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2 septembre 2014 2 02 /09 /septembre /2014 07:36

Le vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale de Moulins et la Rencontre de la Porte Dorée : la Vierge conçue par un baiser ?

 

   Comme nous l'avons vu, le tympan du vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale de Moulins est consacré à Anne et Joachim, parents de la Vierge Marie. Au centre de celui-ci, la scène dite de la Rencontre de la Porte Dorée, où Anne et Joachim, séparés depuis des mois, mais chacun avertis par un ange de se rendre à ce rendez-vous, se retrouvent devant une porte de Jérusalem et tendent les bras l'un vers l'autre. Bientôt, ils vont échanger un baiser. Fécondant ? 

 

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 Une vue d'ensemble du vitrail montre que cette scène centrale vient culminer au dessus des deux lancettes. La lancette de droite est trop moderne pour rentrer dans notre analyse (mais son thème actuel, Anne portant Marie in utero, entourée des litanies de la Vierge sans taches, s'y intègre parfaitement). Par contre, la lancette de gauche est centrée par un axe vertical alignant Jessé, le roi David, la Vierge, et l'Enfant-Jésus. Et au dessus encore, comme une clef secrète, les deux époux Anne et Joachim.

L'hypothèse est renforcée par la constatation que, parmi les différentes formes de réseaux des tympans des vitraux de la Collégiale de Moulins, très peu ont une mouchette médiane, et ce vitrail est le seul dont la large mouchette centrale occupe le registre inférieur du tympan, juste au dessus des lancettes. 

Quel rapport entre la succession royale des ancêtres du Christ, et cette accolade d'un vieux couple ?

Rien de moins qu'un manifeste des partisans de la Conception Immaculée.

 

 

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— Je me pose la question suivante : la Rencontre de la Porte Dorée est-elle placée ainsi en position sommitale comme clef d'interprétation du vitrail ? Est-ce son sujet principal ?

— Je me réponds la réponse suivante : affirmatif mon lieutenant.

C'est l'étude de la littérature critique de cette scène qui permet d'affirmer que cette scène a un sens caché. Elle ne représente pas, pour les initiés, deux vieux amants courant l'un vers l'autre dans la joie de retrouvailles, mais l'expression de la foi en la conception de la Vierge hors du Péché Originel : Marie a été conçue par Anne alors que son mari Joachim était retiré chez ses bergers depuis quarante jours. Alors que le couple était stérile depuis vingt ans. Et alors que Anne, très pieuse, n'est pas du tout du genre à coucher avec un autre (n'y pensez même pas). Tout vient de leurs prières, des offrandes qu'ils ont fait aux pauvres, et, surtout, d'un ange de Dieu qui est apparu aux deux époux au même moment (ou presque) et qui a fait le travail. Le vitrail de la fin du XVe siècle est alors un manifeste en faveur de ce point de théologie alors très controversé, l'Immaculée Conception, car Marie, née hors de la souillure de la sexualité ordinaire, est exempte de la macule, la tache originelle, dans une confusion entre le biologique et le théologique. 

- Bravo! Beau topo Bruno!

  Si cette image peut acquérir une signification si forte et si engagée, c'est que, toute muette fut-elle, elle est considérée —par les partisans de cette thèse—  comme la "preuve" que Marie fut conçue miraculeusement, lors du baiser qui se prépare et donc sans rapport sexuel, "sans semence d'homme". Cela signifie alors qu'Anne est restée vierge, que la conception de Marie fut divine, et, "donc", que Marie n'a pas été concernée par le Péché Originel. On comprend que l'image sort soudain de sa mutité et perd son caractère anecdotique. "Le choc de l'image" sans la trace des mots.

—Dodiaise :  Quoi ? Le Christ ne serait pas le seul et le premier à naître, que dis-je, à être conçu sans péché ? 

— Sibémol : Baisse le ton, inutile de claironner cela, nous sommes encore au XVe siècle ! Et, je le répète, cela n'est pas écrit ; "juste "une image.

— Dodiaise : Quoi ? La Vierge ne serait pas la seule et la première à avoir donné naissance en restant vierge, sans relation sexuelle ! Elle serait la seconde après Anne ? 

— Sibémol :  Dis seulement qu'Anne a su conserver intact le lys virginal.

— D. Quoi ? Marie aurait été conçue par un simple baiser ! Quelles sont ces fariboles!

— S. C'est une image, un mystère dont la compréhension ne nous a pas été donnée, l'oeuvre de la poésie et de la piété populaire, une métaphore didactique, de la "théologie narrative" ou ce que tu voudras . 

—D. Quoi ? Tu es en train de me dire que le Péché Originel se transmet par l'acte sexuel  comme une sorte de contamination fatale ! Pas de relation sexuelle, pas de Péché !

—Sibémol. Oui, selon Augustin d'Hippone depuis la désobéissance d'Adam et Éve,  première blessure ou première corruption, les êtres humains n'échappent pas à cette tache qui est liée à la "concupiscence", au désir et au plaisir de la chair et à l'amour du monde. Mais c'est une simplification très grossière, les théologiens le diraient de manière beaucoup plus subtile ! Et ils préciseraient que bien que relayée au XIIe siècle par Pierre Lombard dans ses Sentences ou par Bernard de Clairvaux, elle perdura au-delà de la diffusion de la théorie d’Anselme de Canterbury, alors que celle-ci, qui sera validée au concile de Trente  voit dans le péché d’Adam et Éve une privation de la justice originelle, indépendante de toute infectio carnis.

—D. Quoi ? Marie aurait échappé au Péché originel dès l'instant de sa conception, et non quarante jours plus tard, dans l'utérus de sa mère comme l'enseignait  saint Bernard, saint Thomas d'Aquin et les Dominicains ?

— S. C'était du moins l'opinion de Jean Duns Scot, et des Franciscains du XIVe au XVIe siècle. Et celle, officielle et dogmatique, de l'Église depuis la bulle Ineffabilis de 1854 qui réfute que la conception se soit ainsi déroulée dés le Premier instant où l'âme s'infuse dans le corps. Depuis, toute opinion contraire est passible de sanctions. Interdiction de prêcher, refus d'imprimatur et autres peines lourdes.

— Mais Marie a-t-elle été conçue lorsque l'ange de Dieu l'a annoncé à sainte Anne, dans une scène semblable à l'Annonciation ? Lorsque l'ange a fait à Joachim la même révélation ? Lorsque les époux se sont retrouvés sous la Porte Dorée ? Ou un peu plus tard dans l'intimité de leur lit conjugual ?

— .... Hum hum... Commençons par dire que cela relève de la tradition, d'un évangile apocryphe, mais non des vérités admises de la Foi au XXIe siècle ; Innocent XI a rectifié les choses dès 1677 et a  interdit les représentations de la Rencontre à la Porte Dorée comme symbole de la conception de Marie, car elle propage l’idée selon laquelle per osculum sanctum operata est conceptio (« La conception fut opérée par un saint baiser » ). Par ailleurs la réponse est compliquée car elle se base non pas sur les Évangiles, mais sur un texte apocryphe grec, sur ses traductions en latin et sur ses adaptations successives. Tout est fondé sur les différentes leçons d'un passage du chapitre IV,2 et 4  du Protévangile de Jacques dans lequel Joachim reçoit la visite de l'ange lui demandant de quitter son ermitage et ses troupeaux et de rejoindre son épouse. Enfin, il n'est pas (plus) question pour l'Église de laisser dire que Marie est née, comme le Christ, sans intervention masculine : elle est née naturellement, et c'est par grâce qu'elle a échappé au péché originel.

— J'entends, Sibémol, la fanfare de l'escadron nous enjoignant à défiler. Quittons-nous là pour l'instant, c'est le point sur lequel nous allons devoir revenir à tête reposée. Car nous nous aventurons en terrain miné, et on comprend déjà pourquoi les débats liées à cette étreinte sous la Porte Dorée et à la conception de Marie durent, à une époque où elles faisaient l'objet de débats passionnés, être interdite par le pape Sixte IV. 

 

 

 

La conception ex osculo

   Louis Réau  (Iconographie de l'Art chrétien 1955 tome 1 : Iconographie de la Bible  page 159),   écrit à propos de la Rencontre de la Porte Dorée :

    "Cette scène est de beaucoup la plus populaire du cycle  d’Anne et Joachim  parce qu’on y voyait au Moyen Âge non seulement le prélude de la naissance de la Vierge, mais encore le symbole de l’Immaculée Conception. Les théologiens enseignaient que la Vierge "conçue d'un baiser sans semence d'homme ( ex osculo concepta, sine semine viri) "  était née de ce baiser échangé devant la Porte d'Or assimilée à la Porte Close d'Ezéchiel."

 Je connaissais la conception per aurem (par l'oreille) du Christ lors de l'Annonciation, mais non la conception par la bouche, per osculo, de Marie.

  Cette affirmation de L. Réau est souvent citée, mais si on recherche quels sont ces "théologiens qui enseignent" la conception ex osculo ou per osculum de la Vierge, en donnant ces mots latins à un moteur de recherche, on constate que les auteurs ont surtout utilisé cette expression pour dénoncer l'absurdité d'une telle affirmation : "anna concepit. Sed non per osculum sicut quidam simplices dicunt ; « [...] et Anne conçut, mais non pas par un baiser comme le disent certains simples ». Ainsi Jean-Louis Ruel, relatant en 1675 le concile de Mayence de 1507, écrivait (Concilia illustrata per Historiae Ecclesiasticae ..., Nuremberg Volume 4 page 457 Johann Ludwig Ruel )

Unde etiam quidam insulsi homines (ut habetur in Legenda Sancteorum) finxerunt , vlrginem Mariam ‚ non ex congressu connubiali , sed tantum ex osculo joachimi, quod coniugi Annae fixerat , fuisse conceptam.  

- Traduction, traduction, Sib!

— Quoi, Dodi, ignores-tu qu' insulsi homines signifie "hommes stupides" ? Le verbe finxerunt vient de fingo, ere : "imaginer, contrefaire, dissimuler". Ce sont ces insulsi homines qui imaginèrent, selon Ruel, que la Vierge n'est pas née d'une relation conjuguale (connubiali) mais du baiser de Joachim, ex osculo Joachim.

— Pourtant, Louis Réau n'a pas tiré son affirmation de son chapeau. Et ta citation témoigne a contrario (car je cause latin aussi, Sibémil) de la réalité de cette théorie.

— Eh bien, ne faisons pas ni pause ni soupir et venons-en aux faits : l'aventure haute en couleur des chasseurs de manuscrits et des philologues étudiant le Protévangile de Jacques, puisque le vitrail en donne deux citations sur les phylactères tenus par l' ange annonciateur de Joachim et Anne. Toute l'affaire tient dans les mots que celui-ci aurait prononcé. Ou dans un seul mot, concepi, "tu as conçu". Suspens... Et ne comptes pas sur moi pour omettre ces croustillants et savoureux détails que j'affectionne.



L'étude du Protévangile de Jacques, vrai roman d'aventure.


Guillaume Postel 1537.

 Le texte du Protévangile a été rapporté en France de Constantinople par Guillaume Postel (1506-1581) cet extravagant érudit qui accompagna l'abbé Jean de la Forest, ambassadeur du roi François Ier auprès de Soliman le Magnifique pour y négocier les Capitations de 1536. Ce n'était pas sans risque, et le précédent ambassadeur avait été massacré sur la route par le Pacha de Bosnie.

 A 25 ans, Guillaume Postel a appris le latin et le grec, parle l'espagnol, le portugais mais aussi  le turc et étudie l'arabe et l'hébreu ; proche de François Xavier (futur fondateur de la Compagnie de Jésus), il est passionné par l'étude et la recherche des textes anciens, par l'exigence de réforme de l'Église, et dévoré par le goût de l'étude des langues orientales et des voyages lointains, pour ne rien dire d'aspirations mystiques qui le feront traiter plus tard de fou.On comprend qu'il ait été remarqué par Guillaume Budé et Marguerite de Navarre, et que le frère de cette dernière, François Ier, l'ait chargé de rechercher pour la bibliothèque royale des ouvrages anciens.

 

 L'expédition part de Marseille en 1535 pour Tunis, afin de prendre contact avec Barberousse, que Soliman a nommé Capitan pacha, c'est à dire Grand amiral de la flotte ottomane. Beyerbey d'Alger, il vient de conquérir Tunis l'année précédente, avant d'en être chassé en juillet 1535 par Charles Quint . L'ambassade française quitte Tunis avant cette date, et rallie Constantinople, où Guillaume Postel fait récolte de livres et surtout de manuscrits pour François Ier. A son retour en juillet 1537, il s'arrête d'abord à Venise pour rencontrer l'hébraïsant Daniel Bomberg, et arrive à Paris en été 1537. Il a déjà  le projet de réaliser des éditions imprimées des Évangiles, non seulement en arabe, mais en syriaque et dans d'autres langues orientales.

 Dans ses bagages, Postel ramène donc le manuscrit (perdu depuis) de ce qu'il nommera le "Protévangile de Jacques", pour signifier par le suffixe proto- qu'il s'agit d'un récit de ce qui se passe avant (proto-) le récit évangélique. Il s'agirait de la copie que Postel avait fait faire d'un texte après en avoir entendu la lecture dans plusieurs églises ; il fondait les plus chers espoirs en sa trouvaille.

