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7 octobre 2012 7 07 /10 /octobre /2012 16:12

     

 

 

            Les Grandes Croniques de Bretaigne 

                d'Alain Bouchart, édition de 1514 :

        les exemplaires de Brest et de Landevennec.


 

  Engagé dans l'étude du reliquaire et du retable des Dix mille martyrs de l'église de Crozon (Finistère) consacrés à cette légende, j'ai poursuivi la mise en ligne des textes relatant la Passion des Dix mille martyrs crucifiés sur le mont Ararat sous Adrien. Après le premier texte, en latin, d'Anastase au IXe siècle, puis celui de l'abbaye de Saint-Denis en 1270-1285 qui en est une traduction en ancien français Les Dix mille martyrs dans le manuscrit Fr. 696 La Vie et passion de Saint-Denis : confrontation avec le texte latin d'Anastase.    et  Les Dix mille martyrs dans le manuscrit Fr. 696 La Vie et passion de Saint-Denis : transcription, annotations, adaptation en français moderne., nous trouvons la version de Vincent de Beauvais en latin en 1254 dans le Speculum historiale, et sa traduction en français par Jean de Vignay vers 1320-1338. 

  Ces Grandes Chroniques d'Alain Bouchart de 1514 fournissent donc la troisième version conservée en français de la Légende des Dix mille martyrs. Inutile de souligner que, pour la compréhension de la présence d'un reliquaire de 1516 dans une église bretonne, celle-ci est particulièrement précieuse.

 

 J'en ai donné la transcription ici : Légende des Dix mille martyrs : la version des Grandes Croniques de Bretaigne de 1514.

  Parmi les 14 exemplaires de l'édition de 1514, j'étudie ici les deux exemplaires conservés actuellement tout près de Crozon, à Landevennec et à Brest. Mon idée était de rechercher en les examinant, un indice de compréhension de la présence de ce culte des Dix mille martyrs à Crozon, espoir qui ne s'est pas concrétisé ; j'ai été récompensé par le privilège émouvant d'admirer des grands ouvrages et d'en approfondir la connaissance, privilège que je souhaîte à présent partager.


 

DESCRIPTION : L'édition de 1514 des Grandes Croniques de Bretaigne d'Alain Bouchart.

 Les Grandes Croniques de Bretaigne  composées en 1514 par Maître Alain Bouchart et rééditées à quatre reprises jusqu'en 1541, ont attendu 1886 pour  être à nouveau éditées  (de façon "assez médiocre" selon Jean Kerhervé) par H. Le Meignen et Arthur Lemoyne de la Borderie sous les auspices de la Société des Bibliophiles Bretons à Rennes ¹. (consultable en ligne sur Gallica :link )

  Un siècle plus tard, une nouvelle édition ² des Grandes croniques de Bretaigne  d'Alain Bouchart a été publiée par Marie-Louise Auger, Gustave Jeanneau et Bernard Guenée aux éditions du C.N.R.S. Le tome 3, paru en 1998 par M.L. Auger avec un avant-propos de Bernard Guenée, apporte  l'introduction situant l'auteur dans l'histoire de l'historiographie contemporaine.

  1. Grandes Croniques de Bretaigne composées en l'an 1514  par Maître Alain Bouchart ; Nouvelle édition publiée sous les auspices de la Société des bibliophiles Bretons et de l'histoire de Bretagne par H. Le Meignen, ed. H. Caillières, Rennes 1886, XII pp. 325 ff. 58pp. , ill. in 4° (28cm).
  2. Grandes croniques de Bretaigne d' Alain Bouchart ; Auger Marie-Louise, Guenée Bernard, Jeanneau Gustave, Ed. C.N.R.S., 1986-1998, 3 vol. : 469p + 506 p. + 392 p. ; 24cm.

 

  Les Grandes Chroniques de Bretagne, premier livre breton imprimé pour lequel ont été composés une suite de bois gravés ont connu cinq éditions successives de 1514 à 1541 ; c'est la première édition qui sera décrite ici. 

Elle a été faite à Paris en 1514 par Jehan de la Roche pour Galliot du Pré. Marie-Louise Auger a pu en retrouver 14 exemplaires existant actuellement :

  • Aix, Bibliothèque Méjane, Rés. Q 94
  • Brest, B. M 30576.
  • Landevennec, Bibl. abbatiale
  • Londres, British Library G. 5999, reliure aux armes du duc de Roxburghe.
  • Nantes, B.M 48220.R.
  • Nantes, Musée Dobrée, 710
  • Paris, BNF, Rès.Folk. Lk².442 (acquis en 1860 de la bibl. de Félix Solar)
  • Paris, Bibl. de l'Arsenal 4° H.4844
  • Paris, Bibl. de l'Institut, Rés. 4° Y 1ª
  • Paris, Bibl. Mazarine, Rès. F° 6300 B1
  • Rennes, B.M 11815 (48 D-9)
  • Saumur, B.M 4070
  • Vienne, Österreichische Nationalbibliothek BE.4.L. 38.
  • Washington, Library of Congress, DC 611. B842B6. 1514.

 L'édition de 1886 par la Société Bibliophile Bretonne serait une reproduction de l'exemplaire de Nantes, avec recours occasionnel à l'exemplaire de Brest. Elle possède le mérite d'être numérisée sur Gallica.

 

 

  Les photographies des deux exemplaires ont été réalisées par mes soins lors de la consultation le 6 novembre 2012 à la Bibliothèque de Brest , que je remercie de son accueil,  et à la Bibliothèque bretonne de l'abbaye de Landevennec, dont je remercie la conservatrice Isabelle Berthou.

 

 

 1. Exemplaire de la Bibliothèque Municipale de Brest, 30576.

1.Présentation, reliure.

  Ce livre est conservé par la bibliothèque d'étude de la Bibliothèque Municipale de Brest sous la cote Res. F.B B 255.

  Sa belle reliure a été (je pense) réalisée sur la commande d'Arthur de la Borderie. Celui-ci, bibliographe et bibliophile,  choisissait lui-même les reliures. En tout cas, elle date du XIXe siècle : décrivons son maroquin brun, l'encadrement gr. à froid des plats par un triple filet, son dos à cinq nerfs avec fleurons aux entre nerfs, et sa tranche dorée.


                          grandes-croniques-de-bretaigne 0254

Dos :

Le titre Les gra(n)des CRONIQUES de Bretaigne Paris 1514 : on a pris soin de conserver le tilde sur le a de "grande".

                                                grandes-croniques-de-bretaigne 0255c


2.   propriétaires et Ex-libris.

 Ce livre a été la possession d'un certain G. Riperdy, d'Arthur de la Borderie, de Taisne de Raymonval. Il fut vendu en 1898 par la librairie Morgand sous le numéro de catalogue 27939

  Cet exemplaire contient, outre le tampon de la Bibliothèque Municipale B M B, deux ex-libris :

 

a) contreplat :

Les gardes sont en papier marbré à motif plume de paon.

grandes-croniques-de-bretaigne 0257

 

 

 

Ex-libris d'Arthur de la Borderie sur le contreplat :

L'ex-libris " à la barque accostant la côte armoricaine" de Louis-Arthur Le Moyne de la Borderie (1827-1901) a été dessiné par Théophile Busnel (1882-1908). Elle comporte la devise parlante "Qui l'aborde rie". Elle s'inscrit dans un "cuir" ou "écu" au sommet duquel quatre bretons en costume traditionnel et chapeau de feutre semblent guetter un ennemi ; l'un brandit un drapeau frappé d'hermines. Au centre, une fleur de lys.

  Il est accompagné d'un Ex-libris manuscrit à la plume : Ex libris Arthur de la Borderie Britonis et Vitriacensis Anno Domini MDCCCLXXVI, Livre rare en cet état.

  La Borderie, "breton et de Vitré", a donc acquis ce livre en 1876.

On trouvera ici un lien vers l'exposition que la Bibliothèque de Rennes a consacré à Arthur de la Borderie, père de l'historiographie bretonne,  en 2001 : http://www.bibliorare.com/exposition-de-la-borderie.htm.

  Il faut surtout souligner ici l'attachement très particulier de l'auteur de l'Histoire de Bretagne (1905-1914) pour ces grandes Chroniques d'Alain Bouchart, attachement qui le conduisit à étudier et  à décrire minutieusement toutes ses éditions successives et à en publier le résultat dans  : Étude bibliographique sur les Chroniques d'Alain Bouchart (1514-1541) (en ligne Gallica) par Arthur de la Borderie, correspondant de l'Institut, Rennes, H. Caillière, Librairie-Éditeur, MDCCCXIC.

  Je puiserai très largement ici dans cette publication.

DSCN6497.jpg



 

 

grandes-croniques-de-bretaigne 0259

 

On peut le comparer à celui que présente la Bibliothèque de Rennes :

ex-libris_La_Borderie_par_Theophile_Busn

 

 

b) Ex-libris armorié de Taisne de Raymonval sur la première garde:

 

grandes-croniques-de-bretaigne 0258


  Il porte, sous la couronne de marquis, les armoiries de sinople à trois croissants d'argent.

Cet ex-libris est signalé sur un Montaigne avec la mention "gravé vers 1900", sur un Triomphe de l'Amour de Lully, sur un Francis Jammes, etc... Taisne de Raymonval fut un bibliophile réputé, mais j'en ignore jusqu'au prénom.

 J'ignore aussi la justification de la couronne de marquis ; Angelo Taisne de Raymonval, marié avec Amicie Russel de Bedford, avait le titre de baron de Raymonval, de même que son fils Stanislas.

grandes-croniques-de-bretaigne 0260c

 

Après ces éléments viennent successivement deux gardes portant des inscriptions manuscrites (photo) , deux gardes vierges, une garde portant un ex-bris manuscrit d'Arthur de la Borderie et un cachet BMB au coin inférieur droit, une garde verso vierge, et enfin la première page du texte proprement dit qui est la page de titre. Celle-ci sera suivie du Privilège, de la table , puis du Prologue.

 

La garde verso porte la mention Paris Galliot du Pré 1514, édition originale, rarissime Cat. Morgand n° 27939 1898, rel. anc. veau   1000 F or. En haut à gauche se lit une cote à demi effacée I D 3569 (?).

 Le catalogue Morgand fait référence à Damascène Morgand, auteur de catalogues de bibliophilie avec Charles Fatout à la fin du XIXe siècle, et du catalogue de leur librairie. Ces catalogues sont consultables en ligne "BULLETINS DE LA LIBRAIRIE MORGAND (1876-1904) 10 volumes - 10.000 pages - plus de 75.000 notices de libraire à prix marqués - une des plus grandes librairies parisiennes de la fin du XIXe siècle."

par ce site

Sur la garde recto a été inscrite la liste des 20 bois gravés.

 

DSCN7598c.jpg

 

 

Ex-libris manuscrit d'Arthur de la Borderie :

grandes-croniques-de-bretaigne 0263c

 

 


3. Page de titre.

 

  Celle-ci comporte le tampon de la Bibliothèque Municipale de Brest et deux autres ex-libris où on déchiffre "Bibliothèque de M. G. Ripery".

 On ignore tout de ce bibliophile, dont le nom apparaît sur un ouvrage passé chez Sotheby's (Imperatorum romanum de Jacques de Bie).

 La gravure représente l'écusson de Bretagne d'hermine plain surmonté de la couronne ducale et soutenu par deux anges, avec deux fleurs (h : 71 mm x larg. 93 mm).

Texte : " L [lettre ornée]es grãdes Croniques de Bretaigne, nouvellement imprimees à Paris, tant de la grande Bretaigne depuis le roi Brutus, qui la conquist et la appella Bretaigne, jusques au temps de Cadualadrus, dernier roy breton dicelle grande Bretaigne ensemble tous les aultres bretons y estant furent contraint lors de habandonner pour les pestilences de maladie qui y sourvindrent que lors les angloys de Saxonie y vindrent habiter et la nommerent Angleterre. Que aussi de nostre Bretaigne de present, depuis la conqueste du roy conan meriadec breton, qui lors estoit appelle le royaulme darmorique, iusques au temps et trespas de françois II de ce nom, duc de Bretaigne, dernier trespasse.. esquelles cronicques est mencion faicte daucuns notables faiz advenuz es royaulmes de france, Dangleterre, Despagne, Descosse, Darragon et de Navarre, es Allemaignes, es Itales, en Lombardie, en Tartarie, en Ihierusalem, et aillieurs... Imprime à Paris par la permission de treshault  tres excellãt tres puissãt et treschrestian prince Loys.xii. de ce nom roy de france  aux despens, fraiz et mises de Galliot du pre demourant a paris tenant sa boutique en la grant salle du palays au second pillier auquel led. seigneur a p(er)mis les faire imprimer co(m)me appert par ces lettres patentes estant au premier fueillet de ce livre."

 


grandes-croniques-de-bretaigne 0264

 

4. Description bibliographique par Arthur de la Borderie.

Source  déjà citée: Étude bibliographique sur les Chroniques d'Alain Bouchart (1514-1541) par Arthur de la Borderie, Rennes,1889.

  "Édition à longues lignes. Format petit in-folio carré ou court, assez semblable d'aspect à notre grand in-8 jésus, quoique un peu plus large. Hauteur du texte 201 mm, largeur 129. Avec les marges, l'exemplaire de la Bibliothèque nationale (coté L²K 42) mesure en hauteur 263 mm, en largeur 188. Nous en possédons un qui va à 268 mm hauteur et 189 mm largeur.

  "La page de texte n'a pas 42 lignes, comme le dit M. Baron du Taya, mais 41. Quelques pages longues seulement vont à 42.

  " De même, le volume n'a pas 350 feuillets chiffrés, outre les 16 ff. chiffrés de titre et de table [...] En réalité ce livre comprend 16 ff. liminaires non chiffrés et 322 ff. formant le corps de l'ouvrage, tous chiffrés sauf les deux derniers soit en tout 338 ff. au lieu de 366. Quelques exemplaires en ont 339, par suite de l'intercalation d'un feuillet non chiffré entre le 24ème et le 25ème cahier du corps de l'ouvrage ou, si l'on veut, entre le f. chiffré CXLVI et CXLVII.

  " Le premier des feuillets liminaires non chiffrés est occupé au recto par le titre et au verso par le privilège. Les 15 autres feuillets liminaires sont remplis par la table. Ces 16 ff. liminaires se partagent en trois cahiers signés Aa, Bb, Cc, les deux premiers de six folios chacun, le dernier de quatre.

  "Le corps de l'ouvrage se comporte de 53 cahiers, tous de six ff. chacun, sauf le premier et le dernier qui ont 8 ff. chacun. Soit, comme nous l'avons dit, 322 feuillets. Ces cahiers sont signés comme suit : a,b,c,d,e,f,g,h,i,k,l,m,n,o,p,q,r,,s,t,u,v,w,x,y,z, 7*, 2*,_ A,B,C,D,E,F,G,H,I,K,L,M,N,O,P,Q,R,S,T,V,_ aa,bb,cc,dd,ee,ff,gg,hh.

[*Les chiffres 7 et 2 remplacent, à défaut de caractères spéciaux, les abréviations de l'alphabet  gothique représentant respectivement la conjonction et et la syllabe initiale com.]

"Pour les 41 premiers de ces cahiers, la chiffrature des feuillets ets assez exacte. Il s'y trouve prés d'une vingtaine d'erreurs, mais ces erreurs sont réparés et annulés dans la chiffrature des feuillets suivants [...]

   "Le premier livre commence par le prologue de l'auteur, au premier feuillet, qui n'est point chiffré, non plus que le 2e ; le second livre commence au f. xlv verso ; le tiers livre au f. xcvιι recto ; le quatrième, aussi appelé le quart livre, au f. cxlι verso et il va à la fin de l'ouvrage dont il forme à lui seul plus de la moitié."

  Plus loin : " Le papier de cette édition est beau, blanc et fort. Le tirage, très noir, est généralement très net. toutefois on y a employé deux caractères, qui se ressemblent beaucoup, mais dont l'un semble tout neuf et l'autre un peu usé, celui-ci moins net par conséquent, moins beau au tirage ; en outre, le plus neuf a un aspect plus allongé, plus délié. On voit surtout la différence des deux caractères quand ils sont employés en regard l'un de l'autre, par exemple au f.146 recto et au verso précédent, au f.170v et 171r, 314v et 315r, 319v et 320r,,etc... Il y a aussi quelques feuillets d'un tirage médiocre, tantôt trop maigre, plus souvent trop gras, parfois jusqu'à la bavure, entre autre aux ff.322r et 325v. "

 

Un exemple : la table (signature Aaii) : le texte de la table est disposé, à la différence du texte principal, en deux colonnes.  La mention folio eodem signifie "même feuille", "sur la même page".

  Tabula. Sensuyt la table de ceste presente cronicque de bretaigne contenant quatre livres : pour plus facillement trouver les matieres contenues en icelle selon le nombre des fueilles.

  P : Lettrine ornée d'une fleur.

                      grandes-croniques-de-bretaigne 0266c

 

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      Les caractères typographiques.

  Je donnerai un exemple tiré du prologue : ce n'est pas un pangramme (il manque les lettres k, j et w, mais on ne lit pas ici "Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume" !).

      Il s'agit d'une typographie gothique dite "bâtarde française", qui reproduit l'écriture manuscrite cursive de l'époque, et qui est employée par les imprimeurs français pour les textes en français alors qu'ils réservent la rotunda (ou lettre de somme) pour les livres en latin traitant de théologie, de droit ou de philosophie. Ils n'abandonneront la gothique au profit des caractères romains et italiques (développés par Jenson en 1470, Alde Manuce en 1495, Garamond en 1535) qu'à partir de 1530. La bâtarde se caractérise par ses a fermés et par ses  ascendantes et descendantes longues terminées en pointes. Je note aussi la façon dont les hastes montantes des b, h et l forment des boucles, les lettre f, ∫ et h qui descendent sous la ligne de pied, les majuscules au fût doublé et ornées, comme le L, d'une petite queue. Il y a deux sortes de n et de m, car lorsqu'elles trouvent place en fin du mot, ces lettres se prolongent d'un trait de fuite. Il y a aussi deux lettres d différentes ( commande et commandement)

 On la comparera à l'écriture de cet Ovide de 1491, ou à cet exemple  de la BM de Chateauroux.

  Sa hauteur est de 2,3 mm et s'étend dans un cadre de justification de 208 x 129 mm.

  Les abréviations sont le tilde, la conjonction et (abréviée par une sorte de r), la forme a~ps pour "après",  terminaison en -us (no9 pour "nous", bru9 pour brutus), la forme l~res pour "lettres", p~senter pour "présenter", le p au jambage barré (ici, bifide) transformant psonne en "personne". Enfin citons l'abréviation du mot défunte (la deffud' dame royne).

La ponctuation ignore la virgule, mais utilise le point et le deux-point, ainsi que la barre oblique là où nous employons le point ou pe point-virgule. Les ligatures ne sont pas employées. Les majuscules sont placées devant le point ; elles sont employées parfois au début du prénom mais ne le sont pas devant les noms propres ou les noms de lieux, avec des exceptions complexes.

  L'encre ne s'est pas altérée et n'a pas bavé.

  Enfin, mais ce n'est pas visible sur cet exemple, les alinéas sont rentrant.

   L'ensemble est agréable à lire, sans peine pour le lecteur.

 

 

DSCN6140c.jpg

 



5. Privilège pour ce présent livre.

  Il est placé au verso du titre et est donné in extenso. On y note la mention du décès d'Anne de Bretagne, survenu le 9 janvier 1514.

À une époque où le marché du livre se développe rapidement, en particulier depuis le début du XVIe siècle, les droits exclusifs  sur une publication semblait être, comme dans tous les l'Europe, les moyens les plus évidents pour protéger ce nouveau marché et de ses protagonistes, imprimeurs et des libraires, mais aussi des auteurs .

Le premier privilège royal fut obtenu auprès de Charles VIII pour l'Avicenne de Jean Treschel, de Lyon, sur intervention de Jacques Ponceau, premier médecin du roi. Dans un monde où la liberté d'imprimer et publier était encore la règle, avant le développement de la censure, la demande d'un monopole royal précieux devait être fondée sur des raisons simples: celles notamment économiques, c'est-à protéger les investissements dangereuses impliquées dans ce nouveau métier, surtout si ces risques financiers ont été prises afin de publier des livres utiles et intéressantes pour les sujets du roi. Par conséquent, les privilèges n'ont pas été admis comme une reconnaissance d'un droit préexistant, et devait, en particulier, être limités dans le temps. Le privilège était attribué pour trois ans. Dès le terme échu, en 1518 Michel Antier un éditeur concurrent établi à Caen a fait paraître une nouvelle édition des Grandes Croniques, version surtout destinée selon A. de la Borderie à un bénéfice commercial au détriment de la qualité du papier, de l'impression ou des gravures afin "de couper l'herbe sous le pied de Galliot du Pré, qui avait certainement encore des exemplaires à vendre". Pris de cours, Galliot du Pré ne fit paraître une nouvelle -très belle-édition qu'en 1531.


"Loys par la grace de dieu roy de france au prevot de paris ou a son lieutenant et a tout aultres justiciers ou à leurs lieutenant salut de la partie de nostre bien ame Galliot du pre marchant libraire demourant a Paris nous a humblement este expose qu il a intention de brief faire imprimer ung livre des histoires de bretaigne de tous les princes qui ont este iusque au temps du Duc francoys de bretaigne dernierement faictz a l honneur et louenge de feue nostre tres chere et tres amee compaigne la reyne que dieu absoulle mais il doubte quil ne peust ou offast ce faire sans noz conges et licence. A ceste cause nous a iceluy exposant faict supplier et requerir que nostre plaisir soit luy permettre ce faire et que inhibitions et deffences soient faitz a tout aultres quels quil soient de ne les pouvoir imprimer iusqu a troys ans perchais venant a compter du jour et date de ces presentes a ce que leditcs exposant  puisse etre recompense de ses paynes labeurs coutz et mises quil luy conviendra faire a faire imprimer et corriger yceulx livres Requerant sur ceux luy octroier noz lettres sur ce convenables Pour ce est il que nous ces choses consideres vous commandons et commettons et a chacun de vous si comme a luy appartiendra que vous permettez et souffrez audit exposant et auquel nous avons permis et souffert de grace especial par ces presentes quil puisse et luy loyse faire imprimer touttefoyss que bon luy semblera ledit livrez Et a ce faire souffrir  et obeir  contraignez et faites contraindre royaulement et de fait tous ceux qu il appartiendra et qui pour ceux feront a contraindre toutes loys et manieres devez et raisonnables Et faisant ou faisant faire sur ce expresse inhibition et deffence de par nous sur grans peines a nous a appliquer a toutes manieres de gens de quelque estat  ou condition que ilz soient quilz naient a imprimer les dites lutres iusque a ce que le dit temps de troys ans soit expire et passeret en cas de debat les dites inhibitions et deffences tenant et a ce contraignez tous ceulx qui pour ce feront a contraindre /non obstant oppositions ou appelations quelzconques faitz ou a faire et sans preiudice dicelles pour lesquelles ne voulons estre differer faicte et administrez aux parties ouyes raison et iustice : car ainsi il nous plaist estre faict nonobstant comme dessus et lettres subreptices a ce contraires. Donne a paris le .vi.iour de may mil cinq cent et quatorze et de nostre regne le dix septieme.

  C Par le roy Maistre pierre de la vernade  chevalier maistre des requestes ordinaires de lostel : et autres presens. Et sygne Geuffroy    "

 

n.b : Pierre de la Vernade, seigneur de Brou et de Théméricourt, décédé en 1532, était effectivement Maître des requêtes de l'hôtel ordinaire du Roi et conseiller d'État sous Louis XII. Alain Bouchart occupa aussi cette fonction, qui amenait à juger souverainement en matière de sceau, de la librairie et de l'imprimerie.    


                          grandes-croniques-de-bretaigne 0265

 


 

6. Le prologue.    

Voir article à suivre consacré à ce prologue.


7. Les bois gravés.

  (Le premier livre imprimé illustré par des bois fut un Missel publié en 1481 par Pasquier Bonhomme et Jean du Pré.) 

  Les auteurs des bois gravés du XVIe siècle sont le plus souvent anonymes car considérés comme des artisans et non comme artistes.

  Comme l'indique leur inventaire dressé (par A. de la Borderie ?) à la mine de plomb, l'édition comporte 20 bois, dont plusieurs sont répétés, ce qui porte à treize le nombre de bois originaux. Sur les treize, trois sont des réemplois [l'Annonciation, la Nativité et sainte Catherine ?] et dix  ont été réalisés spécifiquement pour elle.

  Parmi les treize bois originaux, il est remarquable, pour des Chroniques à visée historique, que six d'entre eux ont un sujet religieux. C'est dire la place du sacré dans l'étayage d'une dynastie nouvelle (celle des Montfort) et dans " la défense et l'illustration du pays et de toute la nacion de Bretaigne" (J. Kerhervé, citant l'épilogue d'Alain Bouchart). C'est dire aussi, puisque le point de départ de cette étude est le récit de la passion des Dix mille martyrs qui se trouve dans ces  Grandes Croniques, combien hagiographie et historiographie se mèlent.


grandes-croniques-de-bretaigne 0262

 

I. Écusson de Bretagne : voir page de titre. On le retrouve aussi à la souscription, et au folio 135.

  Ces Grandes croniques représentent la première histoire de la Bretagne.

DSCN6105c.jpg


II. Alain Bouchart à son pupitre de travail. f.1, 135x118 mm.

   Cette représentation de l'auteur au travail est classique ; l'éditeur lyonnais Trechsel représentait de façon très proche en 1493 Guy Jovenneaux rédigeant son Térence (Histoire de l'Imprimerie p. 67) ; ou encore Michel le Noir montrait en 1501 Jean de Guerson à son pupitre , et surtout Pierre le Baud, le chroniqueur breton, représenté de face écrivant le début de ses Compilations et croniques dans une édition de 1505.

