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28 octobre 2010 4 28 /10 /octobre /2010 18:30

Nous sommes le 28 octobre, et on voit encore des Vulcains, des Tircis, ...et des Piérides qui me serviront de prétexte pour parler de Victor Hugo.

 

pieride 9717

 

  C'est au début de la cinquième partie des Misérables, intitulée Jean Valjean, dans le premier chapitre du livre premier , la description de l'émeute  de juin 1832 :

 

    " L' éblouissant soleil de juin inondait de lumière cette chose terrible.

 C'était la barricade du faubourg du Temple.

[ ...]

De temps en temps, si quelqu'un, soldat, officier ou représentant du peuple, se hasardait à travers la chaussée solitaire, on entendait un sifflement aigu et faible, et le passant tombait mort ou blessé, ou, s'il échappait, on voyait s'enfoncer dans quelque volet fermé, dans un entre-deux de moellons, dans le plâtre d' un mur, une balle. [...] Presque tout coup portait. Il y avait quelques cadavres çà et là, et des flaques de sang sur les pavés. Je me souviens d'un papillon blanc  qui allait et venait dans la rue. L'été n'abdique pas. "

 

C'est bien-sûr moi qui souligne, pour pointer ces deux phrases singulières. L'irruption de "je" est étrange, et semble indiquer, comme le suggère Mario Vargas Llosa  (La tentation de l'impossible, Gallimard 2008) un souvenir , une "chose vue" par Victor Hugo lui-même, dont nous savons qu'il s'est effectivement trouvé le 5 juin 1832 face à la révolte parisienne, avant de mener lui-même au feu les gardes mobiles contre les insurgés le 23-24 juin 1848 en tant que député commis par la Constituante. Et ce détail m'émeut, tant il témoigne de la force de certaines rencontres avec les animaux, lorsque les circonstances nous rendenthypersensibles à leur présence. Ici c'est le face-à face avec la mort, c'est le sang qui donnent à la présence de ce papillon une réalité frappante, inoubliable, et c'est à nous d'imaginer pourquoi : la légèreté, l'innocence, la candeur du papillon, ou son caractère éphémère et sa fragilité ?

 

   Au chapitre XIV du même Livre, Victor Hugo nous décrit le Jardin du Luxembourg le 6 juin 1832 à "cet instant du solstice [où] la lumière du plein midi est, pour ainsi dire, poignante." et nous en donne une description édénique : " Tout rit, tout chante et s'offre. On se sent doucement ivre. Le printemps est un paradis provisoire ; le soleil aide à faire patienter l'homme." et il y remarque"l 'avant-garde des papillons rouges de juin fraternisait avec l'arrière-garde des papillons blancs de mai."

 

   Opposition complémentaire du rouge-sang, qui est aussi le rouge des insurgés, ce rouge avec lequel ils ont mené les obsèques du Général Lamarque, et du blanc du mois de Marie, de la pureté, mais aussi de la monarchie, opposition des couleurs comme, en l'homme politique Hugo, il y eut  ces tensions qui lui firent écrire en 1848 "Je suis rouge avec les rouges, blanc avec les blancs, bleus avec les bleus. En d'autres termes je suis pour le peuple, pour l'ordre et pour la liberté."

   Il se pourrait bien que ce papillon qui voletait dans la rue barricadée et ensanglantée ait  condensé la terrible ambiguité de l'homme Victor Hugo confronté à un choix impossible entre le Peuple, qui allait être réprimé, l'Ordre, qui allait procéder aux arrestations, à l'état de siège, aux jugements et aux déportations, et la Liberté, à laquelle il ne restera plus qu'à croire tout en y renonçant.

 

   La seconde phrase est aussi ambiguë, elle n'est pas logique car nous sommes encore, le 5 juin, au printemps, elle peut évoquer le roi Louis-Philippe qui, cette fois là, n'abdiquera pas, ou bien elle témoigne de la force irrépressible de la Nature, qui fait apparaître ce papillon, élément vital insouciant, au moment où règne la mort , et dans des circonstances si historiques, si humaines, que toute présence non-humaine semble incongrue : L'été n'abdique pas, les troubles humains sont dérisoires à l'échelle des forces vitales.

 

Le choc au rouge.

 

   On pourrait s'amuser à voir dans l'irruption dans le texte narratif de cette micro-souvenir  l'équivalent de ce que l'on nomme, dans l'interprétation du test de Rorschah, le choc au rouge, lorsque certains sujets réagissent à la présentation des planches II et III ( qui associent la couleur rouge à la couleur noire des autres planches ) par une manifestation de sidération : un "blanc"  (ou une extinction, un "black-out") qui se traduit par un silence prolongé, un temps de latence exagérément long, une fuite vers un "dbl", un détail blanc, lacunaire. Ce choc traduit l' impact intense de la couleur sur le psychisme.

   La couleur rouge n'est évoquée  qu' indirectement dans ce texte des Misérables par les flaques de sang sur le pavé, mais nous savons que la confrontation à la mort, aux cadavres et au sang des condamnés a été une expérience très marquante pour le jeune Victor et qu'elle a déterminé son opposition radicale et inébranlable à la peine de mort. Mario Vargas Llosa énumère les expériences qui ont marqué notre auteur : bandits pendus, spectacle de l'échafaud de Burgos en 1812, exécution de son parrain, le général Lahorie, exécution capitale de l' assassin du duc de Berry, puis d'un parricide, puis de malfrats, vision de la guillotine et du bourreau le décidant à écrire, en 1829, Le dernier jour d'un condamné.