Il en donna une traduction latine dont le manuscrit est perdu. Cette traduction fut publiée en 1552 à Bâle par Théodore Bibliander chez Johan Oporinus sous le nom de Proteuangelion seu de natalibus Jhesu Christi et ipsius virginis Mariae, sermo historicus diui Jacobi minoris. (cf l'exemplaire Bnf latin 1552).

De Neander à Tischendorf.

  Le texte grec fut ensuite édité en 1564 par Michel Neander à Bâle chez le même éditeur et accompagné de la traduction latine de Postel dans un recueil incomplet des textes apocryphes ( Apocrypha; hoc est narrationes de Christo, Maria, Josepho, cognations et familia Jesu Christi extra Biblia … inserto etiam Protevangelio Jacobi grœce, in Oriente nuper reperto, necdum edito hactenus … 1564 pp. 340-392, ré-édité en  1567). Disciple de Melanchton lui-même disciple de Luther, Michael "Neander" — Neumann dans le civil— (1525-2595) fut moins enthousiaste face à ce texte, qui était édité en complément d'une édition gréco-latine du Catéchisme de Luther. 

En 1703, le protestant Johann Albert Fabricius, titulaire de la chaire d'éloquence et de poésie de Hambourg publia parmi cent autres ouvrages (Bibliotheca Graeca, Bibliotheca latina,...) un recueil cette fois-ci complet des textes apocryphes : le Codex apocryphus Novi Testamenti, en deux volumes, Hambourg, complété en 1719 d'un troisième volume et d'un quatrième en 1723. Le Protévangile figure dans le tome I pages 66-125. Le texte utilisé est celui de Néander. Il avoue en goûter la poésie tout en donnant les textes originaux et intégraux pour mieux les combattre : "il est de ces choses dont l'inutilité même est utile". 

— Dodiaise : Ah, la jolie formule. Mais sans oser t'interrompre, j'ai bien remarqué que ton bel exposé concerne une période postérieure à la réalisation du vitrail de Moulins qui est daté de 1480-1490 !

— C'est le chemin que j'ai choisi, un détour dans le futur. Poursuivons, car le jour tombe, et nous avons encore de la route.

Je passerai rapidement sur le travail de Johann Karl Thilo, théologien et bibliographe de Leipzig puis de Halle (Leipzig 1832). Basé sur le manuscrit du Xe siècle de la Bnf 1454 pour en venir à Tischendorf.

  — Constantin Tischendorf, le chasseur de manuscrits, qui s'empara au monastère de sainte Catherine, en plein Sinaï, de vieux papiers jetés dans une corbeille pour faire le feu, et découvrit ainsi ce qui allait devenir le Codex Sinaiticus l'un des deux plus anciens manuscrits de la Bible?

— Oui, lui-même, quoique cette version de sa découverte soit contestée. C'était l'un de ces fous de parchemins qui, comme Postel, avaient réalisé que les bibliothèques des monastères, menacés par l'incurie, les incendies, les pillages, les rats et les vers, puis plus tard les révolutions, conservaient une part de la Mémoire de l'Humanité,  trésors qu'il s'agissait de sauver en les arrachant aux moines qui méconnaissaient leur valeur. J'ai déjà raconté comment Paul-Louis Courier s'était précipité à Florence dès que Napoléon en avait libéré l'accès, pour copier à la Bibliothèque Laurentienne le manuscrit complet de Daphnis et Chloé avant de renverser son encrier dessus pour (?) protéger son monopole. Histoire d'un pâté célèbre, de l'atacamite, et de "l'encre de la petite vertu".  . J'ai parlé aussi du cardinal Fillastre, qui avait profité de concile de Constance (1414-1418) où il rencontrait le grec Chrysoloras et d'autres érudits pour faire copier des manuscrits pour sa bibliothèque de Reims (dont la Géographie de Ptolémée). Et j'ai lu avec passion le Quatrocento de Stephen Greenblatt témoignant des efforts de Poggio Bracciolini pour se saisir de ce qui deviendra la seule version disponible de De Rerum Natura de Lucrèce : c'était pendant le même concile de Constance qu'il put se rendre au monastère de Fulda.  Mais Pétrarque avait été l'un des premiers, qui profita de ses voyages pour retrouver à Liège puis à Vérone des textes de Cicéron, à Paris des poèmes de Properce.  

Si les voyages au Sinaï de Konstantin Tischendorf s'échelonne entre 1844 et 1859 pour sa découverte du Codex Sinaiticus, c'est par contre en 1853 qu'il donna une édition critique du Protévangile (Evangelia Apocrypha Leipzig 1853, 2eme édition Evangelia apocryphacolligit et recensuit Constantinus de Tischendorf.... Editio altera Lipsiae, H. Mendellsohn en 1876) en utilisant 18 manuscrits, dont le plus ancien, parisinus coisl. 152, n'était néanmoins pas antérieur au IXe siècle, alors qu'il estimait à une cinquantaine le nombre de manuscrits contenus dans les bibliothèques et qu'il en existerait 140 uniquement pour les textes grecs.

Cependant,  depuis  la publication des Evangelia Apocrypha de Tischendorf , plusieurs versions ont été publiées, en syriaque, arménienne, géorgienne, éthiopienne, sahidique ou latine, des témoins nouveaux étaient apparus, dont certains fort anciens, comme des papyri grecs , ainsi que des versions orientales. Des savants comme E. Amann dans sa publication en français (Le Protévangile de Jacques et ses remaniements latins, Paris, 1910) Charles Michel en 1924 et Vannutelli (Protevangelium Jacobi synoptice, Rome, 1940), s'en étaient servis, tout en se basant essentiellement sur l'édition « classique » de Tischendorf. 

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 La découverte des papyri Bodmer.

En 1952 furent découverts en Haute-Égypte les 35 à 50 Papyri et parchemins Bodmer, du nom de leur acquéreur le bibliophile zurichois Martin Bodmer, et du nom de sa « Bibliothèque universelle de 150000 ouvrages, la Bibliotheca Bodmeriana, de Cologny, en Suisse où ils sont conservés. Ces manuscrits en grec ou en copte contiennent des morceaux de l'Ancien et du Nouveau Testament, de la littérature chrétienne ancienne, des textes d'Homère et de Ménandre. Le plus ancien est daté d'environ 200 et le le plus récent daterait du sixième ou septième siècle.

Ils ont été trouvés, selon toute vraisemblance par des paysans égyptiens au début des années 1950 près de la ville de Dishna, à Pabau (Phbow), l'ancien quartier général de l'ordre monastique fondé par saint  Pacôme, sur un site situé non loin de Nag Hammadi. Les manuscrits avaient été rassemblés en secret par un chypriote, Phokio Tano du Caire, puis passés un à un en contrebande en Suisse, par Martin Bodmer (1899-1971). (Source Wikipédia).

Parmi ces « papyri Bodmer », le Papyrus Bodmer V remonte au début du IVe siècle et comporte le texte complet du Protévangile de Jacques, titre et colophon compris, écrit dans une onciale magnifique.

En 1958, M. Testuz, directeur de la bibliothéque Bodmer, en donnait l'édition diplomatique, assortie d'une traduction et de notes :« Papyrus Bodmer V. Nativité de Marie ». Michel Testuz. Cologny—Geneva: Bibliotheca Bodmeriana, 1958. 127 pp.

 Pour faire enfin la synthèse des sources utilisées par Tischendorf et des documents apparus depuis lors, papyri grecs et versions orientales, Émile de Strycker publia en 1961 La forme la plus ancienne du Protévangile de Jacques : recherches sur le Papyrus Bodmer 5, Société des Bollandistes, Bruxelles, 1961. Il conclut à l'unité et l'homogénéité du Protévangile dans le temps et dans l'espace, depuis les premières traces du début du IVe au XVIe siècle, et du monde latin aux confins du Proche-Orient.

Plus en amont encore, on fait l'hypothèse d'un texte antérieur, du IIe siècle, notamment pour 2 arguments : 1) L'oeuvre de Celse (158). 2) Le Protévangile de Jacques est connu de Origène (In Matthaeum, X, 17) et de Clément d'Alexandrie (Stromates, VII, 93) ou de Justin (Dialogue avec Tryphon, C, 5) .  Dans le Logos Aléthinos, le philosophe païen Celse avait décrit la Vierge comme la femme d'un charpentier, séduite par un soldat du nom de Panthera. Rejetée par son mari, Marie, une fileuse misérable, donne naissance en secret à son fils Jésus. Origène, dans son Contre Celse, (248) fait état de ces médisances qui se propagent dans les milieux judéens.  Le Protévangile peut alors être considéré comme un contre-feu, prenant la défense de la Vierge en réaffirmant  seulement la naissance miraculeuse de Jésus mais en plus celle de Marie elle-même, consacrée au Temple depuis l'enfance et voyant dès lors sa pureté garantie par les autorités sacerdotales. Et, finalement, toute la thématique de l'Immaculée Conception peut découler de cette défense contre les attaques des milieux juifs et païens par l'établissement d'une généalogie (Arbre de Jessé) d'une nature royale (descendant de David ; couronnement) et d'une conception immaculée basée sur l'utilisation adéquate des textes juifs de l'Ancien Testament.

 Loin de relever de la légende destinée à colorer la piété populaire, le Protévangile s'inscrit dans le cadre de la "théologie narrative" ou theologoumena, des fictions exprimant une conviction de la foi, ici destinée à argumenter la dignité de la Vierge.  (Raymond Winling 2004) « C'est vers le milieu du IIe siècle qu'il y avait urgence à défendre la virginité absolue de la Vierge, et la naissance du Sauveur contre une fraction des ébionites, les nazaréens, contre les cérinthiens et les marionites, contre les calomnies des Juifs enfin qui, à cette époque, trouvaient un écho dans le livre de Celse » (E. Amann page 82) 

— Quel long détour ! Je suis perdu, Sibémol, per-du !

— Un détour ? Cette aimable excursion philologique nous permet de mieux situer le débat sur la conception de Marie par sa mère. 


 En avant la musique.

Le débat porte sur un seul mot du chapitre IV et est exposé dans les termes suivants par Réjane Gay-Canton :

 

     [Le Protévangile] "Sa version la plus ancienne, conservée à la Bibliothèque Bodmerienne de Cologny (Suisse), décrit la conception comme le fruit de l’annonciation faite à Anne. Lorsqu’il apparaît dans un premier temps à Anne, l’ange lui annonce qu’elle concevra un enfant, tandis que lorsqu’il arrive auprès de Joachim dans le désert, il lui annonce qu’Anne a conçu. En retrouvant son mari à la Porte de la ville, cette dernière s’en montre consciente et lui dit « Voici : la veuve n’est plus veuve et la stérile, moi, a conçu en mon sein ». Loin de tout débat sur la potentielle contraction du péché originel par Marie, la version du Papyrus Bodmer 5 du Protévangile voulait placer la conception de celle qui allait être la mère de Dieu au-dessus de toutes les conceptions décrites dans l’Ancien Testament, et utilisa non seulement pour ce faire les formulations du texte biblique mais fit également débuter l’existence de Marie par un miracle. Dans les siècles suivants, l’idée d’une conception surnaturelle qui rapprocherait trop la conception de Marie de celle du Christ fut combattue. Ainsi, la quasi-totalité des manuscrits plus tardifs du Protévangile utilisent un futur « ta femme concevra » et « moi, je concevrai »."

 C'est pour cela que la critique textuelle a tant d'importance : selon que l'on lit dans un manuscrit "a conçu" ( εϊληφεν  eiléphen en grec, Bodmer V), et non "concevra" (Tischendorf) , on est autorisé à soutenir la thèse que Anne a conçu sa fille Marie avant même d'avoir l'occasion de coucher avec Joachim, et donc que cette conception est surnaturelle. Or, la plupart des textes traduits écrivent "concevra", mais le texte le plus ancien disponible dit " a conçu". Il est capital de ne pas se contenter de traductions, mais des textes originaux les plus anciens pour comprendre l'intention du premier auteur et voir s'il utilise le parfait, ou le futur du verbe "concevoir". Ici, la lectio difficilior* retenue par toutes les versions critiques (Testuz et E. de Strycker) impose de comprendre que lorsque l'ange s'adresse à Joachim, Anne a déjà conçu. Il reste à Joachim une longue route et de longs jours avant de parvenir à la Porte Dorée.

*Lectio difficilior potior est une formule latine signifiant "(de deux leçons) la plus difficile est la meilleure" 

 Il est d'autant plus certain que le texte disponible pour les anciens utilisait le passé, qu'un auteur, Épiphane de Salamine, s'en est offusqué dans son Panarion vers 377 , considérant qu'il s'agirait d'une hérésie si on le prenait au pied de la lettre, car la conception virginale est le fait exclusif du Christ, et non de Marie ; il choisit d'expliquer que ce n'est là qu'une tournure littéraire et qu'il faut lire "a conçu" en comprenant "concevra". 

Lorsque l'ange s'adresse à Anne, il emploie le futur "Tu concevras (grec sullépseis) et enfanteras, et on parlera de ta postérité dans le monde entier". Anne n'a donc pas encore conçu.