Alain Bouchart, coiffé du bonnet carré,  est assis à son pupitre, écrivant ses Chroniques de Bretagne, dans une chaire en bois à dais et dossier sculptés ; prés de lui, sur le pupitre, son encrier et son canif. Tout autour de lui, des livres, et sur la base du pupitre, l'écusson des Bouchart, d'argent à trois dauphins pâmés de sable, 2 et 1. Le tout encadré dans un P majuscule de la plus grande dimension, formant l'initiale de POVR, premier mot du prologue de l'auteur.

  On notera néanmoins que l'auteur n'est pas nommément désigné dans l'ensemble de l'ouvrage; il ne le sera que dans l'édition de 1531, après son décès.

 

Alain Bouchart appartient à la petite noblesse bretonne de la presqu'île de Guérande, dont le fief est Kerbouchart (Batz). Un Nicolas Bouchart fut amiral de Bretagne en 1365 et participa à la bataille d'Auray.

Wikipédia : "Alain Bouchart (ou Bouchard) (avant 1478 à Batz-sur-Mer - <1530 à Paris) est un chroniqueur breton de langue bretonne. Son nom apparaît pour la première fois en 1471 dans un aveu de Guérande comme notaire. Il participe comme capitaine d'un baleinier à un acte de piraterie envers un groupe de bateaux de commerce génois, allemand et espagnol.

Juriste, il est secrétaire de la Chancellerie du duc François II en 1484, En 1485, il collabore avec son frère Jacques Bouchart à l'édition de La Très ancienne coutume de Bretagne. En 1488, il est maître des requêtes. En 1489, il participe à l'ambassade envoyé par Anne de Bretagne à Charles VIII dont les troupes sont victorieuses en basse Bretagne. En Novembre 1489, il reçoit un sauf-conduit de Anne de Bretagne pour se rendre aux États à Redon, ce qui indique qu'il fait partie des partisans du Maréchal de Rieux. En Septembre 1491, il reçoit 100 Livres de Charles VIII de France sans doute dans le but d'influencer un des conseillers d'Anne. Le mariage aura lieu, le 6 décembre 1491. En 1494, il est conseiller du roi de France Charles VIII, il est marié à  [Marie] de la Fremierre et demeure en la Seigneurie de Vaux-le-Vicomte qui lui appartient en partie. Il est ensuite avocat au parlement de Paris. En 1496, veuf il se remarie avec Jeanne Le Resnier, il est qualifié de conseiller au Grand Conseil avec un Jehan Bouchard. En 1498, après la mort de Charles VIII, la reine Anne revient à Nantes, Alain a du suivre la Reine puisqu'il apparaît dans une enquête d'information à Varades en Novembre 1499.  En 1504-1505, il est cité à comparaître à plusieurs reprises dans le procès où s'affrontent Anne de Bretagne et Pierre de Rohan-Gié (Maréchal de Gié) pour crime de lèse-majesté. Il se dérobe à cette citation par le Maréchal de Gié.

Il publie les Grandes Chroniques de Bretaigne, premier livre imprimé d'histoire de Bretagne, qui a connu cinq éditions, de 1514 à 1541. L'imprimeur déclare en 1531 que l'auteur n'est plus."

 

On connaît, par une vente chez Sothesby's en 2002 son Livre d'Heures (Jean-Luc Deuffic, blog pecia)

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III. Prise du Capitole à Rome par Brennus, f.9v, 186 x120 mm

   Illustration du chapitre XXIV : Comment Romme fut assiégé par Brenus et comment il fist pendre et estrangler les hostages devant Romme, et puis, par l'ayde de Belinus, Romme fut prinse et peillée, et du chapitre XXV Comment le Capitolle fut assiégé et comment les dames qui dedens estoient tondirent leurs cheveulx et les baillerent pour refaire les cordes des arbalestres de la place, laquelle fut prinse depuis par composition . 

 Les noms des chefs bretons Brenus et Belinus sont inscrits, ainsi que les noms de lieux Romme et Capitolle ; l'oriflamme frappée d'hermine est visible. Des corps sont pendus à des potences horizontales au fond. Cela se rapporte au récit légendaire des rois de Grande Bretagne par Geoffroy de Monmouth, Historia regum Britanniae (v1135) dans lequel Belin le Grand et son frère Brenne se rejoignent en Italie pour assiéger Rome.

Belinus porte une tunique frappée d'hermines. Je ne vois pas les femmes qui coupent leurs cheveux, une seule femme est visible, coiffée d'un bonnet, au sommet de la tour...mais je remarque par contre huit oies, dont chacun comprendra la présence.

 

 

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IV L'Annonciation. f.19., 145 x 122 mm

Après un chapitre XLI consacré à la Nativité de la Vierge et un chapitre XLII racontant la présentation au temple de Marie par Anne et Joachim, un troisième chapitre religieux (tous les autres étaient consacrés à l'histoire des rois de  Bretagne depuis la fondation de Troie) XLIII porte le titre De l'incarnation de Nostre Saulveur Jésus et des bénéfices que nous avons par son sainct avénement.

Inscription aave gracia plena d(omi)n(u)s tecum.
  A. de la Borderie suppose que cette gravure, comme la suivante, n'a pas été sculptée pour cette édition mais a été emprunté à quelque missel, ce qui semble très convaincant.

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V. Naissance de Notre-Seigneur, f.20v, 145 x 122 mm.
  C'est une représentation de la Nativité devenue classique à l'époque, où la Vierge et Joseph sont à genoux devant le Christ, lequel est couché sur le manteau de Marie ; Joseph, barbu et portant une canne, est plus présent que dans les Nativités antérieures, et il tient une bougie, symbole du Christ comme Lumière, comme dans l'œuvre de Robert Campin de 1425. Ces éléments iconographiques sont apparus après la description de la nativité dans les Meditationes de Vita Christi du Pseudo-Bonaventure (1300) et les Revelationes de Brigitte de Suède (1303-1373). C'est ce stéréotype que reprend Bourdichon pour sa splendide enluminure du Grand livre d'Heures d'Anne de Bretagne.

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VI. Sainte Catherine, f.37v, 95 x 70 mm.

La légende de sainte Catherine fait l'objet des chapitres LXXVIII à LXXXI, (...Et comment Maxence fist mourir par martyre madame saincte Katherine en Alixandrie, cité en Égypte...)    accompagnant l'histoire de Constantin le Grand, roi de Bretagne, et de l'empereur Maxence, responsable de la mort de Catherine.
  Ce récit forme avec celui de la légende de saint Maurice au chapitre LXVIII (Comment saint Maurice et ses compaignons furent martyrisez), et avec celui des Dix mille martyrs, les trois seuls récits de martyrs de l'ensemble de cette Cronique; associés aux chapitres consacrés à sainte Sophie, sainte Hélaine (LXXIII-LXXV) et à saint Pierre et enfin aux saints Germain et Loup (Livre II, XXVIII), et à la canonisation de Vincent Ferrier (CCXXXI) ce sont les seuls récits hagiographiques. Cela souligne leur importance, leur place très singulière dans la représentation imaginaire de l'Histoire.
La sainte est représentée nimbée et couronnée, portant ses attributs, la roue par laquelle on voudra vainement la torturer, et l'épée de sa décollation.
  Le bois est jugé par A. de la Borderie " médiocre, mis là par mégarde, tout-à-fait au dessous des autres "

      
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VII. Les  saints de Bretagne, f. 45 et 322,  186 x 120 mm.

Treize saints sont représentés, tous (sauf un) portant l'hermine:

  • Saint Gicquel, avec couronne, sceptre, épée
  • Saint Salomon avec couronne, sceptre, main de justice
  • Sainte Hélaine avec couronne, sceptre, croix en T.
  • Saint Donatien avec couronne et palme du martyre
  • Saint Rogatien avec couronne et palme du martyre
  • Sainte Ursule avec couronne, palme et flèche de son martyre
  • Les "Sept saints de Bretaigne" : Samson, Malo, Brieuc, Pater, Corentin, Tudual, Paul, tous en tenue d'évêques avec mitre et crosse. Samson, évêque de Dol, tient la croix d'archévêque, et selon La Borderie, "tous les autres, sauf st Patern, tournés vers lui reconnaissent leur métropolitain". (on sait pourtant que le siège de Dol ne fut pas reconnu, en 1209, comme métropolitain par l'archévêque de Tours).


 


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      VIII. Arthur et Flollo f. 64, 182 x 120 mm.

  Les hauts-faits du roi Arthur font l'objet des chapitres LXVI (son couronnement) à CI (sa mort). La présente gravure appartient au chapitre LXXVIII, Comment Artus passa la mer pour conquérir les Gaulles, et comment Nostre Dame luy couvrit d'ermines son escu, lorsqu'il combatoit Flollo en l'isle de Paris.

  Le récit, qui contient une explication de la présence des hermines bretonnes, étant peu connu, j'en donne la relation (selon l'édition de 1886) en modernisant le texte:  

   "Tantôt aprés passa Arthur la mer avec sa compagnie esparties en Gaule laquelle il dégasta moult. La Gaule était alors en l'obéissance des romains, et un tribun de Rome nommé Flollo qui était païen en  était gouverneur . L'empereur Léon, premier de ce nom, l'y avait commis et il y avait en Gaule douze royaumes qui étaient sous l'obeissance des Romains, sauf le royaume d'Armorique appellé alors Petite Bretagne dont Hoël était roi. Flollo fut averti de la descente d'Arthur et voulut le combattre avec moult grande compagnie de Gaulois, mais Arthur avait toujours la victoire pour la grande abondance de jeunes hommes qui le fuyaient, et aussi que pour sa libéralité il avait déjà acquis  sans coup férir la plus grande partie des princes de toute la Gaule. Flollo voyant que ce serait chose dangereuse de s'en tenir aux champs, se retira avec les gens d'armes en la cité de Paris, laquelle cité il fortifia comme ce   lui fut possible.  Arthur vint assiéger Paris et s'y tint le temps d'un mois. Flollo voyant que les vivres lui manquaient fit offrir à Arthur qu'il voulait permettre de départir toute cette guerre entre Arthur et lui, et celui des deux qui aurait la victoire serait souverain de la Gaule. Flollo se fiait en sa force car il était beaucoup plus haut qu'Arthur, et était une sorte de géant d'une force et d'un courage merveilleux. Arthur lui octroya ce qu'il requérait et lui manda qu'il s'y consentait et lui demanda qu'il s'apprêtât.  Les princes fournirent les plèges et cautions de chaque part et convinrent du lieu en l'île qui est appelée à présent l'île Notre-Dame à Paris, lieu dans lequel ils se trouvèrent convenablement armés et étaient si vaillants l'un et l'autre qu'il était bien difficile de juger lequel des deux triompherait. Leur premier combat fut à la lance dont ils firent moult belles armes, et puis ils combattirent à la hache, mais Flollo atteignit si durement Arthur au front qu'il tomba sur les genoux et du coup fut très ébranlé car le sang qui coulait de la plaie lui aveuglait les yeux. Il plaçait toute son espérance en la Vierge Marie Mère de Dieu, laquelle Vierge comme le dit le Memoriale Hystoriarum apparut alors auprès d'Arthur et de l'envers de son manteau qui semblait être fourré d'hermines lui couvrit  son écu l'envers dehors, ce dont Flollo fut moult effrayé et de cette vision il perdit la vue. Arthur qui n'avait pas vu la vision reprit courage et se releva et de son épée nommée Caliburne donna tel coup à Flollo dessus la tête qu'il lui fendit le front dont il tomba et de ce coup rendit l'esprit sur le champ. 

  A cette cause dès lors Arthur averti de cette vision prit les hermines pour ses armes. Et pour cette cause les rois et princes de Bretagne ont depuis porté et portent encore en leurs armes les hermines."


On voit deux armées qui s'affrontent, l'une sous l'étendard à l'aigle bicéphale, l'autre sous un étendard à trois couronnes. Artur, qui porte ces armoiries aux trois couronnes, plie le genou devant le géant Flollo, mais Marie, dans des nuées, tenant le Christ au nimbe crucifère, place la doublure d'hermine de son manteau sur l'écu, qu'elle escamote ainsi.

 

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IX. Écusson de Bretagne soutenu par deux lions et surmonté d'un heaume au lion entre deux cornes d'hermines. f. 96v, 144r, 228, 229v et  305; 134 x 120mm.

  On reconnaît ici les armoiries supportées par deux lions d'or, surmontées du chapeau de gueules, rebrassé d'hermine, sommé d'un lion arrêté d'or, assis entre deux cornes pointues d'hermine, qui sont celles du duc Jean IV (1364-1399) ou qui sont plus généralement les armoiries ducales entre 1316 et 1514.

   Wikipédia :Jean IV de Bretagne

 

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X. Le Duc de Bretagne en son Parlement, F. 112v, 237v, 286, 301v, 309, 182 x 120mm.

      Chapitre Comment le duc Alain quatriesme crea premierement les sieges de la justice et du Parlement de Bretaigne.

  On voit deux rangées de 9 personnages assis de chaque coté, et parmi ceux de gauche 6 portant une étoffe noire sur les épaules ; au centre, assis sur un trône, un personnage coiffé d'un bonnet et tenant une couronne. J'en ferais volontiers le duc lui-même, s'il n'y avait le personnage debout, tenant sceptre et main de justice, couronné, vêtu d'hermines. Enfin, devant eux, seize personnages assis, coiffés du bonnet doctoral, soit un total de 36 personnages.

  Le Parlement de Bretagne, réorganisé en 1492, tint sa première cession en 1493, composé de 8 conseillers ecclésiastiques, de 12 conseillers laïcs et de 2 présidents, Jean de Ganay et Roland du Breil. Une ordonnance de 1495 en fixe la réunion du 1er septembre au 5 octobre de chaque année, et le lieu en est fixé à Vannes par ordonnance de 1500. En 1512, le président devient Maure de Quenec'hquivilly.

  La gravure, dans ce livre d'histoire, n'est pas censée décrire le Parlement tel qu'il était en 1514, mais le Parlement des ducs, constitués de 22 conseillers, et dirigé depuis 1380 par un Président, ou encore les Cent Jours créés par le duc François II en 1485.

 

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      XI. Écusson de Bretagne soutenu par deux anges ; arbre auquel est suspendu un écu dépourvu d'armoiries. f. 135r.

 


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XII Saint Yves et le pauvre, f. 146 bis, 118 x 182mm.    

  La gravure illustre le chapitre XX du "Tiers Livre", "De monseigneur sainct Yves confesseur qui fut en ce temps".

La planche de saint Yves n'existait pas à l'origine dans l'édition de 1514, elle est gravée au recto d'un feuillet non chiffré intercalé entre le 24e et le 25e cahier du corps de l'ouvrage, entre le f. 146 et le f. 147; au verso de ce feuillet intercalaire on a reporté , sauf trois lignes, toute la composition du f. 146verso, en sorte que, sauf ces trois lignes terminant le chapitre commencé au recto, le verso du feuillet 146 reste vierge. Dans les exemplaires, assez nombreux, de l'édition de 1514 où l'on n'a pas ajouté le feuillet intercalaire et la planche de saint Yves, le feuillet 146 verso est au contraire aussi chargé d'impression que les autres pages. 

  La planche est décrite ainsi par Arthur de la Borderie : " Saint Yves debout, dans son costume d'ascète, avec la housse (manteau fendu sur le coté), la cotte à larges manches, le capuchon rabattu, la bible à la main : le tout conforme au costume du saint décrit dans l'enquête originale de sa canonisation, sauf le bonnet dont le dessinateur l'a affublé à tort alors que l'enquête ne lui donne d'autre coiffure que le capuce de son chaperon."
  On sait peut-être que ce thème de la coiffure et du costume de saint Yves tient à cœur  Arthur de la Borderie, qui avait consacré à l'iconographie du saint l'article suivant : Rétablissement du tombeau de saint Yves : projet de note pour les artistes bretons, L.Prud'homme, Saint-Brieuc, 1885, pp. 18-27, et qui avait écrit ailleurs : " de l’étude des quatre images de Saint Yves les plus anciennes connues, de leur rapprochement avec les données fournies par l’Enquête de Canonisation, il se dégage nettement le seul costume historique vrai qu’on puisse donner à notre Saint, sous peine de faire, de ses prétendues effigies, un recueil de travestissements grotesques et mensongers, qui n’auraient plus désormais comme ils l’ont eu jusqu’ici, l’excuse de l’ignorance et de la bonne foi".  Certains fabricants de statues de l'époque (Cachal-Froc) l'avaient mal pris. Car Arthur de la Borderie distinguait le costume d'official du costume d'ascète (porté semble-t-il peu avant qu'il ne devint recteur de Louannec), le premier composé d'une cotte (tunica) d'un surcot (super-tunicale), d'un surtout appelé housse, d'un chaperon et de bottes. Ce qui distinguait surtout les deux tenues, c'était la couleur et la qualité de l'étoffe. Pour tous ses vêtements, Yves préférait au fin drap perse que lui avait donné l'évêque un gros drap de bureau blanc de bon marché qui se fabriquait dans le pays de Léon ; il préféra aux manches serrées et boutonnées de sa cotte des manches larges et ouvertes, et à ses molles bottines ou "estivaux" de gros souliers fixés à la jambe par des courroies. Et il rejeta les fourrures dont étaient garnies toutes les pièces d'habillement composant  la robe fournie par l'évêque de Tréguier.

  Dans ce combat pour défendre la réalité de l'ascétisme d'Yves Hélory contre les riches tenues dont les marchands paraient ses statues, nul doute que Arthur le Moyne de la Borderie s'est senti conforté en découvrant cette gravure, même si le bonnet de clerc était, à son idée, contestable.

  Je reprends ma copie du texte de la Borderie : " A droite du saint, un homme du peuple lui tend un sac de procès, sans-doute pour supplier "l'avocat des pauvres" de défendre sa cause. Suivant un usage fréquent dans l'art du Moyen-Âge, le saint, déjà entré dans la gloire puisqu'il est nimbé,  a dans cette image une taille nettement supérieure à celle du commun des mortels : si le pauvre qui l'implore se relevait et se redressait de toute sa hauteur, le sommet de sa tête n'atteindrait pas à l'épaule du saint. "

  Le président de la Société des Bibliophiles bretons n'oublie qu'une chose dans sa description, qui est le placet que saint Yves tient dans la main droite.

 

  Une interprétation de la présence, dans ce livre commanditée par Anne de Bretagne, de l'official de Tréguier est proposée par Jean-Marie Gillouët dans son article iconographie de saint Yves et la politique dynastique des Montfort à la fin du Moyen Âge, Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest , 2000, Volume   107, pp. 23-40  en ligne sur Persée . L'auteur montre que "loin d'être la figure bretonne que célébrera l'historiographie moderne des XVIIe et XVIIIe siècles et, à sa suite, les auteurs du début du [XXe] siècle, le saint de Kermartin apparaît bien au contraire issu de l'importation dans le duché et de l'appropriation par les Monfort (au premier rang duquel se tient bien-sûr Jean V) des pratiques monarchiques capétiennes.", puis il précise que les chroniqueurs bretons du XIVe - XVe siècle n'attribuent qu'une place modeste (ou pas de place du tout) à saint Yves dans l'établissement de l'identité bretonne, les trois pages des Croniques d'Alain Bouchart étant à cet égard exceptionnelles (Pierre le Baud, prédécesseur de Bouchart, lui consacrant onze, quinze et zéro lignes respectivement dans ses deux Histoire de Bretagne et sa Compilation des croniques).

  Canonisé par une bulle de Clément VI le 19 mai 1347 grâce aux démarches de Charles de Blois (l'ennemi des Montfort lors de la guerre de succession) qui lui vouait une dévotion particulière, saint Yves verra son culte récupéré (timidement ?) par les Montfort sous le règne de Jean V.

La présence d'une gravure représentant saint Yves, mais ajoutée "après-coup" dans l'édition d'Alain Bouchart, montre les ambiguïtés de la place de ce saint ; de fait, ce ne sera qu'en 1924 qu'il sera nommé par Pie XI co-patron avec sainte Anne de la Bretagne et des bretons.

 

 

N.B Saint Yves n'apparaît pas dans le grand livre d'Heures d'Anne de Bretagne, qui inclut pourtant dans ses suffrages une douzaine de saints et saintes, mais aucun saints "bretons".

 

 

 

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      XIII. La bataille d'Auray. f. 172v, 120 x 182 mm

Livre Quatre, chapitre LXXXVII, Le commencement de la bataille d'Aulray, et chapitre LXXXVIII, Comment, après la bataille les coprs morts furent recueilliz et enterrés.

  La bataille d'Auray (29 septembre 1364) est la dernière bataille de la guerre de succession de Bretagne, guerre régionale qui s'inscrit dans la rivalité franco-anglaise de la guerre de Cent Ans. Elle oppose une armée anglo-bretonne aux ordres de Jean IV de Montfort à une force franco-bretonne soutenant le parti de Charles de Blois.

 La position d'Auray, dont on voit les remparts et le château, est indiquée par la mer et un navire. Deux armées s'affrontent,  mais Jean de Montfort (inscription Mo(n)tfort), couronné, à cheval, revêtu de la tunique d'hermines, domine Charles de Blois (Cha. de Bloys), également couronné et vêtu d'hermines, mais terrassé. Charles de Blois fut renversé d'un coup de lance avant d'être achevé par un soldat anglais.

Si le croissant que l'on voit sur un écu de la troupe de Charles de Blois correspond aux armoiries de la Maison de Cornouailles (Hoël II, 1066-Berthe 1156), c'est alors un croissant de gueules. Mais celui-ci apparaît entre deux fasces ; je ne trouve que les armoiries de la famille Meschinot (d'azur à deux fasces d'argent au croissant de même ), ce qui n'est pas satisfaisant.

 

  La présence en arrière-plan d'un navire prend toute son importance si on lit la description de la bataille sur Wikipédia (je souligne) :" Au début de 1364, après l'échec des négociations d'Évran, le jeune Jean IV de Bretagne, fils de Jean de Montfort, vient attaquer Auray avec l'aide de l'Anglais John Chandos, aux mains des Franco-Bretons depuis 1342. Il entre dans Auray et assiège le château que bloquent par mer les navires de Nicolas Bouchart en provenance du Croisic."

 Voilà ce que dit le texte f. 170v :

" Messire Jehan conte de monfort acampaigne de messire Robert canolle messire Gaultier huet messire Mathieu de gournay et plusieurs autres tenoit le siege devant le chasteau d aulray ouquel chasteau les gens de messire charles bloys estoient (.) et y avoit ung bon nombre de navires du havre de croisic que avoit amenez messire Nicolas bouchart qui lors estoit soubz le dict de monfort admiral de bretaigne lequel avecques les navires tenoit le siege devant la place contre les gens de Charles de bloys."

 f 171r "Quand monseigneur le conte de montfort fut adverty de leur venue il escripsit en diligence ces nouvelles en la duche dAcqitaine a messire jehan chandos et autres chevaliers d angleterre qui y estoient  en leur priant cherement qu ilz le voulsissent venir ayder et conforter lesquelz par le congie du prince de galles qui estoit en guyenne vindrent en Bretagne et se rendirent par mer devant aulray avecques l armee que l admiral Nicolas bouchart y tenoyt pour monseigneur le conte de montfort lequel fut moult ioyeulx de leur venue."

f 174v : "Chapitre XC le conte de montfort se retira apres sa victoire se retira au croisic et permist a son admiral messire Nicolas bouchart y edifier un chasteau." 

"... Ce fait, le conte de monfort se retira en la ville du croisic et la se estoit par mer rendu son admiral messire Nicolas bouchart auquel le conte de monfort ordonna qu il fist faire quelque chastean et forte place  au croisic ce que ledit messire Nicolas bouchart fist faire bien voulentiers pource qu il estoit natif dudit croisic et y fist edifier le chasteau qui encores a present y est. Ceulx du croisic avoient moult bien conforte le conte de monfort en son grant affaire soubz la conduite du dessusdit admiralde navires et de gens. Car iamais ceulx du parti de bloys ne les peurent gaigner ne conquerir. "

 

  L'ancêtre d'Alain Bouchart, l'amiral Nicolas Bouchart a donc joué un rôle important dans cette bataille. 

 

enluminure des Croniques de FroissartLa bataille d'Auray, miniature par Jean Froissart.

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XIV. Le libraire Galliot du Pré.

 

     Né en 1491, d'une famille de laboureurs du Calaisis, Galliot du Pré, en latin Galeotus ou Galliotus a Prato ou Pratesis fut reçu maître libraire en 1511 quoiqu'on trouve une édition à son nom en 1506. Il s'installa à Paris, non pas dans le quartier des imprimeurs-libraires, mais au Palais, lieu de passage obligé des gens de robe qui deviendront sa principale clientèle ; les adresses inscrites dans ses ouvrages sont :

 

 en 1511 : Paris, En la grande salle du Palais (au second pilier vers la chapelle où l'on chante la messe de messieurs les Présidents ; au premier pilier), [Sgn.:] À (l'enseigne de) la Galère d'or 

Paris, Sur le pont Notre-Dame (et au Palais au second pilier de la grande salle ; et près la Madeleine ; ou au troisième pilier de la grande salle du Palais), [Sgn.:] À (l'enseigne de) la Galère d'or 

Demeurant sur le pont Nostre Dame à l'enseigne de la Gallée : et en la grande salle du palays au troisiesme pillier (1520)

Paris, Près la Madeleine, en la grande salle du Palais au tiers pilier, [Sgn.:] À (l'enseigne de) la Galère d'or 

Paris, Au premier pilier (de la grande salle) du Palais, [Sgn.:] À (l'enseigne de) la Galère d'or.

