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19 août 2014 2 19 /08 /août /2014 12:52

Le vitrail des Dix mille martyrs de la cathédrale Notre-Dame de l'Annonciation de Moulins.

Voir  aussi :

 

 

 

  1. Ce vitrail, dont le sujet est parfois mal compris, a été considéré comme un ex-voto de Louis XI pour la victoire de Morat, en raison de la conjonction de la date de cette victoire avec la fête des Dix mille martyrs le 22 juin. Marie-Élisabeth Bruel, qui émet cette belle hypothèse, mentionne l'Iconographie de Louis Réau qui souligne la richesse de ce thème dans l'art germanique. A la suite de mes recherches sur le retable de Crozon, en Finistère, très éloigné de la Bavière et des bords du Rhin, je souhaite montrer que le culte des Dix mille martyrs est attesté, outre à Crozon, à Paris (Chapelle des  Célestins fondée par Charles de Bourbon, église Saint-Etienne-du-Mont), à Lyon, dans le Forez, etc.

  2.   En effet, alors que l'art germanique représente les martyrs précipités du haut de falaises sur des buissons épineux qui les transpercent (parfois en association avec le supplice du crucifiement), le martyre des soldats de saint Acace est représenté à Moulins, comme à Crozon, exclusivement par crucifiement, conformément à la légende qui, depuis le XIIe siècle en France, est détaillée par les moines de Saint-Denis, par Vincent de Beauvais, par  Alain Bouchart ou dans la Légende Dorée : la tradition scripturaire est, en France, ancienne et riche, et ses expressions iconographiques sont particulièrement précieuses. 

  3. Par ailleurs, ce vitrail doit être rapproché et comparé avec celui de Berne, qui date de 1450. 

 

La Baie 8 : vitrail des Dix mille martyrs du Mont Ararat vers 1480. Description.    

      Datation : ~1476 ou ~1480/1490

 

Ce vitrail de 4,60 m de haut sur 3,10 m de large comporte quatre lancettes trilobées couronnées par un tympan de onze ajours. Les lancettes comportent en majeure partie du verre blanc peint de grisaille et largement rehaussé de jaune d'argent, avec quelques verres colorés bleu, rouge ou vert.

 

  Chaque lancette s'encadre dans une demi-niche architecturée qui se poursuit avec la lancette voisine, rappelant les dais gothiques des vitraux légendés, avec une influence Renaissance.

Le soubassement porte les trois lettres d'un monogramme RML en jaune d'argent. La lettre R prête à confusion et semble un I orné d'un jambage (ou d'un signe abbréviatif) ; Du Broc de Segange lit BML dans lequel il propose de voir Beatis Martyribus Laus., Louange aux Bienheureux martyrs, B. Kurmann-Schwarz et F. Gaudillat lisent KLM ou BLM, témoignant de la difficulté de lecture du premier caractère. M-E Bruel lit KLM et suggère Charlotte-Marie-Louis en relation avec Louis XI et la reine Charlotte de Savoie. Je note que les deux lettres latérales sont atypiques, proches de lettres I modifiées.

 

 002c

 

                                    LES LANCETTES.

 

I. Lancette A (première à gauche).

Cette lancette débute, comme un bon roman, son récit de la légende des Dix mille martyrs in medias res et il est nécessaire ici de raconter le début, qui manque sur le vitrail. 

 Vous avez manqué le début :

 Le vitrail représente la légende du martyre par crucifixion de soldats chrétiens sur le mont Ararat en Arménie, en 120 après Jésus-Christ, sous le règne de l' empereurs Hadrien (117-138) et sous la juridiction du proconsul d'Asie Antonin (futur successeur d'Hadrien).  À la suite d’une révolte de populations arméniennes contre l’occupation romaine, une armée de seize mille soldats est envoyée face à un ennemi supérieur en nombre : pris de panique, la plupart des troupes romaines s'enfuient, et il ne  reste que neuf mille hommes pour combattre. Leur chef Acace offre un sacrifice aux dieux romains, mais leur frayeur s'accroît. C'est alors qu'un ange  leur apparaît et  leur assure la victoire s’ils se convertissent et adorent le vrai Dieu. Leur conversion faite, ils remportent triomphalement la bataille, puis se retirent en prière au sommet du Mont Ararat sans intention de rejoindre le camp impérial ; ils y sont nourris par le pain des anges, y sont instruits des vérités de leur nouvelle foi et s'y confessent.  

Le troisième jour, Hadrien et Antonin s'inquiètent de leur absence (neuf mille hommes d'élite et leurs officiers !) et les pressent de les rejoindre. Les nouveaux chrétiens refusent. Face à cette rébellion, et au problème géopolitique de l'extension d'une religion venue d'Orient, l'empereur organise une conférence au sommet avec cinq rois des territoires limitrophes afin de prendre une décision consensuelle, et de rassembler une armée. Ils peuvent désormais user de la force pour convoquer leurs chefs afin de les juger : c'est le moment représenté dans cette première lancette.

La scène représentée : Acace et ses hommes face aux sept rois.

 

Deux soldats romains en cuirasse conduisent manu militari les nouveaux convertis, qui ont quitté leur uniforme au profit de longues tuniques ; ils sont ligotés mains dans le dos. L'empereur Hadrien est assis, entouré des six autres rois et de son proconsul et fils adoptif Antonin.

                                                       MG 7339c

 

       Parmi les six officiers du premier plan, nous pourrions citer le prince Acace, le duc Éliade, le maître des chevaliers Thierry ainsi que Cartoire, en se référant  au texte du XIIe siècle qui rapporte ce martyre. 

 

 MG 7307c

      L'empereur Hadrien est assis sur un trône, la tête couronnée d'or, vêtu de la pourpre impériale et tenant une épée face à lui. A sa droite, trois rois sont bien visibles, couronnés, vêtus de robes doublées d'hermine, le sceptre à la main. Les deux personnages enturbannés sont sans-doute les deux rois manquants, alors que le seigneur tenant un sabre et revêtu d'une cotte de maille pourrait être Antonin. Il donne un ordre aux soldats convertis qui sont rassemblés à sa gauche.

En arrière-plan, les murailles d'une ville.

 MG 7308c

 

 

Détail de l'architecture :

 

MG 7309c

 

Le texte correspondant : 

 

 

  " Quand les trois jours furent passés les empereurs les firent chercher, et ils disaient entre eux : "que croyez-vous qu'il soit arriver à ces chevaliers ? Nous nous sommes enfuis de la bataille, envoyons de nos gens à leur recherche." Ceux qui furent envoyés allèrent à la montagne où se trouvaient les saints et en les observant ils comprirent qu'ils étaient devenus chrétiens, car ils les entendirent glorifier et bénir Dieu. Quand ils entendirent cela ils redescendirent de la montagne pour annoncer ces choses aux empereurs. Lorsqu'ils eurent appris cela, les empereurs en furent très affligés, ils se couvrirent leur tête de cendres et restèrent cinq jours sans manger ni boire à pleurer abondamment.

  Quand les cinq jours furent passés, ils se mirent d'accord pour appeler cinq autres rois pour prononcer le jugement. Et ils traduisirent ces saints hommes en justice par devant ces rois. Ils s'assirent aussitôt et écrivirent une lettre qui disait ceci : "Antonin et Adrien les nobles empereurs des romains présentent leurs salutations aux autres très puissants rois Sapor, Maximin, Adrien, Tibère et l'autre Maximin. Nous voulons que vous sachiez que nous livrâmes bataille contre les Gadarains et ceux qui sont à coté du fleuve Euphrate. En cette bataille nous avions une troupe de sept mille hommes d'une part, et de neuf mille de l'autre, tous chevaliers forts, courageux et bien armés. Mais quand nous vîmes la multitude de nos adversaires nous nous enfuîmes avec sept mille de nos hommes. Les neuf mille autres chevaliers se lancèrent dans la bataille, combattirent courageusement et eurent la victoire sur leurs ennemis. Ils en tuèrent cent mille, tant et si bien que ce fut merveilleux à voir. Quand nous apprîmes la nouvelle nous fîmes un grand sacrifice à nos dieux pour célébrer cette grande victoire et nous fûmes extrêmement joyeux. Mais après cet enchantement, nous connûmes une très grande angoisse lorsque nous eûmes entendu que ces combattants étaient devenus chrétiens, qu'ils s'étaient retirés sur une haute montagne qui dépasse en altitude tous les autres monts d'Arménie. Venez donc nous rejoindre et nous déciderons ensemble de ce que nous devons faire. 

  Quand les rois reçurent cette lettre, ils furent remplis de tristesse et rassemblèrent une très forte armée d'hommes vigoureux et atteignirent la ville où les attendaient les deux empereurs. Aussitôt qu'ils arrivèrent, la première chose qu'ils firent fut de sacrifier à leurs idoles, puis ils burent et mangèrent avant d'entreprendre de faire rechercher les chevaliers de Jésus-Christ. Ils envoyèrent des messagers sur la montagne où les saints de Dieu étaient en prière. Quand ceux-ci les virent venir vers eux saint Acace dit à ses compagnons : "Seigneurs frères levez-vous et plaçons notre entente dans la prière, car le diable a envoyé sa propre armée contre nous. Et ils baissèrent la tête, se mirent à genoux et prièrent :

  "Dieu Notre Seigneur, qui n'a pas de pareil, qui ne peut être compris, qui forma l'homme du limon de la terre et lui donna l'honneur de ton image, qui envoya ton Esprit-Saint à la Vierge Marie pour la couvrir de ton ombre afin que Notre Seigneur Jésus-Christ ton Fils y prît chair, Dieu tout puissant écoutez nous, à qui vous avez daigner envoyer votre saint ange qui nous révéla le chemin de vérité et ... la victoire sur nos ennemis et nous a amenés au sommet de cette montagne et nous a nourri de la viande du ciel la quantité nécessaire pour trente jours et ne nous a pas laissé tomber dans les pièges de l'asservissement par notre ennemi le diable ni permettre que ses hardis maléfices ne puisse vaincre la constance et la vertu de tes saints. Qu'il ne puisse se moquer de nous et dire "j'ai eu la victoire assurée". Viens, Biaux sire Jésus-Christ et sois le patron de l'ensemble de nos passions et préserve-nous du reniement et de la peur des cruautés de ce roi félon, Biaux sire qui a daigné nous annoncer que nous serons traduits en justice devant les rois, dorénavant et jusqu'à la fin des temps nous te rendons grâces et louanges toi qui es le vrai Dieu Tout-Puissant éternellement et sans fin."

   Quand les saints eurent fait cette prière une voix descendit du ciel qui leur dit : "je suis le seigneur glorieux qui siège parmi les saints. J'ai entendu la requête que vous m'avez adressé en vos oraisons. N'ayez pas peur de ceux qui tuent le corps mais qui ne peuvent placer aucune entrave sur les âmes. Je suis le vrai Seigneur et je suis avec vous." 

  Quand les saints entendirent cette voix qui venait du ciel ils furent remplis d'une grande joie et se réjouirent en Notre-Seigneur. Alors les chevaliers que les rois avaient envoyé s'approchèrent d'eux et leur dire : Les empereurs, les rois et ceux qui sont avec eux nous ont envoyés à vous afin que vous descendiez d'ici et que vous les rejoignez." Alors ils descendirent et se présentèrent devant les rois, et ils avaient en eux toute leur espérance en Jésus-Christ."

 

La lancette B.

      Pressés d'abjurer leur foi et de sacrifier aux dieux de Rome, ils refusent et affirment leur foi dans le vrai Dieu. Ils sont condamnés à subir le même supplice que ce Jésus qu'ils prétendent vouloir suivre, et sont donc dénudés, liés à des colonnes et flagellés. Aucun ne renie, au contraire ; ébranlés par leur courage, Théodore et ses mille légionnaires de l'armée impériale les rejoignent dans le martyre et se convertissent. Cela fait donc bien dix mille martyrs.

Dans la Légende, cette flagellation est précédée d'un épisode où Hadrien ordonnent de les faire lapider, mais les pierres se retournent miraculeusement sur les bourreaux. Puis il demande de les faire marcher sur une route semée de clous à trois pointes, mais des anges viennent les ramasser devant leurs pas. Enfin, ils sont couronnés d'épines.

                                              MG 7338c

 

Les initiales BML sont ici ceintes d'une cordelière (franciscaine ?). 

 

MG 7310c

 

Les martyrs sont liés six par six et fouettés par des bourreaux : comme dans les Passions des vitraux contemporains, on distingue les soldats romains, en armure, et les bourreaux, en tunique courte et haut-de-chausse très colorés, parfois dépareillés.

 

                                             MG 7311c

 

D'autres convertis attendent courageusement leur tour, fiers de mériter les mêmes souffrances que le Christ à l'Imitation duquel ils se sont voués. En arrière-plan, le paysage rocheux et boisé évoque le Mont Ararat où a lieu le supplice.

MG 7312c

 

      Le texte correspondant : 

 

La lapidation échoue miraculeusement :

   "Adrien devint furieux et ordonna qu'ils furent lapidés, et il dit : "J'applique sur vous la condamnation de Jésus-Christ de Nazareth. Mais comme on lapidait les saints, les pierres se retournaient contre la face de ceux qui les lançaient. Alors Adrien leur dit : "Que vous apporte cette imposture ? Sacrifiez à nos dieux et vous serez délivrés de vos tortures. Minas et Acace les princes de ces saints lui dirent : Ennemis de Dieu et adversaires de toute vérité, vous n'êtes même pas capables, toi et Antonin, de nous juger, et vous avez eu besoin d'amener aujourd'hui ici cinq rois avec toutes leurs armées pour chercher à nous épouvanter et à nous détourner de la foi en Jésus-Christ. Que vous soyez en peu nombreux ou en grand nombre, nous nous tiendrons à  cette foi que nous avons embrassée. Antonin répondit : " Déloyaux ennemis de toute religion, vous imaginez nous manipuler par vos menaces, vous et ceux qui sont avec vous". Aussitôt il commanda qu'ils s'approchassent de lui et leur seigneur dit "soldats, sacrifiez à vos dieux". Le comte Speusippe qui était l'un des seigneurs des quatre comtes de l'armée des saints dit à l'empereur : "Honni traître déloyal arrière de nous, ton désir est diabolique, tu cherches par cette condamnation à nous tromper ; tu n'oses pas donner sentence contre nous. Quand l'empereur eut entendu ces paroles, il frémit de colère contre les saints et commanda qu'ils furent flagellés. Alors que le bourreau les battaient, un de la compagnie des saints, qui se nommait Draconaire, et était frère d'Acace et d'Éliade dit : "Seigneur saint homme priez pour nous car les violences que nous endurons sont terribles. Acace répondit Seigneur frères soutenez vertueusement et persévérer en confession où vous êtes. Car notre sauveur Jésus-Christ dit que celui qui persévérera dans sa foi à la fin sera sauvé. Après cela, il fit sa prière à Notre-Seigneur et dit: "Biauxsires dieux très grand et éternel juge des vifs et des morts qui n'as pas en dépit ceux qui te requièrent, qui nous a appelé à la merveilleuse aventure de la connaissance, qui brisa par la croix la force du diable, qui boucha la gueule des lions et délivra son serviteur Daniel. Sire qui as la seigneurie de toute créature écoutez notre prière et délivrez-nous des mains de ces fourbes. Car nous sommes ta création et l'œuvre de tes mains. Sire octroie-nous la parfaite persévérance et hâte vers nous ta miséricorde car tu es notre Dieu béni éternellement."

  La conversion de mille soldats supplémentaires :

  "Quand cette oraison fut finie toute la terre trembla et aussitôt les mains de ceux qui frappaient les saints devinrent toutes desséchées.  En l'armée du roi Maximin qui était l'un des sept rois était maître Théodore, maître des chevaliers, qui avait sous son commandement mille chevaliers, et qui, merveille, fut ébahi de tels miracles et s'écria à haute voix et dit : "Biauxsires du ciel et de la terre qui as envoyé l'aide de ta miséricorde à ces neuf mille, Sire en qui est miséricorde sans envie et bonté sans méfiance et misération sans fin, Sire daigne mener nos pécheurs au nombre de ce glorieux martyre. Aussitôt qu'il eut dit cela il s'écria ouvertement et se tourna vers la compagnie des saints damedieu avec tous les mille chevaliers qui étaient sous ses ordres. Alors que les saints arrivaient les anges de Notre-Seigneur se mirent à leur compagnie. quand ils furent venus le roi Maximin dit à Thierry (Théodore) "qu'as-tu gagné en m'abandonnant ?" Thierry lui répondit : "j'ai gagné ma grande multitude de biens  car je connais le dieu vivant et vrai". Le roi Maximin se tourna vers les autres et dit : "Seigneurs qui êtes dix mille écoutez-moi : ne croyez pas que vous puissiez faire passer ce fait comme une chose légère et pour cela je vous conseille de faire sacrifice à nos dieux , et vous vivrez et ainsi vous pourrez éviter ma colère et échapper à une mort très cruelle." Saint Acace répondit : " la colère d'une puce ne vaut guère contre la force d'un taureau. Depuis que nous avons le Dieu vivant et vrai nous n'avons pas cure de toi."

  L'épreuve des clous : 

  "Le roi Maximin fut emporté par ces paroles dans une forte colère et commanda que l'on fasse venir une grande quantité de clous à trois pointes, de telle sorte qu'une pointe soit toujours dressée quelque soit la position du clou, puis il commanda qu'on les répande sur un chemin de deux lieues de long ; il ordonna qu'on y mène les saints hommes tous pieds nus. 

  Quand les saints furent préparés à affronter cette sorte de torture, Notre-Seigneur envoya ses anges qui, en allant  devant eux, ôtaient les clous et les rassemblaient en tas afin qu'ils ne blessent pas les pieds des saints. Quand ils s'en aperçurent, ils rendirent grâces à Dieu en disant "Biauxsires dieux tout-puissants, à toi nous rendons grâces et remerciements de nous avoir trouvé dignes de nous montrer ces signes et les grandes merveilles des miracles inouïs (qui jamais par personne n'avaient été entendus).

  Quand les rois virent la nouvelle de ce miracle ils dirent nos dieux ont voulu faire cette chose pour démontrer aux dix mille martyrs qu'ils étaient des dieux tout-puissants."

Couronne d'épines, flagellation et outrages :

  "Saint Éliade dit aux empereurs : "vous êtes sans cœur et sans entendement et le diable vous a si bien aveuglés que vous ne pouvez reconnaître la grandeur les œuvres de Notre-Seigneur". Quand le roi Maximin eût entendu ces paroles il dit à ses ministres : "j'ai entendu dire de Jésus-Christ, comme ils appellent leur dieu, qu'il avait été crucifié, qu'on lui fit porter sur la tête une couronne d'épine et qu'on lui transperça le coté par une lance acérée. Aussi nous ordonnons que ces traîtres subissent le même sort. Alors les ministres arrivèrent et firent comme cela leur avait été ordonné autant de couronnes d'épines qu'il y avait de saints, puis prirent des lances bien pointues et  transpercèrent le flanc de chacun des saints martyrs de Dieu avant de placer sur la tête de chacun une couronne d'épines. Puis arrivèrent dix mille païens qui poursuivirent les saints à travers toute la ville et les frappaient avec des lanières et leur maltraitaient de beaucoup d'autres façon. Mais les saints de Notre-Seigneur supportaient avec patience toutes ces tortures et proclamaient grâces et louanges à Notre-Seigneur, et ils disaient : "Sois glorifié Seigneur Jésus-Christ, puisque tu nous a cru digne de souffrir cette passion bien que nous n'en fussions pas digne."

  Après cela, les saints furent ramenés au palais et les empereurs entreprirent de les humilier par leurs moqueries, leur disant : "Seigneurs, Dieu vous fait rois des (juifs). Que vous apporte votre Jésus-Christ ? Peut-il vous délivrer des tortures et des affronts que l'on vous fait ? Les saints répondirent d'une seule et même voix aux empereurs : "Écoutez, vous tous, peuple misérable, Dieu vous a fait à son image, mais vous, vous êtes fait à celle du diable. ô vous œuvre du diable, lequel chaque jour vous désunit de Dieu,

qui êtes dans l'erreur sans fin,

qui êtes enveloppe périssable ,

qui êtes (pris par) les lacets du cruel ennemi auquel vous vous liez de jour en jour,

qui , étant  faits par  le vrai Dieu, êtes défaits par les faux dieux,

qui êtes le grand peuple que le diable a trompé par ses erreurs,

qui êtes le mauvais blé qui n'a pas de fruit qui brûlera éternellement au feu de l'enfer,

qui êtes empereurs trompeurs, sans sens, et pénibles et envieux,

qui ne connaissez pas le vrai Dieu  mais adorez les pierres et les (fuz) qui sont faites de mains d'hommes."

 

 

 

Lancette C.

Les dix mille martyrs subissent le martyre de la croix .

                                      MG 7336c

 

MG 7315c

 

MG 7316c

 

                                               MG 7318c

 

Le texte correspondant :

La communion par le sang :

    "Tandis que les saints prononçaient ces paroles, le sang s'écoulait de leur coté à terre : prenant leur sang dans leur mains ils en oignaient leur corps et leur tête et disaient à Notre-Seigneur : Biauxsires dieux de toute créature ce sang nous soit lieu de baptême et en rémission de nos péchés.

  En cet instant même leur vint une voix qui leur dit "mes très chers amis , il en adviendra comme vous avez requis".

   Au moment où l'empereur et la foule de gens qui étaient avec lui ce jour là entendirent cette voix, ils virent la terre s'écrouler (trembler) et le tonnerre gronder. Après passa une heure de jour et le roi Sapor dit aux martyrs de Notre-Seigneur repentez-vous de vos mauvaises actions et convertissez-vous à vos dieux tout-puissants par qui toutes choses sont faites. Car Jupiter fit le ciel, Apollon la terre, Hercule les eaux, Esculape les hommes, Artémis les oiseaux, Vénus fit la lune et les étoiles, Junon fit les chevaux et les vaches, Serapis fit la seigneurie des oiseaux du ciel et du paradis. S' il y a parmi vos quelques sages, maintenant je réponds à ces choses.

  Un jeune qui avait nom Cartère répondit : "Si mes maîtres et mon seigneur qui sont mes aînés me le commandent, je disputerais avec vous. Saint Acace dit "Parole biaux sires, car il t'appartient bien de prêcher la parole divine". Alors Cartère commença et dit :" toute votre sagesse-ci est erreur manifeste et perdition ; n'avez-vous pas entendu l'écriture qui dit "les dieux des païens sont d'or et d'argent et œuvres de mains d'homme" ? Ils sont tels que sont ceux qui les firent, et tels que sont ceux qui s'en servent. Maintenant vous pouvez voir sire roi que l'homme est là avant la statue qu'il utilise, et comment dis-tu donc qu'Esculape fit les hommes ? Il y a une espèce de mécréants qui disent qu'Ascalon qui est une statue où le diable habite créa les hommes. D'autres affirment que ce sont les anges qui formèrent les hommes. Maintenant Roi, dis-moi  qui est là avant, de l'homme, ou de la maison ? Le roi Sapor, fort de son sens lui répondit que d'abord naît l'homme, et qu'alors la maison peut être faite. A cela Cartère lui répondit que si donc on juge que l'homme est antérieur à la maison, il est évident que l'homme est antérieur à la statue. Car comme la maison est faite par l'homme, la statue est faite par l'outil de l'homme. Que celui qui ne croit pas en Dieu entende donc ce que Dieu dit par les prophètes, je suis la sagesse qui fut engendrée avant toute créature. La sagesse est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui est venu en ce monde et est né de la Vierge Marie pour accomplir ces choses qui auparavant manquaient à l'Ancien Testament. Car il est celui qui accomplit la loi et qui a fait à la fois deux /peuples un ...Folio 22 v ...deux peuples un, qui descendit aux enfers pour condamner les diables. Je crois donc chose certaine que Jésus-Christ se fit homme et donna à l'homme la bonté pour qu'il accomplisse en toute chose la volonté de Notre-Seigneur.

  Quand le roi Sapor eut entendu ces paroles  il fut fort en colère contre Cartère et le regardait très cruellement et avec le désir de le détruire pour la vertu de ses paroles. Mais Cartère qui était, quoique jeune en age, expérimenté et  ancien en sagesse et en vertu lui répondit et dit : " La parole que j'ai dite est tombée dans l'oreille d'un homme mort ; car ainsi que le disent les Écritures, la vraie sagesse ne peut entrer en âme de mauvaise volonté."

Les crucifiements :

  Le roi Sapor quand il entendit cela fut pris par une très grande colère et conseilla aux empereurs qui étaient là, aux rois et à toutes leurs armées que les saints de Dieu fussent crucifiés ; la sentence fut aussitôt prononcée. Et les saints de Notre-Seigneur à grande liesse et agréant de tout cœur allèrent à leur passion comme s'ils fussent allés à leur noce.

  En leur compagnie étaient aussi ceux qui devaient les crucifier au nombre de près de vingt mille et il y en avait une grande multitude d'autres qui restaient avec eux pour voir ce martyr ; et ceux-ci pleuraient tant qu'ils vinrent à la montagne d'Ararat, où l'ordre avait été donné de les crucifier.

  Quant ils vinrent là, les croix furent attribuées à chacun et furent plantées dans la roche puis  les dix mille martyrs de Notre-Seigneur furent crucifiés. La montagne où ils furent crucifiés était terriblement haute, et rude, et acérée. 

 Les chevaliers qui crucifièrent les saints les gardaient en leur croix comme cela leur avait été commandé.

  Quand ils furent en croix saint Eliade commença à parler et dit à saint Acace qui était leur chef : "Seigneur preux qui  vous êtes fiés en la victoire de la croix de Jésus-Christ je vous prie de ne rien abjurer de la vrai foi". Saint Acace commença son sermon et dit devant tous : "Vous qui êtes  des vases sanctifiés à Notre-Seigneur Jésus-Christ et purifiés écoutez ma parole de la foi car je crois car de même qu'il convient  de croire vraiment du cœur, de même il convient de confesser de la bouche  que chacun proclame  leur foi en ce qu'il croit :

   "Je crois en Dieu le Père tout puissant qui créa le ciel et la terre et tout autant en Jésus-Christ qui se rendit visible et au Saint-Esprit qui est du Père et tout autant du Fils.  Le Fils de Dieu fut envoyé sur terre, et celui qui l'envoya est Dieu le Père, et celui qui fut envoyé est Dieu le Fils, qui est né de la Vierge Marie de qui il prit chair ; il fut annoncé par les prophètes et démontré par les apôtres. Crucifié et mort et enseveli, il reposa en sépulture,  au troisième jour il ressuscita pour nous délivrer des douleurs de la mort et démontrer la résurrection des morts ; il monta aux cieux et est assis à la droite de Dieu le Père Tout-puissant et dont il reviendra à la fin du siècle pour juger les vifs et les morts et rendre à chacun selon ses mérites. Qui croit fermement cette foi en toutes bonnes œuvres aura son héritage avec les saints  anges."

  Quant saint Acace eut dit ceci, une voix descendit du ciel qui lui dit : "Acace, tu as bien parlé car ta voix est la pure vérité."

La lancette D .

Les corps des martyrs sont ensevelis par les anges.

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                                       MG 7320c

 

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                 MG 7323c

 

 

Le texte correspondant :

  L'oraison des martyrs demandant des grâces pour les pénitents :

 "Quand vint l'heure de midi toute la terre trembla et les pierres et la terre se fendirent et les saints martyrs firent leurs oraisons à Notre-Seigneur et dirent Biauxsires souviens-toi de nous en ces tourments de cette croix et reçoit notre requête et daigne nous octroyer ce que nous te demandons : que ceux qui feront mémoire de nos passions par un jeûne en silence puissent glorieux louer et que tu leur accordes santé du corps et salut de leur âme, abondance de tout bien, et qu'un jour de jeûne pour notre passion procure un an de pénitence Seigneur Dieu sire de toute créature. Ou encore nous te demandons que ceux qui se garderont honnêtement pour toi des machinations du diable, tu les préserves de toute infirmité, car ton nom est glorieux et digne de louange éternellement. Après cette prière, tous les saints répondirent : "Amen".
 Après descendit une voix de ciel qui dit "mes chers amis sachez qu'il vous est accordé ce que vous avez demandé, soyez joyeux et contents. Car vos prières ont été écoutées et agrées devant Jésus-Christ qui règne pour l'éternité".

L'ensevelissement par les anges.

Quand vint la neuvième heure, les âmes des glorieux martyrs  trépassèrent à la joie éternelle du Paradis. Et alors le ciel s'ouvrit et une grande lumière descendit du ciel sur le corps des saints et en cette lumière descendit Notre Seigneur et autour de lui une grande compagnie d'anges qui accompagna les âmes au ciel et enterrèrent les corps. Alors la montagne trembla et en ce séisme les corps des saints tombèrent des croix et les anges de Notre Seigneur leur fabriquèrent des cercueils de leurs propres mains et placèrent chacun dans son cercueil en cette montagne ; où ils participent encore dans la joie au règne éternel les âmes.
  Que soit louez pour cela Dieu le Père et son cher Fils Jésus-Christ et le Saint-Esprit qui a la seigneurie, le pouvoir et la victoire sur toutes choses éternellement. Amen."

 

 

 

                           LE TYMPAN

Il comporte un soufflet sommital, six mouchettes, et quatre écoinçons.  Il est possible d'y distinguer deux registres : le registre inférieur, les anges mènent les martyrs vers le ciel, alors que dans le registre supérieur, ceux-ci, rassemblés en un chœur de louange et d'adoration au milieu des anges, célèbrent la gloire de Dieu qui occupe l'ajour sommital.

  J'ai d'abord pensé qu'il s'agissait des corps glorieux des saints martyrs crucifiés, mais à la réflexion rien ne permet d'affirmer qu'il ne s'agit pas seulement de ceux des fidèles qui, par le bénéfice des grâces obtenus par les martyrs, par leurs pénitences et par leurs prières, seraient ainsi élevés vers le trône de Dieu. Malgré tout, ma première interprétation est celle qu'adopte Brigitte Kurmann-Schwarz, qui voit ici, comme déjà Gaston Du Broc de Segange, l'enlèvement des âmes des martyrs vers le ciel. Selon elle, la version alsacienne (Légende dorée alsacienne) de la légende se termine ainsi : après la mort des martyrs les cieux se sont ouverts et le Christ est apparu dans une lumière céleste, entouré de saints et des anges, pour recevoir les âmes des 10.000 chrétiens et les conduire en un Palais céleste. 

De chaque coté, le phylactère tenu par un ange porte les mots MADAME.*.Me, où une étoile à six branches  est placée entre MADAME et Me.  Cela évoque pour M.E. Bruel "Madame Marie étoile du matin". B. Kurmann-Schwarz remarque que l'épouse de Jean de la Goutte, le possible donateur, appartenait à la famille Georges de l'Étoile, mais le texte de J. Clément d'où vient cette affirmation dit seulement "Divers actes relatifs à la terre de la Foret possédée par Jean de la goutte, font supposer qu'il eut pour femme une Saint-Georges de l'Étoile" (La cathédrale de Moulins p. 84-85).

 

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L'adaptation et l'annotation du texte de la Légende des Dix mille martyrs telle qu'elle apparaît dans le manuscrit en ancien français de la Bibliothèque nationale de France Français 696 est un travail d'amateur que j'ai réalisé sur mon blog  ici :  Les Dix mille martyrs dans le manuscrit Fr. 696 La Vie et passion de Saint-Denis : transcription, annotations, adaptation en français moderne.

 Il s'agit d'un manuscrit écrit entre 1270 et 1285 en écriture gothique en français sous le titre Vie et passion de saint Denis, traité des reliques, Légende de la passion des dix mille martyrs, Légende de la Véronique ; Chronique abrégée de la naissance de J.C à 1112, Continuation de 1120 à 1278. Il est conservé à la Bibliothèque Nationale de France, département des manuscrits sous le nom  de "Français 696" et  provient des ateliers de copistes et de peinture de l'Abbaye de Saint-Denis. La Légende des Dix mille martyrs est traitée sur les folio 18v à 23r.  Datant du XIIIe siècle, c'est, à ma connaissance, la plus ancienne version disponible en français. Elle est la traduction d'un texte latin d'Anastase le Bibliothécaire, texte que j'ai transcrit et annoté sur mon blog ici :

Les Dix mille martyrs dans le manuscrit Fr. 696 La Vie et passion de Saint-Denis : confrontation avec le texte latin d'Anastase.

      La Légende a surtout été diffusée grâce à sa relation dans le Speculum historiale de Vincent de Beauvais (en latin, milieu du XIIIe siècle),  et à la traduction du Miroir historial par Jean de Vignay en français en 1320-1330. 

La légende des Dix mille martyrs dans le Miroir historial de Vincent de Beauvais.

A partir de 1400, elle apparaît dans les Fêtes additionnelles de la Légende dorée de Jacques de Voragine, notamment dans deux manuscrits alsaciens de 1480 :

La légende des Dix mille martyrs dans la Légende dorée de Jacques de Voragine.

On la trouve dans l'entourage royal d'Anne de Bretagne dans les Grandes Croniques d'Alain Bouchart (1514) et, en illustration d'une oraison, dans les Grandes Heures d'Anne de Bretagne (1503-1508) :

Légende des Dix mille martyrs : la version des Grandes Croniques de Bretaigne de 1514.

La Légende des dix mille martyrs dans les Livres d'Heures et autres livres.

 

 

      DISCUSSION

 

 

  Le sujet de ce vitrail, la Légende des Dix mille martyrs crucifiés sous Hadrien sur le Mont Ararat, a été clairement identifié par G. Du Broc de Segange en 1892, qui redressait ainsi l'erreur d'Émile Montégut qui y voyait le crucifiement du Christ multiplié à l'infini comme dans une boule à facette. Pourtant encore en 1922 le chanoine Clément, remarquable par son érudition et son intérêt pour les verrières de Moulins, ne se montrait pas convaincu et évoquait "plus vraisemblablement les 200 bienheureux martyrs de Sinope, les 70 martyrs de Scythopotes en Palestine, les 50 martyrs de Porto en Italie ou les 49 martyrs de Jérusalem", partageant sans s'en rendre compte "l'ignorance en matière écclésiastique" qu'il dénonçait chez É. Montégut. Depuis, l'appelation, aussi désuète qu'imprécise, de  "Verrière de l'Église souffrante et Triomphante" détourne le touriste et l'amateur d'une compréhension appropriée de ce qu'il admire. 

 C'est elle qui s'affiche au pied du vitrail sur le  panonceau du S.I de Moulins (Syndicat d'Initiative)  :

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        De même, l'article dédié aux vitraux sur l'encyclopédie Wikipédia ne mentionne que "Un cinquième vitrail [qui] retrace, en quatre panneaux, la vie des martyrs condamnés sur terre et glorifiés au ciel". 

Mieux renseigné, le document "Laissez-vous conter...La cathédrale de Moulins" indique :  "Plus loin, dans le bas côté sud un vitrail évoque un sujet très rarement abordé en France, à savoir la légende des Dix Mille Martyrs du Mont Ararath."

   Cette rareté est remarquable, puisqu'il s'agit ici du SEUL vitrail consacré à ce thème en France à ma connaissance. Un autre vitrail se trouve en Suisse, et il est intéressant à comparer avec celui-ci.

1. Le vitrail de Berne (Suisse).

Un  vitrail consacré aux Dix mille martyrs a été réalisé en 1450 pour la Collégiale de Berne et a été étudié par Brigitte Kurmann-Schwarz, qui estime que "Tout porte à croire qu'au Nord des Alpes la vénération des saints guerriers fut acceptée comme pendant à celle des 11 000 vierges. La légende de saints guerriers luttant à l'Est de l'Empire romain a intéressé les Chevaliers Teutoniques chargés depuis 1226 du pastorat de l'église paroissiale de la ville de Berne".

Photographie de Andreas Praefcke  illustrant l'article Wikipédia en allemand.

Le vitrail a perdu de nombreux panneaux et a été recomposé. On y reconnaît en bas de gauche à droite 1-la bataille livrée contre les rebelles, 2- la déroute, 3- les pierres de la lapidation se retournant contre les bourreaux, 4- la comparution devant Hadrien.

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Le panneau de droite est reproduit dans la publication de Brigitte Kurmann-Schwarz, (figure 1) et il est intéressant de le rapprocher de la lancette A de Moulins. A Berne, un ange s'interpose entre l'empereur et les saints (nimbes) martyrs comme s'il leur servait de porte-parole ; un deuxième ange est aussi visible. Mais ce motif n'est attesté par aucune version écrite de la Légende. Le vitrail de Moulins semble donc plus fidèle. (On remarque aussi à Berne les fonds damassés et les modelés de grisaille des plis ou des visages et le dessin plus soigné).

Vitrail-Dix-Mille-martyrs-Berne-in-Br-Kurmann-Schwarz-3.png

Sa figure 5 montre saint Acace à la tête de ses hommes, nimbé, face à deux rois (sans-doute plutôt les empereurs Hadrien et Antonin assimilé à un empereur dans les faits des textes). Il est maintenu par un homme barbu coiffé d'un turban pointu, qui pourrait être l'un des cinq rois, Sapor par exemple.

                         Vitrail-Dix-Mille-martyrs-Berne-in-Br-Kurmann-Schwarz--figu.png

La figure 3 montre les martyrs ligotés par trois (un peu comme à Moulins) et flagellés sous le regard des rois (couronnes et turbans sont visibles), tandis qu'une main dee bénédiction sort des nuées.

                    Vitrail-Dix-Mille-martyrs-Berne-in-Br-Kurmann-Schwarz-fig.2.png

 

 2. Les autres exemples iconographiques en France.

     Chaque œuvre consacrée jadis en France aux Dix mille martyrs est insolite, surgissant dans un néant d'informations dans des lieux dont on peine à comprendre la cohérence, comme une plante souterraine aux racines très étendues mais n'extériorisant sa floraison que lorsque les conditions spécifiques (qu'il resterait à identifier) sont réunis. C'est le cas du retable et du reliquaire de Crozon dans le Finistère, des peintures murales de Saint-Étienne-du-Mont à Paris, et du vitrail de Moulins. Le réseau sous-jacent bien plus fourni est celui des manuscrits et de leurs enluminures, des Livres d'Heures, des chapelles  ou de confréries dédiées à ce culte et surtout des oraisons issues des lêvres des fidèles et désormais effacées.

3. Les Bourbons, les Célestins et le culte des Dix mille martyrs.

  Le 22 juin 1482 (date significative de la fête des Dix mille martyrs), le cardinal Charles de Bourbon  avait  posé, comme archevêque de Lyon, la première pierre de la Chapelle des Dix mille martyrs au couvent des Célestins de Paris, avant que Louis de Beaumont, évêque de Paris, n'en fit la dédicace la même année. Charles de Bourbon fut enterré aux Célestins (nécropole princière) dans la chapelle Saint-Louis qu'il avait également fait bâtir. La Chapelle des Dix mille martyrs fut restaurée par la famille de Gesvres et accueillit les tombeaux des ducs de Gesvres et des chanceliers de Rochefort. Une confrérie des Dix mille martyrs y était attachée.

  Cela indique-t-il des liens particuliers entre les Bourbons et le culte des Dix mille martyrs ? Ce lien s'établit plutôt entre l'Ordre des Célestins et ce culte. Le pape Eugène IV  avait donné en 1434  le crâne de saint Acace au R.P. Jean Bassan, Provincial des Célestins, et ce crâne fut enchassé dans une châsse d'argent et conservé à Lyon. Une chapelle des Dix mille martyrs fut créée en l'église des Célestins de Lyon (ou aménagée dans la chapelle des Onze mille vierges elle-même crée en 1434 par Jean Palmier), avec une Confrérie de marchands drapiers qu'on y constitua. La relique fut brûlée par les calvinistes en 1562. Selon la légende, le R.P. Bassan avait obtenu cette relique du pape pendant son séjour à Rome, et le Cardinal de Foix avait envoyé, sur le lieu du sépulcre des Dix mille martyrs où s'accumulait les ossements, un enfant qui ne ramena que la moitié d'un crâne ; retournant au sépulcre avec l'enfant, le prélat découvrit une autre moitié, qui vint se coller miraculeusement à la première.

 

 

 

4. Un ex-voto de la bataille de Morat ?

La Fête des Dix mille martyrs était célébrée le 22 juin dans le Martyrologe romain, et à Moulins, Marie-Élisabeth Bruel a soulevé l'hypothèse séduisante d'un possible ex-voto consécutif à la victoire de Morat gagné par les Suisses alliés de  Louis XI le 22 juin 1476  sur Charles le Téméraire duc de Bourgogne. 

 A Berne, les habitants célèbrent comme un jour fondateur l'anniversaire de la victoire de Laupen contre Louis IV de Bavière le 21 juin 1339, et on a pu s'interroger aussi sur une relation entre cette date, le culte des Dix mille martyrs célébré le lendemain, et le vitrail de Berne. 

 

5. Martyrs crucifiés ou martyrs empalés, deux motifs différents et trois Types d'images.

      J'ai classé les sources écrites et les données iconographiques selon deux traditions, celle des martyrs crucifiés attestée en France  (Crozon ; Saint-Étienne-du-Mont), et celle des martyrs jetés du haut de montagnes sur des épines (avec un jeu sur le nom de saint Acace et les épines de l'Acacia) propre à l'Allemagne et l'Europe du Nord, l'association des deux générant un troisième type de données, mixtes (Grandes Heures de Bretagne ; Tableaux et gravures de Dürer). Seul le Type I est fidèle au texte latin du VIIIe siècle et à celui du Speculum Historiale du XIIe, au texte français de l'abbaye de Saint-Denis du XIIe siècle, à celui du Miroir Historial de Jean de Vignay et à la Légende rapportée dans les Grandes Croniques d'Alain Bouchart pour Anne de Bretagne.

Les Dix mille martyrs : les retables et panneaux sculptés germaniques.

A Moulins, nous avons donc affaire au "Type I" dans lequel seul le crucifiement est attesté ; cela écarte une influence germanique et témoigne d'une Source liée aux textes que j'ai nommé. (A Berne, la destruction des panneaux ne permet pas d'être aussi formel, mais l'influence germanique est probable).