— Reprends ton souffle, Sibé ! D'accord, il est établi que l'auteur du Protévangile de Jacques a écrit un texte que l'on peut comprendre comme témoignant d'une conception surnaturelle de la Vierge. Mais alors ? Tu nous as dit qu'en Occident, ce texte n'a pas été connu avant Guillaume Postel en 1537 ou 1552. Les clercs médiévaux n'y ont pas eu accès !

— D'autant qu'il a été placé  (ou une traduction latine nommée Evangelium nomine Jacobi minoris) vers l'an 500 dans la liste des textes "apocryphes" interdits aux catholiques dans la cinquième partie du  Décret dit de Gélase, Decretum Gelasium de libris recipiendis et non recipiendis rédigée  par un particulier de Gaule méridionale (Arles ?). Mais il est  resté en faveur dans la chrétienté orientale qui connaît foison de manuscrits en grec ancien et de traductions en diverses langues anciennes, et où il est lu dans certains monastères orientaux, lors de la fête de la Nativité de Marie. Surtout, il a été traduit ensuite en latin dans l’Évangile du Pseudo-Matthieu (III, 5) et dans l’Évangile de la Nativité de Marie (V, I) 21. C'est donc l'Évangile du Pseudo-Matthieu qui a concerné les clercs médiévaux, et indirectement, la piété populaire.

— Bien la peine d'avoir passé une heure à nous parler du Protévangile de Jacques !

— Certes, mais même si ce texte grec n'a pas été lu en France du VIe au XVIe siècle, il a pu influencer durablement les esprits soit par l'imaginaire poétique des fidèles, soit surtout par les fêtes, les textes liturgiques ou les images qu'il a généré. Quoiqu'il en soit, suivons sa trace, et celle du culte d'Anne et de Joachim:


                       La réception du Protévangile : 


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1) Protévangile de Jacques (IIe siècle).

Traduit du grec par E. Amann 1910 (à comparer avec G. Brunet :

 http://remacle.org/bloodwolf/apocryphes/jacques.htm)

CHAPITRE Ier.

  Voici ce qu'on lit dans l'histoire des douze tribus d'Israël. Il y avait un homme appelé Joachim, riche à l'excès, et il apportait ses offrandes en double, disant : Le surplus de mon offrande sera pour tous le peuple, et ce que je dois offrir pour la rémission de mes péchés sera pour le Seigneur, afin qu'il me soit propice. 2. Or, le grand jour du Seigneur était arrivé, et les fils d'Israël apportaient leurs offrandes, et Rubim se dressa en face de lui, disant : II ne t'est pas permis d'apporter tout d'abord tes offrandes parce que tu n'as pas engendré de postérité dans Israël . 3. Et Joachim fut vivement contristé, et il s'en alla au (registre des) douze tribus d'Israël (et je saurai) si moi seul je n'ai pas engendré de postérité en Israël. Et il chercha et il trouva que tous les Justes avaient suscité une postérité dans Israël. Et il se souvint du patriarche Abraham ; c'était dans ses derniers jours que Dieu lui donna un fils Isaac. 4. Et Joachim fut vivement contristé, et il ne parut plus devant sa femme, mais il se rendit dans le désert, et il y planta sa tente, et il jeûna quarante jours et quarante nuits, se disant en lui-même : « Je ne descendrai ni pour manger ni pour boire, jusqu'à ce que m'ait visité le Seigneur mon Dieu, et la prière me sera nourriture et breuvage.

CHAPITRE II.

Or, Anne sa femme faisait une double lamentation et exprimait vivement son double chagrin, disant : « Je pleurerai mon veuvage ; je pleurerai ma stérilité. » 2 Or voici qu'arriva le grand jour du Seigneur, et Judith sa servante lui dit : « Jusqu'à quand affligeras-tu ton âme ? Voici qu'est arrivé le grand jour du Seigneur et il ne t'est point permis de te lamenter. Allons, prends ce bandeau que ma donné la maîtresse du service, et qu'il ne m'est pas permis de ceindre, parce que je suis une servante, et qu'il a une allure royale. » 3. Et Anne dit : « Éloigne-toi de moi ; cela je ne le ferai pas, et pourtant le Seigneur m'a humilié à l'excès ; quelque mauvais drôle a bien pu te donner cela, et tu viens me faire complice de ton péché ». Et Judith répondit : Quel mal pourrais-je te souhaiter, puisque le Seigneur t'a frappé de stérilité, pour que tu ne donnes point de fruit en Israël ? ». 4. Et Anne fut vivement contristée ; et elle se dépouilla de ses vêtements de deuil, et se lava la tête, et revêtit ses habits de noce, et vers la neuvième heure descendit dans le jardin pour se promener. Et elle vit un laurier, et s'assit à son ombre, et supplia le Maître tout-puissant, disant : « Dieu de nos pères, bénis-moi et exauce ma prière, de même que tu as béni le sein de Sara et que tu lui as donné un fils, Isaac. »

CHAPITRE III.

1 Et ayant levé les yeux au ciel, elle vit un nid de passereaux dans le laurier, et elle poussa un gémissement, disant en elle-même : « Malheur à moi, qui donc m'a engendrée et quel sein m'a produite ? Car je suis née maudite en présence des fils d'Israël. On m'a outragée, et l'on m'a chassée avec des railleries du temple du Seigneur. 2. Malheur à moi, à qui suis-je devenue semblable ? Ce n'est point aux oiseaux du ciel, car les oiseaux du ciel, eux aussi, sont féconds devant toi, ô Seigneur.— Malheur à moi, à qui suis-je devenue semblable ? Ce n'est pas aux bêtes de la terre. Car les bêtes de la terre sont fécondes, elles aussi, devant toi, ô Seigneur. — Malheur à moi, à qui suis-je devenue semblable ? Ce n'est point à ces eaux ; car ces eaux aussi sont fécondes devant toi, ô Seigneur. 3. Malheur à moi, à qui suis-je devenue semblable ? Ce n'est point à cette terre. Car cette terre, elle aussi, porte ses fruits selon la saison, et te bénit, ô Seigneur.

CHAPITRE IV.

   1 Et voici qu'un ange du Seigneur se tint devant elle et lui dit : Anne, Anne, le Seigneur a exaucé ta prière : tu concevras et tu enfanteras et on parlera de ta postérité sur toute la terres ». Et Anne dit : » Aussi vrai qu'est vivant le Seigneur mon Dieu, si je mets au monde un enfant, soit garçon , soit fille, je l'offrirai en présent au Seigneur mon Dieu, et il sera à son service tous les jours de sa vie ». 2 Et voici que vinrent deux messagers, lui disant : « Voici que Joachim ton mari vient avec tes troupeaux. Car un ange du Seigneur est descendu vers lui, disant : « Joachim, Joachim, le Seigneur Dieu a exaucé ta prière ; descends d'ici, car voici que ta femme Anne concevra (a) en son sein. » 3 Et Joachim est descendu, et il a appelé ses pasteurs, disant : « Amenez-moi ici dix agneaux sans tache et sans défaut ; cet ils seront pour le Seigneur mon Dieu ; et amenez-moi douze veaux gras, et ils seront pour les prêtres et pour le sanhédrin, et cent chevreaux pour tout le peuple ». 4. Et voici que Joachim arriva avec ses troupeaux et Anne se tint à la porte (b), et elle vit Joachim venir et accourant vers lui elle se suspendit à son cou, disant : « Maintenant je connais que le Seigneur mon Dieu m'a bénie, à l'excès. Car voici que la veuve n'est plus veuve, et que moi qui étais sans enfant je concevrai (a) dans mon sein ». Et Joachim se premier jour alla se reposer dans sa maison .

 

(a)  Émile Amann donne la traduction "concevra" et non "a conçu", mais il se justifie par un appareil de notes qui témoigne de son embarras. Monseigneur Amann, prélat de la maison de sa Sainteté, était professeur en Histoire de l'Église  à la faculté de théologie de Strasbourg et directeur du "Dictionnaire de Théologie catholique contenant l'exposé des doctrines de l la théologie catholique, leurs preuves et leur histoire". Notons aussi qu'en 1910, il ne dispose pas du papyrus Bodmer V :

E. Amann pages 17-21 : « En rapportant la stérilité d'Anne, [l 'auteur] a-t-il pensé que la conception de Marie ressemblât en tous points à celle de Jésus ? La question mérite d'être posée. Une des raisons pour lesquelles la théologie s'est opposée longtemps au privilège de l'Immaculée Conception de la Vierge est que, conçue à la manière de tous les autres hommes, fille de la concupiscence charnelle, Marie avait dû contracter la souillure que transmet depuis Adam la génération humaine ( Il va sans dire que depuis longtemps nul théologien ne considère plus la conception virginale de sainte Anne comme un condition nécessaire de l'Immaculée Conception de Marie. Tout le monde au contraire s'accorde pour dire que Marie, conçue selon les lois ordinaires de la nature, a été, par la grâce divine, préservée de la souillure originelle.) Si l'auteur du Protévangile a cru à la conception virginale de sainte Anne, si en la rapportant il s'est fait sur ce point l'écho de la tradition et de la piété populaire, il faut le ranger parmi les tout premiers défenseurs de l'Immaculée Conception. ; il faut reconnaître de plus que cette idée a dans la tradition catholique des racines bien plus profondes qu'on ne le suppose ordinairement. La question est une question de texte et de grammaire. » Amann signale que si, dans le verset 2-4, la plupart des manuscrits, et Tischendorf dans son édition, donnent « Voici que ta femme concevra », un manuscrit grec très ancien donne « Anne a conçu » et, plus loin chapitre 4 dans la bouche d'Anne « voici que j'ai conçu », leçon dont témoignent les textes du Ive siècle d''Épiphane, du VIIIe siècle d'André de Crète ou du Xe siècle du Ménologe qui combattent tous les trois cette forme grammaticale laissant penser qu'Anne a conçu Marie dès l'annonce de l'ange. E. Amann ajoute : Les versions et les remaniements du Protévangile permettent aussi de conclure que la leçon « ta femme a conçue » a été d'assez bonne heure répandue en régions très différentes. Le texte syriaque suit, sur les deux points signalés plus haut, la leçon du ms B.Le texte éthiopien lit comme le texte syriaque « ta femme a conçu » […] Il semble donc que la leçon en question a ait été fort répandue au moins dès la fin du Ive siècle ; dans l'état actuel de nos connaissances, il est impossible de remonter plus haut et de dire d'une manière absolue si elle est la leçon primitive. Je crois le contraire, pour la raison suivante. L'auteur du Protévangile, très discret sur ce point délicat, semble avoir suffisamment indiqué que la conception de Marie reconnaissait les mêmes causes que celle des autres hommes.

b) Le Protévangile ne parle pas de la Porte Dorée, et en toute logique du texte, on comprend que Anne attend Joachim devant la porte de sa maison, sans même savoir si elle se trouve à Jérusalem, ce que le Pseudo-Jacques n'indique pas. C'est une porte, c'est tout. On ne sait pas si Joachim va la franchir avec tous ses troupeaux. Devant cette porte, pas de Baiser, mais une vieille dame qui saute au cou de son mari en criant Houpi!!!


2)  400-402 : Saint Augustin dans son Contre Fauste XXIII discute  de l'existence de Joachim, problématique s'il est père de Marie ET issu de la tribu de Lévi (et non de celle de Juda):

Nous croyons donc que Marie tenait aussi à la race de David, parce que nous croyons aux Écritures qui affirment ces deux choses : que le Christ est de la race de David selon la chair , et que Marie est devenue sa mère, non par union charnelle avec aucun homme, mais en restant Vierge . Ainsi, quiconque nie que Marie ait été de la famille de David, résiste évidemment à l'autorité si respectable des Écritures; [...]. Par conséquent, l'assertion de Fauste, que Marie aurait eu pour père un prêtre nommé Joachim, de la tribu de Lévi, ne reposant sur aucun témoignage canonique, je ne m'en embarrasse pas le moins du monde.

Mais quand je l'admettrais, je pourrais m'en tirer encore en disant que ce Joachim devait tenir en quelque façon à la race de David et était passé par quelque adoption de la tribu de Juda à celle de Lévi, soit lui, soit un de ses aïeux; ou qu'il était né dans la tribu de Lévi, de manière à avoir des liens de consanguinité avec la race de David. C'est ainsi que Fauste lui-même avoue qu'il aurait pu se faire que Marie fût de la tribu de Lévi, bien qu'il soit constant qu'elle a été donnée à un homme de la race de David, c'est-à-dire de la tribu de Juda; il ajoute même qu'on aurait pu admettre le Christ comme un fils de David, si Marie avait été fille de Joseph. Par conséquent, si, étant fille de Joseph, elle s'était mariée dans la tribu de Lévi, on serait autorisé à appeler fils de David tout enfant qui naîtrait d'elle, même dans la tribu de Lévi ; de même si la mère de ce Joachim, que Fauste donne pour père à Marie, étant de la tribu de Juda et de la race de David, s'était mariée dans la tribu de Lévi, on pourrait en toute vérité dire que Joachim, Marie et son fils seraient de la race de David. Voilà ce que j'admettrais, ou quelque autre chose de ce genre, si j'attachais de la valeur à un livre apocryphe où on lit que Joachim fut père de Marie, plutôt que d'accuser de mensonge l'Évangile où il est écrit, tout à la fois que Jésus-Christ, Fils de Dieu, notre Sauveur, était, selon la chair, de la race de David, et qu'il est né de la Vierge Marie. Il nous suffit donc que les Écritures qui affirment cela, et auxquelles nous croyons, ne puissent être convaincues de fausseté par ceux qui les combattent.