En effet, Le Palais de justice où siège le Parlement et où se réunissent les grands corps de l'État n’accueille aucun imprimeur, mais la "grande salle" adjacente, sorte de galerie marchande, abrite de nombreuses échoppes de libraires qui proposent aux avocats et aux procureurs du Parlement leurs éditions du Corpus Juris Civilis, des coutumiers, des recueils d’actes notable et d’édits royaux, etc. Cette grande salle possède au moins trois piliers puisque la boutique de Galliot, où il propose sur un étal 1317 ouvrages reliés en veau ou en parchemin dont 160 portant sa marque, passe du premier au troisième pilier. En réalité elle en contenait sept, qui servaient à soutenir en son centre les retombées de la double voûte de la salle réputée la plus vaste au monde; le premier pilier, dit "pilier de la consultation", voyait s'assembler autour de lui les anciens avocats consultants (Dict. Académie française 1694). Victor Hugo décrit avec précision (grâce à la description de du Breul en 1549) dans Notre-Dame de Paris ces énormes piliers dont les quatre premiers étaient entourés de boutiques et les trois derniers entourés des bancs de chêne usés par les plaideurs et les procureurs.

 

 Lors de la parution des Grandes Croniques en 1514, c'était donc le début d'activité de celui qui allait devenir l'un des plus grands libraires parisiens du siècle. Il fut libraire juré* de l'Université, et exerça sans-doute son activité jusqu'à sa mort en avril 1560, puisque son fils Galliot II s'inscrivit comme libraire en 1560 et fut l'un des 24 libraires jurés à son tour.

 * Libraire (juré). Marchand chargé de vendre les copies des manuscrits originaux sous la surveillance de l'Université, devant laquelle il a prêté serment. Les Universités se font leurs propres éditeurs, (...) déléguant leurs pouvoirs pour la vente à leurs libraires jurés (Civilis. écr.,1939, p. 14-5).  [CNRTL]

Galliot, s'en tenant à son rôle de libraire, ne se fera jamais imprimeur, utilisant les services des plus grands : Augereau, Josse Bade, Simon de Colines, Gilles de Gourmoint, Jean Ruelle, Michel Vascosan et Pierre Vidoue, ou, comme pour l'édition d' Alain Bouchart, Jehan de la Roche.

 Il est l'auteur de nombreuses préfaces. 

  Il est vraisemblablement le fils de Jean I du Pré (1481-1504) (thesaurus reprenant Paul Delalain, et Annie Charon-Parent cf. infra), un des meilleurs libraires-imprimeurs de son temps, installé rue Saint-jacques, spécialisé dans l'impression de beaux livres liturgiques, et qui introduisit le livre illustré à Paris avec un missel de 1481. Galliot du Pré eut deux fils (Pierre Dupré, avec comme marque un pré, et Galiot II Dupré, qui conserva la marque de son père en la modifiant) qui lui succédèrent

      fig_10_p_125_33.jpg la marque typographique de Jean du Pré, père de Galliot du Pré.

Selon la notice de 1689 de Jean de la Caille, il fit imprimer le Grand Coustumier de FranceInstruction et manière de procéder es cours de Parlement de 1514, Biblia sacra (1541), Egregii opera Tract. Juris Regaliorum (1542). Mais il serait vain de vouloir citer l'ensemble de sa production, qui s'élève à un total de 330 éditions, soit 7 titres par an, avec 2 ou 3 titres par an les premières années et jusqu'à 15 titres dans l'année 1530. Si plus de 40% de sa publication est constitué d'ouvrages juridiques, et s'il ne négligea pas les livres liturgiques (6%) Galliot du Pré participe à la diffusion des œuvres humanistes vers un large public et traduit les auteurs classiques tels que César, Cicéron, Tite-Live, Suétone, Virgile ou Ovide, mais aussi l'Asne d'Or d'Apulée (9% de ses publications), propose parmi les oeuvres littéraires (19%) sept romans de chevalerie, mais aussi Villon et Marot, Jean Meschinot, Saint-Gelais , et ne néglige pas la géographie et la science (4 %) avec le Novis Orbis de 1532. La proportion de livres illustrés est élevée, atteignant 70 des 330 éditions.

 Les livres d'histoire représentent 20 % de ses éditions, parmi lesquelles Gallia Historia de Robert Ceneau en  1557, les Croniques de France de Robert Gaguin en 1514, la Mer des ystoires, les Chroniques de France en 1553, les Chroniques de Commines, celles de Froissart, les Chroniques des rois de France.

      

Quelques exemples :

 

  • Meliadus de Leonnoys en 1528
  • Les croniques de France Robert Gaguin, 1514, gallica
  • Les annalles et cronicque de France. - Paris (1538). 
  • La Tresplaisante et recreative hystoire de Perceval le Galloys, publiée en 1530
  • La tres elegante, delicieuse, melliflue et tres plaisante hystoire du tres noble, victorieux et excellentissime roy Perceforest, roy de la Grande Bretaigne, Paris, Galliot du Pré, 1528.
  •  Roland furieux, L'Arioste,1545
  •  Summaire ou Epithome du livre de Asse, G. Budé,1529
  •  les faicts et ditz, Alain Chartier,1526
  • Les œuvres feu maistre Alain Chartier, 1529
  •   Breuiarium seu repertorium juris canovici aureum domini,Guillaume Durand, 1513
  • Le Rommant de la Rose nouvellement Reveu et corrige oultre les precedentes Impressions (par Clement Marot). 1529-1530.
  •  Contemplationes idiotae, Raymond Jordan 1538
  •  L'histoire et chronique nouvellement imprimée, Jean Froissart,1530

 

 Galliot du Pré réédita les Grandes Croniques d'Alain Bouchart en 1531, avec des additions jusqu'à cette date, mais en association avec un autre libraire, Jean Petit. L'imprimeur est alors Anthoine Cousteau. Le texte de 1514 fut repris en corrigeant seulement quelque fautes et en modernisant parfois le vocabulaire et souvent les graphies (M.L. Auger) : Les croniques annalles des pays d'Angleterre et Bretaigne contenant les faictz et gestes des rois et princes qui ont régné audit pays et choses dignes de mémoire advenues durant leurs règnes puis Brutus jusques au trespas du feu duc de Bretaigne Françoys second du nom décédé  / faictes et rédigées, ... et augm. et contin. jusques en l'an mil cinq cens XXXI par noble homme et sage maistre Alain Bouchard,... in-folio, x-234 ff., à longue ligne. Consultable sur gallica : 

La page de titre y est encadrée dans des colonnes antiques et quatre médaillons ; la mention GALLIOT DV PRE est placée au dessus d'une marque représentant un cheval blanc en liberté dans un pré. Au dessus se trouve l'adresse : On les vend a paris en la grant salle du palais au premier pillier de la bouticque de Galiot du pre marchant libraire iuré de l universite. mil v C.xxxi.

 -colophon :Fin des cronicques annalles des pays d'angleterre bretaigne et pays d armoricque faictes et compilees par noble homme et sage maistre Allain bouchart en son vivant advocat en la cour de parlem~et a paris esquelles sont adioustees puis le trepas du duc Jehan de Bretaigne.xii.eme du nom les choses dignes de memoyre advenues es ditz pays en lan mil cinq cens .xxxi. Nouvellement reveues et corrigées et imprimées à Paris par Anthoine Cousteau le unzieme jour de septembre mil cinq cens XXXI pour honorables personnes jehan petit et Galliot du pré libraires iurez de l universitez duduit lieu. - Marque de Galliot du Pré au colophon.

 Sources disponibles sur Galliot du Pré:

§ le site Garamond pour sa rubrique Le monde du livre en 1540 qui donne un remarquable plan de Paris et des libraires qui y sont établis .

§ Arthur Thilley, A Paris bookseller, Galliot du Pré, in Study in the french Renaissance  (Cambridge University Press, 1922, pp. 168-218.

§ Paul Delalain, Notices sur Galliot des Pré, libraire parisien de 1512 à 1560, Journal général de l'Imprimerie et de la Librairie, Paris 1890

§ Annie Charon-Parent, aspect de la politique éditoriale de Galliot du Pré, Le Livre dans l'Europe de la Renaissance.

 

 

 

 

La marque de libraire.

      Les libraires cherchent aussi à rendre leur production aisément identifiable par la clientèle. Ils emploient pour ce faire une marque typographique. Celle-ci est liée à l'atelier de fabrication et se retrouve sur les autres productions de l'atelier, participant à éviter les conterfaçons. Cette gravure sur bois, d’abord reléguée à la fin du volume avec le colophon, puis (au début du XVIe siècle) rapportée sur la page de titre, possède avant tout une fonction publicitaire  permettant  au client d’identifier au premier coup d’œil le fabriquant d’un livre. L’objet représenté sur cette marque n’est jamais anodin.

La première marque typographique est apparue en 1457 sur  un psautier de Mayence. La première marque en France apparaît en 1483 à Paris chez Guy Marchand. Elle reprennent souvent l'enseigne de la boutique, telle qu'elle est installée suspendue au dessus de la porte, et c'est bien le cas ici, puisque l'adresse de Galliot précise "à l'enseigne de la Galère d'or".

      Les marques de libraire font aussi office de captatio benevolentiae destinées à disposer plaisamment le lecteur à poursuivre sa lecture.

Celle de Galliot du Pré représente une embarcation de formes très rondes, au mât haubané de quatre cordages de chaque bord frappés au dessous d'une sorte de nid-de-pie. Une voile carrée, envergée, est amurée sur deux des haubans. Bien que celle-ci soit gonflée par un vent portant, un équipage de six rameurs manie les trois paires d'aviron, assis sur leurs bancs de nages ; ils sont curieusement habillés de capuches les faisant ressembler à des pénitents blancs. Installé sur le château arrière, sous un abri voûté, un capitaine aux allures de Dieu-le-Père, enturbanné, barbu, muni d'un bâton de commandement, mène la manœuvre d'un index impérieux. A la proue, c'est un homme fringant, en tenue Renaissance, un "héraut" qui souffle dans une trompe, déployant ainsi dans le ciel que vient voûté un rinceau une banderole où s'inscrivent les mots VOGVE LA GVALLEE. Un ange, derrière la voile, souffle en symétrie dans une trompe productrice de devise.

  En dessous, un autre cuir déroule son inscription limpide : GALLIOT DV PRE.

  Sur le travers de la coque, un emblème en cœur surmonté d'une croix empâtée et à double traverse renferme les trois initiales du libraire : G D P. La hampe de la croix sépare le cœur en trois compartiments, et ainsi le G et le D se place en miroir et jouent de l'effet de symétrie de leur forme. On reconnaît là un graphisme très proche du "quatre de chiffre", très ancien mais obscur symbole, utilisé par les Assyriens et les Babyloniens, puis par diverses corporations ouvrières lors des foires médiévales (drapiers, carriers, céramistes), puis repris par les imprimeurs et les libraires (Claude Chevallon,. Selon Aurélie Vertu, "le cœur se serait peu à peu substitué au globe initialement sur les marques, associé lui aussi à la croix, il renforce l'idée religieuse primitive en évoquant une vertu théologale, la Charité. Le cœur est sans-doute le fruit de l'influence italienne par les Alpes et Avignon. En 1479, la marque cordiforme apparaît sur la Bible  lyonnaise de Perrin Lathomus mais il n'est pas le premier à l'utiliser. Les imprimeurs parisiens Georges Mittelhus (1484-1500) et Jehan Lambert (1493-1510) utilisent dans leur marque le cœur ou le quatre de chiffre. Gilles Corrozet, libraire à Paris en 1536 exploite lui-aussi une représentation du cœur mais cette fois-ci associé à la rose pour faire un rappel de son nom par rébus."

 

  La marque et la devise sont "parlantes" car elles traduisent en image et en mot commun le nom du libraire. Mais elles jouent sur un double-sens, puisque "la galée" désigne à la fois une petite galère, petit bateau de guerre à voile et à rames mue par des galériens, mais de tonnage plus petit que la galéasse,  mais aussi par analogie en typographie "une planchette rectangulaire munie, sur trois de ses faces, d'un rebord, et sur laquelle le compositeur typographe dépose les lignes composées dans le composteur" (CNRTL). On peut penser que le libraire s'amuse à se présenter comme le  seul maître à bord régnant en potentat sur ses ouvriers. Les deux mots ont la même origine, et le premier dérive depuis le XIe siècle du grec byzantin galea, « galère », issu du grec classique galeos, « requin ». 

 

  Est-ce là tout ? Non, car Galliot a choisi d'écrire "Vogue la Guallée" et non "la Gallée". Or, il se trouve que le verbe gualler est attesté chez Rabelais avec le sens " ripaille, réjouissance" (Et Dieu sçait comment il y eut beu et guallé, Quart-Livre, 25,12 et  Vray Dieu, comment il y eut beu et guallé! QL, 64,59 reprenant la Farce de Pathelin, Il y aura beu et guallé). Mais fallait-il rajouter cet lettre V, quand l'ancien français (dict. Godefroy) utilisait Galee, "joyeuse compagnie, assemblée" et galer, galler, gualler, "s'amuser, danser, faire la noce" avec la citation du Grand Testament de Villon : Je plains le temps de ma jeunesse,/ auquel j'ay plus qu'autre, gallé ? Et le moyen français l'utilisait couramment sous cette orthographe, dans l'expression galer bon temps, dans le verbe intransitif galer (s'amuser) ou transitif galer qqn, qqchose, ou dans trente-cinq mots dérivés comme nos galant (et l'ancien mais drôle galin galant), galopin, et la galerie, mener grant galerie- (réjouissance). D'ailleurs, ce serait l'origine même du patronyme Galliot, pour surnommer un joyeux drille.

  En choisissant sa devise Vogue la guallée, Galliot reprenait une formule très ancienne et très courante, une expression presque proverbiale, un refrain populaire. "vogue la galère" se dit pour "advienne que pourra", et l’un des premiers emplois connus de cette locution se trouve dans la Farce de Maître Mimin (anonyme, v. 1450-1500), qui fut l’une des farces les plus populaires du Moyen-Âge :  "Il suffist, il faut s'en aller ; Chantons haut à la bien allée, Et à Dieu, vogue la galée ! Rabelais l'utilise (« Et vogue la galée, puisque la panse est pleine ») ainsi que Montaigne  (« Celuy à qui le bourreau donnoit le bransle, s'escria : vogue la galée » )

 

       En somme j'en venais à penser que le libraire avait choisi cette graphie par simple réflexe typographique d'équilibre symétrique entre VOGVE et GVALLEE. Mais il existe une seconde marque typographique de Galliot du Pré qui porte, sur des ouvrages de 1528 et de 1531 la devise VOGVE LA GALEE. La raison est plus simple, qui est que l'orthographe du nom commun n'était pas plus fixée à l'époque que celle du nom propre. Cela autorise tous les jeux de polysémie qui font toute la subtilité inépuisable des emblèmes et des devises.

 

 

grandes-croniques-de-bretaigne 0284c

 

 

Plus tard apparût une autre marque dont la devise était VOGVE LA GALEE, dont la mâture était haubanée différemment avec une échelle, dont les bordés de la coque n'étaient plus rivetés, qui armait sept paires d'avirons (les employés du libraire avaient-ils atteint le nombre de quatorze ?), dont le héraut était réduit à une silhouette sombre lorgnant l'horizon ou soufflant dans une trompe droite, les pieds posés sur un gaillard d'avant. Le capitaine, invisible, s'abritait sous une voûte ornée de fleurs de lys, une flamme était disposée sur un mâtereau ou un artimon, et enfin les neuf hommes d'équipage, silhouettes noirs où certains ont vu des "nègres", avaient délaissés les avirons et les bancs de nage pour s'activer sur le pont. Il n'y avait plus de mention du nom du libraire, plus d'ange, plus de cœur frappé d'initiales, et, globalement, le bois était de facture bien plus grossière que la marque initiale

  Les fleurs de lys peuvent peut-être se comprendre par la publication par Galliot des ordonnances des rois Charles VII, Louis IX, Charles VIII, Louis XII et François Ier ; en 1539, il obtiendra le privilège pour l'édition de l'Ordonnance de Villers-Cotterêts.

 

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 Voir aussi site Librairie Ferraton

      Sources :

§ belle collection de marques sur le site Bibliothèques Virtuelles Humanistes de l'université de Tours.

§ Les marques typographiques d'imprimeurs et de libraires (XV et XVIe siècles), Aurélie VERTU, DESS-RIDE 2004.

 

 

 

   8. Jehan de la Roche, imprimeur ; le colophon.

Source  Philippe Renouard  Imprimeurs parisiens, libraires, fondeurs de caractères et correcteurs

Selon Jean de la Caille dans son Histoire de l'Imprimerie de 1689, Jean de la Roche imprima pour Emond le Fèvre Libraire  plusieurs traités de Gasparis Lax en latin en 1512 et 1514, et pour Jean Petit et Michel Le Noir les Fleurs et manières des temps passez et des faitz merveilleux de Dieu, tant en l'Ancien Testament qu'au Nouveau, in folio 1513. Le Catalogue chronologique des Libraires[...]de Paris,  Paris, 1789 le mentionne pour 1512 sous le titre de Libraire et Imprimeur avec sept autres libraires, dont Galliot du Pré, Geoffroy Tory. Philippe Renouard distingue Jean de la Roche de son fils Jean II, libraire, sans-doute celui dont il est dit que "Jean de La Roche, libraire, emploie Pierre Le Fèvre en 1544 pour « entretenir de lettres ses deux presses, besognant en sa maison toutes et quantes fois qu’il lui plaira », et que l'imprimeur Louis Tarroreau épousa la pupille en 1543." (Site Garramond). Car Jean I exerça de 1512 à 1524, localisé en 1517 à Orléans.

  En 1514, lors de l'édition des grandes Chroniques, il demeurait en la rue Saint-Jacques, et ne possédait pas son matériel propre puisqu'il dut louer un matériel d'imprimerie à Pierre Attaingnant le 7 janvier de cette année là.

 

 Le colophon.

 

      "Imprimees a paris par Iehan de la roche imprimeur demourãt en la rue saint Iacques, pour Galliot du pre marchant libraire demourãt a paris tenant sa bouticq au second pilier vers la chappelle ou lon chãte la messe de messeigñrs les p(re)sidens. Faict & paracheve dimprimer Le.xxv. de novembre Mil cinq cent & viiii De la grande salle du palais."

 

 

 

 


2. Exemplaire de la Bibliothèque bretonne de l'Abbaye Saint-Guénolé de Landevennec.

 

      I. Présentation de la Bibliothèque.

    L'abbaye de Landevennec, qui adopta la règle de Saint-Benoit en 818, disposait de quelques 2000 volumes avant que sa blbliothèque ne soit dispersée  au moment où elle fut vendue comme bien national  à la Révolution. Les batiments détruits devinrent une carrière de pierres, les livres furent transportées à Châteaulin, (une partie est conservée sur quatre mètres de rayonnage aux Archives départementales), les parchemins s'en allèrent à Morlaix pour servir à envelopper le tabac, ou à Brest pour faire des gargousses à poudre. Lorsque la nouvelle abbaye fut construite, de 1950 à 1965, une nouvelle bibliothèque se constitua, notamment sous l'impulsion d'un médecin de Bourbriac, bibliophile et érudit en culture bretonne, le docteur Louis Lebreton. De la fin des années 50 jusqu'à sa mort, durant près de quarante ans, il alimenta la bibliothèque de ses dons et trouvailles, amenant chaque mois quelque ouvrage, jusqu'à constituer un fond d'un millier de livres, pièces manuscrites, revues, documents divers, journaux, cantiques... Outre les éléments collectés par la communauté de Kerbénéat, la jeune bibliothèque, qui prit le nom de Levraoueg sant Gwenolé a bénéficié d’une partie du fonds de Kerjégu ( château de Trévarez) , à la suite à une donation de la marquise de La Ferronnays

  Aujourd'hui, la bibliothèque bretonne dont est responsable Isabelle Berthou contient 25 000 ouvrages et de nombreuses revues. Elle est accessible aux chercheurs sur demande.

  En 1993, les pièces les plus estimables de la bibliothèques étaient selon frère Marc Simon : "cette édition originale des Grandes Chroniques de Bretagne de 1514, avec sa reliure d'origine, sa belle typographie des débuts de l'imprimerie, ces célèbres bois gravés. Non loin de là, les diverses éditions de l'histoire de d'Argentré, dont la première, de 1582. Dans un tout autre domaine, deux volumes d'algues constitués en 1827 dans la région de St-Pol-de-Léon par Du Dresnay, et dont la plupart des pièces ont conservé la fraîcheur de leurs couleurs. Parmi les ouvrages de géographie, les quatre volumes de la "Topographia Galliae" de Vranckrick , géographie de la France entière en néerlandais avec cartes et dessins des villes en 1660. Parmi les grammaires et dictionnaires bretons, la grammaire de Grégoire de Rostrenen de 1738, et ces curieux "collocou" du roscovite Quicquer, manuels de conversation breton-français du XVIIe siècle. Cinq énormes volumes, tout en velin, représentant cinq des neuf "terriers" couvrant la Bretagne que Colbert en 1682 fit exécuter pour réajuster la base de l'impôt du fouage : pour les cinq, 250 m² de peau ! En géographie aussi, les deux volumes impressionnants des dessins de Taylor et Nodier. Enfin, malgré l'absence d'archives constituées, quelques lots de parchemins vénérables : un mandement inédit du duc Jean V, et toute une série de mandements successifs de la chancellerie ducale concernant l'abbaye Notre-Dame de la Joye à Hennebont de Jean IV jusqu'à François II de France."

Le Docteur Louis Lebreton ( -19 juillet 1991).

  "Originaire de Saint-Seglin en Ille-et-Vilaine, le docteur Lebreton exerça la médecine générale à Bourbriac à partir de 1937. Membre actif du Bleun-Brug* et du Gorsedd* de Bretagne, mouvements culturels, ses relations avec le monde des bibliophiles et antiquaires de Bretagne (et au-delà) lui permirent de mettre ses projets à exécution et de rassembler chez lui une bibliothèque presque complète : ouvrages, revues, journaux, documents divers. Son intention était de la confier à une communauté monastique en mesure de la prendre en charge et de la mettre au service du public. Après qu'il eut songé à l'abbaye, alors en reconstruction, de Boquen, ce fut l'annonce faite à Saint-Pol-de-Léon dans la nuit du 5 au 6 août 1950[ de la renaissance de Landevennec lors du "Grand Bleun-Brug de tous les saints" par Dom Colliot devant 20 000 personnes] qui emporta sa décision, laquelle reçut, dès l'année suivante, l'accord du père abbé : sa bibliothèque serait déposée dans la nouvelle abbaye de Landevennec et en deviendrait la propriété après sa mort. En 1951 était mise sur pied en vue de la reconstruction de Landevennec une "Association des Amis de Landevennec" et les statuts en précisaient ainsi l'un des objets : favoriser l'étude et la mise en valeur du patrimoine artistique et littéraire de la Bretagne... création d'une bibliothèque bretonne et d'un foyer de culture celtique avec aménagement de locaux permettant de recevoir les chercheurs. Dés lors, la bibliothèque, avec les éléments venus de Kerbénéat, et d'autres donations, connut un développement rapide. A telle enseigne que dès le 29 février 1960 pouvait avoir lieu [...] son inauguration sous le nom de "Levraoueg Sant-Gwenolé". [...] Quarante années durant, le docteur Lebreton, non content d'assurer le transfert de sa bibliothèque, s'occupa de concert avec le père Grégoire Ollivier du rangement, du répertoriage, de l'amélioration de cette bibliothèque désormais l'une des plus importantes en Bretagne."

  On retrouve aussi le nom du docteur Lebreton pour le relevé qu'il effectua du rituel de circumduction de Bourbriac, le Lev Dro, et qu'il décrivit en 1979 dans un courrier à Dom Grégoire.

* Bleun-Brug est "un mouvement catholique d'orientation nationaliste bretonne créé en 1905 par l'abbé Perrot." (Wikipédia) et qui prit comme organe d'association la revue Feiz ha Breiz (Foi et Bretagne). Une scission de Bleun-Brug se produisit en 1956 entre nationalistes ((revue Barr-Heol) et régionalistes (revue Bleun-brug)

L'abbé Jean-Marie Perrot  ( 1877-1943) est "un prêtre catholique séculier militant indépendantiste breton et collaborationniste pendant la Seconde Guerre Mondiale" (Wikipédia) , directeur de la revue Feiz ha Breiz de 1911 à 1943. Je note dans un blog d'Erwan Chartier-Le Floch que, jeune séminariste, Jean-Marie Perrot était très influencé par sa lecture de l'Histoire de Bretagne d'Arthur de la Borderie.

* Gorsedd est une institution néodruidique bretonne. 

 

 Source : historique par le frère Marc Simon, Bull. Association des Archivistes de l'Église de France, 1993 

             histoire de l'abbaye et de sa bibliothèque

 

Ex-libris de la Bibliothèque Bretonne, sur l'exemplaire de Étude bibliographique sur les Chroniques d'Alain Bouchart, d'Arthur de la Borderie, présenté plus haut.

                        DSCN6498

 

Ex-libris du docteur Louis Lebreton, voisinant avec celui de l'abbaye dans le même exemplaire de l'Étude bibliographique. :

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2. Présentation de l'exemplaire.

Cote BBL 22 189.