6. Saint Acace, l'un des quatorze Saints Auxiliaires.

      Les chapelles de la Collégiale de Moulins édifiée entre 1468 et 1550 par les ducs de Bourbon étaient financées par de grandes familles de Moulins proches des Bourbons, et ces donateurs s'y sont fait souvent représenter présentés par leur saint patron. Le vitrail le plus remarquable est celui de sainte Catherine avec, à genoux, le duc Jean II et son épouse Catherine d'Armagnac, et le cardinal Charles de Bourbon. Un autre vitrail est dédié à sainte Barbe, et un autre à saint Gilles. Le choix de faire représenter sainte Catherine et sainte Barbe n'est pas seulement lié aux prénoms des donateurs (c'est plutôt l'inverse), car la présence de ces saintes est, si ce n'est constante, du moins très fréquente sur les vitraux et dans la statuaire. En effet, celles-ci sont, avec sainte Marguerite,  invoquées contre les périls graves (notamment liés à l'enfantement), et elles figurent pour cette raison là dans les Livres d'Heures. Elles appartiennent à ces saints-Samu que sont les 14 Saints Intercesseurs, comme Gilles, Denis, Georges, Blaise, Christophe, etc. 

  Or, saint Acace appartient à ce groupe des 14, et il me semble probable que le donateur de la baie 8 l'a invoqué, avec ses Dix mille martyrs, pour bénéficier des grâces que je rappelle ici : "que ceux qui feront mémoire de nos passions par un jeûne en silence puissent glorieux louer et que tu leur accordes santé du corps et salut de leur âme, abondance de tout bien, et qu'un jour de jeûne pour notre passion procure un an de pénitence Seigneur Dieu sire de toute créature. Ou encore nous te demandons que ceux qui se garderont honnêtement pour toi des machinations du diable, tu les préserves de toute infirmité, car ton nom est glorieux et digne de louange éternellement."

      Les Dix mille martyrs étaient invoqués, en raison des circonstances de leur mort, contre les tourments de l'agonie. 

7. Les donateurs du vitrail.

Quel serait le donateur ? S'est-il manifesté discrétement par les initiales BLM, KLM ou RLM et par la cordelière (un indice de franciscain) ou bien par les phylactères au texte mystérieux MADAM ?

Les donateurs des vitaux de Moulins étaient des hauts fonctionnaires du duché plutôt que les ducs eux-mêmes, et souvent des financiers d'origine rotulière. Mais à la Révolutions, les inscriptions et les armoiries ont été systématiquement détruites.

— La famille de La Goutte.

A la fin du XVe siècle, la chapelle appartenait à la famille de La Goutte. Maître Jean de la Goutte († 1487), seigneur de l'Écluse à Neuilly-le-Réal, garde-scel de la chancellerie ducale de 1479 à 1485 secrétaire des finances puis président de la Chambre des comptes du Bourbonnais, avait donné 1000 livres à la Collégiale en 1486. En 1480 et en 1526, alors que l'édifice était en construction, deux membres de cette famille furent  doyens du chapitre, dont Jean de la Goute en 1526.  Cette famille était donc proche des ducs de Bourbon depuis 1480.

— Le monogramme KML  est interprété par M.E. Bruel comme se rapportant à Charlotte de Savoie, à la Vierge et à Louis XI. Le couple royal serait, selon cette hypothèse, donateurs de ce vitrail pour rendre grâce de la victoire de Morat le 22 juin 1476. Mais il est étonnant que ce don n'ait pas laissé de trace ; l'interprétation du monogramme KML est discutable ; et le choix de Moulins pour recevoir la verrière est mal compréhensible. 

 

 

Style.

  Selon B. Kurmann-Schwarz, ce vitrail est l'œuvre du même peintre verrier que l'Arbre de Jessé  L'étrange vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale de Moulins., et on y retrouve le même choix de couleur dominé par le bleu, le rouge, le jaune et le blanc et la même prédominance du blanc e

t du jaune dans les lancettes, et des couleurs plus chaleureux dans les remplages du tympan. En outre, les anges en particulier et les personnages en général lui paraissent comparables.

 

 

Restauration.

Le vitrail fut l'un des plus touchés par  l'explosion dans une usine de chargement d'obus le 2 février 1918 : "plusieurs panneaux semblaient anéantis" (Clément 1922), impression corrigée quelques pages plus tard p. 342 par "Il avait moins souffert de l'explosion que ceux que nous venons de décrire". En réalité, le vitrail avait déjà perdu depuis longtemps les soubassements des lancettes B et D, et les losanges du tympan. L'atelier parisien des frères Charles et Émile Tournel fut alors chargé en 1918-1919 de sa restauration, remplaçant les parties manquantes, comme le sommet des dais et deux parties de soubassement (lancette B et D) qui avaient été jusque là remplacées par des bouche-trous. "M. Tournel a du y enlever certains fragments étrangers [bouche-trous] qui rendaient plusieurs panneaux et les soubassements inintelligibles. Il a de plus complété dans la quatrième lancette, les détails de ces pittoresques réssurections de martyrs enlevés de leur tombeau par des anges aux ailes grandes ouvertes comme pour prendre leur vol vers le trône de Dieu. De plus, le peintre verrier a restitué dans les deux losanges du tympan les couronnements qui reliaient les architectures des lancettes" (Clément, 1922). 

Après la Seconde Guerre durant laquelle les vitraux avaient été déposés, ceux-ci ont été  photographiés puis nettoyés,et reposés par l'atelier Chigot de Limoges qui se contenta pour la baie 8 de refaire les pointes de lobes.

 

Sources et liens.

Le retable des dix mille martyrs, (2, avec les commentaires des panneaux), église Saint-Pierre de Crozon (29).

Légende des Dix mille martyrs : les peintures murales de Saint-Etienne-du-Mont-à Paris.

     —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2009 "Etudes bourbonnaises : Le Vitrail des dix mille martyrs de Notre-Dame de Moulins, un ex-voto de Louis XI pour la victoire de Morat ?"

  —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2007 " Un témoignage de l'attachement du duc Jean II de Bourbon et de Jeanne de France à l'Immaculée Conseption : la messe fondée en 1475 dans la Collégiale de Moulins"  Bulletin de la Société bourbonnaise des études locales,  Moulins.

  —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2005 "Les Vitraux historiés de la cathédrale de Moulins : mise au point chronologique et historique"  Bulletin de la Société bourbonnaise des études locales Moulins

  —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2003 "Un vitrail de Jacquelin de Montluçon à la cathédrale de Moulins" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, Moulins 

— BRUEL (Marie-Elisabeth) BRUEL ( Jean-Thomas ), 2014  "La chapelle de Jean II de Bourbon à la collégiale de Moulins : Chef-d'oeuvre oublié de Hugo Van der Goes et manifeste du pouvoir princier"  Société bourbonnaise des études locales, Moulins.

— CLÉMENT  Chanoine Joseph Henri-Marie) 1923 La Cathédrale de Moulins : Histoire et Description  Edition de "Entre nous ... les Jeunes", Moulins-sur-Allier dans la collection Collection des Guides Joseph Clément 

— CLÉMENT  (Chanoine Joseph) 1922 La réfection des verrières de la cathédrale de Moulins, Bulletin de la Société d'émulation et des beaux-arts du Bourbonnois, pages 297-298 et 338-344 en ligne Gallica.

— DU BROC DE SEGANGE (Gaston) 1892, Histoire et description de la cathédrale de Moulins Plon, Paris page 89-97 Gallica

— DU BROC DE SEGANGE (Gaston)  1907 Anciens et nouveaux vocables des chapelles de Notre-Dame de Moulins : Listes des doyens et membres de la Collègiale. Notice sur le doyen Claude Feydeau Impr. Etienne Auclaire, Moulins  

— GATOUILLAT (Françoise) HÉROLD (Michel)  Les vitraux d'Auvergne et du Limousin, Corpus Vitrearum Recensement IX, Presses Universitaires de Rennes 2011 pages 80-81.

—GUY, (André) 1951 Petit guide de la cathédrale de Moulins : son tryptique, ses vitraux  Les Impr. Réunies, Moulins

 — KURMANN-SCHWARZ  (Brigitte) « Les vitraux de la Cathédrale de Moulins » In: "Congrès Archéologique de France, 146e session, 1988 : Bourbonnais", p. 21-49 29 p. : ill. en coul ; 27 cm

 — KURMANN-SCHWARZ  (Brigitte) 1992  Das 10 OOO-Ritter-Fenster im Berner Münster und seine Auftraggeber. Überlegungen zu den Schrift- und Bildquellen sowie zum Kult der Heiligen in Bern (1992) - In: Zeitschrift für schweizerische Archäologie und Kunstgeschichte Bd. 49 (1992) pages 9-54 En ligne Pdf

 —  ZATOCIL, (Leopold ) 1968 Die Legende von den 10000 Rittern nach altdeutschen und mittelniederländischen Texten nebst einer alttschechischen Versbearbeitung und dem lateinischen Original, in: ders., Germanistische Studien und Texte I. Beiträge zur deutschen und niederländischen Philologie des Spätmittelalters (Opera Universitatis Purkynianae Brunensis. Facultas Philosophica / Spisy University J. E. Purkynĕ v Brnĕ. Filosofická Fakulta 131), Brünn 1968, S. 167-280, hier: S. 187–197 (nach Heidelberg, Universitätsbibl., Cpg 108). En ligne :

http://digilib.phil.muni.cz/bitstream/handle/11222.digilib/120017/SpisyFF_131-1968-1_4.pdf?sequence=1

Ce travail considérable comporte :

A . DIE BAIRISCHE VERSLEGENDE

B. DIE DEUTSCHE PROSALEGENDE (Nach der Handschrift der Univ.-Bibliothek in Heidelberg: Cod. Pal. Germ. 108, fol. 91r—lOOv)

C . MITTELNIEDERLÄNDISCHE LEGENDEN

D . DIE BRÜNNER ALTTSCHECHISCHE VERSLEGENDE

 E. DAS LATEINISCHE ORIGINAL  

http://digilib.phil.muni.cz/bitstream/handle/11222.digilib/120017/SpisyFF_131-1968-1_4.pdf

 

 

http://www.ville-moulins.fr/IMG/pdf/cathedrale.pdf

http://vitrail.ndoduc.com/vitraux/htm5601/eg_ND@Moulins_nef.php

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Published by jean-yves cordier
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18 août 2014 1 18 /08 /août /2014 18:30

Le vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale Notre-Dame de l'Annonciation de Moulins :  remise en cause du modèle de Suger à Saint-Denis ou argumentation de l'Immaculée Conception ?

 Voir dans ce blog lavieb-aile les articles consacrés aux Arbres de Jessé de Bretagne:  

Les sculptures :

Et les vitraux : 

Et en comparaison avec les œuvres bretonnes :


    Après y avoir lu les surprenants mots PANTHER et BARPANTHER, j'ai été étonné, après ma visite de la cathédrale de Moulins, de ne trouver que des descriptions vagues du vitrail de l'Arbre de Jessé : certes j'apprenais dans l'encyclopédie Wikipédia que " le vitrail qui orne l'ancienne chapelle des seigneurs de Lécluse montre, en bas, l'arbre de Jessé, donnant la généalogie de tous les ancêtres de la Vierge et du Christ depuis le roi David. La partie supérieure représente la légende de saint Joachim et sainte Anne". Le document de la série "Laissez-vous conter" du Service du Patrimoine m'informait que "le vitrail est dédié à la Conception Immaculée de Marie ; si le dogme fut défini au XIXe siècle, , la ferveur pour l'Immaculée Conception se manifesta dès le XVe siècle, spécialement chez les Bourbons". 

  Quand au panonceau, certainement assez ancien, placé par le Syndicat d'Initiative devant le vitrail, il n'était guère plus précis.

   Pourtant, une rapide inspection montre que, s'il s'agit bien d'un Arbre de Jessé, celui-ci est tout à fait particulier : il s'agit presque du contre-pied des arbres habituels, et il témoigne d'une réflexion approfondie et d'un parti-pris théologique qu'il est passionnant de découvrir , puisqu'il honore Joseph et Joachim et leurs ancêtres présumés.

 

  Le premier vitrail au monde de l'Arbre de Jessé, celui qui en a créé le prototype, est, on le sait, celui de Suger à la basilique de Saint-Denis en 1144. Jessé y est allongé, surmonté dans un alignement vertical de son fils le roi David, de deux autres rois, de la Vierge et du Christ entouré de sept colombes de l'Esprit, tandis que six prophètes de chaque coté se chargent de faire comprendre que l'Incarnation (Nouveau Testament) est annoncée et préparée par les prophéties de l'Ancien Testament et par le déroulement historique du Royaume de Juda.

  Cet arbre met en effet en image l'affirmation que Jésus est, par la Vierge, de la maison de David, et qu'il réalise les prophéties d'Isaïe  Isaïe Is 11,1, Egredietur virga de radice Jesse, e flos de radice eius ascendet  " Puis un rameau sortira du tronc d’Isaïe, et un rejeton naîtra de ses racines " et Isaïe 7,14  Ecce virgo concipiet et pariet filium "Voici que la Vierge a conçu, et elle enfante un fils".  Ce vitrail, qui éclaire la chapelle axiale de Saint-Denis, occupe la place de choix dans la basilique royale (nécropole des rois de France qui détient les régalia) établit un lien entre les rois de Juda et la dynastie carolingienne et capétienne pour souligner que ces royautés obéissent à un dessein divin; il attribue un rôle capital à la Vierge comme médiatrice et porte à croire que celle-ci est une descendante de Jessé et de David. En résumé, l'abbé Suger y exposait l'importance de la démarche typologique ( le Nouveau Testament s'enracine dans l'Ancien) ; l'importance du culte de Marie ; l'importance de la lignée royale de David dans l'ascendance du Christ.

  L'éviction de Joseph par Suger.

Le motif en est tellement habituel à nos yeux que nous ne percevons plus qu'il repose sur un raccourci, voire un subterfuge : celui qui a consisté a transformer les généalogies de Jésus affirmant qu'il est le fils de Joseph, lui-même "de la maison de David" par la succession des ancêtres dûment énumérés par les évangiles de Matthieu et de Luc, en une généalogie de Marie. Joseph y est purement escamoté, et l'image laisse croire que c'est Marie qui est l'héritière du trône de David, ce qu'aucun texte des Écritures n'affirme. Une infidélité frappante aux textes évangéliques, bien acceptée aux XII et XIIIe siècle, mais qui, à l'aube de la Réforme et dans un siècle qui étudie les textes de près et remonte à leurs sources, nécessitait de devenir plus argumentée.

   Les difficultés d'interprétation des textes évangéliques sur la généalogie du Christ et celle de la Vierge préoccupaient en réalité les théologiens depuis les premiers siècles, et une argumentation longue, complexe voire alambiquée avait été développée par Léon l'Africain, Jean Damascène ou Augustin. Parallèlement, les textes légendaires apocryphes avaient proposé des récits certes non fondés, mais très séduisants pour combler les "déficits" des textes évangéliques et ils avaient attribués avec verve à Marie des parents (Anne et Joachim), une naissance miraculeuse, une enfance vouée à Dieu et une virginité déterminée alors qu'ils attribuaient à Joseph un âge élevé, une profession de charpentier, des fils, tout en en donnant une image dévalorisée. Puisant à ces sources, au culte naissant de Joachim — son nom apparaît dans les martyrologes dès la fin du XVe siècle le 9 décembre,  et sa fête sera instituée le 20 mars en 1510 par Jules II — et aux textes de Damascène lues lors de sa fête, les concepteurs du vitrail de Moulins ont proposé un Arbre de Jessé mieux argumenté.

 

 Ici, à Moulins, l'artiste ou son commanditaire a créé un compromis : tout en maintenant la Vierge à la place centrale entre Jessé et Jésus, il a placé Joseph à gauche du Christ comme l'aboutissement de la généalogie selon Matthieu, et il a placé  à sa droite Joachim, père de Marie, dans une lignée selon Damascène tentant de prouver que Joachim est aussi "de la maison de David".

 


  Loin d'organiser douze rois de Juda sur l'arbre qui naît de Jessé et qui mène au Christ pour en illustrer la généalogie (David, Salomon, Roboam, Abia, etc...),  on observe un axe vertical faisant se succéder Jessé, puis David à cheval, la Vierge et l'Enfant-Jésus, et de chaque coté, outre trois Prophètes ou Patriarches entourant Jessé, cinq personnages à gauche et cinq personnages à droite qui, lorsque leur nom est indiqué, ne correspondent pas à l'ordonnancement habituel.

 En effet, nous trouvons du coté gauche la séquence [Salomon], Roboam, Mathan puis Jacob menant, près du Christ, à Joseph. Celle-ci reproduit la liste de l'évangile de Matthieu Mt 1,7-16 : David - Salomon - Roboam - [ Abia - Asa - Josaphat - Joram -Ozias - Joatham - Achaz - Ézéchias - Manassé - Amon - Josias - Jeconiah - Salathiel - Zorobabel - Abioud - Eliaqim - Azor - Sadoq - Ahim - Elioud - Eléazar ]- Matthan - Jacob - Joseph - Jésus.

   Pourtant, ce coté gauche reste encore assez conventionnel si on le compare au coté droit, où le visiteur déchiffre les noms de (N)athan, Mathat , Panther et  Barpanther, puis Joachim près de Jésus face à Joseph.

 Les premiers noms correspondent sans-doute à la Généalogie de Jésus selon l'évangile de Luc,  Lc 3,23-31, généalogie qui ne suit pas la séquence des rois de Juda à partir de Salomon, mais qui passe par son frère aîné Nathan, autre fils de David :

David - Nathan - Mathatha - Menna - Méléa - Eliaqim - Yonam - Joseph - Juda - Simeon - Lévi - Matthath - Yorim - Eliézer - Jésus - Er - Elmadam - Kosam - Addi - Melki - Néri - Salathiel - Zorobabel - Rhésa - Yoanan - Yoda - Yoseh - Sémeïn - Mattathias - Maath - Naggaï - Esli - Nahoun - Amos - Mattathias - Joseph - Yannaï - Melki - Lévi - Matthath - Heli- Joseph - Jésus.

   Mais cette liste est ici détournée pour devenir une généalogie du Christ par Joachim, père (selon la Loi mais non selon la chair) de la Vierge Marie : il s'agit désormais d'une généalogie de Marie, et non de Joseph. 

Les Arbres de Jessé de Saint-Denis, Chartres, Soissons, Beauvais, Le Mans etc... :

Jésus

Joseph  Marie

Autres rois de Juda (Roboam, Abia - Asa - Josaphat - Joram -Ozias - Joatham - Achaz - Ézéchias - Manassé) 

Salomon

David

Jessé

 

L'Arbre de Jessé de la cathédrale de Moulins :

                   Jésus

Joseph ------Marie--------Joachim

Jacob----------------------- Barpanther

Mathan ---------------------Panther

Roboam --------------------Matthatha

Salomon--------------------Nathan 

                  David

                  Jessé

Trois Prophètes (Isaïe ? Jérémie ?) ou Patriarches (Abraham ? Booz ? Obed ? ).


   Bien-entendu, le commanditaire de Moulins ne pouvait pas faire réaliser un vitrail dans lequel Joseph, digne successeur de Jessé et de douze rois de Juda, aurait figuré, torse nu, en tablier de menuisier, tenant dans ses bras musclés son fils Jésus qu'il aurait présenté avec fierté au monde : "Voilà le rejeton de la racine de Jessé !" Une telle image, pourtant conforme aux textes évangéliques, n'était plus, après Suger, acceptable. 

Pour rendre une place aux hommes (les seuls à compter dans une généalogie valide dans le monde hébraïque), il fallait passer par Joachim, tout aussi effacé que Joseph mais époux de sainte Anne.

  Mais, direz-vous, quels sont ces noms barbares de Panther et Barpanther qui lui servent d'ancêtres? Il proviennent des écrits de Jean Damascène, mais avant de répondre, mes explications étant déjà suffisamment absconses, partons à la découverte du vitrail lui-même.

 


Le vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale de Moulins ou Baie 4 : description.

 Ce vitrail éclaire la chapelle de la Conception fondée en 1474 par le duc Jean II, le thème de l'Immaculée Conception de la Vierge étant cher à deux duchesses de Bourbon, Jeanne et Anne de France.  

  Il comporte un tympan illustrant la vie de sainte Anne et de son époux Joachim, et deux lancettes trilobées jumelles, dont seule celle de gauche est ancienne, la lancette droite, moderne, exécutée par Jean Bony en 1956 étant consacrée aux litanies de la Vierge et à sainte Anne portant la Vierge dans son ventre. Toute la lancette droite avait été détruite en totalité, et j'ignore ce qu'elle représentait jadis, et B. Kurmann-Schwarz suggère qu'elle fut détruite à la Révolution parce qu'y figuraient les donateurs et leurs armoiries. Gatouillat et Hérold indique que "selon le conseiller Jacques Imbert de Balorre (1730-1793), la lancette droite contenait au XVIIIe siècle les armoiries des familles Cadier, Petitdé [donateurs de la baie 2 de la Vierge] et Le Tailleur [donateurs de la baie 9 du Calvaire et du Jugement Dernier], probablement regroupés par les soins des vitriers (Du Broc de Segange 1901 p.8) ". 

Il mesure 3,96 m de haut et 1,75 m de large et date de 1480-1456 (Gatouillat, 2011).

      Selon Marie Litaudon (Moulins en 1660), ce vitrail ne proviendrait pas d'une commande personnelle du duc, mais aurait été offert par les descendants de Jean Cadier  et de Marguerite Camus. Plusieurs personnes ont porté le nom de Jean Cadier dans l'entourage proche de duc de Bourbon : Jean Cadier II / Jeanne d'Augère bienfaitrice de l'église de Moulins (encore vivante en 1453) ; Jean Cadier III / Marguerite de Lare ; Jean Cadier, écuyer et trésorier général du duché de Bourbonnois. Le vitrail de la baie 2 a été offert par Nicolas Petitdé, gouverneur général des finances du duc Jean II de 1480 à 1486 : il est le fils de Pierre Petitdé et de Barbe (?) Cadier. Leurs armes sont "mi-parti d’azur à trois pennons de gueules, la hampe d’or, la pointe d’argent,  et d’azur au rencontre de cerf d’or". Leur devise était "Iarait le bout" (J'aurais le bout). 

En 1474, Louis XI est roi de France depuis 1461 ; le  sixième duc de Bourbon  est Jean II le Bon  (1456-1488), époux de Jeanne de France fille de Charles VII dont il fut un favori , grand chambrier de Louis XI, puis connétable de Charles VIII . 

Ajoutons que ce vitrail, comme tout arbre de Jessé, est une mise en image de l'incipit de l'Évangile de Matthieu Mt 1:1 "Généalogie de Jésus, fils de David".


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La lancette de Gauche : l'Arbre de Jessé.

Cette lancette comporte cinq panneaux, mais le dessin s'établit plus irrégulièrement, sur quatre registres. En bas se trouve une inscription, puis Jessé est assis, entouré de trois personnages debout. Au dessus, un roi à cheval est entouré de deux personnages. La Vierge occupe les panneaux sus-jacents, elle aussi entourée de six personnages. Enfin, l'Enfant-Jésus occupe le sommet, au centre de rayons d'or, adoré par deux derniers personnages.

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I. Premier registre. Inscription ; Jessé entouré de trois personnages.

      "La partie inférieure a subi de graves mutilations. C'est là où le vitrier a introduit une inscription mutilée qui n'a aucun rapport avec l'arbre de Jessé." (Du Broc de Segange) Le visage de Jessé était détruit et a été restauré.

Au centre, Jessé, assis, fait un songe. De sa poitrine naît le tronc vert qui va se développer pour former son Arbre.

   Les deux personnages à sa gauche et celui de droite portent de longues barbes, des bonnets de prêtre juif et des franges rituelles : on peut supposer qu'il s'agit des prophètes Isaïe et Jérémie (qui occupent cette place dans de nombreux Arbres de Jessé), et/ou des Patriarches ancêtres de Jessé comme Abraham. Isaïe (Esaïe) y a sa place en raison des versets 

  • Ésaïe 9:6 "Car un enfant nous est né, un fils nous est donné, Et la domination reposera sur son épaule; On l'appellera Admirable, Conseiller, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix."
  • Ésaïe 11:1 "Puis un rameau sortira du tronc d'Isaï [Jessé], Et un rejeton naîtra de ses racines."

Mais on peut aussi y imaginer la présence du prophète Nathan, car c'est sur sa Prophétie faite à David qu'est née toute la problématique imposant de démontrer que le Christ est bien un descendant de David. 

Nathan et la "Maison de David".

  1. Bethléem "ville de David".

L'histoire commence (Premier Livre de Samuel 1 Sa:16) à Bethléem, où vit Jessé (adaptation du nom "Isaï") qui y fait paître ses brebis. Yahvé y conduit son prophète Samuel afin de désigner pour le trône un successeur pour Saül, qui déplaît souverainement à Dieu. Parmi les huit fils de Jessé, Dieu par Samuel interposé choisit le cadet, le berger David, et il l'oint d'huile. 

C'est donc ce texte qui fixe Bethléem comme berceau de la dynastie de David, et c'est très important car c'est ce qui va imposer aux évangélistes de montrer que Jésus est bien né à Bethléem. D'où l'épisode Luc 2:1-4 du recensement, Marie et Joseph qui habitent à Nazareth en Galilée devant se rendre à Bethléem : "Joseph aussi monta de la Galilée, de la ville de Nazareth, pour se rendre en Judée, dans la ville de David, appelée Bethléhem, parce qu'il était de la maison et de la famille de David,". Voir aussi Mt.2

2. David à l'origine d'une dynastie d'où viendra le Messie.

L'histoire se poursuit dans le second Livre de Samuel 2Sa:7,1-12, où le prophète Nathan reçoit dans un songe un message divin lui demandant d'annoncer à David que si lui-même, Yahvé, n'a pas besoin de maison (il a vécu dans son tabernacle de cèdre sous la tente depuis Moïse, c'est un nomade), il fait la promesse au roi David de lui établir une maison qui perdurera après sa mort. On comprend alors que Dieu joue sur les mots et qu'il parle de "maison" au sens de lignée généalogique — pour un roi, de sa dynastie. Toutes les références de l'évangile ou des textes liturgiques à la "maison de David" prennent ici leur origine, dans ce jeu de mot où la maison n'est plus spatiale mais temporelle. Toute image de l'Arbre de Jessé est basée sur le verset 2 Sa 7:12-13 :

12 Quand tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, j'élèverai ta postérité après toi, celui qui sera sorti de tes entrailles, et j'affermirai son règne.

13 Ce sera lui qui bâtira une maison à mon nom, et j'affermirai pour toujours le trône de son royaume.

 

Ces versets sont repris pas le Psaume 89 (Ps 89:3 "J'ai fait alliance avec mon élu; Voici ce que j'ai juré à David, mon serviteur" et Ps 89:30 "Je rendrai sa postérité éternelle", mais surtout par le prophète Michée Mi:5,1 :

 «Et toi, Bethléhem Ephrata  la plus petite des villes de Juda, de toi il sortira pour moi celui qui régnera sur Israël! Son origine remonte aux temps passés, aux jours anciens»

On peut citer également les allusions suivantes à cette promesse:

  • Psaume 132:11 "L'Eternel a juré la vérité à David, Il n'en reviendra pas; Je mettrai sur ton trône un fruit de tes entrailles."
  • Luc 1:32 "Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père."
  • Luc 1:69 "Et nous a suscité un puissant Sauveur Dans la maison de David, son serviteur,"
  • Jean 7:42 "L'Ecriture ne dit-elle pas que c'est de la postérité de David, et du village de Bethléhem, où était David, que le Christ doit venir?"
  • Actes 13:23 "C'est de la postérité de David que Dieu, selon sa promesse, a suscité à Israël un Sauveur, qui est Jésus."
  • Romains 1:3  "et qui concerne son Fils né de la postérité de David, selon la chair,"
  • 2 Timothée 2:8 "Souviens-toi de Jésus-Christ, issu de la postérité de David, ressuscité des morts, selon mon Evangile,"
  • Apocalypse 22:16 "Moi, Jésus, j'ai envoyé mon ange pour vous attester ces choses dans les Eglises. Je suis le rejeton et la postérité de David, l'étoile brillante du matin."

Il est donc possible que Nathan figure parmi les trois personnages autour de Jessé.


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     Inscription.

L'inscription semble tracée dans la même écriture que les autres inscriptions du vitrail.

a) Les deux premières lignes reproduisent les versets 5 et 6 du Psaume 45 : 

Flúminis ímpetus letíficat civitátem Dei : sanctificávit tabernáculu(m) suum Alt(íssimus). "Il est un fleuve dont les courants réjouissent la cité de Dieu, le sanctuaire des demeures du Très-Haut".  La lignée généalogique de Jessé et de ses descendants, ou "Maison de David" de la Tribu de Juda est-elle assimilé à ce fleuve ?  Non, il faut interpréter ces versets en les appliquent à la Vierge, qui par sa conception immaculée devient "le fleuve qui réjouit la cité de Dieu par ses flots abondants" et dont "le Très Haut a sanctifié [le] tabernacle". Ils appartiennent au IIe Nocturne du Petit Office de la Sainte Vierge (Bréviaire romain après le Concile de Trente), ou à la liturgie de la Fête de la Nativité. (Il sont aussi chanté lors des fêtes des vierges et martyres).

b) la suite du texte, difficile à transcrire et encore plus à traduire, ne correspond à aucune origine scrpturaire connue ; mais les mots "sordescere", "peccati lues", incitent à y voir un commentaire sur l a façon dont la Vierge échappe à la transmission du péché originel comparé à une souillure, une contagion inévitable au genre humain.

Ulla non potuit sordescere*  mansio [domini]

Peccati lue[s]**  mortis originis aut v[ite culpa]-

Quam si pollueret - non flamin--us

Nec si sorderet hec sanctificata (domus)

Is qui adversa docet Recte voc[-] [aret suam] ---

*Sordescere = "être souillé"    de sordesco, "se salir".

** peccati lues : "fleau, contagion du péché"

(partiellement inspiré de la transcription de J. Clément, La cathédrale de Moulins, 1923 page 21, et de M.E. Bruel 2011)    

      Jessé.

La tradition iconographique a d'abord représenté Jessé couché, au XII et XIIIe siècle, avant de le représenter assis, mais toujours dans l'attitude du Songeur Inspiré, les yeux clos et la tête inclinée supportée par la main droite. Ici, il est vêtu comme un roi (doublure d'hermine), alors qu'il n'a jamais accédé au trône comme son fils David. Le tronc vert de son arbre généalogique part de sa poitrine (et non d'un peu plus bas comme dans les premiers Arbres).

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Deuxième registre Le roi David à cheval et deux personnages.

Au centre, le roi David (tête refaite), couronné, tenant le sceptre, vêtu d'un manteau rouge à revers or doublé d'hermine, chevauchant un palefroi de parade blanc à l'harnachement et aux éperons d'or. Le sabot antérieur gauche est posé sur la fourche de l'Arbre de Jessé. Inscription DAVID en lettres onciales. Le manteau se déploie  sur les deux coté en larges pans qui sont retenus par les deux autres personnages.

A gauche, personnage dont le nom n'est pas inscrit (ou a été détruit). Il n'est pas couronné, mais porte un sceptre qui incite à y voir Salomon, le fils de David et son successeur sur le trône de Juda. Il porte un manteau royal bleu doublé d'hermine.

A droite, inscription  (N)ATHAN. Celui-ci porte le manteau royal bleu doublé d'hermine identique à celui de son vis à vis, sur un plastron d'or damassé.

Les trois têtes sont dues au restaurateur Chigot.

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Troisième registre : la vierge et six personnages.

La Vierge de l'Apocalypse*, longs cheveux recouverts d'un voile, manteau bleu, mains jointes, posture légèrement hanchée, les pieds posés sur un croissant de lune. On notera que la Vierge n'est donc pas posée sur une branche de l'Arbre, dont les branches s'écartent vers les deux lignées latérales. Visage restauré.

 On peut la comparer à la Vierge du fameux Triptyque du Maître de Moulins (vers 1501) commandée par le duc Pierre II : il s'agit aussi d'une Vierge de l'Apocalypse, avec son croissant de lune, mais qui est couronnée et entourée d'étoiles, avec l'inscription   Hæc est illa de qua sacra canunt eulogia, sole amicta, Lunam habens sub pedis, Stellis meruit coronare duodecim (  Voici celle que chantent les louanges sacrées, enveloppée de soleil, la lune sous les pieds, elle a mérité d’être couronnée de douze étoiles ) Apocalypse XII, 1

La Vierge de ce vitrail, dont la tête a été brisée et refaite, n'était-elle pas aussi couronnée pour souligner le lien avec la lignée de David ?

Mulier Amicta Sole : Une femme de l’Ancien Testament a été interprétée par l’exégèse comme une préfiguration mariale : la Femme de l’Apocalypse (Ap. XII, 1-7) : elle est décrite habillée de lumière, un croissant de lune sous les pieds et sous le point de mettre au monde un enfant, dévoré par le Dragon du Mal. L’enfant est emporté jusqu’au trône de Dieu et la Femme part se réfugier dans un autre lieu. L’iconographie montre en général une femme dans une mandorle rayonnante, en raison de son habit de soleil, qui marche sur un croissant de lune et parfois couronnée par douze étoiles. Cette dernière peut être seule ou avec l’Enfant. Cette figure féminine a été employée pour désigner la Vierge symbolisant l’Église ou la Vierge de l’Assomption, mais elle a pu aussi servir comme représentation de sa conception immaculée. Toutefois, il n’est pas forcément aisé de déterminer avec certitude quand cette signification apparaît. Dès le XVe siècle, les artistes parisiens choisissent cette iconographie dans les livres d’heures pour la prière importante de l’Obsecro te, adressée à la Vierge. Á la fin du Xve siècle, cette iconographie est devenue très populaire et inspirera les peintres espagnols de la Contre-Réforme pour représenter la Vierge immaculée. Colloque L'Immaculée Conception...2009 page 17. 

 

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Les personnages latéraux sont, eux, bien situés sur les branches de l'Arbre, et émergent de fleurs de lys très épanouies dont les  pétales blancs portent leurs noms.

Sur le coté droit de bas en haut : Mathat-- , Panther et  Barpanthe(r).

Les deux premiers tiennent dans la main droite des feuillets alors que Barpanther, coiffé d'un somptueux turban et vêtu d'un manteau bleu-roi doublé d'hermine,  désigne de l'index la page d'un livre. 

 

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Sur le coté gauche de bas en haut :  Roboam, Mathan puis Jacob. 

le visage de Roboam est effacé ; il semble désigner de la main la Vierge. Mathan la montre de l'index. Jacob est royalement vêtu d'un manteau d'or et d'hermine et d'une robe rouge, et coiffé d'un somptueux bonnet. Il tient des deux mains la branche de l'Arbre.

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Quatrième registre : l'Enfant-Jésus et deux personnages.

L'Enfant Jésus, nu, tient un objet ( pomme ? globe ??) dans la main gauche et trace une bénédiction de la main droite. Il donne naissance à un cercle de rayons de lumière dorée qui irradie ses deux voisins Joseph et Joachim.

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Du coté droit, Joachim au dessus de son père Barpanther.

Joachim, époux de sainte Anne qui est la mère de la Vierge, est tête nue, la capuche de son vêtement rejeté en arrière. Il porte une besace. Il est tourné vers l'Enfant.

 Le dessin de Joachim est quasi identique à celui de l'élément central du tympan.

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Du coté gauche, Joseph fils de Jacob fils de Matthan.

      Joseph est représenté comme un homme âgé, voûté dans une posture humble ou rustre, la tête coiffée d'un capuchon ; son buste n'émerge qu'à moitié de la fleur sommitale  de l'Arbre. Il est de profil, totalement tourné vers son Fils. Rien dans son attitude ou dans ses vêtements ne souligne l' ascendance royale qu'illustre pourtant le vitrail, et son allure contraste avec celle de Jacob. 

 

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Tympan : la vie de sainte Anne et de saint Joachim.

 

 

      Le tympan est composé de quatre mouchettes latérales organisées autour d'une mouchette centrale.

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A gauche, apparition d'un ange à Joachim.

Celui-ci a quitté Jérusalem après que son offrande ait été rejeté par le grand prêtre, la stérilité du couple qu'il forme avec Anne passant comme un signe d'indignité. L'ange annonce à Joachim que son épouse va être enceinte, et l'engage à revenir auprès d'elle.

L'inscription  Quare non reverteris ad uxorem tuam / angelus dei ego sum est extraite de l'évangile du Pseudo-Matthieu :

 

    In ipso autem tempore apparuit quidam juvenis inter montes ubi Ioachim pascebat greges suos et dixit ad eum : « Quare non reverteris ad uxorem tuam ? (…) Angelo dei ego sum, qui apparui hodie flenti et orenti uxori tuae et consolatus sum eam, quam suis ex semine tuo concepisse filiam. Haec templum dei erit et spiritus sanctus requiescet in ea, et erit beatitudo super omnes feminas sanctas, ita ut nullus dicat qui fuit talis aliquando ante eam, sed et post eam non erit similis ei. Descende ergo de montibus et revertere ad conjugem tuam et invenies eam habentem in utero. Excitavit enim deus semen in ea et fecit eam matrem benedictionis aeternae.  

    Je suis l’ange de Dieu, qui est apparu aujourd’hui à ta femme au milieu de ses larmes et de ses prières, et je l’ai consolée. Sache qu’elle a conçu une fille de ta semence. Celle-ci sera le temple de Dieu, et l’Esprit saint reposera sur elle, et elle sera bienheureuse plus que toutes les saintes femmes de telle sorte que personne ne puisse dire qu’il y eut jamais une telle femme avant elle, mais aussi après elle, et n’y en aura pas de semblable à elle. Descends donc de la montagne et retourne auprès de ton épouse, et tu la trouveras enceinte, car Dieu a suscité auprès d’elle une postérité et l’a rendue mère de l’éternelle bénédiction.

 On remarque que l'ange dit que Anne "a conçu" . 

 la Légende dorée CXXXI De Nativite beatae Mariae virginis reprend sous une autre forme ce récit.

       

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      Au centre : Rencontre de Joachim et d'Anne sous la Porte Dorée de Jérusalem

...et échange d'un chaste baiser (Anne est déjà enceinte, ou le devient à cet instant) :

 Évangile du Pseudo-Matthieu : "Alors, après avoir marché trente jours, ils approchaient de leur but, un ange du Seigneur apparut à Anne qui était en prière et lui dit : « Va à la porte qu’on appelle « dorée », à la rencontre de ton mari, car il reviendra vers toi aujourd’hui. » Et elle, tout en hâte, partit avec ses servantes et se mit, à la porte même, à prier et à attendre longuement. Et alors que, par suite de cette longue attente, elle défaillait presque, élevant son regard, elle vit Joachim qui arrivait avec ses troupeaux. Anne courut vers lui et se suspendit à son cou, rendant grâce à Dieu et disant : « J’étais veuve et voilà que je ne le suis plus, j’étais stérile et voilà que j’ai conçu. » Et toutes leurs connaissances et leurs proches se réjouirent, de sorte que tout le pays et les gens d’alentour les félicitaient de cette bonne nouvelle."

 

 

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Joachim est vêtu d'un manteau rouge aux revers d'or, d'un capuchon violet, d'une robe bleue ; il porte une aumônière à la ceinture.

Anne est vêtue d'une robe bleue et coiffée d'un bourrelet orné d'une broche et rabattu autour du menton par une barbette.

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   Anne reçoit la visite de l'ange.

  A droite, Anne reçoit, comme son époux, la visite de l'ange qui lui annonce qu'elle va enfanter et l'incite à se rendre à la Porte Dorée . Inscription Quae dum fleret : Noli timere,  Anna quoniam  in consilio dei  germen fuit. selon le conseil "Pendant qu'elle pleurait en priant [un ange apparut et lui dit] "Ne crains pas, Anne, puisque ton enfant à naître est dans les vues de Dieu" : il s'agit d'un extrait du Libri de nativate Mariae Pseudo-Matthaei evangelium ou Evangile du Pseudo-Matthieu, qui précède le texte se rapportant à Joachim.  

Quae dum fleret in oratione sua et diceret : « Domine jam quia filios non dedisti mihi, virum meum quare tulisti a me ? Ecce enim quinque menses fluxerunt et virum meum non video, et nescio ubinam mortuus sit vel sepulturam eius fecissem (…) Et dum ista dicit, ante faciem eius apparuit angelus domini dicens : « Noli timere, Anna, quoniam in consilio dei est germen tuum, et quod ex te natum fuerit dabitur in admirationem omnibus saeculis usque in finem. Et cum haec dixisset, ab oculis eius elapsus est .

 Et elle pleurait, tout en priant et disait : « Seigneur, tu ne m’as déjà point donné d’enfants, pourquoi m’as-tu enlevé mon mari ? Voilà cinq mois passés et je ne vois pas mon mari, et je ne sais pas s’il est mort ni où je puis faire sa tombe. »(…)

 Tandis qu’elle parlait ainsi, devant elle apparut un ange du Seigneur qui lui dit : « Ne crains pas, Anne car ta postérité est dans le dessein de Dieu, et ce qui naîtra de toi sera un objet d’admiration pour tous les siècles jusqu’à la fin du monde. »

 

 

 

 

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     Anne et  Joachim font l'aumône aux pauvres.

Au dessus, un ange joue de la viole.


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Anne et Joachim s'acquittent de l'offrande au Temple.

Les futurs parents offrent chacun un agneau ; des lettres sont inscrites sur le livre ouvert : MO/NT/EF / UX/NT/LE. Au dessus, un ange joue de la flûte.

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Discussion.

        La source de ce vitrail pourrait bien reposer sur les seuls écrits de Jean Damascène, (VIIIe siècle) tels qu'ils apparaîtront dans la liturgie. 

1. L'Homélie pour la Nativité de la Vierge Marie développe en effet le thème de la Virginité rédemptrice de Marie, trouvant ses prémisses et ses fondements dans la naissance miraculeuse de la Vierge elle-même, la chasteté d'Anne et de Joachim étant le biais permettant de résoudre par la grâce la stérilité du couple. Cette stérilité, critère de réprobation divine pour les Juifs, se transforme donc, jointe à la chasteté, comme un critère de pureté (et le passage par le corps et la sexualité comme la marque infamante et impure propre au genre humain peccamineux). Marie est vouée à Dieu dès avant sa naissance, par gratitude, et donc vouée à la virginité. 

