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16 septembre 2011 5 16 /09 /septembre /2011 12:42

Lieu : sablière de Bodonou

Date : 15 septembre 2011.

 

   C'est un phénomène très singulier, mais régulièrement observé, que la découverte d'un malheureux bousier, ou géotrupe, empalé sur un fil barbelé. Qui peut être le coupable de ce supplice atroce ?

   On accuse tout d'abord la pie-grièche écorcheur Lannius collurio, dont le nom vernaculaire d'écorcheur aussi bien que le nom  Lannius  ( en latin : "le bourreau, le vendeur de viande accrochant le gibier aux crocs d'étalage") dénonce bien les moeurs cruelles. " Ce nom fait une référence au comportement remarqué de ces espèces qui plantent leurs proies - par exemple des insectes, des petits reptiles, voire des petits campagnols ou passereaux - à une épine ou une branche pointue d'un arbuste. L'empalement permet à l'oiseau d'avoir un garde-manger où agonisent ses victimes prisonnières." (Wikipédia)

    La pie grièche grise, Lannius excubitor,semble même un meilleur suspect , puisque, toujours sur Wikipédia, on lit que "La Pie-grièche grise se nourrit de petits oiseaux et de gros insectes comme des sauterelles, des scarabées et des grillons. Elle ne dédaigne pas les campagnols et les amphibiens. Elle a pour habitude d'empaler ses proies sur des épines ou du fil barbelé."

    Cette année, une observation semblable a suscité une discussion sur la liste d'observation obsnorm2 (mars 2011 : un meurtre en valleuse d'Antifer) : l'hypothèse d'un autoempalement par un insecte maladroit a été évoquée pour être balayée. Peter Stalleger signalait que c'était une observation fréquente dans son fief de Saint Aubin de Bonneval en fin août-début septembre, à une époque où les PGE (pie-grièche écorcheur) n'étaient pas encore présents, et dans une commune où les PGG n'étaient pas mentionnés.

 

Dans le cas de mon observation, j'ai eu la surprise consternée de constater que le bousier était encore vivant, et remuait en vain les pattes.

 

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14 septembre 2011 3 14 /09 /septembre /2011 12:15

Lieu : tourbières de Tromel, Crozon.

Date : 13 septembre 2011.

 

                            Le cocon de l'Argiope fasciée Argiope bruennichi ( Scopoli, 1772).

 

 

   Comme la belle saison est brève pour l'entomologiste amateur! L'été n'est pas fini que déjà les près et les bois sont désertés de leurs faunes facètieux, de leurs naïades ou de leurs elfes que sont colèoptères verts ou rouges, lestes papillons et vives libellules. De rares et fatigués fadets passent comme des ombres des joyeuses troupes qu'ils formaient en dansant dans le soleil de juillet. Voir un myrtil est un évenement, trouver une coccinelle est une aubaine.

    Il scrute encore les inflorescences des carottes ou des eupatoires, le vain entomologiste en herbe. Il redouble d'attention, cherche si ses pas font sauter devant lui des gerbes de criquets, detourne les feuilles, bats les branches, observe les troncs, soulève les souches, il hante les lieux jadis si prodigues en découvertes, mais il ne collecte que ses souvenirs.

   Va-t-il se résoudre à partir à la chasse aux champignons ? En voilà un justement, dans l'herbe, une vesse de loup, à moins que ce ne soit que quelque capsule sèche de coquelicot géant, quelque calice de silène enflè, mais bien singulier avec ces teintes de vieux papier jauni et son amarrage en filet resille :

 

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   C'est cette forme de mongolfière à l'envers qui, soudain, réveille en son esprit les brides d'une lecture ancienne :

 

  "Comme forme, c'est un aérostat renversé, du volume à peu près d'un oeuf de pigeon. Le haut s'atténue en col de poire, se tronque et se couronne d'une marge dentelée, dont les angles se prolongent par des amarres fixant l'objet aux ramilles du voisinage. Le reste, gracieusement ovoïde, descend d'aplomb au milieu de quelques fils qui donnent de la stabilité.

Le sommet s'excave en un cratère clôturé de feutre soyeux. Partout ailleurs est l'enveloppe générale, formée d'un satin, blanc, épais, dense, difficile à rompre et non perméable à l'humide. De la soie brune, noire même, déposée en larges rubans, en fuseaux, en capricieux méridiens, orne dans le haut l'extérieur du ballon. Le rôle de ce tissu est évident : c'est un couvert hydrofuge que ne pourront traverser ni les rosées ni les pluies. "

  

 Le texte des Souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre est vite retrouvé  : 

 

http://www.e-fabre.com/e-texts/souvenirs_entomologiques/epeire_fasciee.htm  , et c'est pour y lire la description de la joie de ma découverte en cette période stérile :

   "Dans la rude saison, lorsque l'insecte chôme en ses quartiers d'hiver, l'observateur met à profit la clémence des abris ensoleillés et gratte le sable, soulève les pierres, sonde les broussailles, et bien des fois il est remué d'une douce émotion devant tel ou tel ouvrage d'art ingénu, découvert à l'improviste. Heureux les simples à qui suffit l'ambition de pareilles trouvailles ! Je leur souhaite les joies qu'elles m'ont values et qu'elles continuent à me valoir en dépit des misères de la vie, toujours plus âpres à mesure que se descend la rapide pente des années.

S'ils fouillent les gramens dans les oseraies et les taillis, je leur souhaite le merveilleux objet que j'ai maintenant sous les yeux. C'est l'ouvrage d'une araignée, le nid de l'Épeire fasciée (Epeira fasciata Latr.)."



   Certes, le nom scientifique de la constructrice du ballon a changé, mais c'est bien à un cocon d' Argiope frelon que j'ai affaire, un nid de soie papyracée suspendu dans les herbes habilement dréssées en une sorte de tipee autour de l'aéronef, qui protégera une population de deux à trois cents oeufs pendant l'hiver du gel et de l'eau.

   Après la première mue et les premiers beaux jours, les petites araignées se hisseront au sommet d'une tige et laisseront se dévider au vent un long fil qui bientôt les emporteront coloniser d'autres prairies.

  Une vue de l'ouverture supèrieure : on y devine le feutrage intèrieur qui protège les oeufs :

 

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  Que devient la mère ? J.H. Fabre écrit sans ambage : " Languissante et fanée, elle traîne quelques jours, enfin elle périt". Je regarde autour du nid que je viens de découvrir, et je la vois qui se tient à une herbe. Par curiositè, je la pose sur le cocon, et la voilà qui s'étend pour le protèger. Mon montage photographique n'est pas tout-à-fait naturel, mais voila le résultat :

 

 

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   A quelques mètres, un autre exemple :

 

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13 septembre 2011 2 13 /09 /septembre /2011 21:01

Lieu : tourbières de Tromel, Crozon.

Date :13 septembre 2011

 

                              

  L'Épeire carrée, ou Épeire à quatre points Araneus quadratus Clerck, 1757,

 the Four-spot orb-weaver.

 

  Enfin ! L'été allait prendre fin et je ne l'avais toujours pas vu, mais là voilà, telle que me l'avait annoncée mon guide, avec une belle couleur vert-pomme. Elle était sur sa toile, balançant au vent, déjouant la mise au point de mon appareil photo, et je décidais de l'emmener "au studio" (une simple feuille de papier, mais à l'abri).

 

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C'est manifestement une femelle qui mesure facilement 17 à 18 mm, rien à voir avec les mâles de 9mm. J'ai eu droit à une belle forme verte, mais elle se décline en jaune clair, en rouge brique, en orange ou en brun foncé.

   Michael J. Roberts donne comme habitat les hautes herbes, les bruyères et les buissons d'ajonc, correspondant  tout-à-fait à l'endroit de la tourbière où je l'ai découverte. Près du sol, la toile qui peut atteindre 60 cm de diamètre et compte 11 à 29 rayons est spècialisée dans la chasse passive des insectes sauteurs comme les criquets.

   L'accouplement a lieu en septembre.

  C'est encore Carl Alexander  Clerck qui l'a décrit en 1757 dans Aranei suecici ou Svenska spindlar page 154  : ce diable de suédois semble avoir décrit toutes les araignées que je découvre !

  En 1789, Guillaume Antoine Olivier la baptise Araignée quadrille dans l' Encyclopédie Méthodique, p. 200, n° 8. Le terme est toujours utilisé en 1802 par Walckenaer ou en  1816 dans le Dictionnaire des sciences naturelles de Cuvier.

 

   Je retournais sur les lieux car je voulais voir ce que j'avais trouvé décrit : la cachette confectionnée par la femelle au coin de sa toile : suivons le fil.

 

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  Un premier exemple :

 

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  L'occupante :

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   Une autre, comme un bonnet pointu de nain des herbes, fait en dentelle !

 

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   L'araignée quadrille (j'adopte ce nom que je trouve bien plus seyant) sous la tente ;

 

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   Elle me permet de jeter un coup d'oeil pour voir comment elle est installée : c'est un peu étroit, mais ça va.

 

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10 septembre 2011 6 10 /09 /septembre /2011 22:10

Date : 10 septembre.

Lieu : Landerneau, tourbières de la vallée du Pencran menacée par un projet routier.

 

                    La chenille de l'Étoilée Orgya antiqua  (Linnaeus, 1758).

 

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  Elle est superbe avec ses quatre brosses de poils jaunes sur les segments abdominaux. Je n'ai jamais vu l'imago, mais je découvre sur mon guide une espèce dont le mâle est brun-roux avec deux marques blanches sur les ailes antérieures, alors que la femelle ressemble à un cocon gris : elle est à peine pourvue d'ailes minuscules et reste près du cocon dont elle a émergée pour attirer un mâle en émettant force de phéromones.

 

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  La tête noire de la chenille semble encadrée par deux plumeaux noirs, ce sont des pinceaux latéraux.

 

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  A l'arriére, le huitiéme segment porte également un plumet noir. Tout cela lui donne fière allure.

 

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  Pourquoi se nomme-t-elle "orgya" ? Se livre-t-elle à des orgies ? Il faudrait demander à Ochsenheimer, qui a nommer ce genre en 1810. A.M. Emmet révèle que ce nom vient du grec orguia, une unité de mesure qui correspond à notre "brasse", c'est-à-dire l' envergure des bras, la distance entre les deux bras étendus, poings fermés.

   L'orgyie ! mais bien-sûr, nous connaissons cette unité de mesure depuis que nous avons fait connaissance avec le goéland marin dit catarhacte, que cela nous a permis de découvrir le pléthre, qui est égal à 16 orgyies 1/3 : Du Goéland brun Larus fuscus, & de la cataracte.   Mais j'étais loin de me douter alors que c'était le nom d'un genre de papillon.

 

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   La brasse mesure toujours six pieds. Les grecs mesuraient tout avec une partie du corps, le doigt (1,84 cm), le pouce, l'écart maximal entre pouce et auriculaire (le spithame ou empan), la largeur de la paume ( palaistrée), ou le pied.

   La brasse est utile à connaître si on doit préciser sa position à bord d'un bateau dont la table à carte, format grand-aigle nécessairement,  ne recéle que des cartes marines anglaises, car les profondeurs y sont données en fathom, symbole fm, traduction de nos brasses. On procéde à la mesure en disposant sur le pont la ligne de sonde, de 25 brasses. Une extrémité est fixée au bastingage, l'autre est déjà reliée au plomb de sonde, une pyramide tronquée dont le fond est creusée d'une cavité pour y recevoir le suif. Puisque, depuis le poète, les objets inanimés ont une âme, cette cavité qui reçoit la réserve de graisse se nomme l'âme de la sonde.

   On ralentit l'allure, on se place au vent, on love le cordage, dans le sens des aiguilles d'une montre si le cordage à trois torons est commis à droite. On lance la sonde loin vers l'avant, de sorte que pendant le temps nécessaire au plomb pour atteindre le fond, celui-ci soit à l'aplomb du matelot sondeur. On perçoit le choc amorti de la masse qui touche le fond, et la ligne mollit, c'est alors qu'on lit la mesure sur le cordage. Celui-ci a été gradué par une étamine rouge à sept et à dix-sept brasses, par un morceau de coton blanc à cinq et quinze brasses, par un morceau de cuir à deux, trois, dix et vingt brasses. Si le cordier ou le voilier a omis de proter ces repéres, on remonte le plomb en  écartant les bras réguliérement et en calculant le nombre de brasses éffectuées.

   On consulte l'âme et son suif : ramène-t-il du sable fin (sand, S) ? du sable coquillier (shell, sh? de la vase molle (mud, M) ? De la fange limoneuse ( silt, Si) ou au contraire du corail ou des algues corallines ( Coral, Co) ?  Autant d'indices pour trouver la position, ou pour mouiller le navire sur un fond de bonne tenue, si on sait qu'une brasse des sondes anglaises vaut 1,8288 mètres.

      Quand on a dûment sondé, on peut facilement déterminer le nombre de maillon de chaîne il faut mouiller, car un "maillon", c'est exactement quinze brasses de chaîne.

 

 

 

 

 

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  Certains soutiennent que la toise est identique à la brasse, puisque le mot toise vient du latin tendere, tendre (les bras), et mesure la distance entre les pulpes des doigts, bras grands ouverts. Ce serait notre envergure, et d'ailleurs la toise (ou brasse) de six pieds mesure deux verges.  Mais on se perd vite parmi toutes ces unités, même si on retient que la brasse grecque, ou orgyie, de dix doigts (digit) fait 1,84 mètres. Avec dix orgyies, vous avez un amma, et avec cent orgyies, un stadion, un stade de 184 mètres.

 

   Tout cela ne nous indique pas pourquoi ce nom d' orgya a été choisi pour un papillon. Ce serait en raison de cette façon particulière de se tenir posé avec les ailes antèrieures étendues.

  

   

 

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  L'épithète spécifique a été choisi par Linné (Systema Naturae 1758 : 503-504 n° 37) sous le protonyme Phalaena Bombyx antiqua.  Spudler traduit antiqua par "vieux", alors qu'Emmet approfondi le sens de l'adjectif latin qui signifie certes "antique, du temps passé", mais aussi " digne des temps antiques, pur, innocent, vertueux", voire, pour Emmet, " chaste". la justification de l'adjectif serait à trouver dans les moeurs des imagos dont la femelle est décrite par Linné comme aptère. Peut-être la voyait-il, suggére Emmet, comme une femme de l'age d'or qui restait à la maison et ne sortait pas avec les hommes.

   Godart indique que ce papillon "est ainsi nommé à cause de sa couleur", sans en écrire plus. Mais, plus loin, il cite Linné selon qui " mas foeminam apteram copula connexam ex arborum defect",  "le mâle porte la femelle d'arbre en arbre pendant l'accouplement". ( Selon de Geer, c'est Roesel qui donne cette information).

   Linné aurait-il utilisé l'épithète antiqua dans le sens de "archaïque" ?

 

  Le nom vernaculaire est également mystérieux. Ce nom de l'Étoilée nous vient d' Etienne Louis Geoffroy en 1762,  Histoire abrégée des insesctes qui se  trouve aux environs de Paris, tome II, p. 120 n° 23. J'aurai tendance à penser que ce nom s'applique mieux à la chenille qu'à l'imago, mais rien en elle n'a une forme d'étoile.

  Le zoonyme est repris par Jacques Louis Engramelle en 1779 dans Papillons d'Europe vol. 4 p. 185 n° 211.

  De Geer la nomme Phalène paradoxale ( Mémoires 2 (1)  en 1771, et Bory de Saint-Vincent l'Orgye étoilée dans le Dictionnaire classique d'histoire naturelle de 1827, vol.12.

