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1 février 2017 3 01 /02 /février /2017 22:44

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UNE ANCIENNE POUTRE DE GLOIRE (1623 et 16--).

La sixième poutre de l'église, aux entraits engoulés, après la troisième travée, sépare la nef du nouveau transept. Il s'agit vraisemblablement d'une poutre de Gloire, car on a retrouvé sur sa face supérieure seize points de fixation qui devaient servir à maintenir une croix centrale au Christ crucifié, entourée de la Vierge éplorée et de saint Jean. D'ailleurs, à l'aplomb du point central, l'ange du poinçon est taillé droit, rabotant le visage et l'instrument qu'il tenait, afin de servir de point d'appui supérieur à la croix.

C'est cette Passion qui donne tout son sens à l'inscription qui figure sur la face occidentale.

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Ancienne poutre de Gloire de l'église de Dirinon. Photographie lavieb-aile.

Ancienne poutre de Gloire de l'église de Dirinon. Photographie lavieb-aile.

Ancienne poutre de Gloire (détail) de l'église de Dirinon. Photographie lavieb-aile 2016.

Ancienne poutre de Gloire (détail) de l'église de Dirinon. Photographie lavieb-aile 2016.

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On lit en effet sur cette face, en lettres majuscules latines gravées et peintes à l'or, l'inscription suivante : 

 

O, VOS OMNES, QVI TRANSITIS PER / VIAM ATTENDITE SI EST DOLOR

SICVT DOLOR MEVS / :P : ET : O : QVILAN : FE : 16 --.

O vos omnes qui transitis per viam attendite si est dolor sicut dolor meus. P. et O. Quilan fe[cit] 16--.

 

a) La première partie est une citation tronquée d'un verset biblique du premier poème lyrique du Livre des Lamentations, qui suit le Livre de Jérémie : il décrit l'affliction causée par la destruction de Jérusalem et de son Temple par Nabuchodonosor II, roi de Babylone. C'est un poème acrostiche, où chaque strophe de six vers commence par l'une des 22 lettres de l'alphabet hébreu : la strophe en question, le douzième, débute par la lettre Lamed (mais cela ne peut être rendu par la traduction de l'hébreu en latin). C'est Jérusalem qui exprime sa douleur :

LAMED O vos omnes qui transitis per viam attendite et videte si est dolor sicut dolor meus quoniam vindemiavit me ut locutus est Dominus in die irae furoris sui Lamentations 1:12

"(Lamed.) O vous tous qui passez par la voie ! Considérez, et voyez s’il y a une douleur semblable à ma douleur : car le Seigneur m'a vendangée comme le Seigneur a parlé au jour de la fureur de son ire .  " 

 

J'ai transcris le texte de la Saincte Bible en françoys de Lefèvre d'Étaples (Anvers,1530), première bible éditée en français, puisque la Bible de Sacy ou de Port Royal , au texte ici d'ailleurs assez prochen'était pas encore publiée en 1623, date de cette Poutre.  Le verbe latin vindemio, issu de vino et demo, signifie "vendanger", mais aussi par extension "cueillir, récolter". La traduction de Louis Segond, qui suit le texte hébreu, ne reprend pas ce verbe imagé, de même qu'il abandonne l'idée, elle aussi riche en métaphore, de passage sur un chemin "per viam" : " Je m’adresse à vous, à vous tous qui passez ici! Regardez et voyez s’il est une douleur pareille à ma douleur, A celle dont j’ai été frappée! L’Eternel m’a affligée au jour de son ardente colère."

Voir ici les différentes traductions comparées et le texte d'André Chouraqui.