 

Les dominos au lieu du papillon : Blanc partout. 

 

    Mais ce coq à l'âne pourrait être aussi un effet de style maîtrisé . Comme les piérides ne sont pas tout-à-fait blancs mais qu'ils sont marqués de points noirs sur l'aile antérieure, ils sont comme des tuiles d'un jeu de dominos, le mâle figurant un double-un et la femelle un double-deux : et les dominos,cela me fait penser à ce passage d'  Autour de la lune de Jules Verne où  le blanc surgit dans la narration pour surprendre le lecteur par le dénouement inattendu d'une situation dramatique : Nous sommes à l'avant-dernier chapitre du roman, Le sauvetage.

       Le Susquehanna a été affrété pour repêcher l'obus qui a été envoyé vers la lune par un canon, et où ont embarqué le président du Gun Club de Baltimore, Imley Barbicane, le capitaine Nicholl, l'impétueux Michel Ardan et les chiens Diane et Satellite. Les recherches n'aboutissent pas et on fait route terre lorsqu'un matelot signale une bouée portant pavillon américain ; on s'approche :

 

          " L'émotion était portée au comble. Tous les coeurs palpitaient, tandis que les canots s'avançaient vers le projectile. Que contenait-il? Des vivants ou des morts ? Des vivants, des vivants, oui ! à moins que la mort n'eût frappé Barbicaneet ses deux amis depuis qu'ils avaient arboré ce pavillon !

             Un profond silence régnait sur les embarcations. Tous les coeurs haletaient. les yeux ne voyaient plus. Un des hublots du projectile était ouvert. Quelques morceaux de vitre, restés dans l'encastrement, prouvaient qu' elle avait été cassée. Ce hublot se trouvait actuellement placé à la hauteur de cinq pieds au dessus des flots.

    Une embarcation accosta, celle de J.T Maston. J.T. Maston se précipita à la vitre brisée...

   A ce moment-là, on entendit une voix joyeuse et claire, celle de Michel Ardanqui s'écriait avec l'accent de la victoire :

     "Blanc partout, Barbicane, blanc partout ! " 

   Barbicane, Michel Ardan et Nicholl jouaient aux dominos. "

 

 

Comme dans Les Misérables, on retrouve la survenue d'un motif blanc inattendu au décours d'une situation ou régne l'angoisse de mort, mais on voit bien ici que cela ressort entierement de la technique romanesque, de l'anecdote humoristique qui vient conclure le chapitre, alors que le papillon de Victor Hugo semble devoir sa présence à des motifs moins conscients.

 

 

 

Mon double-un :

 

pieride 9720

 

 

 

 

Etymologie du nom Pieride.

 

Le genre Pieris est nommé par Franz von Paula Schrank en 1801 dans sa Fauna Boica 2(1) : 152, 161. Ce jésuite et naturaliste allemand (1747-1835) décrivit et prit en charge le Jardin Botanique de Munich.

    Les Piérides, en mythologie grecque, sont les filles du roi Piéros : Leur histoire est racontée par Ovide dans le Livre V de ses Métamorphoses (250-669), mais aussi par Apollodore et Pausanias

 Le roi macédonien Piéros, fils du Thessalien Magnés, donne  son nom au mont Piéros situé au nord de l'Olympe. Selon les Métamorphoses d'Ovide, ce souverain de Pella après avoir appris l'existence des Muses par un oracle, en Thrace, en introduisit leur culte dans son pays. Il épouse Evippé qui lui donnera neuf filles, les Piérides. Ces dernières défieront les Muses dans un concours de musique, sur le mont Hélicon, arbitré par Apollon, Pallas et les nymphes. Les Muses sont déclarées gagnantes à l'unanimité. Les vaincues se répandent alors en injures,et suscitent la colère des Muses qui décident de les punir :

 

              "  Les filles d'Emathie se moquent et dédaignent [leurs ] menaces

    Tandis qu'elles cherchent à parler et qu'elles tendent éffrontément les mains,

     En poussant de grands cris, elles aperçoivent que des plumes

     Sortent de leurs ongles, et que leurs bras aussi se couvrent de plumes;

     L'une voit le visage de sa compagne s'accroître d'un bec rigide

     Et des oiseaux d'un genre nouveau se diriger vers les forêts.

     Voulant se frapper la poitrine, soulevées par leurs bras en mouvement

     Elles planent dans les airs : ce sont les pies, menant grand tapage

    Dans les bois; De nos jours encore, ces oiseaux ont conservé

     Leur faconde d'antan, leur caquetage rauque et leur infini désir de parler. "

    Ovide, les Métamorphoses, Livre V, 669-678, trad A.M Boxus et J.Poucet, 2006

 

   On peut voir au Musée du Louvre le tableau de Rosso Fiorentino réalisé en 1524-1527 et nommé Le défi des Piérides.

 

 

 

En botanique, David Don a nommé Pieris en 1834 un genre d'érichacée : nous en connaissons l'Androméde, ou Pieris japonica.

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Published by jean-yves cordier
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