Jean-Baptiste Godart le nomme Bombyx antique en 1822 (Hist. Nat. Lépidoptères, vol.4, p. 253 n° 72.

 

 

 

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8 septembre 2011 4 08 /09 /septembre /2011 15:08

 

 

Histoire des noms français de papillon I : Étienne Louis Geoffroy 1725-1810.

L'ambition d' écrire une histoire des noms vernaculaires français des Lépidoptères dépasse très largement les moyens de ce blog. Je donne plutôt ici les éléments que je réunis à ma propre intention pour marquer les jalons de mes recherches.

   Cette histoire repose pour l'essentiel sur trois auteurs:

                          - Étienne Louis Geoffroy qui publie les deux tomes de son Histoire abrégée des insectes en 1762.

                          - Jacques Louis Engramelle, dont les 8 volumes des Papillons d'Europe paraissent de 1779 à 1792.

                          - Jean-Baptiste Godart, qui n'achéve pas son Histoire Naturelle des Lépidoptères parue de 1821 à 1842.

  Étrangement, ces auteurs qui jouèrent un rôle majeur dans l' étude française des Lépidoptères semblent méconnus, si on en juge par exemple sur le fait qu'une Histoire des entomologistes français 1750-1950 par Jean Gouillard (Boubée éditeur, 1991 et 2004) ne mentionne pas leur nom. De même, les noms français que nous donnons aux papillons sont mésestimès, qualifiés de noms vulgaires, communs ou triviaux, et l' effort de création presque littéraire auquel nous les devons a fait place au XIXe siècle à une production en série de noms sans originalité.

 

 

   Aussi singulier que cela puisse nous paraître, les papillons n' ont pas reçu de noms pendant des siècles, et dans la première moitié du dix-huitième siècle, voici moins de trois cent ans, les noms manquaient pour les désigner. Les premières collections connues datent de 1565 (Gessner), et ce sont ces collections qui ont mené à établir des catalogues descriptifs. Les papillons étaient alors désignés par une phrase descriptive en latin, d'une part, et par la référence d'une illustration dans un ouvrage. Voici comment, en 1762, Geoffroy désigne celui qu'il va baptiser le Myrtil :

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    Réaumur, dans son Histoire des Insectes de 1734 n'utilise même pas cette méthode, mais il renvoie à ses propres illustrations par un commentaire tel que " les figures 4 & 5 sont celles d'une chenille qui vit sur le prunier, et surtout sur le prunier sauvage, dont la femelle a de si petites ailes qu'on a peine à les apercevoir. ". Et il est surprenant de constater que c'est par la description, et l'élevage, des chenilles que l'étude des papillons a débuté pour les auteurs français (Réaumur et Engramelle notamment). 

    Lorsqu'ils n'étaient pas désignés par la phrase descriptive latine mais par un terme français, ils recevaient des noms descriptifs tels que "le papillon blanc veiné de vert", ou "le grand papillon du chou", et ce sera encore l'usage longtemps au XIXème siècle.

 

   C'est dire à quelle révolution paradigmatique Linné convia ses contemporains lorsqu'il se donna pour tache de donner à chaque espèce une dénomination faite de deux noms latins, et , notamment pour les lépidoptères, de leur  attribuer des noms parfaitement arbitraires, tiré du fond culturel gréco-latin tels que " Ulysses", "Agamemnon", "Diomedes". La date de ce séisme est fixée à l'année 1758. Et c'est en 1762 (Geoffroy) et en 1779 (Engramelle) que deux publications donnent, pour la première fois en langue française, des noms propres à nos papillons. Avant de présenter ces deux ouvrages, je vais les placer dans le contexte de l'entomologie de l'époque, et dresser une liste des publications importantes dans l'histoire de cette science naissante qu'était la lépidoptèrologie.

 

   Publier, au XVIII et XIXème siècle, un ouvrage sur les papillons recquiert deux choses :

              • une collection.

              • une riche bibliothèque

  Commençons par parler de la chasse aux papillons et des collectionneurs, car de même qu'en ornithologie j'ai eu à m'intéresser à la taxidermie et aux collections pour comprendre les progrès de cette science, c'est par l'étude des collections au sein des Cabinets de curiosité que débute celle de l'histoire de la lépidoptérologie.

  

 

I. La chasse aux papillons et les collectionneurs de papillons.

 

    Il est deux méthodes principales pour constituer une collecte de papillons : la recherche de chenilles, que l'on éleve, ou bien la chasse. Les papillons diurnes se chassent au filet en les recherchant sur les sites qu'ils fréquentent, ou parfois en les appâtant. Les papillons nocturnes sont chassés en utilisant des sources lumineuses qui les attirent ou en enduisant des troncs d'arbre ou des supports d'une "miellée" sucrée, fermentée et alcoolisée. Enfin Engramelle conseille d'utiliser les femelles pour appâter les mâles.

 

    Les collections de papillons se sont développées parallèlement à la constitution des cabinets de curiosité, puis de Muséums d'Histoire Naturelle, de façon concomitante avec la réalisation des herbiers, des collections de minéraux, d'animaux conservés par taxidermie, et des collectes d'autres insectes, et on en connaît l'existence depuis le seiziéme siècle et l'apogée au dix-neuvième siècle. Je citerais les noms que j'ai pu retrouver :

• Leonard Plukenet (1642-1706), 140 planches de 1700 spécimensentomologiques séchés, récoltés en Angleterre.

 

The Society of Aurelians de Londres a été fondé par un groupe de passionnés réunis autour de l'illustrateur Joseph Dandridge (1664-1746) pour prospecter la région de Londres. C'est l'un des plus anciens clubs de zoologie, qui tire son nom d'Aurélian _ terme archaïque désignant les lépidoptèrologistes_ de aurelia, ae, la chrysalide (les deux mots, latin et grec et issus de aureum/ chrysos, renvoient à l'aspect doré des nymphes).

   Leurs trouvailles allèrent enrichir les collections de  John Ray .

Cette Société eut une fin dramatique en mars 1748 dans l'incendie d'un ruelle de la City, Exchange Alley : déclaré chez un perruquier, il se propagea à une centaine de maisons, et si aucun des "Aurelians"ne périrent, ils perdirent leur bibliothèque et toutes leurs collections.

 

• James Petiver (1663-1718) et son Musée, racheté par Sir Hans Sloane pour rejoindre le fond du Natural History Muséum.

 

Lady Eleanor (Aliénor) Glanville (v.1654-1709) fut considérée comme une excentrique, presqu'une folle pour s'être livrée à sa passion, la chasse aux papillons, mais trois spécimens de sa  riche collection sont encore visibles au Natural History Museum, et le papillon que nous nommons Mélitée du plantain, Melitatea cinxia, porte pour les anglophones le nom de Glanville Fritillary pour la venger des quolibets, et à travers elle donner à tous les manieurs de filets dans les buissons une revanche sur  les regards ironiques des passants.

 

Dru Drury (1725-1804) réunit une collection entomologique de 11 000 insectes, dont 240 sont représentés dans Illustrations of hatural history(1173) avec des planches de Moses Harris.  J.C. Fabricius se rendit à Londres pour découvrir cette collection, et se lia d'amitié avec Duru Drury, à qui il dédiera plus tard un microlépidoptère.

 

Pieter Cramer (1721-1776) est un marchand de laine à Amsterdam, qui  constitue une importante collection notamment de papillons récoltés par les commerçants ou les colons hollandais au Surinam. Cramer souhaite pouvoir catalogue sa collection, aussi engage-t-il le peintre Gerrit Wartenaar  pour dessiner ses spécimens. Cramer demande aussi à Wartenaar d’illustrer les papillons détenus par d’autres collectionneurs dans les Pays-Bas.

Caspar Stoll (?-1795) trouvant la qualité de ses illustrations si bonne, qu’il encourage Cramer de publier une série de dessins. Commence alors la publication de Die uitlandische Kapellen voorkomende in de drie Waereld-Deelen Asia, Africa en America. Papillons exotiques des trois parties du monde l’Asie, l’Afrique et l’Amériqueen 1775.  Trente-quatre fascicules, regroupés en quatre volumes, paraissent jusqu’en 1779. Cramer meurt avant que la publication ne soit achevée, celle-ci est conduite à terme par Stoll qui fait également paraître un supplément en 1782.

De Uitlandsche Kapellenest une étape importante dans l’histoire de l' entomologie. Magnifiquement illustré par des gravures colorées à la main, il est le premier livre sur les papillons exotiques ordonné suivant le nouveau système développé par Linné. Plus de 1 650 espèces sont décrites, souvent pour la première fois. (Source : Wikipédia)

 

• Collection de Jean Gigot d'Orcy (1733-1793), Receveur Général des Finances de Champagne, qui rassembla en son Cabinet une riche collection minéralogique et entomologique. Après avoir fait décrire ses papillons par Engramelle dans Papillons d'Europe, il engagea Guillaume-Antoine Olivier (1756-1814) pour décrire les autres insectes, et compléter sa collecte par des prospections aux Pays-Bas, en Grande-Bretagneet dans d'autres pays. On sait que G.A.Olivier, rédacteur important de l'Encyclopèdie Méthodique (1789-1825), rassembla lui-même lors d'un voyage au Moyen-Orient une très belle collection entomologique, conservée au Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris.

 

• Collection de Jean-Chrétien Gernig (1745, Francfortsur le Main-1802), composée de 40 000 papillons récoltés en europe pendant un demi-siècle. Par celle-ci,Gernig contribua notablement au travail d'Engramelle (Papillons d'Europe) et selon une source datée de 1836, en rédigea la grande partie du texte et donna un grand nombre de figures.

 

• Collection de Ernst: l'illustrateur de Papillons d'Europe, qui avait été formé à l'étude des chenilles et des papillons par la lecture des Mémoires pour servir à l'Histoire des insectesde Réaumur, possédait sa propre collection à laquelle Engramelle puisa.

• Collection de P.A Latreille, acquise par...

• Collection du Comte P.F.M.Auguste Dejean (1780-1845), spécialiste des coléoptères et notamment des Carabidae. Il réunit la plus grande collection privée avec un catalogue de 22000 spécimens. Elle fut dispersée à sa mort, et partiellement rachetée par Charles Oberthür.

 

• Collection de Jean-Baptiste Dechauffour de Boisduval (1799-1879), médecin normand passionné de botanique et d'entomologie qui devint le conservateur de la collection Dejean. C'est l'auteur de Europaeorum lepidopterum index (1829).

 

• Les collections de - Achille Guenée (1809-1880),

                                     - J.B. Bellier de la Chavignerie (1819-1888),

                                     - Adolphe de Graslin (1802-1882)

                                     - Constant Bar (1817-1884)

                                     - Henry Walter Bater (1825-1892)  ... furent toutes rachetées par :

Charles Oberthür

 

 

 

II. Les auteurs importants.

 

   Geoffroy, Engramelle, de Villers ou Godart connaissent parfaitement les auteurs contemporains ou ceux qui les précèdent, et disposent d'une vaste bibliothèque (posséder l' Encyclopédie Méthodique dite Encyclopédie Panckoucke publiée de 1782 à 1832 , c'est disposer de quinze mètres linéaires de rayonnage pour disposer 210 volumes).

 

Aristote (384-322) ne donne dans son Histoire des animaux que 47 noms d'insectes.

Pline l'Ancien (23-79) ne consacre que de rapides lignes aux papillons, citons, sur le bombyx, Histoire Naturelle, XI, chap.25 à 27  http://remacle.org/bloodwolf/erudits/plineancien/livre11.htm

• Isidore de Séville et Albert le Grand traitent d'entomologie.

• Le premier auteur notable est Conrad Gessner, mais il est emporté par la peste avant que le  sixième volume de son Histoire des animaux, consacré aux insectes, ne paraisse ; son assistant Thomas Penny avait pris des notes manuscrites, mais il mourut à son tour en 1589 en n'ayant publiè qu'un seul livre.  Le manuscrit passe à son ami anglais Thomas Mouffet (1553-1604) qui le complète mais échoue à le faire publier à La Haye. A sa mort, l'ouvrage reste dans la famille de Mouffet sans être publiè avant qu'en 1634 Sir Théodore Mayerne puisse le faire paraître, hélas dans un petit format,  sur un  papier médiocre et des gravures sur bois de piètre qualité. C'est sous le nom de Mouffet que le travail de Gessner est cité par les auteurs ultérieurs :

• 1634 :  Thomas Mouffet (1553-1603) : Insectorum sive minimorum animalium theatrum, Londres. avec 535 figures en xylographie.

• 1602 : Ulisse Aldrovandi, De Animalibus insectis libri septem, cum singulorum iconibus ad vivum expressis,Bologna : G.B.Bellagamba .

• 1657 : John Jonston, Historia naturalis, Amsterdam.

• 1658 : Edward Topsell, History of four-footed Beats and serpents, avec en appendice la traduction anglaise de l'insectorum de T. Mouffet.

 • 1662-1667 : Jan Goedart, Metamorphosis et historia naturalis. 105 planches gravées et coloriées à la main.

 L'invention du microscope et  la mise au point de la gravure sur cuivre, permettant une précision et une exactitude des illustrations, vont permettre un développement de l'entomologie.

• 1666 :  Christofer Merret (1614-1695) : Pinax rerum naturalium Britannicarum.

• 1669 : M.Malpighi,  Dissertatio epistolica de Bombyce .douze planches des détails anatomiques précis sur le Bombyx du mûrier,

• 1669 : Jan Swammerdam (1637-1680) : Historia insectorum generalis.

1678 : Martin Lister, Historia animalium Angliae, Londres.

• 1679 : Anna Maria Sibylla Meriam, Der Raugen wunderbare wernandlung und sonderbare Blumennahrung. • 1695, A. Leeuwenhoek regroupe ses observations microscopiques dans Arcana naturae detecta ope microscopiorum, Delphis..

 •1705,  Anna Maria Sibylla MeriamMetamorphosis insectorum Surinamensium 

• 1730 : Anna Maria Sibylla Meriam , Histoire des insectes de l'Europe, trad. du hollandais par J.Marret, Amsterdam.

 • 1710 :  John Ray , Historia insectorum, Londres.

• 1717 : James Petiver, Papillonum Britanniae icones...eighty british butterflies ; (et en 1702 son catalogue illustré :  gazophylacii naturae et artis Decades)

• 1720 : Eleazar  Albin,   A natural history of English Insects [...] illustré de 100 planches peintes.

• 1726 : Antonio Vallisnieri, observationes et experimenta circa Historiam naturalem et medicam

• 1734-1742 : René-Antoine Ferchault de Réaumur, Mémoires pour servir à l'histoire des insectes.  volumes, et 267 planches gravées par Simoneau puis par Dumoutier de Marsilly

• 1735 : Linné, Systema Naturae Ière édition ;

• 1746-1761 : Roesel von Rosenhof, Die Monatlich herausgegebene Insekten Belustigung

• 1747-1760 : B. Wilkes, English Moths and Butterflies.

•  1752-1758 : K. De Geer, Mémoires pour servir à l'histoire des insectes.

• 1758 : Linné, dixiéme édition du Systema Naturae.

• 1760 P. Lyonet, Traité anatomique de la chenille qui ronge le bois du saule.

• 1761 : Linné, Fauna svecica, 2ème édition

• 1763 : J.A.Scopoli, Entomologica Carniolica.

• 1764 : Linné , Museum Lugdovicum Ulrich...

• 1762 : Etienne Louis Geoffroy Histoire abrégée des insectes qui se trouvent aux environs de Paris, 2 volumes in quatro, Paris.