Quoiqu'il en soit, la douleur de Jérusalem exprimée par la Ville dans la Première Lamentation se voit déjà accompagnée de la mention de la colère de Dieu, et d'un châtiment annoncé (Je 34:8-32) pour les fautes à expier selon un pacte conclu initialement. C'est l'axe central de la Bible, celui d'une Alliance conclue avec Adam et renouvelée avec Noé et Moïse, entre Yahvé et son Peuple, avant de se rompre avec l'Exil : voir les Pleurs de Jérémie dans le vitrail de Chagall à Metz

b) Dans la tradition typologique de l'Église, la destruction de la ville et du Temple préfigure la mort du Christ le Vendredi de la Passion, et la destruction du Temple spirituel . Aussi, les Lamentations sont entendues comme l'expression de la douleur face à la Croix. Elles furent en 15 incluses dans la liturgie de l'Office des Ténèbres des trois derniers jours de la Semaine Sainte, qui revêtent un caractère de deuil. Depuis la bulle Quod a nobis de 1568, consécutive au Concile de Trente, l'office de chaque jour comporte trois Nocturnes suivies de Laudes. Le Concile de Trente fixe aussi un ton de récitation particulier, le tonus lamentationum proche du 6ème ton psalmodique, utilisé la première fois par Guidetti en 1582. Chacun des 3 jours comporte 3 Nocturnes et les Laudes. Chacun des 9 Nocturnes est constitué de 3 Psaumes et des 3 leçons (lecture) suivis de leur répons. Pour le premier Nocturne de chaque jour, la leçon est tirée du Livre des Lamentations :  I:1-14 le Jeudi Saint, II:8-15 et III:1-19 le Vendredi Saint, et III:22-30 le Samedi Saint      La "leçon" de Lamentations 1:12 O vos omnes est la troisième leçon du  premier nocturne du Jeudi saint. La lettre hébraïque Lamed est psalmodié au début de cette leçon. Puis O vos omnes est repris comme cinquième répons du deuxième nocturne et comme antienne du Psaume 150 du Samedi Saint.

c) Une tradition d'origine ancienne est fixée après le Concile de Trente : pour symboliser l'abandon du Christ par les douze apôtres et les trois Marie et sa solitude lors de la Passion, un grand chandelier – appelé triangle ou herse – est placé dans le chœur  et porte 15 cierges. · la fin de chaque psaume,  on éteint un à un chacun des cierges, sauf le 15ème, qui symbolise le Christ et qui reste allumé au sommet du chandelier : à la reprise de l’ultime antienne, celle du cantique de Zacharie Benedictus, ce dernier cierge est placé sur l’autel le temps du chant de l’antienne, puis provisoirement caché derrière l’autel pour les ultimes prières : le Christus factus est, le Miserere et l’oraison finale Respice, de sorte que toute cette fin de l’office est célébrée in tenebris, dans l’obscurité totale et dans une posture prosternée. Une fois l’office terminé, les prêtres (avec un marteau caché) et l'assistance déclenche à trois reprises un vacarme  symbolisant le désordre et le chaos du monde après la mort du  Christ. A ce signal; le cierge symbolisant le Christ est replacé, toujours allumé, sur le chandelier de Ténèbres. http://www.schola-sainte-cecile.com/  et Guide des genres de la musique occidentale.

 

 

d) Au XVe siècle : La citation O vos omnes ....meus se trouve inscrite  en lettres d'or sur la Pietà de Villeneuve-lès-Avignon (vers 1455) d'Enguerrand Quarton   (musée du Louvre), où la Vierge porte sur ses genoux le corps de son Fils mort. Dès lors, la lamentation y est attribuée à la Vierge prenant à témoin l'humanité, ou les fidèles, dans une dévotion émotionnelle et mystique.

e) Mise en musique du O vos omnes

Voir :  Guide des genres de la musique occidentale Par Eugène de Montalembert et Claude Abromont 2010

 

– Chant a capella : De nombreux musiciens créeront des motets sur le O vos omnes .  Dès le XVe siècle, Loyset Compère  (1445-1518)  compose un motet à trois voix sur O vos omnes . Le verset est souvent mis en musique de manière isolée dans le courant du XVIe siècle, comme par l'espagnol Tomás Luis de Victoria ( en 1572 et en 1581-1585 à 4 voix), Giovanni Croce (1545-1609, à 4 voix) ou Carlo Gesualdo (1561-1613, à 5 voix), ou Roland de Lassus (Hieremiae Prophetae Lamentationes, Munich 1585).