 

DSCN6450

 

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  La reliure d'origine a souffert, et le plat verso est détaché ; la description typographique est la même que celle déjà détaillée pour l'exemplaire de Brest, mais celui-ci possède la particularité d'avoir conservé la marque des réglures limitant les marges. Ont-elles été tracées spécifiquement pour cet exemplaire, ou bien a-t-on omis d'effacer les lignes de ce livre-ci ?

  N'ayant plus l'ouvrage sous les yeux, je ne peux dire si elles sont tracées à la mine de plomb, ou à l'encre rouge pâle. Trois lignes verticales et deux lignes horizontales délimitent de haut en bas la marge de tête, l'espace dédié à la justification, et la marge de queue, et de l'intérieur (couture) vers l'extérieur la marge interne, la justification dans son cadre de réglure, et une marge externe. Cette dernière est divisée en deux avec une marge destinée aux manchettes, et une marge destinée à rester vierge.

  Comme on le voit sur ce folio 25v de la passion des dix mil martirs, la manchette S. Acace. S. heliad. se place exactement dans l'espace délimité par sa marge, et la mention Le Premier (Livre) se centre au milieu de la marge de tête.

 Mesurées sur l'exemplaire de Brest, les largeurs sont respectivement de 17 mm pour la marge interne,  de 129 mm de la justification, de 43 mm pour la marge externe avec 19 mm pour la marge de manchette et 24 mm pour la marge vierge. Soit un total de 189 mm.

  

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      La marque typographique, identique à celle de Brest.

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3. Propriétaires et ex-libris.

  Cet exemplaire a appartenu à la bibliothèque du château de Trévarez*, et a été donné à la Bibliothèque du monastère de Kerbénéat par la marquise de la Ferronnays** dans les années 1950 avec une partie de la bibliothèque du château. Les Grandes Chroniques d'Alain Bouchart constitue l'une des pièces les plus estimées de ce don.

   *Le château de Trevarez (1893-1907), construit par l'architecte Walter-André Destailleurs pour James Monjaret de Kerjégu (1846-1909), ancien président du conseil général du Finistère.

 ** Françoise Monjaret de Kerjégu (1884-1958), mariée vers 1910 avec Henri FERRON, Marquis DE LA FERRONNAYS 1876-1946.

 

On trouve donc sur la page de garde deux cachets, l'un, rond, portant l'inscription BIBLIOTHÉQUE DE TRÉVAREZ, l'autre ovale avec la mention LEVRAOUEG S. GWENOLE LANDENNENEG.

 

 

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Liens :

 

 

 Etienne Port     Alain Bouchard, chroniqueur breton Annales de Bretagne  1925 Volume 37       pp. 68-101 sur persée en  deux articles

  Marie-Louise Auger  : « Alain Bouchart, Grandes Chroniques de Bretagne : un compilateur et sa source ». Résumé et documents de l’intervention de M.L. Auger. Séance du 18 mai 2000 du cycle thématique « Archives et bibliothèques » de l’IRHT

  Marie-Louise Auger, « Variantes de presse dans l'édition de 1514 des "Grandes chroniques de Bretaigne" d'Alain Bouchart », dans Bibliothèque de l'école des chartes, 141, 1983, p. 69-90 

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Published by jean-yves cordier
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7 octobre 2012 7 07 /10 /octobre /2012 15:48

          Légende des Dix mille martyrs :

 la version des Grandes Croniques de Bretaigne de 1514.

Voir aussi :

 

  Les Grandes Croniques de Bretaigne  composées en 1514 par Maître Alain Bouchart et rééditées à quatre reprises jusqu'en 1541, ont attendu 1886 pour  être à nouveau éditées  (de façon "assez médiocre" selon Jean Kerhervé) par H. Le Meignen et Arthur Lemoyne de la Borderie sous les auspices de la Société des Bibliophiles Bretons à Rennes ¹. (consultable en ligne sur Gallica :link )

  Un siècle plus tard, une nouvelle édition ² des Grandes croniques de Bretaigne  d'Alain Bouchart a été publiée par Marie-Louise Auger, Gustave Jeanneau et Bernard Guenée aux éditions du C.N.R.S. Le  tome 3,  paru en 1998 par M.L. Auger avec un avant-propos de Bernard Guenée, membre de l'Institut, apporte  l'introduction situant l'auteur dans l'histoire de l'historiographie contemporaine.

  1. Grandes Croniques de Bretaigne composées en l'an 1514  par Maître Alain Bouchart ; Nouvelle édition publiée sous les auspices de la Société des bibliophiles Bretons et de l'histoire de Bretagne par H. Le Meignen, ed. H. Caillières, Rennes 1886, XII pp. 325 ff. 58pp. , ill. in 4° (28cm).
  2. Grandes croniques de Bretaigne d' Alain Bouchart ; Auger Marie-Louise, Guenée Bernard, Jeanneau Gustave, Ed. C.N.R.S., 1986-1998, 3 vol. : 469p + 506 p. + 392 p. ; 24cm.

 

 

 Je donne donc ici copie du texte de l'édition de 1886, Premier Livre, feuillets 21 à 23, corrigé par l'édition de 1986 (que je me suis procuré plus tard) pour les erreurs ne respectant pas la graphie du texte d'origine. J'ai aussi  adopté la partition en paragraphes de 1986.

Dans l'édition de 1986, il s'agit du Livre I chapitre 58 page 147 transcrivant les folios 25v à 26v.

 

N.B :  par rapport au texte transcrit dans l'édition de la société des Bibliophiles Bretons, j'ai remplacé (très arbitrairement, et pour faciliter mon travail de copiste), les s longs ∫ par nos s ronds , les u par des v et les i par des j  là où le sens le justifiait. J'ai respecté l'utilisation de l'eperluette et l'absence de signes diacritiques.

 

 La passion des dix mil martirs.

 " Durant le temps de lempire de Adrien  & de Anthoine son concesar, les dix mil martirs furent matyrisez en  ung mesme jour au mont Ararath le .xe. jour devant les kalendes de juillet qui est le .xxe. jour de juing & fut lan de grace .cxxviii.

   Ces deux empereurs icy furent advertiz que les Gadarens & Euffrates se estoient contre eulx rebelles, dont ilz furent courouces, assemblerent .xvi. mil robustes chevaliers payens pour leur courir suz. Toutesfoys leurs parties adversez estoient bien cent mil conbatans. Les empereurs & leur armee avoient toute leur fiance en leur dieux Jupiter et Appolo : & en portoient a la guerre les ydoles : mais ce nobostant  quant ils virent la multitude de leurs ennemys ilz se misdrent en fuyte.

   En fuyant deux princes de larmee des Rommains nommez lun Acacius & lautre Heliades, en tirent a part neuf mil & leur dirent : Alons tous en la montaigne de Ararath sacrifier a nos dieux affin que ayons victoire & triumphe. Et ainsi quilz sacrifioent la beste, ung ange en forme dung jeune homme se apparut a eulz & leur dit : Pourquoy sacrifies vous aux dieux qui vous tiennent en paour & craincte ? Croiez en Jhesuschrist filz de dieu roy immortel , celuy la bataillera pour vous. Quant lange leur eust dit ces parolles et austres semblables, ils prindrent entre eulx conseil & a haute voix dirent En toy Jhesus nous croions, & les choses que ce jeune homme adolescent nous a revellees promectons acomplir en ton nom. Alors frapperent parmy leurs adversaires & virent ces neuf mil combatans lange qui leur aida tellement que tous leurs adversaires trebuscherent, les ungtz furent occiz & les autres en fuyant se noierent en ung lac qui la pres estoit.

  Lange de Dieu guyda les neuf mil chevaliers au couppeau de la montaigne de Ararath loing de Alixandrie de cinq stades. Quant ils furent en hault de la montaigne, descendirent parmy eux six anges du ciel qui leur dirent : Vous estes benoitz qui croiez au Dieu vivant. Apres le tiers jour vous serez cherchez & serez menez devant les rois & empereurs : ne les craingnez riens : car nostre seigneur est avecques vous. Puis se evanoirent ces anges. Et les nobles gens a haulte voix confesserent la foi chrestienne comme deliberez de vivre & mourir en icelle.

   Trois jours apres furent de par les empereurs envoyez gens pour les cercher  qui les trouverent au hault de la montaigne d Ararath confessant le nom de Jhesus & sa foy catholique. Quant les messagers des empereurs virent qu ilz confessoient la foy des chrestiens ils retournerent par devers les empereurs & le leur annoncerent. Les empereurs en furent si tresdeplaisans que par cinq jours apres furent menans douleur & tristesse & faisans abstinence de boire & de menger pour la rage qu ils avoient davoir perdu ces neuf mille chevaliers. Si rescrisirent les empereurs a cinq roys : cestassavoir a Sapor, a Maximin, Adrien, a Tibere & a Maximien, que en cource venissent par devers eulx pour deliberer qu il seroit bon de faire en ceste matiere, lesquelz avec tout ce qu ilz peurent faire de gens de guerre, se retirerent par devers les empereurs.

  Les messagers des empereurs qui envoiez estoient par devers ces neuf mil chevaliers les trouverent au hault de la montaigne confessant leurs pechez a haulte voix, louans & glorifians le nom de nostre saulveur Jhesus. Si leur dirent : Seigneurs, les empereurs vous mandent venir par devers eulx. Ces neuf mil chevaliers descendirent tous de la montaigne & se presenterent devant ces deux empereurs Adrien et Anthoine & devant ces cinq roys. 

   Lempereur Adrien leur demanda moult rigoureusement : Comment estes vous si lasches davoir renoncer noz vroiz dieux pour reverer & adorer ung homme qui a ete crucifie. Le glorieulx Acace luy respondit et recita tout par ordre les revelations & victoires dessusdictes & tout ce que cy devant avoit ouï. Lors leur dict le furieux empereur Adrien : Pour ce que vous autres tous croiez en Jhesuchrist, je vous advertiz que sans doubte quelconque vous souffrires les peines semblables a celles qu'il porta. Ces neuf mil chevaliers despriserent les menaces. Lors commanda lempereur quilz fussent lapidez de pierres. Et ainsi que on leur gectoit les pierres, elles retournoient contre ceulx qui les lapidoient & les blessoient griefvement & trembla lors la terre merveilleusement.

  Lun des chevaliers qui les lapidoient, nomme Theodore, qui estoit chef des gens darmes du roy Maximin & avoit souz lui mil chevaliers, fut moult esbahy de ce miracle et a hault cris secria, disant : Seigneur Dieu du ciel & de la terre qui par laide de ta misericorde donne ta grace a ces neuf mil chevaliers, te plaise nous recepvoir du nombre de ces sainctz martirs. Et lors luy & ces mil chevaliers se ajoignirent & associerent aux neuf mil : par le moyen de quoi ils furent dix mil chrestiens chevaliers ensemble martirises.

   Ces empereurs & roys firent faire tant de chausses trapes de fer, aguz & poinctues que ils en couvrirent deux lieues & demy de pays, & par dessus fire chasser et marcher piez nuds ces dix mil chevaliers. Les anges alloient au devant qui ostoient les chausses trapes & nest[oy]oient la voie. Maximin qui commis estoit pour les tourmenter les fist tous couronner de cruelles espines & en la montaigne d'Ararath les fist crucifier tous nuds & avec des roseaulx aguz leur percerent les costez. Et ainsi qu ils confessoient en la croix la foy de la [saincte] trinite entre lheure de sexte la terre trembla, & les pierres du lieu la ou ils estoient fendirent. Et a haulte voix les glorieux martirs prierent en la croix Dieu pour ceux qui par jeune et abstinence des oeuvres labourables celebreront la memoire de leur passion. Et lange du ciel descendit lequel a haulte voix dist : Glorieulx martirs, vostre priere est exaulcee devant Dieu. Et a lheure de nonne ilz rendirent lesperit a Dieu en grant lumiere & clarte descendante du ciel & furent leur corps visiblement mis en terre par les anges. "

 

       Les pages consacrées aux Dix mille martyrs dans l'exemplaire de Brest.

 Bibliothèque Municipale RES-F.B-B255

Livre Premier, chapitre LVIII, La passion des dix mil martirs folio 25v-26r-26v.

Photographies prises par mes soins grâce au très aimable accueil reçu à la Bibliothèque d'Étude.

 

grandes-croniques-de-bretaigne 0275

 

grandes-croniques-de-bretaigne 0277

 

grandes-croniques-de-bretaigne 0278c

 

     Commentaires.

 

  1. Les sources du texte.

  Marie-Louise Auger donne deux sources pour ce texte ( op. cité, Tome 3, Concordance des sources, p. 190) :

  • la mer des Histoires , Paris, Pierre Le Rouge (1488-1489) pour Vincent Commin, 2 vol. in fol ; Paris, A Verard, [vers 1503], 2 vol. in fol, avec la référence dans l'ouvrage du chapitre 6,20. link. Pourtant on n'y lit, au chapitre relatant le régne d'Adrien que la phrase suivante :En cest an les Xm martyrs furent martyrisez au mont ararath le xe jour des kalendes de juillet qui est le xxe jour de juing.
  • Vincent de Beauvais, Speculum historiale, trad. par Jean de Vignay, Paris, A. Vérard, 1495-1496, avec la réference 11(10) 88-89.

Mais les sources pour les Grandes Croniques dans leur totalité sont beaucoup plus vastes.

 

   2. Ce texte peut-il avoir influencé le commanditaire du reliquaire (v.1516) ou du retable (v. 1624) de Crozon ?

  Une influence est possible sur les arguments suivants :

  • argument chronologique : l'édition de 1514 précède de peu la date acceptée pour le reliquaire qui est de 1516.
  • argument régional : cette chronique de Bretagne rédigée pour Anne de Bretagne, alors reine de France (et publiée l'année de sa mort) a influencé tous les érudits du duché. Cet ouvrage a été édité à cinq reprises de 1514 à 1541 à Paris (1514), Rouen (1518), Paris (1531), Rennes ou Caen (1532 et 1541) ; parmi les 14  exemplaires subsistants de l'édition de 1514, 5 se trouvent en Bretagne (à Brest, Landevennec, Rennes et Nantes).
  • Argument local : l'un des exemplaires de l'édition de 1514 appartient à la bibliothèque abbatiale de Landevennec, en Presqu'île de Crozon. Mais cette bibliothèque ne détient cet exemplaire que depuis la donation de la marquise de la Ferronnays; Il appartenait auparavant à la bibliothèque du château de Trévarez (29), mais depuis quelle date ?. 

 

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6 octobre 2012 6 06 /10 /octobre /2012 22:18

 

      La légende des Dix mille martyrs dans une addition (v.1450) au doctrinal de sapience attribué à Guy de Roye .

 

 

 Voir aussi :

 

La Bibliothèque de Besançon conserve sous la cote Ms 254 un manuscrit daté du milieu du XVe siècle et qui débute par la traduction du latin du Doctrinal de sapience, texte traditionnellement attribué à l'archevêque de Sens Guy de Roye pour l'année 1388 : il débute ainsi (folio 1) « Ce présent livre en fransoys est de grant prouffit et édificacion, et examinez et esprouvez à Paris par plusieurs maistres en divinité, et l'a fait escripre révérend Père en Dieu monseigneur Guy de Roye, par la miséracion divine, humble arcevesque de Sens, pour le salut de son âme et des âmes de tout son peuple... ».

  Il est suivi au folio 118v par ce texte qui indique qu'un moine de Cluny a complété le doctrinal par plusieurs textes :

 

« Ce livre fut premièrement fait l'an de grace mil CCCIIIIxx et huit, et par le révérend Père en Dieu messire Guy de Roye, arcevesque de Sens ; mais, l'an suigant après, ung religieux de l'ordre de Clugny regarda et lut ledit livre bien et diligemment, et trouva qu'il estoit trop brief selon la matière, et y mist pluseurs exemples et pluseurs auctoritez et chappitres de docteurs et des maistres auctorisez... » 

 Suivent alors diverses pièces pieuses en vers ou en prose (le Jardin de amoureuse dévocion), sept psaumes en français, puis Fol. 159 la Légende Des dix mille crucifiés du mont Ararat, en vers français, débutant ainsi « A la louenge et en l'onneur / De Jhésu Crit, nostre Sauveur,  / Reconteray en briefve ystoire,  / Affin que nous ayons mémoire,  / Comment souflrèrent ( sic) passion  / Dix mil chevaliers de grant nom, ...»

  Ce texte, suivi de deux oraisons latines en l'honneur des Dix mille martyrs, occupe les folios 159r-165r soit douze pages. Le manuscrit se termine par la Légende de sainte Madeleine jusqu'au folio 185v. 

 Cette description est donnée par Auguste Castan en 1897 dans le CATALOGUE GÉNÉRAL DES MANUSCRITS DES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES DE FRANCE. DÉPARTEMENTS — TOME XXXII. BESANÇON. TOME I. INTRODUCTION - FONDS GÉNÉRAL (1)] (Openlibrary.org).

   On voit donc que le texte n'a rien à voir directement avec le Doctrinal de sapience : c'est un texte religieux d'un moine de Cluny du milieu du XVe siècle. Le Doctrinal de sapience lui-même ne contient aucune référence à la légende que j'étudie.

  Je ne suis pas parvenu à en avoir le texte exact, mais Catherine Lemercier-Rougy l'a transcrit et modernisé dans son mémoire de maîtrise de lettres ( La légende de saint Acace et des 10000 crucifiés sur le mont Ararat ) de 1986 à Lyon, telle que la cite Fanny Lefaure dans son mémoire de Master 1 en histoire de l'art sur les peintures murales de la chapelle de Saint-Etienne-du-Mont. On y trouve ce document de 35 chapitres, suivis des oraisons latines traduites en français.

 

On constate que l'auteur ne trouve pas sa source dans le texte de Vincent de Beauvais ou de sa traduction par Jean de Vignay, et moins encore dans la légende résumée des additions de la Légende dorée, puisqu'il reprend les détails de la version initiale d'Anastase le Bibliothécaire et de sa traduction par l'abbaye de Saint-Denis, comme la mention des anges envoyés contre l'armée de Sénacherib, la mention des martyrs nourris par les anges sur le mont Ararat, celle des confessions de foi détaillées des martyrs et celle de leur baptême par le sang.

  Ces détails qui garantissent que, malgré les versions abrégées du Miroir historial et d'autres textes, l'accès au texte original perdurait au XVe siècle dans les monastères clunisiens font tout l'intérêt de ce texte.

 

 

I

A la louange et en l’honneur

de Jésus Christ notre sauveur,

je raconterai en un brève histoire,

afin que nous nous en souvenions,

la passion que souffrirent

dix mille chevaliers de grand renom.

II

Il est vrai et certain

qu’au temps où l’empire romain

était entre les mains d’Antonin et d’Hadrien,

les Euphrates et Gaderons,

qui étaient deux régions,

se sont révoltés à un certain moment ;

ce qui provoqua le mécontentement

des empereurs susnommés.

Et aussitôt, comme aveuglés par leur orgueil,

ils prirent seize mille chevaliers

parmi les plus vaillants qu’il virent.

Ils emmenèrent aussi leurs idoles

que ces gens fous adoraient,

s’imaginant qu’elles devaient les aider.

Et sans tarder ils marchèrent

contre les révoltés

disant qu’ils les puniraient sévèrement.

III

A ce moment là les autres qui s’en doutèrent

contre les empereurs s’armèrent,

et il s’en trouva bien cent mille

tant à la ville qu’à la campagne.

Dès que les empereurs virent cela,

ils s’enfuirent en hâte

avec sept mille chevaliers.

IV

Les neuf mille autres chevaliers firent preuve de vaillance,

et dirent qu’ils ne s’enfuiraient point

mais qu’ils offriraient des sacrifices à leurs dieux

pour qu’ils leur donnassent la victoire

et qu’on se souvînt de leur nom.

Puis quand ils eurent finit leurs sacrifices, il n’y eut aucun d’entre eux

qui, de peur, ne voulut s’enfuir.

V

Alors va venir les trouver

un ange sous l’apparence d’un jeune homme

qui doucement leur adresse la parole

et leur dit ceci :

« Pourquoi faites-vous si mauvaise figure

et avez-vous si peur ?

Je vous en prie par pure amitié,

appelez à votre aide

Dieu qui a fait ciel et terre,

et qui déjà, il y a un certain temps, par l’intermédiaire de son ange,

tua cent quatre vingt cinq mille hommes

du roi Sennacherib.

Croyez aussi en Jésus Christ,

le fils de Dieu le tout puissant,

et vous verrez dès à présent

qu’il combattra pour vous

et vous donnera une grande victoire. »

VI

Alors les chevaliers réfléchirent

puis à haute vois s’écrièrent :

« En toi, Jésus, nous mettons notre foi

et tout ce que dit par toi

ce jeune homme nous l’accomplirons,

nous te le promettons. »

VII

Aussitôt qu’ils eurent promis cela

Voyez venir leurs ennemis

qui étaient fort nombreux.

Mais ils n’eurent pas le moindre doute

sachant que Dieu les aiderait

et combattrait pour eux.

Et aussitôt ils attaquèrent leurs ennemis

qu’en grande partie ils tuèrent ;

le reste se noya

dans un lac situé près de là.

VIII

Puis l’ange pris les chevaliers

et les emmena dans la montagne

d’Ararat, près, assurément,

de la cité d’Alexandrie.

Là vinrent sept anges des cieux

qui parlèrent avec eux

et leur dirent toutes les souffrances

qu’ils devaient endurer prochainement.

Et ils les instruisirent de la foi

en leur disant de refuser d’adorer les idoles

en dépit de l’ordre d’un prince ou d’un roi.

IX

Alors ils se mirent à pleurer

et à crier à haute voix,

en réclamant la pitié du roi des rois

et en confessant tous leurs péchés.

Et trois jours après,

les empereurs s’étonnaient

que leurs chevaliers ne vinssent pas

et ils les envoyèrent chercher

Mais ceux-ci ne voulurent pas venir

aussi les messagers retournèrent-ils

chez les empereurs et racontèrent

que les chevaliers qu’il cherchaient

se trouvaient au mont Ararat,

s’étant convertis à la foi de Jésus Christ ;

ce dont les empereurs en éprouvèrent de la douleur et du dépit

à tel point qu’ils ne purent manger.

Et aussitôt pour les mieux venger,

ils firent venir cinq rois des environs

qui vinrent avec force

chevaliers et autres gens,

car ils étaient fort attristés

du déplaisir des empereurs.

Ils décidèrent que le mieux à faire

était d’envoyer chercher les neuf mille chevaliers

qui n’étaient pas loin de la ville.

Donc mille chevaliers

qui étaient courageux et forts

sont allés dans la montagne.

X

Quand Acace, qui était le chef des neuf mille

et le meilleur orateur,

les vit approcher

il dit à ses compagnons

de se mettre à genoux

et de prier Dieu pour leurs âmes

car le diable envoyait des gens armés

pour leur perdition.

Alors les saints se mirent à prier,

en parlant ainsi :

XI

« Vrai Dieu exauce nos prières.

Il n’est personne qui ne te puisse comprendre

ni ne puisse mesurer le caractère illimité de ton être.

Tu as voulu créer l’homme

à partir de la terre et lui donner

l’image de la trinité ;

par ta singulière bonté

tu as envoyé ton esprit

dont fut conçu Jésus Christ,

ton fils, dans le ventre de Marie ;

fils qui a racheté par son mérite

toute la race humaine.

Tu nous as aussi parlé, doux Seigneur,

à nous pêcheurs, par l’intermédiaire de ton ange,

et tu nous as donné ton aide

qui nous a permis de vaincre nos ennemis ;

puis ton ange nous a conduit ici

où tu nous nourris chaque jour

du pain du ciel pendant trente jours.

Ne nous abandonne pas à cette heure

mais toujours avec nous demeure

afin que nous puissions nous échapper

du filet de l’ennemi infernal.

Ôte de nous toute peur

et éteins la très grande fureur

qu’ont les rois cruels et méchants

devant qui nous seront jugés.

Voilà ce que nous te demandons, doux seigneur. »

XII

Aussitôt qu’ils eurent cessé de parler

la voix du ciel leur a répondu :

« J’ai entendu votre prière,

n’ayez crainte, je suis avec vous

et vous encouragerai tous sans exception.

Vous ne devez pas redouter les rois,

car s’ils peuvent tuer le corps,

ils ne pourraient nuire à l’âme. »

XIII

Les saints alors se réjouirent

après avoir entendu cette voix.

Alors les messagers des rois

leur dirent que les empereurs

voulaient leur parler.

Les saints alors allèrent les trouver,

ayant tous sans exception le coeur tourné vers Dieu.

Et quand les sept rois els virent,

tous ensemble ils se mirent à pleurer.

XIV

Alors l’empereur Hadrien

qui était en proie à une grande douleur

commence à dire aux saints :

« Qui vous a enseigné ceci ?

Quel mal avez-vous vu en nous ?

Pourquoi nous avez-vous tous abandonnés

ainsi que nos dieux ?

Vous semble-t-il que vous faîtes mieux

de croire en un crucifix ?

Ne vous semble-t-il pas vraiment

que nous pouvons tous vous tuer ? »

XV

Alors saint Acace va lui répondre :

« Vous pouvez bien tuer le corps

mais ne pouvez nuire à l’âme

car Jésus l’a en sa toute puissance. »

Puis après qu’on lui a ordonné

il leur a expliqué de quelle manière

ils ont cru en Jésus Christ

et comment tous leurs ennemis

avaient été vaincus.

Et il leur dit tous les faits et les propos

qui ont été rapportés par écrit ci-dessus.

Il leur raconta tout

en disant qu’ils ne redoutaient de souffrir

ni violence ni torture,

mais qu’ils étaient prêts à mourir

pour conserver la foi en Dieu.