3)  début du IVe siècle : Construction à Jérusalem de la basilique de la Probatique ("Portique des Brebis") commémorant d'une part la guérison du paralytique à la piscine de Bethesda (Jn 5 1-4) mais aussi le lieu traditionnellement considéré comme étant la maison de la Vierge, près du Portique des Brebis, où les animaux étaient lavés avant leur sacrifice rituel dans le Temple. Détruite, l'église de la Probatique fera place à l'église Sainte-Anne construite par les Croisés en 1140.

— Fabécar : et comment l'a-t-on su, la localisation de la maison de la Vierge, mossieur Dodiaise -je-sais-tout ?

— Le moine Épiphane et saint Jean Chrysostome fixent la naissance à Nazareth, ville d'origine de Joachim, alors que Saint Cyrille d'Alexandrie la situe à Bethléem, la ville d'Anne, mère de Marie. Mais St. Sophronios choisit Jérusalem. Tu te souviens que le Pseudo-Jacques n'en donnait pas l'adresse dans son Protévangile  qui ne parle que d'une porte, où arrive Joachim et ses troupeaux, mais les grecs ou byzantins (c'est tout-un) qui ont lu ce texte ont manifestement fait le rapprochement entre cette porte et la Porte Probatique de Jérusalem, [Probatique : emprunté au gr. π ρ ο β α τ ι κ ο ́ ς que l'on trouve dans π ρ ο β α τ ι κ η π υ ́ λ η «porte probatique où on lavait les bestiaux pour les sacrifices», et qui signifie proprement «qui concerne le bétail», de π ρ ο ́ β α τ ο ν «bétail».]. Ils en ont déduit que Joachim et Anne vivaient près de la Piscine Probatique, piscine aux cinq portiques. 

Jérusalem : en 4, la Porte des Lions, [Porte des Brebis] proche de l'église Sainte-Anne ou Probatique et de la piscine de Bethesda. En 5, la Porte Dorée, par où, selon la tradition juive, le Messie doit pénétrer dans Jérusalem. (carte Wikipédia)


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3') Le dimanche 7 septembre 424 : Homélie de Jean Damascène (Jean de Damas) donnée pour la dédicace de la Probatique et nommée Homélie sur la Nativité de Marie. "Je te salue, ô Portique des brebis, demeure très sainte de la Mère de Dieu. Je te salue, Portique des brebis, domicile ancestral de la reine, autrefois l'enclos des brebis de Joachim, devenu aujourd'hui l'Eglise du troupeau spirituel du Christ, cette imitation du ciel. ". Jean Damascène crée un hymne magnifique à la louange d'Anne et de Joachim, dans un souci de glorification de la Vierge.

 

 Homélie pour la nativité de Marie 

Neuf mois étant accomplis, Anne mit au monde une fille et l'appela du nom de Marie. Quand elle l'eut sevrée, la troisième année, Joachim et elle se rendirent au temple du Seigneur et, ayant offert au Seigneur des victimes, ils présentèrent leur petite fille Marie pour qu'elle habitât avec les vierges qui, nuit et jour, sans cesse, louaient Dieu.
Quand elle eut été amenée devant le temple du Seigneur, Marie gravit en courant les quinze marches sans se retourner pour regarder en arrière et sans regarder ses parents comme le font les petits enfants. Et cela frappa d'étonnement toute l'assistance, au point que les prêtres du Temple eux-mêmes étaient dans l'admiration.
Puisque la Vierge Marie devait naître d'Anne, la nature n'a pas osé devancer le germe béni de la grâce. Elle est restée sans fruit jusqu'à ce que la grâce eût porté le sien. En effet il s'agissait de la naissance, non d'un enfant ordinaire, mais de cette première-née d'où allait naître le premier-né de toute créature, en qui subsistent toutes chose. O bienheureux couple, Joachim et Anne ! Toute la création vous doit de la reconnaissance, car c'est en vous et par vous qu'elle offre au créateur le don qui surpasse tous les dons, je veux dire la chaste Mère qui était seule digne du Créateur.
Aujourd'hui sort de la souche de Jessé le rejeton sur lequel va s'épanouir pour le monde une fleur divine. Aujourd'hui Celui qui avait fait autrefois sortir le firmament des eaux crée sur la terre un ciel nouveau, formé d'une substance terrestre ; et ce ciel est beaucoup plus beau, beaucoup plus divin que l'autre, car c'est de lui que va naître le soleil de justice, celui qui a créé l'autre soleil....
Que de miracles se réunissent en cette enfant, que d'alliances se font en elle ! Fille de la stérilité, elle sera la virginité qui enfante. En elle se fera l'union de la divinité et de l'humanité, de l'impassibilité et de la souffrance, de la vie et de la mort, pour qu'en tout ce qui était mauvais soit vaincu par le meilleur. O fille d'Adam et Mère de Dieu ! Et tout cela a été fait pour moi, Seigneur ! Si grand était votre amour pour moi que vous avez voulu, non pas assurer mon salut par les anges ou quelque autre créature, mais restaurer par vous-même celui que vous aviez d'abord créé vous-même. C'est pourquoi je tressaille d'allégresse et je suis plein de fierté, et dans ma joie, je me tourne vers la source de ces merveilles, et emporté par les flots de mon bonheur, je prendrai la cithare de l'Esprit pour chanter les hymnes divins de cette naissance...
Aujourd’hui le créateur de toutes choses, Dieu le Verbe compose un livre nouveau jailli du cœur de son Père, et qu’il écrit par le Saint-Esprit, qui est langue de Dieu…
O fille du roi David et Mère de Dieu, Roi universel. O divin et vivant objet, dont la beauté a charmé le Dieu créateur, vous dont l'âme est toute sous l’action divine et attentive à Dieu seul ; tous vos désirs sont tendus vers cela seul qui mérite qu'on le cherche, et qui est digne d'amour ; vous n'avez de colère que pour le péché et son auteur. Vous aurez une vie supérieure à la nature, mais vous ne l'aurez pas pour vous, vous qui n'avez pas été créée pour vous. Vous l'aurez consacrée tout entière à Dieu, qui vous a introduite dans le monde, afin de servir au salut du genre humain, afin d'accomplir le dessein de Dieu, I'Incarnation de son Fils et la déification du genre humain. Votre cœur se nourrira des paroles de Dieu : elles vous féconderont, comme l'olivier fertile dans la maison de Dieu, comme l'arbre planté au bord des eaux vives de l'Esprit, comme l'arbre de vie, qui a donné son fruit au temps fixé : le Dieu incarné, la vie de toutes choses. Vos pensées n'auront d'autre objet que ce qui profite à l'âme, et toute idée non seulement pernicieuse, mais inutile, vous la rejetterez avant même d'en avoir senti le goût.
Vos yeux seront toujours tournés vers le Seigneur, vers la lumière éternelle et inaccessible ; vos oreilles attentives aux paroles divines et aux sons de la harpe de l'Esprit, par qui le Verbe est venu assumer noire chair... vos narines respireront le parfum de l'époux, parfum divin dont il peut embaumer son humanité. Vos lèvres loueront le Seigneur, toujours attaché aux lèvres de Dieu. Votre bouche savourera les paroles de Dieu et jouira de leur divine suavité. Votre cœur très pur, exempt de toute tache, toujours verra le Dieu de toute pureté et brûlera de désir pour lui. Votre sein sera la demeure de celui qu'aucun lieu ne peut contenir. Votre lait nourrira Dieu, dans le petit enfant Jésus. Vous êtes la porte de Dieu, éclatante d'une perpétuelle virginité. Vos mains porteront Dieu, et vos genoux seront pour lui un trône plus sublime que celui des chérubins... Vos pieds, conduits par la lumière de la loi divine, le suivant dans une course sans détours, vous entraîneront jusqu'à la possession du Bien-Aimé. Vous êtes le temple de l'Esprit-Saint, la cité du Dieu vivant, que réjouissent les fleuves abondants, les fleuves saints de la grâce divine. Vous êtes toute belle, toute proche de Dieu ; dominant les Chérubins, plus haute que les Séraphins, très proche de Dieu lui-même.
Salut, Marie, douce enfant d'Anne ; l’amour à nouveau me conduit jusqu’à vous. Comment décrire votre démarche pleine de gravité ? votre vêtement ? le charme de votre visage ? cette sagesse que donne l'âge unie à la jeunesse du corps ? Votre vêtement fut plein de modestie, sans luxe et sans mollesse. Votre démarche grave, sans précipitation, sans heurt et sans relâchement. Votre conduite austère, tempérée par la joie, n'attirant jamais l'attention des hommes. Témoin cette crainte que vous éprouvâtes à la visite inaccoutumée de l'ange ; vous étiez soumise et docile à vos parents ; votre âme demeurait humble au milieu des plus sublimes contemplations. Une parole agréable, traduisant la douceur de l'âme. Quelle demeure eût été plus digne de Dieu ? Il est juste que toutes les générations vous proclament bienheureuse, insigne honneur du genre humain. Vous êtes la gloire du sacerdoce, l’espoir des chrétiens, la plante féconde de la virginité. Par vous s'est répandu partout l'honneur de la virginité Que ceux qui vous reconnaissent pour la Mère de Dieu soient bénis, maudits ceux qui refusent...
O vous qui êtes la fille et la souveraine de Joachim et d'Anne, accueillez la prière de votre pauvre serviteur qui n'est qu'un pécheur, et qui pourtant vous aime ardemment et vous honore, qui veut trouver en vous la seule espérance de son bonheur, le guide de sa vie, la réconciliation auprès de votre Fils et le gage certain de son salut. Délivrez-moi du fardeau de mes péchés, dissipez les ténèbres amoncelées autour de mon esprit, débarrassez-moi de mon épaisse fange, réprimez les tentations, gouvernez heureusement ma vie, afin que je sois conduit par vous à la béatitude céleste, et accordez la paix au monde. A tous les fidèles de cette ville, donnez la joie parfaite et le salut éternel, par les prières de vos parents et de toute l'Eglise.

 

 

 

 

 

4) Le 8 septembre 424 (ou sous l'empereur Maurice (582-602) : Fondation à Jérusalem de la Fête de la Nativité le 8 septembre , fête directement issue du Protévangile; elle est adoptée au VIIe siècle par Rome sous le pape Serge Ier, d'origine syrienne.

5)   Au VIIIe siècle (ou entre 550 et 750) :  Évangile de l'enfance, ou Liber de ortu beatae mariae et infantia Salvatoris adaptation latine du Protévangile attribué soit à Jérome donnant à la demande des évêques Chromace et Héliodore la traduction latine d'un texte gardé secret, en hébreu, de saint Matthieu. Parfois aussi attribué à Jacques fils de Joseph. Nommé Évangile du Pseudo-Matthieu par Tischendorf au XIXe. Cf infra. 

6) VIe siècle : Décret de Gélase condamnant le Protévangile.

 7)  VI-VIIIe siècle : Le culte de sainte Anne apparaît dès le VIe siècle dans certaines liturgies orientales le 25 juillet (à Constantinople vers 550) mais en Occident son culte le 26 juillet, débuté tôt à Chartres qui en conserve des reliques  n'est généralisé qu'à la fin du XIVe siècle. 

8)  VIIIe siècle : culte byzantin de la Conception de la Vierge le 9 décembre. La Fête de la Conception sera introduit par les Croisades en Normandie (Fête aux Normands) et en Angleterre le 8 décembre entre le Xe et le XIVe siècle.

9)    IXe siècle : Liber de Nativitate Mariae, Livre de la Nativité de Marie, beaucoup plus court que l'e Pseudo-Matthieu et considéré comme écrit par  Jacques fils de Joseph, ou parfois à l'inverse par saint Jérome . Il aurait été (E. Amann)  la version revue et corrigée de la partie du Pseudo-Matthieu narrant l'enfance de la Vierge, afin de l'expurger des éléments choquants tout en "en conservant les légendes gracieuses". C'est le premier texte mentionnant la Porte Dorée.

10)   XIe siècle : Fulbert, évêque de Chartres , accrédite la légende et lit dans un de ses sermons de la Fête de la Nativité les premières pages du Liber de nativitate.

11)   1225-1230 Jean de Mailly Abbreviato in gestis sanctorum: compilation des légendes hagiographiques abrégées.

12) 1240-1250: Bartholomew de trente , Liber epilogorum

13) 1240-1260: Vincent de Beauvais , Speculum historiale Livre VI chap.64. 

14)  1260 à 1298 : Jacques de Voragine, Legenda aurea. Connu par 1000 manuscrits.

15) 1320-1348 : Traduction par Jean de Vignay du Speculum historiale (Miroir historial) en 1320 d'une part, et de la Legenda aurea, Légende des sains ou Légende dorée en 1348 d'autre part. Dans les deux cas pour Jeanne de Bourgogne, reine de France.