—   Après la Contre-Réforme, les Lamentations de Jérémie lues au premier des trois nocturnes sont mis en musique au XVIIe siècle selon un genre musical liturgique nommé en France "Leçons de Ténèbres" (1650-1790) : voir  Marc-Antoine Charpentier (1634-1704), Couperin ( 1715). (Et Pablo Casals au XXe s)

Antienne O vos omnes qui transítis per víam, attendite et videte:

Si est dolor símilis sícut dolor meus.

Répons . Attendite, universi populi, et videte dolorem meum.

Si est dolor símilis sícut dolor meus.

On remarque que , dans le répons, le chant prend à témoin au Peuple universel. 

e) enfin, sur une croix d'Irvillac , paroisse du Finistère proche de Dirinon, une croix datant vers 1600 (n° 829 de l'Atlas) sainte Véronique tenant la Sainte Face est sculptée avec l'inscription O VOS OMNES. 

f) sur une croix du cimetière de Saint-Vougay (29, dans le Léon) datant de 1677, Miorcec de Kerdanet signale l'inscription o :vos: os : qv :trasitis : per : via : atendite : et : videte : si : est : dolor : sicut : dolor : meus . La Vie des Saints de la Bretagne-Armorique page 305.

g) Voir aussi cette inscription dans la citation et la graphie exacte de Dirinon:

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Coté gauche de l'ancienne poutre de Gloire de l'église de Dirinon. Photographie lavieb-aile

Coté gauche de l'ancienne poutre de Gloire de l'église de Dirinon. Photographie lavieb-aile

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La seconde partie de l'inscription.

a) P : et : O Quilan : ce patronyme, qui peut être une forme de Quilen ou Quillen, est originaire de la Somme en Picardie, et est attesté en Seine-Maritime, dans le  Morbihan ou les Côtes d'Armor. Mais on peut aussi y voir une graphie approximative de Quillien. "Très répandu dans le sud du Léon et au nord de la Cornouaille", ce patronyme breton adopte les formes de Chillian, Killian, Quilian, Quillian, Quillyan et Quilien (A. Deshayes).  Quillien (diminutif de killi "bocage, bosquet") est aussi un toponyme de Dirinon. 

Le  patronyme est attesté un peu plus tard à Dirinon : François Quillien est ainsi en 1715 fabricien et il refuse de payer Pierre Béchennec et François (de) Launay qui ont peint les voûtes de l'église de Dirinon parce que "l'ouvrage n'est pas bien fait, et le travail pas fini". (Cahier de paroisse)

b) La mention fecit  "fait", et non "a fait faire" est employée en épigraphie non par des commanditaires, mais par les artisans.

 

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Ancienne poutre de Gloire de l'église de Dirinon. Photographie lavieb-aile

Ancienne poutre de Gloire de l'église de Dirinon. Photographie lavieb-aile

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Conclusion.

1°) Au XVIIe siècle, deux frères sculpteurs sur bois ("huchiers"),  deux membres de la même famille du moins, Olivier et Pierre peut-être, ont signé leur travail sur cette poutre : soit des picards ou normands nommés Quilan (c'est le plus probable), soit des bretons, des artisans locaux au nom proche de Quillien. Mais ce qu'ils signent n'est pas cette simple poutre, mais certainement un travail bien plus conséquent : un Calvaire associant une Crucifixion centrale, la Vierge et saint Jean, mais aussi peut-être une Pietà ou une sainte Véronique mettant en scène de façon dramatique et émotionnelle la souffrance assumée par le Christ pour la rédemption de l'Humanité, et illustrant de manière poignante la citation des Lamentations. En même temps, il renvoie l'assistance (qui se tient dans la nef) à la liturgie des trois jours du Triduum Pascal, à l'atmosphère de deuil, de tristesse et de douleur qui la caractérise, à l'effet saisissant de l'extinction progressive des cierges de la herse, et, sur le plan sonore, au tonus lamentationum  de la récitation des Lamentations propre aux Nocturnes. 