XVI

Alors Hadrien va venir

et il jura que sans tarder

chacun d’entre eux souffrirait

les peines de Jésus Christ

puisqu’ils voulaient conserver leur foi.

XVII

Alors l’un des martyrs va dire :

« Si nous mourons en endurant le même martyre

que Jésus notre sauveur

notre gloire n’en sera que plus grande. »

XVIII

L’empereur alors plein de colère

va dire à ses serviteurs

d’attacher les saints martyrs

et de leur jeter des pierres ;

mais les pierres se retournaient

contre ceux qui les lapidaient.

Et quand les empereurs virent cela

aussitôt ils firent détacher les saints ;

et Hadrien leur demanda

à quoi servait une telle arrogance ;

et leur dit qu’il vaudrait bien mieux

qu’ils fissent des sacrifices aux dieux

afin d’éviter la torture

qu’il leur préparait dans de brefs délais.

XIX

Mais les saints ne consentirent point,

au contraire toujours ils se tinrent dans la fois de Dieu,

considérant toutes les menaces

comme paroles vaines et inutiles ;

et ils leur montraient leur erreur

qui leur causait une très grande douleur.

XX

Les rois firent rassembler les saints

et les firent lier pieds et mains

et on les battit très cruellement.

Et quand ils sentirent la souffrance

l’un des saints dit à Acace :

« Prie pour nous Jésus Christ

car nous souffrons un martyre trop douloureux. »

Acace répond doucement :

« Mes chers frères persévérons

et ainsi nous serons sauvés. »

Puis ils se mirent en prière

suppliant Dieu avec ferveur

de bien vouloir les aider au plus vite

et de les délivrer des tyrans trompeurs

et de leur porter secours

et de leur donner la persévérance dans leur foi à son égard.

Et aussitôt qu’ils eurent prié de la sorte

La terre a tremblé très fort,

et ceux qui frappaient les saints

ont eu les mains séchées comme du bois.

XXI

Un chevalier de grand renom

qui avait pour nom Théodore

et avait dans sa compagnie

mille chevaliers, alors s’écrie :

« Vrai Dieu qui as fait la terre et la mer

qu’il le plaise que nous nous joignions à toi

avec les neuf mille chevaliers

que tu as gardés entièrement dans ta foi ;

en toi, Seigneur, il n’y a point de jalousie

mais une miséricorde infinie. »

Et aussitôt il prit ses chevaliers

et avec les martyrs s’en vint ;

et quand ils furent tous rassemblés ;

ils se sont retrouvés dix mille.

XXII

Quand le roi Maximin vit cela,

mécontent, il dit à Hadrien :

« Je subis à cause de vous un grand préjudice

car j’ai perdu tous mes hommes. »

Alors Hadrien va lui dire :

« Ne sois pas en colère pour cela

mais supporte tout patiemment

et je te donne dès à présent

mille chevaliers pour remplacer les tiens

qui sont allés avec les miens. »

XXIII

Aussitôt Maximin fait chercher

les dix mille pour les juger ;

et quand les saints allaient vers lui,

les anges les accompagnaient,

et lorsqu’ils furent au lieu du jugement,

Maximin a dit sévèrement :

« Théodore, qu’as-tu gagné

de m’avoir ainsi délaissé ? »

XXIV

Théodore a répondu :

« J’ai gagné beaucoup sans avoir rien perdu

en apprenant à connaître le Dieu unique. »

XXV

« Ne croyez pas que ce soit un jeu,

dit Maximin aux dix mille,

et veuillez éviter ma colère.

Faites promptement des sacrifices aux dieux

et cela vous sera profitable. »

XXVI

Saint Acace lui répondit :

« Nous t’avons déjà plusieurs fois dit

que Jésus Christ est notre roi

et pour cette raison nous ne nous soucions pas de toi ;

toute ta fureur et ta colère

ne peuvent pas nous plus de mal qu’une puce. »

XXVII

Alors l’empereur en fut courroucé

et a ordonné à ses gens

qu’on apporte une grande quantité de clous

que nous appelons chausse-trappes ;

et sur une lieue un quart

il les fit semer partout

et fit aller dessus les saints,

pieds nus, pour les torturer davantage.

Mais les anges allaient devant

et ôtaient les clous du chemin

de telle sorte que les saints ne se blessaient point

et que leurs pieds ne se faisaient aucun mal ;

ce dont ils rendirent grandement grâce à Dieu

qui les protégeait en tout lieu.

XXVIII

Alors le roi Maximin

qui avait le coeur plein de venin

dit dans une très grande colère à ses gens :

« J’ai plusieurs fois entendu dire

que le dieu de ceux-ci ont trouvé

fut couronné d’épines

et qu’on lui ouvrit le flanc

et perça complètement avec une lance.

J’ordonne qu’on en fasse de même

à ces mauvais gens que voici. »

XXIX

A ce moment-là vingt mille hommes des empereurs

les couronnèrent d’épines

et leur percèrent à tous les flancs,

puis les emmenèrent à travers la ville

en blasphémant et en se moquant d’eux ;

ce dont les saints remercièrent Dieu

qui leur avait donné la si grande faveur

de vivre sa passion.

Et chacun prenait dans sa main

le sang qui coulait de son flanc

et l’étendait sur tout son corps.

Puis ils demandaient tous ensemble à Dieu

de considérer cela comme un baptême

et de considérer leur sang répandu

comme le pardon de leurs péchés.

Et, du ciel, Dieu a répondu

que tout ce qu’ils avaient demandé

leur était à tous accordé.

XXX

Puis ils furent condamnés

à être tous crucifiés

en la montagne d’Ararat.

Ils s’en allèrent là-bas sans protester

et avec eux quatre vingt mille soldats

qui devaient les expulser de la ville.

Quand les saints furent près de ce lieu

ils se recommandèrent à Dieu

et les tyrans les lièrent

puis les crucifièrent.

Alors Saint Helias demanda

à Saint Acace de leur dire

quelques mots de la foi

et de jésus Christ, leur doux roi.

XXXI

Aussitôt il les a exhorté

à croire en la trinité ,

en l’incarnation

et en la résurrection,

en la passion

et glorieuse ascension de Jésus Christ

qui viendra juger les vivants et les morts

et punira au feu de l’enfer

tous ceux qui l’auront mal servi,

mais ceux qui auront servi Dieu

il les amènera au paradis

en sa compagnie à tout jamais.

XXXII

Et quand il eut dit ces paroles

la voix du ciel lui répondit :

« Acace, ce que tu dis est vrai,

il n’y a ni mensonge, ni conte. »

Puis à la septième heure du jour,

qui est environ midi,

la terre se mit à trembler

et les pierres à se briser

et par le jugement de Dieu,

dans ce lieu, cinquante mille hommes

qui avaient torturé les saints

sont vivants dans les abîmes.

XXXIII

A ce moment-là les saints firent une oraison,

priant Dieu par dévotion,

pour tous ceux qui, par repentir,

jeûneront la veille de leur fête en silence

et commémoreront

leur sainte passion.

XXXIV

Aussitôt qu’ils eurent fait leur requête,

la voix du ciel leur a répondu

que tout ce qu’ils avaient demandé

Dieu le leur accordait ;

et aussitôt après avoir entendu cette voix

les martyrs sont morts sur la croix,

environ à heure de none,

et là il n’y avait personne

pour ensevelir les saints martyrs.

Alors Jésus leur ouvrit les cieux

d’où une très grande clarté resplendit

qui descendit sur les martyrs ;

puis vint notre sauveur

accompagné des saints martyrs ;

puis vint notre sauveur

accompagné des saints martyrs,

et la terre trembla si fort

qu’elle détacha tous les martyrs

des croix où ils étaient pendus.

Aussitôt les anges sont venus

pour ensevelir tous les saints

dans la montagne où ils souffrirent jusqu’à la mort,

et Jésus Christ, notre sauveur,

monta aux cieux en grand honneur

accompagné des saints martyrs

et des anges du paradis.

XXXV

Donc nous devons demander aux saints

de bien vouloir tous nous secourir

car ils ont sur Dieu un tel pouvoir,

qu’en quelque endroit ou lieu

qu’on les implore dévotement,

ils accordent leur aide promptement. Amen.

Première oraison

Les âmes se réjouissent dans les cieux

du martyr des dix mille

qui ont supporté avec ne très grande joie

la souffrance de la croix pour le Christ.

Je demande que l’on dise très rapidement ces prières

qui nous apportent une aide

pour que, par l’intermédiaire de ceux-ci,

nous soyons conduits sur le trône du ciel, au plus haut.

Priez pour nous, martyrs illustres

pour que nous nous montrions dignes des promesses du Christ. Prions.

Deuxième oraison

Dieu tout puissant et miséricordieux de l’armée des saints,

toi qui as bien voulu accorder des dons innombrables

au peuple chrétien par l’intermédiaire des dix mille soldats crucifiés,

nous te prions que nous soit donné par leur sainte intercession

ce que nous n’avons pas la possibilité d’obtenir.

Par le Christ notre Seigneur. Amen.  

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6 octobre 2012 6 06 /10 /octobre /2012 22:17

La légende des Dix mille martyrs

dans le Miroir historial de Vincent de Beauvais,

 Livre IX, traduit par Jean de Vignay.

Voir aussi :

Plan :

  • Introduction
  • le texte de Jean de Vignay en français
  • les différents manuscrits.
  • texte imprimé : édition d'Antoine Vérard.
  • Le texte en latin de Vincent de Beauvais.
  • Commentaires sur cette version de la légende.

 

 

 

I. Introduction.

  La légende des Dix mille martyrs crucifiés sur le mont Ararat sous l'empereur Adrien a été écrite par Anastase le Bibliothècaire à Rome au IXe siècle, en latin. Ce récit a été repris en France tout d'abord et essentiellement, sur un mode historique, comme l'un des faits marquants du règne de l'empereur romain Adrien, dans des Chroniques liées au pouvoir royal. Parmi les textes que nous conservons se trouve  la vie et Légende de Saint-Denis, vers 1270-1285, en français, et le Speculum historiale du dominicain Vincent de Beauvais, écrit en latin en 1254. Sa traduction en français fut donnée par Jean de Vignay vers 1320-1332 sous le titre de Mireoir ou Mirouer hystorial à la demande de Jeanne de Bourgogne, reine de France et épouse de Philippe VI.

   Le Speculum historiale est une chronique universelle de la Création jusqu'au milieu du XIIIe siècle. Le texte comprend également de nombreux extraits d'œuvres littéraires, philosophiques et théologiques insérées au fil du récit des événements historiques. La dernière version (dite de Douai) comprend 32 livres, le premier étant le Libellus apologeticus.

C'est dans le Livre XI, aux chapitres 88 et 89 que se trouve relatée la légende des Dix mille.

  Ainsi, le texte de Vincent de Beauvais est chronologiquement  la deuxième source disponible en latin, et le texte de Jean de Vignay que je transcris ici est à ma connaissance  la deuxième occurrence en français de la légende.

  Parmi les manuscrits du Miroir historial colligés par le site Arlima, rares sont les codex qui disposent du livre XI : je n'en ai trouvé que cinq en France (et un à la Bibliothèque de La Haye cote 128.C.1, et à Londres Lansdowne 1179).

  J'ai suivi pour ma transcription le manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal, ARS. 5080 f. 138v-140r, qui est le plus ancien ( 1332-1335), dont le sigle est A2* ; A1, qui est le premier volume du Miroir historial, est conservé à Leyde.

*ces sigles préparent l'édition critique du Miroir historial  sous la dir. de Laurent Brun et de Mattia Cavagna, Paris, Société des Anciens Textes français, en cours.

 

 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b7100627v/f284.image

II. Le texte de la Légende des Dix mille martyrs du Miroir Hystorial, Livre XI chapitre 88 et 89.

[folio 138v]

iiij. xx et viij. [chapitre 88] de la conversion des .ix. mille chevaliers et de leurs geste. hystoire plaine.

En tanz ce souffrirent mort en .i. jour .x. mille martyrs souz adrien et antonien des quiex anastaise garde des livres du siege apostolique fu veu translater les gestes du grec en Latin. Et donc les devans dis emperieres oians que les quadranis et les eufratanis se fussent commenciez rebeller il se sont corciez* contre leur anemis, et ont garniz* et asieges les chastiaus et orent en leur esfors .xvi. mille chevaliers tres fors. Et portoient les faus ymages de jupiter et de appolin par les quiex il se fioient avoir victoire. Mes comme il regardassent la multitude des anemis estre tres grande il furent ferus de pouour* que il estoient .cent milliers. et sen fuirent avec .vii. mille chevaliers tant seulement. Donc le chevetaigne* des chevaliers achacien par non et helyades leur duc retornez arriere as .ix. mille disrent venez et sacrifions a nos diex, si que par iceulz nous aions victoire de nos anemis. Les quiex sacrefians .i. bouc, ils furent espvantez par greigneur* pouour et pristrent a fuir.

   Et donc langre nostre seigneur acouri devant la face d'eulz ensemblance denfant et dist aiceulz. Pourquoy vous a pris pouour sacrefians a vos diex, et vous contraint fuir. Croiez Jhesucrist filz de dieu, immortel roy, et iceli se combatra pour vous. Et si comme il leur eust dit ce et autres choses il prisrent conseil que il esprouvassent la reson de l enfant, eulz se escrierent tous ensemble disans. En toi nostre sire Jhesucrist croions nous et ce que cest jouvencel nous a demoustre prameton nous faire en ton nom. Adonc les anemis [folio 139r] assaillanz iceulz et langre portant aide as siens tous les anemis dechairent en la bataille. Plusieurs perirent en .i. lac pres de la. les autres moururent en trebuchant a terre. Et l'angre demena les siens el haut de la montagne d ararath qui est loing alexandrie par .v. cens estas. cest a savoir huitiesme partie d un mille. Glorefiant soy en la poste* de dieu. Et l angre soiant el milieu de eulz les ciex furent aouver et .vii. angres sont descendus entre eulz ensaignant les et disant. Vous estes benois qui avez creu en dieu vif. Dedans tiers jour vous serez quis et serez menez devant les roys. Ne les doutez* pas quer diex est avec vous. Et ces choses dites, il s en sont disparus des ieux d iceulz. Et iceulz corrigiez par pouour confessoient leur pechiez a haute voix. 

 

  Et .iii. jours apres aucunz furent envoiez des emperieres pour querre les, et ils parvindrent en la montaigne ou ils estoient. Et iceulz oient que il glorefioient dieu et cognirent que il estoient crestiens. La quel chose comme il le rapportassent as emperieres eulz furent courrouciez par tres grant douleur, et misrent cendre sur leur teste et pleurant par .v. jours se tindrent de boire et de mengier. Et apres ce il escriptrent .v. espitres a .v. roys, ce fu au roi saporin, a maxime, a adrien, a tyberien, et a .1. autre maxime, requerans qu il veinnent a eulz savoir que estoit a faire de ces hommes. Et donc ces roys assemblanz granz esfors vindrent et ofrirent premierement sacrefices as ydoles. Et apres ce eulz repaissant leur cors  entremisrent trouver les nouveaux chevaliers Jhesucrist. Et aucunz envoiez la monterent en la montaigne en laquele les sains chevaliers habitoient ourans. Et si comme il virent iceulz venant a eulz achacien dist as autres que il se levassent et donnassent leur œuvre adorer contre lesfors du deable. Et aceulz les chies enchus et les genous flechiz ovris a dieu et rendans li graces et loenges une voiz est venue du ciel disant. J'ai oi ce que vous avez requis. Ne doutez pas ceux qui occiront les cors. Je vostre seigneur sui avec vous confortant vous. Et eulz oians ceste chose se sont esioiz* en notre seigneur. Et les chevaliers de ces roys venant a eulz distrent. Les roys et les emperieres nous ont envoiez a vous que venez a eulz. Et donc tous descendans de la montagne se estent devant les roys et avoient entiere esperance en jhesucrist notre seigneur. Et les rois regardant iceulz pleurerent.

 

[folio 139r]

   iiii. xx et ix. [chapitre 89] De la passion de iceulz avec les .x. millier. hystoire plene.

A [lettrine] Adrien vraiement leur demanda la cause et la maniere par quoy il avoient cru en dieu. et le benoit achacien dist et raconta la chose par ordre. Et donc adrien forsene dit. Et pour ce que vous tous avez creez en crist, sans doute vous soustendrez les poines de celi. Et il commanda iceulz despitans les menaces estre acraventez* de pierres. Et si comme l en les lapidoit les pierres retornoient contre les faces des lapidans. Et apres ce l emperiere les commanda estre tormentez. Et si comme ils estoient tormentez 1 cousin de achacien qui avoit non drachonariu et helyades distrent preiez pour nous hommes sainz que les tormens que nous soufron sont gries; Au quel achacien dist perseverez freres en ceste confession quer qu ara ci persevere sera sauf. Et si comme il eust oure, terre mote est faite grant, et maintenant les mains des tormenteurs sont acontraities.

     Et certes en lost du roy maxime estoit illec .1. mestre des chevaliers theodorus par non qui avoit mil chevaliers, lequel feru de pouour par ce miracle se escria Notres sire dieu du ciel et de la terre qui laide de ta misericorde tu as donnée a .ix. mille chevaliers, daignes nombrer nous pecheurs avec tes sains martyrs. Et en ce disant et hastant sa voix en ce signe il sen ala lier ses chevaliers avec les sains. Et ainsi dieu omnipotent acompli le fruit de sa vigne par le nombre de .x. mille chevaliers. Et maxime le roy dit aus emperieres Ha : emperieres combien seufre je grant perte et grant injure pour vous; Auquel adrien dist. O roy, il te convient soufrir pesiblement. Cli qui ma hoste mon estoi si ta soustrait le tien. Et maxime retore devers les sainz dist Oiez moy vous .x. mille hommes. Je vous amoneste que vous sacrefiez et eschviez mon ire que vous ne peussiez mauvesement. Auquel achacien dist. Forsenerie* de puce ne vaut rien contre teste de torel. Nous avons dieu vif, il ne nous chaut de toy.

    Et donc commanda maxime forsenant grant multitude de clous agus estre fais en maniere de chauchetrepes* et estre repanduz par .xx. estas de terre. Si que lost de notre seigneur jhesucrist alast desus a nues plantes. Mes les angres de nostre seigneur aloient devant conqueillant* les clous en .1. tas que il ne se fichassent as piez de iceulz. Maxime vraiement commandant que ceulz souffrissent mort a lessample de crist et les menistres aourirent les costes iceulz a tres agus rosiaus et mistrent es testes de chescun couronnes d espines. Et en la parfin la sentence donnee il furent crucefiez el mont ararath . Et donc dist s: helaides, achacien primat deulz que il exposast a eulz crucefiez aucune chose de la foy. Et si comme il leur eust expose la foy de la sainte trinite et de l incarnation du fils dieu, a la septiesme heure du jour la terre trembla et les pierres sont fendues, et iceulz sains espandirent prieres et oroisons pour ceulz qui a devocion et a jeune celebroient la memoire de leur passion, et tous respondans Amen. Une voix est venue du ciel disante que l oroison d eulz estoient oie.

   Et adonc environ la neuviesme heure du jour les ames des saints furent transportees au palais celestiex, et les ciex sont aouvers et en resplendi lumiere sus les cors sains. Maintenant la lumière ayant envoie, nostre seigneur vint du ciel en terre avironne* des sains ausi comme par queroles* et il estoit el milieu deulz disant esioissant soy les [folio 140r] sains avironnes de si grant confort. Et derechief la montaigne fremi et trembla toute. Et tantost les cors fichiez es croiz furent deslies et enterrez es sepulcre par la main des anges, et furent mis chascuns en son propre lieu. "

 

 

Glossaire :

  • corcies : pour courrouciez (Ms NAF 15941).
  • garnis : verbe garnir, "fortifier" (pour un château) (Godefroy).
  • esfors : "force armée, troupe" (Godefroy).
  • il furent feru de pouour : de la forme intransitive du verbe férir, "atteindre, frapper".
  • le chevetaigne : "chef, capitaine" (Godefroy).
  • greigneur : forme de graignor, adj. "plus grand" (Godefroy).
  • la poste de dieu : Godefroy force 4, s.f. " gré, convenance, volonté".
  •  douter : "craindre, redouter" (Godefroy)
  • esioiz : verbe (s') esjoier : "se réjouir." (Godefroy).
  • acraventez : acravanter, "écraser, briser, assommer, accabler" (Godefroy)
  • Forsenerie : "état, acte, sentiment de forcené" (Godefroy)
  • chauchetrepe : les DMF donne pour chausse-trappe" la définition suivante :"[T-L : chauchetrepe ; GD : chaussetrape ; GDC : chaussetrappe1 ; FEW II-1, 65b : calcare ; TLF V, 626a : chausse-trappe] I. -"Chardon étoilé, centaurée" II. -ARM. "Pièce de fer, consistant en une sorte d'étoile à quatre points, servant de piège (en partic. fichée en terre et destinée à entraver la marche de chevaux)". Godefroy indique " valériane celtique".
  • conqueillant : "cueillant" ; attesté dans le poème  (Ovide moralisé ?) "Souvent se regarde et remire , Et par grant entente s'atire, Et vest d'escarlate ou de vert. Si se couche sus l'erbe vert, Et vait conqueillant des florettes".
  • avironne : avironer, "entourer" (Godefroy).
  • queroles [A1], karoles [Or2], quereles [Imp. Vérard] le terme traduit le latin choreis : Godefroy donne les formes carole, carolle, karole, quarole, kerole, querole et qerole "danse, branle", avec des exemples religieux comme St Bernard, loez nostre signor en tabor et en kerolle.

 

 

III. Les manuscrits disponibles.

 

1. Tableau général des manuscrits français disponibles à la consultation.

Cote ARS 5080 NAF 15941 BNF Fr 313 Fr.50 Fr. 309
Sigle A2 B1c Or2 N1 G2
Date 1332-1335 1350-1339 1396 1463 1455
Lieu Paris   Paris    
Materiau P(archemin) P P velin             Velin
Pages 418 et sv. 119ff. 392 et sv.    
Taille 380 x 270 325 x 225 400 x 280    
pages légende 138v-140r                27v-28v             ff 142r-143r             f 382v et 383r            f92v
enluminures légendes 2 1 1    
artiste

Richard de Verdun,

Mahiet,

M. de

Cambrai

            Maître du Livre du Sacre.

            Maïtre de la Mort

Perrin Remiet

              G. Vrelant.
propriétaires Jean II le Bon Jean de Berry Louis duc d'Orléans    
           
           

 

2. Le manuscrit Arsenal 5080 (de 1332-1335).

 

 Bibliothèque de l'Arsenal, Ms-5080 réserve

En ligne sur Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b7100627v/f282.image

Parchemin, 42 lignes, 2 colonnes. Initiales ornées en or et couleur. Titres rouges. 

Description : Le Speculum historiale de Vincent de Beauvais a été traduit par Jean de Vignay à la demande de la reine Jeanne de Bourgogne, vers 1332-1333. Ce volume est le second d'une série de quatre dont seuls les deux premiers ont été conservés. Ils étaient destinés au fils de Jeanne, Jean, futur roi Jean II le Bon. Le premier, aujourd'hui à Leyde, University library, Ms. Voss. GGF3A, porte l'ex-libris autographe effacé de Jean, duc de Normandie et de Guyenne. A appartenu à Jean II le Bon , alors duc de Guyenne et de Normandie, au roi Charles V puis à Charles VI , et à partir de 1413, à Louis de Bavière , frère de la reine Isabeau. Il est ensuite passé aux Augustins déchaussés de Lyon , puis au baron d'Heiss , enfin au marquis de Paulmy.

  L'écriture gothique (textura) est très agréable à  lire.

  Les 450 enluminures occupent parfois la largeur entière de la page, comme ici, , et d'autres la largeur d'une colonne. elles sont attribuées à Richard de Verdun (dit le maître de la Bible de Papeleu), gendre et successeur de Maître Honoré à Paris à son décès en 1312/13, et à ses assistants. On reconnaît aussi les mains du maître de Cambrai et de Mahiet (identifié à un clerc normand, Mathieu Levavasseur actif à Paris v 1330-1350 où il dirigeait vraisemblablement un important atelier ; on lui connaît une vingtaine de manuscrits dont la Vie de saint-Louis de Joinville ).

 

 

 les Enluminures :

  Il s'agit de deux miniatures faisant toute la largeur de la page et de deux initiales E et A ornées. Comme toutes les enluminures, elles disposent des personnages de profil ou de trois-quart sur un fond homogène souvent carrelé, et elles emploient toujours les mêmes couleurs, bleu, rouge et or, blanc et mauve.

Enluminure folio 138v.

  Dans le même cadre bleu et or frappé aux angles de glands, deux fonds de même couleur lie-de-vin mais carrelés différemment (en carreaux ou en losanges) délimitent deux scènes de la légende : à gauche, l'ange s'adresse aux chevaliers alors que ceux-ci offrent en sacrifice un bouc à Apollon. Quatre chevaliers sont visibles, en cotte d'arme et tunique, épée en baudrier ; l'un d'eux porte un écu bandé d'argent et d'azur : on peut penser aux armes à bandes d'or et d'azur de la Bourgogne, mais ces armoiries sont à priori ici de fantaisie. Le voisin de ce porteur d'écu présente un curieux couvre-chef.

  L'autre scène montre un roi tenant une épée et donnant un ordre à un soldat debout et armé ; les saints martyrs, qui sont désormais revêtus de tuniques parfois recouvertes d'un manteau, n'ont cure des menaces, tournent le dos au roi pour adorer Dieu qui apparaît dans les nuées, à droite. Cela évoque la scène où Achace déclare au roi Maxime que la colère d'une puce ne peut rien contre la tête d'un taureau, et refuse avec ses hommes d'adorer les idoles.

