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24 juin 2014 2 24 /06 /juin /2014 11:36

Le vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale d'Amiens.

      Voir dans ce blog lavieb-aile des articles consacré aux Arbres de Jessé de Bretagne:  

Les sculptures :

Et les vitraux : 

Et en comparaison avec les œuvres bretonnes :

 

 

                                            "C'est avec l'Arbre de Jessé, ensemble d'une qualité exceptionnelle, que les verriers amiènois témoignent de l'avancée du dessin gothique dans le Nord de la France" (N. Frachon-Gielarek.)


Les chapelles rayonnantes d'Amiens et leurs vitraux.

Les sept chapelles absidiales de la cathédrale Notre-Dame d'Amiens forment un ensemble architectural ramarquable par leurs verrières de plus de 14 mètres de haut. Ces sept chapelles rayonnantes réparties autour du déambulatoire ont été conçues dans le plan d'origine de la cathédrale, à la différence des onze chapelles de la nef, non prévues dans le plan conçu par Robert de Luzarches peu avant 1220. Leurs vitraux étaient initialement consacrés à la Vierge et à l'Incarnation dans la baie axiale, et aux vies de saints tutélaires dans les chapelles latérales, honorant ceux dont la cathédrale détenait les reliques (Saint Léonard, Jacques, Jean-Baptiste et Georges) ou faisant référence à l'archidiocèes de Reims et aux diocèses voisins.

 

De gauche (côté nord) à droite, on trouve :

1) La chapelle Saint-Quentin (diocèse de Laon) : les noms anciens évoquent les liens de l'Église d'Amiens avec les diocèses voisins. Il s'agit de l'actuelle chapelle Sainte-Thérèse de l'Enfant-Jésusen fait été supprimée en 1853 pour permettre l'accès à la chapelle des catéchismes. 

   Baies 19 et 21. Le vitrail, du XIIIe siècle (1255-1260?), relate des épisodes de la vie de la Vierge (Dormition et Couronnement, ) et de celle de saint Léonard, dont la cathédrale détenait des reliques. La présence de léopards d'or dans la bordure conduit les érudits à penser qu'elle a peut-être été donnée par Éléonore de Castille, femme d'Édouard Ier d'Angleterre.

2) La chapelle de saint Jean-Baptiste, dont le nom souligne l'importance de la relique amiénoise (le chef de saint Jean), fut décorée de 1775 à 1779 par Jacques-Firmin Vimeux. Chapelle de la corporation des tanneurs.  Elle contient les reliques de saint Antoine Daveluy, martyr en Corée en 1866.

La baie 15 qui était consacrée à saint Georges et à saint Jean-Baptiste a été déplacée afin d'honorer le Sacré-Cœur dans une chapelle au sud, puis dans une baie du XIVe de la nef, en en mélangeant les panneaux .

Baies 13, 15 et 17.

3) La chapelle Saint-Augustin-de-Cantorbéry, actuellement chapelle de sainte Theudosie.  En 1853  l'évêque d'Amiens, monseigneur de Salinis, ramena de Rome les reliques provenant des catacombes, d'Aurelia Teudosia présumée Amiénoise.  

 — Baie de droite : Baie 7 :  les deux lancettes  de la vie des évêques d'Amiens saints Firmin et Honoré ou vitrail des tisserands de toile datent du XIIIe siècle (vers 1250) et ont été restaurées en 1853-1854 par Coffetier et Steinheil. Ce sont très vraisemblablement des éléments rescapés de l'importante verrière de la chapelle axiale Notre-Dame-Drapière (ou de la Vierge).  La chapelle axiale servait en quelque sorte de centre de prière pour les métiers du drap : drapiers et drapiers-chaussetiers d'Amiens. Ces corporations, qui avaient un rôle économique si important dans la ville, sont les donateurs de cette verrière aujourd'hui disparue.

 — Baie centrale : verre blanc et bordure d'encadrement.

— Baie 11 de gauche : Alfred Gérente créa un nouveau vitrail relatant la vie de sainte Theudosie, sa mort, la découverte de son corps, etc. "Le bas du vitrail représente les donateurs, l'empereur Napoléon III et l'impératrice, en prière dans une représentation de la cité d'Amiens. L'empereur s'était montré un donateur généreux : il avait sorti 30 000 francs de sa cassette personnelle pour la décoration de la chapelle Sainte-Theudosie que l'évêque, monseigneur de Salinis, s'était mis en tête de réaliser. Comme il était habituel à cette époque, Gérente a créé un pastiche des vitraux du XIIIe siècle : l'empereur et l'impératrice sont représentés agenouillés devant un autel, à la manière des donateurs médiévaux.