La date inscrite en creux et peinte en noir à travers la partie droite de l'inscription, 1623, est la même que celle qui figure sur les sablières. Mais l'inscription présente lui est-elle postérieure ? Ou bien P. et O. Quilan sont-ils aussi les artisans qui ont sculpté les sablières ?

2°) On sait que la Poutre de Gloire a parfois remplacé les jubés après leur destruction ou mise à l'écart après le Concile de Trente. Par contre, la chapelle de Saint-Herbot (Plonévez-du-Faou, Finistère) conserve son Chancel du XVIe siècle, et cette clôture de chœur est surmontée d'une Poutre de Gloire. (photo Wikipédia). Or, on y trouve, datant de 1659, l'inscription

L'AN 1659 - O VOS OMNES QUI TRANSITIS PER VIAM ATTENDITE ET VIDETE SI EST DOLOR SICUT DOLOR MEUS - O VOUS TOUS PASSANTS ARRESTEZ-VOUS ET VOYEZ S'IL EST UNE DOULEUR SEMBLABLE A LA MIENNE.LAM...

Au dessus de cette inscription, la disposition de six personnages sur la poutre est bien à même de nous aider à imaginer ce que fut peut-être la Poutre de Dirinon, et, notamment, la croix montant jusqu'à la voûte en s'appuyant sur un ange-poinçon.

D'autre part, la version bilingue latin-français de 1659 est intéressante : d'une part la citation latine y est complète (alors que et videte manque à Dirinon). D'autre part, la traduction en français n'est pas retrouvée parmi les traductions connues et publiées ("Vous tous passans" se trouve dans la Bible de David Martin 1736

Ce rapprochement entre les poutres de Dirinon et Saint-Herbot mériterait d'être approfondie.

P.S.

Le calvaire de Lothey par Larc'hantec comporte cette inscription O vos omnes etc, mais elle date de 1899

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SOURCES ET LIENS.

— ABGRALL (Chanoine Jean-Marie), 1907, Notice sur les paroisses : Dirinon, in Bulletin Diocesain d'Histoire et d'Archéologie, Quimper.

https://diocese-quimper.fr/bibliotheque/files/original/bdd181929b72800d010461e5f4ff222d.pdf

APEVE (Association pour la Promotion des enclos paroissiaux de la vallée de l'Élorn), 2013, "Dirinon", texte, photos, mise en page : François LE MEN, Jean PRZYGODA, Pierre CHAMARD-BLOIS.

http://www.apeve.net/spip/spip.php?article85

 

— BARRAL I ALTET (Javier), 1987, Décor peint et iconographie des voûtes lambrissées de la fin du Moyen Âge en Bretagne, Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres  Année 1987  Volume 131  Numéro 3  pp. 524-567. http://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1987_num_131_3_14524

http://www.persee.fr/docAsPDF/crai_0065-0536_1987_num_131_3_14524.pdf

Infobretagne "Enclos paroissial de Dirinon" : http://www.infobretagne.com/enclos-dirinon.htm

 

— COUFFON (René) & LE BRAS (Alfred), 1988, "Dirinon" Diocèse de Quimper et de Léon, nouveau répertoire des églises et chapelles, Quimper, Association diocésaine, 1988, 551 p.  

http://diocese-quimper.fr/images/stories/bibliotheque/pdf/pdf-Couffon/DIRINON.pdf

FALC'HUN (Chanoine François), 1986, Dirinon, Editions Ouest-France, 32 pages, pages 30 et 31.

 

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Published by jean-yves cordier - dans Dirinon
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