 5080 f 282 corr

 

 

Folio 139r : 

Même cadre, même division en deux scènes de la composition par la différence des motifs du fond. Le roi Maxime ordonne à gauche la lapidation des saints, mais les pierres reviennent frapper le visage des bourreaux. A droite, un seul bourreau (coiffé de ce qui s'apparente à la coiffure des juifs des autres enluminures) presse avec son bâton les saints à s'engager nu-pieds sur le chemin parsemé de chausse-trappes, ce qu'ils font en contemplant le visage divin qui apparaît dans les nuées alors que les anges ramassent les clous tripodes.

 

5080 f 283 corr

 


 

ARS 5080 f 138v corr

 

 

 ARS 5080 f.139r corr

 

La lettre A ornée du folio 139v : cette initiale peinte reprend les glands des cadres précédents, avec un rinceau central de feuilles de vignes.

 

ars 5080 f 139v miroir hist coor

 

       Les initiales filigranées et prolongées d'antennes du folio 140r reprennent un style extrèmement chargé voire exubérant caractéristique de cette ornementation. Depuis les premières pages, les lettres sont alternativement rouges (dans un réseau gris) et bleues (dans une résille rouge-pâle ou mauve).

  On constate aussi la mention "hue de florence", en rubrique, à la fin de certains paragraphes du chapitres 90, alors que d'autres s'achèvent par "le livre des évêques" "eusebe es croniques", ou "helymany". Il s'agit des sources que l'auteur a ainsi indiqué, mais hélas, ces sources ne sont pas précisées pour la légende des Dix mille. Quoiqu'il en soit, je me suis interrogé sur ce Hue de Florence avant de découvrir (Hist. litt. de la France) qu'il s'agit de l'erreur d'un copiste qui a transcrit ainsi, au XIIe siècle, dans sa translation de l'Historia Regis Francorum,  le nom Hugo Floriacensis, ou Hugo de Fleury, c'est à dire Hugues de Sainte-Marie, moine de l'abbaye bénédictine de Fleury au XI-XIIe siècle et auteur de Libellus de regia potestate et sacerdotali dignitati, Vita sancti Sacerdotis, Historia ecclesiastica, Liber modernorum regum et Miracula sancti Benedicti. (Source Arlima). C'est l'Historia ecclesiastica qui sert de source à Vincent de Beauvais (149 fois dans le Speculum historial selon le site Atilf)

ARS 5080 f.140r miroir corr

 

 

3. Le manuscrit BNF Nouvelles acquisitions françaises 15941 (de 1350-1399).

En ligne sur Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8449688c/f63.image.

Enluminures 

Elles sont attribuées au Maître du Livre du Sacre de Charles V, celui qui a réalisé, dans les Grandes Chroniques de France de Charles V, la miniature f.389 et la miniature 480v.

 

Folio 27v :

La miniature occupe la largeur d'une colonne de texte et la hauteur de quinze lignes d'écriture. Elle reprend des caractères déjà observées sur le Ms Ars 5080 : cadre orné de glands (ou feuilles trilobées), fond homogène et carrelé ; personnages de profil ; faible nombre des couleurs (bleu, rouge, mauve, or, gris-vert) ; majuscule ornée située imédiatement en-dessous. Elle reprend même assez fidélement la composition de la moitié droite du folio 139r, avec le roi de sa partie gauche. 

NAF 15941 f 28r det corr

 

 

Le manuscrit BNF français 313 ( de 1396).

En ligne sur Gallica :http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84557843/f289.image

 

 Les illustrations sont de Perrin [Pierre] Remiet (1350-1430), connu notamment pour son illustration, en 1393, du ms. Français 823 (Pèlerinage de la vie humaine de Guillaume de Digulleville), du Rational de Guillaume Durand Ms Fr.176 en 1380-1390, du Français 20029 (Livret de la fragilité humaine d’Eustache Deschamps et qui a réalisé aussi selon F. Avril les enluminures de la seconde partie des Grandes Chroniques de France de Charles V (.  f. 5v, 85v, 122v, 149, 166v, 182, 200, etc...). Michaël Camille l'a surnommé "le Maître de la mort" pour "sa compulsion à rendre visible la mort".

 Le folio 142r est orné, sur une seule colonne et sur une hauteur de 12 lignes, d'un dessin à la plume ombrée représentant l'ange "ensemblance d"enfant" apparaissant, en haut d'un rocher, aux chevaliers. Elle est placée juste au dessus du titre en rubrique De la conversion des .ix. mille chevaliers et de leurs gestes, et d'une lettre initiale E vignetée, (5 lignes) marquant le début de chapitre. On voit aussi le bout de ligne bleu et rouge qui termine le chapitre précédent, et, en bas à droite, un pied-de-mouche bleu (alternance bleu-rouge dans le texte). On remarque un mot erroné barré, le copiste ayant lu "il s'estoit" au lieu de "il se sont".

BNF 313 f 142r det corr

 

 

Le manuscrit BNF Français 50 ( de 1463). 

En ligne sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9059535d/f377.image

  L'enluminure du folio 382v.

 C'est, parmi celles que nous découvrons ici, celle qui s'en tient le mieux au texte. C'est aussi la première qui, par la perspective et la profondeur, peut montrer d'avantage de personnages. Les saints comparaissent devant six rois  dont le premier tient un glaive. Le septième roi est figuré à genoux devant les deux idoles, représentant théoriquement Jupiter et Apollon. Le bouc offert par les chevaliers est bien là.

  Face aux rois, Acace expose sa foi, encouragé par un ange.

BNF Français 50 f 382v

 

Folio 183.

  L'identité du souverain est précisée par une inscription : c'est l'empereur Adrien, qui ordonne les différents supplices : la lapidation, avec le retour d'une pierre dans l'œil d'un tortionnaire ; la marche sur les chausse-trappes, avec les anges qui les ramassent ; et, sans-doute, mais avec un écart par rapport au texte, l'utilisation de roseaux acérés enfoncés dans le flanc des martyrs.

BNF français 50 383

 

 

 

Le manuscrit BNF français 309 (de 1455). 

En ligne sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b90599455/f96.image

  Le folio 92v :

il porte un dessin rehaussé de Guillaume Vrelant ; c'est la première représentation des martyrs crucifiés, dans laquelle on voit un ange recueillir dans des calices le sang de leur passion pour créer un parallèle avec celle du Christ. A gauche l'empereur Adrien et un autre roi sont représentés. 

  BNF Fr 309 f 96 detailc

 

 

 

 

 

IV. La première édition imprimée.

  La première édition du Miroir historial dans la traduction de Jean de Vignay fut celle d'Antoine Vérard en 1495-1496 sous le titre le premier volume de Vincent Miroir historial. La Bibliothèque de Troyes en conserve le volume 2 contenant le livre XI qui nous intéresse, et ce volume est accessible en ligne. On consultera le B.M Inc 17 folio 135v-136r, page 149.

  Le texte est très proche de celui de A2 (Ars 5080) que j'ai retranscris.

 

 

V. Le texte de Vincent de Beauvais en latin.

 

 

        Je me suis contenté ici d'un copier-coller de l'édition en ligne du manuscrit Douai B.M. 797 que propose le site des Bases Textuelles de l'Atelier Vincent de Beauvais Centre de médiévistique Jean Schneider (ERL 7229).

 

DE CONVERSIONE IX MILIUM MILITUM LXXXVIII.

Actor --- 

Preterea sub Adriano et Antonino passi sunt una die, decem milia martyrum, quorum gesta videtur Anastasius apostolice sedis bibliotecarius transtulisse de greco in latinum eloquium.

 

--- Ex gestis eorum (Acacius) 

Igitur prefati imperatores audito quod Gadareni et Eufratenses rebellare cepissent, irati contra hostes castra metati sunt, habentes in exercitu suo IX VII idest XVI milia militum robustorum, id est sedecim milia, symulachra quoque Iovis et Apollinis, quibus adipisci se posse victoriam confidebant. Sed cum cernerent hostium multitudinem permaximam, erant enim centena milia, timore percussi cum septem tantum militibus, fugam arripiunt. Tunc primicerius nomine Achacius, et Heliades dux conversi ad novem milia dixerunt: Venite et sacrificemus diis nostris, ut per eos de hostibus nostris triumphemus. Quibus hedum unum sacrificantibus abundantiori formidine consternati sunt, ita ut impetum fuge arriperent. Tunc angelus domini in specie adolescentis ante facies eorum occurrit et dixit eis: Cur sacrificantes diis vos pavor invasit, et fugere compulit? Credite Ihesum christum dei filium immortalem regem, et ipse pugnabit pro vobis. Cum hec et alia dixisset, inito consilio ut rationem adolescentis probarent, omnes exclamaverunt dicentes: In te Ihesu domine credimus, et ea que nobis iste iuvenis reseravit in tuo nomine nos facturos esse promittimus. Tunc hostes impetum facientes, angelo suis auxilium ferente, cuncti deciderunt, multique in lacu proximo perierunt, alii vero precipitio interierunt. Angelus autem domini deduxit sanctos in verticem montis Ararath, qui distat ab Alexandria quasi stadiis quingentis, gloriantes in potentia dei. Sedente angelo in medio eorum, aperti sunt celi, et descenderunt inter ipsos septem angeli docentes eos atque dicentes: Beati estis qui credidistis deo viventi. Post tertium diem queremini, et in conspectu regum deducemini. Ne timeatis eos quia deus vobiscum est. Hiis dictis ab oculis eorum ablati sunt. At illi timore correpti magna voce peccata sua confitebantur. Post tres dies missi quidam ab imperatoribus ad perquirendum eos, pervenerunt ad montem in quo erant. Et audientes eos glorificare deum agnoverunt quod christiani essent. Quod cum imperatoribus renunciassent, illi nimio dolore consternati, super capita sua cinerem imposuerunt, et quinque diebus lugentes a cibo et potu abstinuerunt. Post hec scripserunt epistolam quinque regibus, scilicet Sapori, Maximo, Adriano, Tyberiano et alii Maximo ut ad se venirent, et quid super huiusmodi hominibus agendum esset secum pertractarent. Tunc illi congregantes exercitum magnum venerunt, et primo quidem ydolis victimas immolaverunt. Post hec reficientes corpora, novos *Christi milites perquirere satagebant. Missi itaque quidam montis verticem conscenderunt, in quo sancti deum colebant exorantes. Quos illi ubi venientes ad se conspexerunt, Achacius dixit ceteris ut furgerent et contra diaboli exercitum, orationi operam darent. Illis itaque cervices inclinantibus, et poplite flexo deum orantibus, eique laudes et gratias referentibus, vox e celo lapsa est dicens: Audivi que petistis. Ne paveatis eos qui occidunt corpus, ego enim dominus vobiscum sum confortans vos. Hec audientes gavisi sunt in domino. Aad quos accedentes milites regum dixerunt: Miserunt nos imperatores et reges ad vos ut veniatis ad eos. Tunc omnes de monte descendentes, in conspectu regum steterunt, spem integram habentes in Christo domino. Videntes autem eos reges lacrimati sunt.

XI CHAP 89

DE PASSIONE EORUM CUM DECIMO MILLENARIO LXXXIX.

--- Ex gestis eorum (Acacius) 

Adrianus vero causam vel modum quo derelinquentes deos in crucifixum credidissent interrogavit, et beatus Achacius ex ordine rem enarravit. Tunc Adrianus furibundus ait: Quia vos omnes Christo creditis, proculdubio penam illius sustinebitis. At illis minas eius contempnentibus, iussit eos lapidibus obrui. Qui cum lapidarentur, lapides in facies lapidantium vertebantur. Post hec imperator iussit eos flagellari. Qui cum cederentur, dixit quidam eorum nomine Drachonarius, germanus Achacii et Heliadis: Orate pro nobis viri sancti, quia gravia sunt tormenta que patimur. Cui dicit Achacius: Perseverate fratres in hac confessione, quia qui perseveraverit, hic salvus erit. Cumque orassent, factus est terremotus et mox arefacte sunt manus flagellantium. Erat autem ibidem in exercitu regis Maximi, magister quidam militum nomine Theodorus, habens sub se mille milites. Qui huius miraculi stupore percussus exclamavit: Domine deus celi et terre, qui opem misericordie tue novem militibus contulisti, dignare nos connumerare peccatores cum sanctis martyribus tuis. Hec dicens et vocem in signum sustollens cum suis mille ad sanctos dei transtulit se. Sicque deus omnipotens palmitum decem milium numero complevit vineam suam. Maximus itaque dixit: O imperatores quantam pro vobis patior iniuriam. Cui Adrianus ait: Patienter ferre te oporter o rex. Qui enim exercitum meum abstulit, et tuum ademit. Maximus autem conversus ad sanctos ait: Audite me decem mille viri. Hortor vos ut sacrificetis, et iram meam effugiatis ne male pereatis. Cui dixit Achacius: Furor pullicinus non prevalet adversus cervicem taurinam, deum habentes vivum nil tui curamus. Tunc Maximus furens iussit multitudinem clavorum trigonorum accutissimorum fieri, et spargi per stadia viginti, ut exercitus dei super eos nudis plantis incederet. At angeli a deo missi ante eos incedebant, coacervantes clavos in cumulum unum, ne pedibus eorum infigerentur. Maximo vero iubente ut ad instar Christi paterentur, ministri accutissimis clavis, eorum latera aperuerunt, et in capitibus singulorum coronas spineas posuerunt. Tandem data sententia in monte Ararath crucifixi sunt. Tunc sanctus Elyades primicerio Achacio dixit ut exponeret crucifixis de fide aliquid. Qui cum fidem sancte trinitatis et verbi incarnati exposuisset, hora VIIa die, terra mota est, et petre scisse sunt, et sancti pro hiis qui memoriam passionis eorum cum ieiunio et silentio celebrarent orationem fuderunt. Et respondentibus omnibus amen, facta est vox de celo dicens orationem eorum esse exauditam. Igitur circa horam nonam anime sanctorum ad celi palatia translate sunt, et aperti sunt celi, et lumen micuit tunc supra corpora sancta. Mox etenim dominus premisso lumine celi, affuit in terris, stipatus rite choreis, sanctorum medio prestans in vertice montis. Letantur sancti tanto solamine septi. Rursus mons fremuit, concussus fonditus omnis, et stipiti fixa mox soluunt. Manibus angelicis sinuatur terra sepulchris et cuncti propriis conduntur monte locellis."

 

  VI. Commentaires sur cette version de la Légende.

      1. Onomastique.

  Dans le texte latin, les noms de personne Athanasii / Anastasii, Adrianus, Antoninus, Anastasius, Achacius, Heliades ou Elyades, Sapori, Maximo, Adriano, Tyberiano, Drachonarius et Theodorus, et les noms de lieu gadareni, euphratenses, ararath, alexandria, sont comparables à ceux du texte d'Anastase (ou du moins de la version conservée par les Bollandistes et du manuscrit du Vatican) qui sont Adrianus, Antoninus, Achatius/ Acacius, Eliades, ,Sapori, Maximo, Adriano, Tiberiano, Maximiano, Drachorius,  Theodorus, et Gadareni / Gadarenos, Eufratenses / Euphratesios,, Ararath, Alexandriaca.

 

  Jean de Vignay, et ses transcripteurs et copistes, les ont donc traduit par Anastaise, Adrien, Antonien, Achacien, Helyades/ Eliades, Saporin, Maxime, Adrien, Tyberien, autre Maxime, Drachonariu, , Theodorus, Quadranis, Eufratanis, Ararath et Alexandrie. Ces formes sont globalement conservées dans les différents manuscrits et dans l'édition de Vérard.

 

2. Le contenu de la légende.

Par rapport au texte initial, très fidèlement traduit par les moines de l'abbaye de Saint-Denis, on constate que Vincent de Beauvais a supprimé toutes les répétitions qui amenaient à reprendre plusieurs fois le même récit lorsque Acace racontait à Adrien ce qui lui était arrivé, ou que l'empereur l'écrivait à son tour aux rois. Ces répétitions desservaient le texte, et pouvait en être alléger sans tort.

  D'autres parties ont été amputées, pour ne retenir que le squelette des faits au dépens de références théologiques : référence au psaume de David dans l'introduction, à l'intervention des anges de Dieu contre l'armée de Senacherib; allusion à l'hérésie des "manichéens" arméniens ; mais surtout, suppression d'un élément sans-doute crucial pour Anastase et la Papauté du IXe siècle, l'exposé du dogme trinitaire dans la confession de foi (ici réduite au minimum) des martyrs. Il manque aussi le détail des martyrs nourris par "le pain des anges".

  Le roi Sapor ne prend plus la parole dans le texte de Vincent de Beauvais.

  Enfin, le parallélisme entre la passion des Dix mille et celle du Christ dans une parodie (aux yeux des empereurs et rois) et une sainte Imitation (aux yeux des martyrs) n'est plus soulignée avec autant de force. La baptême par le sang des martyrs (une onction réalisée avec le sang qui s'écoule de leur flanc transpercé) n'est pas signalé, malgré la force de ce symbole.

 

  Il y a, derrière ces modifications et réductions du texte, des volontés théologiques et politiques qu'il s'agirait d'interpréter.

 

3. Devenir de la légende.

   Ce Miroir historial représente la dernière version manuscrite de la Légende des Dix mille martyrs en français dans sa veine historique. Nous trouverons désormais :

Le prochain récit de la légende, en français, dans un ouvrage historique se trouvera dans un livre imprimé :  après une brève mention dans la Mer des Histoires imprimée par Pierre Le Rouge en 1488-89, elle figurera dans les Grandes Croniques de Bretaigne d'Alain Bouchart, en 1514. Légende des Dix mille martyrs : la version des Grandes Croniques de Bretaigne de 1514. C'est là notre prochain maillon sur la trace des origines du reliquaire et du retable de l'église de Crozon.

  

  

 

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Published by jean-yves cordier
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6 octobre 2012 6 06 /10 /octobre /2012 14:39

            Légende des Dix mille martyrs :

      La version tirée de la Vie et passion de Saint-Denis de 1270-1285 confrontée au texte d'Anastase le Bibliothécaire.

Voir aussi : 

 

        J'ai donné précédemment une tentative de transcription puis de traduction du manuscrit  de la Bibliothèque nationale de France dit Français 696 disponible en ligne sur :

 

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8447187m/f47.image

 

 

   Reprenant le texte de l'article précédent, je le confronte maintenant au texte latin d'Anastase le Bibliothécaire, le premier auteur de cette légende au IXe siècle, pour montrer que les moines de l'Abbaye de Saint-Denis ont suivi scrupuleusement cette version originelle. Je donne donc une traduction très littérale, mon souci n'étant pas de chercher les belles tournures, mais de rester aussi près que possible des deux textes. Et vous avez bien de la chance de découvrir la réponse à la question que je me posais, alors qu'il m'a fallu de très nombreuses heures de labeur pour traduire le texte latin avant de constater que c'était l'exacte copie du texte en ancien français, dont la transcription avait déjà dévoré une grande partie de mon emploi du temps.

  Ce texte latin est celui du manuscrit BHS 0020  de la Bibliotheca Hiagiographica Latina  de la Société des Bollandistes, Acacius primicerius soc. 10000 crucifixi in Monte Ararath. Un autre manuscrit serait conservé au Vatican.

  J'ai commencé par consulter le texte proposé par le site Ökumenische Heiligenlexikon ici :link. avant de découvrir que celui-ci était la transcription du texte que Google books propose  dans les versions suivantes des Actae Sanctorum Junii vol. 23 tome IV :

  •       Acta sanctorum Junii, ex Latinis & Græcis, aliarumque gentium monumentis ...Par Godefridus Henschenius, Daniël Papebrochius, Conradus Janningus, Frans Baert,Joannes Baptista Sollerius,Nicolaus Rayé , Anvers Petrum Jacob 1707 pp 175-188: link 
  •  et pour une deuxième version : link

  Le commentaire étant signé des initiales D.P, je présume qu'il faut les attribuer à Daniel Papebrochius ou Papebroch (1628-1714), jésuite flamand qui débuta en 1660 avec Jean Bolland l'analyse critique des hagiographies. Or, cet auteur a notamment dénoncé comme "parasites" (non authentiques) certaines chartres de l'abbaye de Saint-Denis dans un travail qui a été réfuté par Mabillon dans son "De re diplomatica" de 1681.

 

 Cette proximité des deux textes étant établie, je vais pouvoir, dans un article ultérieur, tenter  de poursuivre mon effort de compréhension de cette Légende des Dix mille martyrs.

 

 

 

I. Essai de transcription.

  J'ai respecté au mieux le texte sans introduire de ponctuation, de signes diacritiques ou de majuscules (sauf après les points) , mais m'autorisant à ménager quelques espaces entre les mots conjoints, à remplacer les u par leur équivalent ramiste v, les tildes par les n manquants, et à aérer le texte par des paragraphes très arbitraires. Le texte étant disposé en deux colonnes, j'ai nommé A la colonne de gauche et B celle de droite.

   N'ayant aucune compétence ni formation en ce domaine, j'ai certainement commis de nombreuses erreurs et quelques contre-sens, et on évitera de prendre cette transcription pour autre chose que ce qu'elle est, une tentative de mettre sur la toile un document que je n'y trouvais pas. Les corrections seront accueillies à bras ouverts.

  Folio 18v B

    "Ici commence la passion des .x. mile martirs.

   ( Q en rubrique) Quant nostre sire ihesucrist sauveures  li fiuz du verai pere pardurable aparut ou monde verite fu nee de terre si comme david dit ou sautier* et iustice resplendi seur les iustes qui sunt en terre et les escita* a pitie* cest au servise nostre seigneur. De la compaignie de ces bonnes genz fu saint achaces li prince et li dux etliades* et thyerris li mestres de chevaliers et quartoires qui enseigne les nouveaus chevaliers. et leur autres compaignons uquel en .x. milliers qui en un iour sosfrirent mort pour le nonz iesucrist. Or es en quel maniere illa souffrirent et par quel acheson* il deservirent a parvenir as celestiex sieges. La parole qui apres vient le voudra demostrer.

  Quant adrians et antonins* gouvernoient li empire de rome li gaderius* et cil qui sunt ioste le fleuve de eufrate se sostrairent de leur seigneurie et commencerent a estre rebelle contre eux. et quant cete novele vint as empereurs li furent (esveu) de ..."

 

 a) Notes :

 

   * david dist ou sautier : allusion au Psaume 85 (84), 11 : Veritas de terra horta est, et justitia de caelo prospexit,  "La vérité germera de la terre et la justice regardera du haut du ciel" (trad. Crampon). Dans les Commentaires et les Sermons de saint Augustin sur les Psaumes, celui-ci écrit : "Qu'est-ce que la Vérité qui est née de la terre ? C'est Jésus-Christ. Qu'est-ce-que la terre ? C'est la chair. Voyez de qui est né Jésus-Christ et vous verrez que la vérité a germé de la terre." 

   * escita : verbe esciter : "exciter, exister, relever, faire sortir",  (Godefroy, dictionnaire).

   * a pitie : le texte latin ad pietatem amène à traduire a pitie  par "à la piété".

   *  acheson : le DMF donne ochaison, "circonstance", avec les formes achaison, acheison, encheson, etc...

   * li dux et liades : il s'agit de la première mention d'Heliade ou Eliade, qui apparaît comme le second d'Acace. Acace et Heliade appartiennent à la liste des saints établie par Jacques Severt à partir des Chartes de l'Abbaye de Saint-Denis en 1624. Le martyrologe romain fêtait Hellade, martyr, le 28 mai. Les autres noms de chefs sont Thyerris le maître des chevaliers, que l'on retrouvera folio 21v, (et ensuite sous le nom de Theodore, puisque le texte latin donne Theodorus là où nous trouvons tierri) et Quartoires le responsable de l'initiation des nouveaux chevaliers qui ne sera pas cité, sauf à considérer qu'il s'agit de Cartère. Cette hypothèse se trouva renforcée plus tard par ma découverte du texte latin qui donne "Carterius". La hiérarchie des grades fait se succéder le Prince (Primicerius en latin), le dux ou duc (dux en latin), le Maître des chevaliers (Magister militum) et "celui qui enseigne les nouveaux chevaliers" (Campi-doctor en latin). Effectivement, Flavius Vegetius donne cette définition du campi-doctor : "sergent instructeur qui apprenait aux recrues les exercices qu'elles devaient faire dans le Champ de Mars (Veget. Inst. Mil. III, 6,8).

   * adrians et antonins : Il s'agit de l'empereur romain Adrien (règne :117-138) et de son successeur Antonin le Pieux (règne : 138-161), qui avait été proconsul d'Asie sous Adrien vers 130-135 avant d'être adopté par celui-ci un an avant sa mort ; selon le texte des Acta Sanctorum, le récit est censé de dérouler en 120 (Giry-Guérin) ou vers 138, mais il est permis d'imaginer  quelques années auparavant Adrien accompagné par son proconsul.

   * gaderius le terme est habituellement traduit par "les Gadaréens" ou "les Gadaréniens", mais ce nom désigne un peuple de Jordanie autour de la ville antique de Gadara ; il doit sa célébrité à sa mention dans l'évangile de Matthieu et au récit du miracle par lequel Jésus chasse les démons. Dans l'évangile de Marc, il est fait mention des Géraséniens (autour de la ville de Gérasa), et dans celui de Luc, des Gergéséniens, autour de Gergesa, au bord du lac Tibériade. Dans les trois cas, on est loin de l'Arménie. Il peut sembler plus judicieux de traduire-trahir, avec François Arnoulx (1628) "Agariens" et de s'orienter vers un des peuples scythes habitant la Sarmatie, au nord-est de l'Arménie.