• 1775 :  J.Caspar Füessly . Verzeichnis der ihm bekannten Schweizerischen Insecten mit einer ausgemahlten Kupfertafel, nebst der Unkundigung eines neuen Insekten Werks : http://gdz.sub.uni-goettingen.de/dms/load/img/
• 1775 : J.C.Fabricius, Systema entomologica.

• 1775 : Denis et Schiffermüller, Systematisches Verzeichniss der Schmetterlinge.

•: 1776 : Denis et Schiffermüller , Ankündigung eines systematischen Werkes von den Schmetterlingen der Wienergegend.

• 1776 : J.C. Fabricius  Genera insectorum

• 1766 : M. Harris, The Aurelian or Natural History of English Insects, namely Moths and Butterflies. puis en 1775 The English lepidoptera, or the Aurelian's Pocket Companion.

•  1776 : Otto Friedrich Muller, Fauna inscetorum Fridrischdaliana.

                                                      Zoologiae Daniace Prodromus.

• 1767 : Linné, 12ème édition du Systema Naturae

 • 1777-94 : J.C.Esper Die Schmetterlinge in Abbildungen n,ach der Natur, 1-5, seconde édition avec additions   par Toussaint von Charpentier en 1829-1839.

• 1775 à 1782 : Caspar Stoll et Pieter Cramer, Die uitlandische Kapellen :description de 1650 espèces du Surinam.

•1779-1792 :  Jacques-Louis Florentin Engramelle,Papillons d'Europe peints d'après nature par M. Ernst, gravés par M. Gérardin, et coloriés sous leur direction, décrits par le R.P. Engramelle, religieux augustin du quartier de Saint Germain, À Paris chez Delaguette/ Basan & Poignant, 29 cahiers, 8 volumes.

  • 1778-1794 :  M.B. Borkhausen, Naturgeschichte der Europaïschen Schmetterlinge, 1-5

• 1789 : Charles Joseph de Villers (1724-1810), Caroli Linnaei entomologia.

• 1796 : P.A Latreille : Proces des caractères généraux des insectes.

• 1796-1805 : Jakob Hübner, Sammlung europaïschen Schmetterlinge, recueil de planches colorées.

• 1789-1808 : Guillaume Antoine Olivier Entomologie ou Histoire naturelle des Insectes, 6 vol., 363 pl. J. Audebert, D.L. Reinold, J.B. Meunier

• 1798-1804 : F. von Schranck, Fauna Boica 1-3 : première application de la nomenclature linnéenne aux papillons.

• 1802-1805 : P.A Latreille, Histoire Naturelle genérale des crustacés et des insectes.

• 1803 : A.H Haworth, Lepideptora Britannica.

• 1805-1824 : Jakob Hübner, Gestchischte europaïscher Schmetterlinge (planches colorées).

• 1806 Jakob Hübner, Tentamen determinationis.

• 1820-1846 : Godart et Duponchel, Histoire Naturelle des lépidoptères ou papillons de France, Paris, Mequignon-Marvis, 18 volumes, y compris le supplément de Duponchel de 5 volumes, 1836-1844.

• 1825-1835 : G.F.Treitsche : Die Schmetterlinge von Europa (commencé par F. Ochsenheimer 1825)

• 1827-35 : J.F. Stephens, Illustrations of British Entomology : Haustellate, 11 volumes

• 1823-1840 : Curtis, British Entomology.

• 1832 : J.B de Boisduval , J.P Rambur, A. Graslin, Collection iconographique et historique des chenilles, Roret, Paris.

• 1832-34 : J.B. de Boisduval, Icônes historique des lépidoptères nouveaux ou peu connus. Collection des papillons d'Europe nouvellement découverts... (Roret).

• 1834 : A. Lucas, Histoire Naturelle des lépidoptères ou papillons d'Europe, Paris, 20 livres.

• 1839 : P.C. Zeller, publications sur les micromoths.

• 1840 : de Boisduval, Genera et Index methodicus europaecorum lepidopterum.

• 1843-56 : G.A.W. Herrich-Schaffer,

• 1844-46 : Duponchel, Catalogue Méthodique des lépidoptères d' Europe.

• 1844 : E.F. Eversmann : Fauna Lepidopterologia Volgo-Uralensis.

• 1846-1853 : E. Doubleday et J. Westwood, The genera of diurn lepidoptera.

• 1857 : J. Lederer, Die Noctuiten Europas

• 1858-1866 : Jules Pierre Rambur, Catalogue systématique des lépidoptères de l'Andalousie.

• 1876-1902 :Charles Oberthür, Études d’entomologie (21 volumes) illustrées de 1 300 figures en couleur

• 1904-1924 : Charles Oberthür : Études de lépidoptérologie comparée (22 fascicules) illustrées de plus de 5 000 figures

 • 1912 Charles Oberthür Faune entomologique armoricaine. Lépidoptères (premier fascicule). Rhopalocères, avec Constant Houlbert, impr. Oberthur. In-8°, 260 p. réimprimé en 1922. Supplément du Bulletin de la Société scientifique et médicale de l'Ouest

 

 

III. Lépidoptèronymie vernaculaire : les Anglais nous précèdent.

 

  La première évidence qui apparaît en consultant la liste que je viens de donner est l'absence d'auteur français avant Réaumur en 1734 ( si on oublie le Père Bonnami), et surtout la préséance des auteurs britanniques. Aucune catalogue des papillons présents en France n'est disponible avant Geoffroy (1765), alors que :

-T. Mouffet décrit en 1634  18 espèces, ( europèennes, puisque venant principalement des collections ou des compilations de Gesnner de Zurich, Suisse) . Ces espèces ne sont pas nommées, mais on reconnaît plus ou moins le Machaon, le Flambé, l'Apollo, le Citron, le Souci, le Gazé, les Pièrides du chou, de la rape et du navet, l'Aurore, l'Azuré de la bugrane, le Vulcain, la belle-Dame, la Petite et la Grande Tortue, le Paon-du-jour, le Robert-le-diable, le grand Nacrè, le Tircis et la Mégère.

- Christophe Merret donne la première liste de 20 espèces britanniques en 1666, sans les nommer.

- John Ray indique en 1710  48 papillons diurnes et 300 papillons de nuit, décrits par une courte phrase latine sans nom propre.

- Léonard Plukenet laisse à sa mort en 1706 la plus ancienne collection d'entomologie conservée, avec 1700 spécimens préssés et séchés comme dans un herbier.

- James Petiver est le "Père" des papillons de Grande-Bretagne, puisque non seulement il décrivit les deux-tiers de la faune britannique actuellemnt connue, mais que c'est lui qui leur donna pour la première fois un nom propre, en langue anglaise. Auparavant, aucune dénomination n'était disponible, y compris en latin où, au mieux, pouvait être utilisés les premiers mots de la phrase descriptive ( papilio major nigricans pour le Vulcain, Papilio alis laciniatis pour le Robert-le-diable, etc...).

  Les noms vernaculaires des papillons apparaissent donc en Angleterre entre 1695 et 1717, soit un demi-siècle avant que des noms soient disponibles dans notre langue, ce qui veut dire que les naturalistes français se référèrent aux auteurs anglais et aux noms anglais pendant plus de cinquante ans : cette précéssion n'est pas sans conséquence sur notre vocabulaire, et nous avons empruntè à nos voisins, par exemple, les noms de Petite et Grande Tortue ( Small Tortoiseshell et Large Tortoiseshell), de Belle-Dame ( Painted Lady). Pourtant, il faut rendre hommage à E.L. Geoffroy, qui a créé de novo la majorité de nos noms au lieu de les traduire des noms anglosaxons disponibles.

 

 

 

 

  IV. L'Histoire abrégée des insectes d' Etienne Louis Geoffroy.

 

1) Etienne-Louis Geoffroy.

 

   a) Une lignée d'apothicaires.

Étienne-Louis Geoffroy  appartient à une illustre famille d'apothicaire parisien férus de botanique : son père et son oncle,   rivalisérent en compétence en matière d'histoire naturelle et de chimie et furent tout deux membres de l'Académie Royale des Sciences.


  • Son arrière-grand-père paternel fut premier échevin de Paris.
  • Son grand-père paternel, Matthieu-François Geoffroy,  marchand-apothicaire (rue Bourg-Tibourg) était ancien échevin et ancien consul. Ce fut l'un des apothicaires parisiens les plus considérables sous Louis XIV, et en 1690, il eut l'insigne honneur d'être appelé à Versailles par ordre du roi auprès de Madame la Dauphine, alors atteinte de la maladie qui devait l'emporter quelques mois plus tard, et de lui administrer "des extraits de quinquina en petite pilules dorées". Sa pharmacie, que le médecin et naturaliste britannique Martin Lister  décrivit élogieusement en 1698,  était bien vaste, décorée avec goût, et complétée par des laboratoires bien outillés. ( P. Dorveau 1931).http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pharm_0035-2349_1931_num_19_74_9919
  • Son père est  Etienne François Geoffroy (1672-1731), professeur de chimie au Jardin du roi, professeur de médecine et de pharmacie au Collège de France, et Doyen de la faculté de Paris en 1726, membre de la Société Royale de Londres et de l' Académie des Sciences de Paris.  Etienne François, dit Geoffroy l'ancien pour le distinguer de son frère, est aussi l'auteur d'un Traité de Matiére Médicale qui fut traduit dans la plupart des langues européennes.
  • Son oncle Claude Joseph Geoffroy (1685-1752), dit Geoffroy le Cadet pour le distinguer de son frère aîné, fut un pharmacien réputé également, qui rédigea pas moins de soxante mémoires pour l'Académie des sciences, tant en botanique ou en histoire naturelle qu'en chimie et en pharmacie. Selon Wikipédia, "Geoffroy suit les cours de Joseph Pitton de Tournefort (1656-1708). Entre 1704 et 1705, il accomplit dans le midi de la France un voyage dont il rapporte une riche collection de plantes et de graines. En 1708, il reprend la pharmacie de son père après la mort de ce dernier. En 1731, il est nommé inspecteur de la pharmacie de l'Hôtel-Dieu et échevin. Il devient élève botaniste à l'Académie des sciences le 23 mars 1707, associé botaniste le 14 mai 1711, puis associé chimiste le 7 décembre 1715, enfin pensionnaire chimiste le 14 mai 1723. Le 9 juin 1715, il est nommé Fellow de la Société royale de Londres. Il fait paraître un grand nombre de mémoires dans les Recueils de l’Académie des sciences. Il est membre de la Faculté de médecine de Paris et de l'Académie des sciences."

     Il possédait  un cabinet d'histoire naturelle réputé, et dont les collections, après la mort prématurée de son fils Claude-François (1729-1753), revinrent  à son neveu Étienne-Louis Geoffroy qui en établi en 1753 le Catalogue raisonné des minéraux, coquilles et autres curiosités naturelles contenues dans le cabinet de feu M. Geoffroy. On y trouve, outre la collection de bézoards "la plus belle et la plus complète qui soit à Paris", et la collection de coquillages, des tableaux contenant des papillons sous verre, français ou étrangers, et dont  je remarque que le jeune (23 ans) Étienne-Louis n'utilise aucun nom spécifique pour les désigner.



  b) Un ancêtre maternel : le chirurgien Jean Devaux.

     Jean Devaux (1649-1729), chirurgien, ancien prévôt du collège royal de chirurgie, fils de Jean Devaux qui était lui-même chirurgien et doyen de la compagnie des chirurgiens parisiens, est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages, dont, en 1722, un Traité complet de Chirurgie en 3 volumes et un Traité des Accouchements.


c) Notre auteur, Etienne Louis Geoffroy, est né le 12 octobre 1725 à Paris, et mort en 1810 à Chartreuve, près de Soissons. Pharmacien comme son père et son oncle,mais surtout Docteur en médecine, il fut l'un des praticiens les plus renommés de son temps, comme docteur régent de la faculté de médecine de Paris, professeur en cette faculté, correspondant de l'Académie des Sciences et de l'Institut, et conseiller du roi.  Dans le domaine médical, il écrivit en 1778 un Mémoire sur les bandages propres à retenir les hernies et en 1800 un Manuel de médecine pratique,  mais il se signala surtout par son Hygieine, sive Ars sanitatem conservandi, poema de 1771, où, comme l'écrit Joseph-Marie Quérard dans La France Litteraire de 1829, il réunit le double mérite de l'élégance et de l'exactitude en chantant en beaux vers l'art utile et négligé de conserver la santé, ce qui en fait, pour le critique," la première bonne hygiéne qu'on ait publiée en France". Le poéme hygiénique fut traduit dès 1774 par Delaunay, puis en 1839 par Lequenne-Cousin.

  Il trouva le temps de produire une Dissertation sur l'organe de l'ouïe 1° de l'homme, 2° des reptiles et 3°  des poissons,( Amsterdam et Paris, 1778, in 8°), http://catalog.hathitrust.org/Record/009549684  en reprenant une publication de 1755 qu'il avait confié au Recueil des Savants étrangers. Ces recherches dépassent, selon J.M.Quérard, celles de Camper et de Vicq d'Azyr, et "suffiraient pour démontrer que l'anatomie des brutes répand une vive lumière sur celle de l'homme."

 

 

Lui aussi étendit sa curiosité  aux différents domaines de l'histoire naturelle (l'étude de la botanique et de la chimie étant de toute façon incluse dans les études de pharmacie), et Il réunit en son domicile du Marais un Cabinet de curiosité d'une grande richesse en insectes et papillons.     Le Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris s'enorgueillit encore aujourd' hui de conserver parmi les 20 millions de spécimens d'insectes, et comme sa collection la plus ancienne datant de 1780, la collection d'Etienne-Louis Geoffroy, très riche en types primaires, et en excellent état de conservation.

 

   Ce Cabinet d'Histoire Naturelle avait été  hérité de son oncle, qui avait privilégié la minéralogie et la conchyliologie, comme en témoigne l'inventaire que dressa Etienne-Louis alors agé de 28 ans , en 1753 :Catalogue raisonné des minéraux, coquilles et autres curiosités naturelles contenues dans le cabinet de feu M. Geoffroy (Paris : H.-L. Guérin et L.-F. Delatour). En 1767, il rédigera son propre travail sur le sujet, le Traité sommaire des coquilles, tant fluviales que terrestres, qui se trouvent aux environs de Paris (Paris : J.-B.-G. Musier fils).

 

 

II. L'Histoire abrégée des insectes.

 

 L' ouvrage principal  de Geoffroy est son Histoire abrégée des insectes qui se trouvent aux environs de Paris, dans laquelle ces animaux sont rangés suivant un ordre méthodique, publiée chez Durand à Paris en 1762,  dans lequel il n'indique pas de noms latins ; ceux-ci seront proposés par Antoine-François Fourcroy (1755-1809) dans Entomologia parisiensis en 1785, un ouvrage qui se contente de reprendre celui de son prédecesseur en latin avec la mention du nom binominal linnéen.

  Les deux volumes sont datés de 1762 pour la première édition, mais on trouve des éditions de 1764, et celle de 1779 "revue, corrigée, et augmentée d'un supplément considérable", ou une édition de 1800.

  Nous avons vu que ce travail était basé sur la collection personnelle et familiale de Geoffroy ; mais il s'est appuyé sur d'autres sources, comme la collection d'un certain M. de Plessis, "gentilhomme de Champagne". Ce serait un inventaire des espèces que l'on peut rencontrer lors de promenades dans un rayon de deux ou trois lieues autour de Paris, et le Bois de Boulogne semble la destination principale des naturalistes, mais il est évident  que la participation de correspondants de province a procuré à Geoffroy un recrutement spatial plus large.