 On remarquera la mention de Jessé par Damascène :

Neuf mois étant accomplis, Anne mit au monde une fille et l'appela du Nom de Marie. Quand elle l'eut sevrée, la troisième année, Joachim et elle se rendirent au Temple du Seigneur et, ayant offert au Seigneur des victimes, ils présentèrent leur petite fille Marie pour qu'elle habitât avec les vierges qui, nuit et jour, sans cesse, louaient Dieu. [...]

 Puisque la Vierge Marie devait naître d'Anne, la nature n'a pas osé devancer le germe béni de la grâce. Elle est restée sans fruit jusqu'à ce que la grâce eût porté le sien. En effet il s'agissait de la naissance, non d'un enfant ordinaire, mais de cette première-née d'où allait naître le premier-né de toute créature, en qui subsistent toutes chose. Ô bienheureux couple, Joachim et Anne ! Toute la création vous doit de la reconnaissance, car c'est en vous et par vous qu'elle offre au créateur le don qui surpasse tous les dons, je veux dire la chaste Mère qui était seule digne du Créateur.

Aujourd'hui sort de la souche de Jessé le rejeton sur lequel va s'épanouir pour le monde une fleur divine. Aujourd'hui Celui qui avait fait autrefois sortir le firmament des eaux crée sur la terre un ciel nouveau, formé d'une substance terrestre ; et ce ciel est beaucoup plus beau, beaucoup plus divin que l'autre, car c'est de lui que va naître le soleil de justice, celui qui a créé l'autre soleil...

... Fille de la stérilité, elle sera la virginité qui enfante.


 (Saint Jean Damascène, Première homélie pour la Nativité de la Vierge Marie)

 

2. Le second texte de Damascène, également lié aux parents de la Vierge, se trouve dans De fide orthodoxa, texte qui ne parvint, dans une traduction du Burgundio, aux théologiens occidentaux qu'au milieu du XIIe siècle mais qui exerça une influence majeure sur le développement de la christologie de l'époque auprès de Pierre Lombard, Thomas d'Aquin ou Albert le Grand. L'ouvrage était imprimé au début du XVIe siècle, y compris le passage qui nous intéresse, par Jacques Lefèvre d'Étaples en 1512 en ligne .

C'est un passage beaucoup plus complexe, dans lequel saint Jean Damascène (Père de l'Église, 676-749) est en effet à l'origine de la lignée Panther (ou Panthar) / Barpanther (ou Barpanthar) / Héli qui apparaît sur le vitrail de Moulins comme généalogie de Joachim, et donc de la Vierge. Il développe cette explication dans le Livre 4 de son De Fide orthodoxa, chapitre 15  de Domini genealogia et sanctæ Dei Genetricis : 

  

 De la souche donc de Nathan, fils de David, Lévi engendra Melchi et Panther. Panther engendra Barpanther (c’est ainsi qu’on l’appelait). Barpanther engendra Joachim, qui fut père de la sainte Mère de Dieu. Revenons en arrière : de la souche de Salomon, fils de David, Mathan eut de son épouse Jacob, et à la mort de Mathan, Melchi, issu de Nathan, fils de Lévi et frère de Panther, épousa la veuve de ce même Mathan, laquelle était mère de Jacob ; de son second mariage naquit Héli. Jacob et Héli étaient donc frères utérins ; le premier était de la lignée de Salomon, le second, de celle de Nathan.

   Or Héli, qui était de la descendance de Nathan, mourut sans enfants ; ce qui fit que Jacob, de la lignée de Salomon, épousa la veuve de son frère et en eut un fils nommé Joseph. Selon la nature, Joseph était fils de Jacob et tirait son origine de Salomon, mais aux yeux de la loi, son père était Héli, et sa race, celle de Nathan. Les choses étant ainsi, Joachim s’unit par le mariage à Anne, femme supérieure et digne des plus hauts éloges. Semblable à cette Anne d’autrefois, qui, affligée par l’épreuve de la stérilité, dut à sa prière et à son vœu de donner naissance à Samuel, celle-ci obtint du ciel, par des supplications et des promesses, de mettre au monde la Mère de Dieu ; en cela donc aussi elle ne le cède à aucune des mères illustres. Ainsi donc c’est la grâce, (telle est la signification du nom d’Anne) qui engendra la Souveraine (c’est ce que signifie le nom de Marie). Elle est, en effet, devenue la souveraine de toute la création, quand elle fut élevée à la dignité de Mère du Créateur.

  Ce texte doit être "corrigé" en tenant compte (Calmet) que le texte utilisé par saint Jean Damascène, Julius Africanus, saint Irénée, saint Ambroise, saint Grégoire de Naziance a omis les deux générations qui séparent Heli de Melchi.   Melchi doit donc être remplacé par Mathat, comme c'est le cas sur le vitrail. 

 Le raisonnement est basé sur la filiation selon le lévirat, type de mariage où où le frère d'un défunt épouse la veuve de son frère, afin de poursuivre la lignée de son frère. Les enfants issus de ce remariage ont le même statut que les enfants du premier mari. Joseph, fils biologique  de Jacob selon la généalogie de Matthieu, peut également être en même temps le fils de Héli selon la Loi hébraïque (Deutéronome XXV,5), afin de suivre la généalogie de l'Évangile de Luc. 

L'hypothèse avait été imaginée par Jules l'Africain au IIe siècle dans une Lettre à Aristide, puis rapportée par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique I, VII,8. La grand-mère de Joseph, Estha aurait épousé d'abord Matthan, le descendant de Salomon selon Matthieu, dont elle aurait eu Jacob ; devenue veuve, elle aurait épousé Matthat, le descendant de Nathan selon Luc dont elle aurait eu Héli qui se serait marié et serait mort sans enfant. Sa veuve aurait épousé Jacob son frère utérin, selon la règle du lévirat. Joseph serait alors le fils légal de Héli selon Luc et le fils biologique de Jacob selon Matthieu.

 Au 4ème siècle, saint Augustin avait adopté les thèses de Julius Africanus.

Ceci permettait certes d'accorder les deux généalogies évangéliques, mais la conclusion en était que Joseph était un descendant de la glorieuse Maison de David. Jésus était alors à son tour de la maison de David par son père adoptif Joseph. Certes saint Bernard avait insisté sur la valeur et l'authenticité du statut de père que méritait Joseph, mais ce lien avec David restait un lien faible et indirect. Saint Paul (Romains 1,3) affirmait que Jésus était descendant de David "selon la chair". Pour lui donner tout son faste, et affirmer avec suffisamment d'autorité que le Christ était bien le Sauveur de la Maison de David qu'annonçaient les Écritures vétéro-testamentaires, il fallait démontrer que c'était Marie elle-même qui , comme l'exposait le vitrail de Suger à Saint-Denis, descendait de Jessé, de David et de la lignée royale de Juda. En outre, les images de Couronnement de la Vierge s'en trouveraient renforcées. 

Une solution était d'assimiler Joachim avec Héli, par proximité des deux noms. Joachim n'est qu'une variante d' Eliacim, qui aurait été abrégée  en Eli, avec sa forme Héli.  Héli, Héliacim, Éliacim, Joacim, Joachim sont des formes équivalentes. Cornelius a Lapide a soutenu cette thèse.

Eusèbe de Césarée remarque aussi qu'en Israël, il convenait d'épouser une femme de la même tribu, et que Joseph, de la tribu de Juda, n'avait pu épouser Marie que si celle-ci était aussi de cette tribu. 

Ces questions se posaient avec d'autant plus d'acuité que, pendant toute la période médiévale, Joseph n'était considéré, notamment en iconographie, que comme un vieillard de second plan, fort rustre, un benêt tout juste bon à préparer le potage dans les crèches des Nativités ou à conduire l'âne lors de la Fuite en Égypte, alors qu'au contraire, le culte de Marie se développait et que la Vierge rejoignait le Christ dans sa divinité et sa royauté sur les scènes de Couronnement.

Au XIIIe siècle, la Légende dorée de Jacques de Voragine résume le problème ainsi  dans le chapitre consacré à la Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie et expose la thèse de Damascène:

 

   La glorieuse Vierge Marie tire son origine de la tribu de Juda et de la race royale de David. Or, saint Mathieu et saint Luc ne donnent pas la généalogie de Marie, mais celle de saint Joseph, qui ne fut cependant pour rien dans la conception de J.-C. C'est, dit-on, la coutume de l’Écriture sainte de ne pas établir la suite de la génération des femmes, mais celle des hommes. Il est très vrai pourtant. que la sainte Vierge descendait de David ; ce qui est évident parce que  l’Ecriture atteste en beaucoup d'endroits que J.-C. est issu de la race de David. Mais comme J.-C. est né seulement de la Vierge, il est manifeste que la Vierge elle-même. descend de David par la lignée de Nathan. Car entre autres enfants, David eut deux fils, Nathan et Salomon. De la lignée de Nathan, fils de David, d'après le témoignage de saint Jean Damascène, Lévi engendra Melchi et Panthar, Panthar engendra Barpanthar, et Barpanthar engendra Joachim, et Joachim la Vierge Marie. Par la lignée de Salomon, Nathan eut une femme de laquelle il engendra Jacob. Nathan étant mort, Melchi de la tribu de Nathan, qui fut fils de Lévi, mais frère de Panthar, épousa la femme de Nathan, mère de Jacob, et engendra d'elle Héli. Jacob et Héli étaient donc frères utérins, mais Jacob était de la tribu de Salomon et Héli de celle de Nathan. Or, Héli, de la tribu de Nathan, vint à mourir, et Jacob, son frère, qui était de la tribu de Salomon, se maria avec sa femme, suscita un enfant à son frère et engendra Joseph. Joseph est donc par la nature fils de Jacob; en d

escendant de Salomon, et selon la loi; fils d'Héli qui descend de Nathan. Selon la nature, en effet, le fils qui venait alors au monde était fils de, celui qui l’engendrait, mais selon la loi, il était le fils du défunt. C'est ce que dit le Damascène. 

Au total, l'hypothèse de Damascène semble avoir pour principal intérêt de séparer l'identité de Joachim de celle d'Héli, au prix d'un montage généalogique assez hasardeux et d'un écart par rapport au texte de saint Luc, mais qui a néanmoins été retenu comme lecture lors de l'office de la fête de Joachim.

 

 A partir du XVIe siècle, après que le Pape Jules II ait introduit la fête de St Joachim en 1512 et l'eut  fixée au 20 mars, entre la fête de St Joseph et celle de l’Annonciation, ce texte de Damascène était lu au troisième nocturne de l'office ( Bréviaire du dimanche dans l'octave de l'Assomption, fête de saint Joachim). (St Pie V  supprima cette fête, comme la fête de St Anne (26/07) et celle de la Présentation de Marie au Temple (21/11) : dans l’optique de reconquête face à l’hérésie protestante, il fallait exclure de la liturgie romaine ces fêtes issues des évangiles apocryphes. Grégoire XIII la rétablit en 1584 toujours au 20 mars, Paul V établit que tout serait au commun d’un Confesseur (toujours dans l’optique d’éviter les évangiles apocryphes) ; en 1623 Grégoire XV en fit une fête double et la dota d’un nouvel Office (lectures des 2ème et 3ème Nocturnes, antienne de Magnificat et du Benedictus). Clément XII l'éleva au rang de double majeur et la fixa à l'Octave de l'Assomption. Léon XIII, dont St Joachim était le saint Patron, l’éleva au rang de double de seconde classe.)

 

 

 Généalogie de Joseph selon Jules l'Africain :

David                               David

Salomon                         Nathan

...                                      ...

Matthan                          Matthat

Jacob                               Héli 

Joseph par la nature       Joseph  (Jacob étant son par la Loi).

 

Généalogie de Joseph et de Marie selon Jean Damascène :

David                                David

Salomon                           Nathan

...                                     ...

                                         Lévi

Matthan                            Melki (lire Matthan) et son frère Panther

Jacob                                Héli                                               Barpanther

Joseph                             Pas d'enfant                                  Joachim

...                                                                                          Marie.

 

La Généalogie de Marie selon Paulin de Venise.

La base de donnée Mandragore de la Bnf permet de découvrir un tableau généalogique appartenant à la Grande Chronologie de Paulin de Venise, O.F.M, Naples >1329 dans son folio 42. Bnf latin 4939 folio 42

Son intérêt est  que le personnage central, dont le nom est en rubrique, est sainte Anne, avec la Sainte Parenté de ses trois filles Marie Salomé, Marie Cléophas et Marie. Deux colonnes permettent de suivre de haut en bas à gauche Levi, Panther, Barpanther, Joachim et Marie, et, à droite, Eleazar, Mathan, Jacob, Joseph, sans faire l'économie de la complexité des remariages  et de la filiation selon la loi ou selon la nature. 

L'auteur, Paulin de Venise, est un franciscain qui fut ambassadeur de Venise auprès de la cour de Naples, pénitencier apostolique à Avignon puis évêque de Pouzzoles. Sa Chronologia magna est une vaste chronique des origines du monde jusqu'à son temps, largement inspirée du Speculum historiale de Vincent de Beauvais et très riche en tableaux généalogiques.

Barpanther-et-genealogie--Paulinus-venetus--Naples-vers-1.png

 

Conclusion.

Le vitrail de l'Arbre de Jessé de Moulins est l'exemple à ma connaissance unique d'une réflexion critique sur la généalogie davidique de Marie et d'une tentative d'en résoudre les difficultés en une image synthétique et pédagogique incluant Joseph et Joachim. C'est sans-doute aussi l'un des rares exemples de représentation de l'arrière grand-père Panther et du grand-père Panther attribué à la Vierge Marie par Damascène, et repris dans la Légende Dorée.

  Alors que ce vitrail est traditionnellement considéré sous l'angle du développement du culte de l'Immaculée Conception, cela incite à réfléchir aussi à la thématique du Couronnement de Marie, superbement illustré quelques années plus tard par le Tryptique de Moulins, puisque les arguments pour l'ascendance royale de la Vierge à travers la longue lignée des Rois de Juda inscrit ce Couronnement dans une Histoire du Salut déchiffrée dans ses prémisses dans l'Ancien Testament.

 Quoique Joseph y soit présent, il ne me semble pas que l'on puisse y voir le signal d'un basculement de l'image médiévale dévalorisante du père de Jésus, alors que ces signaux sont d'ors et déjà perceptibles dans des Nativités (Campin) et que le Joseph de la Tapisserie de La Chaise-Dieu au début du XVIe siècle soit inégalable de noblesse.  

 

                       ADDENDUM

 

I. Sainte Anne, Jessé et la duchesse Jeanne de France.    

 Ce vitrail éclaire la chapelle de la Conception fondée en 1474 par le duc Jean II et son épouse Jeanne de France.

    Jeanne de France ou Jeanne de Valois (1435-1482) troisième fille de Charles VII  et de Marie d'Anjou mourut sans avoir eu d'enfant en 1482, et fut inhumée dans la Collégiale  Notre-Dame de l'Annonciation de Moulins. Son Livre d'Heures avait été réalisé en 1452, à l'occasion de son mariage avec Jean II de Clermont, qui deviendra en 1456 Jean II, duc de Bourbon. A sa mort, cet ouvrage  appartint ensuite à la seconde épouse du duc, Catherine d'Armagnac - fille de Jacques d'Armagnac, duc de Nemours et de Marie d'Anjou - épousée en 1484. Or, ce manuscrit, enluminé par le Maître de Jouvenel des Ursin et Jean Fouquet, récemment acquis par la Bnf et mis en ligne sur Gallica, contient parmi ses suffrages folio 330v une antienne à sainte Anne qui est la suivante :

 

De sainte anne ant...

Anna pia mater ave / anne nomen est suave / anna sonat gratiam / ave radice jesse floris. / Que celestis dat odoris /perhennem fragrantiam / ave dei mater fete . / dei matris ortu iete. / dei leta unctio . / Ave cuius fuit grata / per te deo presentata virginis oblatio / ave parens stell(a)e maris. Quam tuam nuptam contemplaris / regis regum filio.

Ora pro nobis anna Ut digni efficiamur promissionibus christi.

 "Salut, Anne, modèle des mères dont le nom est si doux, car Anne signifie Grâce. Salut, fleur de la racine de Jessé qui prodigue une odeur céleste, un perpétuel parfum. Salut mère de la Mère de Dieu ..."

On y remarquera le verset  ave radice jesse floris  "Salut, Fleur de la racine de Jessé". Cette qualification, loin d'être propre à ce texte, se retrouve avec une fréquence très élevée dans les hymnes et prières dédiées à sainte Anne, comme on s'en convaincra facilement en consultant "Le Culte de Sainte Anne" de Charland dont les hymnes, antiennes et poèmes liturgiques multiplient les exemples du XIV au XVIe siècle. Anne est la Racine de Jessé  et de David, "descendue de race royale", "arbre fertile", comme l'affirme encore ses Litanies. 

La nouvelle interprétation des prophéties concernant Jessé est affirmé dans le Petit office de Sainte Anne autorisé par Alexandre VI (1492-1503) et confirmé par Clément VIII : 

 

Inclyta stirps Jesse virgam produxit amoenam, de quam processit flos : stirps est Anna, Dei genitrix est virga, flos est Jesus-Christus.  "La célèbre racine (stirps) de Jessé a fait germer une tige (virga) gracieuse, d'où a poussé une fleur (flos). La racine est Anne, la Mère de Dieu est la tige, et la fleur est Jésus-Christ".

   [Mais pour pouvoir affirmer que non seulement Joachim, mais aussi Anne était "de la Maison de David", il fallut encore lui construire une généalogie adaptée : si elle eut pour père Mathan, prêtre de Bethlém, de la tribu de Lévi et de la famille d'Aaron, elle eut pour mère Marie, de la tribu de Juda. Etc...] 

    [Annexe : composition du Livre d'Heures de Jeanne de France :

  • Calendrier (les fêtes du 8 septembre —Nativité de la Vierge— et du 8 décembre —Conception de la Vierge— sont indiquées en lettres d'or Lanostredame) ; 
  • Péricopes (coupures) des 4 évangiles : f13-26
  • Deux oraisons à la Vierge : O intemerata 27-32v ( Obsecro : pages blanches)
  • Heures ou Office de la Vierge : 35-126v : Annonciation, Visitation, Nativité, Annonce aux bergers, Adoration des mages, Circoncision, Fuite en Égypte, Couronnement de la Vierge
  • Psaumes de la pénitence :127-154v
  • Office des morts 155-218v
  • Heures de la Croix ou de la Passion et Heures du Saint-Esprit : 219-234v Crucifixion, Pentecôte,  Crucifixion
  • Office de la Passion : 235-290v Arrestation du Christ, , le Christ devant Pilate, Flagellation, Portement de Croix, Mise en Croix , Crucifixion , Descente de Croix , Mise au tombeau,
  • Quinze Joies de Notre-Dame et sept Requêtes de Notre Seigneur: f291-298 Vierge à l'enfant, Christ en majesté
  • Litanies des saints
  • Suffrages: 299-336 saint Pierre et saint Paul, et autres saints, saint Antoine et saint François et autres saints et saintes. ] 

 

La Médiathèque communale de Moulins conserve 5 Livres d'Heures, dont 3 en ligne, les Ms 79, 80 et 89, parfaitement commentés par  Marie-Élisabeth Bruel, dont on connaît par ailleurs les compétences dans l'étude des vitraux de la cathédrale. J'ai donc consulté à la fois les Calendriers (pour chercher une mention des Dix mille martyrs le 22 juin) et les Suffrages. Sainte Anne figure bien entendu dans les Suffrages des trois livres avec Catherine, Geneviève et Barbe, mais l'oraison est très différente de celle du Livre de Jeanne de France et ne la qualifie pas de "Racine de Jessé". 

 

II. Jeanne de France et l'Immaculée Conception.


 a) la fondation d'une messe quotidienne.

  En mars 1475, Jean II et sa femme Jeanne de France fondent dans la chapelle de la collégiale de Moulins une messe quotidienne en l'honneur de l'Immaculée Conception : (A.D. Allier, 1 G 32 : « Ordonnance de fondation de la messe du duc et des enfants de la Conception» ) Voir Bruel 2007.

b) la traduction du Liber de Innocentia...

C'est sur  blog.pecia.fr, le blog de Jean-Luc Deuffic, que j'ai découvert le Livre d'Heures de Jeanne de France. J'y trouve aussi l'énumération d'une douzaine d' autres manuscrits de la Duchesse. Certains lui étaient dédiés ou avaient été écrits pour elle, comme la Gésine Notre-Dame, une Histoire de Saint Louis, et ... la traduction d'un texte du XIVe siècle sur l'Immaculée Conception.

  Au XIVe siècle en Galice le théologien franciscain espagnol Pedro Tomas (ca.1280-ca.1340) — Pierre Thomas, Petrus Thomae, Peter Thomae— écrivit le Liber de Innocentia Virginis Mariae dédicacée à l'infante Jeanne d'Aragon (1330-1358) dont les convictions immaculistes sont connus. (Aussi signalé sous le titre De immaculata Beatae Mariae Conceptione ). Une confusion est possible avec le Bienheureux Pierre Thomas (1305-1366), carme français qui fut légat du pape et patriarche de Constantinople ; A. P. Paris (voir infra) commet cette confusion dans son texte de 1848.

Séverine Lepape (2009) écrit à propos du Liber de Innocentia :

Son ouvrage sur l’Innocence de la Vierge est constitué de parties thématiques où sont regroupés les différents types de sources qu’il utilise pour démontrer l’Immaculée Conception de la Vierge: la première partie est consacrée à l’Ancien Testament, la deuxième au Nouveau Testament, et la troisième aux docteurs de l’Église. Dans le chapitre portant sur le livre d’Isaïe, la prophétie d’Isaïe est citée comme un élément vétérotestamentaire prouvant que la Vierge est de conception immaculée : 

«Accedat et Isaias et proferat testimonium de conceptione Virginis illibatae: Egredietur virga de radice Jesse et flos de radice ejus ascendet. Glossa interlinealis, Virga, id est Maria, tunc sic; egressus virgae de radice est sine virgae obliquitate, sed conceptio Virginis est sicut egressus virgae de radice secundum Isaiam. Ergo Conceptio Virginis est sine ipsius obliquitate. Confirmatur per Glossam ibidem, sic dicentem per Virginem Mariam intelligimus cui nullum stercus, scilicet peccati adhaesit.»  

 

   Vers 1460*-1480, Antoine de Lévis traduisit pour la duchesse de Bourbon le traité de Pierre Thomas pour la défense de l'immaculée conception sous le titre  Le Defenseur de l'originale innoncence de la glorieuse Vierge Marie, traduit du latin de Pierre Thome  par Antoine de Lévis, comte de Villars, pour Jeanne de France, duchesse de Bourbonnais . Ce manuscrit est conservé à la Bnf sous la cote Ms français 989; il comporte des enluminures qui seraient (M.E. Bruel) l'œuvre de l'atelier de Guillaume Lambert à Lyon au service du duc Jean II.

* Selon Bernard de Montfaucon (1739) Antoine de Lévis, comte de Villars,  vicomte de Lautrec, baron de la Roche et  d'Annonay  à partir de l'année 1440,  mourut avant 1461.

Or, Alexis Paulin Paris donne en 1848 une description de ce manuscrit (Les manuscrits français de la bibliothèque du roi, leur histoire ..., Volume 7 page 402) sous son ancienne cote 7307 : il en donne le titre un peu différent de celui que j'ai cité, de Le Deffenseur de la Conception Immaculée de la Sainte Vierge, traduit de Pierre Thomas par Antoine de Levis comte de Villar, puis le décrit comme un volume in-4° vélin de 191 feuillets, lignes longues, une miniature, vignettes, initiales, XVe siècle avant de décrire la miniature où Antoine de Levis à genoux fait le don de son ouvrage à la Duchesse, selon le stéréotype des dédicaces de l'époque. On me pardonnera de ne pas résister à la gourmandise de le citer :

   ...Pour le costume de Jeanne, il est d'une élégance et d'une grâce inexprimables. Sur ses cheveux dorés brille un large diadème garni de pierres précieuses. Le cou est nu, et sur une jupe de samit ou drap de soie et or, fourré d'hermine, une sorte de casaquin en velours vert, également fourré d'hermine, est attaché sur le devant par une bande dorée, de manière à presser gracieusement la taille. La tête de tous les personnages sont d'une finesse exquise. Il en faut dire autant des mains. 

La vie d'Anne et Joachim en vignettes autour de Jeanne de France. 

 Mais cette miniature me réserve une surprise : je poursuis ma lecture.

...Sur la marge de la même miniature, l'habile artiste a réservé onze petites cases comme dans les tableaux triptyques du XVe. La troisième et la neuvième, dans le milieu transversal, offrent l'un une tige de trois fraises, l'autre les armes de Bourbon parti de France.  

Les autres représentent : 1. Joachim en prières. 2. Apparition d'un ange à sainte Anne. 4. Rencontre de Joachim et Anne. 5. Mariage de Joachim. 6. Joachim et les pasteurs. 7. Vision de Joachim. 8. Naissance de la sainte Vierge. 10. Présentation au temple à l'âge de trois ans. 11. Salutation angélique. Celle-ci occupe la place principale dans la marge inférieure.

                     Jeanne-de-France-et-legende-d-Anne-et-Joachim-Bnfms-fr.-98.jpg

N.B on remarque à droite les armes de Jeanne de France, et à gauche une tige portant trois fraises (des bois, bien-sûr), symbole de mort (M.E. Bruel) mais aussi de tentation.

Le manuscrit Bnf Fr. 989 n'est pas consultable en ligne actuellement : l'enluminure est reproduite dans l'ouvrage dirigé par Françoise Perrot (2001) page 54. Bnf ms fr.989 folio 3.

  Le rapprochement entre 1) les cases de cette miniature entourant la duchesse de Bourbon Jeanne de France dans un livre de défense de l'Immaculée Conception, 2) l'oraison à sainte Anne du Livre d'Heures de Jeanne de France, et 3) le vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale de Moulins éclaire la compréhension de ces trois documents autour d'un argumentaire réunissant ce que je pourrais appeler "le mythe de Jessé" (arbre généalogique de douze rois de la dynastie de David fleurissant en la tige d'une mère vierge donnant naissance à un Sauveur), le Protévangile de Jacques (naissance inespérée chez un couple stérile, par une conception chaste — un baiser sous la Porte Dorée de Jérusalem— d'une fille vouée à la virginité et à Dieu), et l'affirmation de la conception virginale de la Vierge, elle-même liée à l'affirmation d'une conception en dehors du péché originel qui est le dogme de l'Immaculée Conception. La date de ces documents incite à rappeler que c'est en 1477 que le pape Sixte IV favorisa la fête de l'Immaculée Conception le 8 décembre en attachant à cet office les indulgences alors réservées à l'office du Saint-Sacrement : la fête se généralisa alors chez les franciscains. 

Le seul vitrail de l'Arbre de Jessé n'illustre pas à proprement parler l'Immaculée Conception, mais seulement la conception virginal.

  Dans son manuscrit, Antoine de Lévis précise clairement son but :

"A la confusion des pervers hereticques et à la confirmation des devots chrestiens ... a été compilé...ce livre ...contre ceulx qui ont voulu et veulent tenir par opinion que ladite glorieuse mère de Jésu-Crist a été conceue en péché original comme les autres hommes et femmes. Laquelle opinion a été condamnée par la saincte Église en notre mère l'Université de Paris, et déclarée hérétique tous ceulx et celles qui ensuivent ladicte opinion."

Enfin il précise que cette traduction lui a été commandée par la Jeanne de France : "Lequel livre à la prière et requeste de vous très haulte et très excellente princesse...".


3. Cycle de Joachim et Anne :  des enluminures comparables dans des Livres d'Heures.

 

a) Heures à l'usage de Paris, vers 1410-1415, Paris, Bibl. Mazarine. ms.0469.

La base liberfloridus donne à voir l'enluminure qui occupe le folio 013 au début de Matines de la Vierge : en marge du texte Domine, labia mea aperies Et os meum annuntiabit laudem tuam et de la scène centrale d'une Annonciationc'est un cycle  qui comporte 1 L'annonce à Joachim (sur le phylactère : qui preparabit ). 2. L'offrande de Joachim et d'Anne refusée : le Grand-prêtre refusant l'offrande. (Source écrite : Protévangile de Jacques). 3. Joachim et Anne chassés du Temple (phylactère : ego mittam..) 4. Joachim et Anne et leur troupeau (phylactère Ego quasi vitis [fructivicavi suavitatem odoris] (Eccles.)  5. Rencontre de Joachim et Anne à la Porte d'or 6. Naissance de la Vierge 7. présentation de la Vierge au Temple 8. Educationde la Vierge tissant.

Il  aurait été commandé par Louis de Guyenne, le dauphin, pour être offert à Charles VI, son père-Longtemps attribué au Maître de Boucicaut, ce manuscrit a été retiré de son oeuvre pour être désormais attribué au "Maître de la Mazarine", nommé d'après ce ms. 

                                          Paris, Bibl. Mazarine, ms. 0469, f. 013 - vue 1

                                   Paris, Bibl. Mazarine, ms. 0469, f. 013 - vue 4

                                     Paris, Bibl. Mazarine, ms. 0469, f. 013 - vue 3

 

                              Paris, Bibl. Mazarine, ms. 0469, f. 013 - vue 5

 

                                 Paris, Bibl. Mazarine, ms. 0469, f. 013 - vue 6

 

b) Livre d'Heures de Vienne (v.1420) et Livre d’Heures du duc de Bedford (v.1414).

    "Ainsi, à partir du premier quart du xve siècle se développe dans le livre d’Heures un cycle d’illustrations consacré à l’Enfance de la Vierge formé de petites vignettes tournant autour de l’image principale, l’Annonciation de Gabriel à Marie. Ce type de mise en page est une invention parisienne des années 1415 et est surtout le fait du Maître du Duc de Bedford et de quelques artistes de sa génération. Nous nous arrêterons sur quelques exemples. Dans un livre d’Heures conservé à Vienne [Vienne, ÖNB, codex 1855, fol. 25v, ca 1420-1422.] , enluminé par cet artiste au début des années 1420, l’Annonciation mariale est ainsi entourée de l’histoire de la conception de la Vierge, qui se lit en registres successifs, du haut vers le bas et de part et d’autre de l’enluminure principale. L’Annonciation à Joachim est ainsi représentée à gauche, tandis que celle à Anne est figurée à droite, à stricte hauteur de l’Annonciation mariale. On note une composition similaire dans le Livre d’Heures du duc de Bedford, Londres, B.L., ms Add. 18850, fol. 32, enluminé à Paris entre 1414 et 1423, aux mâtines, avec un peu plus de désordre dans la manière de présenter le déroulé successif des scènes." (Colloque L'Immaculée Conception 2009)

c) Heures à l'usage d'Autun de Philibert Pillot Autun BM ms 0269 folio 021 vers 1480-1490. Cycle d'Anne et Joachim entourant l'Annonciation.

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III. Les Bourbons et l'Immaculée Conception.

1)  En janvier 1370, Louis II de Bourbon aurait institué à Moulins l'ordre de Notre-Dame du Chardon « en l’honneur de Dieu et de la Vierge immaculée », à l’occasion de son mariage avec Anne, fille de Bérault II, dauphin d’Auvergne. Le jour de la Conception de la Vierge (8 décembre), fête de l'Ordre, et aux fêtes solennelles, ses  26 chevaliers étaient vêtus d'une soutane d'apparat  ceinte d'une ceinture où le mot ESPERANCE (qui deviendra la devise de la Maison de Bourbon) était  brodé.  La ceinture était fermée par une boucle en forme de chardon (il faut y voir un calembour de l'amour courtois liant le chardon au cher don fait par le roi accordant sa fille).

Selon l'article Wikipédia* que je consulte, le grand collier de l'ordre portait aussi le mot ESPERANCE : une image de la Vierge Immaculée y était suspendue, entourée d'un soleil d'or, couronnée à douze étoiles d'argent, un croissant de même sous ses pieds. Au bout de cette médaille se trouvait une tête de chardon émaillée de vert et barbillonnée de blanc. Cet Ordre n'eut qu'une existence très courte, mais il témoigne de l'attachement du duc de Bourbon pour la Vierge de la Conception.

*Laurent Hablot, in Perrot 2011, est moins affirmatif sur l'existence de cette Ordre.


2) Un retable d'Hugo Van der Goes dans la chapelle de la Conception, don du duc Jean II.

Selon un article récent de M.E. Bruel, " à l’image de la plupart des princes de son temps, Jean II de Bourbon  (1456-1488) conçut bien un projet grandiose, consistant en l’édification de plusieurs chapelles dans la collégiale de Moulins, dont l’une, dédiée à l’Immaculée Conception de la Vierge, comportait un grand retable de type royal. La réalisation de ce retable et des vitraux des chapelles fut confiée au célèbre peintre gantois Hugo Van der Goes, alors au sommet de son art, qui consacra la fin de son existence à ce qui devait être son chef-d’œuvre. D’une grande portée théologique, le retable s’avère aussi riche d’enseignements sur les aspirations politiques du duc et l’idée qu’il se faisait du pouvoir princier. D’autre part, il éclaire d’un jour nouveau les relations entre peintures flamande et française, dans le Centre de la France, à la fin du Moyen Age."


IV. Les Bourbons et l'Arbre de Jessé.    

  Nous savons (F. Perrot 2011) que le cardinal Charles II de Bourbon (1434-1488) possédait un lectionnaire bilingue grec et latin marqué de ses armes, et doté de quinze enluminures attribuées par Nicole Avril au Maître de Jacques de Besançon vers 1480-1482. Il est conservé par la Bnf sous la cote ms grec 55. La première page (folio 1), consacré à la fête de la Nativité, IN NATIVITATE BEATE MARIE  montre un arbre de Jessé singulier, car la branche principale issue du tronc/thorax de Jessé serpente vers la gauche puis vers la droite avant de revenir sur l'axe central et donner naissance à une fleur de lys servant d'appui à la Vierge tenant l'Enfant.

26 ancêtres s'alignent sur la branche, chacun tenant un rouleau et comptant sur ses doigts les points d'une argumantation, menant à Joseph qui précède la Vierge. Les seuls noms inscrits sont ceux de Jessé et de Joseph.

Les rinceaux de la  bordure entourent la devise NESPOIR NE PEUR , mais aussi  une épée flamboyante rouge tenue par une dextrochère empenné rouge chargée d’un manipule-palium d’or aux croisettes noires, issant d’une nuée. La devise de Charles de Bourbon est retrouvée aussi sur ses tapisseries de la cathédrale de Sens associée à son monogramme CHS (Charles) et parfois associé.

L'intérêt de cette image est de fournir un exemple d'Arbre de Jessé où figure Joseph, dans la proximité familiale immédiate de Jeanne de France, puisque le cardinal de Bourbon est le frère du duc Jean II.

 

                               arbre-de-jesse-bnf-grec-55-fol.1.jpg

                                 l'arbre de Jessé 

 

      Mais l'intérêt de cette enluminure ne s'arrête pas là. Un rapprochement s'impose avec un autre Arbre de Jessé illustrant la Légende Dorée traduite par Jean de Vignay dans le ms français 245 de la Bnf, folio 84r.

Dans ce dernier, l'Arbre de Jessé est explicitement relié à la généalogie de la Vierge par Anne et Joachim, puisqu'il est placé au dessus de deux scènes. La première est une Nativité de la Vierge (Anne sur son lit d'accouchée alors qu'une servante et une sage-femme donnent le bain à Marie) et l'autre une Sainte Parenté ( Anne assise faisant face à ses trois filles : Marie et son fils Jésus, Marie-Salomé et ses fils Jean l'évangéliste et Jacques le majeur, et Marie-Jacobé avec ses fils Jacob le mineur, Simon, Jude et Joseph le Juste.

  D'autre part, l'Arbre lui-même montre sur sa branche, après 28 rois et 14 autres ancêtres, Joachim et Anne se donnant un baiser sous la Porte Dorée. Cet arbre est par ailleurs si proche du précédent qu'il est évident que l'un a servi de modèle à l'autre, ou qu'ils dérivent d'un modèle commun.

                         Arbre-de-Jesse-Bnf-francais-245-folio-84r.png

Enfin, le texte central, qui est celui de la Légende Dorée de Jacques de Voragine pour la Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie, est encore plus clair pour établir que la Vierge est de la lignée de David par Joachim son père : 

 

 Nativité de la sainte glorieuse Vierge Marie. De la lignée de Juda et du royal lignage de David de laquelle Matthieu et Lucas ne descrivent pas la droicte génération mais descrivent celle de Joseph qui fut du tout estrange de la conception Notre-Seigneur. Mais la coustume est telle que l'ordonnance de la génération des femmes n'estoit pas recordée, mais celle des hommes. etc..

Les noms de Panther et Barpanther apparaissent à la page suivante sous la graphie Panthen ou Panthem. C'est le texte que j'ai cité plus haut de la Légende Dorée. 


 V.  Les Bourbons et la Rencontre de la Porte Dorée.

Dans le vitrail, dans l' enluminure précédente comme dans les autres documents,  nous voyons la place capitale attribuée à la Rencontre d'Anne et de Joachim à la Porte Dorée, dans la pensée et l'iconographie immaculiste, celle qui voit dans le récit de la conception de Marie narrée dans l'Évangile du Pseudo-Matthieu, et dans cet épisode de la Porte Dorée et des annonces de l'ange à Joachim et Anne la preuve de la virginité d'Anne et, par extension rapide, de la conception immaculée de sa fille.

Cette importance est encore soulignée pour Pierre II de Bourbon et Anne de France, le duc et la duchesse de Bourbon qui succédèrent à Jean II, puisqu'avant même le  fameux Triptyque conservé dans la sacristie de la cathédrale de Moulins, ils avaient commandé vers 1492-1493 à son auteur Jean Hey un premier polyptyque, dans lequel leur fille Suzanne (née en 1491) est encore très petite. De ce retable consacré déjà à l'Immaculée Conception, trois panneaux sont au Louvre, un (l'Annonciation) à l'Art Institute de Chicago, mais celui qui m'intéresse est à la National Gallery de Londres. Il représente, on l'a deviné, La Rencontre de la Porte Dorée et Charlemagne.

 On peut voir les autres panneaux sur Wikipédia Jean Hey : ils représentent l'Annonciation,  Pierre II présenté par saint Pierre, Anne de Beaujeu présenté par Jean l'évangéliste (tiens, pourquoi ?) et Suzanne en poupon en prière. 

 290px-Jean_Hey_-_The_Annunciation.jpg  105px-Hey_Pierre_II_Duke_of_Bourbon_Pres  84px-Hey_Anne_of_France_presented_by_Sai 71px-Suzanne_Bourbon.jpg 

Image copiée ici : Charlemagne et la rencontre de sainte Anne et saint Joachim à la Porte Dorée; Copyright © 1997 National Gallery, Londres  

 

                          Anne et Joachim à la Porte Dorée

Charlemagne honore peut-être les ducs Charles Ier (1401-1456) et Charles II (le cardinal de Bourbon) (1433-1488), et Jean l'Evangéliste  honore peut-être les ducs Jean Ier (1381-1434) et surtout Jean II (1426-1488). Sainte Anne est la patronne de Anne de Beaujeu, et le Baiser devant la Porte Dorée d'Anne et Joachim est peut-être une façon de placer le couple et sa fille sous la sainte protection du couple Anne et Joachim et leur fille Marie, tout en dressant un parallèle entre la généalogie royale (davidique) de la Vierge et la généalogie royale (saint Louis pour les Bourbons, Louis XI pour Anne de Beaujeu) du duc et de la duchesse de Bourbon, régents de 1483 à 1491.

N.B : en 1492, Pierre II a 54 ans et Anne de Beaujeu 31 ans.


VI. Sainte Anne, Joachim et Jessé : d'autres exemples.


1. Cathédrale de Burgos, chapelle de Sainte-Anne dite Chapelle de la Conception. 1477-1488.  L'arbre de Jessé de la cathédrale de Burgos.

L'arbre de Jessé se développe en deux rameaux latéraux où trouvent place les 12 Rois de Juda, mais, au centre, enchâssé dans l'arborescence, se trouve représenté la rencontre de Joachim et d'Anne à la Porte Dorée.

Le rapprochement avec le vitrail de Moulins est d'autant plus intéressant que les deux œuvres sont contemporaines.

arbre-de-jesse 4123v Cliquez pour agrandir

2. L'Arbre de Jessé de la chapelle de Lansalaün de Paule en Bretagne (1528):

Le vitrail de l'arbre de Jessé de la chapelle N.D. de Lansalaün à Paule.

Le thème de son tympan consacré à Joachim et Anne est très proche de celui de Moulins, alors que dans les lancettes la mention d'Ezéchiel 44,1 Porta haec clausa erit, entourée des scènes de l'Annonciation et de la Nativité soulignent le lien créé entre le Mythe de Jessé, la Légende d'Anne et Joachim et la conception virginale par Marie.

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3. Le retable de l'Arbre de la Sainte Parenté de la cathédrale Saint-Sauveur de Bruges (vers 1500).

On y voit sainte Anne  donnant naissance à un arbre très semblable à celui de Jessé et culminant comme lui en une Vierge à l'Enfant, mais dont l'arborescence fleurit en 21 figures de la Parenté d'Anne et de ses trois maris Joachim, Cléophas et Salomé.

Le retable de l'Arbre de la Sainte Parenté de la cathédrale Saint-Sauveur de Bruges.

133cc

                                 

 

                               Restauration du vitrail.

La verrière a supporté les outrages du temps et des hommes. Toute la partie droite a été détruite, en totalité. Dans la partie gauche, réparée à plusieurs reprises, parfois de façon abusive, il manquait la tête de la Vierge, celle de David, ainsi ainsi que toute l'arcature haute. Restauration par l'atelier Chigot de Limoges après la Seconde Guerre Mondiale.

 

C'est trop long ? Je n'ai pourtant pas épuisé le sujet : lire ici la suite !  L'Arbre de Jessé de la cathédrale de Moulins, l'Immaculée Conception : la Rencontre de la Porte Dorée.

Sources et liens.

