraqué).  "Les vraies richesses, plus elles sont  grandes, plus on a de joie à les donner." (Giono ) "Délaisse les grandes routes, prends les sentiers !" (Pythagore)
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