 

 b) Texte latin : 

 Acta ex membraneo nostro, olim valcellensi, collato cum variis.

INCIPIT  ET PROLOGUE

Athanasii (seu Anastasii) Apostolicæ Sedis Bibliothecarii. In Passione decem millium (alias mille quadringentorum) Martyrum

Petro, egregio sanctæ Savinensis Ecclesiæ Episcopo, Anastasius, summæ et Apostolicæ Sedis Bibliothecarius, in Domino salutem.

[1] Post translatam a me, ad petitionem tuæ Sanctitatis Passionem præcipui Doctoris ac Martyris  Petri Alexandrinæ Urbis Patriarchæ, placuit Tibi præcipere mihi, ut Passionem sanctorum e multorum, quorum apud Græcos habetur insigne, Latino traderemus eloquio. Sed considerans ego imperitiam scientiolæ meæ, primum  quidem hoc aggredi non præsumpsi; dehinc vero,  Paternitati tuæ refugiens apparere inobediens, parui; et quod jussisti celitus adjutus explevi; malens apud doctos de inscientia reprehendi, quam apud Paternitatem tuam pro inobedientia culpabilis exhiberi: præsertim cum tua Sanctitas, in amore horum Martyrum flagrans, non rusticitatem attendat linguæ peregrinæ, transformatam in Atticam locutionem, qua et Apostolos ante vocationem non caruisse manifestum est; sed triumphos eorum, qui ex ipsa minus urbana peritia utcumque scire possunt, considerare valent, qualiter horum sanctorum multitudini maximam exhibeant venerationem, qui eorum participes esse in regno cælorum optant. Bene diutius valeat tua Paternitas in Domino, ac pro nobis semper orare dignetur. Amen. 

Sume, Pater, placidus, multorum gesta piorum: 

Rusticus ex tomo calamus quæ vertit Achivo .

      Traduction...laborieuse: 

Actes provenant de notre manuscrit, autrefois à Vaucelles (mihi : Abbaye de Vaucelles, dans le diocèse de Cambray : elle fut fondée en 1131 par saint Bernard), réuni avec divers autres.

D' Athanase (ou Anastase) , bibliothécaire du Siège Apostolique. De la Passion des dix mille (ou mille quatre cent) Martyrs.

  Au distingué Pierre, Evêque de l'Église de Sainte Sabine, de la part d'Anastase, Bibliothécaire du Saint-Siège Apostolique, salut dans le Seigneur.

Après avoir traduit à votre demande la sainte passion du Docteur et martyr Pierre d'Alexandrie, Patriarche de cette ville, il vous plait de me demander de traduire en latin la  Passion des multiples saints, dont il existe (une version) remarquable en grec.

Mais considérant mon ignorance de la science, j'ai commencé par ne pas entreprendre ce travail ; mais devant le risque de désobéir à mon Révérend Père,  j'ai fini par obéir et ce travail, grâce au ciel, est terminé. ??

/.../

Portez-vous bien longtemps Révérend-Père afin que vous daignez toujours prier pour nous.

Acceptez avec bienveillance la légende de la multitude des saints. 

Un béotien dont la plume (le roseau taillé) a traduit le grec.

N.B : un manuscrit à Bourges donne Petro e regione sanctae Sabinensis ..., "Pierre, de la région de sainte Sabine". Les bollandistes signalent aussi Patri egregio, qui pourrait se comprendre Patri Gregorio, Pére Grégoire.

 

Caput I Victoria a Sanctis de fide instructis relata: eorumque oratio, intellecto adventu septem Regum contra se.

 

2] Salvatore igitur nostro Jesu Christo Domino, æterni & veri Dei filio apparente in mundo, ut Psalmographus cecinit, Veritas de terra orta est, & magna Justitia de cælo effulsit supra terrigenas, justos excitans ad pietatem: de quorum numero extiterunt beatissimi viri Achatius [Acacius] Primicerius, et Eliades Dux, et Theodorus Magister Militum et Carterius Campi-doctor, cum aliis contubernalibus suis denis millibus, qui sub uno die pro Christi nomine interempti sunt. Sed qualiter passi fuerunt, quo etiam ordine ad sedes cælicas pervenire meruerunt, sermo subsequens accelerat fideliter depromere. [Salvatore nostro Jesu Christo apparente, orta est magna justitia, excitans justos ad pietatem. Dicam autem quomodo passi sunt sancti Martyres; qua etiam occasione hujusmodi  gratiam meruerunt.]

 

 [3] Adrianus & Antoninus cum Imperii Romani gubernarent habenas, Gadareni &  Eufratenses de eorum dominatione se subtrahentes, rebellare cœperunt. Quod dum præfatis Imperatoribus divulgatum fuisset,...

 Traduction approximative du latin :

 

 

 Lorsque notre Sauveur le Seigneur Jésus-Christ, le Fils du Dieu vrai et éternel apparut dans le monde, comme le psalmiste le dit, la Vérité est jaillie de la terre, et la Justice du ciel resplendit ci-dessus, incitant les justes à la piété : A ce nombre des hommes bienheureux appartenaient le Primicère Achatius, le Duc Eliade, Theodore le Maître des chevalier, Carterius  le campi-doctor, avec une dizaine de milliers d'autres compagnons , qui furent tués en une seule journée pour le nom du Christ. Mais comment se déroulèrent leurs passions, et aussi par quels moyens parvinrent-ils à mériter d'accéder aux sièges célestes, le récit ultérieur le dira.

  Comme Adrian et Antonin gouvernaient comme empereurs l'Empire romain, les Gadaréniens et Eufratiens se soulevèrent et commencèrent à se rebeller. Quand cela fut connu des Empereurs, 

 

 

 

Folio 19r.

Folio 19r A.

  " ...grant ire et assemblerent leur ost et vindrent contre leur anemis et fischierent leur tentes contre eus il avoient en leur ost .ix. milliers d'une part et .vii. dautre de chevaliers forz et vertueus et bien esprover en chevalerie seculer et enquant apartient a batalle.

  Li ior de la batalle vint et les diu host sasembleirent en un champ pour combatre. Li empereur ovec eux les ymages de leur dieux iovis et paulins* en qui ils avoient fiance de leur victoire. Mes il auvient* virent la grant multitude de leur anemis dont il avoient cent milliers si furent mont esmaie*  et pris en leur cuer de grant pour et torneirent la fute atout* .vii. mile chevaliers des leur. Quant li empereur orent prise la fute li princes achaces et li duc elides se torneirent vers les .ix. milliers de leur compainons et disrent seigneurs que vos semble de fuir ou de lester comme il aparteent a forz chevaliers. venez et sacrefions a nos deux que nos puisons avoir victoire par eux. de nos anemis.

  Lors si sacrefierent un chevrel* et apres ce si furent plus esmaie et plus espoante et tantost sen torneirent en fute. Quant il se fuioient estrevos lagle* nostre seigneur ensemblance d un iouvencel qui coroit devant eux* et dist Pourquoi vos a pour sienvai que quant vos eus ces sacrefiez que vos estes tornez en fute et de vos serranz granz eschais. Mes oiez moi seigneur predome et accomplissiez ce que ie vos dirai. Apelez le dieu du cil qui estend la hauteste des ciex et fonda la terre seur fermete qui neist par son agele ocist quatre vinz milliers et cent des hommes seupnacherip* le roi dasiie et lui meismes fist torneir en fute. Creez doncques ihesucrist li fuiz dieu qui est rois pardurables et ile combatra Folio 19r B pour vous et vous fera sauf. Quant li angres out ce dit oiant touz achaces dist a eliades et a les autres compaignons seigneurs que vos semble de ce que vos avez oi. Eliades dist esprouvons cete chose et ferons ci comme cil iouvenceaux nos a dit.

   Lors sescrieirent touz a une voix et disrent nous croions en toi sires ihesucrist et premetons* a faire en ton nom ce que cist iouvenceaus nos a desmontre. Sitost il crurent en nostre seigneur ils firent une empeinte* contre leur anemis et ocistrent touz leur aversaires parce que li angres les aidoit. Et li autre trebuschieirent dune haute montaigne et moururent et li plusieur perirent en un lac qui prochain estoit dex.

   Quant tuit li aversaire furent degaste par diverses manieres de mort li angres damedieu* prist les hommes et les mena au sommet d une montaigne qui a nom ararab et mont le glorifierent au povoir damedieu. Cele montaigne ci est loingt de la cite d'alixandrie* entour .lx.ii. lieues et demie*. Li angres s asist au milieu de ses hommes et li ciel saovrirent et .vii. descendirent entre eus. Quant li saint homme les virent si furent mout epouante et mout esmaie. Mes li angre qui primes leur estoit aparuz les conforta et leur dist  naiez pas pour que ce sunt  angres.

   Lors aprimes* connurent  icil meismes estoit angres qui a eus parloit. Li angres qui descendu estoient se demostreirent as sainz damedieu si comme fragelite  domme le pooit comprendre. Et les enseignerent et leur disrent vos estes beneurez qui avez cru le dieu vivant. Nos vos anoncons les choses qui avenir vos sunt. Apres tiers iour vous serez quis et menez devant les rois naiez pas pour deux quer dieu..."

Notes: 

   * iovis et paulins : les dieux Jupiter (Jovis) et Apollon, curieusement nommé "Paulin".

   *auvient : le mot est souligné par des pointillés, comme ailleurs lorsque des mots ont été écrits deux fois de suite par erreur : je suppose qu'il doit être considéré comme fautif, à exclure du texte.

   * esmaie : du verbe esmaier en ancien français ( Godefroy,Lexique) signifiant " se troubler, s'effrayer".

   * torneirent la fute atout. Fute est une variante de fuite (Godefroy) : "la fuite atout" pourrait être une expression pour signifier une déroute, je la retrouve dans la Chronique du bon chevalier de Jacques de Lalain (1421-1453) : "les desconfit et mis en fuite atout son petit nombre de gens". J'ai traduit : "(ils) détalèrent à toutes jambes".

   * chevrel : on trouve dans le lexique de Godefroy chevrele : " petite chèvre ; femelle du chevreuil". Dans la version de la Légende par Vincent de Beauvais traduite par Jean de Vignay, il s'agit d'un bouc. Mais le texte latin donne "hoedum de capra" : il s'agit d'une jeune chèvre, d'un chevreau.

   * lagle : je traduis "l'ange" ; pour ce mot, nous trouverons juste après la forme  "agele", puis, définitivement "angres".

   * qui coroit devant eux : je me demande si cette indication n'est pas simplement une traduction erronée du latin currens velut adolescens, qui se traduirait plutôt par "fonctionnant (se présentant) comme un adolescent". Ce serait un élément indiquant que le copiste traduit directement le texte latin.

*Seupnacherip : il s'agit de Sennacherib ou Sancherib, roi d'Assyrie de -704 à -681, qui, dans l'Ancien Testament, vient livrer combat contre Ezechias, roi de Juda. Le texte fait ici référence à 2 Rois 19, 35-36 : " Cette même nuit l'ange de Yahvé sortit et frappa dans le camp assyrien 185 000 hommes. Le matin au réveil, ce n'étaient plus que des cadavres. Sénnacherib roi d'Assyrie leva le camp et partit. Il s'en retourna et resta à Ninive." (trad. Bible de Jérusalem). On note que le traducteur-copiste donne un chiffre (erroné) de 180 000 hommes alors que le texte latin en indiquait bien 185 000.

   * pr~emetons : la forme premetons pour "promettons" est attestée sur un cartulaire de l'Hotel Dieu de Pontoise en 1278 (Chartre de Guillaume Tyrel) ; je n'interprète pas le tilde.  

   * empeinte : DMF : empeinte, subst masc et fem. B : "assaut, charge" (du latin impingere). Autres formes : empainte, empointe.

   * damedieu : selon le DMF (dictionnaire du Moyen Français) : le mot provient du latin dominus et signifie "Seigneur Dieu, Dieu", avec, en ancien français, de très nombreuses formes comme damnedeu, dambredeu ou dominedeu

   * Alixandrie : non pas Alexandrie en Egypte, mais l'une des multiples Alexandrie fondées par Alexandre le Grand lors de ses conquêtes, ici en Arménie, voir selon Jacques Servet Pline Livre 6 ch. 17. 

   * .lx.ii. lieues et demie : la lieue de Paris mesurant, au XIIIe siècle, 3248 mètres, il s'agirait d'une distance de 203 kilomètres, qui ne correspond pas aux cinq cent stades du texte latin soit 92,5 kilomètres ( le stade romain mesurant 185 mètres). On trouvera une distance de cinq cent stades dans la version des petits Bollandistes, et cinq stades dans celle des Grandes Croniques de Bretaigne. Comme on ne trouve de ville d'Alexandrie ni à cinq stades, ni même à cinq cent stades, le rédacteur de l'Abbaye de Saint-Denis a peut-être trouvé une ville candidate à 203 km d'Ararat. 

   * Lors aprimes : " Tout d'abord", "au début". Du Cange : du latin adprimitus avec l'exemple Lors aprimes fust elle roine

 

Texte latin et sa traduction :

 

nimia iracundia commoti, illico adversus hostes castra metati sunt, habentes in exercitu suo novem  millia virorum, maxima virtute robustorum, quos secularis militia habebat strenuos in rebus bellicis. Venit itaque dies pugnæ: & ecce utræque acies ad dimicandum in campum venerunt. Habebant autem dicti Imperatores secum simulacra Apollinis & Jovis, quibus adipisci se posse victoriam de suis hostibus confidebant.  Sed cum cernerent multitudinem hostium permaximam (centena enim erant millia) languore valido tacti, & intrinsecus nimia perculsi formidine, cum septem  tantummodo viris fugam arripiunt.

emportés par la colère,ils établirent aussitôt leur camp contre l'ennemi, disposant d'une armée de neuf mille hommes particulièrement courageux et vaillants  qui, étaient , comme chevaliers laïcs, rompus aux combats. Le jour du combat étant venu, les deux armées se disposèrent face à face dans un champ pour combattre. Les empereurs avaient en outre avec eux les statues de Jupiter et d'Apollon, dans lesquelles ils plaçaient leur confiance pour triompher. . Mais quand ils virent  combien le nombre de leurs ennemis était élevé (une centaine de milliers), ils furent frappés de découragement et sous l'emprise d'une panique excessive, ils prirent la fuite avec sept (mille) hommes .

[4] Versis Imperatoribus in fugam, Primicerius nomine Achatius & Eliades Dux, conversi ad novem millia, dixerunt: O viri fratres, quid videtur vobis, aut fugam arripere aut stare ut fortes milites? Venite ergo & sacrificemus diis nostris, ut per eos de hostibus obtinere valeamus triumphum. Et sacrificantibus eis unum hœdum de capra, abundantiori formidine sunt consternati, ita ut fugæ impetum arriperent.

Les Empereurs ayant pris la fuite, le prince Acace et le duc  Éliade en compagnie de neuf mille hommes dirent : Ô, frères courageux, que vous  semble, de prendre la fuite, ou de vous comporter comme de valeureux soldats ?  Venez donc offrir des sacrifices à nos dieux afin d'obtenir grâce à eux le triomphe de l'ennemi. Et leur ayant sacrifié un chevreau, ils furent saisis d'une peur panique plus forte encore, de sorte qu'ils prirent la fuite.

   Cum autem in fugam verterentur, adest Angelus Domino ante eorum faciem, currens velut adolescens: qui dixit Achatio: Cur pavor vos invasit, sacrificantes diis vestris, ita ut cogeremini in fugam, de vobis ipsis magnum præstando ridiculum? Sed audite me, viri; & hoc, quod vobis pando,festini explete. Probate Deum cælestem invocare, qui cælorum extendit cameram, & fundavit terram super stabilitatem suam; qui etiam per suum Angelum centum & octoginta quinque millia, de exercitu Senacherib Regis Assyriorum, interfecit, & eum in fugam vertit. Igitur credite, Jesum Christum Dei esse filium, Regem immortalem; & ipse pugnabit pro vobis, & vos salvos faciet.

 

 Mais alors qu'ils tournaient les talons, un ange se présenta face à eux, qui avait l'apparence d'un jeune homme. et qui dit à Acace : Pourquoi êtes vous pris de panique ? Avez-vous sacrifié à vos dieux pour qu'ils vous incitent à la fuite et qu'ils vous ridiculisent ? Ecoutez-moi plutôt, vous-autres hommes, et hâtez-vous de faire ce que je vais vous expliquer. Invoquez le Dieu des cieux, qui a étendu la voûte céleste, qui a installé la terre sur ses bases         . Essayez de demander à la céleste de Dieu, qui a étendu la chambre des cieux, qui a fondé la terre et sa fixité, et qui , par son ange, a tué 185 000 soldats de l'armée du roi Sennachérib, roi des Assyriens, et le força à la fuite. Par conséquent, croyez que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, le Roi immortel, et il combattra pour vous, et vous serez sauvés. 

 

  [5] Hæc ubi dicta Angelus in eorum auribus contulit; Achatius dixit Eliadi & ceteris contubernalibus suis: Quid inde, Fratres, videtur vobis? Eliades ait: Probemus experimentum hujus rationis; et, sicut hic juvenis nobis est locutus, faciamus. Tunc omnes ex uno ore exclamaverunt,  dicentes: Credimus in te, Domine, et ea, quæ nobis iste juvenis reservit facturos nos esse promittimus in tuo nomine. Credentibus autem Sanctis in Domino, impetumque in inimicos facientibus, cuncti eorum adversarii, Angelo suo auxilium ferente, deciderunt, & multi perierunt in lacu qui erat proximus, alii vero præcipitio perierunt. Consumptis vero adversariis diversis mortibus, Angelus Domini accipiens Sanctos, deduxit in verticem montis qui dicitur Ararath, gloriantes in potentia Domini: distat vero mons Ararath a civitate [Distat autem mons Aratha civitate] Alexandriaca quasi stadiis  quingentis [quinque].  

 

 

 Quand il eut fait entendre ces choses à leur oreilles, l'ange Acace dit à Eliade et à ses compagnons : Qu'en pensez-vous, mes frères ?  Eliade dit: mettons ce discours à l'épreuve de l'expérience, et faisons ce que ce jeune homme nous a dit. Et tous, d'une seule voix, ils s'écrièrent : Nous croyons en Toi, Seigneur, et en ces choses que ce jeune nous a présenté nous le promettons  en ton nom. Aussitôt qu'ils crurent en lui, sanctifiés dans le seigneur ils chargèrent leurs ennemis et les renversèrent tous grâce à l'aide de l'ange, et beaucoup tombèrent dans un lac voisin, et d'autres tombèrent dans un précipice. Tous leurs opposants ayant trouvé la mort de diverses manières, l'ange du Seigneur conduisit les saints, qui glorifiaient le Seigneur pour sa puissance, vers un mont nommé Ararath : ce mont Ararath est distant d'environ cinq cent stades. 

 

 

 

[6] Sedente autem Angelo in medio Sanctorum, aperti sunt cæli, et descenderunt septem Angeli inter ipsos: quos cum vidissent Sancti, magno terrore consternati sunt. Angelus autem, qui primus illis apparuerat, corroborans eos; Ne paveatis, inquit: Angeli namque sunt. Tunc primum & ille Angelus, qui loquebatur Sanctis, agnitus est ab  eis; illi vero Angeli ita se manifestare curaverunt, sicuti capescere valet humanæ conditionis fragilitas. Docentesque eos atque dicentes: Beati estis vos, qui credidistis viventi Deo: denuntiamus itaque vobis, quæ futura sunt. Post tertium diem quæremini et in conspectum Regum deducemini: sed ne paveatis, quia Deus vobiscum est:   

 

      Comme l'ange était assis au milieu des saints, les cieux s'ouvrirent, et sept anges descendirent  parmi eux: quand les saints les virent, ils furent terrassés par un grand effroi, mais l' Ange les rassura en disant N'ayez pas peur, ce sont des anges.  Celui qui le premier leur avait parlé était reconnuy d'eux. Et les autres anges prirent soins de se révéler à eux autant qu'il est possible pour l'humaine nature en sa fragilité. Ils les instruisaient Les Docentesque et leur disaient: Vous êtes bénis,  vous qui avez cru dans le Dieu vivant: et lui, par conséquent, nous vous recommandons, qui sont à venir. Et après le troisième jour, ils vous chercheront et  vous serez conduits en présence des rois, mais vous ne devrez pas avoir peur, parce que Dieu est avec vous: aussi nous vous annoncerons les choses qui vont vous arriver. Dans trois jours, ils viendront vous chercher et vous serez conduit en présence des rois ; mais ne craignez rien, car Dieu est avec vous...

 

 

Folio 19v.

Folio 19v A

"  ..dieus est ovesques vos qui garde la force et la vertu de ceux qui en lui croient. Quant li angres orent ce dit li sempartirent*  si que les saint puis ne les virent il furent seuprist  de grant peour ; et ne gehisoient* a grant voiz leur pechieiz. Quant li trois iours furent passe li empereur les firent querre et disoient entre eux que quidiez vos que soit avenu de ces chevaliers. Nos nos enfuimes de la batalle or envoions de nos genz pour eux enquerre. Cil qui furent envoie vindrent a la montaigne ou li saint estoient et esgardeirent* et coneuvrent qu'il estoient cretiens quer il les avoient oi glorifier et beneir damedieu. Quant ils oirent ce il descendirent de la montaigne et noncierent as empereurs ce qui estoit avenu. Quant il orent ce oi li furent mont dolent et mistrent cendre seur leur chief et .v. iorz furent sanz boire et sanz mengier et plorerent mout durement.

   Quant li .v. iors furent passees ils se consseilleirent ensamble quils apeleroient .v. autres rois pour faire le iugement. Et tretierent* de ces sainz hommes par devant ces rois tantost si sasistrent et escristrent une epitre qui contenoit icez sens

  Antoins et andrieu li noble empereur des romains mandent saluz as tres puissanz rois sapor* maximes adrian tyberian et alautre maxime. Nos volons que vos sachiez que nos eusmes batalle contre les gaddaraims et contre ceus qui sunt delez le fleuve euphraten. En cete batalle eusmes .vii. milliers dune part et .ix. datre de chevaliers forz et puissanz et bien armez mes quant nos veumes la multitude de nos aversaire nos nos enfoismes otout .vii. milliers. Li  Folio 19v B .ix. milliers remestrent en la batalle et se combatirent vertueusement et urent la victoire de leur anemis. Li quant en ocirent .c. milliers qui est neis merveilles aoir. Quant nos sumes les noveles nos sacrefiames a nos dieux grant sacrefice et pour li tres grande victoire et feismes mont grant ioie. Mes apres ce charmes an grant angoisse de nos cuers que nos oismes dire que cist estoient devenu crestien et habitoient en une haute montaigne qui seurmonte par hautesre touz les austres monts d armenie. Or venez donc a nos si treterons ensemble que l on doit de ce fere.

  Quant li austre rois orent receu ces lettres et parleves furent raempli de tristrerese et assembleirent mout grant ost de forz hommes et parvindrent a la cite ou estoient li diu empereurs. Tantost comme il vindrent la tout premierement ils firent sacrefice a leur ydoles. Apres ci burent et mengierent et sentremsistrent mout d enquerre les chevaliers ihesucrist et envoierent messagers en la montaigne ou les saint damedieu estoient en oroisons. Quant cil les virent venir ver eux saint achaces dist a ses compaignons. Seigneur freres levez vos et metez nostre entente en oroison. Quer li deables a envoie sem propres host a nos. Cil inclineirent leur chief et flechierent leur geneuz et disoient en leur oroison .biausire dieux qui n a point de pareill qui ne poeiz estre compris qui formas hommes du limon de la terre et li donnas lenneur de ten ymage qui ton saint esperit envoias en la virge marie pour li aumbrer* por ce que nostre sire ihesucrist tes fuiz naquist de deu touz puissanz oier nos qui a nos deignas envoieir ton saint angre qui nos..."

Notes :

   * sempartirent : s'empartir "s'éloigner".

   * gehisoient : gehir, "confesser".

   * esgarderent : esgarder, "examiner".

   * tretierent : trétier, traitier  " traduire en justice, décider"  (Godefroy)

    * Sapor, maximes, adrian, tyberian et a lautre maximes :  l'empereur Adrien et son proconsul Antonin convoquent Sapor, empereur sassanide Perse, sans aucune cohérence historique, qu'il s'agisse de Shapur Ier (empereur de 240 à 270) qui fit assasiner le roi d'Arménie et occupa son royaume, ou de Shapur II (309-379), persécuteur des chrétiens qui figure sur le tableau de Dürer sur la Passion de dix mille martyrs.  Les autres rois, Maximin, Adrien, Tibère et Maximien, sont encore plus difficiles à identifier : on peut y voir la réunion imaginaire des grands persécuteurs comme Maximin le Thrace, empereur romain de 235 à 238, représenté sur un tableau de Jean Luyken (1685) dans le Théatre des martyrs sous le titre "Maximin fait bruler des milliers de chrétiens".  Le manuscrit latin distingue " Sapori, Maximo, Adriano,Tiberiano atque Maximiano" alors qu'ici deux rois portent le nom de "Maximes".

   * aumbrer : aumbrer, aombrer, adombrer : du latin adumbrare "ombrager, couvrir de son ombre", et, en parlant de Dieu, féconder la Vierge par l'œuvre de l'Esprit-Saint. (Grammaire de la langue d'oil de G. Burgy, 1856, et glossaire de la langue romane de Bonaventure de Roquefort, 1808). Attesté dans le Roman d'Alexandre en prose, dans le poème Vrai Deus qui toi dengnas en la virgene aumbrer. On en comprend mieux l'emploi lorsqu'on découvre le terme correspondant sur le manuscrit latin, adumbraret.