  —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2005 "Les Vitraux historiés de la cathédrale de Moulins : mise au point chronologique et historique"  Bulletin de la Société bourbonnaise des études locales Moulins

— BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2007 "Un témoignage de l'attachement du duc Jean II de Bourbon et de Jeanne de France à l'Immaculée Conception : la messe fondée en 1475 dans la Collégiale de Moulins" dans Etudes bourbonnaises Société bourbonnaise des études locales 309, 2007, p. 191-199 - (non consulté) 

— BRUEL (Marie-Elisabeth ), Bruel, Jean-Thomas 2014 "La chapelle de Jean II de Bourbon à la collégiale de Moulins : Chef-d'œuvre oublié de Hugo Van der Goes et manifeste du pouvoir princier",  Société bourbonnaise des études locales, Moulins

 —  CALMET ( Augustin) Discours et dissertations sur tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament : Dissertation pour tenter de concilier... En ligne 

 — CLÉMENT  Chanoine Joseph Henri-Marie) 1923 La Cathédrale de Moulins : Histoire et Description  Edition de "Entre nous ... les Jeunes", Moulins-sur-Allier dans la collection Collection des Guides Joseph Clément 

— CLÉMENT  (Chanoine Joseph) 1922 La réfection des verrières de la cathédrale de Moulins, Bulletin de la Société d'émulation et des beaux-arts du Bourbonnois, pages 297-298 et 338-344 en ligne Gallica.

— DU BROC DE SEGANGE (Louis) 1876  Notre-Dame de Moulins, guide historique, archéologique et iconographique à travers la cathédrale... par L. Du Broc de Segange,(1808-1885), Éditeur Desrosiers (Moulins): 1876 : In-18, VI-298 p., pl. page 83 Gallica  

— DU BROC DE SEGANGE (Gaston) 1892, Histoire et description de la cathédrale de Moulins Plon, Paris page 89-97 Gallica

 — DU BROC DE SEGANGE (Gaston)  1907 Anciens et nouveaux vocables des chapelles de Notre-Dame de Moulins : Listes des doyens et membres de la Collègiale. Notice sur le doyen Claude Feydeau Impr. Etienne Auclaire, Moulins 

GATOUILLAT (Françoise) HÉROLD (Michel)  Les vitraux d'Auvergne et du Limousin, Corpus Vitrearum Recensement IX, Presses Universitaires de Rennes 2011 pages 80-81.

—GUY, (André) 1951 Petit guide de la cathédrale de Moulins : son tryptique, ses vitraux  Les Impr. Réunies, Moulins

— KURMANN-SCHWARZ (Brigitte) 1988  "Les vitraux de la Cathédrale de Moulins" in : Congrès Archéologique de France, 146e session, 1988 : Bourbonnais, p. 21-49. 29 p. : ill. en coul ; 27 cm

LEPAPE (Séverine ), « L’Arbre de Jessé : une image de l’Immaculée Conception? », Médiévales [En ligne], 57 | automne 2009,  http://medievales.revues.org/5833

LITAUDON (Marie)       Moulins en 1460  et La ville de Moulins en 1660, Moulins 1961, extrait  du "Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais" T. 50.  réédité par Chevagnes en Sologne 1999 -

PERROT (Françoise) 2001 Espérance : le mécénat religieux des ducs de Bourbon à la fin du Moyen-Âge, Souvigny.

—  Société d'émulation du Bourbonnais, Société d'émulation du département de l'Allier. sciences, arts et belles-lettres volume 72 Les Imprimeries réunies., 2004  page 393 et suivantes

— « Textes théologiques importants pour l’Immaculée Conception de la Vierge »,L’Atelier du Centre de recherches historiques [En ligne], 10 | 2012, mis en ligne le 05 avril 2012, consulté le 23 août 2014. URL : http://acrh.revues.org/4279 ; DOI : 10.4000/acrh.4279  

— DOSSIER DE PRESSE Colloque L’Immaculée Conception de la Vierge : histoire et représentations figurées du Moyen-Âge à la Contre-Réforme, Les 1er et 2 octobre 2009 Institut National de l’Histoire de l’Art Paris Organisé par Eléonore Fournié et Séverine Lepape avec le soutien de Jean-Claude Schmitt  http://semioweb.msh-paris.fr/Corpus/AAR/2150/DossiePresseIC.pdf

 

 

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16 août 2014 6 16 /08 /août /2014 23:54

"Mars, Tempus, Faunus" : le Temps à la cathédrale de Clermont-Ferrand.

 

 

 

 

 

 

 

 

    Sous l'arcade est du croisillon nord du transept, le visiteur de la cathédrale de Clermont-Ferrand découvre un curieux Jaquemart où trois hommes à poils le regardent de très haut : non seulement cette horloge à automate est encadrée par une architecture Renaissance qui évoque plus le fronton d'un temple grec que les voûtes d'une église, mais sous les pieds d'une sorte de capitaine au long cours échevelé et barbu maniant la barre se lisent les trois mots latins MARS TEMPUS FAUNUS qui n'ont rien de très catholique. S'il apprend vite que cet appareil aux allures de castelet de Guignol n'appartient pas réellement à la cathédrale mais qu'il provient du monastère d'Issoire d'où il fut enlevé à la suite du terrible siège de 1577, le visiteur peine à comprendre pourquoi les moines ou les chanoines d'Issoire ont fait appel à ces marionnettes de la mythologie latine pour les inciter à consacrer leur temps à la prière et au service de Dieu, le Dieu unique du christianisme et non le dieu Mars, le dieu Saturne et les divinités lubriques à pattes de bouc apparentées au dieu Pan.

 

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A Issoire, le monastère aurait été fondé selon la légende par saint Austremoine, mais la première mention d'un monastère est bien postérieure et date de 927, suivi d'une église dédiée à saint Pierre et saint Austremoine dédicacée en 937 : elle accueillera au XIIe siècle 24 moines prêtres, des convers et novices. Le cardinal Charles de Bourbon réduit ce nombre à 20 en 1462,  le système de la commende entraîne un appauvrissement de l'abbatiale, mais le monastère d'Austremoine se redresse temporairement sous la direction d'Antoine Bohier, archevêque de Bourges puis abbé d'Issoire de 1517 à 1519. Lors des guerres de religion, les troupes de Merle, un capitaine huguenot, s'emparent le 15 octobre 1575 d'Issoire, saccagent l'abbatiale et assassinent un certain nombre de moines. C'est alors que l'horloge, qui avait d'abord été enlevée par Merle au monastère d'Issoire. A cette époque, tout l’ensemble fut démonté par des mercenaires: Clermontois, Annet Rigoulet et Antoine Chassalaix, et revendu à la ville de Clermont Ferrand, réinstallé dans l’église Saint Genés, aujourd’hui détruite  

  L'église d'Issoire montre encore aujourd'hui autour de sa chapelle rayonnante les sculptures extérieures des signes du Zodiaque,— du Bélier aux Poissons— autre témoin de l'attention portée au Temps et à sa sacralisation. Les inscriptions lapidaires VIRGO et LIBRA dateraient du XIIe siècle. Comme l'écrit David Morel, "ce cycle, symbolisant l’ordonnancement de toutes choses autour du Seigneur, révèle d’abord une culture éminemment savante et marque le point de départ d’un cheminement complexe où le commencement des Temps, voulu et orchestré par Dieu, succède au monde païen régit par le Diable."

On ignore qui  a construit cette horloge, et en quelle année. Je trouve dans un document la date de 1527. Une influence italienne amenant la culture des antiquités romaines incite à s'intéresser au cardinal Antoine Bohier: son frère Thomas Bohier, secrétaire et chambellan de Charles VIII et maire de Tours a fait construire le chateau de Chenonceau ; il fut  trésorier général des guerres d'Italie, où il décéda en 1524. Son autre frère, chanoine à Clermont fut évêque de Nevers de 1508 à 1512.

 

A quoi correspond ce guerrier romain en costume d'opérette, ce capitaine Haddock soudain dénudé et son sosie en pantalon de fourrure ? Le projet du commanditaire me semble clair. Au centre, Tempus le Temps, tient la roue du temps qui tourne, roue sur laquelle quatre têtes crachent du feu ou, plus exactement, dévorent le flux des heures et des minutes pour faire avancer les choses. Si on observe plus précisément, Tempus ne tient pas le cadran mais ces mains maniaient jadis une grande faux, moissonnant les champs des secondes futiles légères comme des fétus de paille. Pourquoi est-il ailé ?  

 

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A sa droite, Mars est certes le dieu de la Guerre, mais c'est aussi, dans les temps ancestraux (Ovide en parle dans Les Fastes comme d'un événement très ancien) le premier mois de l'année. Guerrier, c'est le destructeur, celui qui détruit le passé, le temps écoulé.

A sa gauche au contraire, Faunus représente, comme Pan, la Nature qui crée ; c'est pour cela qu'il tient, pour frapper les heures sur la cloche, une branche, équipée par obligation d'une mailloche.  Faunus est, dans la mythologie, le fils ou le petit-fils de Saturne ; il confère la fécondité aux troupeaux et sa fête, les Lupercales, a lieu le 15 février. Si son mois est Février, comme dernier mois de l'année, il est donc logique qu'il accompagne Mars.

 

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Liens et sources.

L'étude de cet automate est détaillée dans "le patrimoine des horloges ; Clermont-Ferrand". En ligne.

MOREL (David) Saint Austremoine d'Issoire, études archéologiques. En ligne http://www.academia.edu/6691855/Saint-Austremoine_dIssoire._Etude_archeologique

 

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14 août 2014 4 14 /08 /août /2014 20:50

 

      Nom d'un chien ! Tristan et le chien Petit-Crû : magie des couleurs et magie du son.

 

                          Voir aussi :  Tristan et la Ronce : la blanche fleur et le fruit rouge de la passion.

 

 

 Ouverture.

C'est l'un des épisodes du roman de Tristan les plus séduisants à mes yeux ; enchâssé dans le texte comme un élément autonome, il me plonge dans ces délicieuses apories dont la poésie a le secret. Et je reviens de mon exploration sur ce thème de l'animal magique et du grelot qui apaise, comblé d'étranges charmes.

 Déflorons le sujet par un résumé qui lui ôtera l'essentiel : séparé d'Yseut par l'exil après un procès pour adultère, Tristan, ayant risqué sa vie pour obtenir le chien magique Petit-crû dont la vision et le grelot font oublier tout tourment, l'envoie à la reine qui se ravie de sa compagnie ; mais réalisant que les sons cristallins du collier la détournent de son chagrin d'amour, elle arrache le grelot et elle le jette afin de rester fidèle à son amant par le partage du mal d'amour. Nom d'un chien !

 

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La reine Yseut recevant le chien Petit-Crû adressé par Tristan, xylographie de 1448 ou 1484 par Anton Sorg d' Augsbourg. Source: Kay Körner, Dresde. 

 

 Qu'en pensez-vous ? Mille questions ne naissent-elles pas aussitôt ? Le geste plein de sollicitude de Tristan n'est-il pas ambiguë, qui propose à Yseut l'oubli ? Le comportement d'Yseut n'est-il pas riche de réflexion, qui préfère rejeter tout remède à son chagrin, hormis la présence de Tristan lui-même ? La jouissance du chagrin d'amour est-elle supérieure à son apaisement ?  Le manque qui constitue le désir est-il, pour des amants, un mal auquel il ne faut avoir la sagesse de ne jamais rechercher de remède ? 

 Pourquoi un chien? De quelle antique tradition vient-il ? Que signifie son nom énigmatique ? Quel est le pouvoir du grelot ? Pourquoi le merveilleux fait-il retour dans le récit ? 

Noué au thème de l'amour souffrant, celui de l'animal magique et celui de la musique de guérison ont-ils dans le corpus du Tristan d'autres expressions ?

Pourquoi cet épisode, parenthèse qui ne semble avoir aucun rôle dans l'économie du récit ?

Et pourquoi, mais pourquoi ai-je choisi ce sujet, croyant saisir un point de détail cocasse du corpus avant de m'apercevoir qu'il m'entourait en se développant en orbes sans fin comme les serpents étouffant Laocoon ?

   Car l'épisode qui semblait serti comme un solitaire dans le poème se découvre en réalité lié comme en un collier à d'autres gemmes identiques, où Petit-Crû, parfois sous un hétéronyme comme un vrai Pessoa, fait son retour tandis que le lecteur jappe et bondit, étranglé par l'émotion des retrouvailles. Ainsi lorsque Tristan, banni de la cour du roi Marc et séparé d'Yseut, se décide par dépit à épouser sa contrefaçon Yseut aux Belles Mains mais la dédaigne dès le soir des noces. Menacé de mort par les parents de celle-ci, il n'est sauvé que parce qu'il peut faire la preuve qu'il est lié par la fidélité à une amante extraordinaire  : il démontre que son Yseut n°1 témoigne au chien Petit-Crû plus d'amour que Yseut n°2 n'en prodigue à Tristan. Petit-Crû est alors l'alter ego de Tristan sous une forme animale, et l'objet intermédiaire du couple.

 Oui, ce Petit-Crû a des prête-noms. On connaît Husdent, le braque de Tristan qui retrouve la trace de son maître après sa fuite dans la forêt, que celui-ci dresse à chasser à la muette sans aboyer, et qui reconnaît Tristan déguisé en fou alors qu'Yseut elle-même se méprend. Mais on sait moins que, dans une version, la chienne d'Yseut lèche le philtre d'amour tombé de la coupe qui unît les amants, et associe son sort au leur , alors que dans d'autre version, un chien, Husdent ou un autre, vient les rejoindre lors de leur mort et meurt à son tour. L'analogie des destins entre les amants et l'animal devient complète. 

 Et c'est sous le déguisement d'un cheval féerique —celui que cette fois-ci Yseut a offert à Tristan — qu'il revient dans un clin d'œil complice.

 

 

 

  Je lis d'abord ce récit dans le texte de Joseph Bédier qui l'a écrit en 1902 à partir des manuscrits médiévaux. A-t-il arrangé cet épisode, a-t-il créé le nom du chien, comment se nommait le chien dans les textes originaux, peut-on en déduire l'étymologie ?

J'ai trouvé des réponses, j'ai lu les premières descriptions de Petit-Crû, j'ai tenté de lire entre les lignes des différentes versions du XIIe et XIIIe siècle, j'ai connu d'autres chiens, d'autres animaux aux pouvoirs magiques, d'autres sons aux puissants pouvoirs, le fil a tiré l'aiguille et l'aiguille a conduit le fil plus loin encore... Je souhaite en partager les émotions, mais plutôt que de livrer mes conclusions (qui sont de nouvelles interrogations) je vais vous proposer de parcourir le chemin, ses détours ou ses impasses, et les bonheurs qui s'y trouvent. On ne prend jamais trop son temps pour calmer son attente, si tant est, précisément, qu'il faille la calmer.

N.B : toutes les citations de texte sont placées en retrait.

 

             I. Le texte de Joseph Bédier (1902). 

http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Roman_de_Tristan_et_Iseut/14

 

XIV. LE GRELOT MERVEILLEUX

   ... "Tristan se réfugia en Galles, sur la terre du noble duc Gilain. Le duc était jeune, puissant, débonnaire ; il l’accueillit comme un hôte bienvenu. Pour lui faire honneur et joie, il n’épargna nulle peine ; mais ni les aventures ni les fêtes ne purent apaiser l’angoisse de Tristan.

 Un jour qu’il était assis aux côtés du jeune duc, son cœur était si douloureux qu’il soupirait sans même s’en apercevoir. Le duc, pour adoucir sa peine, commanda d’apporter dans sa chambre privée son jeu favori, qui, par sortilège, aux heures tristes, charmait ses yeux et son cœur. Sur une table recouverte d’une pourpre noble et riche, on plaça son chien Petit-Crû. C’était un chien enchanté : il venait au duc de l’île d’Avalon ; une fée le lui avait envoyé comme un présent d’amour. Nul ne saurait par des paroles assez habiles décrire sa nature et sa beauté. Son poil était coloré de nuances si merveilleusement disposées que l’on ne savait nommer sa couleur ; son encolure semblait d’abord plus blanche que neige, sa croupe plus verte que feuille de trèfle, l’un de ses flancs rouge comme l’écarlate, l’autre jaune comme le safran, son ventre bleu comme le lapis-lazuli, son dos rosé ; mais, quand on le regardait plus longtemps, toutes ces couleurs dansaient aux yeux et muaient, tour à tour blanches et vertes, jaunes, bleues, pourprées, sombres ou fraîches. Il portait au cou, suspendu à une chaînette d’or, un grelot au tintement si gai, si clair, si doux, qu’à l’ouïr, le cœur de Tristan s’attendrit, s’apaisa, et que sa peine se fondit. Il ne lui souvint plus de tant de misères endurées pour la reine ; car telle était la merveilleuse vertu du grelot : le cœur, à l’entendre sonner, si doux, si gai, si clair, oubliait toute peine. Et tandis que Tristan, ému par le sortilège, caressait la petite bête enchantée qui lui prenait tout son chagrin et dont la robe, au toucher de sa main, semblait plus douce qu’une étoffe de samit, il songeait que ce serait là un beau présent pour Iseut. Mais que faire ? le duc Gilain aimait Petit-Crû par-dessus toute chose, et nul n’aurait pu l’obtenir de lui, ni par ruse, ni par prière.

Un jour, Tristan dit au duc :

« Sire, que donneriez-vous à qui délivrerait votre terre du géant Urgan le Velu, qui réclame de vous de si lourds tributs ?

— En vérité, je donnerais à choisir à son vainqueur, parmi mes richesses, celle qu’il tiendrait pour la plus précieuse ; mais nul n’osera s’attaquer au géant.

— Voilà merveilleuses paroles, reprit Tristan. Mais le bien ne vient jamais dans un pays que par les aventures, et, pour tout l’or de Pavie, je ne renoncerais pas à mon désir de combattre le géant.

— Alors, dit le duc Gilain, que le Dieu né d’une Vierge vous accompagne et vous défende de la mort ! »

Tristan atteignit Urgan le Velu dans son repaire. Longtemps ils combattirent furieusement. Enfin la prouesse triompha de la force, l’épée agile de la lourde massue, et Tristan, ayant tranché le poing droit du géant, le rapporta au duc :

« Sire, en récompense, ainsi que vous l’avez promis, donnez-moi Petit-Crû, votre chien enchanté !

— Ami, qu’as-tu demandé ? Laisse-le-moi et prends plutôt ma sœur et la moitié de ma terre.

— Sire, votre sœur est belle, et belle est votre terre ; mais c’est pour gagner votre chien-fée que j’ai attaqué Urgan le Velu. Souvenez-vous de votre promesse !

— Prends-le donc ; mais sache que tu m’as enlevé la joie de mes yeux et la gaieté de mon cœur !

Tristan confia le chien à un jongleur de Galles, sage et rusé, qui le porta de sa part en Cornouailles. Le jongleur parvint à Tintagel et le remit secrètement à Brangien. La reine s’en réjouit grandement, donna en récompense dix marcs d’or au jongleur et dit au roi que la reine d’Irlande, sa mère, envoyait ce cher présent. Elle fit ouvrer pour chien, par un orfèvre, une niche précieusement incrustée d’or et de pierreries et, partout où elle allait, le portait avec elle en souvenir de son ami. Et, chaque fois qu’elle le regardait, tristesse, angoisse, regrets s’effaçaient de sen cœur.

Elle ne comprit pas d’abord la merveille ; si elle trouvait une telle douceur à le contempler c’était, pensait-elle, parce qu’il lui venait de Tristan ; c’était, sans doute, la pensée de son ami qui endormait ainsi sa peine. Mais un jour elle connut que c’était un sortilège, et que seul le tintement du grelot charmait son cœur. 

Ah ! pensa-t-elle, convient-il que je connaisse le réconfort, tandis que Tristan est malheureux ? Il aurait pu garder ce chien hanté et oublier ainsi toute douleur ; par belle courtoisie, il a mieux aimé me l’envoyer, donner sa joie et reprendre sa misère. Mais il ne sied pas qu’il en soit ainsi ; Tristan, je veux souffrir aussi longtemps que tu souffriras. »

Elle prit le grelot magique, le fit tinter une dernière fois, le détacha doucement ; puis, par la fenêtre ouverte, elle le lança dans la mer."

 

                    II. D'où vient le texte de Bédier ?

 Dans une démarche parfaitement scientifique, Joseph Bédier a donné tout le détail des sources qui composent son texte dans Le Roman de Tristan par Thomas, paru en 1903. Dans le chapitre XXV, "Petitcrû", page 217, il signale qu'il a suivi essentiellement la traduction du texte allemand de Gottfried de Strasbourg ;  il signale ses emprunts aux autres sources du Roman, et renvoie aux pages ou références du texte :

 

1°) Thomas v. 1170-1173 , version écrite en Angleterre dans l'entourage des Plantagenêt (sans-doute pour Aliénor d'Aquitaine) en français en vers de huit syllabes à rime plate ; il n'en reste que six passages issus de six manuscrits, soit 3298 vers c'est à dire le quart du roman complet de 13000 vers environ, dont le fragment dit de Carlisle de 154 vers. L'histoire de Petit-Crû ne figure pas dans ces fragments.

2°) l'anglo-normand Béroul ; v. 1181, manuscrit très incomplet ne mentionnant pas non plus l'épisode de Petit-Crû.

3°) Saga de Frère Robert (S) : copie en prose norroise du Tristan de Thomas (en en rejetant la moitié environ), composée en 1226 et commandée par Hákon V, roi du Danemark ;  Edition E. Kölbing 1878. Notre chien est le héros des chapitres LXI et LXIV.

4°) Tristan und Isolde (G), poème inachevé de près de 20 000 vers en moyen haut-allemand de Gottfried de Strasbourg composé vers 1200-1220:  Edition de Belchstein 1890, de Golther 1889, remaniement par William Hertz 1901. Petit-Crû apparaît dans les vers 15769-16406.

5°) Sir Tristem, (E) poème composé dans le nord de l'Angleterre  : 3343 vers groupés en strophes de 11 vers rimés et souvent allitérés. Edition Kölbing, 1883. Le chien est cité dans la  strophe CCIX vers 2293- strophe CCXXII vers 2436.

6°) La Folie Tristan d'Oxford poème de 996 vers composé en Angleterre, Bodleian Library manuscrit Douce d6 , fin XIIe siècle. Voir les vers 742-755-760.

7°) Tavola ritonda, (titre complet :  Il libro delle istorie della Tavola Ritonda, e di missere Tristano e di missere Lancillotto e di moltri altri cavalieri) Tableau Ritonda : Le livre de l'histoire de la Table Ronde, et de Messire Tristan et de Messire Lancelot) : conservé à la Bibliothèque Nationale Centrale de Florence (Codex Palatinus 556), ce manuscrit  appartient à la tradition littéraire de la matière de Bretagne. Daté du 20 Juillet, 1446, il a été écrit par le scripte Zuliano Anzoli et ses collaborateurs. Travail de grande valeur, tant sur le plan  littéraire que artistique, il comprend 289 miniatures attribuées la main de Bonifacio Bembo ou son frère Ambroise. Son commanditaire serait un membre de la famille des  Gonzague, des Visconti, ou le condottiere Pier Maria Rossi. Il a été édité par F.L. Polidori à Bologne en 1864-1865 en italien. Le chapitre concernant le chien Petit-crû (nommé Araviuto) correspond aux pages 241-244.

      En réalité, le frère Robert pour la Saga, ou Gottfried pour Tristan und Isolde , et l'auteur de Tavola ritonda suivent sans-doute le même modèle, qui est le texte perdu de Thomas.

  L'épisode de Petit-Crû n'apparaît pas dans le fragments disponibles du texte de Thomas, mais tout laisse à penser qu'il figurait dans son texte complet, car on le retrouve dans les versions qui en découlent. Mais cet épisode n'est pas traité de la même façon dans ces différents textes, et seul Gottfried relate la réaction d'Iseut arrachant le grelot : "La comparaison du poème de Gottfried avec la Saga montre que dans cet épisode le poète strasbourgeois est sans nul doute resté très proche de son modèle, dont il aura fait une adaptation serrée. Cependant, à la fin, il s'écarte du Tristan de Thomas, si l'on en croit la Saga, Sire Tristrem et la Tavola ritonda : il y a dans le poème de Gottfried un épilogue long d'environ soixante vers où il est dit qu'Isolde a arraché le grelot qui délivre de toute peine, car elle ne veut pas éprouver de joie sans Tristan qui, à cause d'elle, vit dans le chagrin. Nous pensons que c'est Gottfried qui a ajouté cet épisode dans un double but : d'une part pour illustre la thèse exposée dans le prologue : l'acceptation par les nobles cœurs, les edele herzen, aussi bien des peines que des joies de l'amour, d'autre part pour amorcer un parallélisme entre l'épisode de Petitcreiu, où Isolde la reine peut assumer un amour même malheureux, et celui d'Isolde aux Blanches Mains, où Tristan en est incapable et est tenté de trahir son amour pour la reine." (D. Buschinger 1995)

 

 

L'édition de la Pléiade.

Publiée aux éditions Gallimard sous la direction de Christiane Marchello-Nizia en 1995, elle donne le texte traduit ou adapté en français moderne et annoté de douze auteurs (dont ceux mentionnés par Bédier), et huit fragments ou versions en différentes langues européennes. 

 

 

III. Petit-Crû dans les versions originales de Gottfried, de la Saga, de Sire Tristrem et de la Tavola Ritonda.

Le texte de Bédier est, nous l'avons vu, une synthèse des traductions du texte allemand de Gottfried, du texte en vieux norrois de la Saga , du Sire Tristrem en anglo-normand et du texte italien anonyme de la Tavola ritonda

 

1. Gottfried ou Godefroy de Strasbourg : Das Hündlein Peticriu.

 

Le texte de Gottfried est disponible en ligne 1) dans sa version originale sur Gutenberg Projekt, et dans Schroder page 220, dans celle de Karl Marold page 266, ou 2)  adapté en allemand moderne par Karl Simrock 1855 et mis en ligne par Gutenberg Projekt, ou bien par Herman Kurtz (ci dessous) et mis en ligne par Zeno.org

 

 

 Contemporain de Wolfram von Eschenbach, Gottfried de Strasbourg, l’auteur de cette version de Tristan und Isolde, reste peu connu, mais on lui prête des origines cléricales. Conservé dans onze manuscrits complets (Heidelberg, Munich,... ) et seize fragments du XIIIe au XVe siècle, son texte, demeuré inachevé, se rattache à la tradition du Tristan de Thomas (vers 1175) et à la version norroise du poème anglo-normand, la Saga de Tristan de frère Robert (1226), augmentée de commentaires personnels, voire de digressions lyriques.

   On peut aussi consulter en ligne le manuscrit Bruxellensis 14697,[KBR - Cabinet des Manuscrits, ms. 14697 illustré de près de cent dessins coloriés. Il est daté de 1447-1449 ou 1455 et provient de l’officine de Diebolt Lauber, miniaturiste et copiste de l’avouerie de Haguenau en Alsace, comme en témoignent des caractéristiques dialectales. Sorte de « maison d’édition » avant la lettre, cet atelier, un des plus connus de l’espace germanophone au XVe siècle, s’est montré actif entre 1427 et 1467

J'en donnerai la traduction en français parue dans le recueil de la collection Pléiade de Gallimard qui suit le Ms d'Heidelberg Cod.pal.germ. 360:

          Vers 15796-16402 ... "Tristan était justement assis à coté de Gilan, plongé dans une profonde tristesse, quand tout à coup il soupira, sans s'en rendre compte. Gilan s'en aperçut et ordonna aussitôt qu'on apportât son chien Petitcreiu. Ce petit chien d'Avalon était la joie de son cœur et le plaisir de ses yeux. On fit ce qu'il avait ordonné. Tout d'abord une étoffe de soie noble et précieuse, rare et merveilleuse fut devant lui étendue sur la table, qu'elle recouvrit complètement. Puis on posa dessus le petit chien. On disait qu'il était enchanté, et le duc l'avait reçu d'Avalon, le pays des fées, offert par une déesse en gage d'affection et d'amour. Or le petit chien avait été pourvu avec  grand art d'un pouvoir magique et d'un pelage chamarré tels qu'il n'y eut jamais langue assez éloquente ni esprit assez ingénieux pour décrire ou dire sa nature ou sa beauté. Ses nuances se fondaient les unes dans les autres avec un art si rare que personne ne savait exactement de quelle couleur il était. Le poil chatoyait si merveilleusement que lorsqu'on le regardait de face on ne pouvait dire s'il était plus blanc que neige, avec des lombes plus vert que le trèfle, un flanc plus rouge que l'écarlate et l'autre plus jaune que le safran ; dessous, il était bleu comme l'azur, mais si on le regardait  d'en haut, c'était un mélange de teinte si parfaitement fondues qu'aucune ne l'emportait sur les autres : on ne voyait ni vert, ni rouge, ni blanc, ni noir, ni jaune, ni bleu : tous les tons se fondaient en une sorte de brun pourpré. Et si on regardait à rebrousse-poil cette merveilleuse créature d'Avalon, personne, si perspicace fût-il, n'aurait pu dire sa couleur : toutes les teintes se mêlaient de façon si déroutante qu'on eût cru qu'il n'y en avait aucune.

  Il portait autour du cou une chaîne d'or ; à cette chaîne était suspendu un grelot, au son si doux et si clair que lorsqu'il se mit à tinter le triste Tristan fut libéré de tout le souci et de toute l'affliction que le destin faisait peser sur lui. Il avait totalement oublié la peine qui le torturait à cause d'Isolde. Le tintement du grelot était si doux que nul homme ne pouvait l'entendre sans qu'en un clin d'œil tout son chagrin et toute sa peine ne s'envolent. Tristan  regarda et écouta cette merveille des merveilles. Il se mit à examiner le chien et le grelot ; le chien tout d'abord et sa robe merveilleuse, puis le grelot, écoutant attentivement sa douce et fascinante musique. Tous deux l'émerveillaient, pourtant des deux prodiges c'est la merveille qu'était le chien qui lui sembla bien plus merveilleuse que le doux tintement du grelot qui chantait à ses oreilles et lui ôtait sa tristesse. Il lui semblait incroyable que toutes ces couleurs pussent tromper ses yeux grands ouverts et qu'il n'en reconnut aucune, quelque mal qu'il se donnât.

Il se mit alors à le caresser. Mais quand il toucha de sa main le pelage, il sembla à Tristan qu'il posait ses doigts sur la plus douce des soies, tant il était doux. A quelque jeu qu'on jouât avec lui, il ne grognait pas, ni n'aboyait, ni ne montrait sa hargne. On raconte aussi qu'il n'avait besoin ni de manger ni de boire. Mais quand on l'eut remporté, la tristesse et le chagrin de Tristan reprirent de plus belle, et son affliction grandit tant qu'il se concentra toutes ses facultés et toutes ses pensées sur un seul but : trouver quelque occasion favorable ou quelque ruse qui lui permît d'obtenir pour sa souveraine la reine Petitcreiu, le petit chien enchanté, car il espérait ainsi apaiser la peine d'amour d'Isolde."

[ Tristan obtient Petit-Crû et l'adresse à Isolde par l'intermédiaire d'un ménestrel qui le cache dans sa rote (instrument de musique). Isolde écrit alors à Tristan qu'il peut revenir à la cour du roi Marc, et Tristan revient dans son pays] "La reine Isolde avait dit à son seigneur que c'était  sa mère, la sage reine d'Irlande, qui le lui avait envoyé. Elle fit aussitôt faire une délicieuse petite niche ornée d'objets précieux, de joyaux et d'or, aussi belle qu'on pouvait le rêver. On l'avait tendue à l'intérieur d'un riche brocart sur  lequel le petit chien était couché. Isolde l'avait ainsi nuit et jour sous les yeux, en public et en privé. Elle avait pour habitude de l'avoir toujours avec elle, où qu'elle fut, où qu'elle chevauchât, —jamais elle ne le perdait de vue.On le conduisait ou le portait partout de façon qu'elle l'eut toujours sous les yeux. Elle ne faisait pas cela pour trouver une consolation, elle le faisait, comme on dit, pour renouveler sa peine amoureuse ! Elle le faisait uniquement par amour pour Tristan, qui lui avait envoyé l'animal par amour. La présence du petit chien ne lui apportait ni consolation ni apaisement.

 En voici la raison : à peine la reine fidèle eut-elle reçu le petit chien et entendu le grelot  qui lui faisait oublier sa tristesse, qu'aussitôt elle songea que Tristan, son ami, était à cause d'elle, accablé de souffrance, et elle pensa : "Hélas ! hélas ! je me réjouis ! Que fais-je donc, infidèle que je suis ? Pourquoi serais-je jamais joyeuse un seul instant, aussi longtemps que Tristan sera triste à cause de moi — lui qui pour moi a livré à la tristesse sa joie et sa vie ? Comment puis-je me réjouir sans lui, moi qui suis sa tristesse et sa joie ? Ah comment pourrai-je jamais rire, quand son cœur ne peut trouver ni tranquillité ni joie, si mon cœur n'y prend part ?  Il ne connaît pas de vie sans moi : et je vivrais sans lui gaie et joyeuse, pendant qu'il serait triste ? Que le Dieu de bonté me préserve d'avoir jamais sans lui de joie dans mon cœur ! " Puis elle arracha le grelot, si bien qu'il ne resta que la chaîne. Mais de ce fait, le grelot perdit sa vertu et sa puissance. Jamais il n'eut plus en tintant le pouvoir qu'il avait eu auparavant. On dit que depuis ce temps jamais plus il ne libéra personne de la peine de son cœur. Isolde n'en avait cure, puisqu'elle ne voulait pas être gaie ! L'amante constante et fidèle avait donné sa joie et sa vie au mal d'amour et à Tristan."

Petitcreiu est encore mentionné à la fin du chapitre suivant, celui du bannissement pour indiquer qu'il n'accompagne pas les deux amants dans leur exil dans la grotte d'amour "Avec lui ne resta que Curvenal. Il lui confia sa harpe, et il prit lui-même l'arbalète, le cor et le chien aussi, Huidan, pas Petitcreiu. Ainsi tous trois quittèrent la cour sur leurs chevaux." (Ed. Pléiade page 600). Une note p. 1460 indique : "Dans la Saga, Petitcreiu est entraîné à la chasse dès qu'il est offert par Tristan à Isolde. Dans Sir Tristrem, Hodain, comme chez Gottfried, mais aussi Petitcrewe accompagne les amants dans la forêt".

La suite du texte semble faire perdre tout son sens à cet épisode de Petit-Crû, puisque Tristan rentre immédiatement après à la cour du roi Marc et retrouve Yseut : la consolation offerte à la reine devient caduque, le chien merveilleux également, et les auteurs l'escamotent. 

 

 

 

Première halte : Onomastique, l' origine du nom Petit-Crû.

 Muni de ces renseignements me procurant les noms exacts du chien (l'orthographe peut varier dans la même version selon les manuscrits et au sein du même manuscrit), je constate que seul le nom de la version italienne (Petitto Araviuto) s'écarte du modèle principal variant autour de Petitcreiu ( Gottfried de Strasbourg , Tristan ) petitcriupeticriu, piticriu , petitcrew , petit crev ,petitcrev, petecrew , piticrev , pitigrenu , pytikru , piticrey, pittikrey, pitikry, Piticrey, pititcrin,  piticrew,  pititcriuch , pititetrev  Pencru, Peticrewe, Peticru, Petit Crû, Petit Creü, Petitcriur.

 Dans le dictionnaire de Godefroy, Crû, moderne, renvoie à Creu, lequel signifie "ce qui croit dans un territoire déterminé". C'est donc ce qui a crû, le résultat d'une production ou d'un terroir, avec le même sens que lorsque nous parlons, pour un vignoble, d'un "cru". (Godefroy signale aussi un terme de fauconnerie qui ne semble pas devoir être retenu ici). Le lexique de Chrétien de Troyes indique creü, s. croire, et creü, s. croître.

On doit donc considérer ce zoonyme comme signifiant "Petit-Croissance", "Petite-Créature", Petit-Créé", "Petit-être-du cru", ou par extension, "petite bête", un nom très vague Ce qui a amené un commentateur (Philipowski p. 31) à penser que son caractère surnaturel le rendait innommable, non représentable, sans nom,  tout comme ses multiples couleurs le rendent indéfinissable. Il est alors désigné de façon générale comme un "petit-être", une "petite-chose". Son nom témoignerait de son étrangeté ambivalente ; arrivé de l'Autre-Monde (l'île d'Avalon), paradoxalement, il n'est pas d'ici, "il n'est pas du cru".

 Mais on peut y voir aussi l'expression des forces naturelles de croissance, celles qui s'expriment dans la nature à partir du début février, l'équivalent d'une force sexuelle primordiale, quoique dans sa version mineure, avec cette vigueur inquiétante attribuée aux nains.

Le terme italien Araviuto n'a pas pu être étudié.

 

Seconde halte : consulter le répertoire de la Pléiade. 

L'édition Pléiade  est dotée d'un Répertoire, dont un article est consacré à Petit-Crû.

  "PETIT-CRÛ : PETIT CREU (Oxford), PETIT CREIU (Gottfried), PETITCRU (Ulrich), PETITCREWE (Sire Tristem), PETIT ARAVIUTO. [...] Venu de l'autre-Monde, cet animal merveilleux a été donné au duc par une fée en gage d'amour. Si, selon Gottfried, Petit-Crû provient de ce lieu féerique par excellence qu'est l'île d'Avallon (589), devenue par la fantaisie de la translation l'île de Vallone, dans la Tavola ritonda (1066), selon frère Robert qui essaie d'adapter les données de la mythologie celtique à la mythologie scandinave, Petit-Crû serait le don d'une Alfe, créature surnaturelle de rang divin dans les croyances nordiques, et viendrait de l'île de Polin (Saga, 872). Merveille visuelle, cet animal possède un pelage aux couleurs d'arc-en-ciel (blanc, rouge, vert, jaune, bleu) qui changent selon l'angle du regard pour se fondre en un brun pourpré (Gottfried, 589-590). A ce prodige cinétique s'ajoute le charme auditif : autour de son cou tinte un grelot qui possède le don d'apaiser tout chagrin (Gottfried, 590 ; Saga, 872). [...] Le sens de ce conte apparaît au dénouement. Si Tristan sacrifie son bonheur, symbolisé par Petit-Crû, pour l'offrir à Iseut, celle-ci, en arrachant le grelot magique à l'animal, refuse la jouissance féerique oublieuse des souffrances de son ami, et accepte au contraire de vivre avec lui dans le chagrin de la séparation. Petit-Crû révèle ainsi la part de renonciation et de sacrifice de soi inhérente à la passion tristanienne. "( Pléiade p.1678).

 

N.b : le chien ne porte pas de nom dans la Saga de frère Robert.

 

  

Premier détour. Le cryptogramme du Tristan de Gottfreid.

   Plus qu'un détour, ce sera une digression. Elle tendra à montrer que Gottfried est un maître en écriture et non un simple traducteur ou adaptateur de Thomas, et que son texte doit être étudié de près, car cet habile lettré peut y dissimuler des messages seulement destinés aux happy few qui savent les y trouver. 

  En effet, la lecture d'une traduction française de son texte nous fait perdre non seulement la versification, mais aussi la disposition des majuscules. Jan Hendrik Scholte a découvert en 1942 que les majuscules des onze quatrains monorimes du début de l'œuvre composent l'acrostiche G DIETRICH TI . On y voit la lettre initiale du nom Gottlied, suivi du nom d'un dédicataire ou mécène, et suivi des initiales de Tristan et Iseut. Or cet acrostiche se poursuit dans toute l'œuvre au moyen d'une série d'autres quatrains monorimes semés dans le poème à de grands intervalles jusqu'au vers 12507 du manuscrit inachevé pour donner G DIETRICH TIIT O RSSR T IOOI E SLLS dont le décryptage donne

ISOL[DE]

TRIS[TAN]

     GOTE[VRIT] 

Non seulement l'auteur entrelace amoureusement les lettres de son nom avec celles des amants, mais il place celles de Tristan et celles d'Isolde dans une série d'accouplement en miroir ou en face à face T.I./I.T, R.S/S.R, etc. dans un véritable culte de ses héros utilisant le pouvoir "sacré" de l'écriture et des lettres (de même que l'évêque trace les lettres majuscules de l'alphabet sur le sol d'une église lors de la dédicace). 

 

2. Poursuite du chemin : le texte de Frère Robert dans la Saga islandaise.

   Le chapitre LXI s'intitule Un chien venu du royaume des Alfes.  Entendez par là non les elfes au sens où nous l'entendons, mais des "álfars", créatures surnaturelles semi-divines jeunes, petites et belles associées au culte des ancêtres et à la fertilité. On apprend avec intérêt, vu la couleur fantastique de Petit-Crû, que  ce nom dériverait d'une racine indo-européenne signifiant "blanc" (Wikipédia, Elfe) Plus encore que chez Gottfried où il provenait d'une fée d'Avalon, Petit-Crû est un être de la Surnature, de l'Autre Monde dont le nom de "petite créature" et les qualités (beauté, petite taille, pouvoirs magiques) recouvrent parfaitement celles des "álfars" de la mythologie nordique.

En voici quelques extraits :

   ..."Là-dessus, les pages du duc apportèrent une précieuse étoffe qu'ils étalèrent sur le plancher devant le duc. Et d''autres arrivèrent qui lui amenèrent son chien, lequel lui avait été amené du monde des Alfes. C'était une créature merveilleusement belle, au point que jamais homme ne naquit qui eût pu rapporter ou relater sa nature ou sa taille. Car de quelque façon que l'on regardât ce chien, il montrait tant de couleurs que nul ne pouvait les discerner ni les fixer. Si on le regardait de face, il paraissait blanc, noir et vert du coté que l'on observait. Mais si on le regardait de coté, il paraissait rouge sang comme si on avait retourné son pelage coté chair, poils vers l'intérieur, alors que, par moment, il semblait de couleur brun foncé et aussitôt après comme si sa peau était rouge clair. . Et ceux qui le regardait sur toute la longueur ne parvenaient nullement à voir comment il était fait, car il leur paraissait n'avoir aucune couleur pour autant que l'on pût savoir.[...] Les pages du duc menaient ce chien par une chaîne d'or tirée de son trésor. Puis ils enlevèrent sa chaîne. Et dès qu'il fut libre, il s'ébroua et la clochette qui était attachée à son cou sonna d'un son si beau que Tristram vit disparaître tout son deuil et oublia sa bien-aimée, et son esprit, son cœur et son humeur changèrent tant que c'était à peine s'il savait s'il était lui-même ou quelqu'un d'autre. Il n'était homme vivant qui n'entendait le son de la clochette , qu'il ne fût aussitôt consolé de tout cœur de son chagrin et qu'il ne fût empli de liesse et de joie, sans vouloir d'autre divertissement. Tristram écouta attentivement ce son et considéra soigneusement ce chien : il trouva bien plus merveilleuse sa couleur que le son de la clochette. Et il posa sa main sur le chien et il sentit que sa toison était toute de laine douce et soyeuse. Et il considéra qu'il ne pourrait vivre s'il ne pouvait procurer à Isönd, sa bien-aimée, ce chien pour qu'elle se divertisse."