4) La chapelle axiale est appelée chapelle de la Vierge Drapière ou chapelle de la Petite paroisse. Comportant sept baies, c'est la plus grande et la plus longue des chapelles absidiales (15,25 mètres de profondeur). Elle ressemble par son architecture à la Sainte-Chapelle de Paris, dont elle put servir de modèle. Elle fut restaurée et entièrement redécorée entre 1859 et 1862 par Eugène Viollet-le-Duc et son équipe.

Les vitraux installés lors de cette restauration avaient été faits en grisaille par Achille Touzet. En 1933, on les remplaça par des créations de Pierre Gaudin, illustrant la vie de la Vierge. Baies 0, 2, 4, 6 et 1, 3, 5.

C'est dans cette chapelle que se trouvait à l'origine le vitrail de l'Arbre de Jessé, entouré sans-doute "des scènes de la Vie de la Vierge, de l'Enfance du Christ, de sa Vie publique et de sa Passion." (Grodecki et Brisac 1984). La baie 1 (la première à gauche de la baie centrale) était dédiée à la Vie du Christ et aux Actes des apôtres ; elle comprtait une bordure ornés d'oiseaux fantastiques affrontés et de filets de pirouettes (disques convexes) à l'antique (actuellement au Musée de Picardie).

5) La chapelle Saint-Jacques (actuelle chapelle du Sacré-Cœur) élevée dans les années 1240, et dont le vocable rappelle l'importance de l'étape amiénoise sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle. Cette chapelle était le siège de l'importante confrérie des merciers amiénois. La cathédrale détenait au XVIe siècle dans un reliquaire  le menton de saint Jacques, offert par le chanoine Guillaume aux Cousteaux († 1511) et qui se trouve actuellement en l'église Saint-Jacques d'Amiens.

 En 1866, une épidémie de choléra décimait la ville. L'évêque d'Amiens décida de consacrer la ville et son diocèse au Sacré-Cœur de Jésus. La chapelle Saint-Jacques-le-Majeur fut dédicacée au Sacré-Cœur.

 Baies 8, 10, 12. Les anciennes verrières du XIIIe siècle relatant les vies de saint Jacques le Majeur et de saint Gilles furent complétées au XIXe siècle par un vitrail neuf se rapportant à la dévotion au Sacré-Cœur (baie 10).  Ces panneaux ont été presque intégralement détruits dans l'incendie de l'atelier où ils étaient entreposés en 1920. Les verrières que l'on voit aujourd'hui ont été réalisées en 1932-1933 par Jean Gaudin assisté du cartonnier Jacques Le Breton. 

6) La chapelle saint Nicaise (Saint Nicaise était évêque de Reims, qui est la métropole ecclésiastique du diocèse d'Amiens), actuelle chapelle de saint François d'Assise, fut décorée de 1775 à 1779 pour un chanoine par Jacques-Firmin Vimeux.

Baies 14, 16 et 18.

7)  La chapelle de saint Éloi (en lien avec le diocèse de Noyon), antichambre menant à la chapelle des Macchabées et au trésor de la cathédrale. Baies 20, 22.

Source : http://www.patrimoine-histoire.fr/Patrimoine/Amiens/Amiens-Notre-Dame2.htm

 

 


La Baie 14, l'Arbre de Jessé de la chapelle Saint-Nicaise.

    Chacune de ces chapelles absidiales de près de 20 mètres d'élévation sont dotées de baies très allongées, à deux lancettes surmontées de trois trilobes : les deux chapelles les plus proches de la partie rectangulaire du chœur possèdent deux baies, la chapelle axiale, de loin la plus vaste, en a sept. Les quatre restantes, dont la chapelle Saint-Nicaise, ont trois baies.

La lancette droite de la baie latérale gauche de la chapelle Saint-Nicaise est consacrée à un Arbre de Jessé, et réalise, avec ses dix-sept registres et ses cinquante-quatre panneaux, la plus grand verrière dédiée à ce thème à ma connaissance. On y trouvait jadis 14 rois* mais il n'en reste que huit, auxquels succèdent cinq panneaux  de restauration précédant la Vierge du sommet et le Christ, manquant.

* on ne compte pourtant que 13 emplacements disponibles.