Geoffroy propose six ordres d'insectes : les coléoptères, les hémiptères, les tétraptères à ailes farineuses, les tétraptères à ailes nues, les diptères et les aptères.

   Les papillons sont traités dans le volume 2, ce sont les "tétraptères à ailes farineuses". Geoffroy explique rapidement que cette "farine" quue les ailes laissent sur les doigts qui manipulent les ailes de ces insectes est faite d'écailles, et nous retrouvons dans le titre de cette section l'équivallent du mot "lépidoptère", ailes à écailles.

   Cette publication décrit et nomme pour la première fois un grand nombre d'insectes, mais l'absence de la mention binominale linnéenne prive Geoffroy de son droit à être considéré comme auteur dans nombre de cas, où c'est la publication de 1785 par Fourcroy qui est valide. Or, la même année,O.F. Müller publiait Entomostraca seu insecta testacea dans lequel il reprend . De même, en 1764, Müller avait publié Fauna insectorium Fridrichsdalinacontenant un tableau reprenant, mis en paralléle avec les genres de Linné, les noms génériques de Geoffroy et ses descriptions, ce qui lui a octroyé le titre d'auteur générique des descriptions de son collègue français.

   Selon I.M. Kerzhner (Bull. Zool. Nomenc. 48(2) juin 1991), Geoffroy a crée 59 nouveaux genres dont 16 admis (en 1991) sur la Liste Officielle de nomenclature. Depuis, parmi les lépidoptères, la paternité du genre Pterophorus lui a été reconnu. Il est aussi l'auteur du nom spécifique du Souci, Colias croceus.

   Mais notre propos porte sur les noms français :

1) les Rhopalocères.

En 2000, Tristan Lafranchis évalue le nombre de papillons diurnes de France, Belgique et Luxembourg à 247 espèces (237 à 265) dans son ouvrage Les Papillons de jour, Biotope éditeur, ce qui représente un total de plus de 320 zoonymes français. Etienne Louis Geoffroy en décrivit 48, J. Engramelle en décrit 136 mais il se donne comme cadre l'Europe et non la France, et J.B. Godart en propose 94 espèces.

   Ainsi Geoffroy baptisa-t-il le cinquième de notre faune de rhopalocères.  38 de ces zoonymes sont toujours en usage, parmi les plus courants : Morio, Paon-du-jour, Grande et Petite Tortue, Robert-le-diable, Vulcain, Belle-dame, Tabac d'espagne, Grand et Petit Nacré, Collier argenté, Damier, Silène, Tristan, Bacchante, Tircis, Myrtil, Satyre, Amaryllis, Procris, Céphale, Flambé, Mars, Argus bleu, Demi-Argus, Argus brun, Argus myope, Argus vert, Bronzé, Miroir, Bande noire, Plein-chant, Grisette, Gazé, Aurore, Demi-deuil, Citron, Souci.

   Les noms que la postérité a retenu sont ceux qui résultent d'un vrai travail de création, ancré dans notre langue et notre culture, mélangeant le nom de baptème arbitraire issu de la littérature pastorale ou antique, le nom métaphorique, le qualificatif descriptif poétisé.

  Ceux qui ont été remplacé sont ceux qui étaient trop simplement descriptifs : Le Grand papillon à queue du fenouil (le Machaon), le Porte-queue bleu strié, le Grand papillon blanc du chou (Piéride du chou), le Papillon blanc veiné de vert...

  Si, comme je l'ai indiqué, certains sont inspirés des zoonymes de langue anglaise, ils sont minoritaires ( j'en compte trois). De même, Geoffroy n' a pas repris la dénomination latine, et n' a pas copié  Linné et les zoonymes issus de sources mythologiques grecques.

2)  Les Hétérocères.

   Geoffroy en détaille 126, ainsi que 54 teignes.

 

   Si on ajoute à ces 228 zoonymes tous ceux que Geoffroy crée pour désigner les autres insectes, on réalise que notre vocabulaire français lui doit plus de mille vocables sans-doute : quelles statues, quelles rues, place ou avenues, quelles écoles, quel timbre à son éffigie viennent rendre hommage à ce travail, je l'ignore.

 

 

  3) Le " Discours préliminaire" : l'èloge de la Méthode.

 

Le premier tome de l'Histoire abrégée des insectes débute par un préambule de 21 pages fort précieux pour découvrir les intentions de son auteur et apprécier l'importance de ses lectures, puisque ce Discours préliminaire expose d'abord les publications de ses prédécesseurs : on ne trouve chez Aristote et Pline que généralités fabuleuses ou fautives. Mouffet manque de méthode te de carractère, et ses gravures en bois sont grossières. Aldrovande compile, et Jonston recopie Mouffet et Aldrovande. "Raj" (que nous nommons Ray) est plus exacte mais sans méthode de classement. Puis sont venus ceux qui ont étudié les structures internes , les manoeuvres et les moeurs des insectes, détruisant les erreurs des anciens, tel Rhedi, Swammerdam, Malphighi, Vallisnieri et Réaumur qui donne "une suite de faits interessants observés par un  naturaliste qui savait très bien voir.". Mais ces commencements de méthode sont trop superficiels et trop peu systématiques. Il y a ceux qui dépeignent les insectes de l'extérieur sans en connaître les caractéres exacts. Ou ceux qui ont vu leurs moeurs, mais sans les décrire. Et ceux qui  associent les deux approches le font sans rigueur : "Il n'y a point de caractères pour distinguer leurs insectes, leurs ouvrages enfin manquent de méthode, vice essentiel surtout en Histoire Naturelle."

   Geoffroy salue en Linné le premier à avoir donné un ouvrage mé-tho-dique en zoologie et à se consacrer à cette science avec "esprit d'ordre , de clarté et de méthode".

  Ce médecin et pharmacien, deux domaines qui reposent alors sur la botanique, souhaite que l'on aborde la zoologie avec le même souci de systématique que pour identifier une plante à partir de ces caractères : "A l'aide d'un ordre méthodique, nous pratiquerons la même chose sur les insectes, comme je le ferai voir dans la suite de cet ouvrage, et l'on pourra trouver le nom d'un insecte inconnu auparavant".

   On voit ainsi que nous n'avons pas affaire à un promeneur oisif récoltant les papillons et autres insectes lors de promenades parisiennes, comme le titre pouvait le faire croire, mais à un scientifique parfaitement averti de l'évolution de la zoologie et ambitieux d'y participer selon l'esprit de Linné. D'ailleurs, une Table des auteurs fait suite au préambule, et ce sont 80 références qui y sont citès : les lectures de Geoffroy sont vastes, et cosmopolites.

  On se souvient peut-être de la façon dont Réaumur avait souffert des railleries de Buffon considèrant avec mépris ses travaux sur les "mouches". Geoffroy semble y faire allusion en écrivant avec humeur ceci :

   " D'autres mépriseront un Ouvrage qui ne traite que des insectes et s'applaudiront secrètement dans la sphère étroite de leur petit génie lorsqu'ils se seront égayés sur l'auteur en le traitant de disséqueur de mouches, nom dont une espèce de petits philosophes a déjà décoré l'un des Naturalistes qui a fait le plus d'honneur à notre nation. N'envions point aux derniers le plaisir de s'applaudir eux-mêmes. Laissons les mépriser ce qu'ils ne connaissent pas, et n'en admirons pas moins l'Auteur de la Nature, qui développant les plus grands ressorts de la puissance dans le plus vil insecte, s'est plu à confondre l'orgueil et la vanité de l'homme".

   Docteur Geoffroy, c'est fort bien dit.

 

 

 

4) Quelques noms de papillon.

 

 

Le Paon du jour

 

 

   C'est son numéro deux, nommé " Le paon de jour ou l'oeil de paon".

Geoffroy n'a pas inventé ce nom, mentionné chez Réaumur en français, et initialement chez Goedart en latin : oculus pavonis.

  Engramelle le reprend sous la forme " Paon du jour", en citant d'ailleurs Geoffroy de façon fautive en donnant " paon du jour ou l'oeil du paon".

  Le Trésor de la Langue française donne les formes paon de jour, et paon-de-jour, mais non paon du jour, qui est pourtant utilisée le plus souvent , par exemple par T. Lafranchis qui écrit Le Paon-du-jour.

  Chez Gérard de Nerval , on trouve :

  Et le Paon-de-Jour qui porte

  Sur chaque aile un oeil de feu !

 

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n° 16 : le Tircis.

   J'ai déjà consacré un article à la zoonymie du Tircis 22 mars : premier Tircis à Crozon.

 

et je rappelle que ce nom est un hommage rendu à la poésie de Virgile et au Thyrsis de la septiéme Églogue de ses Bucoliques, mais aussi à la littérature pastorale du seiziéme au dix-huitiéme siècle et à Tircis, l'amant bucolique.

   C'est l'occasion de mentionner la page de titre de l'Histoire abrégée des insectes :

 

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  ...puisque les deux tomes portent cette citation extraite des Géorgiques de Virgile "admiranta tibi levium spectacula rerum" (je te ferai admirer le spectacle des petites choses), phrase que j'avais moi-même mis en exergue d'un de mes articles avant de la découvrir chez Geoffroy. Notre auteur ne peut pas exprimer plus clairement son admiration pour le poète latin.

 

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   Le Corydon

 C'est le papillon qui vient juste après le Tircis, en toute logique puisque Corydon est le berger qui, dans la septiéme Églogue de Virgile, affronte Thyrsis dans un duel poètique. Mais qui connaît encore un papillon portant ce nom? Plus personne, car celui que Geoffroy désigne ainsi n'est autre que le mâle de Maniola jurtina, le Myrtil.

   On pardonnera à Geoffroy d'avoir décrit comme deux espèces les deux sexes lorsqu'on saura que Linné avait également décrit le mâle sous le nom de Papilio janira, et la femelle sous celui de Papilio justina.

    Il existe pourtant un lycéne, Lysandra coridon (Poda, 1761), qui fut aussi nommé Polyommate corydon, Lycaena corydon, c'est notre Argus bleu-nacré.

 

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  Le Myrtil.

   Avec le Myrtil,  Geoffroy choisit de nous laisser avec les bergers d'Arcadie, cette région mythique de Grèce où un Age d'or permet aux bergers et aux bergères de jouer de la flûte, de composer des odes et de se faire souffrir les mille tourments délicieux de l'amour pastoral.

    A l'origine, selon Pausanias (Pausanias ou le voyage historique en Grèce, traduit en français par l' abbé Geyon en 1781, Livre VIII, la plaine de Phénéon),Myrtil, ou Myrtilos n'a rien d'un berger, mais ce fils d' Hermes estl'écuyer d' Oenomaüs, roi de Pise en Élide. Les lecteurs d'Apollodore ou de Properce, ou seulement de Wikipédia connaîssent l'histoire de ce roi à qui un oracle avait prédit qu'il serait tué par son gendre, et qui était si peu préssé de donner sa fille Hippodamie en mariage qu'il avait fixé aux prétendants une condition : le vaincre sur un parcours hippique qu'il était sûr de remporter: L'un de ses atouts, c'était bien-sûr  l'adroit Myrtilos  :"Il conduisait les chevaux avec tant d'adresse que sur la fin de la course son maître Onemaüs atteignait toujours ceux qui, pour avoir Hippodamie osaient entre en lice avec lui, et aussitôt il les perçait de son javelot. Myrtil lui-même devint amoureux de la princesse, et n'osant pas diputer contre son maître, continua ses fonctions d'écuyer, mais on dit qu'il trahit Onemaüs en faveur de Pelops après avoir fait prometter à celui-ci qu'il le laisserait jouir d'Hippodamie durant une nuit. Pelops ensuite sommé de lui tenir sa promesse fut si indigné de son audace qu'il le jeta de son navire dans la mer. on ajoute que son corps poussé par les flots sur le rivage fut recueilli par les Phénéates qui lui donnérent sépulture."  Pausanias ne précise pas que c'est en dévissant l'une des roues du char que le cocher donna la victoire à Pélops, ni qu'il avait éxigé outre une nuit d'amour la moitié du royaume de Pelops,  ni enfin qu'il mourût en maudissant sa lignée, ce qui est capital puisque ce sont ces imprècations funestes contre Pélops qui sont à l'origine de tous les malheurs des Atrides.

 

   Mais de cette tragique histoire, les versificateurs français (ou italiens) n'ont retenu qu'une chose : le tombeau de Myrtil se trouve en Arcadie, donc c'est un berger, beau de surcroit ( on lit partout :"le beau Myrtil"), et amoureux forcément. Vous prenez votre lyre, vous troussez un poème, il y faut un berger : ce sera Tircis, ou ce sera Myrtil. Voyez Molière, dans la première entrée de ballet des Amants Magnifiques où Myrtil est amoureux de Climène, ou dans sa pièce (non achevée) Myrtil et Mélicerte, où  des bergers aux noms de tous les jours, Lycarsis, Eroxéne, Daphnis, Mopse, Nicandre, Acante ou Tyréne entourent l'amoureux de service. Ou bien Florian, grand auteur de poésie pastorale, écrit Myrtil et Chloé.

   Ou encore Battisti Guarini écrit Le Berger fidèle, Il  Pastor Fido, Myrtil y est amoureux d'Amaryllis, le chevalier Pellegrin adapte l'oeuvre en français et la pièce est jouée par les Comèdiens Français.

  André Gide lui-même introduisit un Myrtil parmi les personnages des Nourritures Terrestres à coté de Ménalde et de Nathanaél dans ce roman nostalgique de l'Arcadie.

  Mais à ces bergers énamourés et précieux, à ce Myrtil de porcelaine, je prèfére celui de l'Églogue désenchantée de M. Le Brun (Les Quatre saisons du Parnasse, 1806) :

   L'homme se paît d'illusions légères

   Même éveillés, hélas ! nous rêvons tous ;

   Témoins en sont églogues mensongères.

   Qui ne croirait que vos destins sont doux,

   Petits moutons, chantés par vos bergères.

   Vous paissez l'herbe ; on vous défend des loups.

   Sous sa houlette une Phyllis vous range ;

    Le beau Myrtil en est presque jaloux.

    Oui, mais un soir,las ! tombès sous leurs coups,

    Avec Phylis le beau Myrtil vous mange.

 

    Il est amusant de constater que  le nom de myrtilles (vaccinum myrtillus) s'est écrit jadis au masculin, par exemple chez Chateaubriant, et que le Larousse du XXéme siècle signale quatre orthographes : Myrtille, Mirtille, Myrtil

 ou Mirtil. Ou que les mots myrte et myrtille ont désigné aussi bien le myrte que la myrtille.

   Lorsque Godart en 1823 désigne le Myrtil de Geoffroy sous le zoonyme de Satyre Myrtille (Hist. Nat. Lépidoptères vol. 1 p. 151 n° 50), il ne commet pas une faute de sens, mais utilise seulement une variante orthographique s'il considère que Geoffroy avait baptisé cette espèce du nom d'une airelle, et non de celui d'un berger : mais le nom de Corydon qui le suit prouve que c'est bien au berger que Geoffroy rendait hommage.

 

 

 

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L' Amaryllis, n° 20

 Geoffroy continue à exploiter la veine de la poèsie précieuse avec cette espèce, Pyronia tithonus, mais cette fois-ci avec un nom de bergère, la belle et indifférente Amaryllis que Virgile présente dans ses Bucoliques. Mais un site superbe propose une étude exaustive de cette beauté, c'est : http://www.amaryllidaceae.org/ethno/amaryllis.htm

    Avec ce papillon s'arrète cette série des noms inspirés de Virgile et des bergers d'Arcadie.