[ Tristan tue le géant Urgan, contraint le duc à lui céder le chien, et le fait porter à la reine] Chap. LXIII. "Et elle le reçut avec grande joie et force remerciements. Car jamais il ne pourrait exister créature plus belle. Pour lui fut faite une maison d'or brûlé, avec grande  habileté, et bien verrouillée. Et cet envoi fut plus cher que tout à Isönd.[...] C'est de la sorte que ce chien fut obtenu et acquis. Je veux maintenant que vous sachiez que le chien de Tristram ne resta pas longtemps à la cour du roi Markis. Par la suite, il prit l'habitude d'aller dans les forêts chasser le sanglier et le cerf lorsque Tristram et Isönd étaient là tous les deux. Ce chien attrapait tout animal de telle sorte que cela ne lui échappait jamais, et il avait un tel flair qu'il éventait tous les sentiers et toutes les pistes".

Hans Mielich Le duc Albert et sa femme Anne jouant aux échecs (1552), Livre des bijoux de la Duchesse Anne de Bavière

 

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3. Petit-Crû dans Sire Tristrem.

 Poème anonyme copié dans la première moitié du XIVe siècle en anglais du Nord.

Traduction par André Crépin dans « Tristan et Yseut , les premières versions européennes », Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1995. Sire Tristrem, traduction  du manuscrit de la National Library of Scotland Advocate's MS 19.2.1 ou recueil Auchinleck. Les notes du traducteur sont indiquées par une astérisque.

   Une surprise nous y attend : un deuxième chien (ou premier si l'on veut) déjà mentionné par Gottfried mais comme étant le chien de chasse de Tristan, tient ici une place non négligeable dans le récit, le chien Hodain. 

1°) Extrait 1  : le Philtre d'amour et le chien Hodain.

   ...L'aimable et noble Ysonde demanda une boisson à Brengwain. La coupe était richement ouvragée : d'or était le couvercle. Au monde il n'y avait de boisson pareille à son contenu. Brengwain se trompa. Elle alla prendre la coupe et la tendit à l'aimable Ysonde. Ysonde pria Tristrem de commencer -ainsi-dit-elle. Leur amour resterait à jamais uni jusqu'à leur dernier jour. Un chien se trouvait près d'eux, qui s'appelait Hodain*. Il lécha la coupe au moment où Brengwain la reposa à terre. Ils furent tous amoureux manifestement et heureux. Ensemble ils goûteraient et la joie et la peine. _Mais à y réfléchir, néfaste fut le jour où ce breuvage fut fabriqué. A bord, Tristrem couchait avec Ysonde chaque nuit, jouant joyeusement, en toute liberté, avec la noble créature. Dans la chambre, nuit et jour, le chevalier goûtait avec elle le bonheur de partager avec elle les jeux de l'amour. Brengwain la belle était au courant -dès lors. Ils aimaient de toute leur force et Hodain faisait de même. Page 943.

 

* Hodain est le Hiuden de Gottfried, Husdent dans les textes français. L'association du chien Hodain à l'amour que se portent les maîtres ne se trouve que dans Sire Tristrem [ André Crépin oublie la Tavola ritonda]. Walter Scott ne la relève que pour se moquer des superstitions pseudo-scientifiques ; Köbling trouve l'idée trop géniale pour être du poète anglais ; Bédier la trouve « moins géniale que bizarre ». J'y vois de la sympathie pour nos frères animaux, et de l'humour. Ces bêtes de compagnie, au XIVe siècle, envahissait même les couvents.[ …]. Pléiade page 1561.

 

 

2°) Le chien Petitcrewe.

   ...Tristrem a tué Urgan, tous les gens du pays l'apprirent -avec joie. Le roi alors embrassa Tristrem et lui céda en propre tout le pays de Galles. Le roi apporta en présent un chiot aux pieds de Tristrem le fidèle. De quelle couleur était son poil, je vais vous le dire. La soie n'est pas plus douce. Le chiot était rouge, vert et bleu. Ceux qui le fréquentaient le trouvaient joueur et joyeux -c'est sûr. Il s'appelait Petitcrewe*, et il était de grande valeur. Le roi Triamour le donna au courtois Tristrem, car il avait libéré du malheur Triamour et les siens. Tristrem à son honneur montra sa courtoisie. Il donna à Blancheflour le pays de Galles à perpétuité -sans hésiter. Et il envoya Petitcrewe à dame Ysonde la reine. Ysonde, c'est la vérité, lorsqu'elle vit le petit chien, fit savoir à Tristrem qu'elle lui rendait son amitié.

 

* Petitcru se trouve dans le manuscrit orthographié Petitcrewe, Petitcrowe, Petitcru. Il correspond à Petitcriu chez Gottfried. (Note page 1562)

 

3°) Hodain et Petitcrewe accompagnent dans la forêt Tristrem et Ysonde bannis de la cour de Marc.

...Tristrem et sa compagne furent bannis pour leur conduite. Hodain, c'est l'exacte vérité, et Petitcrewe s'en allèrent avec eux. Ils couchaient dans une maison de terre. Tristrem leur apprenait le jour à attraper les bêtes dont ils avaient besoin -vifs comme l'éclair. Tristrem dressa Hodain à se nourrir dans la forêt. (page 953)

 

 

 

4. La Tavola ritonda.

Poème anonyme rédigé à Florence au deuxième quart du XIVe siècle, qui reprend en partie le Tristan riccardiano de la fin du XIIIe siècle d'origine ombro-toscane, alors que la matière de Bretagne est attestée en Italie dès le XIIe siècle sous forme de prénoms de baptême (Tristaynus...), de sculptures, de références littéraires, puis de motifs de fresques (par Pisanello à Mantoue) ou de manuscrits français du Tristan et Yseut dans les bibliothèques des Visconti, des Estes ou des Gonzague.

Édition par Polidori en 1864 à Bologne du manuscrit de la bibliothèque Laurenziana de Florence Plut. XLIV,27. Traduction par Jacqueline Risset de six épisodes dans le volume « Tristan et Yseut , les premières versions européennes », Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1995.

1°) La chienne d'Yseut boit le philtre avec les amants.

Cet épisode n'est pas traduit par Jacqueline Risset, mais raconté par celle-ci dans sa notice page 1593 ; il correspond à la page 116 de l'édition italienne. « S'apercevant de leur erreur, les coupables jettent sur le sol le reste du breuvage ; la petite chienne d'Yseut, aussitôt, le lèche : « elle fut ensuite dans la compagnie des deux loyaux amants, et dans sa vie elle ne les abandonna plus jamais » tandis que les dernières gouttes du philtre tombées sur le sol « s'y fixèrent si étroitement qu'on n'aurait plus pu l'enlever, même avec tous les fers du monde, et que le bois du navire n'aurait jamais pu en être détaché, à cause de la puissance du breuvage ». 

2°) Le chien Petit Araviuto apparaît dans le chapitre LXV « Le géant Urgan et le chien merveilleux ».

   ...Le duc [Bramante] alors, pour le distraire, et le divertir, lui fit amener un petit chien, qu'il tenait auprès de lui pour son plus grand agrément ; on l'appelait le Petit Araviuto, parce qu'il avait été élevé et nourri avec art. Et il n'y avait personne qui pût juger ou décrire sa beauté, ni dire de quelle couleur il était ; car de quelque coté qu'on le vit, il semblait qu'on pouvait indiquer des couleurs différentes. Il était au toucher plus doux que la soie ; il était né d'une chienne braque et d 'un léopard, et la pucelle de l'île de Vallone l'avait donné au duc. Son aboiement imitait les chants de tous les oiseaux dans toute leur variété. Il était attaché avec une chaîne d'argent qui, quand on la secouait, imitait le son de tous les instruments. Et Tristan en regardant son petit braque, en avait un plaisir qui le tirait de toute autre pensée. [ Tristan tue le géant Urgan le Velu...]. Alors le duc embrasse Tristan plus de cent fois ; puis il lui donne un cheval qui était le meilleur et le plus beau qu'on pût trouver alors ; il lui donna aussi le Petit Araviuto, et Tristan le reçut bien volontiers, pour le donner à la reine Yseut. A ce point il prend congé du duc, et retourne à la cour du roi Marc ; et le roi Marc lui fait grand honneur. Page 1067-1068.

 

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                   IV. Les chiens des autres versions du corpus de Tristan et Yseut.

 

 

1°) Petit-Crû chez les continuateurs de Gottfried.

 Gottfried ayant laissé son Tristan und Isolde inachevé, deux continuateurs se donnèrent comme but de poursuivre le poème allemand jusqu'à sa fin : ce sont Ulrich de Türheim —ou Türkheim—(Première continuation) et Heinrich de Freiberg.

Ceux-ci font réapparaître le chien Petit-Crû dans l'épisode du Cortège de la reine Yseut devant Tristan et son ami Kaherdin/Kehenis, le frère d'Yseut aux Blanches Mains. 

a) Première continuation de Ulrich de Türheim (1230-1235).

Poète originaire de la région d'Augsbourg, Ulrich dédie son poème en  au commanditaire Konrad de Winterstetten († 1243), qui fut précepteur du roi Henri de Hohenstaufen. On estime que sa source est puisée dans le Tristrant d'Eilhart d'Oberg.

Il existe sept manuscrit : la traduction est basée sur le manuscrit d'Heidelberg.

   ...Isolde cajolait Petitcreu tendrement, affectueusement —et plus encore, tandis que le petit chien s'étirait gracieusement dans le giron d'Isolde. quel chien pouvait avoir une vie si douce ? Sa niche était d'or. La belle, la blonde Isolde commença à caresser doucement le petit chien, elle l'embrassa mille fois sur la bouche et dit "Mon cher petit chien, quand pourrai-je enfin embrasser et cajoler ton maître de la sorte ?" En faisant cela, elle fit signe à Tristan de sortir de sa cachette. (Pléiade page 654, traduction Danielle Buschinger)

b) Deuxième continuation de Heinrich de Freiberg (1270-1300).

-Source : Ulrich de Türheim, Eilhart d'Oberg.

 Poème de 6890 vers en alémanique (ou francique-rhénan ou moyen-allemand) sous le mécénat de Reinmund de Lichtenburg, favori des rois de Bohème Venceslas II et Jean de Luxembourg.

Cinq manuscrits (Florence, Modène, Cologne, ...), traduction dans l'édition Pléiade par Danielle Buschinger. L'extrait qui nous concerne se trouve page 749 de cette édition.

   Pour se justifier devant Kaedin, le frère d'Yseut aux Belles Mains d'avoir épousé celle-ci pour renoncer dès la nuit de noce à consommer ce mariage afin de rester fidèle à la première Yseut, l'épouse du roi Marc, Tristan explique à Kaedin qu'il "a gagné la faveurs d'une dame. Elle est si belle qu'elle éclipse et réduit à néant la beauté de toutes les autres femmes" :

  ... Cette femme exquise et si pure m'a en toute confiance, fait don de son corps ravissant. J'ai connu mille et mille joies avec cette femme merveilleuse qui, avec son superbe corps, m'a offert tant d'amour. Cette adorable femme s'appelle aussi Isolde, exactement comme Isolde mon épouse, ta sœur. " Écoute maintenant, mon cher Kaedin : un jour, j'étais auprès de la belle et prenais mon plaisir avec elle jusqu'au moment où je fus comblé et où il fut temps que je prenne congé de la bien-aimée. Sa fidélité parfaite lui donna l'idée de me donner cet anneau, et , au nom de la loyauté que je lui devais, elle m'adressa cette prière : si un jour je devais décider à prendre une femme légitime, je ne devrais pas faire avec son corps toutes les choses qu'un homme a l'habitude d'accomplir avec les femmes, avant d'être revenu auprès d'elle et qu'elle épouse j'avais prise. ce serment est la raison pour laquelle ta sœur est restée et restera vierge aussi longtemps que je résiderai ici à Arundel. 

  ... "Kaedin, je vais te dire d'avantage : l'autre Isolde, la blonde, m'a manifesté un immense amour et m'a traité mieux que jamais sur terre homme ne fut traité par une femme. Tu peux bien m'en croire. Là-bas, dans le pays des Gallois, tué un géant, qui s'appelait Urgan. Gilan, le prince du pays, m'a offert en échange un petit chien, que j'ai envoyé à ma dame, caché dans une rote, par l'intermédiaire d'un Gallois. Des fées s'étaient avec amour, occupées de lui, et, pleine de sollicitude, l'avaient élevées dans le lointain pays d'Avalon. Et même si cela te surprend, je peux t'affirmer, et n'en conçois aucune amertume, que ma dame là-bas, mon autre Isolde, a traité ce petit chien avec plus de tendresse qu'Isolde aux Blanches Mains ne m'a traité moi-même". (Ed. Pléiade pages 741-742).

"Ma dame là-bas, mon autre Isolde, a traité ce petit chien avec plus de tendresse qu' Isolde aux Blanches Mains ne m'a traité moi-même." Voilà le chien Petit-Crû au centre d'un enjeu vital pour Tristan : il va conduire Kaedin en Grande Bretagne pour qu'il admire, caché dans les arbres, la reine Isolde, et si celle-ci n'est pas d'une beauté incomparable et ne traite pas Petit-Crû de façon exceptionnelle, Tristan sera mis à mort par les parents d'Isolde aux Belles Mains pour l'avoir déshonorer. 

  Les deux chevaliers se rendent donc en Angleterre. Tristan fait savoir à la reine Isolde qu'elle décide son mari à se rendre à la Blanche Lande et le messager lui tient ce discours :

  ..."Il s'agit entre eux d'un pari. Tristan a assuré au guetteur que vous avez un petit chien qui lui appartenait auparavant et que par amour pour lui vous le traitez mieux et avec plus de tendresse que plus d'une princesse ne traite son légitime époux. . si vous voulez lui sauver la vie, vous devez absolument faire en sorte que tout se passe comme je vous l'ai dit et qu'il puisse vous voir demain et avec vous, le petit chien !"

 

Le jour venu, le cortège de la reine défile devant Tristan et son ami Kaedin. Viennent d'abord les dames de sa suite, toutes plus belles les unes que les autres, puis Kameline de Scheteliure, puis la belle Brangene, la servante d'Isolde dont Kaedin tombe amoureux. Elles dépassent de si loin tout ce qu'il a connu qu'il pense à chaque fois que c'est de la reine Isolde qu'il s'agit. "Celle-ci ne serait même pas l'aurore, comparée à l'éclat du soleil que tu verras aujourd'hui pour ton ravissement et pour ta joie." lui répond Tristan. Mais la reine est précédée d'une niche portée par deux palefrois :

   ... La niche était d'or. Dedans se trouvait le petit chien Petitcriu, que jadis Gilan avait par son prodige reçu d'Avalon, le pays des fées, et que plus tard le noble Tristan avait vaillamment conquis dans un combat. Derrière la litière chevauchait la merveilleuse Isolde, le trésor des joies de Tristan: comparée à sa beauté, celle de toutes les jeunes filles et des dames qui vivaient alors n'était rien. Elle avançait comme si elle défiait toute beauté féminine en ce monde. [...] Elle se laissa glisser de son cheval et s'assit dans le trèfle. Elle attira à elle le petit chien : "Viens, Petitcriu, viens ici!" Aussitôt le petit chien quitta la niche d'or et courut dans la direction de la blonde reine. Il se roula dans les fleurs, secouant gaiement la tête si bien que ses oreilles volaient. Il aboya de joie, et, frétillant de la queue, rejoignit Isolde. Elle le prit avec tendresse dans ses bras et le pressa contre son cœur. Elle l'étreignit, le serrant contre sa poitrine. Je ne voudrais certes pas oser prétendre qu'elle donna des baisers au petit chien. Isolde, la belle Isolde, ne se lassait pas de jouer avec Petitcriu. Pour finir, elle le mit sur ses genoux et l'enveloppa de sa blanche main dans le riche manteau de soie. Kaedin suivait attentivement tout ce qui se passait, observait chacun de ses gestes, et finalement il dit: "Mon compagnon, mon cher beau-frère Tristan, je veux te libérer de ton serment. Je sais à présent que ma sœur Isolde ne t'a jamais témoigné autant de tendresse, si fidèlement dévouée soit-elle. Jamais elle ne t'a traité avec autant d'affection qu'Isolde la reine traite ici ce petit chien". (Pléiade page 748-749)

 

 

 

2°) Petit-Crû dans le Tristrant de Eilhart d'Olberg.

      Dans ce poème, le chien correspondant à Petit-Crû dans les deux passages précédents ne porte pas de nom propre, mais la description du Cortège de la reine Yseut et ses caresses données au chien sont identiques.

 

Le Tristrant d'Eilhart d'Oberg, poème en haut-allemand  datant de 1170-1190, est la seule version complète subsistant pour le XIIe siècle : outre trois fragments de la fin du XIIe, elle est conservée par un manuscrit de la fin du XIIIe (Monastère de Saint-Paul en Carinthie) et trois manuscrits du XVe siècle (Dresde, Heidelberg et Berlin). Mis en prose en 1464. Traduction en Pléiade par René Pérennec.

  Eilhart était poète à la cour de Brunswick en Saxe, et ses protecteurs seraient donc Mathilde d'Angleterre ( 1156-1189), fille d'Aliénor d'Aquitaine, et son époux Henri le Lion duc de Saxe. Son poème est structuré en 63 blocs autour du chiffre sept et de la figure du chandelier à sept branches (D. Buschinger). 

   ... La reine descendit de selle sans demander l'aide de quiconque, ce qui ne lui était jamais arrivé jusque-là. ce geste montrait la force de son amour. Elle alla vers la litière dorée et en sortit le chien. Puis elle se mit -je vous assure que le fait est véridique- à frotter très affectueusement le chien avec son manteau. L'habit était constellé de hyacinthes, magnifiquement paré d'or et de gemmes et rehaussé de fils d'or ; il avait été cousu avec un art consommé ; le dessus était fait d'une soie à trois tons, la doublure était une riche fourrure d'hermine. C'est avec ce vêtement que la reine caressa le chien avec amour. Elle prit l'animal dans ses bras et le cajola avec beaucoup de tendresse, ce qui fit dire au vaillant Kéhenis : "Cher compagnon, je te délie de ton serment. Jamais ma sœur n'a eu autant d'égard pour toi". (Pléiade page 350)

 

3°) La Folie Tristan.

  Il s'agit d'un épisode particulier, bien que proche de ceux où Tristan se déguise en lépreux ou en pèlerin pour revoir Yseut sans se faire reconnaître. Il date du dernier tiers du XIIIe siècle (après les poèmes de Thomas et de Béroul, mais avant Gottfried) et est rapporté dans des versions distinctes par deux manuscrits, dits d'Oxford (Bibliothèque bodléienne, Manuscrit Douce d.6, folio 12v-19r, où il suit un long fragment du texte de Thomas dans les folios 1r-12v) et de Berne (Ms : Burgerbibliothek, Berne (ms 354) ; Fitzwilliam Museum (ms 302, fragment correspondant aux vers 150-198 du ms de Berne).

Dans la Folie de Tristan d'Oxford (998 octosyllabes à rimes plates), Tristan est parvenu à s'entretenir avec la reine dans sa chambre, mais quoiqu'il lui donne tous les détails de leur passé pour la convaincre de son identité, il est si bien transformé (visage gonflé, tanné en noir, et surtout voix contrefaite) que, quoique troublée, elle l'accuse de sortilège et d'envoûtements et se refuse à reconnaître son bel amant, "Tristan l'Amoureux" dans cet hideux fou.

Le texte est traduit et adapté par Mireille Demaules. On peut découvrir le manuscrit original folio 17v :

Ne membre vus, ma bele amie,

De un petite druërie

Ke une faiz vus envaiai

Un chenet ke vus purchaçai ?

E ço fu le petit cru,

Ke vu tant cher avez eü.

  ...Ne vous souvenez-vous pas, ma bien-aimée, du petit gage d'amour que je vous ai un jour envoyé, de ce petit chien dont je vous fis présent ? C'était Petit-Crû que vous avez tant aimé. 

 Ce bref rappel ne doit pas nous empêcher de remarquer qu'il s'agit (si j'ai bien suivi la chronologie assez complexe des nombreuses versions) du texte le plus ancien donnant le nom de Petit-Crû, puisque nous ne possédons pas le passage de Thomas qui, selon toute vraisemblance, le mentionnait.

  D'autre part, cet extrait me donne l'occasion d'un détour par le dictionnaire de Godefroy pour préciser et savourer le terme drüerie du vers 758 : il signifie ici "marque d'amour, témoignage, enseigne, cadeau galant", mais le terme peut aussi prendre le sens d'amitié ou d'affection, d'amour, de tendresse ou de galanterie, ou plus crûment de plaisir d'amour : faire sa druerie, c'est jouir du plaisir d'amour. Je me dis que Petit-Crû est tout cela à la fois.

 

 

Un peu plus loin (page 240 de la Pléiade et vers 915-918 folio 18v du manuscrit d'Oxford), Tristan à court d'argument demande à voir son chien Husdent.

Folio 18r :  "Ke en avez fait ? Mustrez le mai." 

Ysolt respunt :"Je les ai, par fai !

Cel chen ai dunt vuz parlez.

Certes, ore en dreit le veret.

Folio 18v : Brengain, ore alez put le chen !

Amenez le od tut le lien."

Vint a Huden e cil joï, E le deslie, aler le lait.

Cil junst les pez, si s'en vait.

    Tristan li dit : "ça ven, Huden !

Tu fus jas men, ore te repren."

Huden le vit, tost le cunuit :

Joie li fist cum fait dut. 

Unkes de chen ne oï retraire

Ke post merur joie faire,

Ke Huden fit a sun sennur,

Tant par li mustrat grant amour.

 ..."Yseut, souvenez-vous : je vous ai alors  donné Husdent, mon chien. Qu'en avez-vous fait. Montrez-le-moi." Yseut répond : "Je l'ai toujours, par ma foi, ce chien dont vous parlez. Oui, vous allez le voir tout de suite. Brangien, faites venir le chien. Amenez-le avec sa laisse. Brangien se lève sans attendre pour aller chercher Husdent qui lui fait fête, puis elle le détache et le laisse aller. D'un bond, le chien s'élance.

   Tristan lui dit : "Viens ici, Husdent ! Tu étais à moi, il n'y a pas si longtemps, je te reprends maintenant." Dès qu'il le vit, Husdent le reconnut aussitôt. Il lui fit fête, cela va sans dire. A ma connaissance, jamais aucun chien n'aurait pu manifester joie plus pure que celle d'Husdent retrouvant son maître, tant il lui témoigna une vive affection. Il courut vers lui, la tête en l'air : jamais animal n'eut l'air plus joyeux. Il frottait son museau contre Tristan et lui donnait des coups de patte : c'était un spectacle très émouvant.

Yseut en fut stupéfaite. Elle eut honte et rougit de voir le chien accueillir joyeusement son maître, dès qu'il eut entendu sa voix. Car Husdent était méchant et peu docile !Il mordait et faisait du mal à tous ceux qui voulait jouer avec lui ou le toucher. Personne ne pouvait l'approcher sinon la rein

e et Brangien, tant il était hargneux depuis qu'il avait perdu son maître qu'il avait élevé et dressé.

 

  Tristan caressait Husdent et le retenait. Il dit à Yseut : "Il se souvient mieux du maître qui l'a dressé et élevé que vous ne le faîtes de l'amant qui vous a tant aimé. Il y a une grande noblesse chez le chien et, chez la femme, une grande déloyauté. (Pléiade page 240-241)

 

Nouvelle halte : animalisation de Tristan dans les Folies.

   La façon dont Tristan se transforme en fou, puis dont il se présente au roi en alléguant des origines fantastiques, témoigne d'un processus d'animalisation par laquelle non seulement il adopte l'aspect d'un homme sauvage (tunique de poil, massue), mais encore qu'il se déshumanise dans un processus de renversement des valeurs : dans le manuscrit d'Oxford il se teint la peau en sombre, se rase les cheveux, déforme sa voix, se prétend  être le fils d'Urgan le Velu, puis raconte que sa mère était une baleine et qu'il a été allaité par une tigresse (Pléiade page 224). Cette inversion des critères de civilité qui le caractérisait (peau claire, chevelure soignée et blonde, voix humaine) se retrouve encore lorsqu'il inverse son nom en la forme Tantris. Dans le manuscrit de Berne, son père est un "morse" (traduction du mot du manuscrit galerox évoquant wahlros, "cheval marin"), sa mère une baleine, et sa sœur se nomme Bruneheut, la plaçant du coté de la couleur noire qui l'oppose à Yseut la Blonde. La reconnaissance de ce Tristan animalisé par son chien, et non par Yseut tant qu'il n'a pas repris sa voix normale, participe à cette inversion.

  On peut y voir un trait de l'abnégation sacrificielle poussée jusqu'au reniement de soi qu'un amant est prêt à accepter pour satisfaire son désir (comme Lancelot dans sa charette) ; ou encore, y voir des arguments pour comprendre que le roman de Tristan et Yseut s'oppose radicalement au cycle du Graal et que la sexualité (métaphoriquement, le philtre) conduit les amants à renier les valeurs de la civilité, de la morale et de la culture, valeurs qu'ils possédaient pourtant avec excellence (la musique et le chant, la composition de lais, la maîtrise du jeu d'échec, l'élégance vestimentaire, le maintien corporel ). Quand aux valeurs religieuses du christianisme qui sont l'âme du Graal, elles sont ici inexistantes.  "Tandis que le Tristan exalte l'amour et l'adultère, le Graal glorifie la virginité. Dans le Tristan subsiste la croyance au destin, un vieux fond celte et païen ; dans le Graal, on reconnaît la foi libératrice, le symbole des plus hautes espérances chrétiennes."(cf Breillat 1938).

Évoquer Ulysse.

  Bien-sûr, cet épisode évoque les chants XIV à XX de l'Odyssée dans lesquels Ulysse de retour à Itaque se déguise en mendiant pour tester la fidélité de la mémoire de son épouse Pénélope et qui, à son arrivée au palais, est reconnu par son vieux chien Argos qui en meurt d'émotion.

 

 4°) Tristram et Izalda.

Version tchèque de 9000 vers du dernier tiers du XIVe siècle, connu par deux versions tardives de 1449 et 1483. Quatre épisodes sont traduit dans l'édition de la Pléiade par Hana Voisine-Jechova : le chien Utan apparaît page 1119 de cette édition, dans l'épisode de la Mort des amants :

   ...Car, quand cela se passa, leur chien, leur chien chéri qui s'appelait Utan se mit comme s'il était frappé à mort à pousser de tels cris et de tels hurlements qu'il ne laissa personne en repos, gémissant et courant çà et la, cherchant à se donner la mort. Puis, à la fin, il rampa jusqu'à eux en hurlant, leur sauta sur la poitrine, fit trois tours, ferma les yeux, et expira sur eux.

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   VI. Les autres animaux merveilleux du Tristan et Yseut.

 

 

1°) Le cheval merveilleux dans Tristan le Moine.

Poème épisodique en allemand de 2705 vers qui daterait de 1210 et 1260 en Alsace et connu par 2 manuscrits du XVe siècle, dont Ms 14697 de Bruxelles. Traduction et annotation par Danielle Buschinger dans l'édition « Tristan et Yseut , les premières versions européennes », Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1995.

Dans ce récit est décrit le cortège par lequel Tristan et son épouse Isolde se rendent à la cour du roi Artus pour participer à une fête courtoise. Après la description des riches toilettes des dames vient celle du cheval de Tristan.

Une reine [Isolde épouse du roi Marc] avait envoyé à Tristan, par amour pour lui, un magnifique cheval. Elle était très bien disposée à son égard. L'un des pieds du cheval était vert comme l'herbe, l'autre blanc, et une oreille était rouge foncé. Elle lui fit savoir que les couleurs avait différentes valeurs symboliques. Avec la couleur rouge de l'oreille elle lui contait sa détresse, qu'elle s'était enflammée d'amour, et la couleur verte donnait à entendre que tout cela était récent. La couleur blanche montrait la fidélité, car la couleur blanche est dépourvue de toute impureté. Le harnais qu'elle avait envoyé à Tristan sur le cheval était si précieux et si parfait que j'ai grande envie de ne pas le passer sous silence. Il y avait une selle large et bien tendue. Les arçons étaient) précieux ; le troussequin d'avant était en ivoire, celui d' arrière était une belle pierre précieuse que nous connaissons tous : c'était un cristal. Dans la selle on avait incrusté des images d'oiseaux. On avait l'impression qu'ils bougeaient comme s'ils étaient vivants. Les branches du mors étaient en fanon de baleine, les panneaux de soie rouge ; au lieu de cuir on avait utilisé une épaisse étoffe de soie brodée d'or. Le poitrail était très beau : c'était une sangle pas très large ornée d'une précieuse bande de soie garnie d'or fin. Son éclat était rehaussé par de nombreuses images de nobles animaux. Des clochettes y étaient accrochées, qu'on entendait de loin. Les étrivières étaient solides et faites de la plus belle soie qu'on avait jamais vue. Les larges sous-ventrières étaient bien proportionnées et avaient à leurs extrémités des anneaux d'or. La selle était, comme il se doit, joliment parée de cordelettes tressées en soie rouge, blanche, bleue, brune et jaune ; elles pendaient bas vers le sol. Et on avait ornée cette selle d'objets très précieux. Je vais maintenant présenter et vous décrire la bride comme elle était. Elle était alourdie de nombreux ornements. Le mors était en acier, la gourmette en argent, la muserolle en or. Une petite statue, posée dessus, entourait toute la tête. A l'intérieur était gravé le nom du propriétaire du cheval. L'inscription courait tout autour. Une pierre était sur le front qui la nuit brillait clair comme le jour. La bride était tressée en soie, on ne pouvait en trouver de meilleure depuis que les brides avaient été inventées. Mon maître m'a parlé de beaucoup de jolies choses (j'ignore s'il les a vu lui-même) : quand on prenait la bride dans la main, un merle commençait à chanter, c'est la souveraine elle-même qui en avait décidé ainsi. Si vous l'aviez-vu vous-même, vous pourriez dire que le harnais était très précieux. (page 1028-1029).

 

      Comme Petit-Crû, le cheval offert à Tristan par la reine Yseut est " un petite drüerie", un gage d'amour qui par ses caractères est aussi la métaphore de l'acte d'amour saturant les sens et transportant les amants dans le pays du merveilleux indicible, celui du ravissement sexuel.

 

 

Évoquer le cheval de Camille dans l'Eneas.

Cette description évoque immédiatement (Alain Corbellari in Joseph Bédier note 231 ) le passage de l'Eneas (adaptation de l'Énée de Virgile dans la matière de Bretagne) dans laquelle est décrit le cheval de la reine des Volques, Camille. Il s'agit des vers 4049 à 4084 :

 

Onkes ne fu tant gente beste

come neis ot blanche la teste.

Le top ot neir, et les oreilles

ot ambesdeus totes vermeilles,

le col ot bai et fu bien gros,

les crins indes et verz par flos ;

tote ot vaire l'espalle destre

et bien fu grisle la senestre ;

les piez devant ot lovinez

et fu toz bruns par les cotez ;

soz le ventre fu leporins

et sor la crope leonins

et fu toz neirs de soz les alves ;

les deus jambes devant sont falves,

les deus desriers roges sans ;

les quatre piez ot trestoz blans,

neire ot la coe une partie,

l'altre blanche, tote crespie,

les piez copez, les jambes plates :

molt fu bien faiz et bien aätes.

Li palefreis fu bien anblanz,

et li freins fu molt avenanz ;

de fin or fu li cheveçals,

faiz a pierres et a esmals,

et les resnes de fin argent,

bien treciees menuëment ;

la sele ert buene, et li arçon

furent de l'uevre Salemon,

a or taillié de blanc ivoire ;

l'entaille en ert tote trifoire,

de porpre fu la coverture

et tote l'altre a feltretire,

dt d'un brun paile andeus les cengles,

de buen orfreis les contrecengles ;

li estrier furent de fin or,

li peitrals valut un tresor.

 

 

Mais si les points communs sont nombreux, cette description est purement visuelle et ne fait pas intervenir  le son des clochettes et le chant féerique du merle du cheval de Tristan, deux éléments qui, par contre, le rapprochent de Petit-Crû.

On comparera aussi avec  le palefroi à robe bigarrée d'Enide dans Erec de Chrétien de Troyes v.7289, qui vient aussi d'une créature surnaturelle.

 

 

      2°) Le cerf merveilleux dans le Tristan de Gottfried

   Le cerf chassé par Marc Tristan de Gottfried v1798 est "étrange. Celui-ci avait une crinière semblable à celle d'un cheval et une robe blanche, il était en outre d'une stature imposante et solidement bâti. Seuls ses bois étaient petits et courts, à peine renouvelés, comme s'il les avait perdu  peu de temps auparavant." (page 607).

 Dans les romans bretons, le cerf blanc est féerique, il sert à introduire le héros vers les profondeurs surnaturelles de la forêt. Celui-ci va mener le roi Marc vers la grotte où se sont réfugiés les amants, grotte dont la description page 603 accumule les poncifs de la féerie : "blanche comme neige, lisse et plane de toute part.[...] La paroi blanche lisse et plane montrait la droiture de l'amour : sa blancheur immaculée ne doit pas porter de diaprure, et nulle part la suspicion ne doit non plus y faire ni plaie ni bosse". On voit que la féerie est utilisée pour transformer une description en une métaphore.

 

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Synthèses et considérations diverses.

      Les caractères et propriétés de Petit-Crû. :

-Origine féerique. C'est la seule intervention d'une fée et de l'île d'Avalon où elle réside dans le récit. 

-Toutes les couleurs sont réunies ensemble, créant une sidération des sens, de la même façon que la blancheur peut être éblouissante mais aussi aveuglante. Cette perte  de repère, comme l'errance d'un héros perdu dans une forêt, est le chemin qui mène vers l'Autre Monde

-Tous les sons et toutes les mélodies ensemble.

-Imitation.

-Plaisir qui suscite l'oubli (des soucis) et l'apaisement des douleurs : analgésie et amnésie, comme dans l'Odyssée .

-Le son thérapeutique des cloches et son origine celte : les cloches de guérison attribuées en Bretagne aux saints venus d'Irlande. Voir les liens de mon article  Acoustique, guérison et liturgie : l'abbatiale Sainte-Croix à Quimperlé, et le moteur de la Jaguar F-Type.

Ici, ce grelot, le Zauberglockchen  enchanté est le contraire de la cloche suspendu au sommet des clochers et qui structure le temps pour en vouer chaque heure à Dieu : c'est un moyen de déstructurer le temps dans l'ivresse obsédante, quasi folle, de la répétition métallique d'un son. J'aurais voulu m'attarder à rechercher combien les grelots apparaissent dans les contes et légendes, dans les romans bretons et l'imaginaire médiéval, mais j'y renonce. J'évoquerais le grelot des bonnets de fou, la crécelle des lépreux, et surtout les tintamarres des charivari destinés à éloigner les risques qui surviennent lors de toute rupture de l'ordre, qu'il soit moral, météorologique (tirer le canon ou sonner les cloches en cas d'épidémie ou d'orage), ou cosmique (lors des "douze petits jours" de l'année.

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 Son nom Petit-Crû , petite créature, se rattache à cette problématique du souvenir douloureux ou du "blanc", du "trou de mémoire" si on considère qu'il indique l' ineffable de cette créature, dans un au-delà des mots. Comme Ulysse qui remplace son orthonyme par le nom de Personne pour donner au cyclope Polyphème une non-identité, comme Pessoa dont le nom en portuguais signifie "personne" mais qui dissout cette identité sous 70 hétéronymes, Petit-Crû efface son nom sous le pseudonyme de "petite créature", de même que le nom "fée" signifie "fatum", destin.  Son nom est comme, en musique, un soupir, un espace réservé pour des phénomènes qui ne peuvent être mis en mots, soit par excès du Jouir, soit par l'oubli de soi.

 Son affiliation évidente avec le monde magique est une indication claire que  Petit-Crû doit être interprété symboliquement ou métaphoriquement tant comme représentant la jouissance sexuelle elle-même (le chien devenant un objet intermédiaire, un artefact féerique de leur amour) que des dangers de l'endormissement de la mémoire, dans une polysémie contradictoire qui en fait toute la richesse.

 

Mémoire douloureuse ou oubli ? Petit-Crû et les Lotophages.

La problématique à laquelle est confrontée Yseut en recevant Petit-Crû et son grelot du doux oubli est la même que celle de l'équipage d'Ulysse dans l'île des Lotophages : le lotos confère la soporifique perte de mémoire qui apaise la nostalgie des voyageurs en retour vers le pays natal, au risque de les détourner de celui-ci et de leur fidélité à eux-mêmes et à leur passé. 

Voir Odyssée :

Mes gens, ayant goûté à ce fruit doux comme le miel,

ne voulaient plus rentrer nous informer,

mais ne rêvaient que de rester parmi ce peuple

et, gorgés de lotus, ils en oubliaient le retour…

Odyssée, IX, 87-97.

Yseut, en arrachant le grelot magique, s'arrache aussi à la douceur de l'oubli de ce qui fait l'essence de son amour : l'amertume, depuis qu'elle a lié pour toujours, sur la nef où elle a bu le philtre, les mots mer, amer et aimer.

 C'e sont des dangers analogues auxquels Ulysse s'est arraché en quittant Calypso et ses promesses d'éternité, ou l'île de Circé et son breuvage de l'oubli qui transforme ses marins en porcs. Ni dieu ni porc : préserver la souffrance de l'absence de l'être aimé, c'est préserver l'amour propre à l'humain. Mieux vaut souffrir, pourvu que cela soit pour lui (pour elle), mieux vaut mourir que de vivre sans elle (sans lui) :

Murir desiret, murir volt,/ Mais sul tant k'ele lo soüst / Ke il pur la sue amur murrust : Mourir il désire, mourir il veut / Mais pourvu qu'elle sache / Qu'il est mort pour elle. (Folie d'Oxford vers 20-23)

Petit-Crû est, au yeux d'Yseut, une distraction, un objet d'amour qui la distrait, la détourne de l'amour ; plus tard, Yseut ira plus loin, et non contente de rejeter les hochets, elle portera un cilice pour ressentir en permanence la douleur de l'absence de Tristan (Thomas in Pléiade page 183). Tout le poème rappelle en leitmotiv que leur amour est amertume, souffrance et qu'il les mène à la mort.

Ainsi, tout pourrait opposer la chienne d'Yseut qui, dans Sire Tristrem, lèche quelques gouttes du philtre et qui,sous le nom d'Utan, partage dans la version tchèque la fidélité indéfectible des amants jusqu'à venir mourir avec eux, tout pourrait opposer ce symbole de fidélité avec l'ambiguë Petit-Crû qui associe à ses charmes visuelles un grelot d'amnésie et ses risque diaboliques d'infidélité. débarrassé du ricanement infernal et métallique de ce hochet, Petit-Crû, alors dépourvu de tout caractère fée, pourra être le héros des épisodes du Cortège de la Reine comme substitut de Tristan.

 

Le Coussin magique, et l'amour manqué.

Il existe dans le récit un autre élément magique, mais ce n'est plus un animal, mais un simple coussin. Alors que Kaedin l'ami de Tristan demande de coucher avec Brangein, la reine Yseut contraint sa fidèle servante à accepter, mais elle lui confie un coussin magique. Sitôt que Kaedin a posé la tête dessus, il s'endort, et se réveille au matin fort dépité de l'occasion qui vient de lui passer sous le ...nez. Ce coussin soporifique pourrait sembler anecdotique, mais D. Buschinger 1973 a révélé la place remarquable qui lui est donnée par Eilhardt, en symétrie dans le poème avec la scène du Philtre.

 

 

 

 

 

 

 

 

Sources et liens.

Les textes :

— « Tristan et Yseut , les premières versions européennes », Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1995.

— BÉDIER Joseph, 1903 Le Roman de Tristan par Thomas, poème du XIIe siècle,  S.AT.F. Firmin Didot : Paris, 2 volumes, Chap. XXV Petitcrû, page 217-231 

https://archive.org/stream/leromandetrista00premgoog#page/n248/mode/2up

— La Tavola ritonda o l'istoria di Tristano edité par Polidori, Bologne 1865https://archive.org/stream/latavolaritonda01poligoog#page/n10/mode/2up

 — Texte italien  en ligne

—Version allemande par Gottfried de Strasbourg en ligne sur Zeno.org Das Hündlein Peticriu

— Version allemande par K. Marold 1906 avec numérotation des vers :en ligne page 266 et suivantes. 

Les commentaires critiques:

Les études portant sur le chien Petit-Crû sont rares en langue française. Je rassemble quelques données bibliographiques que j'ai pour la plupart omis de consulter.

— Un  article Mediawiki a été rédigé en allemand sur le sujet que j'ai traité ici : Das Zauberhündchen Petitcreiu (Gottfried von Straßburg, Tristan)

 

 — ANDIEL  Martin Petitcreiu als Allegorie auf den Ineinanderblick der Liebenden in Gottfried von Straßburgs "Tristan" GRIN Verlag, 11 mai 2004 - 18 pages en ligne Google 

 — BREILLAT (Pierre).  1938 "Le manuscrit Florence palatin 556 La Taviola ritonda et la liturgie du Graal". Mélanges d'archéologie et d'histoire  Volume   55  pp. 341-373   Persée :

— BUSCHINGER  (Danielle),  1971  "Louise Gnädinger. — Hiudan und Petitcreiu. Gestalt und Figur des Hundes in der mittelalterlichen Tristandichtung" in Cahiers de civilisation médiévale    Volume   14   N°   14-56   pp. 376-382 en ligne : Persee 

— BUSCHINGER  (Danielle) 1995, " édition et annotation du Tristan und Isolde" in Tristan et Iseut, Pléiade, Gallimard : Paris 

  — BUSCHINGER (Danielle) 1973  "La composition numérique du Tristrant d'Eilhart von Oberg"  in Cahiers de civilisation médiévale   Volume   16  pp. 287-294 En ligne Persée

— CORBELLARI (Alain)  in Joseph Bédier note 231 Parallèle entre le chien multicolore et le cheval coloré de Camille dans Enée Eneas de Chrétien de Troyes vers 4047-4080(?) En ligne

— GNÄDINGER (Louise) 1971  Hiudan und Petitcreiu: Gestalt und Figur des Hundes in der mittelalterlichen Tristandichtung Atlantis Verlag, 107 pages. Non consulté.