16)  1832 : Publication par Thilo du Liber de Nativitate.

17) 1853 : Publication de l'étude critique de l'Évangile du Pseudo-Matthieu par Tischendorf.


                L'évangile du Pseudo-Matthieu.

Il s'agit d'un remaniement tardif (entre 550 et 750) du Protévangile connu par 130 manuscrits

L'histoire d'Anne et de Joachim occupe les cinq premiers des 24 chapitres. Traduction E. Amann

CHAPITRE I

 1. En ce temps-là, il y avait à Jérusalem un homme du nom de Joachim de la tribu de Juda. (a) Et il faisait paître ses brebis, craignant Dieu dans la simplicité et la bonté de son cœur.

 

Il n'avait d'autre souci que celui de ses troupeaux dont il employait le produit à nourrir tous ceux qui craignent Dieu ; il offrait des présents doubles (b) à ceux qui travaillaient dans la doctrine et dans la crainte de Dieu, et de simples à ceux qui étaient chargés de leur soin.

 

Ainsi donc des agneaux, des brebis, de la laine et de tout ce qu'il possédait, il faisait trois parts ; il en donnait une aux veuves, aux orphelins, aux étrangers et aux pauvres ; une seconde à ceux qui étaient voués au service de Dieu ; quant à la troisième, il se la réservait pour lui et pour toute sa maison.

 

 2. Or tandis qu'il agissait ainsi, Dieu multipliait ses troupeaux, au point qu'il n'y avait personne d'égal à lui dans le peuple d'Israël. Il avait commencé lors de sa quinzième année. A l'âge de vingt ans, il prit pour femme Anne, fille d'Isachar de sa tribu (c), c'est-à-dire de la race de David. Et après qu'il eut demeuré vingt ans avec elle, il n'en avait eu ni fils ni filles.

 

CHAPITRE II

 1. Or il arriva que, lors des jours de fête, parmi ceux qui offraient de l'encens au Seigneur, se trouvait Joachim présentant ses offrandes en présence de Dieu.

 

Et, s'approchant de lui, un scribe du temple, nommé Ruban, lui dit : " Tu ne peux pas te trouver parmi ceux qui font des sacrifice à Dieu, parce que Dieu ne t'a pas béni au point de t'accorder une postérité en Israël ".

 

Plein de confusion sous les regards du peuple, Joachim quitta en pleurant le temple du Seigneur, et il ne retourna pas dans sa maison, mais il s'en alla vers ses troupeaux et il emmena avec lui ses bergers dans les montagnes en un pays éloigné, si bien que pendant cinq mois (d) Anne sa femme n'en eut aucune nouvelle.

 

2. Et elle pleurait en disant : " Seigneur, Dieu très puissant d'Israël, après m'avoir refusé des fils pourquoi m'as-tu encore enlevé mon époux? Voici en effet que cinq mois se sont passés et que je ne vois pas mon époux. Et je ne sais s'il est mort pour pouvoir du moins lui donner la sépulture ".

 

Tandis qu'elle pleurait abondamment dans le jardin de sa maison, levant dans sa prière les yeux vers le Seigneur, elle vit un nid de passereaux dans un laurier, et, entrecoupant ses paroles de gémissements, elle s'adressa au Seigneur en disant :

 

" Seigneur, Dieu tout-puissant, toi qui as donné de la postérité à toutes les créatures, aux fauves, aux bêtes de somme, aux serpents, aux poissons, aux oiseaux, et qui as fait que toutes se réjouissent de leur progéniture, tu me refuses donc à moi seule ces faveurs de ta bonté? Tu sais, Seigneur, que dès le commencement de mon mariage, j'ai fait vœu que si tu me donnais un fils ou une fille je te l'offrirais dans ton temple saint ".

 

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3. Et tandis qu'elle disait cela, tout à coup apparut devant elle un ange du Seigneur (d) , disant : " Ne crains point, Anne, parce qu'un rejeton issu de toi est dans le dessein de Dieu ; et l'enfant qui naîtra de toi sera un objet d'admiration à tous les siècles jusqu'à la fin ".

Et après avoir prononcé ces paroles, il disparut de devant ses yeux. Or celle-ci, tremblante et épouvantée d'avoir eu une pareille vision et d'avoir entendu un pareil discours, entra dans sa chambre et se jeta sur son lit comme morte et durant tout le jour et toute la nuit, elle demeura en prière et dans une grande frayeur.

4. Ensuite elle appela à elle sa servante et lui dit : " Tu me vois désolé de mon veuvage et plongée dans la détresse, et tu n'as même pas voulu venir vers moi? " Et celle-ci lui répondit en murmurant : " Si Dieu a fermé tes entrailles et s'il a éloigné de toi ton époux, que puis-je faire pour toi? " Et en entendant ces paroles, Anne pleurait davantage.

 

 CHAPITRE III

 1. En ce même temps un jeune homme apparut dans les montagnes où Joachim faisait paître ses troupeaux, et lui dit : " Pourquoi ne retournes-tu plus auprès de ta femme? "

 

Et Joachim répondit : " Pendant vingt ans je l'ai eue pour compagne ; mais maintenant, parce que Dieu n'a pas voulu que j'eusse d'elle des enfants, j'ai été chassé du temple de Dieu avec ignominie ; pourquoi retournerais-je auprès d'elle, après avoir été une fois repoussé et dédaigné ? Je resterai donc ici avec mes brebis, aussi longtemps que Dieu voudra bien m'accorder la lumière de ce monde ; cependant, par l'intermédiaire de mes serviteurs, je rendrai volontiers leur part aux pauvres, aux veuves, aux orphelins et aux ministres de Dieu ".


2. Et lorsqu'il eut dit ces paroles, le jeune homme lui répondit :

" Je suis un ange de Dieu ; j'ai apparu aujourd'hui à ta femme qui pleurait et qui priait, et je l'ai consolée ; sache qu'elle a conçu de toi (e) une fille. Celle-ci demeurera dans le temple de Dieu, et le Saint-Esprit reposera en elle ; et son bonheur sera plus grand que celui de toutes les saintes femmes, de sorte que nul ne pourra dire qu'il y eut une telle femme avant elle, mais jamais après elle non plus il n'en viendra de semblable à elle en ce monde. Descends donc des montagnes et retourne auprès de ta femme, et tu la trouveras ayant conçu dans ses entrailles ; car Dieu a suscité en elle une progéniture, (f) aussi dois-tu lui en rendre grâce, et cette progéniture sera bénie, et Anne elle-même sera bénie et sera établie mère d'une bénédiction éternelle ".

 

[...]

Et tandis que Joachim examinait dans son esprit s'il devait retourner, il arriva qu'il fut pris de sommeil et voici que l'ange qui lui était apparu quand il était éveillé lui apparut encore, pendant qu'il dormait, disant :

 

"Je suis l'ange que Dieu t'a donné pour gardien ; descends en toute sécurité et retourne auprès d'Anne,  parce que les œuvres de charité que toi et ta femme vous avez faites ont été proclamées en présence du Très-Haut,  et il vous a été donné une postérité telle que jamais ni les prophètes ni les saints n'en ont eu depuis le commencement et qu'ils n'en auront jamais".

 

Et lorsque Joachim se fut réveillé de son sommeil, il appela auprès de lui les gardiens de ses troupeaux et il leur fit connaître son songe. Et ils adorèrent le Seigneur et ils dirent à Joachim : "Prends garde de résister davantage à l'ange du Seigneur ; mais lève-toi ; partons, et allons lentement tout en faisant paître les troupeaux ".

 

5. Comme ils étaient en route depuis trente jours et que déjà ils approchaient, un ange du Seigneur apparut à Anne en prière, lui disant :

" Va à la Porte d'Or, comme on l'appelle, au-devant de ton époux, parce qu'il doit revenir aujourd'hui ".

Et elle s'en fut en hâte avec ses servantes, et elle se mit à prier debout tout près de la porte. Et tandis qu'elle attendait depuis longtemps déjà et qu'elle se lassait de cette longue attente, levant les yeux, elle vit Joachim qui s'avançait avec les troupeaux. Et Anne courut se jeter à son cou, rendant grâces à Dieu et disant :

 

" j'étais veuve et voici que je ne le suis plus ; j'étais stérile et voilà que j'ai conçu " (g).

Et il y eut une grande joie parmi ses voisins et tous ceux qui la connaissaient, et toute la terre d'Israël la félicita de cette gloire.

 

Discussion:

a) Par rapport au Protévangile, il est ici spécifié que Joachim est de la tribu de Juda, donc de David (cf critique d'Augustin). Il est important que Marie, et que le Christ soit, comme l'affirme l'Évangile, "de la race de David"; les prophéties de l'Ancien Testament avaient spécifié que le Messie était de la Maison de David  : 1 Samuel 18,2 ; Isaïe 11,1, Psaumes 18,51.

b) Il offre au Seigneur des offrandes (des aumônes) et non des sacrifices : ce n'est donc pas un prêtre (cf critique d'Augustin).

c) Anne est dite "fille d'Ysachar" ; elle aussi est de la tribu de Juda. 

c) Joachim se retire dans les montagnes pendant cinq mois, et non plus pendant quarante jours comme dans le Protévangile. La conception d'un enfant avant son départ est d'autant plus improbable.

d) L'ange apparaît d'abord à Anne (dans le Protévangile, il apparaît d'abord à Joachim) : "Mais notre auteur a l'idée qu'Anne a conçu de manière virginale au moment même de l'annonciation, comme plus tard la Vierge Marie. Il faut donc que l'apparition à Anne ait lieu la première". (Amann 1910 p.285).

e) "Ex semine tuo concepisse : c'est la leçon de 4 mss, confirmée par ailleurs par ce qui suit : quam invenies in utero habentum. Ex semine tuo [de ta semence, de ton sperme] est une addition postérieure, destinée à restreindre le miracle. Mais cette bizarre alliance de mots donne un sens tout à fait invraisemblable, si l'on songe en particulier que Joachim est parti depuis cinq mois ». (Amann page 289). Un manuscrit D porte, après in utero, l'addition de Spiritu Sancto (id.)

Le temps concepisse du verbe concipio "concevoir" est ici au parfait  "a conçu" , en conformité avec les plus anciens exemples du Protévangile en grec dont la leçon εϊληφεν, "a conçu"  marquant la conception immaculée d'Anne,  disparaît des manuscrits grecs postérieurs.

f) Le texte latin répète le mot semen, traduit ici par "progéniture", mais qui reste polysémique : la phrase  excitavit enim Deus semen in es  pourrait être entendue dans le sens qui indiquerait "le mode de conception d'Anne" (par la semence de Dieu ?) (Amann p. 289).

g) et ecce jam concepi "et voilà que j'ai conçu" reprends, pour le verbe concipio, le temps parfait.

Grammaticalement, tout indique que Anne est déjà enceinte avant même qu'elle ne rencontre Joachim à la Porte Dorée, soit, miraculeusement, de la semence de Joachim dont l'action fécondante aurait été retardée et aurait été opérante plusieurs mois après son départ, soit, tout aussi miraculeusement, par l'action du Saint-Esprit. 

Mais on ne trouve dans ce texte aucun argument direct pour une conception ex osculo par le baiser des époux à la Porte Dorée, baiser qui n'est même pas mentionné.