 

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  Liste des 48 noms de rhopalocères créés par Étienne Louis Geoffroy (les majuscules sont de moi) : je donne en gras les noms toujours en usage :

 

1. Le Morio

2. Le Paon de Jour

3. La Grande tortue.

4. La Petite tortue.

5. Le Gamma ou Robert-le-diable.

6. Le Vulcain.

7. La Belle-dame.

8. Le Tabac d'Espagne.

9. Le Grand nacré.

10. Le Petit nacré.

11. Le Collier argentè

12.  Le Damier.

13. Le Silène.

14. Le Tristan

15. La Bacchante 

16. Le Tircis

17. Le Corydon

18. Le Myrtil.

19. Le Satyre.

20 L' Amaryllis

21. Le Procris.

22 Le Céphale

23. Le Grand papillon à queue, du fenouil.

24. Le Flambé.

25. Le Porte-queue bleu striè

26. Le Porte-queue bleu à une bande blanche

27. Le Porte-queue fauve à deux bandes blanches.

28. Le Porte-queue brun à deux taches blanches;

29. Le Mars

30. L' Argus bleu

31. Le Demi-argus

32. L' Argus brun

33. L'Argus myope.

34. L' Argus vert ou l'Argus aveugle

35. Le Bronzé.

36. Le Miroir.

37. La Bande noire.

38. Le Plein-chant.

39. Le Papillon grisette.

40. Le grand papillon blanc du chou.

41. Le Petit papillon blanc du chou.

42. Le Papillon blanc veiné de vert.

43 Le Gazé.

44. L'Aurore.

45. Le Deuil.

46. Le Demi-deuil.

47. Le Citron.

48. Le Souci.

 

 

Sources.

  •  Paul Dorveaux , Apothicaires membres de l'Académie Royale des Sciences : IV. Gilles-François Boulduc ; V. Etienne-François Geoffroy , Revue d'histoire de la pharmacie   1931 Volume   19  Numéro   74   pp. 113-126

  :http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pharm_0035-2349_1931_num_19_74_9919

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Published by jean-yves cordier
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8 septembre 2011 4 08 /09 /septembre /2011 09:55

 

                 Les Papillons d'Europe peints d'après nature , 1779-1792 par J. L. Engramelle et J.J Ernst.

 

 

Le Révérend-Père Jacques Louis Florentin Engramelle ( 1734-1814) était moine au couvent des Petits-Augustins, quartier  Saint-Germain à Paris.

        (On distingue les Grands Augustins, de l'ordre non réformé, les Augustins déchaussés, ou Petits-Pères, et les Petits-Augustins issus d'une réforme dite de Bourges du Père Rabache. Ces Petits-Augustins avaient leur couvent au 16, rue des Petits-Augustins, devenue rue Bonaparte, couvent qui avait été créé par la Reine Margot, puis reconstruit et doté d'une bibliothèque de 8000 volumes, soit la plus riche bibliothèque de Paris. Il fut fermé à la Révolution et transformé en Musée des Monuments français, actuelle École des Beaux Arts.)

 Son frère aîné, le Père  Marie Dominique Joseph Engramelle, était également moine de ce couvent, et sa réputation comme musicien, passionné de mécanique, inventeur de la "tonotechnie" comme procédé d'enregistrement de la musique a éclipsé les travaux de son cadet, tant et si bien que de nombreux exemplaires de "Papillons d'Europe" sont attribués au musicien (notamment en interrogeant le moteur de  recherche Google).

 

   Engramelle fut appelé par Jean Gigot d'Orcy pour réaliser, à partir de sa très belle collection d'histoire naturelle ( minéralogie et entomologie), un grand ouvrage qui en reproduirait les spécimens, et immortaliserait son nom.

    Jean Gigot d'Orcy ( 1733-1793), richissime  Inspecteur des Mines et Receveur Général des Finances de Champagne, avait fait appel également à un illustrateur naturaliste alsacien, Jean-Jacques Ernst, qui avait réuni également une collection de papillon.

   (Plus tard Gigot d'Orcy engagera Guillaume-Antoine Olivier (1756-1814) pour aller récolter pour son compte des insectes aux Pays-Bas  et en Grande-Bretagne et rédiger une Histoire Générale des Insectes (les deux premiers tomes paraissent en 1789 et 1790) mais en août 1790 Olivier préfère s'éloigner en Turquie et en Perse pour un voyage de six années. ( il en ramènera une collection actuellement conservée au Muséum). Ce sera Alexandre Brongniart qui le remplacera. Le mécène demandait en même temps à Jean-Baptiste Audebert de se charger des illustrations de l'ouvrage, quitte à l'envoyer lui-aussi outre-Manche chercher les spécimens rares. A la mort de Gigot d'Orcy en juin 1793, sa veuve poursuivra le projet.)

 

   •    Le premier volume de " Papillons d'Europe peints d'après nature par M. Ernst, gravés par M. Gérardin, et coloriés sous leur direction, décrits par le R.P.Engramelle, religieux augustin du quartier de Saint Germain" paraît à Paris chez Delaguette / Basan & Poignant en mars1779, sur souscription en 250 exemplaires.De 1779 à 1792, vingt-neuf cahiers composant huit volumes se succéderont, riches de 350 planches en couleurs (hormis les trois qui illustrent le matériel de chasse au papillons), décrivant plus de 3000 spécimens !  Chaque espèce sera décrit si possible en trois états, le premier étant la chenille, le second état étant la chrysalide, et le troisième, dit "état parfait", étant l' imago.  Au total, les souscripteurs disposeront de 8 volumes grand in-4°, dont les exemplaires actuels sont décrits comme des volumes  "en demi-daim vert, plats couverts de papier-peint" , autrement dit, de superbes livres de grand prix, accessibles seulement aux plus fortunés.

 

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  Il débute par une dédicace " A M. G.D." qui est troublante, d'une part parce qu'elle semble vouloir préserver l'anonymat de Gigot d'Orcy, d'autre part parce qu'elle est signée par Ernst qui s'y présente comme l'initiateur du projet. Que l'on en juge :

   " Monsieur,

Un ouvrage sur les papillons et les insectes d' Europe ne peut être dédié qu'à un connaisseur qui,comme vous, Monsieur, fait ses délices d'étudier les ouvrages de la nature et qui rassemble dans son cabinet ce que les quatre parties du monde offrent de plus propres à faire admirer la sagesse et la providence du créateur. En effet votre magnifique collection d'insectes et de papillons renferme des beautés rares que vous ne devez qu'à vos soins et à vos recherches. Vous n'avez rien épargné pour la rendre une des plus intéressantes par le nombre et la variété des espèces ; et l'ordre admirable par laquelle vous l'avez distribué cause la plus agréable surprise à tous les amateurs.

   Si je me suis enfin décidé à faire part au public de mes découvertes particulières, c'est à votre louable encouragement que je le dois ainsi qu' à la permission que vous m'avez accordé de copier dans votre cabinet les espèces rares qui me manquaient. C'est aussi vous, Monsieur, qui m'avez excité à parcourir les cabinets de l' Europe où j'ai puisé de nouvelles richesses pour compléter mes desseins. Ainsi l'hommage de cet ouvrage vous est bien légitimement dû, puisque vous y avez contribué plus que personne. Si vous daignez l'agréer ce serai une nouvelle obligation que je vous aurai : il ne peut d'ailleurs paraître sous des auspices plus favorables, que sous le nom d'un amateur aussi éclairé que zélé pour étendre une connaissance agréable et digne de notre attention. Je suis avec respect votre très humble et très obéissant serviteur,  J.J. Ernst."

 

 Le Discours Préliminaire, vraisemblablement écrit par Engramelle, confirme la prééminence de Jean-Jacques Ernst, que l'on présente intéressé dés l'enfance par les insectes sous l'influence de la lecture des Mémoires pour servir à l'histoire des insectes  de Réaumur, puis réunissant une collection d'insectes composée surtout de papillons avant de considérer que les mites viennent détériorent ses spécimens ; décidant alors de les peindre pour les préserver, tout en parcourant l'Europe pour découvrir les autres collections, et en peindre les raretés.

   Quel fut le rôle d'Engramelle ? Quelles connaissances avait-il en zoologie ? Pourquoi Gigot d'Orcy a-t-il fait appel à lui ? La bibliothèque dans laquelle il a puisé les nombreuses références était-elle celle du couvent des Augustins? Je ne trouve pas de réponse à ces questions, mais le texte témoigne d'une compétence approfondie dans son sujet d'étude.

  A la collection d' Ernst et à celle de Gigot d'Orcy, il faut ajouter celle des correspondants européens, et en tout premier lieu celle de Christian Gernig à Francfort.

  Ce premier volume est consacré aux " chenilles, chrysalides et papillons de jour" dont il décrit 101 espèces, du Morio au Gazé, présentées par 48 planches  dont 8 en couleurs.

  Il est interrompu à la page 86 pour faire place à un traité intitulé " Instructions sur la chasse et le développement des papillons". On y découvre les différents filets, dont un "petit filet double pour prendre les papillons avec une seule main" :

 

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On y apprend surtout comment monter les papillons capturés sur le liège avant qu'il ne soient saisis par la raideur de la mort, en les épinglant sur une tablette  :

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  La succession des descriptions est interrompue une nouvelle fois page 161 pour décrire des "Instructions sur la manière d'imprimer les papillons". Il s'agit de décrire en guise d'amusement pour les amateurs, un "procédé, de très facile exécution, par lequel on parvient à fixer sur du papier les plumes [comprendre : les écailles] des ailes des papillons sans rien leur faire perdre de leur couleurs". On découpe les ailes que l'on encolle, puis que l'on presse sur le papier replié en deux ; on décolle la membrane de l'aile, et les écailles restent comme une impression à l'envers (mais dont on assure qu'elle vaut l'endroit) des ailes, très fidéle à la réalité. On peint alors le corps, les antennes et les pattes, et voilà comment conserver sa collection de lépidoptères dans un porte-feuilles, sans risque que les insectes la détruisent où que les couleurs ne s'altérent. Un vrai herbier animal, qui rappelle l'herbier aux oiseaux que j'ai décrit chez les ornithologues taxidermistes.

 

 

 

 

 

 

   •   Le second volume, daté de 1780, poursuit l'inventaire des papillons diurnes du n° 102 au n° 112, puis viennent trois  suppléments où les espèces précédentes sont dotées d'un bis ou d'un ter (15 bis : le Cardinal, en complément du n°15 qui était le Tabac d'Espagne). Les 42 planches ( dont 10 en couleurs) sont numérotées de XLIX à LXXIX, puis LXXX(I) à LXXX(IV) pour le supplément II, puis enfin Supp. III ( I à VIII).

   Voici une planche qui illustre les variations du Souci mâle et femelle (111) et du Soufré (112):

 

 

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  Le troisième volume paraît en 1782 et jusqu'en 1784; il est composé de 132 pages de texte et de 38 planches dont 14 en couleurs: il est consacré aux "chenilles, chrysalides et papillons Sphinx ",et contient la description des Sphingidae, mais aussi des Aegeridae et Zygaenidae ( 52 espèces au total n° 113 à 165). Après avoir donné la liste des 221 souscripteurs (dont le Roi, la famille royale, le roi de Suède et le roi d'Espagne, Buffon, Christian Gernig à Francfort ), Engramelle fait le point sur les caractères généraux des Sphinx et sur les classifications de Linné, de Geoffroy et de de Geer avant de dresser l'énumération détaillée de 55 espèces; voici la planche du Sphinx à tête de mort :

 

  *SPHINX TETE DE MORT ENGRAMELLE-copie-1

 

Le Volume IV est consacré aux "Chenilles, crisalides et papillons-phalènes" de la première classe et paraît en 1785 et 1786, avec 215 pages de texte,49 planches numérotées CXXIII à CLXXI et 55 espèces numérotées de 168 (ver à soie) à 222 (feuille morte du pin). Il est introduit par un "Moyen facile de se procurer beaucoup de chenilles & méthode pour les dessécher et les conserver " (deux pages non paginées), lequel moyen  est illustré par le frontispice. On y voit  "un chasseur tenant d'une main un parasol ouvert et renversé, et de l'autre battant au dessus, les branches d'arbres ou les plantes avec le  manche de son filet. toutes les chenilles qui s'y trouvent tombent dans le parasol".  C'est, déjà, le "parapluie japonais" et la technique de battage des entomologistes actuels.

 

frontispice engramelle tome IV

 

  Le texte est-il encore écrit par le Père Engramelle? En mai 1784, il a été nommé par son Ordre des Augustins Secrétaire de la Province de Paris et a du cesser sa participation à cette grande publication. Un naturaliste plus connu pour ses compètences en minéralogie et son invention du goniomètre , Arnoult Carangeot (1742-1806) lui succède. Pour comprendre ce choix, il est nécessaire de faire un détour vers un autre ouvrage :

 

Arnoult Carangeot, Romè de l'Isle et Swebach-Desfontaines.

  Jean Gigot d'Orcy, comme Etienne Louis Geoffroy (article précédent) possède, outre sa collection d'insectes, une collection minéralogique. Il est donc en contact avec un minéralogiste éminent qui participe à l'établissement des catalogues des collectionneurs, Jean-Baptiste Romé de L'Isle (1736-1790), créateur de la cristallographie moderne. Or Arnoult Carangeot est l'assistant de Romé de L'isle, et il a pu travailler sur les pièces minéralogiques de  Gigot d'Orcy et se faire apprècier.

  Par ailleurs, un illustrateur, Jean Fabien Gautier d'Agoty, qui dispose des droits sur le procédé de chromatolithographie inventé par J.C. Le Blon, se lance dans une ambitieuse Histoire Naturelle ou exposition générale de toutes ses parties en 1781 avec une première partie, Le Règne Minéral. Incompétent en ce domaine, il fait appel à Romé de L'Isle qui en rédige le texte, mais Gautier d'Agoty meurt en 1781, n'ayant publié que deux cahiers avec ses planches en quadrichromie. Sa veuve fait appel à un artiste peintre et graveur, le meztois François Louis Swebach-Desfontaines (1749-1793) (et qu'on voit souvent confondu avec son fils Jacques François célébre pour ses gravures de la Révolution). François Louis Swebach a gravé à 20 ans les planches de l'Histoire de Metz dite des Bénédictins, a travaillé pour le Duc d'Orléans, s'est installé à Paris vers 1780 comme graveur pour le comte d'Artois, avant de travailler avec Romé de L'Isle pour l'Histoire Naturelle Régne Mineral de Gautier d'Agoty en abandonnant le procédé de lithographie couleur qu'il ne maîtrise pas au profit d'oeuvres gravées et aquarellées. Après la mort de Romé en 1790, et la publication du 4ème cahier il produit seul 3 cahiers parus en 1792. Puis il deviendra lui-même collectionneur passionné de minéralogie et publiera ses propres ouvrages (Manuel Cristalographe de 1792). Parmi les planches de l'Histoire Naturelle gravées et peintes par Swebach, on trouve les minéraux de Gigot d'Orcy : Topaze, Emeraude, Calcite, Azurite, Apatite pourpre.

   François Louis Swebach Desfontaines est l'auteur de la quasi totalité des gravures des planches du volume IV ...sans-doute rédigé par Carangeot.

  On comprend mieux que les savants et les artistes qui gravitaient  autour de Gigot d'Orcy se connaissaient, travaillaient ensemble en collaboration, et pouvaient participer à un ouvrage sur les papillons après avoir oeuvrés à une Histoire minéralogique.

 

 

   •  Le volume V paraît de 1786-1788 et propose 152 pages de texte et 39 planches dont deux en couleurs. Il poursuit la présentation des "phalènes de première classe" avec nos  Lasiocampidae, Cossidae, Hepialidae, Notodontidae, et quelques Noctuidae.