— HIRSCHBERG (Ruth), 2013, iconographie des chiens et animaux au Moyen-Âge sur le site en ligne.

— MULLER Katharina  Die 'Hundchen Petitcriu-Scene' in Gottfried Von Strassburgs Tristan 

— OKKEN (Lambertus) Kommentar zum Tristan-Roman Gottfrieds von Strassburg en ligne Google 

 —PIQUET (F.) 1904-1905 L' originalité de Gottfried de Strasbourg dans son poème de Tristan et Isoldeétude de littérature comparée  l'Université de Lille chap.XXV  pp. 270-274 

— SCHRÖDER Werner, Das Hündchen Petitcreiu im Tristan Gotfrids von Strassburg, in : Dialog. Literatur und Literaturwissenschaft im Zeichen deutsch-französischer Begegnung Festgabe für Josef Kunz, Berlin, E. Schmidt, 1973 : p. 32-42.  

 

— Bnf français 776 gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6000110d.r=.langFR.swf

— Bnf NAF 6579 Tristan en prose par Luce de Gaste 1201-1300: Gallica 

 

 

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                           Film Marie-Antoinette 

 
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Published by jean-yves cordier
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9 juillet 2014 3 09 /07 /juillet /2014 12:17

Les travaux des Mois, le Zodiaque et le Temps des médaillons de la cathédrale d'Amiens.

 Voir :

Les Mois, le Zodiaque et le Temps de la cathédrale de Chartres: sculpture et vitrail. .

 

   Ce qui va être amusant, ce sera de comparer ce Zodiaque qui date de 1220-1230 à celui de la Rosace ouest de Notre-Dame de Paris (1220-1225), qui lui est donc presque contemporain, à celui du portail sud de Chartres (1198-1217) et enfin à celui du vitrail de Chartres (1217-1220) (lien supra).

   Ce qui sera aussi excitant sera de découvrir que, si on les examine en détail, leur sujet, loin de se résumer à un titre, pourra faire l'objet de discussions et de surprises.

 

   Ces médaillons courent comme une frise de quatrefeuilles tout le long des soubassements  de la façade occidentale en suivant le profil des trois portails mais en consacrant un thème différent à chacun d'entre eux : les travaux des Mois et le Zodiaque pour le portail de Saint-Firmin, les Vertus et les Vices pour le portail du Jugement Dernier (c'est logique), et des épisodes de la vie des Rois pour le portail de la Mère-Dieu. Durant la journée, ils font tourner leurs ombres sous l'effet du soleil, puis le soir ils s'illuminent de couleurs dorées, et à la nuit tombée les projecteurs leur rendent leur polychromie d'antan. Comme à Rouen, time is Monet...


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Le soubassement droit du portail Saint-Firmin parcourt l'année en douze médaillons du Capricorne aux Gémeaux ; en haut est figuré le signe du Zodiaque et au dessous les travaux ou occupations de la période correspondante, à cheval sur deux mois :  

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Le soubassement gauche du portail Saint-Firmin poursuit cette course du Cancer au Sagittaire.

 

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Trois documents trouvés sur le net en introduction : le thème des Travaux des mois est un stéréotype.

Lien ici

      

Calendrier de Pietro Crescenzi, XIII° siècle, musée Condé, Chantilly.  

      

 

I. Décembre/ Janvier, Capricornus Le Capricorne ; la tuée du cochon et la salaison ??

  En haut, Capricorne : qu'elle est jolie, avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants et sa corne qui rejoint dans sa courbe un bouquet de chèvrefeuille !

 En bas, un homme barbu, vêtu d'une tunique dont le pan est relevé et passé dans la ceinture, lève une hache (bras et outil perdu) pour tuer un cochon qu'il emprisonne entre ses jambes. Hum hum, pourquoi répéter si vite ce qui est dit ailleurs ? Il s'agit peut-être plutôt d'une femme (cheveux ramassés en coques, barbette sous le menton). Et puis il y a deux animaux. Et ai-je déjà tenté de tuer un cochon en l'enserrant entre les jambes ? Bon courage ! Quand à deux cochons en même temps !

A droite, la "salaison" représente plutôt une volaille (un coq  à mon avis) égorgée qui est suspendue à un croc au dessus d'un baquet pour dégorger de son sang.

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II. Janvier/Février, Aquarius le Verseau ; Janus et le festin annuel .

   Coiffé d'un bonnet, ce Janus bicéphale (le mot janvier provient du mot Janus) tourne vers la droite, coté de l'année écoulé, le visage d'un vieillard à longue barbe, et vers la gauche de l'année à venir le visage amène d'un jeune homme. Deux serviteurs lui servent son repas. Sur le vitrail de Notre-Dame, des détails supplémentaires non visibles ici permettent une meilleure compréhension, comme les yeux fermés du coté de l'année qui s'achève.

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III. Février / Mars, Pisces les Poissons ; le coin du feu.

 

Les deux poissons sont assez semblables à ceux de Paris ou de Chartres, mais l'artiste picard doit être familier du milieu marin et il a sculpté deux poissons différents par la taille et par la gueule, l'un plus effilé évoquant un maquereau et l'autre plus rond évoquant un thonidé.

    Un homme vêtu d'un chaud manteau à capuchon rabattu et la tête recouverte d'un autre capuchon a ôté ses chaussures et présente ses pieds nus à la chaleur d'un bon feu ; il manipule avec une pince un objet qui est peut-être une bûche, mais plus probablement un poisson. Derrière lui, un petit meuble supporte un vase, ou peut-être une lampe. Bref, c'est l'hiver. Ce thème est constamment associé au mois de février.

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IV. Mars/ Avril, Aries le Bélier ; les travaux de la vigne.

 

Le bélier se détache sur un arrière plan d'un talus surmonté d'un arbre aux branches nues ; un arbuste semblable est visible à l'arrière de l'animal.

Une femme, la tête couverte d'une barbette nouée sous le menton et les cheveux ramassés en chignon à l'arrière est vêtue d'une tunique plissée longue mais fendue jusqu'à la taille et dont le pan est remonté dans la ceinture pour libérer le travail des jambes. Celles-ci ne semblent pas nues, mais recouvertes de chausses englobant le pied. Elle appuie le pied droit sur une bêche. (manche à poignée en T et support latéral pour la main droite). elle retourne donc la terre au pied d'un cep dont les pampres commencent à grimper avec avidité le long d'un tuteur.

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V. Avril / Mai, Taurus le Taureau ; la chasse au faucon.

Le taureau est placé devant le même "paysage" que le bélier, mais les arbres sont désormais en feuilles ; et il me semble que le bovin en goûte une, faisant fouetter sa queue pour exprimer son plaisir.

Le médaillon des Travaux montre un fauconnier, les mains gantées et le front ceint d'un bandeau. Il porte une sorte de tablier sans manche au dessus d'une tunique. Il a donné à manger à son faucon, dont il a ôté le chaperon qu'il tient de la main droite. L'oiseau de proie porte une bague à la patte droite, par laquelle il est sans doute lié. Il est difficile de dire ce qu'il mange, car cela ressemble à une boule bouclée ou grenue.

 Dans les Très Riches Heures, la Chasse au faucon illustre le mois d'août. Mais c'est un thème qui illustre souvent la jeunesse, le printemps de la vie, et, alors même qu'en mai le faucon mue et ne peut chasser, le thème du "faucon dans la main" illustre le mois de mai dans beaucoup de livres d'Heures.

 Le vitrail correspondant de la rosace de Notre-Dame de Paris ...ne correspond pas, puisque le taureau est associé à un jeune personnage tenant des fleurs, alors que le thème du fauconnier y est associé au signe des Gémeaux. Ceci mit à part, le Taureau dont le dos est surmonté d'une tige végétale se retrouve dans le vitrail de Paris et dans celui de Chartres. De même, le fauconnier de Paris est comparable à celui d'Amiens, et porte le même vêtement de travail, mais seul le médaillon d'Amiens montre l'ablation du chaperon et le repas de l'oiseau. Seul ? Non, on trouve ce motif de la prise de la pâtée sur le portail sud de la cathédrale d'Amiens. (Cliquez pour agrandir)

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Quelques détails sur la fauconnerie ou art de la chasse de haut vol. 

Si on consulte le traité "De l'art de chasser au moyen des oiseaux" (De arte venandi cum avibus), manuel de fauconnerie rédigé en latin par Frédéric II du Saint-Empire Frédéric II ( 1194-1250) et son fils Manfred au XIIIe siècle (de 1241 à 1248), on apprend que cette scène ne correspond pas au nourrissage d'un oiseau dressé (la viande donnée en récompense serait alors contenu dans une large gibecière portée à la ceinture), mais représente une étape de "l'affaitage" ou dressage par lequel le jeune faucon (souvent un faucon pèlerin Falco peregrinus que l'on dit "gentil" c'est-à-dire noble) pris au nid est progressivement habitué à la présence de l'homme. Des anneaux sont fixés aux tarses des pattes, auxquels on noue des jets, petites courroies de cuir qui sont tenues en main par le fauconnier ou fixées à la longe. Celle-ci vient se fixer solidement à la perche ou au bloc où l'oiseau est posé. S'ajoutent les sonnettes, petits grelots attachés aux tarses de l'oiseau par une lanière de cuir. Par leur son, le fauconnier peut suivre plus facilement les allées et venues de son oiseau et le localiser lors des parties de chasse. Ainsi pourvu de son "armement", le jeune pèlerin est cillé pour aider l'apprivoisement, le calmer, l'habituer plus rapidement à la présence de l'homme et à lui faire accepter sa compagnie. Le procédé consiste à faire passer un fil au travers des paupières inférieures et le nouer au-dessus de la tête, afin de les maintenir levées, privant ainsi le faucon de la vue. Desserré peu à peu, le fil ouvre progressivement à la pleine lumière : le faucon est alors "décillé". Un autre procédé, le chaperon, est mentionné par Frédéric II dans son traité. C'est une petite coiffe en cuir souple qui couvre la tête du faucon pour le calmer durant l'affaitage, pour contrôler l'agressivité de l'oiseau lors des déplacements, pour également le préparer à la chasse. Le chaperon sur la tête, le faucon est plongé dans l'obscurité et demeure tranquille ; la coiffe enlevée, l'oiseau voit immédiatement la proie et vole mieuxDès que l'oiseau se laisse couvrir et découvrir la tête du chaperon, le dressage pour la chasse peut commencer.

 Dès que le faucon donne des signes de docilité, le fauconnier l'incite à "sauter le poing" pour y chercher une "beccade", de petits morceaux de viande. Savoir "prendre le pât" est une première étape de l'affaitage, qui  est achevée quand l'oiseau s'est habitué à son dresseur et vient prendre le "pât" c'est-à-dire sa nourriture tranquillement à la main du fauconnier. Le faucon est alors prêt pour "être introduit" c'est-à-dire pour l'habituer à vivre au contact des hommes et des bêtes dans des lieux les plus divers. Il faudra encore lui apprendre à revenir sans hésiter à son rappel, un cri particulier lancé par le fauconnier qui déclenchera le réflexe du retour immédiat du faucon au maître et l'habituer à la compagnie des chevaux et des chiens. 

 

On voit donc qu'il n'y a pas de contradiction à représenter cette scène d'affaitage en mai, bien que ce mois n'est pas une période de chasse. Elle est liée à l'apprentissage, à la jeunesse de l'oiseau, c'est donc bien une scène de printemps. En même temps, elle fait l'éloge du fauconnier, type de l'homme accompli, en pleine possession de ses moyens physique et dans l'épanouissement de ses capacités de maîtrise, de savoir-faire et de vaillance. Dans des manuscrits, elle peut illustrer le "deuxième âge de la vie" (Bnf fr 134 folio 192v ) La chasse elle-même est le privilège de la noblesse.

 

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      L'image suivante, comme l'ensemble des données techniques sur la fauconnerie, est tirée de : Bnf http://expositions.bnf.fr/bestiaire/it/faucon/12.htm

Paris Bnf 12400 Frédéric II de Hohenstaufen L'Art de chasser avec les oiseaux, vers 1305-1310 peint par Simon d'Orléans pour Guillaume de Dampierre

"Sauter le poing" : folio 155v. On notera la tenue vestimentaire du personnage du milieu, très proche de celle du fauconnier d'Amiens.

 

"Prendre le pât" folio 119v :

 

 


VI. Mai / Juin, Gemini les Gémeaux ; 

 

Les deux personnages sont très semblables, comme des jumeaux, mais l'un a les cheveux courts et une tunique qui descend sous les genoux, et l'autre  est son double féminin qui porte les cheveux longs et une robe descendant sur les chaussures. Le thème iconographique des Gémeaux est souvent traité sous forme d'un couple masculin, comme à  Saint-Philibert de Tournus (vers 1200), mosaïque de pavement du déambulatoire :

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Mais il peut aussi, comme ici, représenter un couple de jumeaux masculin et féminin ; c'est le cas par exemple dans les Très Riches Heures du duc de Berry () où le couple se donne la main et se tient par le bras.

  Ici, outre l'élégance de la réunion des deux mains, ce qui fascine est la dissemblance dans la ressemblance, dans un effet de symétrie désaccordée. Les Gémeaux renvoie aux mystères de la gémellité, celle de Diane et d'Apollon ou celle de Castor et Pollux, à la succession et l'opposition du Jour et de la Nuit, aux deux faces successives d'un cycle (comme déjà Janus bifrons), à l'insondabilité de son image dans un miroir, à la dualité des aspects mâle et femelle du Moi, ou simplement aux liens de l'amour et de l'amitié.

      Le médaillon inférieur correspondrait volontiers au personnage qui est associé ailleurs au mois d'avril, un homme beau et jeune qui tient un rameau fleuri. Au rythme des médaillons, la végétation devient plus prolifique. Sur la plus haute branche chante un rossignol (peut-être) : c'est charmant.

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VII. Scènes bibliques.

Le dernier couple de médaillon n'appartient pas à la série du Zodiaque, mais participe au groupe illustrant des versets prophétiques de la Bible au fronton entre les portails, dans une illustration possible du thème du Jugement Dernier.

Ce sont des sortes d'énigmes ou de rébus sur lesquels nos prédécesseurs ont déjà interroger les textes bibliques. Le personnage nimbé qui parcourt les rues d'une ville aux remparts  hérissés de tours avec deux lanternes serait Dieu lui-même, renverrait à Sophonie 1:12 "En ce temps-là, je fouillerai Jérusalem avec des lampes, Et je châtierai les hommes qui reposent sur leurs lies, Et qui disent dans leur cœur: L'Éternel ne fait ni bien ni mal." La citation* est bien en rapport avec le Jugement Divin.

* et erit in tempore illo scrutabor Hierusalem in lucernis et visitabo super viros defixos in fecibus suis qui dicunt in cordibus suis non faciet bene Dominus et non faciet male 13 et erit fortitudo eorum in direptionem et domus eorum in desertum et aedificabunt domos et non habitabunt et plantabunt vineas et non bibent vinum earum 14 iuxta est dies Domini magnus iuxta et velox nimis vox diei Domini amara tribulabitur ibi fortis.

  Le médaillon inférieur illustre le verset d'Isaïe 34:11 "Le pélican et le hérisson la posséderont, La chouette et le corbeau l'habiteront. On y étendra le cordeau de la désolation, Et le niveau de la destruction."  ( et possidebunt illam onocrotalus et ericius et ibis et corvus habitabunt in ea et extendetur super eam mensura ut redigatur ad nihilum et perpendiculum in desolationem). Si le hérisson est facile à reconnaître, l'oiseau ne ressemble pas à un pélican, mais les ymagiers du XIIIe siècle disposaient du texte latin avec le terme -onocrotalus- (littéralement, "braiement d'âne", du grec  ο ν ο κ ρ ο ́ τ λ ο ς «pélican» littéralement «âne-crécelle» (ο ́ ν ο ς «âne», κ ρ ο ́ τ α λ α plur. «castagnettes, claquettes, crécelle»), le pélican étant comparé à un âne, peut-être en raison d'une vague ressemblance entre les têtes de ces deux animaux; quant au deuxième élément, κ ρ ο ́ τ α λ α, il tire son origine d'une racine onomat. krott qui a servi à former des noms d'oiseaux et de cris d'oiseaux dans plusieurs lang. européennes" (CNRTL) ) qui est diversement traduit par "pélican", "butor", "cormoran" "hibou" entre autres oiseaux. Dans tous les cas, la prophétie voue la ville à la désolation ; en punition de ses fautes elle se transforme en ruine sinistre fréquentée par des animaux peu engageants.

  Derrière les barreaux d'une grille se distingue une autre forme vaguement animale : peut-être la chouette ou le corbeau de la suite du verset ?

 

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DU COTÉ GAUCHE DU PORTAIL.

 

VIII. Scènes bibliques.    

Je n'ai pas su interpréter ces deux quatrefeuilles, dont l'un représente la porte fortifiée d'une ville, porte qui reste close, et l'autre deux arbres morts, comme frappés par une malédiction sous un ciel où scintillent les astres et les étoiles.

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VII. Juin / Juillet, le Cancer ; la fauche des près.

 Le mot cancer provient du grec Καρκίνος (karkinos) qui signifie crabe, et les pécheurs d'estran  reconnaîtront ici le Crabe vert, ou "Enragé"  Carcinus maenas, un décapode dont les deux pattes antérieures n'ont pas la même fonction, l'une étant la pince coupante qui broie les carapaces ou ouvre les coquilles alors que l'autre est la pince-étau qui maintient. C'est lui qui fuit sans jamais tourner le dos mais en prenant la tangente par un (ou plusieurs) pas de coté. 

 A Notre-Dame, loin de la mer, c'est une écrevisse qui est représentée sur la rosace. 

La tâche qui échoit aux paysans autour du solstice d'été est la fauchaison ou fenaison des foins. Il fait chaud et notre homme est torse et pieds nus, la tête protégée de l'ardeur de Phébus par une courte casquette. Il a retroussé ses braies jusqu'aux genoux. Sa faux, dont la lame vient épouser joliment la courbe du quatrefeuille, est tenue par une poignée faisant saillie sur le manche. Est-ce la pierre à aiguiser qui est fixée à l'extrémité de ce manche, ou plutôt une masse faisant contre-poids ?

Le motif est identique à celui du vitrail de Chartres. Voir aussi à Saint-Philibert de Tournus :

 


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VIII. Juillet / Août, Leo le Lion ; la moisson.

Ce couple de médaillons est semblable à celui de Notre-Dame ou de Chartres qui, mieux lisibles, permettent de comprendre le travail du mois : l'homme, qui a perdu son bras droit et la faucille qu'il tenait, se penche vers des gerbes de blé et les coupes à mi-hauteur, confectionnant les meules qui se trouvent derrière lui. L'homme est toujours nu-pieds, toujours torse-nu avec la tunique roulée autour de la taille, mais ses braies descendent jusqu'aux chevilles. 

Le Lion est tel qu'en lui-même, royal, solaire et ...léonin, et, comme depuis le début de cette série et comme c'est la tradition de cette iconographie, un élément végétal figure à la place médiane pour rappeler dans ce couplage de l'animal et du végétal la croissance de la Nature : "croissez et multipliez-vous".

 

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IX. Août / Septembre, Virgo la Vierge ; le battage des grains.

La Vierge tient une tige fleurie, symbole de virginité ; à Paris ou à Chartres elle en tient une dans chaque main .

A la Vierge correspond le battage des grains : le fléau est ici bien visible, dressé avant de s'abattre sur l'aire de battage pour séparer les grains des épis. Le paysan est jambe et pieds nus mais porte sa tunique.

 

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X. Septembre / Octobre, Libra la Balance ; la récolte.

 

Libra est une jeune femme qui porte une balance romaine ; sa robe est longue et plissée, serrée par une ceinture. les poignets semblent couverts par des manches indépendante de la robe. Même motif qu'à Notre-Dame.

En dessous d'elle, un homme frappe les branches d'un arbre avec un bâton : cela figure-t-il la récolte des fruits par gaulage ? En tout cas, il est difficile d'y voir une scène de vendanges, comme à Notre-Dame de Paris ou à Chartres.

 

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XI. Octobre / Novembre, Scorpio le Scorpion ; les vendanges.

 

  Les "scorpions" (sortes d'hybrides imaginaires entre le dragon et le lézard) d'Amiens, de Chartres et de Paris se ressemblent fort et renvoient à un modèle commun. Le contour du quatrefeuille est interrompu et présente un redan supérieur et inférieur qui suggère une position antérieure différente.

En bas, un homme foule le raisin des vendanges dans un baquet, motif qui est associé à Paris et à Chartres avec la Balance. Cette frise a-t-elle été démontée, et remontée avec une interversion ? 

 

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XII. Novembre / Décembre, Sagittarius le Sagittaire ; les semailles.


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Sources et liens :

RIVOIRE (Maurice) 1806 Description de la cathédrale d'Amiens. Google

GILBERT (Antoine P.) Description de l'église d'Amiens Google

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6 juillet 2014 7 06 /07 /juillet /2014 22:03
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6 juillet 2014 7 06 /07 /juillet /2014 17:55

Le vitrail de l'Arbre de Jessé et le vitrail de Chagall de la cathédrale de Reims : le travail de Charles Marq.

 Menée pas à pas vers la découverte de l’artiste et de l’œuvre, je me suis souvent demandée pourquoi la cathédrale m’envahissait d’un sentiment de bien-être. Chagall y était pour beaucoup. Les teintes bleues si raffinées et les expressions des personnages qui l’habitent ont surgi comme une réminiscence. La beauté des esprits incarnés dans ces vitraux donne à chacun la possibilité d’être soi. Le sentiment du sublime et la part de rêve qui le conditionne, s’offrent à chacun des visiteurs. Un peu comme une bulle au milieu du monde moderne, rythmé et bruyant. Car ces vitraux sont du Silence, porté par l’Image.  Véronique Pintelon

 

       Voir dans ce blog lavieb-aile des articles consacrés aux Arbres de Jessé de Bretagne:  

Les sculptures :

Et les vitraux : 

Et en comparaison avec les œuvres bretonnes :

 

  L'ensemble de 73,50 m² créé par Marc Chagall en 1974 vient vitrer les trois baies 1, 0 et 2 de la cathédrale de Reims dans la chapelle axiale du déambulatoire. Le peintre, alors octogénaire, renoue ainsi avec la tradition qui, depuis la basilique de Saint-Denis en 1144, a choisi cette emplacement d'élection, à l'extrémité de l'axe qui parcourt la nef et le chœur, pour y représenter l'Arbre de Jessé témoignant de l'Incarnation, et la Vie de Jésus et de la Vierge témoignant de la Rédemption. Hautes de 10 mètres, les verrières ferment les trois baies à deux lancettes jumelles ponctuées d'une rose.  Financées par "la Fédération du Bâtiment et des Travaux publics de la région Champagne-Ardenne", et par la Société des Amis de la Cathédrale de Reims présidée par la princesse Jean de Caraman-Chimay,  elles remplacèrent  les fenêtres de Coffetier et Steinheil du XIXe siècle, qui furent  replacées dans une chapelle absidiale.

   La couleur très largement dominante est le bleu, qui ne se contente pas ici d'être un "fond" comme dans les vitraux de Chartres, d'Amien ou du Mans, mais forme la matière fondamentale donnant l'impression au spectateur de baigner dans un espace aquatique pour une expérience "océanique" (selon l'heureuse expression de Romain Rolland) de profonde communion spirituelle et, viscéralement, maternelle. Cette ambiance d'aquarium s'est vite transformée, alors que j'explorais de mes jumelles l'œuvre d'art, en impression de pénétrer, en plongée, de vastes espaces sous-marins, le fameux Monde du Silence, dans un champ visuel de faible empan faisant apparaître soudainement dans les ombres glauques et mauves des laminaires et la soupe de plancton, l'éclatante surprise d'un roi des mers ou d'une sirène, évanescente rencontre qui laissait la place à d'autres muets mystères, d'autres émerveillements. Ici, un ange déployait ses larges nageoires.

  Car on constatera vite que rien n'est ici transparent, malgré l'exceptionnelle diffusion de la lumière, et que chaque surface bleue est inhomogène, dépolie de plages blanchâtres, envahie de myriades de sombres animalcules ou de bulles d'origine incertaine, animée de courants de particules avant d'être trouée par un puît de lumière  rutilant d'orangé, mais encore diaphane. Nous sommes loin de l'organisation réglée et hiérarchisée des arbres de Jessé qui, étage après étage, alignaient des rois ou des prophètes logés dans une mandorle ou isolés sous un dais, puisqu'au contraire ces personnages, dûment présents, se confondent avec le milieu environnant et que, de loin, seul le Christ en croix est identifiable, les tâches rouges, vertes, mauves, jaunes ou or ne révélant la présence d'un occupant que lors d'une approche explorant ces grottes énigmatiques camouflées par le veinage du verre. Rien n'est figé mais tout fluctue au rythme de lents courants de matières qui se croisent, s'interpénètrent, contournent des globes flottant entre deux eaux, s'élèvent et virevoltent.

 

 

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I. Les deux lancettes et la rose de la baie de l'Arbre de Jessé.

      Chaque lancette mesure 10 mètres de haut et 1,30 mètre de large.

Les deux lancettes sont divisées en deux registres, registre supérieur consacré à la Vierge à l'Enfant adoré par les fidèles, et registre inférieur occupé par Jessé et ses fils et petit-fils David et Salomon rois de Juda, ainsi que par Saül, roi d'Israël pour lequel David joua de la harpe.

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 1°) La rose :

 

— Les prophètes annonciateurs du Christ et au dessus, entre deux anges, le Chandelier à sept branches (Menorah), qui remplace ici les sept colombes des Arbres du XII et XIIIe siècle pour un symbole proche, celui de l'Esprit de Dieu au travail pendant l'Ancien Testament. 

      Quel est l'élément central ? J'y discerne trois têtes animales, deux formes humaines, et des globes. Il s'agit du prophète Elie emporté par son char de feu. Autour de lui se trouvent Isaïe, Jérémie, Daniel et Jonas avec Job et Moïse.

 

 

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 2°) La lancette A (de gauche).

 


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— Le peuple en prière devant la Vierge :

 

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— David jouant de la harpe :

 

 

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—  Saül le roi rejeté

 

 

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3°) Lancette B (de droite). 

 

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— La Vierge Marie portant l'Enfant

 

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— Salomon rendant la justice

 

 

 

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— Du flanc de Jessé sort la tige génératrice des rois de Juda.   

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— Jessé ; signature de Chagall.

 

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II. La baie de la Vie du Christ. 

 


1°) La Rose :

Le rayonnement de l'Esprit Saint, coiffé de la Main de Dieu Créateur

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      Les lancettes.

Le sacrifice d'Isaac. Ce sacrifice, figure de celui du Christ, est relié intentionnellement au Christ en croix par une ligne oblique, celle de la descente de croix représentée comme l'échelle de Jacob. 

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2°) Lancette A.

 

 

 

— Le Christ sortant vivant du tombeau :

 

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— Le Christ descendu de la croix

 

 

 

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  — Le sacrifice d'Isaac

 

 

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— Isaac bénit Jacob, vue partielle (Jacob en rouge, 2/3 supérieur du cliché)


— Le songe de Jacob (1/3 inférieur)

 

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3°) Lancette B.

 

 

— Le Christ en croix

 

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— Abraham et Melchisédech

  Melchisedech roi de Salem (Paix) fait une brève apparition alors qu'  Abraham revient de la poursuite des quatre rois ligués qui avaient vaincu les rois de Sodome et de Gomorrhe, et qui avaient emmené Loth, neveu d'Abraham :

 Genèse 14:17-19 Après qu'Abram fut revenu vainqueur de Kedorlaomer et des rois qui étaient avec lui, le roi de Sodome sortit à sa rencontre dans la vallée de Schavé, qui est la vallée du roi. Melchisédek, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin: il était sacrificateur du Dieu Très Haut. Il bénit Abram, et dit: Béni soit Abram par le Dieu Très Haut, maître du ciel et de la terre! béni soit le Dieu Très Haut, qui a livré tes ennemis entre tes mains! Et Abram lui donna la dîme de tout.

 

—Abraham reçoit les 3 anges/hommes sous les chênes de Mambré. (Genèse 18). C'est le bel épisode du rire de Sarah, qui annonce le nom d'Isaac son fils. 

 

 

 L'Éternel lui apparut parmi les chênes de Mamré, comme il était assis à l'entrée de sa tente, pendant la chaleur du jour.  Il leva les yeux, et regarda: et voici, trois hommes étaient debout près de lui. Quand il les vit, il courut au-devant d'eux, depuis l'entrée de sa tente, et se prosterna en terre.  Et il dit: Seigneur, si j'ai trouvé grâce à tes yeux, ne passe point, je te prie, loin de ton serviteur. Permettez qu'on apporte un peu d'eau, pour vous laver les pieds; et reposez-vous sous cet arbre.  J'irai prendre un morceau de pain, pour fortifier votre coeur; après quoi, vous continuerez votre route; car c'est pour cela que vous passez près de votre serviteur. Ils répondirent: Fais comme tu l'as dit. [...]  Alors ils lui dirent: Où est Sara, ta femme? Il répondit: Elle est là, dans la tente.  L'un d'entre eux dit: Je reviendrai vers toi à cette même époque; et voici, Sara, ta femme, aura un fils. Sara écoutait à l'entrée de la tente, qui était derrière lui. Abraham et Sara étaient vieux, avancés en âge: et Sara ne pouvait plus espérer avoir des enfants. Elle rit en elle-même, en disant: Maintenant que je suis vieille, aurais-je encore des désirs? Mon seigneur aussi est vieux. L'Éternel dit à Abraham: Pourquoi donc Sara a-t-elle ri, en disant: Est-ce que vraiment j'aurais un enfant, moi qui suis vieille? Y a-t-il rien qui soit étonnant de la part de l'Éternel? Au temps fixé je reviendrai vers toi, à cette même époque; et Sara aura un fils.  

 

 

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— Abraham : le songe de l'Alliance :

Genèse 17 :Lorsque Abram fut âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, l’Éternel apparut à Abram, et lui dit : Je suis le Dieu tout puissant. Marche devant ma face, et sois intègre.J’établirai mon alliance entre moi et toi, et je te multiplierai à l’infini. Abram tomba sur sa face ; et Dieu lui parla, en disant : Voici mon alliance, que je fais avec toi. Tu deviendras père d’une multitude de nations.On ne t’appellera plus Abram ; mais ton nom sera Abraham, car je te rends père d’une multitude de nations. Je te rendrai fécond à l’infini, je ferai de toi des nations ; et des rois sortiront de toi.[...] C’est ici mon alliance, que vous garderez entre moi et vous, et ta postérité après toi : tout mâle parmi vous sera circoncis.[...] Dieu dit à Abraham : Tu ne donneras plus à Saraï, ta femme, le nom de Saraï ; mais son nom sera Sara. Je la bénirai, et je te donnerai d’elle un fils ; je la bénirai, et elle deviendra des nations ; des rois de peuples sortiront d’elle.Abraham tomba sur sa face ; il rit, et dit en son cœur : Naîtrait-il un fils à un homme de cent ans ? et Sara, âgée de quatre-vingt-dix ans, enfanterait-elle ? [...]Lorsqu’il eut achevé de lui parler, Dieu s’éleva au-dessus d’Abraham.

 Le personnage de droite peut donc être identifié comme Abram/Abraham, irradié d'or par sa rencontre avec Dieu, qui serait alors cette forme ronde couronné d'un triangle d'or et d'où partent des rayons divergents. L'oiseau serait l'Esprit de Dieu, qui correspond peut-être au verset  Dieu s’éleva au-dessus d’Abraham. Tel Moïse devant le Buisson ardent, Abraham semble empli d'effroi respectueux et son corps est repoussé par le flux de la rencontre comme par une vague.

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III. La baie du couronnement des Rois de France à Reims.

 

1°) La rose : 

 — Vision de l'Apocalypse : l'Agneau entouré des quatre évangélistes, surmonté  par les  Attributs de la Royauté, la couronne royale, de la main de justice et de l’épée.

 

 .

 

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2°) Lancette A.

 

— Les paraboles proposée aux rois de la terre :la parabole du Bon Samaritain. Ce serait une leçon de morale proposée aux rois :  la parabole du Bon Samaritain qui figure en haut à droite rappelle à tous ces rois couronnés et à tous ceux qui contemplent ces vitraux que « nous serons jugés sur l'amour que nous aurons su donner aux autres. »

 

— Saint Louis rendant la justice

 

 

 

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— Le sacre du jeune saint Louis sur le parvis de la cathédrale.

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3°) Lancette B.

— La parabole du Royaume des Cieux

— Le sacre de Charles VII en présence de Jeanne d'Arc.

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— Le baptême de Clovis par saint Rémi en présence de Clotilde.

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Les vitraux de Reims : un épisode d'une histoire plus longue dans l'aventure de l'Art Sacré.   

  Au lendemain de la seconde Guerre,  des hommes d’Eglise éclairés comme le Père Marie-Alain Couturier militent pour la diffusion des ateliers d'Art Sacré, et émettent  l’idée de faire appel à des artistes même non croyants : « Il vaut mieux, estimait-il, s’adresser à des hommes de génie sans la foi qu’à des croyants sans talent. » Car selon lui : « tout art véritable est sacré ».

— Chagall a déjà conçu en 1957 des vitraux pour l' église Notre-Dame-de Toute-Grâce du plateau d’Assy, en association avec Bonnard, Braque, Léger, Matisse et Rouault, .

— En 1957, Robert Renard, architecte en chef des Monuments historiques, qui travaille alors avec l'Atelier Simon-Marq à la restauration des vitraux détériorés ou détruits par la Seconde Guerre Mondiale, a le premier l'idée de faire appel à un artiste contemporain pour créer un vitrail dans une baie ancienne, et s'adresse au peintre Jacques Villon (l'aîné des Duchamp). Ainsi sont créées les cinq baies de la chapelle du Saint-Sacrement de la cathédrale Saint-Etienne de Metz (coté sud de la nef), sur le thème de l'Eucharistie, réalisées par l'atelier de Charles Marq. Cette première tentative incite Robert Renard à solliciter ensuite Marc Chagall pour deux fenêtres du déambulatoire nord de la cathédrale de Metz. A cette occasion, le maître-verrier Charles Marq met au point un verre plaqué ou doublé

—Jérusalem, 1960 : série de vitraux, vite qualifiés de chef-d'œuvre, des Douze tribus d'Israël pour la synagogue du Centre médical universitaire Hadassah. Ils sont disposés en couronne ; la figure humaine en est exclue. Voir https://www.youtube.com/watch?v=UoirjEu4P60

Sarrebourg :

  • 1974-1976 Chapelle des Cordeliers : La Paix ou l'Arbre de Vie par Marc Chagall.
  • 1978 : Vitraux latéraux et triforium
  • 1991-1992 : vitraux d'après les cartons de Charles Marq.

—Reims.

 

Derrière Marc Chagall, et en amitié avec lui, le maître-verrier Charles Marq (1929-1985) ; les aspects techniques du vitrail.

Cette partie est un patchwork des articles cités en sources. J'espère n'avoir trahi personne.

 

  Les vitraux de Reims sont nés d'une véritable amitié qui s'est développée entre le peintre Marc Chagall et le verrier Charles Marq. Mais avant d'en arriver là, il faut parler de l'atelier de la famille de verriers de Reims, les Simon.

1. La famille Simon, maîtres-verriers de Reims depuis 1640.

En-effet, c'est rencontre Brigitte Simon, et en l'épousant en 1949 que Charles Marq découvre le domaine du vitrail avant de reprendre avec elle l'atelier de vitrail. Car Brigitte est la fille de Jacques Simon, héritier d'une longue succession de maître-verriers installés à Reims depuis Pierre Simon, qui signe en 1640 un "petit chef-d'œuvre de corporation", verre peint aux émaux  créé d'après la Visitation de Dürer et toujours conservé dans l'atelier. Depuis, de père en fils (ou en fille), sur douze générations, chacun a eu à cœur de transmettre son savoir-faire. Au début du XXe siècle, Jacques Simon succéda à Paul Simon, construisit en 1926 l'atelier actuel de style Art Déco au 44 de la rue Ponsardin. Au lendemain de la Première Guerre Mondiale et de ses bombardements, c'est grâce aux frottis aquarellés relevés par son grand-père Pierre-Paul entre 1850 et 1872 sur les vitraux de la cathédrale qu'il peut travailler à leur restauration ( après avoir déposés en urgence en 1917 de retour du Front où il avait été blessé le maximum des fenêtres), tout en se consacrant à la restauration de nombreuses verrières de Champagne-Ardenne et à la création de vitraux pour les édifices religieux, comme le "vitrail du Champagne" de la cathédrale, des édifices civils (Bibliothèque Carnégie de Reims). 

   En 1973 Benoît Marq, le fils de Charles et Brigitte entre à l'atelier et en 1981, il en reprend les rênes et dirige l'entreprise avec sa femme Stéphanie qui en devient, en 1986, directrice générale. Ils poursuivent la tradition familiale avec en parallèle un travail de restauration de grands ensemble de vitraux du XIIe au XVIe siècles des cathédrales de France, la création personnelle et la réalisation de vitraux de peintres : Vieira Da Silva, Raoul Ubac, Diana Schor… Les créations se suivent comme à l'église de Villenauxe-la-Grande dans l'Aube (200 m2 de vitraux réalisés) où à celle de Le Chesne dans les Ardennes. En 2014, après 374 années d'existence, l'atelier rémois Atelier Simon-Marq est actuellement entré dans le giron de la société Port-Royal.

 

"A l'ombre proche de la Cathédrale, les murs qui abritent l'atelier SIMON MARQ restent un outil de travail unique: deux immenses pièces pour le dessin et l’accrochage dont les plafonds et la verrière de six mètres de haut permettent un travail à l’échelle 1, plusieurs pièces dédiées à la fabrication, un four, une cabine de gravure et une autre de sablage, et un dédale de caves où sont conservés tous les verres.

 

Car la qualité des œuvres provient aussi d’une sélection rigoureuse des verres et des colorations qui sont souvent fabriqués sur-mesure afin de pouvoir rendre toute la richesse et toutes les nuances des créations. L’atelier référence ainsi une collection enrichie au gré des collaborations successives avec de grands artistes - en particulier Marc Chagall - de plus de 1200 tons, et entrepose des réserves des verres originaux utilisés pour chaque œuvre, afin de pouvoir répondre à toute demande de réparation ou de restauration. Cette démarche lui a permis de constituer le plus vaste stock existant de verres anciens, dont la plupart ne sont plus fabriqués de nos jours."

 

2. Biographie de Charles Marq.

    Charles Marq (Paris 1923-1985) avait d'abord préparé une licence de philosophie à la Sorbonne, s'était intéressé à la musique et comme  chef d'orchestre, et amateur de musique de chambre avait fondé en 1945 avec Pierre Bonnard  la "Société de Musique italienne" à Reims. C'est dire que, bien que  fervent amateur de peinture, il ne connaissait que peu de chose de l'art du vitrail lorsqu'il rencontra sa future épouse Brigitte Simon en 1946. A ses cotés, il en découvrira toute la magie, et le couple décida de reprendre l'atelier familial. Après la réalisation de vitraux personnels à Reims, Rethel et Lyon, Charles Marq exécute à partir de 1956 des vitraux avec les peintres Jacques Villon, Roger Bissière et Marc Chagall pour la cathédrale de Metz, et c'est avec Jacques Villon qu'il grave en 1958 ses premières eaux-fortes.

 En 1959, il rencontre Joseph Sima d'où naît  une longue et profonde amitié.

En 1960, il présente au Musée des Arts décoratifs de Paris puis au Museum d'Art Moderne de New-York l'exposition sur les vitraux de Chagall pour Jérusalem. En 1963, il réalise à la demande de Marguerite et Aimé Maeght lui demandent en 1963 de réaliser les vitraux de Braque et de Ubac pour la chapelle de la Fondation Maeght à St Paul de Vence ; puis l'année suivante Jacques Lassaigne le met en contact avec Poliakoff et Vieira Da Silva. Grâce à cette dernière il rencontre Denise Renard qui fera en 1968 sa première exposition personnelle à Paris, autour de ses 12 aquatintes illustrant le poème de Claude Esteban "Celle qui ne dort pas".

    Il a réalisé de nombreux vitraux avec des artistes comme George Braque, Raoul Ubac, Poliakoff, Vieira Da Silva et il réalisera tous les vitraux de Chagall jusqu'en 1985. 

Il est nommé Conservateur du Musée National du Message Biblique Marc Chagall à Nice en 1972, ou il restera deux ans. Tout en poursuivant son activité de peintre verrier dans le cadre de l'atelier Jacques Simon, son oeuvre personnelle devient sa préoccupation essentielle et il s'y consacrera entièrement à partir de 1982. Il sera exposé régulièrement à partir des années 70 par la Galerie Jacob à Paris.  Il travaillera un peu partout, mais surtout dans le sillage de Joseph Sima, des époux Maeght.

 Brigitte Simon et lui reçoivent le Grand Prix National des Métiers d'Art en 1990

Au-delà des vitraux, Brigitte Simon et Charles Marq seront donc également des peintres. Mais aussi, comme le souligne leur fils Benoît, avec Jacques Simon, « ils ont tous trois eu cette aspiration commune de recherche du beau, comme une quête mystique et spirituelle de la pureté, excluant tout artifice. il y a dans cette famille une qualité de transmission du savoir-faire, mais aussi du savoir aimer, avec l'exigence ».
 De Charles Marq, François Chapon écrivait qu'il avait « révolutionné l'art du vitrail. grâce à sa sensibilité d'interprète et à son approche inventive des matériaux, il a permis à Chagall, Braque, Sima, de trouver dans la transparence de la lumière, une façon d'exprimer leur génie ».

 

 

L'aventure avec Chagall.