Voir aussi la traduction de Charles Michel 1924 


                              Le récit de la Légende Dorée 

Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie (Trad. JB M Roze)

Joachim donc, qui était de la Galilée et de la ville de Nazareth, épousa sainte Anne de Bethléem.(a) Tous les deux justes et marchant avec droiture dans l’accomplissement des commandements du Seigneur, faisaient trois parts de leurs biens : l’une affectée au temple et aux personnes employées dans le service du temple; une seconde donnée aux pèlerins et aux pauvres, une troisième consacrée à leur usage particulier et à celui de leur famille. Pendant vingt ans de mariage, ils n'eurent point d'enfants, et ils firent voeu à Dieu, s'il leur accordait un rejeton, de le consacrer au service du Seigneur. Pour obtenir cette faveur, chaque année, ils allaient à Jérusalem aux trois fêtes principales. Or, à la fête de la Dédicace, Joachim alla à Jérusalem avec ceux de sa tribu, et quand il voulut présenter son offrande, il s'approcha de l’autel avec les, autres. Mais le prêtre, en le voyant, le repoussa avec une grande indignation ; il lui reprocha sa présomption de s'approcher de l’autel en ajoutant qu'il était inconvenant pour un homme, sous le coup de la malédiction de la loi, de faire des offrandes au Seigneur, qu'il ne devait pas, lui qui était stérile et qui n'avait pas augmenté le peuple de Dieu, se présenter en compagnie de ceux qui n'étaient pas infectés de cette souillure. Alors Joachim tout confus, fut honteux de revenir chez lui, de peur de s'entendre adresser les mêmes reproches par ceux de sa tribu qui avaient ouï les paroles du prêtre. Il se retira donc auprès de ses bergers, et après avoir passé quelque temps avec eux, un jour qu'il était seul, un ange tout resplendissant lui' apparut et l’avertit de ne pas craindre (il était troublé de cette vision):

« Je suis, lui dit-il, un ange du Seigneur envoyé vers vous pour vous annoncer que vos prières ont été exaucées, et que vos aumônes sont montées jusqu'en la. présence de Dieu. J'ai vu votre honte, et j'ai entendu les reproches de stérilité qui vous ont été adressées à tort. Dieu est le vengeur du péché, mais non de la nature, et s'il a fermé le sein d'une femme c'est pour le rendre fécond plus tard d'une manière qui paraisse plus merveilleuse, et pour faire connaître que l’enfant qui naît alors, loin d'être le fruit de la passion, sera un don de Dieu. Sara, la première mère de votre race, n'a-t-elle pas enduré l’opprobre de la stérilité jusqu'à sa quatre-vingt-dixième année? et cependant elle mit au monde Isaac auquel avaient été promises les bénédictions de toutes les nations ? Rachel encore n'a-t-elle pas été longtemps stérile? toutefois elle enfanta Joseph qui fut à la tête de toute l’Egypte. Y eut-il quelqu'un plus fort que Samson et plus saint que Samuel ? tous les deux eurent pourtant des mères stériles. Croyez donc à ma parole et à ces exemples, que les conceptions tardives et les enfantements stériles sont d'ordinaire plus merveilleux. Eh bien ! Anne, Votre femme, vous enfantera (b) une fille et vous l’appellerez Marie. Dès son enfance, elle sera, comme vous en avez fait Voeu, consacrée au Seigneur; dès le sein de sa mère, elle sera remplie du Saint-Esprit ; elle ne restera point avec le commun du peuple, mais elle demeurera toujours dans le temple du Seigneur, afin d'éviter le moindre mauvais soupçon. Or, de même qu'elle naîtra d'une mère stérile, de même elle deviendra, par un prodige merveilleux, la mère du Fils du Très-haut, qui se nommera Jésus, et qui sera le salut de toutes les nations. Maintenant voici le signe (c) auquel vous reconnaîtrez la vérité de mes paroles ; quand vous serez arrivé à Jérusalem à la porte Dorée, vous rencontrerez Anne, votre femme; et en vous voyant elle éprouvera fine joie égale à l’inquiétude qu'elle a ressentie de votre absence prolongée. »

 

Quand l'ange eut parlé ainsi il quitta Joachim. Or, Anne tout en pleurant dans l’ignorance de l’endroit où était allé son mari, vit lui apparaître le même ange qu'avait vu Joachim ; et il lui déclara les mêmes choses qu'il avait dites à celui-ci, en ajoutant que, pour marque de la vérité de sa parole, elle allât à Jérusalem, à la porte Dorée où elle rencontrerait son mari qui revenait. D'après l’ordre de l’ange, tous deux vont au-devant l’un de l’autre, enchantés de la vision qu'ils avaient eue, et assurés d'avoir l’enfant qui leur avait été promise. Après avoir adoré le Seigneur, ils revinrent chez eux, attendant joyeusement la réalisation de la promesse divine. Anne conçut donc, enfanta une fille et lui donna le nom de Marie.  

Discussion.

a) Joachim est de Nazareth et Anne de Bethléem, ils n'habitent pas Jérusalem.

b) Enfantera : la conception est annoncée au futur. Le prodige est le même que celui accordée à Sara ou Rachel, celui de l'enfantement tardif d'une femme stérile. Pas de conception virginale dans la Légende Dorée. 

c) La Porte Dorée devient la preuve, le Signe de la véracité des paroles de l'ange : avertis séparément, les deux époux se retrouvent au rendez-vous fixé par Dieu. Mais il n'y a pas d'échange de baiser, pas d'étreinte, pas même de déclaration ravie d'Anne.

      Mariage : Thème de l'humour


      Réception de la Légende de Joachim et Anne : l'iconographie. Le Baiser fécondant. Conception ex osculo 

 

 


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  Tout se passe comme si le Protévangile, source féconde, avait alimenté de manière partiellement indépendante le culte d'Anne, de Joachim et de la conception de la Vierge ; la liturgie et ses fêtes ; les textes (les lectionnaires ou les légendaires ) ; la pensée théologique et les dogmes ; et enfin l'iconographie. C'est dans cette dernière que s'exprime le plus visiblement, mais le plus tacitement, la foi (ou la croyance) en une conception virginale de Marie, qui se confond aisément avec le culte de sa conception immaculée. 

 "Le tableau de la rencontre d'Anne et de Joachim est l'un des plus gracieux de toute la littérature apocryphe. La piété populaire a aimé à le contempler ; elle a vu dans le chaste embrassement des deux époux le prélude de la conception de Marie, et pendant longtemps il n'y aura pas d'autre représentation de ce mystère que la scène touchante du Protévangile [ou du Pseudo-Matthieu] ». (E. Amann page 195). 

Par quel glissement sommes nous passés de la Porte Probatique des premiers siècles à la Porte Dorée, qui apparaît dans l'Évangile du Pseudo-Matthieu ? Par quel autre glissement la Rencontre est-elle devenue une étreinte, puis un Baiser ? Par quelle glissement la conception surnaturelle, divine annoncée par l'ange comme étant déjà survenue lorsqu'il s'adresse à Joachim dans ses montagnes (le fameux "a conçu", concepi des premiers textes) devient-elle une conception surnaturelle lors de la chaste réunion des époux devant la Porte Dorée ? Par quel gissement l'annonce "elle a conçue par ta semence" est-elle occultée ? Par quel glissement cette conception merveilleuse prend-elle comme moyen efficient le baiser des époux, avec ce concept étrange d'une conception ex osculo ? Par quel glissement enfin la foi en la conception virginale de Marie, sur un plan biologique, devient-elle celle de sa conception immaculée, sur le plan théologique ?  Ces changements sont-ils survenus sous la poussée d'une foi populaire plus sensible à la force poétique des images qu'à la cohérence des dogmes ? Ou par les effets réciproques des images sur la pensée, et de la pensée sur les images ?

 "L’idée du baiser fécondant n’émane ni des débats théologiques, ni des récits apocryphes chrétiens, ni de l’image elle-même, mais bien d’un amalgame entre les trois. " (Réjane Gay-Canton)

  Cette Rencontre peut répondre à deux types d'images : celles qui représentent l'élan réciproque des époux l'un vers l'autre dans la hâte joyeuse et fébrile, et celles qui donnent à voir, en plus gros plan souvent, l'accolade ou le baiser. Ce sont ces dernières qui peuvent être interprétées comme faisant allusion a la conception ex osculo. Ce baiser est donné soit chastement sur la joue, soit plus audacieusement sur la bouche.

  Elle apparaît au XIIe siècle, l'un de ses exemples les plus connus date de 1305 ( à la chapelle des Scrovegni de Padoue par Giotto),  mais ses représentations en enluminure se multiplient avant tout au XVe siècle et se poursuivent encore  : on la trouve sculptée à Chartres sur le Tour de Chœur (1519). Le baiser fécondant est toujours en vogue au XVIIe puisque le pape  Innocent XI devra interdire en 1677 par un décret  les représentations de la Rencontre à la Porte Dorée comme symbole de la conception de Marie, car elle propage l’idée selon laquelle per osculum sanctum operata est conceptio (« La conception fut opérée par un saint baiser » ).

 Parfois (comme sur le vitrail de Moulins), elle s'associe à l'Arbre de Jessé pour bien enfoncer le clou d'une lignée davidique issue de Jessé et fleurissant en une Vierge, vierge d'autant plus parfaite et sans tache que sa conception échappe aux lois de la nature. 

 

      "L’idée d’une conception par un baiser aura montré la construction d’une image mentale à partir d’une représentation iconographique elle-même indirectement tirée des récits apocryphes chrétiens, et qui trouve un écho dans la littérature vernaculaire. Parce que l’on ne pouvait décemment mettre en image une conception, l’image de la Rencontre prit symboliquement la place de cette dernière dans les cycles iconographiques de l’enfance de la Vierge, ainsi qu’indépendamment, en lien avec la fête liturgique en Orient. Ce ne sera que dans un deuxième temps que certains Occidentaux lurent l’image de la conception comme la représentation du baiser fécondant. La persistance de ce motif, du xive au xviie siècle, témoigne d’une part de la résistance de la théorie augustinienne de la transmission du péché originel et de la vision d’une sexualité irrémédiablement entachée qu’elle entraîne, et d’autre part de la difficulté des théologiens à transmettre aux illitterati une doctrine encore émergente. " (R. Gay-Canton)

 

 

— L'une des images les plus précoces est celle qui orne la lettre G (Gloriole virginis) du Graduel à l'usage de l'abbaye Notre-Dame de Fontevrault vers 1250-1260

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— Dans le même Graduel, l'initial G du Gaudeamus :

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—  Nous trouvons ensuite, selon l'ordre chronologique, le Baiser du Bréviaire à l'usage de Saint-Martin de Tours, B.M de Tours Ms 0149 folio 398, peu après 1323. Le peintre a choisi de représenter le baiser aux Mâtines de l’office de la Conception, dans la lettrine de l'initiale B de Beata (Beata et semper gloriosa virgo maria regia stirpe) ce qui est loin d’être anodin.

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L'explosion des images de la Rencontre et du Baiser au XVe siècle trouve sans-doute son origine dans l'évolution des notions de pureté/impureté et de la notion de sang pur, évolution à laquelle l'épidémie de Peste ne serait pas plus étrangère que la montée de l'antijudéisme. La compréhension de ce que sous-entend la "conception immaculée"  suppose de préciser ce que l'on entend par "macule" (macula) et ses rapports avec la sexualité, la transmission des liens du sang, et la contamination du sang transmis par les fautes commises, les maladies, ou le voisinage des étrangers : vaste sujet..

— Bnf Latin 919 folio 24 Horae ad usum parisiensem  Grandes Heures de Jean de Berry 1409 par le pseudo-Jacquemart.


— Dans les livres d'Heures, la Rencontre illustre le verset 2 du psaume 70 qui ouvre l'office des Heures : Deus in adjutorium meum intende.

 

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— BnF Français 9561, Bible moralisée  , Naples, vers 1350 : 

 

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— Bibliothèque Mazarine, Ms 0469,  Heures à l'usage de Paris, Miniature en marge au début des matines de la Vierge vers 1410 

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— Baiser sur la bouche, Initial S (Sancta) pour la conception de la Vierge, Missel à l'usage d'Aix-en-Provence, BM d'Aix-en-Provence ms 0011 page 770, 1423.

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— Bnf Français 56 folio 6  Speculum historiale, Vincent de Beauvais traduit par Jean de Vignay, 1463

 

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—  Nicolas Dipre  :Retable pour la cathédrale Saint-Siffrein de Carpentras, v.1499. Musée Comtadin-Duplessis

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— Heures d'Antoine Bourdin, Carpentras BM ms 0059 folio 14v : Heures de la Vierge v. 1490

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Le Baiser dans son contexte.

  Le Baiser devant la Porte Dorée est, en soit, innocent : il ne dit rien d'un mode particulier de conception, rien sur la conception immaculée ; il laisse dire, il laisse penser. Lui faire dire qu'il est du parti des immaculistes est un procès d'intention mené contre son innocence, celle de toute image comme de tout emblème. Pourtant, lorsqu'il est placé dans un contexte qui en surcharge le sens, li perd singuliérement de son innocence, et le critique d'art peut, à bon droit semble-t-il, affirmer qu'il devient un manifeste pour la conception virginale et immaculée de Marie. Réjane Gay-Canton a montré que cela était clair par exemple  lorsque le doigt de Dieu, sortant des nuées, témoignait de son action fécondante ( le couple s’étreint devant la Porte Dorée et, dans les cieux, Dieu envoie vers eux des rayons d’or alors que Joachim pose la main sur le ventre de sa femme). Ou lorsque la scène cotoyait une Annonciation, dans un parallèle avec la conception virginale du Christ. Ou encore lorsque la scène est placée à coté dune représentation d'Éve  montrant que la Vierge, contrairement à Eve, n’est pas atteinte par le péché originel et joue un rôle déterminant dans la Rédemption du genre humain.

 De même, lorsque le texte dans lequel s'insère l'enluminure célèbre la Conception de Marie, donnant toute sa signification à l'image.

— Angers, Heures à l'usage des Carmes, hic virgo maria nascitur. Office de la Vierge, Laudes, 1516. L'ange est dans les nuages.

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— Mâcon, BM Légende dorée traduite par Jean de Vignay, Conception de la Vierge, 1490.

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Légende dorée traduite par Jean de Vignay, Bnf Fr. 245, folio 84r, XVe siècle.

Lorsque, comme sur le vitrail de Moulins, ou comme dans l'image suivante, Anne et Joachim s'étreignent au dessus ou à l'intérieur d'un Arbre de Jessé, la proclamation d'une volonté d'argumenter la conception virginale devient criante. La longue succession des générations et des générations des 43 descendants de Jessé produit une tige (stirps, radix ou virga) qui est Marie et qui fleurit en Jésus. Selon les généalogies des Évangiles, c'est Joseph qui devrait paraître à cette dernière place avant le Christ, mais c'est incohérent par rapport à l'idée que c'est la Vierge (virgo) qui est cette Virga annoncée par la prophétie d'Isaïe 11,1.  Si l'artiste avait voulu indiquer que Joachim était l'avant-dernier maillon de cette lignée davidique (comme dans la généalogie conçue par Damascène), il l'aurait représenté seul. S'il choisit de représenter le baiser d' Anne et Joachim, c'est que l'important est de glorifier la Vierge non seulement dans la virginité de la conception de Jésus, mais dans sa propre conception hors sexualité, et hors péché.