  

   •  Le volume VI  de 1789-1790 est consacré "aux phalènes de la seconde classe" , intitulés Les Hiboux avec deux pages de présentation générale ; il présente essentiellement des Noctuidae; Il contient 177 pages de texte et 47 planches dont 4 en couleurs.

 

   •   Le volume VII est daté de 1790, sa publication va de 1790 à 1792 ; il contient 173 pages de texte et 48 planches, et se consacre entiérement à nos  Noctuidae.

 

   •   Le volume VIII de 1792-1793 contient 157 pages de texte et 37 planches numérotées CCCVI à CCCXLII, dont CCCXX en couleur. Il décrit 79 espèces numérotées de 528 à 606.

 

    L'élément frappant pour un lecteur contemporain est la prédominance donnée aux chenilles, sans doute sous l'influence de Réaumur. Ce sont elles qui débutent les descriptions (alors que c'est l'imago qui est central pour les notres), elles qui souvent déterminent les classifications, elles encore qui suscitent le choix du nom vernaculaire.

  La critique majeure qui peut être faite à cette publication est de ne pas utiliser la dénomination binominale linnéenne alors qu'elle paraît plus de vingt ans après la dixième édition du Systema Naturae de 1758. Les papillons sont donnés avec leur nom français bien qu'après leur description, la phrase "ce papillon a été décrit par : " vienne ouvrir une liste des auteurs de référence, qui débute le plus souvent par Linné.

    Cette publication a néanmoins servi de base pour tous les lépidopérologistes français qui vont suivre, que ce soit Latreille, Olivier, Godart, Lucas, ou  Boisduval qui, tous, citeront Geoffroy et Engramelle.

 

  Liste des 44 noms vernaculaires des rhopalocères créés par Jacques Louis Engramelle, et en usage actuellement  (les majuscules sont de moi) ; je donne en gras les zoonymes qui sont descréations originales (ou inspirées de Geoffroy) et ne doivent rien, ni au nom scientifique, ni au nom vernaculaire attribué par les prédecesseurs anglosaxons ou allemands :

 

-Le Point-de-Hongrie :  Erynnis tages.

- L' Échiquier  : Carterocephalus palaemon.

- l' Apollon : Parnassius apollo.

- Le Petit Apollon : Parnassius phoebus.

- Le Semi-Apollon : Parnassius mnemosyne.

- La Diane : Zerynthia polyxena.

- La Proserpine :Zerynthia rumina.

- Le (papillon blanc ) Veiné de vert : Pontia daplidice.

- L' Aurore de Provence : Anthocharis euphenoides.

- Le Solitaire : Colias palaeno..

- Le Candide : Colias phicomone.

- Le Soufré : Colias hyale.

- L' Argus satiné : Lycaena virgaureae.

- Le Protée : Maculinea alcon.

- L' Azuré ( actuellement Azuré du mélilot) : Polyommatus dorylas.

- L'Argus Bleu-nacré : Lysandra coridon.

- L'Argus Bleu-celeste : Lysandra bellargus.

- L'Échancré : Libythea celtis.

-Le Némusien : Lasiommata maera.

- Le Moelibée( le Mélibée) :Coenonympha hero.

- Le Mysis(le Misis) : Hyponephele lycaon.

- Le Franconien (le moiré franconien) : Erebia medusa.

- Le Grand Négre des Bois : Minois drias.

- Le Mercure : Arethusana arethus.

- Le Petit Agreste : Arethusana arethusa.

- L' Hermite : Chazara briseis.

- Le Faune : Hipparchia statilinus.

- L' Agreste : Hipparchia semele.

- Le Petit Sylvestre : Hipparchia alcyone.

- Le Sylvandre : Hipparchia fagi.

- Le Grand Mars changeant : Apatura iris.

- Le Petit Mars changeant : Apatura ilia.

- Le Cardinal : Argynnis pandora.

- Le Chiffre : Argynnis niobe.

- La Grande Violette : Brenthis ino..

- Le Pales : Boloria pales.

- Le Petit Collier argenté : Clossiana selene .

- L' Alezan : Clossiana titania.

- La Petite Violette : Clossania dia.

- Le Grand Sylvain : Limenitis populi.

- Le Petit Sylvain : Limenitis camilla.

- Le Sylvain azuré : Limenitis reducta.

- La Carte Géographique : Araschnia levana.

- Le Grand Damier: Melitaea phoebe.

 

Les illustrateurs.

 

1. les peintres.

   Dans le tome I, p. 161, un Avis des éditeurs annonce aux souscripteurs que le retard des livraisons, initialement prévue au rythme de quatre cahiers par an, est dû à l'accroissement du nombre de souscripteurs, mais qu'il est surtout "occasionné par l'exactitude qu'ils exigent dans les enluminures. Elle les rend très difficile sur le choix des peintres , et ne leur permettant d'admettre que ceux qui copient parfaitement les modèles, ils ne peuvent s'en procurer autant qu'ils le désireraient". Étrange si l'on considére que c'est J.J Ernst qui est le peintre annoncé par le titre : il semble que celui-ci se soit trouvé dans l'impossibilité d'assumer (en raison de sa santé ?) cette tâche dés la fin du premier volume, et qu'il ait dû rechercher des suppléants. Ou bien cette annonce ne concerne que l'enluminure, la mise en couleur que Ernst ,n'assurait peut-être pas.

Leur nom figure en bas et à gauche de chaque planche avec la mention...pinxit. Il s'agit :

    • pour le volume I, de J.J. Ernst ( 48 pl.) et Fossier ( pl. XXXLV et XXXLVI).

    • pour le volume II d' Ernst (les quatre premières planches + les deux suivantes avec J.M.Zelle), de C.F.Kraul (23 pl), J.M Zelle (13 pl), Fossier (9 pl), Dovillers (4 pl), et Maria Eleonora Hochecker ( les 6 dernieres pl.)

   •   pour le volume III, il s'agit d' Ernst ( 7 pl.), de Fossier, J.M. Zell, C.F. Kraul, Dovillers, et Engramelle (2 pl.)

   • pour le volume IV d' Engramelle, d' Ernst, mais surtout de Hockeker, de Kraul et de Fossier.

   • pour le volume V, toutes les palnches sont de M.L Hochecker ( dont trois avec Fossier, une avec Kraul , une avec Engramelle).

   • Pour le volume VI, toutes les planches sont de M.L. Hochecker, dont deux  avec Fossier. 

   • pour le volume VIII, les planches sont de M.L. Hochecker, dont une avec Fossier.

- Maria Eleonora Hochecker 1761-1834, appartient à une famille de peintres de Francfort. S'est-elle chargée de dessiner et peindre les papillons de la collection du banquier Christian Gernig à Francfort ?

-

 

2. Les graveurs, intitulés "sculpteurs".

   Comme pour les peintres, on constate la difficulté de trouver l'artiste donnant satisfaction, jusqu'à J.J Juillet puis François Louis Swebach-Desfontaines.

  Leur nom figure en bas et à droite de chaque planche avec la mention :"sculp".

    • Pour le volume I, une planche est signée Gérardin, une autre Roger, deux Staignand, six N. Ransonnette, et vingt-deux (les dernières) J.J. Juillet. Quinze planches sans indication ou non déchiffrée.

    • Pour le volume II, toutes les planches sont gravées par J.J Juillet ( doute sur les cinq dernières, pas d'indication).

   • Pour le volume III, toutes les planches signées sont gravées par J.J. Juillet.

   • Pour le volume IV, c'est essentiellement F.L. Sweebach Desfontaines (voir "le volume IV"supra). Seules les planches du Paon de nuit CXXX et CXXXI sont gravées par J.J. Juillet.

   • Pour les volumes V à VIII,  c'est exclusivement F.L. Swebach-Desfontaines.

 

Pierre Nicolas Ransonnette ( 1745 ou 1753- 1810) ne doit pas être confondu avec son fils Charles. Il est connu comme "graveur ordinaire de Monsieur, frère du roi, faisant des vues d'édifice et de grands sujets fabuleux, moraux ou historiques qu'il dessinait parfois lui-même sans leur donner jamais aucune distinction". ( J. Renouvier, 1863) Ailleurs on le désigne comme " le plus que médiocre graveur-dessinateur du Lazarille de Tormes de 1801", ou on mentionne ses estampes titrées L'Amant  vengé, ou le Rival séducteur, l'Honnête sensibilité, Vue persêctive du nouveau Palais-Royal, celles de l'Almanach L'Etrennes aux Belles... Il illustre les Oeuvres de Sterne, travaille pour les Antiquités de Millin.

  C'est sans-doute parce qu'il fut employé par l'Académie royale des Sciences à illustrer ses publications qu'il fut recommandé pour travailler avec Ernst et Engramelle: Duhamel du Monceau lui confie les gravures de l'Art du Potier de terre, 1773, celles de l'Art de faire les pipes à fumer le tabac, et le fait participer à la préparation du Traité général des Pesches (1769-1783, 3 vol.).

 Les six planches de papillons qu'il réalisa ne durent pas satisfaire totalement, puisque l'on ne fit plus appel à lui.

 

 

 

 

 

 

 

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8 septembre 2011 4 08 /09 /septembre /2011 09:54

                      

 Histoire des noms français de papillon III : J.B. Godart.

     

         Elle passait ses journées à courir avec ses enfants dans le verger, et à faire la chasse aux papillons. On avait construit de grands capuchons de gaze claire, avec lesquels on prenait les pauvres lépidoptères. C’est le nom barbare que Julien apprenait à Mme de Rênal. Car elle avait fait venir de Besançon le bel ouvrage de M. Godart ; et Julien lui racontait les mœurs singulières de ces pauvres bêtes.

On les piquait sans pitié avec des épingles dans un grand cadre de carton arrangé aussi par Julien.

                                                                                                                                  Stendahl, Le Rouge et le Noir, chapitre VIII.

 

 

I. De Ernst et  Engramelle à Godart, 1792-1821.

 

 a) Guillaume-Antoine Olivier 1756-1814 :

 

Après le succès que rencontra les Papillons d'Europe d'Ernst et Engramelle, Gigot d'Orcy demanda à un médecin exerçant aux Arcs près de Toulon, et formé à l'Histoire Naturelle par Broussonet de travailler à un grand ouvrage sur les coléoptères : c' était Guillaume-Antoine Olivier. Celui-ci eut à rechercher de nouveaux spécimens chez les collectionneurs d'Angleterre et des Pays-Bas, ce qui lui permit de rédiger les articles de l'Encyclopédie Méthodique, dite Encyclopédie Panckoucke, sur les sujets d'Histoire Naturelle , puis de publier les six volumes de son

Entomologie, ou Histoire Naturelle des Insectes consacrée aux coléoptères de 1789 à 1806.

   Il fut le formateur et le protecteur de Latreille, qui lui succéda à l'Académie des Sciences en 1814.

 

 b) Pierre-André Latreille 1762-1833.

 

Sans revenir sur la biographie du "Prince de l'entomologie", premier président de la Société Entomologique de France, auteur de l'

Histoire naturelle générale et particulière des crustacés et insectes  (14 volumes, 1802-1805), mentionnons que Latreille est

 -l'auteur d'une nouvelle classification des lépidoptères

- le rédacteur, après ou avec G.A. Olivier,  des articles concernant les papillons dans l'Encyclopèdie Méthodique et dans le Dictionnaire classique d'Histoire Naturelle.

 

   Consultons le tome 17 datant de 1803 du Nouveau Dictionnaire d'histoire Naturelle , article Papillon : Latreille y rend hommage à Réaumur, cite Geoffroy et de Geer, avant de préciser que dans la présentation qu'il va donner des papillons d'Europe, "la dénomination des espèces seront en général prises dans la collection des Papillons d'Europe d'Engramelle". Pourtant la publication d'Ernst et Engramelle y est critiquée : "les espèces n'y sont pas bien décrites ; elles y sont trop multipliées ; leur concordance systématique avec la dernière édition de l'Entomologie de M. Fabricius n'y est pas établie ; les suppléments y sont très nombreux, et rendent les recherches difficiles".

   Prenons le premier papillon décrit :

" Papillon grand porte-queue,

Papilio machaon  Linn., Fab; le grand papillon à queue du fenouil, Geoffr. ; le Grand porte-queue  Engram. , Papillons d'Europe, pl xxxiv, Lxx, supl.III, pl. vi, n° 68.", puis vient la description.

Nous constatons que le nom scientifique binominal linnéen est bien donné, que Geoffroy et Engramelle sont bien présentés à la meilleure place, mais que le nom vernaculaire s'est transformé pour se calquer sur la dénomination binominale. Ce sera désormais une règle, suivie par Olivier,et que Godart  reprendra.

  Ainsi le Flambé devient le Papillon Flambé, le Morio devient le Papillon Morio, la Grande Tortue le Papillon Grande Tortue.

 

   Ce qui est vrai pour les papillons diurnes l'est également pour les nocturnes. Ouvrons l'Encyclopédie Méthodique, tome VIII de 1811, article Noctuelle, par Olivier. 459 espèces y sont étudiées, venant de Guyane, du Surinam, ou reprenant les espèces françaises. Au numéro 62, nous trouvons " La Noctuelle lisse Noctua polita, la Lisse, Ernst, Pap. d'Europe tom 7. p. 153. pl 301 fig.514, Noctua polita Hubn. Lépid.4. Noct 2 tab 37 fig.778".

 Les 459 noctuelles se nommeront Noctuelle ceci, Noctuelle cela,  entraînant une stéréotypie monotone de la nomenclature.

   C'en est fini des zoonymes colorés, chatoyants, poétiques. La porte est ouverte pour les séries construites au moule, où il suffira de cliper le nom d'une tête de série avec celui de la plante-hôte ou du site pour fabriquer par douzaines des Azurés ( du trèfle, de la chevrette, des mouillères, de la badasse, de la croisette, du serpolet, etc...), des Moirés ( des paturins, des sudètes, des glaciers, etc...) . 

  Revenons sur la classification proposée par Latreille en 1796 dans son Précis des caractères génériques des insectes : elle introduit 21 genres nommés en français, et donc 21 zoonymes ;

    • Diurni :   Papillon : qui comportera en 1804 (Tableau méthodique des insectes . Nouv. Dict. Hist. Nat .vol 24) :

                                les Nymphales, Nymphalis

                                les Héliconidés Heliconus

                                les Danais, Danais

                                les Papillons, Papilio

                                les Parnasses, Parnassus

                               les Polyommates, Polyommatus

                    :  les Hespéries, Hespéria

   • Nocturni : les Sphinx

                       les Sesies, Sesia

                      les Zygènes, Zygaena

                       les Bombix

                       lesHepiales

                       les Cossus

                       les Noctuelles, Noctua

                       les Phalénes Phalaena

                      les Pyrales Pyralis

                       les Hyblées,Hyblaea

                      les Aglosses, Aglossa

                       les Ypsolophes Ypsolopha

                       les Teignes, Tinea

                       les Yponomeutes, Yponomeuta

                       les Oecophores Oecophora,

                       les Adéles, Adela,

                       les Alucites,Alucita,

                      les Ornéodes, Orneodes

                       les Ptérophores , Pterophorus .

 

  Dés lors, dotès de ces noms de genre en notre langue, les noms vernaculaires vont se construire comme des noms scientifiques avec un nom de genre et un épithète. Finie la fantaisie ! Nous aurons les nymphales a, b, c, d, les polyommates a, b, c, d, les hespéries a, b, c, d, et lorsqu'un nouveau savant créera un nouveau genre, il le déclinera à son tour. C'est ce que va faire Godart.