 

 

      C'est l'architecte en chef Robert Renard qui met en relation Charles Marq et Marc Chagall. A l'époque, Marc Chagall n'est pas très satisfait du travail accompli à l'église du plateau d'Assy. Il accepte de rencontrer le Rémois. « La connexion s'est faite aussitôt, remémore Stéphanie Simon-Marq. Chagall avait une grande affection pour Charles. Il l'appelait, « mon petit Charles ». C'était son fils spirituel ».

Le peintre dépose ses valises trois ans durant dans l'atelier, venant presque chaque jour surveiller le travail en cours. L'aventure avec Chagall qui a commencé en 1958 se poursuit jusqu'à la mort de l'artiste en 1985.

   Charles Marq  raconte :

« Rentré à l’atelier j’essayai la gamme de tons, cherchant désormais dans le verre cette souplesse, cette continuité de la lumière. Ainsi, peu à peu, je fus amené à faire fabriquer une gamme complète de verres plaqués qui permettaient une modulation à l’intérieur d’un même verre. Par la gravure à l’acide on obtient ainsi un dégradé de valeur dans un même ton jusqu’à l’apparition du blanc pur dans la couleur, cela sans l’intermédiaire de serti noir de plomb. Cette lumière, que l’on découvre, est pour moi la vie même du vitrail, car c’est le blanc qui fait vivre la couleur, la détermine, la définit, limitant le mélange optique et jouant en tout lieu le rôle de ton de passage comme le noir le fait par le moyen de la grisaille. D’après la maquette, première proposition du peintre, Chagall attend alors ma propre proposition, faite cette fois de verres et de plombs. Et lorsqu’il dit : «Maintenant, montrez-moi ce que vous savez faire!" c’est bien de l’exigence de la liberté qu’il s’agit, de cette fois dans nos pauvres mains, capables, si Dieu le veut, de laisser passer la création. Il nous montre humblement que son génie est plus grand que lui, si grand qu’il peut aussi habiter les autres. Comme j’admire cette manière au-delà de lui-même lorsqu’il arrive à l’atelier. Mon travail est là, vitrail dont chaque point le concerne mais dont il n’est pas encore responsable. Avec quelle force il entre dans cette réalité dispersée, balbutiante, squelettique. « Je prends tout », comme il dit, ne s’attardant pas à la critique, mais sachant qu’il peut faire siennes toutes ces formes, ces couleurs qui lui sont encore étrangères. Il harmonise les verres, examinant, corrigeant, ne touchant qu’à quelques points essentiels, amis avec une étonnante précision. Et peut-être son amour de la France tient-il profondément à cet esprit de clairvoyance qu’elle lui apporte dans l’irrationnel. 

Maintenant, le vitrail est « à faire ». Le verrier, comme la terre d’Adam a façonné le verre, les masses, les formes possibles, le poids de couleur nécessaire, mais le vitrail est là comme un être sans vie attendant le premier souffle. (…) Chagall travaille alors sous nos yeux éblouis. Il entre dans l’atelier avec l’exactitude d’un artisan qui sait quel travail permet qu’il sorte quelque chose, quelquefois aussi avec la précision de ces funambules qu’il aime et qui,là-haut, volent dans l’apesanteur par la grâce d’un immense travail quotidien. Artisan trouvant la vie au contact des matériaux, comme au contact des fleurs, des poètes ou des pauvres hommes. Matériaux qui, dit-il, est un talisman,… toucher ce talisman est une question de sentiment. L’idée dit toujours trop ou trop peu et l’intellect, pour lui, est resté à la porte de l’atelier. Dans l’âme, il y a une intelligence, mais dans l’intelligence il n’y a pas toujours d’âme. Il peint. La grisaille, par le seul pouvoir de la valeur et du trait, lui permettant maintenant, de tout justifier… (…) Et dans ce va-et-vient incessant le vitrail prend naissance et trouve peu à peu sa forme. Il n’y a là ni sujet, ni technique, ni sentiment, ni même sensibilité…seulement un mystérieux rapport entre la lumière et l’œil, entre la grisaille et la main, entre l’espace et le temps… comme biologique, comme moléculaire, devenant visible en rythme, couleur, proportion. Et quand le verre sembla avoir reçu son poids exact de grisaille, sa juste quantité de vie, la main s’arrête comme tenue par une autre main. Mais toute forme qui n’a pas reçu tout le sang du peintre, meurt, se flétrit, se fane, se dissout. Ah, ce n’est pas le coloriage, çà ! Pas question de rouge et de bleu là-dedans…Trouvez votre couleur et vous avez gagné. La grisaille s’étend par nappes, par accents, ordonnant, orchestrant par la valeur, jusqu’à l’instant où se perçoit cette sonorité de la couleur-sensation. Lumière…Vous la tuez ou elle vous tue, ce n’est que cela. Lumière qui traverse directement l’œuvre à peindre, qui l’anime et la fait vivre, mais qu’il faut dompter, diriger, tenir prisonnière du verre, laisser vivre à sa juste place » ( Les vitraux de Chagall, 1957-1970 cité par V. Pintelon p.47-48)

 


      Le verre utilisé : la verrerie de Saint-Just-sur-Loire.

Le verre utilisé à Reims par l'atelier Marq est fabriqué à partir de sable de la Loire provenant des verreries de Saint-Just à Saint-Just-sur-Loire (depuis 1972 commune de Saint-Just-Saint-Rambert au NO de Saint-Etienne). Il s'agit pour les vitraux de verres soufflés, seuls capables de diffuser vraiment la lumière et, par rapport aux verres industriels, de leur donner la vibration nécessaire.

Celui-ci sera donc d'abord plaqué, découpé puis peint à la grisaille et cuit au four.

   La verrerie de Saint-Just, rattachée au groupe Saint-Gobain depuis 1948, a été créée en 1826 par ordonnance de Charles X, utilisant le sable de la Loire pour le silice, le charbon des mines voisines de Saint Etienne pour les fours de fusion et le transport fluvial pour assurer les débouchés commerciaux. En 1865, Mathias André Pelletier en devient propriétaire et spécialise la Verrerie dans le verre de couleur soufflé à la bouche de la Verrerie en 1865, reprenant ainsi  l’art du verre soufflé de France, de Suisse et de Bohème, art qui sera transmis de père en fils : les verriers soufflent de grands "manchons" (grandes bouteilles) qui sont ensuite aplanis pour devenir de véritables feuilles de verre. Par ses recherches Mathias André Pelletier ressuscite la splendeur des exceptionnels rouges et bleus des vitraux du Moyen-Âge et crée de nouvelles gammes de couleurs qui composent la collection la plus complète au monde. La Verrerie devient vite la référence pour les restaurations de vitraux de cathédrales et de châteaux dans toute l’Europe.  1937 est l'année de la création de la dalle de verre couleur pour l’artiste Auguste Labouret. La Verrerie de Saint-Just est devenue en Europe, le fournisseur de référence des verres et vitraux des bâtiments historiques dans le domaine de la restauration d’art. 

  Certains des verres utilisés par Charles Marq ont été réalisés spécialement à sa demande.

 

La technique utilisé : le verre plaqué ou doublé.

 

  Charles Marq a retrouvé une technique utilisée par les verriers du Moyen-Âge et de la Renaissance , le verre plaqué (ou doublé). Il a d'abord été utilisé par ces derniers pour résoudre une difficulté technique : le verre rouge, lorsqu'il est aussi épais que les autres verres, apparaît si sombre qu'il est presque noir. Ils ont donc plaqué un verre rouge très fin sur un verre blanc d'épaisseur habituelle. Puis, ils ajoutèrent une autre technique, la gravure de ce verre rouge très fin, pour y dessiner des motifs blancs (lignes, pastilles rondes). Quoique cela concerne essentiellement alors le verre rouge, on connaît des verres plaqués et gravés d'autre couleurs (bleu notamment). L'inconvénient est que ce verre fin ancien étant plus fragile aux altérations est attaqué par la corrosion acide, faisant apparaître des mouchetures ou des plages blanches involontaires.

L'intérêt de cette technique est de disposer, dans une pièce de verre sertie de plombs et qui est d'habitude obligatoirement d'une seule couleur, de motifs blancs, ou jaune lorsqu'ils sont rehaussés d'un émail au jaune d'argent en évitant ainsi l’assemblage de plusieurs morceaux et la présence des plombs d’assemblage. Le verre est ainsi composé de deux couches différentes, l'une est fine (3/10° de mm sur les 3 mm d'épaisseur totale) et coloriée alors que l'autre est blanche ou légèrement teintée et assure la solidité.

   Le verre coloré peut être diminué dans son épaisseur soit par gravage à la meule d'émeri, soit à l'époque moderne au jet de sable ou par attaque à l'acide fluorhydrique, ce qui permet de moduler la teinte en diverses modalités : les ateliers Marq font la gravure à l'acide. On peut, en faisant varier l'épaisseur de la gravure, obtenir des variations d'intensité de couleur et donc des modelés que, dans le procédé traditionnel on obtient avec des touches de grisaille. On peut même supprimer complètement le verre de couleur par endroits. 

La verrerie de Saint-Just fabrique l'Art Glass Plaqué, de 2,5 à 5 mm d'épaisseur, qui doit sa particularité à la fine couche d'émail de couleur  déposée sur une base de verre soufflé clair ou de couleur. C'est cet  émail qui peut ensuite être gravé. Le miroitement et la brillance exceptionnelle de ce verre sont obtenus grâce aux oxydes utilisés.

 

 

Document © verrerie de Saint-Just dont le site en lien montre la palette de la cinquantaine de coloris proposée :

 

schema-plaque

 

 

Croquis, dessins, maquettes: les étapes de la réalisation du vitrail.

  1. Chagall réalise des petits croquis en noir et blanc au crayon ou à l'encre de Chine au pinceau,

  2. Dessins préparatoires à l'encre de Chine, lavis, plume et crayon, avec déjà des indications d'ombre et de lumière,

  3. esquisses à la gouache et à l'aquarelle où apparaît la couleur, et décidant du rythme général des plombs.

  4. Maquettes où les masses de couleurs s'organisent selon le mouvement de papiers découpés, de gaze teintée et d' étoffes collées. Dans les grandes maquettes, qui serviront pour la construction générale de la mise au plomb, les rythmes et les couleurs sont établis, mais l'emplacement des plombs n'est que suggéré, restant de la compétence du verrier. 

  5. Intervention de Charles Marq, interprète du peintre. Il s'assure auprès de la verrerie Saint-Just de la préparation des échantillons de verre correspondant au spectre chagallien. Il entreprend la mise au plomb générale et reporte le dessin sur le verre pour procéder à sa découpe.Puis vient le carton à grandeur d’exécution, déterminant le tracé des plombs que Chagall considérait comme « les os » de la verrière, la grandeur des verres à découper et les valeurs colorées aux tonalités chaudes et froides. Chaque plomb épouse sensuellement les formes des personnages et donnent à l’ensemble une harmonie secrète

  6. Nouvelle intervention de Chagall qui doit se réapproprier son œuvre. À la lumière, devant la fenêtre, commence alors un long travail de révision, Chagall travaillant à exalter la couleur et à libérer la lumière, faisant reprendre plusieurs fois certaines parties, discutant et justifiant chaque plomb et chaque verre pour exalter la couleur et libérer la lumière. C'est le vrai travail de peinture sur verre : usage de la grisaille, l'émail brun, noir ou gris étant travaillé par des coups de brosse, de griffes, de piqûres en tons de noirs opaques, de gris transparents et d'espaces de lumière crue ; usage du jaune d'argent avec ses tons jaune pâle à orangé sur les fonds blancs, vert brillant sur le verre bleu ; recours à la gravure en grattant les plaques colorées et les affinant, ici et là, par une application d'acide. La gravure permet ainsi d'éclairer la couleur, comme la peinture sur verre permet de lui donner une ombre.

  7. Charles Marcq entreprend la mise au plomb générale.

 

Ré-examiner le vitrail selon ces données techniques.

      Je reprends, après avoir acquis ces notions techniques, n'importe laquelle des vues de détail pour y appliquer ces découvertes. Prenons par exemple celui-ci :

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Le réseau des plombs montre combien il participe à la dynamisation du dessin, entraînant chaque pièce dans un mouvement d'ensemble, et on peut passer un long moment à se laisser porter par cette animation des lignes. 

En me livrant à cet examen, je découvre aussi la signature Marc Chagall Reims 19..  du coin inférieur gauche.

 

L' aile droite, le corps de l'oiseau et sa queue sont taillées dans trois pièces vert clair, mais la couleur a été ôtée en grande partie par l'acide ; le vert restant, loin d'être homogène, a été atténué par des passages plus légers qui tracent des sortes de vermicules. Quelques traits à la grisaille sombre structurent le corps, et  une grisaille plus pâle vient nervurer l'aile. La pièce de la tête semble blanche, mais elle est ourlée de bleu, ce qui ne peut être obtenue qu'en étant parti d'un verre entièrement bleu et largement décoloré par l'acide fluorhydrique ; l'œil est fait d'une tache de grisaille, mais le peintre a aussi tracé un réseau grus clair et un trait pour la bouche. L'aile gauche est violette, mais comment ce violet a-t-il été réalisé ? J'examine les autres pièces teintées de violet du panneau, et je constate que cette teinte est toujours associé au bleu : le verrier n'a pas utilisé un verre violet, mais il a (sans-doute) appliqué un émail rouge ou rose sur le verre bleu. 

  De même, la tache jaune orangée de l'épaule droite du personnage n'est pas cernée de plomb, ce n'est pas un verre jaune, mais un verre bleu qui a été blanchi à l'acide puis peint au jaune d'argent et veinuré de grisaille.

Chaque verre fait l'objet d'un travail très complexe, comme le révèle un très gros plan du visage d'Abraham :

>

vie-du-Christ 6082czjd

 

      Enfin, pour apprécier les choix techniques effectués, je placerai ici en comparaison la vue d'un panneau du vitrail voisin, réalisé en 2011, également par l'atelier Simon Marq et par l'atelier Duchemin de Paris sur un carton du peintre Imi Knoebel : le verre ne vient pas de la verrerie Saint-Just mais d'une verrerie allemande, il n'y a pas de peinture des verres en grisaille, pas d'application de jaune d'argent, pas de gravure du verre, et les pièces sont des monochromes bleues, rouges ou jaunes. Enfin le dessin est purement abstrait. 

imi-knoebel-8218cc.jpg


Note : les critiques sont non seulement admises, mais elles seront accueillies avec gratitude.


Sources et liens.

PINTELON (Véronique) 2004 Les conditions artistiques, administratives et historiques de la réalisation des vitraux de  Marc Chagall à la cathédrale de Reims http://www.cathedrale-reims.culture.fr/documents/chagall-pintelon.pdf

MARTEAU (Robert) 1971 Les vitraux de Chagall 1957-1970, Postface de Charles Marq, chez A.C Mazo éditeur, Paris. 

PARDOUX (Pierre)  De quelques considérations sur la technique du vitrail, http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/34409/ANM_1984_192.pdf?sequence=1 

 

 

 http://www.lunion.presse.fr/article/culture-et-loisirs/atelier-simon-marq-lart-du-vitrail-de-pere-en-fils 

http://www.lunion.presse.fr/article/autres-actus/brigitte-simon-et-charles-marq-hommage-a-deux-etres-%C2%AB-solaires-%C2%BB

http://www.britishpathe.com/video/marc-chagall-works-on-a-series-of-stained-glass-wi

— A propos de Charles Marq et de son atelier:

 

- Les grandes familles de verriers http://www.lexpress.fr/informations/les-simon_649306.html

-biographie : http://galeriesabinepuget.com/old/artistes/marq_bio.php

- Articles de l'Union L'ardennais

 - http://www.cathedrale-reims.culture.fr/vitraux-marc-chagall.html

http://www.franceinter.fr/dossier-marc-chagall-la-tapisserie-de-verre

http://www.limousin.culture.gouv.fr/IMG/pdf/plaquette_internet_voutezac-2.pdf

http://www.gaumontpathearchives.com/indexPopup.php?urlaction=doc&langue=EN&id_doc=218544

http://www.ateliersimonmarq.com/public/site/parutions/131201%20geo%20magazine/

131201%20ASM-%20Geo-Magazine.pdf

-https://franckjegou.wordpress.com/tag/atelier-simon-marq/

— Site de la verrerie de Saint-Just : http://www.saint-just.com/fr

— Chagall à Metz ; http://espacetrevisse.e-monsite.com/pages/mes-travaux-personnels-notes-etudes/vitraux-chagall-a-metz.html

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Published by jean-yves cordier
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5 juillet 2014 6 05 /07 /juillet /2014 11:18

Le vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale de Soissons.

 

      Voir dans ce blog lavieb-aile des articles consacrés aux Arbres de Jessé de Bretagne:  

Les sculptures :

Et les vitraux : 

Et en comparaison avec les œuvres bretonnes :


Ce vitrail, je ne l'ai pas vu, et lors de ma visite de la cathédrale, ayant été accueilli par des explications sur la façon dont la cathédrale avait été dépouillée de ses verrières, bêtement, j'ai manqué ce rendez-vous.

Néanmoins, afin d'enrichir la comparaison avec les autres Arbres de Jessé, j'ai réuni ici les éléments de documentation que j'ai pu trouver. 

Il s'agit de la lancette en arc brisé de la Baie 100 (maîtresse-vitre ou baie axiale haute) divisée par les barlotières en douze registres eux-mêmes divisés en trois compartiments, soit, si je compte bien, 36 panneaux dont 13 ont été refaits. Elle mesure 9,50 m. de haut et 2,20 m. de large. Le vitrail qui daterait de 1212 est semblable aux Arbres de Saint-Denis (1144), Chartres (1150), Le Mans, Amiens et Beauvais dans sa disposition avec l'alignement vertical de Jessé, de trois rois, de la Vierge et du Christ dans la rangée médiane, et de dix prophètes encadrant latéralement les personnages centraux. Le personnage de Jessé manque actuellement. La tête du Christ était peut-être jadis entourée de colombes, qui auraient été supprimées ; selon Grodecki et al. 1978, le Christ serait de 1727. 

  J'en trouve les images en ligne sur le site de l'Inventaire général de la Région Picardie avec la mention Copyright : (c) Région Picardie - Inventaire général.Droits de communication et de reproduction : reproduction soumise à autorisation du titulaire des droits d'exploitation. Numéro d'immatriculation : 2013 02 1 NUC2 AQ. Auteur du phototype : Lefébure ThierrySoissons, Cathédrale Saint-Gervais-Saint-Protais ; place Cardinal-Binet. Verrière figurée (maîtresse-vitre, verrière royale) : l'Arbre de Jessé (baie 100). 

Ma première constatation est que, là encore, comme dans les autres cathédrales, l'Arbre de Jessé a mérité la toute première place, en situation axiale, mais ici dans les verrières hautes de l'abside éclairant le chœur et non dans la chapelle axiale du déambulatoire. Cette situation d'élection  répétée sans exception (sauf à Chartres où le vitrail de Jessé est placé à l'extrémité occidentale de l'axe) ne peut être observée sans que nous ne prenions conscience de la très haute valeur que les commanditaires attribuaient à la représentation de la lignée royale de Christ et de la prédiction de sa conception virginale.

 En second lieu, je constate que parmi les personnages latéraux figurent, outre Isaïe et Jérémie, Daniel, Michée, Osias et Ézéchiel, deux Sibylles, éléments féminins vétéro-testamentaires qui ne figuraient pas dans les verrières antérieures. 

                                             

http://inventaire.picardie.fr/docs/PALISSYIM02005332.html

                                        

 

  Curieusement, alors que les Services Publics sont plutôt avares en documentation sur les verrières que les citoyens peuvent facilement admirer dans les sites prestigieux, ici, un dossier très complet est mis à notre disposition. J'en donne la copie, afin d'en faciliter la consultation sans basculer sur un nouveau lien :

"Historique

Datation(s) principale(s) : 1er quart 13e siècle ; 4e quart 19e siècle

Datation(s) en années : 1890

Justification de la (des) datation(s) : daté par source ; porte la date

Auteur(s) de l'oeuvre : Didron Édouard (peintre-verrier restaurateur)

Personne(s) liée(s) à l'histoire de l'oeuvre : Philippe II (donateur)

Justification de la (des) attribution(s) : attribution par source ; signature

Nom actuel ou historique du lieu d'exécution : lieu d'exécution: ; lieu d'exécution:

Commentaire historique :

La verrière où est représenté l'Arbre de Jessé a été réalisée dans le premier quart du 13e siècle, probablement aux alentours de 1212, date de prise de possession du chœur par le chapitre. Elle est traditionnellement considérée comme un don du roi Philippe Auguste. Comme le rapporte le chanoine Claude Dormay vers le milieu du 17e siècle, le Roy Philippe Auguste [...] donna la grande vitre que l'on void à la teste du Chœur. Dormay emprunte sans doute cette information au martyrologe de la cathédrale qui conserve le souvenir du généreux don de 30 livres parisis, fait par le roi au chapitre, et destiné à l'exécution rapide (et sans doute locale) de la maîtresse-vitre. Le thème iconographique de l'arbre de Jessé, qui se développe à partir du milieu du 12e siècle et connaît une grande faveur au 13e siècle, est une préfiguration de l'Incarnation du Christ, qui, ici, domine en majesté depuis le haut de la verrière. Cette thématique en fait donc un des principaux sujets développés dans les verrières axiales. En outre, cette représentation des rois de Juda est particulièrement adaptée à un don royal.

Par la suite, rien de précis n'est connu sur l'histoire de cette verrière jusqu'au début du 19e siècle.

L'ensemble des verrières de la cathédrale souffre d'un manque d'entretien pendant la Révolution et profite d'une restauration vers 1807, à l'aide de panneaux de vitraux provenant de l'église abbatiale Saint-Jean-des-Vignes qu'on commence à détruire. Gravement endommagées par l'explosion de la poudrière du bastion Saint-Remy, le 13 octobre 1815, puis par un ouragan en décembre 1815, les verrières sont réparées en 1816 ou 1817, intégrant au besoin des panneaux ou des verres provenant cette fois de l'église abbatiale de Braine, en cours de démolition partielle. En ce qui concerne l'Arbre de Jessé, le devis de l'expert Louis Duroché signale que dix panneaux, sur les trente-six de la verrière, sont à refaire à neuf. Les verrières de l'abside sont alors complètement remaniées, les manques étant comblés par des scènes ou des personnages empruntés à d'autres verrières de la cathédrale, ou aux édifices précédemment cités. Enfin, le vitrier restaurateur installe au centre de l'Arbre de Jessé un crucifix sur fond violet qu'il vient de créer, dans le but probable de remplacer un panneau détruit.

Le baron Ferdinand de Guilhermy, qui visite la cathédrale de Soissons à plusieurs reprises vers le milieu du 19e siècle, décrit l'aspect de cette verrière avant que soit entreprise la restauration méthodique du vitrage de l'édifice après 1850. Son rapport signale la présence du crucifix moderne, qui interrompt la chaîne des sujets et gâte l'ensemble. Le bas de la fenêtre est alors confus. Le vitrail est occupé par des personnages assis ou debout, ces derniers portant des banderoles. Au centre, se trouve un roi assis, puis le Christ assis, la tête peut-être environnée de colombes. Un autre personnage est assis au-dessus du Christ, impensable composition qui témoigne du déplacement des panneaux. L'aspect de la verrière est tel, que le visiteur - qui excelle pourtant en iconographie - n'arrive pas à reconnaître le sujet traité. Dans la fenêtre voisine (baie 102), également très confuse, le baron de Guilhermy remarque le buste d'un roi nimbé, assis dans des branches, ainsi que la Vierge, également assise entre des branches, personnages dans lesquels il reconnaît enfin des éléments d'un arbre de Jessé. D'autres éléments sont peut-être exilés à l'époque dans d'autres baies de l'abside et des chapelles absidales Saint-Pierre et Saint-Paul. En effet, dans la verrière centrale de la chapelle Saint-Pierre, sont alors placés les morceaux d'un grand personnage portant une banderole où l'on peut lire EZEC (sans doute Ezéchiel). La première fenêtre de la chapelle Saint-Paul accueille la partie supérieure du prophète Habacuc, tandis que la deuxième renferme celle du prophète Joël.

La restauration des verrières de l'abside commence vers 1865 par la verrière 104 consacrée à la mort de la Vierge. Puis le projet de rétablir les quatre verrières voisines émerge progressivement. Ces verrières et les verrières absidales sont déposées en 1882, puis mises en caisses, tandis que les baies sont bouchées par une maçonnerie de brique. Il faut attendre quelques années pour que la fabrique accepte de participer financièrement à cette restauration. En 1889, alors que la somme nécessaire à la remise en état d'une verrière a pu être rassemblée, la restauration du vitrail central (baie 100) est confiée au peintre-verrier parisien Édouard Didron, dont la soumission est la plus avantageuse. La verrière est restaurée en 1889-1890 (elle est datée et signée dans la bordure inférieure), et, au milieu de l'année 1890, Édouard Didron soumissionne à nouveau pour restaurer les trois autres verrières de l'abside. Mais cette fois, le marché est emporté par Félix Gaudin, qui a consenti le rabais le plus important. L'échelonnement du travail dans le temps et son morcellement ont privé Didron d'un certain nombre de panneaux originaux, lors de la réparation de la verrière axiale, en particulier du roi et de la Vierge qui se trouvaient dans la verrière voisine (baie 102). Édouard Didron n'a donc pu que retirer les éléments étrangers à la composition d'origine, recomposer et restaurer les personnages subsistants, et créer dans le style du début du 13e siècle plusieurs panneaux et personnages manquants (un motif décoratif à la place de Jessé endormi, un roi, le prophète Ezéchiel, une Sibylle, enfin la Vierge).

Pendant la Première Guerre mondiale, cette verrière est déposée en deux campagnes, en 1915 pour le tiers inférieur, puis en 1917 pour les panneaux restants. Quelques photographies réalisées par le service des Monuments historiques témoignent que ce vitrail a été peu victime des bombardements et n'a rien subi d'irréparable.

À l'issue du conflit, le chœur, moins atteint que la nef, est rapidement restauré. La réparation de l'Arbre de Jessé est confiée au peintre-verrier parisien Emmanuel Daumont-Tournel (9 rue François Bonvin), et achevée en 1923 ou au tout début de 1924. Déposé une nouvelle fois en 1939, et conservé pendant toute la Seconde Guerre mondiale au musée des Monuments français, le vitrail a été restauré par le peintre-verrier parisien Georges Bourgeot (3 rue des Gobelins) et reposé en 1946.

La Vierge et la partie supérieure d'un roi de Juda, que Guilhermy avait remarqués dans la verrière 102, ont quitté définitivement les fenêtres de la cathédrale en 1890. Ces panneaux devenus superflus, écartés des trois dernières verrières lors de leur restauration par Félix Gaudin, ont été donnés ou vendus au cours des années suivantes, soit par le verrier, soit par décision de la fabrique. La Vierge a été acquise par le Kunstgewerbemuseum de Berlin dans le commerce d'art, en 1904 ou 1905 semble-t-il, puis a été détruite par un bombardement ou une explosion à la fin du second conflit mondial. La partie supérieure du roi (qu'on surnomme "le roi de Bourges") a été achetée en 1921 par le collectionneur américain Raymond Pitcairn, après avoir appartenu à d'autres amateurs privés. Le panneau est actuellement conservé au Glencairn Museum de Bryn Athyn en Pennsylvanie (USA).

Désignation

Dénomination : verrière

Description

Catégorie technique : vitrail

Matériau(x) et technique(s) : verre transparent ; soufflé ; taillé ; peint ; grisaille sur verre ; plomb ; réseau

Commentaire descriptif :

La verrière prend place dans une baie libre en forme de grande lancette, qui s'achève en arc brisé à sa partie supérieure. Elle est composée de douze registres superposés de trois panneaux, accueillant (en l'état actuel) quinze personnages juxtaposés et superposés. Elle est formée d'un assemblage de pièces de "verre antique" rehaussées de grisaille. Comme souvent, le verre rouge, qui est un verre doublé, présente un aspect hétérogène.

Précision sur la représentation :

L'arbre de Jessé, au sens strict, occupe la colonne centrale. À la base, à la place de Jessé endormi, se trouve une composition ornementale, formée de deux dragons vus de profil et adossés. Ils tiennent dans leur gueule du feuillage et un arum. L'arbre se développe à partir de l'espace libre entre leurs deux queues enroulées, et forme des volutes de feuillages sur lesquelles se détache la généalogie terrestre du Christ.

En partant du bas, dans la colonne centrale, prennent place trois rois assis de face, couronnés et nimbés, tenant un sceptre. Au-dessus, est assise la Vierge, elle-aussi de face, couronnée et nimbée, les deux mains ouvertes vers l'observateur. Elle est surmontée du Christ, assis de face, portant l'auréole crucifère. Il tient un livre de la main gauche et bénit de la droite.

Les deux colonnes latérales sont réservées aux prophètes et aux Sibylles qui ont annoncé la venue de la Vierge et la naissance du Christ, ainsi qu'à des anges. Les prophètes et les Sibylles sont debout et de face, sous un arc en plein cintre qui repose sur deux consoles feuillagées. Chacun porte un phylactère sur lequel son nom est inscrit. Leur tête est tournée vers les personnages centraux, et plusieurs font un geste de la main ou du doigt qui symbolise la prise de parole ou l'enseignement. Un ange de profil et les mains jointes surmonte chacune des deux Sibylles. Une frise de feuillage entoure la verrière.

De nombreux auteurs ont rapproché avec pertinence l'iconographie de cette verrière et une miniature de même sujet se trouvant dans le psautier d'Ingeburge de Danemark, épouse du roi Philippe-Auguste et reine de France, conservé à Chantilly. Les différences qu'on remarque sur la verrière peuvent provenir de la rangée supplémentaire de personnages qui y a pris place. Elles peuvent aussi résulter des restaurations successives du 19e siècle. Les divergences principales consistent dans la présence de deux Sibylles au lieu d'une, dans l'absence de la colombe du Saint-Esprit ou des sept colombes qui symbolisent ses dons, et surtout dans le décalage de hauteur qui existe entre les personnages de la colonne centrale et les personnages latéraux, et qui fait buter le Christ sous l'ogive de la baie.

Dimension(s) :

Mesures de la verrière : h = 1002 ; la = 250. Ces mesures proviennent du mémoire des travaux de restauration effectués par Emmanuel Daumont-Tournel. Un panneau central mesure 78 sur 77 cm.

Inscriptions, marques, emblématiques et poinçons : inscription donnant l'identité du modèle ; peint ; sur l'oeuvre ; latin ; partiellement illisible ; lecture incertaine ; inscription concernant une restauration ; connu par document

Précisions sur les inscriptions, marques, emblématique et poinçons : Les noms latins de certains personnages sont peints à la grisaille sur un phylactère. Seuls les personnages superposés sur les deux côtés de la verrière sont nommés, les personnages de la partie centrale n'étant accompagnés d'aucune inscription. Les photographies des panneaux, réalisées après la Première Guerre mondiale, facilitent la lecture des noms, l'obscurcissement des verres originaux rendant cette opération presque impossible aujourd'hui in situ. Noms des personnages de la colonne de gauche, de bas en haut : YSAIAS, DANIEL, MICHEAS, SIBILLA. Noms des personnages de la colonne de droite, de bas en haut : JEREMIAS, OSIAS P, EZECHIEL, SIBILLA. Plusieurs historiens du vitrail mentionnent que le peintre-verrier restaurateur Edouard Didron a signé son travail et inscrit la date de 1890 dans la bordure inférieure de la verrière. Cette inscription est invisible depuis le sol.

Compléments de localisation

Pays de Picardie : Soissonnais

Canton : Soissons-Sud

Milieu d'implantation : en ville

 Sources documentaires ou bibliographiques

 Sources archivistiques

 AN. Série F ; Sous-série F 19 (Cultes) : F 19, carton 7890 (Travaux exécutés dans la cathédrale de Soissons au cours de la période concordataire ; 1887-1893).

Rapport de l'architecte Paul Gout, en date du 1er août 1889.

AMH (Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine). Série 81 : 81/02, carton 195. Réparations diverses (1923).

Dossier Travaux 1923 (Mémoire des travaux de réparation de vitraux exécutés sous la direction de M. Brunet).

AMH (Médiathèque de l'Architecture et du Patrimoine). Série 81 : 81/02, carton 205. Soissons, cathédrale Saint-Gervais et Saint-Protais, dommages de guerre (1945-1950) ; travaux (1953-1979).

Dossier 17 : travaux de 1945 à 1950 (Mémoire des travaux de pose de vitraux anciens exécutés par Monsieur Bourgeot).

A. Evêché Soissons. Série L (temporel) ; Sous-série 6 L : 6 L Soissons 1815-1818 (travaux de la cathédrale, à la suite de l'explosion).

2e dossier, devis de l'architecte Duroché, daté du 8 février 1816.

BnF (Cabinet des Manuscrits) : naf 6109 (collection Guilhermy, 16). Description des localités de la France (Soissons).

folios 255 v°, 256 r°, 257 r°-258 r°.

 

Bibliographie

 

ANCIEN, Jean. Vitraux de la cathédrale de Soissons. Réédition du livre du 24 juillet 1980. Neuilly-Saint-Front : imprimerie Lévêque, 2006. p. 104-112. 

BINET, chanoine Henri. De Paris à Notre-Dame de Liesse par Villers-Cotterêts et Soissons. Souvenirs de voyage de l'année 1644. Bulletin de la Société archéologique, historique et scientifique de Soissons, 1908, Troisième séance, Lundi 2 mars 1908, p. 29-38. p. 35.

BRUNET, Émile. La restauration de la cathédrale de Soissons. Bulletin monumental, 87e volume, 1928. p. 68-71, p. 91. Bulletin de la Société archéologique, historique et scientifique de Soissons, 1920-1921, 4e série, t. 1, séance du lundi 6 décembre 1920. p. XXIII.

C. L. Soissons. - Carême de 1892. - Travaux à la Cathédrale. La Semaine religieuse du Diocèse de Soissons et Laon, 1892, n° 14, samedi 2 avril 1892. p. 219.

CARLIER, Claude. Histoire du duché de Valois, ornée de cartes et de gravures, contenant ce qui est arrivé dans ce pays Depuis le temps des Gaulois, & depuis l'origine de la Monarchie Françoise, jusqu'en l'année 1703. Paris : Guillyn, Libraire ; Compiègne : Louis Bertrand, Libraire-Imprimeur du Roi & de la Ville, 1764. 3 vol. t. 2, p. 235.

CAVINESS, Madeline Harrison. Stained Glass before 1700 in American Collections : New England and New York. Corpus Vitrearum Checklist 1. Studies in the History of Art, volume 15, Monograph Series I. Washington (D.C.) : National Gallery of Art, 1985. p. 40, 64, 97.

CAVINESS, Madeline Harrison. Stained Glass before 1700 in American Collections : Mid-Atlantic and Southeastern Seabord states. Corpus Vitrearum Checklist 2. Studies in the History of Art, volume 23, Monograph Series I. Washington (D.C.) : National Gallery of Art, 1987. p. 28, 29, 109, 111.

COLLET, Émile. L'Explosion de la Poudrière de Soissons. Bulletin de la Société archéologique, historique et scientifique de Soissons, 2e série, t. 4, 1872-1873, séance du 3 février 1873, p. 219-238.

COLLET, Émile. Le siège de Soissons et l'occupation allemande dans le Soissonnais 1870-1871. 2e édition, Soissons : Eug. Ebel éditeur, 1901. p. 184.   

DORMAY, chanoine Claude. Histoire de la ville de Soissons, et de ses rois, ducs, comtes et gouverneurs. Avec une suitte des Evesques, & un Abbregé de leurs actions : diverses remarques sur le clergé, & particulierement sur l'Eglise Cathedrale ; et plusieurs recherches sur les vicomtez & les Maisons Illustres du Soissonnois. Soissons : Nicolas Asseline, 1663-1664, 2 vol. t. 2, p. 194.

[Exposition. New-York, The Metropolitan Museum of Art. 1982]. Radiance and reflection : medieval art from the Raymond Pitcairn collection. Réd. Jane Hayward, Walter Cahn. New-York : The Metropolitan Museum of Art, 1982. p. 140-142.

FRANCE [sous la direction de GRODECKI (Louis), PERROT (Françoise), TARALON (Jean)]. Corpus Vitrearum Medii AeviLes vitraux de Paris, de la Région parisienne, de la Picardie et du Nord-Pas-de-Calais. Recensement des vitraux anciens de la France, vol. 1. Paris : éditions du CNRS, 1978.p. 171.

GRODECKI, Louis. "Un vitrail démembré de la cathédrale de Soissons". Gazette des Beaux-Arts, 1953, série 6, volume XLII, p. 169-176.

GRODECKI, Louis, BRISAC, Catherine. Le vitrail gothique au XIIIe siècle. Fribourg (Suisse) : Office du Livre, 1984. p. 30, p. 37 (ill. 25), p. 38, p. 261.

GRODECKI, Louis. Les vitraux soissonnais du Louvre, du musée Marmottan et des collections américaines. La Revue des Arts, 1960, t. 10, n° 4-5, p. 163-178. p. 171-172.

GRODECKI, Louis. Fragments de vitraux de Soissons à Washington. Bulletin monumental, t. CXVII, 1959, p. 77-78.

 

GUILHERMY, Ferdinand de. Didron. Annales archéologiques, tome vingt-cinquième, 1865, p. 377-395. p. 393.

LECLERCQ DE LAPRAIRIE, Jules-Henri. Notes sur les vitraux de la cathédrale de Soissons. Bulletin de la Société archéologique, historique et scientifique de Soissons, t. 5, 1851, 5e séance, 6 mai 1851, p. 102-106.

LEFÈVRE-PONTALIS, Eugène. Soissons. Monuments religieux. Cathédrale. In Congrès archéologique de France. LXXVIIIe session tenue à Reims en 1911 par la Société française d'Archéologie. Paris : A. Picard, Caen : H. Delesques, 1912, t. 1, p. 318-337. p. 335-336.

LÉPAULART, Dom Nicolas. Journal de D. Lépaulart, religieux du monastère de St Crépin-le-Grand de Soissons, prieur de Ste Geneviève, curé de Cœuvres, sur la prise de cette ville par les Huguenots en 1567. Édité aux frais et par les soins de la Société historique, archéologique et scientifique de Soissons. Laon : Imprimerie d'Ed. Fleury, 1862.p. 34, 56.

LUNEAU, Jean-François. Félix Gaudin, peintre-verrier et mosaïste (1851-1930). Collection Histoires croisées. Clermont-Ferrand : Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2006.

MIGEON, Gaston. La donation Octave Homberg au musée du Louvre. Gazette des Beaux-Arts, 50e année, 1908, 1er semestre.p. 117-118.

PÉCHENARD, Monseigneur Pierre-Louis. La grande guerre. Le Martyre de Soissons (Août 1914-Juillet 1918). Paris : Gabriel Beauchesne, 1918.p. 85, 131, 191, 263, 345-346.

PERROT, Françoise. Un vitrail démembré de la cathédrale de Soissons : la verrière de Saint Nicaise et de Sainte Eutropie. Bulletin monumental, 1984, t 142-IV, p.455-456.

POQUET, abbé Alexandre, DARAS, abbé Louis-Nicolas. Notice historique et archéologique de la cathédrale de Soissons, avec la biographie de ses évêques. Soissons : Voyeux-Solin, 1848.p. 62-68.

SANDRON, Dany. La cathédrale de Soissons, architecture du pouvoir. Paris : Picard éditeur, 1998.p. 43, 61.

SUIN, Auguste. Procès-verbal devant notaires, du 28 avril 1568, constatant le sac de la cathédrale par les huguenots. Bulletin de la Société archéologique, historique et scientifique de Soissons, t. 12, 1858, 5e séance, lundi 3 mai 1858, p. 66-70.

Soissons. - Les Cloîtres de Saint-Jean. - Les Verrières de la Cathédrale. La Semaine religieuse du Diocèse de Soissons et Laon, 1889, n° 50, samedi 15 décembre 1889.p. 901-902."

   La lecture de ce document m'incite à m'intéresser au Psautier d'Ingeburge de Danemark , l'épouse de Philippe-Auguste qui est tenu comme le donateur de ce vitrail : le manuscrit est conservé au musée Condé de Chantilly et dont je trouve des images en ligne ©RMH: Il s'agit du Ms9 folio 14v daté du début du XIIIe siècle. Ce manuscrit a été décrit par Léopold Delisle (Léopold Delisle Notice sur le psautier d'Ingeburge. Bibliothèque de l'école des chartes 1867  Volume 28 pp. 201-210, Persee ). Ici, on trouve au dessus de Jessé allongé un premier roi jouant de la vièle (comme à Amiens), un second roi jouant de la harpe, la Vierge tenant un livre fermé (comme à Amiens), puis le Christ bénissant de la main droite et tenant un livre ouvert. Le Christ est encadré par deux anges qui l'honorent, la Vierge par un prophète et une sibylle, les autres par des prophètes. Les prophètes, nimbés, et la Sibylle, sont inspirés par une colombe dont le bec s'approche de leur oreille. Sept colombes entourent le Christ pour témoigner des Dons dont il dispose et, par l'oiseau supérieur descendant verticalement, de son lien avec le Père.

 Les photographies disponibles ne permettent pas de lire les phylactères et d'identifier les prophètes. 



 

 

D'autre part, le site de la Société archéologique, historique et scientifique de Soissons donne accès sur son site au calque ou carton de deux panneaux restaurés par Didron en 1891 puis "vendus frauduleusement" et, pour celui de la Vierge, détruit par un bombardement. 

 

 

 

Cathédrale de Soissons, verrière de l'Arbre de Jessé.

 

Cathédrale de Soissons, verrière de l'Arbre de Jessé

 

Sources et liens.

 

— Société Archéologique, Historique et Scientifique de Soissons, Cathédrale de Soissons. En ligne 

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4 juillet 2014 5 04 /07 /juillet /2014 22:48
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26 juin 2014 4 26 /06 /juin /2014 21:09

Le vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale de Beauvais.  Baie 0 lancette A.


Quand six rois et une vierge essayent l'Acrobranche de Jessé.