Datation : 1242 ? (Grodecki et Brisac), la construction de la cathédrale ayant débuté en 1220 (Geoffroy d'Eu 1222-1236), la première campagne de vitraux pour les baies basses de la nef datant de 1236 environ, la campagne suivante qui nous interessse ayant porté sur les chapelles du déambulatoire.

Je présume que le schéma de ces arbres de Jessé est connu : du patriarche Jessé endormi s'élèvent les tiges d'un arbre dont les rameaux forment un appui (ici, ils forment une loge ovale) pour les fils de la généalogie de Jessé, les rois de Juda, ancêtres de Joseph dans la généalogie de l'Évangile de Matthieu Mt 1 :1-17, et dont ancêtres du Christ. La Vierge prend une place centrale par le rapprochement de deux prophéties d'Isaïe, Isaïe 11:1 "Puis un rameau sortira du tronc de Jessé, et un rejeton naîtra de ses racines", et Isaïe 7:14 "Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu'elle appelera Emmanuel". L'Évangile de Matthieu cite 15 rois de David à Jéconiah avant la déportation à Babylone, mais seule une partie d'entre eux est représentée, dans un chiffre symbolique de la totalité comme le chiffre douze. D'Isaïe, prophète sous le règne d'Ezéchias (11ème dans la généalogie) à Jérémie (prophète sous Jéchonias), les prophètes ont encadré l'exercice du pouvoir royal, tel Nathan qui conduisit le roi David au repentir après son adultère. Aussi les deux prophètes qui trouvent place, debout, dans chaque registre, faisant face au roi, le doigt dressé vers la Vierge et le Christ qu'ils annoncent, témoignent du plan de rédemption dont les chrétiens lisent la préparation à travers tout l'Ancien Testament, mais illustrent aussi la valeur essentielle des ecclésiastiques comme conseillers des rois attentifs à redresser leurs devoiements.

 

 

 

                                                arbre-de-jesse-7654c.jpg

 

 

Premier registre : Jessé songeur entouré de deux prophètes.

  Comme à Saint-Denis, première occurrence du thème en vitrail, Jessé est allongé sur le coté gauche, , la main sous la joue, les yeux fermés; il semble dormir mais, dans cette posture, tout sommeil est impossible et l'artiste indique ainsi qu'il est plongé dans un songe. C'est un songe inspiré et prophétique dans lequel il voit croître comme un arbre la succession de ses fils devenus rois de Juda. Le tronc de l'arbre naît ici de son bassin, nous laissant deviner qu'il trouve son origine dans la semence sexuelle ; puis il se divise en rameaux qui font la roue et fleurissent ou donnent des feuilles rouges et roses. Il songe encore et il voit, comme les rêves l'autorisent, un rejeton de sa tige se transformer en une jeune femme vierge qui, prodige plus grand encore qu'une dynastie de rois, donne naissance à un enfant, qui vient sauver le monde. Heureux Jessé !

  Il ne voit pas, c'est notre privilège, les deux prophètes qui lui soufflent le script de son scénario : ce sont, bien qu'ici aucune inscription ne nous aide à les identifier, Isaïe et Jérémie. Ces deux personnages aux pieds nus de l'Ancien Testament tiennent leur texte sous forme d'un phylactère pour l'un, d'un livre pour l'autre, et l'artiste (ou un restaurateur ?) les a doté d'un nimbe réservé d'habitude aux saints du Nouveau Testament.

Son lit est solidement posé sur quatre pieds rouges. Il peut songer tranquille.

Les bordures sont rouges à crossettes blanches, ponctuées de fruits faits de quatre à six grains verts.

 

  

arbre-de-jesse 5184c

 

arbre-de-jesse 5184cc

 

Comparer ce vitrail de ca 1240 avec ceux de :

Saint-Denis (1144)                                                  Chartres (1150)

saint-denis 9558cc  arbre-de-Jesse 6784c

Le Mans (1235):

arbre-de-jesse 1670cc

 

Deuxième registre : le roi David et deux prophètes.

Dieu merci, l'artiste a mis entre les mains de ce roi couronné (c'est le fils de Jessé) une harpe qui l'identifie sans ambiguïté comme le roi David, l'auteur-compositeur des Psaumes. Il s'inscrit dans une mandorle (une loge en forme d'amande, mandorla) et sa colonne vertébrale, pour ne pas dire son tronc, prolonge celui de l'auguste arbre de son père. 

  C'est une drôle de harpe, plus proche d'un psaltérion puisqu'un plectre est utilisé pour faire sonner les cordes. L'emplacement des deux mains, très peu anatomiques, relève des remaniements d'un vitrail qui a beaucoup souffert.


arbre-de-jesse 5185c

 

Troisième registre : un roi de Juda (Salomon ?) et deux prophètes.