  Un véritable chantier de démolition des zoonymes simples et issus du vocabulaire de la langue française existente créés par Geoffroy et Engramelle va être mis en oeuvre pour bâtir une nouvelle nomenclature binominale française des lépidoptères copiée sur la nomenclature linnéenne à grand renfort de néologismes. Plutôt que de chercher dans son inspiration ou dans le bagage culturel des Humanités de l'époque pour baptiser une espèce, on créera un néologisme pour donner un équivallent barbarofrançais aux dénominations scientifiques en grec ou en latin qui émergent des plumes de Fabricius, Esper, Treitschke, Ochsenheimer ou Hübner. Voilà les Noctuelles et les Phalènes, mais aussi les Xanthies, les Mélanthies, les Lithosies, les Arcties, les Crocalles, les Cidaries, les Aspilates, les Alucites, que Godart et Duponchel vont déployer.

 

     Dites-moi où, n'en quel pays 

     Est  la phalène l'Incertaine

     L'Artémise et puis la Promise

    Qui furent cousine germaine

     Echo, partant quand bruit on mène

     Dessus rivière ou sur étang

     Qui beauté, eut trop plus qu'humaine?

     Mais où sont les neiges d'antan ?

    

     Où sont passées la Mignonne,

     Et la Rameuse, ou la Timide,

     La Joueuse, la Viennoise

     L' Alchymiste, et la Rupicole ?

     Et où, la belle Joconde,

      L'Arlequinette, et la Tricheuse,

      La Cizelée et la Dipsacée

      Et la fameuse Nymphagogue ?

 

 

2. Le corpus Histoire naturelle des lépidoptères Godart & Duponchel 1821-1849.

 

   Une oeuvre unique, conçue initialement pour ne concerner que les lépidoptères "des environs de Paris", étendue par Godart à l'ensemble de la France, puis par Duponchel à L'Europe. En 2000, Tristan Lafranchis pouvait écrire : "depuis lors, aucun ouvrage exaustif n'est venu actualiser le chef-d'oeuvre encore inégalé de Godart et de son continuateur".

 

1- Histoire naturelle des Lépidoptères ou Papillons de France par M. J.B. Godart et continuée par P.A.J. Duponchel, Paris, Crevot Libraire Editeur puis Méquignon-Marvis, 1821-1834, onze volumes.

 

Rédigés par J.B. Godart :

 

  Volume I : Diurnes, environs de Paris, figures par C. Vauthier, Crevot  Libraire-Editeur, Paris 1821.

  Volume II : Diurnes, montagnes alpines et départements méridionaux, figures par P. Dumenil, Paris 1822

  Volume III :Crépusculaires de France, figures par C. Vauthier, Crevot éd. Paris1822

  Volume IV : Nocturnes  Première partie. (Bombycites)., figures pr P. Dumenil, Crevot éd. Paris1822

  Volume V : Nocturnes Deuxième partie (partie des Tinéites, et commencement des Noctuélites), fig. Delarue 1824. 

 

Rédigés par Duponchel :

 

  Volume VI : Nocturnes Troisième partie (suite des Noctuelites), figures par P. Dumenil, Crevot éd. Paris 1826

  Volume VII première partie, figures par P. Dumenil, Crevot Libraire-Editeur, Paris 1827.

  Volume VII seconde partie ( Phalénites),  figures par P. Dumenil, Crevot ed, Paris1829.

  Volume VIII première partie, figures par P. Dumenil : Méquignon-Marvis, Paris 1830.

  Volume VIII seconde partie, figures par P. Dumenil, Méquignon-Marvis, Paris 1831

  Volume IX, Nocturnes, figures par J. Delarue, Méquignon-Marvis, Paris 1834

 

 

2- Suppléments à l'Histoire Naturelle des Lépidoptères, Méquignon-Marvis, Paris, 1832-1842, quatre volumes.

 

  Volume I : Diurnes,Suppléments aux tomes premier et deux, figures par Dumenil, Paris, 1832.

  Volume II : Crépusculaires, Suppléments au tome troisième, figures par Delarue, Paris, 1835

  Volume III : Nocturnes, suppléments aux tomes quatrième et suivants, figures par Delarue, Paris 1836.

  Volume IV : Nocturnes, figures par Delarue, Paris 1842.

 

3- Iconographie et histoire naturelle des chenilles pour servir de complément à l'Histoire naturelle des Lépidoptères ou papillons de France de MM. Godart et Duponchel, Germer-Baillère Editeur, Paris 1849, deux volumes.

 

  Volume I : Diurnes, par P.A.J. Duponchel, avec 36 planches colorées décrivant 100 variétés, Maquignon-Marvis, Paris 1849.

  Volume II : Crépusculaires-Nocturnes, par P.A.J Duponchel et A. Guenée, avec 56 planches colorées décrivant 109 variétés, Maquignon-marvis, Paris 1849.

 

4- Catalogue méthodique des lépidoptères d'Europe distribués en familles, tribus et genres avec l'exposé des caractères sur lesquels ces divisions sont fondées, et l'indication des lieux et des époques où l'on trouve chaque espèce, pour servir de complément et de rectification à l'histoire naturelle des lépidoptères de France, devenue celle des lépidoptères d'Europe par les supplémens qu'on y a ajoutés. P.A.J. Duponchel, 523 p. Méquignon-Marvis fils, Paris 1844.

 

 

A. Les Auteurs :

 

 1°) Jean-Baptiste Godart (1775-1825)

    Né à Origny-Sainte-Benoîte (Aisne) le 25 novembre 1775, il fit ses humanités au collège Louis-le-Grand puis y exerça les fonctions de maître d'étude puis de sous-directeur avant d'être nommé proviseur du lycée de Bonn, qui était alors une ville française. Il exerça cette fonction jusqu'en 1813, puis fut censeur des études au lycée de Nancy jusqu'à sa retraite en 1816. C'est alors qu'il put s'adonner complètement à sa passion, l'étude des papillons. Il en avait réalisé sur vingt ans une belle collection qu'il dut céder à un naturaliste de Bonn lorsque les français durent abandonner cette ville.

 

  Installé à Paris pour sa retraite, il fut chargé par Latreille d'écrire pour lui la rédaction d'un article Papillon de l' Encyclopédie Méthodique de 1819.

  Puis il fut chargé de poursuivre la rédaction d'une Histoire Naturelle des lépidoptères de France, consacrée aux espèces "des environs de Paris", dont trois livraisons avaient déjà réalisés "par un jeune médecin qui n'avait pas consulté ses forces avant de débuter l'entreprise" et qui dut abandonner cette tache. Godart refit les trois livraisons, mais loin de se sentir dépasser par l'ampleur du projet, dés les quinze premières livraisons qui concernaient les diurnes, il étendit le cadre d'étude à l'ensemble de la France.

 

2°) Philogène Auguste Joseph Duponchel (Valencienne 1774- Paris 10 janvier 1846).

    Aprés des études à Douai et une carrière militaire en 1795-96, il travaille au Ministère de la Guerre comme chef du personnel de l'administration des armées à Paris avant qu'en 1816, ses opinions bonapartistes ne le contraignent à une retraite anticipée à 42 ans. C'est pour lui l'occasion de se consacrer à sa passion, l'entomologie. Il participa à la création de la Société d'Entomologie dont il fut le premier trésorier, puis le président en 1836.

 

B. Les illustrateurs :

 

1°) les peintres :

  • Antoine Charles Vauthier (1790-...) Peintre d'histoire naturelle, frère de Jules Antoine Vauthier, peintre d'histoire.

   Il participa par ses dessins à :

           - Dictionnaire classique d'histoire naturelle, 16 volumes, Beaudoin éditeur

           - Oeuvres de Buffon, Beaudoin éditeur.

 

  • Paul Chrétien Romain Constant Dumenil (1799-...)

     " élève de MM Lair et Niquevert", peintre, graveur, impression en taille douce, coloris.

     Il participa aux dessins des planches de :

           - Flore générale de France par MM. Loiseleur de Longchamps, Persoon, Gaillon, Boisduval et de Brebisson

           - Coléoptères d'Europe, Comte Dejean et Boisduval.

           - Histoire générale des Hipoxilons par M.Chevalier

           - Sujets d'anatomie pathologique par M. Antral.

           - Iconographie du Voyage d'Audouin et Edwards sur les côtes de France

           - Voyage de découverte de l'Astrolabe, 1826-1829 par Jules Dumont-d'Urville

  (Source : Dictionnaire des artistes de l'école française au XIXème siècle par Charles Gabet, 1831.

   En 1819, dans le neuvième tome de l'Encyclopédie Méthodique, Latreille et surtout Godart dédient un polyommate à "Duponchel père", qu'ils encouragent à publier sa monographie des  érotyles. C'est le numéro 186 de la page 677. A ce Polyommatus duponchelii succéde, sous le numéro 187, un Polyommatus dumenilii, "décrit d'après un individu mâle que nous a communiqué M. P. Duménil, avantageusement connu par les figures de l'histoire des lépidoptères," etc...

 ecaille-fasciee-godart-4.jpg

Dumenil l' Écaille fasciée, volume IV p. 307

 

  • J. Delarue : (Jean Delarue, 11 rue de Fourcy St Jacques, Paris ?) Peintre d'histoire naturelle.

      illustrateur d'ouvrages réputés de zoologie tels que :

        -Histoire naturelle des mollusques terrestres, D. Dupuy Paris 1847-1852

        - Paleontologie française, description zoologique et géologique de tous les animaux mollusques et rayonnés fossiles de la France par Alcide d'Orbigny, Paris 1840-1854, 4000 pages, 1440 planches lithographiées.

       - Iconographie zoophytologique par Hardouin Michelin, Paris 1841-1847.

       Il illustre aussi de nombreux ouvrages d'ornithologie:

       - Collection d'Oiseaux d'Europe, Paris 1839.

      On peut signaler également :

      - Etudes d'animaux, Paris, 1850

       - Dictionnaire d'Histoire naturelle, Insectes lépidoptères, Paris 1861.

 

• Jacques Isidore Acarie-Baron ou Acarie Baron.

    "Peintre en Histoire naturelle, 4, Rue de la Barouillerie à Paris".

    C'est le peintre des figures du 4ème supplément de 1842 (24 planches sur 28) avec Annedouche comme graveur. Ce duo travaille la même année au Dictionnaire élémentaire d'histoire naturelle de Victor Meunier. Acarie Baron illustre aussi :

              - Album du jardin des plantes de paris, comme "dessinateur des jardins du roi".

              - Elements d'histoire naturelle par Antoine Constant Saucerotte, 1835, 8 lithographies de 160 figures par Acadie-Baron

              - Après un séjour de 3 ans en Russie vers 1845, le tsar lui aurait commandé un panorama de St Petersbourg.

 

2°) les graveurs :

 •  Lanvin graveur au burin

             - Le règne animal distribué...par Cuvier, Paris 1836 à 1850, 22 volumes.

    Dans le volume IV, la planche XXXI est gravée par I. Lanvin née Roquet.

  • Sophie Sixdeniers :

     On connaît Alexandre Vincent Sixdeniers (1795-1846), graveur au burin puis à l'aquatinte de sujets d'histoire ou de portrait, élève de Villerey, mais aussi Sophie sixdeniers, qui grava les figures de :

             - Lettres à Sophie sur la physique, L.A. Martin, Paris, 1822.

             - Traité des maladies des yeux, A.P. Demours, 80 planches coloriées par langlois gravées par Sébastien Lefevre, Sophie Sixdeniers et Pomel.

Dans le volume IV, les planches XVI et XXVII sont gravées par S. Lépissier née Sixdeniers. De même Vol V pl. LXI, vol. VI pl. LXVIII.

  • Calais née Leroy : peut-être identique à Mlle Adélaïde Leroy (Vol III, pl 17 ter)

  • Auguste Dumenil.

  • Annedouce

   • Jean François Tourcaty (1763-?), élève de Bardin, gendre du sculpteur Dardel, professeur à l'Ecole de Versailles il est signalé en 1834 comme participant à des ouvrages d'histoire naturelle comme Description de  l'Egypte, la Flore Médicale ou la Faune Française. Il est aussi célèbre pour un portrait de Marat aux Cordeliers à la tribune. 

   • Félicie Monsaldy puis (Volume VI) Fournier née Monsaldy 1797-1879: Fille d'Antoine Maxime Monsaldy (1768-1816), graveur élève de peyron, et épouse de Nicolas-Amable Fournier, graveur également, elle réalisa les gravures de planches d'histoire naturelle mais également des vignettes de pièté et le portrait de livres : ainsi La Duchesse d'Angoulême ou la Peau de chagrin de Balzac, dont deux tirés à part de portrait de Pauline et de Foedora, mais aussi de portarits de Cuvier, Napoléon. elle exposa aux salons de 1837 à 1847.

   • Perrot fils

   • Massard

  

 

3°) les planches :

 a) Histoire nat. lépidoptères :

   • Volume I : 45 planches dont 21 en couleur : 38 peintes par Vauthier (graveur Lanvin) , 6 par J. Delarue (graveur A. Dumenil), 1 par P. Dumenil (graveur Calais née Leroy).

   • Volume II : 28 planches couleurs peintes par P. Dumenil ( 3 graveurs).

   • Volume III : 193 pages, 18 espèces décrites, 22 planches par Vauthier (graveur Lanvin), planches 17 bis  par Linder (graveur Sophie Sixdeniers) et 17 ter par Vautier (graveur Mlle Adelaïde Leroy) .

   • Volume IV : 424 pages, 129 espèces, 39 planches dessinées par Duménil et gravées par Lanvin, Fourcaty, Félicie Monsaldy, Calais née Le Roy, Perrot fils, Massard, S.Lépissier née Sixdeniers, Lanvin née Roquet.

   • Volume V : 300 pages, 114 espèces, 30 planches dessinées par Duménil et gravées par Lanvin, Félicie Monsaldy

   • Volume VI : 476 pages, 153 espèces, 28 planches dessinées par Duménil et gravées par Lanvin, parfois par Tourcaty, LXVIII par Sixdeniers, XCII et XCVII par Félicie Fournier née Monsaldy.

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b) Suppléments

   • Supplément I : 467 pages, 120 espèces, 50 planches couleurs dessinées et peintes par Dumenil de I à LVII et par Delarue de XLVIII à L. Nom du graveur non lisible.

   • Supplément II : 192 pages, 61 espèces, 10 planches par Delarue, gravées par Corbié, Mlle Plet, (peu lisible).

   • Supplément III : 749 pages, 237 espèces, 50 planches dessinées par delarue et gravées par Mlle Plet, Corbié, Lanvin, Annedouce.

   • supplément IV : 28 planches dont 24 dessinées par Acarie-Baron et 4 par Delarue, toutes gravées par Annedouce.

 

 

 

 

III. Après Godart :

 

 

 

 

Après la publication de l'Histoire Naturelle des lépidoptères ou Papillons de France, il ne sera plus publiè d'ouvrage consacré aux papillons de France. En 1988, Lionel George Higgins et Norman Denbigh Riley publient chez Delachaux et Niestlé leur Guide des Papillons d'Europe: Rhopalocère, traduction de

A Field Guide to the Butterflies of Britain and Europe  paru en 1980 : ce livre donne les noms français des espèces européennes.

   En 2000, Tristan Lafranchis publie Les papillons de France, de Belgique et du Luxembourg et leurs chenilles chez Biotope.

   A défaut de publication entre 1842 et 1988, il est difficile de retrouver l'origine des noms vernaculaires des espèces françaises dècouvertes dans ce délai.

  Pourtant des auteurs français ont publié des ouvrages importants, mais en utilisant la dénomination scientifique, et rarement le nom vernaculaire. Les principaux sont Boisduval, Rambur et Oberthür.