 

     Voir dans ce blog lavieb-aile des articles consacrés aux Arbres de Jessé de Bretagne:  

Les sculptures :

Et les vitraux : 

Et en comparaison avec les œuvres bretonnes :


  I. Situation dans la cathédrale.

Comme dans la basilique Saint-Denis (1140), comme dans la cathédrale saint-Julien du Mans (1235), comme dans la cathédrale d'Amiens (v.1242), le vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale Saint-Pierre de Beauvais, qui date de 1240, éclaire la chapelle axiale du déambulatoire qui est consacrée à la Vierge. A Soissons (1212), le vitrail de Jessé occupe, de façon comparable, la baie axiale de l'abside du chœur ; à Chartres, il est placé au début de l'axe ouest-est, sur la façade occidentale.

  Cette situation privilégiée célèbre la réalisation du plan du Salut à travers une généalogie glorieuse et miraculeuse, glorieuse parce qu'elle mène de Jessé à Jésus en passant par quinze rois de Juda dont David et Salomon, prodigieuse et mystérieuse parce qu'elle réalise la prophétie d'Isaïe  annonçant que l'Emmanuel naîtrait non seulement de la lignée de Jessé, mais aussi d'une Vierge par une conception virginale inouïe.

 Je m'arrête un instant sur cette constance par laquelle les bâtisseurs de cathédrale du XIIe et XIIIe siècle ont donné la première place, à l'apex de l'axe ouest-est qui oriente la nef puis le chœur, à cette représentation. (On la trouve aussi, à Amiens ou à Saint-Pierre de Beauvais, sculptée dans la pierre du portail occidental). L'Arbre de Jessé est d'abord pour l'Église un point d'origine, puisqu'il illustre l'incipit de l'évangile de Matthieu (Mt 1:1-17), lequel précise la généalogie de Jésus d'Adam à Abraham, d'Abraham à Jessé et son fils le roi David puis de David à Jeconiah (les quinze rois de Juda) et enfin de Salatheil à Joseph, père juridique du Christ. Mais la succession sur le vitrail de Jessé et des Rois mène à la Vierge couronnée, faisant passer cette filiation par la virginité de Marie et par une conception d'origine divine. Enfin, elle culmine par le Christ Rédempteur. Elle témoigne de l'inscription du plan du Salut dans l'Histoire, du rachat de la faute d'Adam par le sacrifice de la Croix, et du rôle d'intercession et de médiation de la Vierge dans un condensé de la Foi qui s'amplifie de la présence latérale des prophètes. Dans ces cathédrales gothiques où c'est la lumière qui tient le premier rôle comme métaphore du Divin, les couleurs bleu et rouge du vitrail axial disent que cette Divinité a pris parole à travers la voix des prophètes annonçant le Christ qui est Verbe. Comme à Saint-Denis où Suger avait élaboré des vitraux qui étaient de profondes leçons de typologie et de théologie médiévales, les Arbres de Jessé du Mans, d'Amiens et de Chartres sont très loin du "livre d'image pour les simples", et reçoivent la lumière du soleil levant pour irradier la fine pointe de la méditation chrétienne sur les mystères de l'Incarnation et de la Rédemption.  


 Dans cette cathédrale comme à Saint-Denis, Le Mans et Amiens, le déambulatoire est entouré en effet de six chapelles rayonnantes, abritant souvent les reliques des saints qui y sont honorés, et entourant la chapelle axiale, la Chapelle de la Vierge aux vitraux consacrés à l'Incarnation et à la Rédemption. Mais à Beauvais, au lieu de comporter deux travées et sept baies et d'être plus grande que les autres, cette chapelle est identique aux six autres, et n'est éclairée que par trois baies. Chaque baie (désignée Baie 1 à gauche, baie 0 au centre et baie 2 à droite) comportant deux lancettes jumelles couronnées par une rose, la chapelle de la Vierge dispose de six vitraux :

— Baie 1 : Vie d'un saint ;  Rose moderne.

— Baie 0 : lancette A à gauche : Arbre de Jessé Au dessus, la Rose : Crucifixion.
           lancette B à droite : Vie de Marie et de Jésus   

— Baie 2 : Miracle de Théophile.  Rose moderne (Théophile et le diable)

 

  Les six chapelles rayonnantes latérales sont ici, de gauche à droite :

à gauche :

  •  la Chapelle Saint-Denis
  • la Chapelle Saint-Vincent-de-Paul ou Notre-Dame de Lourdes (Remploi d'un vitrail médiéval dans une verrière moderne.)
  • la Chapelle Saint-Joseph ou Saint-Étienne 

A droite :

  • la Chapelle Sainte-Anne ou Saint-Jean-l’Évangeliste (Vitraux de Jacques Le Chevallier : Vie de sainte Anne) 
  • la Chapelle Saint-Lucien ou Saint-Sébastien (Vitraux de Barillet)
  • la Chapelle Sainte Jeanne-d’Arc.

 

Vue d'ensemble du vitrail de l'Arbre de Jessé .

Datation : 1240 (règne de Saint Louis ; épiscopat d'Arnout succédant à Geoffroy II d'Eu (1223-1236).

.

Il est divisé par de solides barlotières en neuf registres horizontaux et en trois travées verticales délimitant ainsi vingt-sept panneaux abritant chacun un seul personnage.

La travée qui s'élève au centre part de Jessé en bas, d'où naît six rois de Juda dans une mandorle formée par les branches de l'arbre, puis la vierge, et enfin le Christ entouré de sept colombes.

De chaque coté, deux personnages de l'Ancien Testament témoignent d'une lecture des Livres prophétiques comme annonçant la venue du Rédempteur, mais rappellent aussi que les prophètes, comme le clergé au XIIIe siècle, étaient les conseillers avisés des rois. 

 

                            arbre-de-jesse 5495cc

                                arbre-de-jesse 5494cc

 


Registre inférieur : Jessé endormi et deux prophètes.

Cliquez sur chaque image pour l'agrandir.

  Ici comme à Saint-Denis, à Chartres, au Mans ou à Amiens, le patriarche Jessé est allongé sur son lit, couché sur le coté droit, la tête (et le tronc) relevée     par des coussins, la main sous la joue dans la posture du songeur ; mais ici, ses yeux sont ouverts. Il n'y a pas d'ambiguïté, Jessé ne dort pas, il est l'objet d'un Songe inspiré, l'un des canaux de communication préférés de Dieu lorsqu'il s'adresse à l'être humain. Et, là aussi, le rêve prophétique de Jessé visualisant la longue lignée de des descendants accédant au trône se concrétise par un tronc qui se dresse en une raide colonne blanche après s'être épanouie précocement par un bouquet initial de feuilles à forme d'acanthe, et par des rejetons formant de généreuses et élégantes volutes. Cette profusion de formes est aussi un jaillissement de couleurs : feuilles jaunes, pourpres, vertes, et rouges.

  Mais, à la différence des œuvres du XIIe siècle, on ne voit ici ni architecture rappelant que la scène se passe à Bethléem, ni lampe allumée témoignant de la Lumière de l'Esprit, ni inscription.

  L'architecture reprend ses droits et sa rigueur dans les deux panneaux latéraux, pour former une niche à arcade (simple cintre ou ébauche de trilobe tracés de verre blanc), et surtout pour placer au dessus de chaque prophète un édifice que deux croix, incitent à considérer comme la préfiguration de l'Église qui, dès à présent, trouve dans les Livres qu'ils écrivent ses prémisses.

Les prophètes sont nimbés, privilège d'habitude réservé aux saints néo-testamentaires.

Bien que cela soit, à cet étage, mal visible, un examen détaillé de l'image montre que les deux personnages tiennent un phylactère qui portent, sinon une inscription, du moins quelques lettres ou caractères. Ils seront plus évidents plus haut, mais nous pouvons déjà déceler leur présence ici.


 arbre-de-jesse 5486c

 

 Comparaison :

— Saint-Denis (1144):

saint-denis 9549cc

— Chartres (1150) : 

arbre-de-Jesse 6686c


— Le Mans (1235) :

arbre-de-jesse 1670cc


— Amiens (v.1242) :

arbre-de-jesse 5184cc

 

Deuxième registre : Roi de Juda entre deux prophètes.

Cet arbre de Beauvais compte six rois, sur les quinze que mentionnent la généalogie de Jésus énoncée dans l'évangile de Matthieu 1: 1-17.  Et aucun attribut, aucune inscription n'indiquent leur nom. Pas de harpe donc pour David, si c'est le fils de Jessé qui apparaît ici, assis sur une balancelle de tiges, se tenant des pieds et des mains aux branches et conservant son équilibre sans perdre sa couronne.

Sur le phylactère de gauche, je lis OISOISOI, et sur celui de droite OISOIOI. Sans-doute écrit dans cette "langue des oiseaux" que seuls les poètes et les prophètes entendent. Au dessus d'eux, les deux édifices, parfaitement semblables entre eux et avec les précédents.


arbre-de-jesse 5487c

      Comparaison :

— Saint-Denis (1144);

saint-denis 9550c

— Chartres (1150) :

arbre-de-Jesse 6687cc

 

— Le Mans (1235) :

arbre-de-jesse 1670ccv

— Amiens (v.1242) :

arbre-de-jesse 5185c


Troisième registre : Roi de Juda entre deux prophètes.

Fils de David et petit-fils de Jessé, voici Salomon dans toute sa gloire.

Les deux prophètes vous présentent ce message : ITVOIJVOT.


arbre-de-jesse 5488c

 


Quatrième registre : Roi de Juda entre deux prophètes.

      Un prophète dit OSIVO et l'autre VOISOI..

arbre-de-jesse 5489c

 

 


Cinquième registre :  Roi de Juda entre deux prophètes.

VOIVOIVOI  chante le prophète; OVIOVIO répond l'autre. 


arbre-de-jesse 5490c

 

 

Sixième registre : Roi de Juda entre deux prophètes.

Le prophète de droite dit : .IOVOI.VO


arbre-de-jesse 5491c

 

Septième registre : la Vierge entre deux prophètes.

La Vierge est couronnée, voilée, vêtue  d'un manteau jaune et d'une robe pourpre pâle. elle tient un livre fermé.

Autour d'elle, les prophètes chantent ISOI et VOVISIOV.


arbre-de-jesse 5492c

 

 

Comparaison :

  —Saint-Denis (1144) :

saint-denis 9553c

—Chartres (1150): 

arbre-de-Jesse 6689c

 

—Le Mans (1235) : 

arbre-de-jesse 1669cv

 — Amiens (1242 ?):

  arbre-de-jesse 5195c


Huitième registre : le Christ et les sept colombes de l'Esprit.

   Le Christ porte un nimbe crucifère, une robe verte et un manteau vieux-rose ; tandis qu'il trace une bénédiction de la main droite, il présente de la main gauche un livre ouvert.

  Sur la double page de ce livre est représenté un arbre stylisé à cinq branches  avec les inscriptions ISOI / SO.. / IOSI / S.IO. Si celles-ci restent mystérieuses, elles sont semblables à celles des prophètes. Celui de gauche tient le phylactère les lettres OISOISO et celui de droite OISOIVOI.

Puisque ces lettres sont découvertes présentées par le Christ, il n'est pas possible d'en faire, comme j'en avais la tentation en les déchiffrant sur les premières banderoles, des restaurations fantaisistes, ou la signature d'un verrier, ou des caractères aléatoire singeant un verset biblique. Leur répétition amène à penser qu'il s'agit de la langue des anges, parole divine inspiratrice qui n'est accessible qu'à celui qui a reçu de l'Esprit Saint le don de glossolalie et d'interprétation. Dés lors, leur signification sort de l'anecdotique et témoigne d'une réflexion théologique sur le travail de cette parole durant la période vétero-testamentaire, parole à laquelle la rédemption du Christ et la descente du Paraclet donne accès. 

 

  Je vous propose de jeter un coup d'œil au site suivant :http://cathedrale.gothique.free.fr/cathedrale_Chartres_Christ.htm pour constater d'une part que le panneau homologue du vitrail de Chartres est très proche de celui-ci, mais surtout pour constater qu'autour des têtes des sept colombes chartraines, dans leur nimbe, sont inscrites des lettres qui ne sont pas déchiffrables. Correspondent-elles à d'anciennes inscriptions devenues illisibles, ou, comme les constatations que nous venons de faire à Beauvais y incitent, à des lettres isolées et dépourvues de sens, autre exemple de Langue des oiseaux qui ne trouve sa résolution que par la convergence des sept messages dans la personne du Christ qui en révèle le sens ?

 

 

arbre-de-jesse 5493c

 

Comparaison (Cliquez pour agrandir):


— Saint-Denis (1144) :

saint-denis 9554c

— Chartres (1150):

arbre-de-Jesse 6690cc

 

—Le Mans (1235) : 

arbre-de-jesse 1668cv

 — Amiens (1242 ?) : panneau manquant.

arbre-de-jesse 5195c (2)


— Abbaye de Gercy 1230-1240 ( Vitraux longtemps conservés en l'église de la Varenne-Jarcy et provenant sans-doute de l'abbaye de Gercy (établie en 1260) ; les deux panneaux de cet Arbre de Jessé se trouvent actuellement au musée de Cluny ; Image 

  1_arbre_de_jesse.jpg 

 

 

 

Rosace : la Crucifixion.

 

  Cette rose placée au dessus des deux lancettes de la baie 0 est consacrée à la Crucifixion. Je rappelle que la lancette de droite est consacrée à la Vie du Christ et de la Vierge. Le motif est donc parfaitement logique sur le plan théologique et complète parfaitement la "démonstration" de l'Arbre de Jessé en plaçant la scène princeps de la Rédemption au dessus de l'Arbre de l'Incarnation. 

   La rose est découpée par le remplage en un cercle central et en huit portions de cercles périphériques. Dans le cercle  s'inscrit un carré et quatre demi-cercles, jouant sur le symbolisme respectivement terrestre et céleste du carré et du cercle. 

Dans le carré le Christ en croix au nimbe crucifère, les reins ceints d'un périzonium pourpre, a succombé à son supplice et Longin lui donne le coup de lance dans le flanc droit qui vérifie son décès. A droite, un soldat tend l'éponge imbibée de vinaigre à l'extrémité de la tige d'hysope. Au dessus, encadré par le soleil et la lune témoignant de l'ébranlement cosmique, le titulus porte l'inscription : JE.V. =J REI.VS Dans les scènes latérales se trouvent Marie, et Jean tenant un livre (son évangile).

Au dessous, entre deux plantes, un homme se dresse hors d'une tombe dont le couvercle est rabattu ; il tient une coupe, indiquant ainsi que le sang du Christ devenu coupe de l'Eucharistie est rédemptrice.



arbre-de-jesse 5496cc

 

 

arbre-de-jesse 5498c

 

Détails.

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                                   details 5491cxw

 

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                                    details 5491cxxll

 

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details 5493cx

 

 

Discussion.


 I. Les sept colombes.

Dans les cinq exemples de vitraux d'Arbre de Jessé du XII et XIIIe siècle de Saint-Denis (1144), Chartres (1150), Le Mans (1235), Abbaye de Gercy 1230-1240 et Beauvais, les colombes sont au nombre de sept, sont nimbées, sont posées sur (ou reliées à) un rameau de l'arbre, entourent la tête du Christ et le plus souvent convergent vers elle par la pointe de leur bec.  Mais, et c'est ce qui m'interpelle, l'une d'entre elles, au sommet, est verticale et fait un piqué comme si elle voulait enfoncer son bec dans le  divin vertex. Cette singularité m'incite à approfondir l'interprétation habituelle qui y voit "les sept dons de l'Esprit". 

1°) Les colombes d'Isaïe.

    Il semble parfaitement logique de voir ces oiseaux représentés sur les Arbres de Jessé puisque ce motif est intimement lié à la citation du prophète Isaïe  Is 11:1-2 Et egredietur virga de radice Iesse et flos de radice eius ascendet , "Puis un rameau sortira du tronc d'Isaïe [Jessé], Et un rejeton naîtra de ses racines", puisque cette citation se poursuit par  et requiescet super eum spiritus Domini spiritus sapientiae et intellectus spiritus consilii et fortitudinis spiritus scientiae et pietatis,  "L'Esprit de l'Éternel reposera sur lui: Esprit de sagesse et d'intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de connaissance et de crainte de l'Éternel." (Trad. Louis Segond). 

  La mise en image du verset d'Isaïe associe donc la représentation de Jessé, de son rameau (l'arbre), de son rejeton  mais aussi celle de l'Esprit de Dieu et de ses six modalités sous la forme traditionnellement donnée à l'Esprit Saint, la colombe. Effectivement, c'est ce que nous constatons sur l'exemple d'Arbre de Jessé le plus ancien que nous conservions, et qui date de 1085 environ, le Codex Vyssegradensis.

Le Codex Vyssegradensis (1086)

  Ce manuscrit enluminé de 108 folios, aussi connu sous le nom de Codex de Vyšehrad ou Évangile du couronnement de Vratislav II, premier monarque de la Bohême qui était auparavant un duché  a été réalisé à la demande de diplomates tchèques afin d'honorer l'anniversaire du couronnement du roi Vratislav qui a eu lieu en 1085. Il provient probablement du scriptorium du monastère de Saint-Emmeran à Ratisbonne.  Le manuscrit est maintenant à la Bibliothèque nationale tchèque à Prague. L'Arbre de Jessé du folio 4v est précédé par six pages enluminées consacrées aux quatre évangélistes (folio 1v), aux préfigurations du Christ (trois pages de douze personnages), et à deux scènes de l'Ancien Testament (folio  4r). Ces scènes sont importantes pour la compréhension de l'Arbre de Jessé dans son contexte. L'une représente Moïse face au Buisson ardent avec l'inscription Res miranda viret rubus integer et tantam ardet  ("le buisson qui était vert se mit à brûler miraculeusement") et l'autre représente la floraison du bâton d'Aaron témoignant de son élection divine, avec l'inscription contra ius solitum parit arida virgula fructum (" contre toutes les règles, le petit bâton [la verge ou le rejeton d'Aaron] produit des fruits secs").

XIV_A_13_______0I0HG00004R.JPG folio 4r

 

  Dans cette enluminure du folio 4v qui précède le début de l'évangile de Matthieu (Liber generationis...) le prophète Isaïe présente à Jessé un phylactère où est inscrit la prophétie egredietur virga de radice Iesse et flos de radice eius ascendet  et requiescet super eum spiritus Domini, alors qu' un arbre pousse des pieds de Jessé. Il est remarquable de constater qu'au lieu de les ancêtres vus dans les représentations ultérieures, ce sont sept colombes nimbées qui sont dessinées sur les branches. Au dessus est inscrit en lettres capitales VIRGULA JESSE PROCEDIT SPLENDIDA FLORE ("un petit rameau  de Jessé a fait fleurir une fleur splendide"). Le Christ n'est figuré que sous sa forme métaphorique d'une tige fleurie portant les sept oiseaux, en toute fidélité littérale avec la prophétie, et la Vierge n'est suggérée qu'à celui qui devine le jeu de mot virgula (rejeton)/virgo (vierge).

Quoiqu'il en soit, le lien entre l'Arbre de Jessé, la citation d'Isaïe et les colombes est donc parfaitement explicite dès la première apparition du motif iconographique.

 Les colombes sont alignées sur un axe horizontal. Pourtant l'une d'elle, centrale, est seule sur la branche maîtresse, et les six autres sont tournées vers elles, trois tournées vers la droite et trois vers la gauche. Il existe donc déjà une hiérarchisation des sept Esprits en 1+6 , parfaitement conforme au texte d'Isaïe, la colombe centrale étant le Spiritus Domini. 

  Au dessus, dans le registre supérieur, un homme couronné et vêtu selon la mode carolingienne tient un bâton fleuri dans la main droite et une croix dans la main gauche ; il se tient devant la porte d'un bâtiment. Une inscription Clausam rex portam penetrat. Que respicit ortum (+/- "Le roi est passé par la porte close, celle qui regarde vers l'orient.") renvoie à une double citation des visions d'Ézéchiel :

Ez.44:1-2 et convertit me ad viam portae sanctuarii exterioris quae respiciebat ad orientem et erat clausa et dixit Dominus ad me porta haec clausa erit non aperietur et vir non transiet per eam quoniam Dominus Deus Israhel ingressus est per eam eritque clausa "Il me ramena vers la porte extérieure du sanctuaire, du côté de l'orient. Mais elle était fermée. Et l'Éternel me dit: Cette porte sera fermée, elle ne s'ouvrira point, et personne n'y passera; car l'Éternel, le Dieu d'Israël est entré par là. Elle restera fermée."

Ez 11:1 et elevavit me spiritus et introduxit me ad portam domus Domini orientalem quae respicit solis ortum. "L`esprit m`enleva, et me transporta à la porte orientale de la maison de l`Éternel, à celle qui regarde l`orient." Ces versets d'Ézéchiel sont considérés par la typologie médiévale comme annonçant la naissance virginale du Christ*. C'est donc bien lui qui est représenté ici, au sommet de l'Arbre de Jessé, tenant la croix de son sacrifice et le bâton fleuri qui est tout à la fois la verge de Moïse, la virgula du grand-prêtre Aaron et le rameau de Jessé, devant la porte close témoignant de sa conception et de sa naissance virginale. Dans la tradition de l'Église ce passage du Christ à travers la "porte close" de l'utérus et de l'hymen de Marie se poursuit lors du passage de son corps ressuscité hors du tombeau malgré la lourde pierre qui le fermait, puis encore lors de son entrée dans le Cénacle dont les portes étaient fermées (Jean 20:19).

* L'hymne latin composé par saint Ambroise (340-390) et chanté en grégorien aux temps liturgiques de Noël disait Fit porta Christi pervia Referta plena gratia : Transitque Rex, — et permanet Clausa, ut fuit, per saecula. Genus superni numinis Processit aula Virgin is, Sponsus, Redemptor, Conditor, Suae Gigas Ecclesite. Honor Matris et gaudium ...

" pour le Christ la porte s'ouvrit Qui mène à la grâce suprême. Le roi la traverse et elle reste, Comme elle fut, infranchissable pour les siècles." Voir Ambrosius,  In apocalypsin expositione. De visione septima, Patrologie Latine, XVII, col. 948.

L'herméneutique ambrosienne fut reprise par Raban Maur, dans ses Allégories sur la Sainte Écriture , «Porta, Virgo Maria, ut in Ezechiele : «Porta haec clausa erat, et non aperielur», quod Maria et ante partum incorrupta, et post partum mansit illaesa ». Geoffroy de Vendôme dans un sermon pour la Nativité, Rupert de Deutz dans son commentaire sur Ezéchiel et son commentaire sur le Cantique des Cantiques, Honorius dit d'Autun dans son Spéculum Ecclesiae, Adam de Prémontré dans un sermon de l'Avent, font de même. (D'après R. Favreau)

Les deux folio 4r et 4v développent donc directement ou par allusion le thème de la Verge, virga en latin :

virga (verge, rejeton) de la prophétie d'Isaïe 11:1  egredietur virga de radice Iesse et flos de radice eius ascendet.

virgula (petite verge, petit bâton) d'Aaron qui apparaît dans Nombres 17:15-23. Dans la conjuration de Coré, Dathan et Abiron contre Moïse et Aaron, Dieu ordonna à Moïse (Nombres 17 :1-3) de recevoir une verge de chacun des chefs de tribu, et d'y joindre celle d'Aaron, afin que le Seigneur fit connaître par un miracle quelle était la tribu qu'il choisissait pour l'exercice de son sacerdoce. On ramassa donc douze verges, selon le nombre des tribus; celle d'Aaron faisait la treizième. On écrivit sur chacune d'elles le nom du prince de la tribu qui l'avait offerte; on les mit dans la tente de l'assemblée, où le Seigneur avait accoutumé de se manifester à Moïse; et le lendemain on retira ces verges, et on remarqua que pendant cette nuit la verge d'Aaron avait poussé des boutons fleuri, et que ces fleurs s'étaient forées en amandes. "Moïse les déposa devant l'Eternel, dans la tente de l'acte de l'alliance. Le lendemain, il entra dans la Tente et constata que le bâton d'Aaron qu'il avait déposé pour la tribu de Lévi avait produit des bourgeons, et qu'il s'y trouvait des fleurs écloses et même des amandes déjà mûres" (l'amandier fleurit avant tous les autres arbres).

— Verge de Moïse, citée dans Nombre 17:1-3 : c'est à la fois le bâton qui sert à conduire les troupeaux, celui qui se transforme en serpent afin de convaincre le peuple ou le pharaon de ses pouvoirs, et celui de sa fonction sacerdotale. Certes l'artiste représente le Buisson ardent plutôt que la scène où Dieu confère à ce bâton des propriétés miraculeuse, mais l'allusion est perceptible.

Ainsi, le Christ, Verge (rejeton) de Jessé, Grand Prêtre du Christianisme comme Aaron le premier grand prêtre de l'Ancien Testament, initiateur d'une Nouvelle Alliance comme celle conclue entre Dieu et Moïse, tient-il ici dans la main la verge fleurie. Dès la première représentation de l'Arbre de Jessé, les principales réflexions théologiques, typologiques et symboliques sont présentes. La Vierge (Virgo), non représentée elle-même, figure par la mention de Clausam Portam, Porte close qui qualifie sa virginité. 

  Jean Anne Hayes Williams, qui a la première étudié ces enluminures, méconnaît, à mon sens, cette allusion à la Vierge : pour elle, la Mère de Dieu n'apparaît que dans les Arbres de Jessé postérieurs (Bible de Lambeth et vitrail de Chartres). Son interprétation du registre supérieur du folio 4v est étonnante, car elle voit dans le personnage couronné le roi Vratislav II auquel elle estime que l'artiste applique la vision d'Ézéchiel. Ce serait à lui également que s'appliquerait, par un parallèle dithyrambique, les enluminures précédentes des ancêtres royaux du Christ, de Moïse et d'Aaron, et elle considère que c'est à bon droit qu'il serait représenté les pieds posés sur les branches de l'Arbre de Jessé : "ce thème politique célèbre le règne extraordianire de Vratislav II de Bohème. Le caractère unique de cette image tient à son inclusion dans un ensemble qui place le pouvoir salutaire (salvific leadership), l'élection divine et la royauté chrétienne médiévale dans la continuité de la royauté de l'Ancien Testament. Son unique thème est la partie d'un ensemble complexe se référant au couronnement en 1086 du roi Vratislav II de Bohème pour lequel le Codex était commandé." (traduction personnelle et donc non qualifiée). Cela me semble ici peu fondé, mais les liens entre les Arbres de Jessé et le pouvoir royal en exercice seront toujours, quoiqu'il en soit, complexes, comme lorsque, à Soissons, le roi Philippe-Auguste commanditera dit-on la verrière de Jessé vers 1212. 

 

 

 

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La Bible de Sainte-Bénigne (1225-1250).

Cette transcription littérale se retrouve 50 à 70 ans plus tard, dans l'initiale U du Livre d'Isaïe de la Bible de Sainte-Bénigne (1125-1150) où ne se voit que Jessé endormi, son arbre et les sept colombes, mais cette fois-ci elles ne sont plus horizontales mais placées en cercles, et elles-mêmes sont placées dans des cercles semblables aux fruits de l'arbre. L'une d'entre elles culmine dans une position centrale.

 — Bibliothèque  Municipale de Dijon Bible de Sainte-Bénigne Ms0002 folio 148  . © IRHT.

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La Bible de Lambeth (1150-1170).

    Si on peut penser que l'enluminure précédente a été réalisée avant que ne soit créé le vitrail de Jessé de Saint-Denis (1144) et celui de Chartres (1150) cette Bible de l'abbaye Saint-Augustin de Cantorbéry a été illustrée après cette date : le tronc de l'arbre se confond avec le corps de la Vierge et culmine dans un médaillon contenant le buste du Christ entouré des sept colombes qui adoptent la disposition dyonisienne de l'oiseau apical et de la convergence des becs vers le centre.

Comme l'écrit Jean Anne Hayes William, "L'arrivée de la figure de Marie dans les Arbres de Jessé du XIIe siècle témoigne de l'influence du culte de Marie qui émerge lors de ce siècle. C'est durant cette période que l'Église répond aux questions concernant son rôle comme Mère du Christ divin dans sa forme humaine. En conséquence, la Vierge devint une figure centrale du Christianisme. En plaçant Marie en position éminente sur l'arbre entre Jessé et le Christ, l'artiste souligne son rôle dans l'économie du Salut." 

  Dans le médaillon supérieur gauche, deux apôtres entourent la figure féminine couronnée de l'Église, alors qu'à droite la Synagogue, voilée par une main venue des Cieux, est soutenue par Moïse (aux cornes de lumière) et par un autre prophète. Aux quatre coins, deux rois (David et Salomon ?) et deux prophètes nimbés désignent du doigt le Rédempteur dont ils annonçaient la venue. D'autres prophètes occupent les médaillons, et l'un d'eux est Isaïe tenant le phylactère de sa prophétie Is. 11:1-2. Les deux médaillons qui entourent Marie reçoivent les quatre Vertus de la Bonté, la Vérité, la Justice et la Paix, dont parle le Psaume 85 verset 10 :Misericordia et veritas obviaverunt sibi ; iustitia et pax osculatae sunt "La bonté et la fidélité se rencontrent, la justice et la paix s’embrassent ". La Bonté tient un vase, la Justice sa balance. dans le commentaire de Saint Jérôme, la Bonté représente les Chrétiens et la justice les Juifs, leur rencontre symbolisant la réunion des Juifs et des gentils, de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ce type d'image est représentateur du goût de l'époque pour les diagrammes et les arborescences diffusant les doctrines théologiques en les schématisant. 

  Le talent de Maître Hugo ou du Maître de Lambeth, la délicatesse des couleurs, l'inspiration byzantine et les fonds d'or sauvent cette image des risques de lourdeur qu'impliquent le didactisme studieux.

 Bible de Lambeth folio 198r,  : 

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La Bible des Capucins (1180).

       On trouve une enluminure de l'Arbre de Jessé (vers 1180) dans la Bible des Capucins BNF, Manuscrits, latin 16746, f. 7 v°-8  qui montre la tête du Christ vers lequel converge les sept colombes. Une inscription indique en dessous ego flos campi et lilium convallium, citation du Cantique des Cantiques 2:1 dans un rapprochement avec Jessé qui vient de saint Jérome, In Is. exposit. et est repris dans la liturgie  dans les Leçons du second Nocturne " cette Branche sans aucun nœud qui sort de la tige de Jessé, est la Vierge Marie, et la Fleur est le Sauveur lui-même, qui a dit dans le Cantique : Je suis la fleur des champs et le lis des vallons ".

 

Médaillons :

  • L'Eglise couronnée présentée par un saint (Pierre ? notez la tonsure)
  •  la Synagogue perdant sa couronne, présentée par un saint ou un prophète.
  •  Daniel et ? ...
  • Jeroniah ou Jeremiah et Habacuc
  • Navon? et  Jonas 
  • Ezechiel et Sophonias
  • Euzachias ;;?; Zacharias 
  • Igyrus?? ?? Ogée ??

Personnages centraux : Jessé, deux rois (David et Salomon), la Vierge et Jésus.


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 Bible de Manerius (1180)

— Paris Bibliothèque Sainte-Geneviève Bible de Manerius folio 132 c. 1180 provenant peut-être de l'Abbaye de Saint-Loup de Troyes : un Arbre de Jessé est associé à la représentation de Matthieu recevant l'évangile des mains de son ange, dans la partie horizontale de l'initiale L de l'incipit de l'Évangile de Matthieu Liber generationis. A partir de Jessé s'élèvent deux tiges formant quatre loges losangiques qui accueillent successivement deux rois, la Vierge et le Christ. 

 Parmi les enluminures du fond français, (  site enluminure.culture.fr recense, mot clef "Jessé", 100 manuscrits conservés dans les bibliothèques municipales, les Bibliothèques Mazarine et Sainte-Geneviève de Paris), c'est le premier exemple d'une série très bien représentée où l'Arbre de Jessé sert de lettrine pour l'initiale L de l'évangile de Matthieu. Dans cette série, les deux tiges vont bientôt se croiser pour formes des entrelacs ovales et le nombre de rois va s'accroître. 

Mais ici, les colombes disparaissent.

 

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 — Musée Condé de Chantilly, Psautier d'Ingeburge du Danemark, début du XIIIe siècle (vers 1200). Ms9 folio 14v ©MRH.

Le Psautier de la malheureuse seconde épouse de Philippe II "Auguste" (le roi enferma la jeune reine de dix-huit ans au couvent puis en prison dès le lendemain des noces célébrées à Amiens et cette détention dura vingt ans) est enluminé d'un Arbre de Jessé dont on pense qu'il servit de modèle au vitrail de Jessé de la cathédrale de Soissons. Les sept colombes sont conformes au schéma concentrique, symétrique et hiérarchisée de la Bible des Capucins, les oiseaux sont portés par les rameaux ou du moins placés dans leurs entrelacs, mais ce manuscrit ajoute un élément nouveau puisque la tête de chaque personnage latéral de l'Ancien Testament (cinq prophètes et une Sibylle) est pointée par le bec d'une colombe sym

bolisant ainsi l'Inspiration divine. 

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— Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève Ms 1185 vers 1220-1230 Bible folio 256. Arbre de Jessé formant le L de l'initiale de l'incipit de l'Évangile de Matthieu. 

Jessé endormi, trois rois, la Vierge, le Christ. Absence de colombes.

 

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— Voir aussi le manuscrit de la Bibliothèque de Troyes ms. 0252 folio 113v dit " la Maison de la Sagesse" avec son inscription  Sapientia aedificavitr sibi domum, excidit columnas septem. Proverbes IX:1 "La sagesse s'est bâtit une maison, elle a taillé ses sept colonnes".

 


— De même, dans le Psautier de Scherenberg (Strasbourg) qui date de v.1260. Les sept colombes n'y sont pas hiérarchisées.

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— Arras, Évangiles glosés, incipit de l'évangile de Matthieu, BMS Ms 0053 folio 1v, vers 1230 : 

 

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2°) Les colombes de l'Apocalypse.

A l'abbatiale de Saint-Denis, , ce motif des sept colombes est présent sur un autre vitrail contemporain de l'Arbre de Jessé, la fenêtre des Allégories de saint Paul, sur le panneau du Christ entre l'Église et la Synagogue : (cliquez)


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   Ce vitrail (ma photographie ne montre que le calque qui remplace, dans la basilique, le panneau original conservé à Champs-sur-Marne) est décrit ainsi par Louis Grodecki : "Au milieu, une grande figure du Christ couronné et nimbé, vêtu d'un ample manteau, la poitrine surchargée d'une sorte d'étoile faite de sept petits cercles reliés entre eux et contenant des oiseaux ; ce sont évidemment les dona Spiritus sancti, les colombes des sept dons du Saint Esprit" (page 69). 

 Mais pour cet auteur, leur origine n'est pas Isïe 11:1-2 comme pour l'Arbre de Jessé, et  la disposition inhabituelle en étoile centrée sur la poitrine du Christ l'incite à y voir une référence au texte de l'Apocalypse de saint Jean : 

Ap 5:5   Alors l'un des vieillards me dit: -Ne pleure pas. Voici: il a remporté la victoire, le lion de la tribu de Juda, le rejeton de la racine de David , pour ouvrir le livre et ses sept sceaux.  Alors je vis, au milieu du trône et des quatre êtres vivants et au milieu des vieillards, un Agneau qui se tenait debout. Il semblait avoir été égorgé. Il avait sept cornes et sept yeux, qui sont les sept esprits de Dieu envoyés par toute la terre.  

  Ap 5:12 : Et ils chantaient un cantique nouveau:

    Oui, tu es digne
    de recevoir le livre,
    et d'en briser les sceaux
    car tu as été mis à mort
    et tu as racheté pour Dieu,
    par ton sang répandu,
    des hommes de toute tribu,
    de toute langue, de tout peuple,
    de toutes les nations.

 Tu as fait d'eux
un peuple de rois et de prêtres
au service de notre Dieu,
et ils régneront sur la terre.

 Puis je vis, et j'entendis la voix d'anges rassemblés en grand nombre autour du trône, des êtres vivants et des vieillards. Ils étaient des milliers de milliers et des millions de millions .

 Ils disaient d'une voix forte:
    Il est digne,
    l'Agneau qui fut égorgé,
    de recevoir la puissance,
    la richesse et la sagesse,
    la force et l'honneur
    et la gloire et la louange.

 Et toutes les créatures dans le ciel, sur la terre, sous la terre et sur la mer, tous les êtres qui peuplent l'univers, je les entendis proclamer:
    A celui
    qui siège sur le trône
    et à l'Agneau
    soient louange et honneur,
    gloire et puissance
    pour toute éternité.

Si Louis Grodecki considère que les sept colombes du panneau des Allégories de saint Paul ne se réfèrent plus à Isaïe mais à l'Apocalypse de Jean, et qu'elles prennent un sens différent de celles de l'Arbre de Jessé, devenant la puissance, la richesse et la sagesse, la force et l'honneur et la gloire et la louange, que reçoit l'Agneau égorgépourtant, il est évident que le texte de l'Apocalypse renvoie à la prédiction d'Isaïe et à Jessé, comme en témoignent ces extraits : "le lion de la tribu de Juda, le rejeton de la racine de David "    et "Tu as fait d'eux un peuple de rois et de prêtres" .

 Je suis donc amené à suggérer que les deux références bibliques vont, chez les théologiens comme chez les artistes postérieurs à Suger, se réunir dans le motif des colombes, sacralisant la valeur du chiffre sept qui est capitale dans l'Apocalypse comme symbole de la totalité : nous sommes autorisés à penser qu'ils le considéraient à la fois comme une référence au texte d'Isaïe 11:1-2 (le rejeton de Jessé doté de l'Esprit de Dieu et de ses six modalités), mais aussi au texte de l'Apocalypse qui y ajoute la dimension sacrificielle de l'Agneau immolé. A l'Incarnation dont traite le Liber generationis de Matthieu s'ajoute la Rédemption.

3°) La colombe du Baptême du Christ.

   Enfin, un autre texte de Jean, dans son évangile cette fois, y ajoute une autre dimension, celle de la Filiation affirmée lors du baptême de Jésus :  

 Jean 1:32-34  Jean rendit ce témoignage: J'ai vu l'Esprit descendre du ciel comme une colombe et s'arrêter sur lui. Je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser d'eau, celui-là m'a dit: Celui sur qui tu verras l'Esprit descendre et s'arrêter, c'est celui qui baptise du Saint Esprit.  Et j'ai vu, et j'ai rendu témoignage qu'il est le Fils de Dieu.

      C'est la seule qui me semble pouvoir expliquer le motif de la colombe centrale et verticale. Les colombes de la citation d'Isaïe étaient, pour parler vite, des colombes ascensionnelles, dont la vitalité, végétale comme celle des tiges fleurs et des feuilles étaient nourries par la sève générationnelle de Jessé : elles poussaient pour venir glorifier l'Emmanuel. Les sept esprits de l'Apocalypse étaient des attributs de l'Agneau, ses sept yeux et ses sept cornes, mais ne constituaient ni un lien ni un mouvement. 

Je donnerai quelques exemples de Baptêmes où la colombe de l'Esprit vient, verticalement, se planter dans le nimbe du Christ.

Bibliothèque Municipale de Troyes, Ms 0458 folio 147 Bible vers 1140-1150

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Bibloithèque municipale d'Amiens Ms 0108 folio 170v vers 1197

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— Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève Psautier Ms 1273 folio 010v, 13e siècle


 

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Conclusion sur le motif des sept colombes : 

      Dans la série des vitraux de l'Arbre de Jessé du XII et XIIIe siècle, les sept colombes placées sur des rameaux de l'arbre et entourant la tête du Christ semblent réunir plusieurs valeurs théologiques. Elles sont d'une part la représentation de l'Esprit de Dieu reposant sur la tête du rejeton de Jessé, selon la prophétie d'Isaïe "L'Esprit de l'Éternel reposera sur lui: Esprit de sagesse et d'intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de connaissance et de crainte de l'Éternel". Le nom de "Sept Dons de l'Esprit", qui se réfère à saint Paul, semble mal adaptè puisque le Christ ne reçoit pas des Dons, mais les porte, comme la branche de l'arbre. D'autre part, par le chiffre sept qui est constant, ce motif renvoie aux sept louanges dont l'Agneau immolé est digne et renvoie ainsi à la notion de Sacrifice et de rédemption par le sang versé. Enfin, la colombe centrale dans son mouvement de descente provient de l'iconographie du Baptême du Christ et insiste sur la notion de Filiation divine et d'origine céleste de ces oiseaux. Posés sur les branches, les sept oiseaux sont le témoin de l'Alliance, dans la rencontre de la force ascensionnelle végétative qui pousse à partir de Jessé, de rois en rois juqu'à la Vierge dans une logique générationnelle, et de l'énergie descendante du don et de la grâce dans l'unité de la séquence Dieu-le-Père / Esprit Saint / Christ.

 

 


Sources et liens:

Laissez-vous conter la cathédrale de Beauvais : http://www.beauvais-cathedrale.fr/docs/vpah-cathedrale.pdf

Patrimoine-histoire.fr  : http://www.patrimoine-histoire.fr/Patrimoine/Beauvais/Beauvais-Saint-Pierre.htm

http://www.patrimoine-histoire.fr/Patrimoine/Beauvais/Beauvais-eStPierre_v15.htm

— Le Codex Vyssegradensis en ligne.

 — BARRAUD ( Abbé Pierre Constant ) 1856 et 1860 Description des Vitraux des hautes fenêtres du choeur de la Cathédrale de Beauvais, contenant en abrégé la vie des principaux saints du diocèse de Beauvais  Desjardins, 39 pages (non consulté)

 — COTHREN (Michael W.) 1996  "Restaurateurs et créateurs de vitraux à la cathédrale de Beauvais dans les années 1340" in  Revue de l'Art Volume  111  pp. 11-24  http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rvart_0035-1326_1996_num_111_1_348248

DESJARDINS (Gustave 1865 Histoire de la cathédrale de Beauvais en ligne

FISCHER (Elisabeth L.) 2005 The Virgin of Chartres : ritual and the cult of the virgin Mary at the thirteenth-century cathedral of Chartres. A thesis submitted in partial fulfillment of the requirements for the Degree of Bachelor of Arts with Honors in Art History Williams College Williamstown, Massachusetts Mai 2005.    http://library.williams.edu/theses/pdf.php?id=50

HAYES WILLIAMS (Jean Anne) , The Earliest Dated Tree of Jesse Image: Thematically reconsidered  Athanor.XVIII(2000): 17 

 

 

 

 

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