S'il s'agit du fils de David, c'est le beau roi Salomon, un chanteur à succès lui aussi à qui l'on doit le Cantique des Cantiques. 


arbre-de-jesse 5186c

 

Quatrième registre : un roi de Juda encadré de deux prophètes.

Dans la généalogie de Jessé, le troisième roi porte le nom de Roboam. Rien dans la Bible ne justifie de confier à ce roi une vièle, mais c'est une tradition à Amiens de représenter des rois musiciens.

  Néanmoins, on trouve dans l'enluminure de l'Arbre de Jessé du Psautier d'Ingebruge du Danemark (Musée Condé de Chantilly Ms9 folio 14v) la succession d'un premier roi jouant d'un instrument similaire, et d'un second roi jouant de la harpe.

arbre-de-jesse 5187c

 

Cinquième registre : un roi de Juda encadré de deux prophètes.

Ce serait Abijam, fils de Roboam.

arbre-de-jesse 5188c

 


Sixième registre : un roi de Juda encadré de deux prophètes.

Attribut : un sceptre, comme arrière-grand-papa Salomon. Il s'agit d'Asa, qui régna 41 ans, fut un grand bâtisseur et un grand destructeur d'idoles, pour la grande satisfaction de Yahvé son Dieu.

arbre-de-jesse 5189c

 

 

Septième registre : un roi de Juda encadré de deux prophètes.

Le roi Josaphat mit, comme son père, du baume au cœur de l'Eternel en luttant contre les hiérodules.

Ce sont des prostituées sacrées : des prêtresses.

arbre-de-jesse 5190c

 

Huitième registre : un roi de Juda encadré de deux prophètes.

Fils de Josaphat et petit-fils d'Asa, voici, si l'artiste a suivi scrupuleusement la généalogie de Jessé (qui est aussi celle de Jésus) rapporté par Matthieu 1 :1-17, le roi Joram, dans sa mandorle.

arbre-de-jesse 5191c

 

Neuvième au quatorzième  registres :  rois de Juda encadrés de deux prophètes. Panneaux incomplets.

      panneaux restaurés de 1991 à 14994 par Jeannette Weiss-Gruber.

Quinzième registre : la Vierge.

La Vierge est couronnée, voilée, nimbée de rouge ; elle présente la paume de sa main droite dans un geste bienveillant d'intercession, alors que sa main gauche est posée sur un livre. 

On comparera cette posture à celle de la Vierge du psautier d'Ingeburge, (v.1200) qui tient également un livre. 

  Il paraît très probable que, dans le vitrail d'origine, elle trouvait place en dessous d'un panneau consacré au Christ, comme à Saint-Denis, Chartres ou Le Mans.

arbre-de-jesse 5195c

 

 


Saint-Denis(1144)                                                                     Chartres (1150)   

 saint-denis 9553c      arbre-de-Jesse 6800c

 

Le Mans

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Seizième registre : les colombes de l'Esprit-Saint.

Le panneau final a perdu sa figure christique, qui devait être entourée de sept colombes comme à Saint-Denis, Chartres et Le Mans.

 arbre-de-jesse-5195c--2-.jpg

 

 


Saint-Denis                                                                 Chartres.

  saint-denis 9554c  arbre-de-Jesse 6690cc

 

Le Mans

arbre-de-jesse 1668cv

 

En conclusion, 

  L'Arbre de Jessé de la cathédrale d'Amiens suit manifestement le modèle dyonisien de Suger  avec la série Saint-Denis (1144) et Chartres (1150) puis Le Mans (1235) et Amiens (v1250). On ajoute à cette série l'Arbre de la Sainte Chapelle (v1244), de Beauvais (1240) ou de Soissons (1212).  Cette série se caractérise par la posture allongée de Jessé, par l'alignement vertical en un seul fût des rois de Juda, de la Vierge et du Christ, par la culmination par les sept colombes de l'Esprit, et par la présence dans des panneaux latéraux de couples de prophètes vétérotestamentaires ; c'est la persistance durant un siècle du même modèle iconographique qui est remarquable, plus que les différences (à Amiens, absence de lampe au dessus de Jessé et de rideau ou d'architecture autour de lui, absence d'inscriptions) dont je ne sais pas si elles sont dues aux aléas des destructions et des restaurations.