 

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8 septembre 2011 4 08 /09 /septembre /2011 09:53

 Histoire des noms français de papillon IV : Rhopalocères.

 

 

Je me propose d'étudier les noms français des papillons diurnes de notre pays tels qu'ils apparaissent dans un ouvrage récent de Tristan Lafranchis Les papillons de jour de France, Belgique et Luxembourg et leurs chenilles, ed. Biotope, 2000.

   J'y dénombre 249 espèces françaises contemporaines de rhopalocères, soit plus de 320 noms de papillons.

Je rappelle que Geoffroy en décrivait 48 en 1762 ( pour "les environs de Paris"), Engramelle 136  en 1779 (pour les papillons d'Europe), et Godart 94 en 1821-22 (environs de Paris).

   Parmi les 249 espèces contemporaines,

                       40 doivent leur nom à Etienne Louis Geoffroy,

                       42 doivent leur nom à Jacques Louis Engramelle,

                        12 doivent leur nom à Jean-Baptiste Godart,

                       Soit un total de 94 espèces dont la dénomination  est antérieure à 1822 (c'est une approximation en raison des synonymies).

D'où viennent les noms des autres papillons ? Le plus souvent, d'une association d'un nom générique avec un nom de plante, majoritairement, d'un nom de lieu, parfois, ou d'un nom de personne, rarement : c'est dire que les zoonymes, ou nom d'animal, sont rares face aux phytonymes (114 noms de plante-hôte), toponymes (33 adjectifs géographiques ou   noms de lieu) ou anthroponymes (2 noms de personne : Foulquier et Duponchel). Ils sont composés à partir des noms génériques suivants : Hespèrie (27 espèces), Piéride (19 espèces), Thécla (12), Cuivré (7), Azurés (34), Argus (13), Fadet ( 6), Moirè ( 30), Nacré ( 12), Mélitée (8), Damier (7).

 

    Étude préalable des auteurs des noms scientifiques des espèces françaises :

  Dans l'ordre chronologique : nombre d'espèces décrites. En rouge, les auteurs français, puisque mon but est de travailler sur les noms français.

- Linné            1758 : 54

                         1761 : 5

                         1764 : 2

                         1771 : 1

- Poda             1761 : 4

- Scopoli         1763 : 3

- Muller            1764 : 1

- Hufnagel      1766 : 1

- Pallas            1771 : 3

- Esper 1760-1803 : 17

- Kühn             1774 : 1

- Cramer         1775 : 1

- Rottemburg 1775 : 8

- Denis & Schiff. 1775 : 19

- Fuessly         1775 : 2

- Berghasser  1779 : 3

- Larcharting   1782 : 1

- Moll                 1783 :1

- Knoch      1780-83  : 3

- Geoffroy         1785 : 1  (Colias crocea)

- Borkhausen 1788 : 2

- Fabricius 1787-95 : 8

- Hübner 1790-1824 : 16

- Schneider     1792 : 1

- Reiner et Hohenwarth 1793 : 1

- Prunner          1798 : 8

- Haworth          1803 : 1

- Hoffmanseg    1804-06 : 5

- Ochsenheimer : 1808-1816 : 4

- Godart 1819-24 : 2  ( Euphydrias desfontainii 1819, Hipparchia neomiris 1822 ; Argynnis elisa 1824)

- Bonelli             1826 : 1

- Verity               1828 : 1

- Geyer              1828 : 1

- Boisduval 1828-1840 :7

- Meigen            1829 : 2 

- Freyer          1830-34 : 3

- Geyer              1832 : 1 

- Fisher von Waldheim 1832 : 1

- Cantener         1834 : 1

- Costa               1836 :1

- Gene                1839 : 1

- Rambur            1839 :6

- Mayer               1851 : 1

- Meyer-Dür        1851 : 1

- Graslin              1850 : 1

- Nickerl              1850 : 1

- Kefferstein        1851 : 2

- Herrich-Schäffer 1851-52 :2

- Bremer et Grey 1853: 1

- Wallengren       1853 : 1

-  Ménestriès       1859 : 1

- Butler                 1869 : 2

- Standinger 1861-71 et 1901 : 7

- Valentin             1894 : 1

- Hirschke            1904 : 1

- Ribbe      1905-1910 : 2

- Stichel                1908 : 1

- Fruhstorfer         1908 : 1

- Chapman 1909 : 1

- Oberthür             1910 : 2

 

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25 août 2011 4 25 /08 /août /2011 12:10

Lieu : devant ma porte à Plouzané (29)

date : 23 août 2011

 

             La decticelle cendrée Pholidoptera griseoaptera  (de Geer, 1773).

 

   C'est un peu comme La Solitude de Barbara : "Je l'ai trouvée devant ma porte

                                                                       un soir que je rentrais chez moi"

car c'est collée à la menuiserie de la porte que j'ai découvert ma première Decticelle cendrée. Bien la peine de courir au diable Vauvert ! Que me vaut cette visite, beau mâle ?

 

pholidoptera-griseoaptera 0438cc

 

 

 

 Comment la reconnaître ? Sans commencer par aller chercher l'épine qui se trouve à la base des cerques (mais j'ai vérifié, elle y est), on remarque la brièveté des élytres, réduits à des vestiges, on constate que le pronotum est brun, sans carène médiane et surtout que les bords postérieurs du lobe latéral de ce pronotum, noir par ailleurs,est souligné d'un fin ourlet blanc, ou blanc-jaunâtre ; le sommet de la tête est brun, la couleur générale est brun foncé. Quand on aura dit qu' elle mesure 13 à 18 mm ( la version mâle est la plus courte), que les tegmina sont d'un brun très clair, qu'elle fréquente de juillet à octobre "les jardins sauvages" (c'est gentil pour le mien), les ronciers (encore merci), les friches ( n'en jetez plus), on aura tout dit, sauf....

 

pholidoptera-griseoaptera 0459cc

 

 

 

 

 

...sauf qu'il faut encore découvrir son gilet jaune, presque aussi célèbre que le gilet rouge -ou rose- que Théophile Gautier endossa à la Première d'Hernani !  La couleur jaune assez vif de l'abdomen est un critère nécessaire de l'identification.

 

   J'entends dans l'assistance des cris : on réclame la zoonymie de cette sauterelle. Soit ! Je m'y livre !

 

Pholidoptera.

Genre  créé par l'entomologiste belge Constantin Wesmaël (1798-1872) en 1838. Ce zoonyme est construit avec le mot grec pholidotos  qu' Aristote utilise pour désigner les animaux à écaille,  qui fut reprit par Blasius Meriam (1790) dans l'étude des amphibiens et par Brisson qui fait des Pholidota son second genre des mammifères. L'ordre des Pholidota est aujourd'hui encore l'ordre des mammifères édentés dont les Pangolins sont de notables représentants.

   Constantin Wesmaël a associé ce mot au mot grec ptera  , "aile", j'en déduis qu'il voulait caractériser un genre aux ailes " à écaille", ou à allure d'écaille, et comme le genre est monospécifique, c'est sans-doute l'élytre vestigiale de notre decticelle qui l'a inspiré. (petite confirmation dans une description d' Audinet Serville : "les élytres de la femelle consistant chacune en une petite écaille")

 

Griseoaptera

  L'espèce a été décrite par Charles (ou Carl) de Geer, le Baron (1720-1778) dans le tome 3 de ses Mémoires pour servir à l' Histoire des Insectes  page 436 dont le titre, identique aux Mémoires de René -Antoine  Ferchault de Réaumur, rend à jamais hommage à notre inventeur du thermomètre à alcool. 

   De Geer utilise le protonyme de Locusta griseoaptera, la Locuste grise aptère, sans aile.

 

Nom vernaculaire

En 1839, Audinet Serville (Hist. Nat. Ins. Orthopt. vol. 1, p. 494 ) la nomme Pterolépe aptère, reprenant le  Pteropepis apterade Rambur. Il donne divers synonymes scientifiques : Locusta aptera  (Fabricius et Latreille), Locusta griseo-aptera, Locusta clypeata  (Panz. Faun. germ.) Locusta cinerea  (Hagenb. Symb. Faun.), liste à laquelle on peut rajouter Thamnotrizon cinereus  Finot, 1890 et Olynthoscelis cinereus  Azam, 1901.

   Intéressons-nous à la publication de Jean-Jacques Hagenbach, puisque c'est lui qui emploie l'épithète latin  cinerea qui, traduit en français, donnera l'épithète "cendrée" de notre nom vernaculaire, et allons voir, comme nous l'avions fait pour la Decticelle bariolée La Decticelle bariolée Metrioptera roeselii. , le Symbola Faunae Insectorum Helvetiae de 1822, page 30 fig. 17 &18 . c'est ici :

 

http://edocs.ub.uni-frankfurt.de/volltexte/2006/3489/pdf/Hagenbach1_Text.pdf

 

  et voilà le mâle ; ressemblant, non ?

decticelle-cendree-hagenbach.png

 

   Avec la Locusta cinerea  d' Hagenbach, nous avons donc trouvé l'origine de la seconde partie du nom vernaculaire, "cendrée". Mais le premier terme, celui de Decticelle, d'où vient-il ?

 

Le nom féminin "decticelle" me semble récent, puisque mon moteur de recherche n'en trouve pas d'occurrence avant 1959, date d'un article de la revue Alexanor.

  C'est le nom masculin de "dectique" qui semble avoir été utilisé auparavant, avec une première mention en 1811 (Ann. des Sc. Nat. vol. 1 à 30, table), puis une diffusion à partir de 1830 concomitante de l'usage du nom scientifique decticus.

 

  Quelle est l'étymologie de dectique et de decticelle ? Ces mots dérivent du grec dektikos,qui signifie piquant, mordant, mais aussi corrosif, âpre, ou acerbe, acéré, voire blessant, sarcastique ou caustique. Le grec a donné le latin decticus et l'italien dettico.

   En zoologie, il est utilisé avec le sens de "mordant", "capable de mordre", " qui mord, qui aime à mordre"( J.H Fabre), par exemple pour qualifier des larves decticous capables d'utiliser ses mandibules pour se libérer du cocon en opposition aux larves adecticous aux mandibules non fonctionnelles.

 Jean-Henri Fabre, qui utilise toujours le nom de dectique en 1920, invite ses lecteurs à redouter les puissantes mandibules de la Dectique à front blanc. Voici ce qu'il écrit : " Ce goût pour les tendres semences me surprend. Δηκτικός, qui mord, qui aime à mordre nous dit le grec. un nom ne disant rien, numéro d'ordre, peut suffir au nomenclateur ; à man avis, s'il a une signification caractéristique, tout en sonnant bien, il est encore meilleur. C'est ici le cas. le Dectique est, par excellence, un insecte enclin à mordre. Gare au doigt saisi par le robuste locustien : il est pincé jusqu'au sang." Souvenirs Entomologiques, Livre VI, chap. IX., 1899.

 

 

  La Decticelle  verrucivore  (Wart Biter en anglais) peut servir à préciser l'étymologie, puisqu' elle est ainsi nommé en raison d'une tradition qui l'employait en application sur les verrues : on la pensait capable de mordre la verrue ou de faire agir des sucs digestifs caustiques.

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21 août 2011 7 21 /08 /août /2011 12:35

Lieu : Pontavennec, Saint-Renan : cours de l'Aber-Ildut.

Date : 20 08 11

 

                                Chrysops relictus Meigen, 1820

 

 

 

 

chrysops-relictus 0156cc

 

 

   A qui sont les beaux yeux de cette jolie mouche qui rivalise avec Paquita Valdes, l'héroïne du roman de Balzac La fille aux yeux d'or ? Il suffit de traduire "yeux d'or" en grec pour obtenir la réponse : Chrysops, un taon ou tabanide. 

 

  Et pourquoi Johann Wilhem Meigen (1764-1845) lui attribua l'épithète de " relictus" dans Systematische Beschreibung der bekannten Europaïschen ? Ce terme latin signifie "abandonné, délaissé, séparé". Avait-elle jusque là échappé aux descriptions?

 

  C'est une espèce dont les larves se nourrissent des matières organiques qu' elles trouvent dans le sol, pourvu qu'il soit bien humide. Puis les imagos s'éloignent dans les bois et les prairies, les mâles bucoliques butinant le nectar, alors que les femelles assoiffées de sang vampirisent les mammifères et les humains. Je photographiais celles-ci au bord de l'étang de Pontavennec, près d'une prairie où broutaient des vaches : tout pour leur plaire. Je m'assurais qu'il s'agissait de mâles inoffensifs en vérifiant que leurs beaux yeux étaient contigus, et non espacés, et poursuivais mes clichés :

 

chrysops-relictus 0169c

 

 

  Le voilà donc, ce Taon qui n'était pour moi qu'un danger lointain, je le regardais droit dans les yeux, cet ennemi du genre humain, détaillant à l'occasion sa terrible trompe, et me félicitant de pouvoir le faire en toute sécurité. Le voilà, celui qui est devenu le symbole du harcèlement acéré, l'aiguillon personnifié, persécuteur, obsédant, le dard hostile, bourdonnant, celui qui a poursuivi la belle Io transformée en génisse, le taon chargé  par la colère d' Héra de l'affoler sans relâche. Elle voulait du désir amoureux, la nymphette ? Elle plaisait à Zeus ? On allait lui apprendre à séduire le mari de la déesse suprême, elle allait lui en donner, du désir, nuit et jour, une soif d'amour inassouvie, haletante, une torture de tous les sens, elle allait la faire trotter, courir, trébucher, repartir, beugler à la lune et aux cieux, et le taon serait toujours là, poursuivant ses piqûres, les feux de l'amour sans répit,  une poursuite acharnée tu en a rêvé en voilà des émois, je vais te faire danser la java, la valse et le tcha tcha tcha, le tango et la bossa-nova, la polka la mazurka et la danse de Zorba, plus vite la samba qu'est-ce-que c'est que ça, des petits pas  des grands pas et des pas de l'oie, jusqu'aux confins tu vas chercher le grand frisson jusqu'au Bosphore et jusqu'au Nil qu'elle a du voyager l' enamourée, jusqu' à ce qu'elle ait son bébé et que le taon veuille bien la lâcher.

   On ne s'étonnera pas que le mot latin qui signifie "taon", oestrus, i, soit  celui qui a servi a désigner l'hormone du désirféminin, l'oestrogène.

 

  Où en étais-je ? Penché sur une fleur de menthe, les yeux dans les yeux avec une mouche :

 

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chrysops-relictus 0157cc

 

 

   Ces mâles se laissèrent admirer sans broncher, mais au retour, par une lourde et orageuse chaleur,leurs dames jalouses m'assaillirent, s'en prenant à mon cuir chevelu et attaquant en piqué avec des vrombissements incessants : Io, c'est moi désormais, et je ne trouve qu'une façon de me protéger, en me coiffant de mon filet à papillon. J'ai l'air fin !

   Je transpire. Mon sac photo paraît plus lourd que jamais. Les Mouches ! J'en deviens fou, elles me semblent plus nombreuses encore, et le fichu de résille qui me sert de moustiquaire est vite franchi. Je ne parviens pas à accélerer, où ai-je garé ma voiture? De quel crime dois-je répondre? Les vaches du pré voisins semblent se rire de moi dans des beuglements sarcastiques. Je suis en nage, trempé, j'ai mes chaleurs ! Ah, l'Oestrus, l'Oestrus !

 

 

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  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" Guillevic, Théraqué.  "Un peu de Pantagruélisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit conficte en mespris des choses fortuites)" (Rabelais )"prends les sentiers". Pytha
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