 

 Ici, le raisonnement est encore plus explicite puisque l'Arbre de Jessé est complété en dessous par la Nativité de la Vierge à gauche, et par la Sainte Parenté d'Anne-aux-trois-maris (Anne trinubium) à droite.

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                   CONCLUSION.

L'Arbre de Jessé, l'Immaculée Conception, Anne et Joachim  et la Porte Dorée.

  Face au vitrail de la chapelle de la Conception de la cathédrale de Moulins,  j'ai progressé dans mon analyse : ayant résolu d'abord l'énigme de l'inscription PANTHER BARPANTHER comme généalogie de Joachim témoignant de son ascendance davidique qui le place dans la lignée royale issue de Jessé et menant au Christ, j'ai compris ensuite l'influence de la duchesse de Bourbon Jeanne de France : fondation d'un culte de l'Immaculée Conception dans la chapelle du même nom à Moulins, commande de la traduction d'un texte espagnol sur l'Immaculée Conception. Ce texte expose que la prophétie d'Isaïe qui est à la base du concept d'Arbre de Jessé est un argument prouvant la conception immaculée.  Au début de cette traduction par Antoine de Lévis, Jeanne de France est représentée avec, autour d'elle, des vignettes représentant la vie de Joachim et d'Anne. Les mêmes scènes qu'au tympan du vitrail éclairant la Chapelle de la Conception de la cathédrale, avec, au centre, Anne et Joachim s'élançant l'un vers l'autre sous la Porte Dorée de Jérusalem. Il me restait à mieux comrendre la place sommitale donnée à la Rencontre d'Anne et de Joachim.

 

"La rencontre à la Porte Dorée représente le moment où Anne et Joachim, les parents de la Vierge, se retrouvent après qu’un ange est apparu à chacun d’eux, pour leur annoncer que, malgré leur grand âge, ils concevraient un enfant. Ce récit de retrouvailles, où Anne et Joachim s’étreignent, se trouve dans le Protévangile de Jacques, traduit ensuite en latin dans l’Évangile du Pseudo-Matthieu (III, 5) et dans l’Évangile de la Nativité de Marie (V, I). Dès l’origine se pose la question de savoir si cet épisode est le moment de la conception de la Vierge : une des versions du Protévangile fait dire à Anne lorsqu’elle retrouve son époux, qu’elle concevra malgré son âge et d’autres versions, en revanche, emploient le passé, ce qui signifie que la conception a déjà eu lieu. Au XVIe siècle la rencontre à la Porte Dorée tend à être considérée comme le moment de la conception de la Vierge qui se ferait donc en dehors d’un rapport sexuel. " (R. Gay-Canton)

 L'image du vitrail (comme l'ensemble de l'iconographie de la Porte Dorée) est muette. Elle n'affirme ni n'infirme la Conception Immaculée. Alors que je n'y voyais encore qu'un vitrail légendé honorant les parents de la Vierge, j'ai découvert l'expression latine ex osculo: la conception ex osculo de Marie par ses parents. Puis la publication de Réjane Gay-Canton consacrée à la Rencontre de la Porte Dorée, et l'étude des textes apocryphes m'ont permis de mieux percevoir que l'Immaculée Conception est réellement l'argument fondamental du vitrail, et que celui-ci est centré par la Rencontre d'Anne et de Joachim.

 

Mais ne répond-elle pas à d'autres attentes ? On parle de l'éloge chrétien de la chasteté, mais Joachim et Anne ne sont-ils  pas non plus constitués comme Couple Primordial remplaçant le couple Adam et Éve déclassé par leur conduite pécamineuse ? Le couple est presque bani du Nouveau Testament : on ne voit jamais Marie et Joseph se tenant par la main, et, encore moins, échangeant un geste tendre ; on voit (dans un élan proche de celui d'Anne et Joachim), Marie et Élisabeth s'embrassant lors de la Visitation, mais jamais Élisabeth auprès de son mari Zacharie, alors que leur couple a connu la même histoire qu'Anne et Joachim, celle d'une stérilité rompue par l'annonce d'un ange. On voit encore Jean soutenant Marie après la Passion, dans une relation filiale. Les chrétiens ont-ils eu besoin d'une image rendant hommage à la relation conjugale et, sous une forme chaste, à la sexualité ?

Le mérite de cette image est, dans son silence, de s'offrir à l'imaginaire de chacun.

 


                Rappel pour ceux qui ne sont pas encore partis se coucher.

  L'exploration de ce sujet me révèle rapidement que la problématique de la Conception de la Vierge est loin d'être simple. Que sais-je de l'Immaculée Conception ? Je me suis fais un aide-mémoire que je partage ici.

Définition : 

C'est un dogme de la foi catholique énonçant que la Vierge Marie, en vue de sa maternité divine, fut elle-même conçue sans être marquée par la tache du péché originel. Le pape Pie IX définit ce dogme de manière solennelle le 8 décembre 1854, par la bulle Ineffabilis Deus. Comme fête chrétienne, célébrée depuis le Moyen Âge sous le nom de Fête de la Conception de la Vierge, l'Immaculée Conception est liturgiquement fixée au 8 décembre, neuf mois avant la fête de la Nativité le 8 septembre.

  On nomme "maculiste" la position hostile à l'affirmation de la conception de Marie hors du Péché Originel et qui estime que cette dernière est née avec la « marque » (lat. macula) du péché comme l'enseigne saint Augustin. Cette position est par exemple celle de Saint Bernard au XIIe siècle, puis de Thomas d'Aquin et des Dominicains. Elle repose sur une définition du péché originel et de sa transmission. Par son orgueil (superbia) qui le conduit à la désobéissance, Adam nous a contaminés. À sa suite, tous ceux qui sont « issus du corps de l’homme » et « nés d’une femme »  contractent le péché hérité d’Adam, appelé « originel », car tout humain tire son corps du « plaisir charnel ». Le lien entre Péché Originel et sexualité est évident chez l'évêque d'Hippone. Selon Augustin, De peccatorum meritis et remissione,   c'est le désir  éprouvé qui serait comme un virus contaminant responsable de l'infection de la chair de l'embryon ou infectio carnis, qui elle-même entacherait l’âme du péché originel. Selon cette théorie, seul le Christ, né d'une vierge sans le concours d'un homme, a échappé à la contagion, par une conception surnaturelle, dénuée de l' appétit désordonné de la "concupiscence" (inclinaison au mal). Cette doctrine de la fatalité de transmission d'une souillure tragique a été combattue par le breton Pélage, mais ce dernier a été excommunié en 426  grâce aux efforts d'Augustin. Saint Bernard 

Les "immaculistes" défendent l'idée de l'Immaculée Conception : c'est le cas des Franciscains à la suite de Duns Scott, ... et des Ducs de Bourbon. 

 

Élément historiques.

 

1) Vers 150-200 de notre ère est écrit en Egypte ou en Syrie un texte apocryphe en grec, le Protévangile de Jacques (attribué à Jacques le Juste ou Jacques le mineur frère de Jésus Mt 13,55 ). Son nom de "protévangile" signifie qu'il raconte ce qui s'est passé avant la narration des évangiles canoniques et donc avant l'Annonciation : qui sont les parents de Marie (Joachim et Anne), et comment celle-ci a été conçue. Sa plus ancienne trace écrite, le papyrus dit Bodmer 5 du IVe siècle porte le titre significatif de Nativité de Marie.

Le Protévangile a été traduit  en latin et complété au début du VIIe siècle sous le titre d'Évangile du Pseudo-Matthieu attribué par Tischendorf au XIXe, et au Moyen-Âge sous celui de De Nativitate Mariae.

Dès le IVe siècle, les Pères de l'Église se sont appuyés sur son contenu pour développer la thèse de la virginité de Marie : Joseph y est décrit comme un vieillard (incapable de concevoir ?). Dans ce texte, cette virginité est constaté par une sage-femme du nom de Salomé.

2)  L'Église d'Orient, qui n'accepte pas le concept du péché originel de saint Augustin, inclue dans son calendrier depuis la première moitié du VIII° siècle (vers 750)  la fête de la Conception de sainte Anne, mère de Marie (la Theotokos), le 9 décembre. Le 8 décembre (la conception de sainte Marie) se place 9 mois avant le 8 septembre (la nativité de  Marie). La fête pénètre en Occident au au XIe siècle : la fête a été célébrée dans la cathédrale de Winchester et Canterbury, et peu de temps avant la fête de la Conception a été commémoré dans plusieurs églises françaises. En 1128,  lorsque les chanoines de Lyon  décident de sanctifier la célébration du 8 Décembre -jour conception de Sainte-Anne, les théologiens sont finalement contraint de se prononcer sur la question.  L'idée pieuse et populaire de la conception immaculée (sans péché) de Marie, et la pratique liturgique associée, doivent maintenant être, ou ne pas être, validée en théologie.

3) Vers 1139-1140 saint Bernard, qui se prononce pour la doctrine de la sanctification de Marie dans l'utérus APRES sa conception,  désapprouve dans une lettre indignée aux chanoines de Lyon la  commémoration d'une conception  implicitement  opposée à l'enseignement de l'Église selon lequel  les êtres humains ont été conçus dans le péché. Saint Bernard est suivi par presque tous les théologiens scolastiques de la fin du Moyen-Age, mais malgré tout, l'idée et  le culte de l'Immaculée Conception a continué à prospérer et trouver de nouveaux défenseurs.

4) Le dominicain saint Thomas d'Aquin (mort en 1274) a rejeté le concept de l'Immaculée Conception et tolère la fête de la conception avec l'idée que  Marie a été préservée du péché originel après la conception et avant la naissance. Elle a été sanctifiée in utero, et cette sanctification s'oppose à la doctrine de la rédemption dès la conception, son âme étant préservée du péché originel "à l’instant de son infusion dans le corps".

5) Alors que les Dominicains (ou Jacobins) maculistes s'en tiennent aux écrits de  saint Thomas d'Aquin, les immaculistes franciscains (Cordeliers) se réfèrent aux idées de Jean Duns Scot (franciscain mort à Cologne en 1308): pour celui-ci, le plan rédempteur de Dieu suppose la perfection (argument du "parfait médiateur"), et non la demi-mesure d'une Mère de Dieu frappée d'abord par le péché originel à sa conception, puis lavée in utero de cette tache. "Donc si le Christ nous a réconcilié avec Dieu de manière parfaite, il a mérité qu'au moins quelqu'un fût préservé par cette grave peine. Mais ceci ne pouvait arriver que pour sa Mère..". Bonaventure (1221-1274) et Thomas d'Aquin (1225-1274) s'opposent fermement à l'Université de Paris.

6) Les Franciscains décrétèrent officiellement la Fête de la Conception obligatoire dans leur Ordre tenu à Pise en 1263 sous la conduite de saint Bonaventure.

7) En 1314, le prédicateur franciscains Pierre d’Auriol (1230-1322) dans son Tractatus de conceptione Beatae Mariae Virginis 

8) 1350-1400 : Les arguments immaculistes deviennent majoritaires, sous l’impulsion des arguments franciscains, rejoints par l’Université de Paris et ses deux plus grands orateurs : Pierre d’Ailly et Jean Gerson (1363-1429). Le débat sort de l’université pour toucher alors la sphère laïque et royale.

9)  1380 : la nation française adopte à Paris la fête de la Conception. La fête se développe sans être intégrée par le discours officiel. Les écarts entre les pratiques des croyants et les discours des prédicateurs maculistes font éclater de nombreuses « affaires », dont celle de Jean de Monzon. Ce décalage entre doctrine et pratique et l’absence de positionnement clair de la part des autorités ecclésiastiques poussent celles-ci à se prononcer.

10)  1431-1439 :  Concile de Bâle – Les pères conciliaires adoptent une position immaculiste. "La glorieuse Vierge Marie mère de Dieu, par la grâce singulière prévenante et opérante d’un don divin, n’a jamais été actuellement soumise au péché originel, mais fut indemne de toute faute originelle et actuelle, sainte et immaculée, est une doctrine pieuse, conforme au culte ecclésiastique, à la foi catholique, à la droite raison et à la Sainte Écriture, qu’elle doit être approuvée, tenue et embrassée par tous les catholiques, et qu’il n’est désormais permis à personne de prêcher ou d’enseigner le contraire." La fête est instituée au 8 décembre et est dotée d’un office propre. Mais  ce concile est considéré, notamment par les Dominicains, comme schismatique et le décret non reconnu.