  L'un des points communs  de ces Arbres est aussi leur situation à une place d'élection, axiale, de l'édifice religieux : soit, à Chartres, dans la façade occidentale, soit le plus souvent dans la chapelle axiale orientale, dédiée à la Vierge.    Le thème iconographique de l'arbre de Jessé, qui se développe à partir du milieu du 12e siècle et connaît une grande faveur au 13e siècle, est une préfiguration de l'Incarnation du Christ, qui domine en majesté depuis le haut de la verrière. L'Arbre de la concrétisation du plan divin du Salut par une longue et ancienne lignée royale culminant dans le prodige d'une naissance virginale voisine alors deux autres verrières consacrées à l' Enfance du Christ et à sa Passion, et parfois à la Vie de la Vierge. En outre, cette représentation des rois de Juda illustre les liens unissant le Divin et la Royauté, soit comme rappel par les Rois de France de leur élection divine, soit a contrario  comme rappel par l'évêque ou par le chapitre cathédrale de l'emprise du pouvoir sacerdotal et spirituel sur le pouvoir temporel. 

  On objectera qu'à Amiens, l'Arbre de Jessé se trouve dans une chapelle latérale ; mais cette situation en baie 14 de la chapelle saint-François d'Assise ne date que de 1991, et le vitrail occupait bien, à l'origine, la chapelle axiale à sept baies de Notre-Dame "de la Draperie" (siège de la corporation des drapiers ou drapiers-chaussetiers), où elle voisinait avec une Vie de la Vierge, des vitres de l'Enfance du Christ, de sa Vie publique et de sa Passion, la baie 1 (la première à gauche de la baie centrale) étant dédiée à la Vie du Christ et aux Actes des apôtres.

  Les couleurs.

L'emploi des couleurs est aussi propre à cette série, avec la dominance du bleu qui n'est utilisé  que pour le fond, véritable équivalent des fonds d'or des tableaux médiévaux comme rayonnement de pure sacralité (un bleu plus clair est tout-de-même employé pour les tuniques de quelques prophètes). De même, le rouge est presque réservé à l'encadrement des mandorles, au fleur de l'Arbre et au fond des loges des prophètes, mais se retrouve aussi dans la robe de Jessé et de David, dans le manteau de Salomon, de Josaphat et de Joram, ou dans le nimbe de Marie. Ce verre rouge est, on le sait, un verre très fin placé sur un verre incolore, et il perd par endroit sa teinte, comme sur la manche de Jessé. Les autres couleurs sont le vert, le jaune, le vieux-rose et le poupre ou encore le brun-rose des carnations. La comparaison des teintes des habits de la Vierge dans les quatre cathédrales montre la constance de la robe verte et du manteau vieux-rose, bien qu'à Amiens cette dernière teinte soit plutôt remplacé par un ocre. 

   A Amiens, dont la fortune au XIIIe siècle reposait en bonne partie sur la culture du Pastel des teinturiers ou guède Isatis tinctoria (en picard waide, vouède) et à son négoce, il est tentant de voir dans la prédominance des fonds bleus une célébration du pigment, mais son utilisation dans les autres cathédrales, notamment à Chartres affaiblit cette hypothèse. Cela qui n'interdit pas de souligner l'importance des waidiers ou guédons comme bienfaiteurs et donateurs comme Hugues Liénart Le Secq, maieur (chef de la corporation) des waidiers en 1296 et Robert de Saint-Fuscien.    Adrien (Andrieu, Drieu) Malherbe, maieur (bourgmestre) en 1292 laissa à sa mort en 1295 "le tonlieu du guaide qui était alors de revenu non petit pour le grand trafique qui se faisait de cette marchandise en cette ville d'Amiens" (A. de la Morlière p. 328), qui finança six grandes baies de la cathédrale.  

L'étude stylistique dépasse mes compétences et ne prendrait toute sa valeur que si on connaissait les verres authentiquement anciens ; à défaut, j'ai pris plaisir à zoomer sur les détails des visages et des mains ou des plis des vêtements.

Enfin, je note la fréquence avec laquelle les rois ou les prophètes retiennent par la main droite la sangle qui rassemble, sous le cou, les deux pans du manteau.

L. Grodecki et N. Frachon-Gielarek  remarquent :

  • l'absence de tout élément d'architecture.
  • une rationalisation et une  schématisation conduisant à une simplification, dans le cadre d'un mouvement général du vitrail et de l'architecture initié par les ateliers amiénois entre 1225 et 1235. "Ainsi les chantiers amiènois et parisiens propagent des formes énergiques et dynamiques qui contrastent avec vla souplesse du style laonnois ou du style chartrain, vers 1200" "...une parenté étroite entre les vitraux de la cathédrale de Beauvais et ceux d'Amiens, notamment dans le traitement des  visages et des draperies de l'Arbre de Jessé"  (N. Frachon-Gielarek).
  • l'opposition dans le traitement des prophètes, au profil accusé, et des rois caractérisé par leur frontalité.
  • "La grande avancée du maître d'Amiens est d'avoir limité son décor à d'étroites volutes bien embranchées sur le motif central, donnant ainsi une meilleure lecture des personnages. Mais encore, contrairement à Beauvais et même à la sainte-Chapelle, les silhouettes perdent de leur épaisseur pour privilégier le corps en mouvement, les dotant d'une certaine élégance ; l'accentuation du profil des visages participe aussi de l'élan ascensionnel qui caractérise cet ensemble. On décèle une peinture rapide mais d'une grande précision, donnant lieu à une exécution raffinée, que ce soit dans les visages à l'expression vive, les drapés au style anguleux, modelés par un lavis.  " (J. Frachon-Gielarek).

La restauration.

  La verrière appartenait au vitrage des baies de la chapelle de la Vierge, construite en 1242 (?) et qui servit de modèle à la Sainte-Chapelle, mais malheureusement les vitraux de toute cette partie du choeur, comme ceux du transept, ont été victimes de nombreux accidents, bombardements, explosions de moulins à poudre au XVIIe, ouragans du XVII et XVIIe siècle, destructions systématiques au XVIIIe siècle par les chanoines, puis par les révolutionnaires, puis de l'incurie des restaurateurs du XIXe siècle qui déplacèrent des parties de vitraux et mélangèrent les panneaux, ou de l'introduction dans le même XIXe de nomveaux cultes au Sacré-Cœur, à Ste-Thérèse ou à Sainte Theudosie.  

Vers  1860, Viollet-le-Duc fit restaurer la verrière par  N. Coffetier et L. Ch. A. Steinheil.

  Les vitraux ont été déposés lors de la Première Guerre, tardivement en 1918, puis confiés à la restauration du peintre-verrier Socard. En 1920, beaucoup furent détruits lors de l'incendie de l'atelier de l'ébeniste Selmersheim, beau-frère de Socard.  De nombreux panneaux de cet Arbre de Jessé ont été retrouvés dans les débris brulés.

En 1984, Grodecki et Brisac mentionnent que la verrière de l'Arbre de Jessé se trouvait en restauration dans l'atelier de Jean-Jacques Gruber. Il a été restauré dans cet atelier par Jeannette Weiss-Gruber (1934-), les panneaux manquants ont été créés en poursuivant la succession des mandorles et en y suggérant des personnages (rois au centre et prophètes sur les cotés) et replacé entre 1991 et 1994 dans la chapelle Saint-François. La lancette jumelle (14 A) a été créée entiérement par J. Weiss-Gruber qui a respecté la dominante bleu et les compartiments latéraux inscrits dans des parenthèses blanches.

Dans la même chapelle, la lancette B de la baie 16 placée au centre a accueilli les six panneaux restant du vitrail de l'Enfance de la Vierge, là encore complétés par des créations de J. Weiss-Gruber. On y trouve la Rencontre d'Anne et de Joachim sous la Porte dorée de Jérusalem, ou Marie filant le voile pendant son adolescence, ou les fiançailles de la Vierge.

 


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Sources et liens.

— DURAND (Georges) 1901-1903..  Monographie de l'église Notre-Dame, cathédrale d'Amiens. Mobilier et accessoires .impr. Yvert et Tellier (Amiens) Éditeur : A. Picard et fils (Paris) Gallica

 — DUVAL (Abbé), et JOURDAIN (Abbé) 1868, "Deux verrières de la cathédrale d'Amiens", Bulletin de la Société des antiquaires de Picardie, T. XXII pp 561-606 Gallica

— FRACHON-GIELAREK (Nathalie) 2003  Amiens, les verrières de la cathédrale, L'Inventaire,Image du Patrimoine, Ed. AGIR-Pic, Amiens, 48 pages.

GRODECKI (Louis) BRISAC ( Catherine)  Le vitrail gothique au XIIIe siècle, Vilo/office du livre, 1984 - 279 pages

LA MORLIERE (Adrian de) 1642, Le premier livre des antiquitez, histoires et choses plus remarquables de la ville d'Amiens, Paris : Google

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