11) 1476  Le pape Sixte IV, (Francesco della Rovere), franciscain, qui a fait dédier expressément la chapelle Sixtine à l'Immaculée Conception  fulmine la bulle  Cum praeexcelsa qui dote la fête du 8 décembre d’indulgence et de l’octave de l’office composé par Léonard de Nogarole en 1477. En 1480, une seconde bulle reconnaît comme officiel un nouvel office composé par Bernardin de Bustis.

mais interdit en 1483 tout débat sur ce point théologique. "Par la Constitution Grave Nimis, il interdit, sous peine d'excommunication, de taxer de faute grave contre la foi la croyance en l'Immaculée Conception ou la célébration solennelle de l'office de la Conception de Marie. Mais, de crainte que cette décision ne soit considérée comme une décision dogmatique proprement dite, la constitution était suivie d'une déclaration formelle précisant que le Siège apostolique ne s'était pas encore prononcé sur le fond et qu'en conséquence il n'était pas permis non plus de taxer d'hérésie les adversaires de l'opinion immaculatiste soutenue par Duns Scot et l'université de Paris (Extrav. commun., 3.12.2)6." ( Sixte IV, Wikipédia) 

12) 1497, l’Université de Paris a instauré l’obligation de prêter serment en faveur de l’Immaculée Conception de la Vierge à tous ses nouveaux licenciés et professeurs.

13) En 1570, le pape Pie V, qui voulait simplifier le missel, en a supprimé la mémoire du 8 décembre (comme aussi de la Présentation de Marie et de la Visitation…).

 14) 1854 : bulle Ineffabilis prononcée par Pie IX (1792-1878) qui reconnaît officiellement le dogme de l’Immaculée Conception.

La bataille entre les deux grands ordres mendiants de l'Eglise, commencé en 1387 à l'Université de Paris, se poursuivit pendant près de cinq siècles, les théologiens espagnols jouant un rôle important dans cette longue période de conflits. De nombreuses œuvres d'art en témoigneront, témoins tout à la fois d'une fervente dévotion populaire et d'investissements politiques. Comme les ducs de Bourbons, les rois d'Espagne mirent toute leur influence au service de ce culte.

 

Sémiologie de l'Immaculée Conception.

   En réalité, l'examen comparé des textes théologiques d'une part, et des œuvres artistiques d'autre part me semble révéler que la position maculiste se trouve exprimée dans les textes, et qu'à l'inverse la position immaculiste  alors qu'elle s'exprime de façon muette dans le culte et dans l'iconographie par un certain nombre de signes qui, en soit , ne veulent rien dire, pas plus qu'un signe d'appartenance ou de reconnaissance  religieuse, politique ou communautaire n'exprime rien, en lui-même, de ce qu'il clame haut et fort dans le silence de ses formes ou de ses couleurs.

  C'est la raison pour laquelle il est impossible d'affirmer que tel Arbre de Jessé, telle Vierge entourée d'étoiles et les pieds sur un croissant de lune, telle Anne trinitaire et telle représentation de la Porte Dorée soient les expressions d'une conviction immaculiste. L'ambiguïté est intrinsèque à ces expressions visuelles ; l'accumulation d'arguments iconographiques ou historiques ne peut la rompre. Pourtant, cette accumulation est convaincante. 

De même que l'on peut décrire le costume d'un rappeur ou d'un punk par l'association de plusieurs détails vestimentaires, ou de même qu'un initié peut reconnaître le membre de son groupe à un seul micro-signe, on a pu décrire une sémiologie de l'Immaculée Conception. Pas de signe spécifique (comme, pour le médecin, le semis en grain de semoule de la joue est  le signe de Köplik permettant d'affirmer une rougeole), mais plutôt un "syndrome" immaculiste qui ne tromperait pas le bon praticien. On peut ainsi énumérer :

  • Les Litanies de la Vierge, ou ses images ( le jardin fermé, la Tour de David, la fontaine, les lys des vallées, l'étoile, la rose, le miroir sans tache.)
  • La Vierge de l'Apocalypse (La femme de l’Apocalypse ou Mulier Amicta Sole (Apo. 12)  ) entourée de douze étoiles, les pieds posés sur un croissant de lune, au centre d'une mandorle de rayons d'or.
  • Thématique de la Nouvelle Éve : représentation adjacente d'Adam et Éve ; Marie écrasant la tête du serpent (ou de son équivalent la Démone), etc. l'Immaculée Conception est la guérison du péché originel commis par Adam et Éve.
  • L'Arbre de Jessé, surtout lorsqu'il fleurit en une fleur de lys ou de rose, ou qu'il introduit Anne ou Joachim.
  • La Rencontre de la Porte Dorée :
      • s'il met en évidence l'échange d'un baiser (cf infra)
      • s'il accompagne l'office des Mâtines de la fête de la Conception,
      • si le doigt de Dieu ou une autre intervention divine apparaît dans les nuées pour témoigner de la conception surnaturelle.
      • S'il se déroule dans un espace clos évoquant l'Hortus conclusus, le jardin clos dans lequel les peintres mystiques médiévaux ou les moines voient un symbole de la virginité de Marie, par un détour par le Cantique des cantiques 4, 12: Hortus conclusus soror mea, sponsa, hortus conclusus, fons signatus "Tu es un jardin clos ô toi ma sœur, ma fiancée".
      • S'il est juxtaposée à une image de l'Annonciation,  manière de suggérer que la Vierge a conçu et a été conçue de manière virginale grâce à la seule intervention de Dieu.
  • Parallèle entre l'Enfance de la Vierge et l'Enfance du Christ : Dans une nouvelle mise en page qui est une invention parisienne des années 1415 se développe un cycle d’illustrations consacré à l’Enfance de la Vierge formé de petites vignettes tournant autour de l’image principale, et racontant de l’histoire de la conception de la Vierge : L’Annonciation à Joachim est ainsi représentée à gauche, l' Annonciation à Anne est figurée à droite, d'autres vignettes montrent le rejet des offrandes du couple et sa stérilité, avant de présenter le baiser ou l'étreinte sous la Porte Dorée.
  • Scène de la Nativité de Marie (Anne donnant naissance à Marie).
  • Chacune de ces images, si elle s'accompagne de phylactères mentionnant des citations clefs : extraites de la liturgie (Fête de la Conception). Citation de l'Évangile selon saint Luc, au moment de l’Annonciation, où Gabriel répond à la Vierge : nascetur ex te sanctum (Luc 1, 28) ou  Ave gratia plena Dominus tecum, « Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi »
  •  Citation Ab initio et ante sæcula creata sum, et usque ad futurum sæculum non desinam (Ecclésiastiques 24 ; 14), qui est utilisée par les théologiens immaculistes comme un argument vétérotestamentaire se rapportant à la conception de la Vierge, depuis toujours dans le dessein divin avant même la création et le péché origine .

  • Prière Tota pulchra est :

    Datant du XIVe siècle, c' est la première antienne pour les  secondes Vêpres pour la fête de la Conception.  Le texte  cite d'abord le Cantique des cantiques 4,7 tota pulchra es amica mea et macula non est in te  "Tu es toute belle, mon amie, et en toi il n’y a point de défaut." . Puis  La ligne suivante vestimentum... fait référence à l'Evangile de Matthieu (Mt 17,3 ). Le dernier verset Tu gloria Jérusalem est tiré du  livre biblique de Judith (Jdt 15,9 ).

  • Tota pulchra es, Maria, et macula non est in te originalis. / vestimentum candidum quasi nix tuum, et sicut faciès Votre soleil. / Tota pulchra es, Maria, et macula non est in te originalis. / Tu gloria Jérusalem Israël laetitia tu, tu honorificentia populi nostri. / Tota pulchra es, Maria.

 

  • Le Baiser d'Osée : Dans la Bible historiale, l’ouvrage par excellence des laïcs cultivés de la fin du XIVe et du début du XVe siècle se trouve la représentation du Baiser fécondant d’Osée et de Gomer. "Il existe une dizaine d’images de ce genre dans les manuscrits de la Bible historiale, datant des années 140-1415 ; montrant Osée, le premier des douze petits prophètes de l’Ancien Testament, embrassant sa femme Gomer. Près d’eux, se trouve une femme alitée, vraisemblablement Gomer elle-même qui vient de donner naissance à leur premier-né, Jesraël, tenu par les sages-femmes. La question qui se pose alors est de savoir si cette image ne serait pas un « rejeton » du baiser à la Porte Dorée en s’articulant notamment autour du topos du baiser fécondant.  Jérôme le premier rapproche le premier né d’Osée et de Gomer du Christ :Magnus est dies seminis Dei [ou Jesraël], qui interpretatur Christus " (S. Lepape et E. Fournié )

 

 

      Le culte voué à Anne et Joachim en leur Baiser va bientôt exclure le mari pour élaborer le groupe dit d'Anne trinitaire, où la réunion gigogne d'Anne, de Marie et de Jésus exalte la pureté de la transmission débarrassée de l'homme adulte dans un matriarcat où l'enfant est roi. Dès le début de cette histoire chez Augustin et sa mère Monique, "macule" rime avec "testicule".

Groupes de Sainte-Anne Trinitaire de la vallée de l'Aulne.

L'église du Vieux Bourg à Lothey : Anne trinitaire.

Sainte-Anne trinitaire du Musée départemental de Quimper.

etc...

 

 

 

Sources et liens.

 

I. Les textes : 


 — AMANN (E)  1910, Le Protévangile de Jacques et ses remaniements latins, J. Bousquet et E. Amann, Paris 1910 

 — DE STRYCKER (Père E.) La forme la plus ancienne du Protévangile de Jacques. Recherches sur le Papyrus Bosmer 5, avec une édition critique du texte grec et une traduction annotée. En appendice, les versions arméniennes traduites en latin par H. Quecke, S.J. Bruxelles, 1961 ; 1 vol. in-8°, 480 pp., 1 pi. 

FABRICIUS (Johann Albert ) 1719 Codex apocryphus Novi Testamenti, collectus, castigatus, testimoniisque .Hambourg

 — MICHEL (Charles) 1924 Évangiles apocryphes I  Protévangile de Jacques, Evangile du Pseudo-Matthieu textes annotés et traduits par Charles Michel Paris, Auguste Picard 1924.

TISCHENDORF (Konstantin von) 1876, Evangelia apocrypha Georg Olms, Leipzig en ligne 

— Itinera Electronica :  EVANGELIUM DE NATIVITATE S- MARIAE en latin et traduction française.

— BRUNET (Gustave) 1848 / J.K.  THILO (d'après)  Les Évangiles apocryphes traduits et annotés d'après l'édition de J.C. Thilo,  suivis d'une notice sur les principaux livres apocryphes de l'Ancien Testament,  Franck, Paris.


II. Les analyses :

 

 

—  FOURNIÉ (Eléonore), LEPAPE (Séverine), « Dévotions et représentations de l’Immaculée Conception dans les cours royales et princières du Nord de l’Europe (1380-1420) »,L’Atelier du Centre de recherches historiques [En ligne], 10 | 2012, mis en ligne le 05 avril 2012, consulté le 04 septembre 2014. URL : http://acrh.revues.org/4259 ; DOI : 10.4000/acrh.4259 

 — GAY-CANTON (Réjane) 2012  La Rencontre à la Porte dorée. Image, texte et contexte  

    L’Atelier du Centre de recherches historiques   http://acrh.revues.org/4325 

 — LAFONTAINE  (Jacqueline ) 1962  "de Strycker (E). La forme la plus ancienne du Protévangile de Jacques"  Revue belge de philologie et d'histoire  Volume   40  pp. 445-450.

— LAURENTIN (Chanoine René) "Theologoumena anticipateurs du Protévangile de Jacques. Du symbole au dogme." in Marie dans les récits apocryphes chrétiens , Bulletin de la Société d'études mariales 60ème section, Mediaspaul, Paris 2004 pp 97-117.

 

— MAGGIONI (Giovanni Paolo) 2008 La littérature apocryphe dans la Légende Dorée et dans ses sources directes. L’interprétation d’une chaîne de transmission culturelle. En ligne  

 

MOSCHETTA (Jean-Marc ) 2002 Jésus, fils de Joseph: comment comprendre aujourd'hui la conception virginale de Jésus … L'Harmattan

 — NAUTIN  (Pierre)  "E. de Strycker. La forme la plus ancienne du Protévangile de Jacques". In: Revue de l'histoire des religions, tome 163 n°1, 1963. pp. 92-93.

 

RUIZ-GALVEZ PRIEG (Estrella)  2009 L'immaculisme: un imaginaire religieux dans sa projection sociale, ERLIS, éd. Indigo.

 — STOUFF (Jean), bibliothécaire à l'université de Tours, La Rencontre de la Porte Dorée et ses sourceshttp://biblioweb.hypotheses.org/16938

— WINLING (Raymond) 2003  "Le Protévangile de Jacques, niveau de lecture et questions  théologiques"  in Marie dans les récits apocryphes chrétiens , Bulletin de la Société d'études mariales 60ème section, Mediaspaul, Paris 2004 pp. 81-96

L’Atelier du Centre de recherches historiques Revue électronique du CRH : http://acrh.revues.org/4244

 : http://acrh.revues.org/4324   10 | 2012 : L’Immaculée Conception : une croyance avant d’être un dogme, un enjeu social pour la Chrétienté « Chronologie d’une croyance », 

Blog Iconographie chrétienne : L'Immaculée Conception.

Forum orthodoxe http://www.forum-orthodoxe.com/~forum/viewtopic.php?p=13120

 — Http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/piot_1148-6023_1958_num_50_1_1473

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