 Le texte latin :

...sed ne paveatis, quia Deus vobiscum est: custodit enim ossa eorum, qui in se credunt. Cum hæc Angeli perorassent, ab oculis eorum ablati sunt. Tunc terrore correpti Sancti, magna voce peccata sua confitebantur.

N'ayez pas peur , car Dieu est avec vous, qui préserve ceux qui croient en lui. Alors que ces anges parlaient, ils disparurent à leur yeux, et, saisi de terreur, ils confessaient leurs péchés à haute voix.

    [7] Diebus autem  tribus transactis, perquisierunt eos Imperatores,dicentes: Quid putas milites facti sunt illi? Nos denique fugientes nullo modo prævaluimus. Quid igitur dicturi erimus? aut quid faciemus? Post hæc milites quosdam miserunt ad perquirendum eos. Qui euntes pervenerunt ad montem, in quo Sancti erant: & intuentes eos, agnoverunt quod essent Christiani: audierunt enim eos glorificare & benedicere Dominum: & descendentes de monte, renuntiaverunt Imperatoribus. Quod cum audissent nimio dolore consternati, posuerunt cinerem & pulverem super capita sua, & per quinque dies nec potum sumpserunt, diro luctu tabefacti. Transactis autem diebus quinque, tractabant inter se, ut convocarent alios Reges quinque, & coram Regibus septem fieret examinatio istorum Sanctorum.

  Cependant, les trois jours une fois achevés,  les empereurs les envoyèrent chercher, disant: Que sont devenus ces soldats ?  Nous n'avons en aucune façon le pouvoir sur ces fugitifs. Que pouronns-nous dire ? Que devons-nous faire? Puis, ils envoyèrent des soldats  pour les chercher.  Ceux qui  parvinrent à la montagne où se trouvaient les saints constatèrent qu'ils étaient devenus chrétiens car ils les entendaient glorifier et bénir le Seigneur, et ils descendirent de la montagne l'annoncer aux empereurs. Lorsqu'ils l'apprirent, ils ressentirent une  grande peine, ils mirent de la poussière et des cendres sur leurs têtes, et pendant les cinq jours ils ne prirent aucune boisson, tant leur chagrin était terrible. Une fois les cinq jours passés, ils discutèrent entre eux et décidèrent de convoquer  cinq autres rois, et de faire juger les saints par les sept rois .

Et sedentibus illis, scripserunt epistolam, continentem hunc sensum: Regibus invictissimis Sapori, Maximo, Adriano, Tiberiano atque Maximiano, Augusti l clarissimi Romanorum Adrianus & Antoninus, salutem. Intimamus vobis, quoniam habuimus bellum adversus Gadarenos & Euphratesios, in quo novena millia fortissimorum habuimus: at ubi conspeximus multitudinem adversariorum, valde exterriti fugæ præsidium arripuimus cum septem militibus;  manserunt autem in certamine novena millia pugnatores: & pugnam committentes, quod est mirabile auditu, prostratis centenis millibus adversariorum, victoriam obtinuerunt. Hæc nos audientes, magnas hostias libavimus diis nostris, pro tanta victoria celebrata & magno gaudio gavisi sumus. Sed postea cecidimus in angustiam pessimam, audientes quod  Christiani sunt effecti, & supra montem excelsum habitant, qui eminet supra ceteros montes Armeniæ. Venite igitur ad nos usque, & exinde quid agendum nobiscum petractate. Valete.

 

 Et s'asseyant, ils écrirent une lettre, contenant ces propos : " Rois invaincus, Sapor, Maxime, Adrian, Tibere et Maximien, des célèbres empereurs romains Hadrien et Antonin, salut. Nous vous informons que nous avons eu une guerre contre Gadaréniens et  Euphratiens dans lequel nous avions eu neuf mille hommes de grande valeur, mais lorsque nous avons vu l'ennemi, une terreur panique poussa sept (mille) de nos soldats à fuir alors que neuf mille continuèrent à combattre, et, ce qui est merveilleux à entendre, tuèrent cent mille de nos adversaires et obtinrent la victoire. Aussi nous avons offert un sacrifice à nos dieux pour célébrer une telle victoire, et nous fûmes trés heureux, mais nous sommes tombés dans une profonde affliction quand nous avons appris  qu'ils étaient devenus chrétiens et s'étaient retirés sur une haute montagne, qui dépasse tous les monts d'Arménie. Rejoignez-nous donc, que nous examinions ce qu'il faut faire. Au revoir.

  [8] Susceptis itaque epistolis quinque Reges & perlectis, magna tristitia sunt præoccupati:et ongregantes maximum exercitum virorum fortium, pervenerunt ad præfatam civitatem, in qua consistebant jam dicti Imperatores.  Primum quidem victimas diis immolaverunt,et postea pransi sunt ac deinde novos milites Christi perquirere satagebant. Qui autem missi fuerunt, verticem montis conscenderunt, in quo Sancti degebant Dominum exorantes. At ubi eos ad se venire perspexerunt, Achatius dixit suis contubernalibus, Surgite, fratres, & orationi operam demus: diabolus enim direxit ad nos proprium exercitum.

 

     Les cinq rois, après donc avoir reçu et lu cette lettre, furent envahis par une grande tristesse ; ils réunirent une grande armée d'hommes vigoureux, et se rendirent à la ville de résidence des Empereurs. Ils commencèrent par offrir un sacrifice aux dieux, et après avoir mangé, ils commencèrent à questionner les nouveaux soldats du Christ. Ceux qui avaient été envoyés gravirent les pentes de la montagne où les saints passaient leur temps à prier. Quand il les vit approcher vers eux, Acace dit à ses compagnons : Levez-vous mes frères, et adonnons-nous à la prière, car  c'est le diable assurément qui nous envoie sa propre armée. 

 

[9] Inclinantes autem suas cervices, orabant poplite flexo, dicentes; Deus incomparabilis et ncomprehensibilis, qui hominem de limo terræ formasti, et contulisti ei honorificentiam tuæ imaginis;  qui direxisti Spiritum sanctum tuum ad virginem Mariam, ut eam obumbraret, quatenus ex ea nasceretur carissimus Jesus Christus, filius tuus, Dominus noster. Exaudi nos omnipotens Deus, qui ad nos dignatus es mittere Angelum tuum Sanctum, ut nobis viam veritatis demonstraret:

  Cependant, inclinant la nuque, ils se mirent à genoux et prièrent, en disant : " Dieu incomparable et insondable, qui forma les hommes à partir du limon de la terre, et leur fit l'honneur de les conformer à ton image ; qui dirigea ton Esprit-Saint vers la Vierge Marie, pour qu'il la couvre de son ombre de façon à ce que naisse ton bien-aimé fils Jésus-Christ Notre Seigneur. Exauce-nous, Dieu Tout-puissant qui as daigné nous envoyer ton Ange pour nous montrer la voie de la Vérité, ... 


 Folio 20r

Folio 20r A : 

  " ...demostrat la voie de verite par qui neis tu as otroi a nos ces serianz*  victoire de nos anemis et nos as amenez ou sommet de ceste montaigne et nos as nosris de la viande dou ciel la pasce* de .xxx. iors. ne nos lai pas chaier suz les laz* du servage de notre anemi le diable et sis maiis hardemenz ne puisse pas vaincre la constance et la vertu de ces sainz. Que il ne puisse de nos gaber* et dire oraige eu la victoire seur.

  Vien biassire* ihesu crist et soies patronniers communement en nos passions et oste nos de contradition et de pour et contraingt la cruaute de cest felon roi biausire* qui nos a deignie par son ange devant anuncier que nos serons iugie devant le rois rois des ore en avant* iusques a la fin nos te rendons graces et loenges qui es verai dieu toz puissanz pardurablement sanz fin.

   Quant li saint oient fete cete oroison une voiz descendi du ciel qui leut dist ie sui li glorieux sires qui habite es conseuz* des sainz iai oi ce que vos m avez requis en vos oroisons. Naiez pas pour de ceux qui ocient le cors quer as ames ne peuvent doner nul empeeschement. Ie sui li vrai sires qui fut oveques vos. Quant li saint oient oi cete voiz qui leur vint dou ciel li furent mout raenpli de grant ioie et ses leesceierent* en nostre seigneur.

  Lors s (aprimetient) vers eus li chevalier que li rois avoient envoiez et leur disrent li empereur et li roi et cil qui sunt aveques eus nos ount envoies a vos que vos descendoiz de ci et venez a eus.

  Lors descendirent tuit de la montaigne et s escurent devant les rois et avoient tote leur esperance en nostre seigneur ihesu crist. Quant il roi les virent si commencerent à plorer et adrians leur dist quel bien avez vos ue Folio 20r B pourquoi vos avez fet ce que vos avez fet. Dites moi qui vos amonesta a deguerpir nos dieux et croire euy crucifie. Donc ne savez vos que nos avons poeir de livrer vos amort hui en cest iour. Saint achaces li respondi roi tu as bien parle quer li poeir docir vos est bien done et veritez que vos au cors poez doner la mort. Mes l ame ne puet nos ocire fors iesucrist qua le poeir de mortefier et de vivefier et ce vos voleiz savoir comment nos croions en ihesucrist qui a le povoir en tout le monde nos vos en conterons toet la verite.

  Quant nos alames a la bataille adrians et antonins orent pour de la multitude de leur anemis et tornevent la fine atout .vii. milliers. Nos avions aveques nos les ymages jovis et de apolios et leur sacrefiames un chevrel por ce que nos quidions que il nos fussent en aide. Mes de tot en tot* apres le sacrefice que nos avions fait fumes plus espovante que devant et nos preimes a la fine

   li angre nostre seigneur ensemblance dun homme sa parut a nos et nos demanda pour quoi nos estions si espoante aprez le sacrefice de nos dieux. Lors li respondimes que nos eus trouver nule aide et il nos dist creez en dieu du cil qui puissanz est embataille et il vos do(rta) un tour de vos anemis.

  Et quant il nos out annoncie nostre seigneur crist nos creusmes en lui et encore avions (croions) et en cele eure mesmes nos anemis trouverent la fine et li pluseurs chairent en un parfont lac et li autre perirent parce quils trebuchierent d une haute montaigne en aval et quant cui n()re fut peri li angre damedieu nos mena en la montaigne d ararab nos fumes ou somet de la montaigne et veimes les ciex ouvrir et .vii. angres descendirent ou milieu de nos."

 Notes :

   * serianz : "serviteurs", traduction de famulis du texte mère.

   * la pasce : "quantité de nourriture nécessaire", du latin pasco, "nourrir" qui a donné pature. Le mot, associé à "nos as nosris" traduit la nuance, dans le textre latin d'origine, du verbe enutrio, "nourrir complétement, élever un enfant jusqu'à ce qu'il soit grand, éduquer".

   * laz : voir le moyen français lacs, "tout ce qui sert d'attache, de lien" (DMF), avec ses formes anciennes laz, las, lais, laix, latz, latch,  et son emploi en rhétorique amoureuse (tomber dans les laz d'une femme) ou religieuse particulière au diable (es temptacions et es laschs du dyable...). Le terme vient du latin laqueus, "filet, piège, ruse, embûche" ou "lacet, noeud coulant". Ici, il traduit le mot laqueo (inimici) du manuscrit latin.

   * gaber : "se moquer" (Godefroy).

   * biassire, biausire : formule honorifique qui, appliquée à Dieu, est très courante jusqu'au XVe siècle : le Répertoire des prières en ancien français de Jean Sonet en cite une cinquantaine d'exemples sous les formes Biau sire Dieux, Biau sire Dieu, Biaulz sire Dieus, Biaus sire, Beau sire, Bea sire, etc... 

   * des ore en avant : cette locution d'ancien français a donné notre "dorénavant", avec les formes d'or en avant (Béroul, Tristan, Ca 1170)  d'ore en avant (Chrétien de Troyes, Charettes, Ca 1171-1175), dore en avant, voire de celle hore en avant , de cette heure en avant. Elle associe les syntagmes d'or, "à partir de maintenant", et en avant, "en regardant vers l'avenir" (CNRTL)

   * conseuz : c'est le texte latin qui m'a permis de comprendre de mot, "conseil" dérivé de  concilium,ii, "assemblée", alors que je lisais couseux. Ce lien link m'a expliqué les déclinaisons li conseuz, le conseil, li conseil, les conseuz.

   * leescierent :    verbe  leescier, "se réjouir". (Godefroy, Lexique)

   * de tot en tot : " de tout en tout, entièrement" (Lexique roman, Raynouard, 1840).

 

 

 Texte latin :

  per quem etiam de hostibus nostris tuis famulis, concessisti victoriam, et duxisti nos in hujus cacumen montis, et enutristi nos cibo cælesti triginta dierum circulo. Ne permittas nos sub servili decidere laqueo inimici,  ne ejus audacia valeat vincere constantiam servorum tuorum; ut minime insultans possit dicere contra nos, prævalui adversus eos. Veni, Domine Jesu, et communica nobiscum in nostris passionibus, et eripe nos a conturbatione et formidine, et extingue ferocitatem Regum iniquorum. Tu, Domine, qui dignatus es dicere et pronuntiare per Angelum tuum, judicandos nos esse coram septem Regibus. Ex hoc nunc, et usque in seculum, laudes et gratias ineffabiles, tibi Deo omnipotenti  referimus. Amen.   

 :par laquelle tu nous as même concédé, à nous tes serviteurs, la victoire sur nos ennemis et tu nous as conduit à la cime de cette montagne, et tu nous as nourri d'une nourriture céleste trente jours durant. Ne permets pas que nous tombions sous la servitude des filets de nos ennemis ni que leur audace fasse céder la constance de tes serviteurs, afin qu'en aucun cas on ne puisse dire qu'ils ont triomphé de nous. Viens, Seigneur Jésus, et associe-toi à notre passion, délivres-nous des tourments de la peur et écarte la férocité de ces Rois injustes. A toi, Dieu qui as daigné faire dire par ton ange que nous serons jugés par sept rois. Nous te rendons grâces ineffables et louanges maintenant et pour toujours, à toi Dieu tout-puissant, Amen.

 

  Hæc dicentibus Sanctis, vox delapsa de cælo est, dicens eis: Ego Dominus, gloriosus in concilio Sanctorum, audivi quæ orantes petistis: et non paveatis eos qui corpus occidunt, animæ autem nullatenus facere prævalent impedimentum: ego enim Dominus vobiscum, confortans vos. Audientes autem Sancti hanc vocem sibi datam de cælo, gaudio magno gaudebant & exultabant in Domino.

 

  Alors que les saints disaient cela, une voix descendit du ciel, disant ceci : Moi le Seigneur glorieux dans l'assemblée des saints, j'ai entendu ce que vous avez demandé dans vos prières, mais ne craigniez rien de ceux qui peuvent tuer le corps, mais qui ne peuvent atteindre l'âme. Car moi le Seigneur je suis avec vous et je vous protège. Entendant cette voix qui leur était donnée du ciel, les saints furent remplis d'une grande joie et exultaient dans le Seigneur.

 CAPUT II. Constanter fidem professi coram tyrannis Sancti flagellantur & spinis coronantur.

 

 [10] Tunc accesserunt ad eos milites Regum, dicentes: Miserunt nos ad vos Imperatores, & Reges qui cum eis sunt, ut venientes descendatis ad eos. Et descendentes de monte, steterunt coram signo Regis, habentes spem integram in Dominum Jesum Christum. Videntes autem Reges lacrymati sunt. Et dixit eis Adrianus: Quid, boni milites, hoc facere voluistis? Patefacite mihi, quis vobis persuasit derelinquere Deos, et credere Crucifixo? An nescitis quia potestatem habemus mortificare vos hodie? . Achatius respondit: Bene, Rex, locutus es, quia vobis potestas data est mortificandi: vere enim mortem corporis inferre potestis; animam autem nemo potest mortificare nisi Christus, qui potestatem habet mortificandi & vivificandi. Sed si vultis scire, quomodo Christo credimus, nunc vobis omnem veritatem rei innotescimus.

 Alors les soldats des Rois s'approchèrent d'eux et leur dirent : Les empereurs, les rois et ceux qui sont avec eux nous ont envoyé pour que vous descendiez les rejoindre. Et descendant de la montagne, ils se présentèrent aux Rois, en plaçant toute leur confiance dans le Seigneur Jésus-Christ. En les voyant, les Rois se mirent à pleurer. Et Adrien leur dit : Qu'est-ce de bons soldats comme vous ont voulu faire en se comportant ainsi ? M'expliquerez-vous ce qui vous a persuadé de renier vos dieux pour croire en un crucifié ? Ignorez-vous que nous avons le pouvoir de vous mettre à mort aujourd'hui ? Acace répondit : Tu dis vrai, Empereur, lorsque tu dis que vous pouvez nous mettre à mort. Il est vrai que vous pouvez tuer nos corps; mais personne ne peut tuer les âmes, hormis Jésus-Christ qui peut conférer la vie et la mort. Mais si vous voulez savoir comment nous croyons en Jésus-Christ, nous pouvons maintenant vous révéler toute la vérité. 

[11] Euntibus nobis in prælium, Adrianus et Antoninus, metuentes multitudinem adversariorum, arripuerunt fugam una cum septem militibus: nos vero, habentes simulacra Jovis et Apollinis, hœdum unum eis sacrificavimus, putantes nobis eorum auxilium affuturum: sed nihil nobis profuit, ita ut majori formidine invasi arriperemus fugam. Angelus autem Domini, in specie viri nobis apparens, corripuit nos, cur formidaremus sacrificantes idolis. Cui respondentes diximus, quia nullum auxilium ab eis reperire potuissemus. Qui dixit nobis, Credite in Deum cæli, qui potens est in prælio. Cumque nobis euangelizasset  Christum Dei filium, credidimus in eum: et sub ipsa hora corruerunt hostes nostri: et ceciderunt in profundum lacum, etnonnulli ex eis præcipitio interierunt: et sublatis omnibus hostibus, Angelus Domini sustulit nos in montem Ararath.  Stantibus autem nobis in vertice montis, vidimus apertos cælos, et escenderunt in medium nostrum septem Angeli. 

  Comme nous allions au combat, Adrien et Antonin, terrorisé par la multitude des ennemis,  prirent la fuite avec sept mille hommes ; mais nous, ayant avec nous les statues de Jupiter et d'Apollon, nous leur offrîmes un chevreau en sacrifice, en pensant que nous allions bénéficier de leur aide ; mais cela ne nous servit à rien, de sorte que, pris par une terrible panique, nous prîmes la fuite. Mais l'ange du Seigneur, sous l'apparence d'un homme comme nous, nous pris à partie en demandant : pourquoi avoir peur (après avoir) sacrifié aux idoles ? Nous répondîmes que c'était parce que nous n'avions reçu aucune aide de leur part. Il nous dit alors : Croyez au Dieu du ciel qui est puissants dans les batailles. Après qu'il nous ait annoncé l'évangile de Jésus-Christ le fils de Dieu, nous crûmes en lui : et dans l'heure qui suivit nous avons terrassé nos ennemis, qui tombèrent dans un profond lac, alors que quelques autres tombaient dans un précipice. Tous nos ennemis ayant péri, l'ange du Seigneur nous conduisit sur le mont Ararat ; nous tenant debout au sommet, nous vîmes les cieux s'ouvrirent et sept anges descendirent au milieu de nous.

 

 

 

 

Folio 20v

Folio 20vA :

 "   No eusmes grant pour. mes li angres qu estoit oveques nos dist naiez pas pour ce sunt angres qui eci sinrt venu qui sunt mi freres et ci angres meismes nos disrent vos estes beneurez qui avez creu au dieu vivant nos vos profecions ce qui vos coiviendra afere desor en avant. Apres trois iours li empereur vos feront querre et seroiz iuger par .vii. rois mes naiez pas poour deus que li dieu touz puissans vos aidera en totes choses. Ces paroles nos dirent li angre et se partirent de nos et monterent ou ciel et nos soustenn en cele montaigne de la viande dou ciel* parce sommes nous tuit certain que nos avons conneu le  verai Dieu du ciel et de ce avien que nos ne crenions de vos ne manaces ne vos tormenz.

 Adrians li empereres si dist a saint achaces os tu tant as oze parle tu nos as totes nos orilles estoupees qui sommes seigneur du ciel et de la terre. Achaces li respondt entre vous .vii. rois resemblez .vii. goupiz qui touz iourz estes en aguet et nule autre chose ne faites ne mes vous puissiez auqun par decevance et par abuchatz*. Quer cil qui a le pooir du ciel et de la terre est sires de toute criature et rois de tous les sieccles et iuge nes et des vifs et des morz.

 

  Quant oirent  ce li furent mont troble vers les sainz hommes. Lors dist heliadas. Seigneur roi pourquoi vos troblez vos en vain dune verite seula nos dit. Adrians touz forcenez respondi as sainz ie iure touz les miens dieux que vos n en eschaperez ia de mes* (mes) vif. Et porce que vos touz creez en iesucrist sans dotance vos sostendroiz les peines que il soustint. Li unz de la compaignie des sainz qui avoit noy carteresius* li respondt mont seront leneurez F. 20vB se nos po(vion)s estre digne de souffrir ces tormenz et estre partonnier des passions de ihesucrist en cele place etoit grant multitude de paiens qui la sestoient assemble il iestoient .vii. rois et .x. prevoz contes* et mestres de chevaliers et autres princes . iiii .c. chevaliers autres et vilains .c.l. milliers qui tuit crioient et disoient ostez cez ancheceotz* atouz leur enchantemenz dentre nos.

   Quant ci criz fu apaieez, Adrians li empereres dist a saint achaces achaces donc nos tu le cri de cete multitude. alez et sacrifiez a nos dieux si que li criz du pueple ne soit plus contre vos  saint achaces li dist li criz de cete multitude ne nos troble point. Mes veiz seigneur roi une vision que je ai veue en ma vision ie ut en ma vision et me sembloit que .IX.milliers deilles voloient parmi lair et vi une grande multitude de oisiaus enterre. Et quant li oisiels virent les egles si sen tornerent en fuie et tant dis comme il senfuirent il covenoit que les egles les ensevissent et destuissent. Quant virent ci si distrent . deux com male compaignie qui ose apeler .vii. rois ne mie tant seulement goupiz mes neis geline les apeler.

   Adriens fu [nie, tres] iriez et commanda que li saint fussent lapides de pierres et dist iamene seur vos la dampnation* iesucrist de nazareth et cpt en lapidoit les sainz les pierres se retornoient es faces de ceux qui les lapidoient.

    Lors dist Adrians que vos vaut cete vanite*. Sacrifiez a nos dieux et si seriez delivres de ces tormenz. Minas* et achaces li princes des sainz sili distrent anemis dieu et contraires a tote verite il ne soufist pas a toi et a antoine a nos iugier; Ainz avez hui amenez .vii. rois a tot leur host pour ce que vos nos cudiez espoanter et desvoier de lavoie ihucrist. Se vos estiez plus ou mains que vos n estes.. "

 

Notes 

   La viande dou ciel : on retrouve l'expression dans la Queste del saint Graal du XIIIe siècle, où il est expliqué que le Chri

st a trois tables dans le monde : la table de la Cène où les Apôtres recevaient "la viande dou ciel qui soustenait les cors et les ames", Table de l'Agneau de la Rédemption ; la Table du Saint Graal ; et la Table Ronde de Merlin. L'expression perdurera jusqu'au XVIIe et même XVIIIe siècle pour désigner, à coté du "pain des anges", une nourriture spirituelle ou mystique ou le repas eucharistique différente de la "manne" dont Dieu avait nourri les Hébreux dans le Sinaï.

 

   * abuchatz : du verbe abuchier, "heurter"; abuischail, "achoppement, cause de chute, tromperie".

   * ia de mes : "jamais" ? forme que je n'ai pas retrouvé attestée. 

    * carteresius : Cartère : avec Acace, Théodore et Eliade, l'un des capitaines des dix mille crucifiés dont les noms sont cités par Jacques Severt dans sa liste des saints de 1627. Il a été nommé Quartoires dans les premières lignes. Sans-doute a-t-on introduit dans ce récit Carterios, ou saint Carthère, qui fut martyrisé à Sébaste en Arménie sous Licinius vers 319 et qui est fêté le  2 novembre : c'est un compagnon d' Agape de Sébaste († vers 315 ou 320), martyr à Sébaste en Arménie, brûlé vif avec neuf autres soldats chrétiens de l'armée de l'empereur romain Licinius, dont les saints Carterios, Styriaque et Eudoxe. Le texte latin utilise le nom Pharetrius, qui est, dans les hagiographies, retrouvé comme nom d'un évêque de Césarée en 404 qui s'oppose à ce que la veuve Séleucie donne asile à Chrysostome (Vie de St Chrysostome) ; Gilles ménage cite Pharetrius comme synonyme de saint Phalier, confesseur à Chabris dans le Berry, maître de St Dié et fêté le 23 novembre. On dénombre sept communes françaises comportant un lieu-dit Saint-Phalier...et on découvre que l'étymologie de Phalier, Sanctus Pharetrius ou Pharetrus provient du nom grèco-latin pharetra, "carquois" du grec ancien  φαρέτραu, pharétra. 

 

    * ancheceotz : peut-être ancesor, anceseor, anchezeor : "antecesseur, ancêtre".

   * prevost contes : un prévôt est (DMF) "un personnage investi d'une fonction judiciaire". On trouve  à Valencienne et dans le Hainaut, le titre de "prevôt-le-comte", magistrat jouant le rôle du ministère public. Je comprends donc, dans le contexte du jugement des dix mille, que les "prevost contes" sont des officiers supérieurs. Dans son article sur les grades de l'armée romaine, Wikipédia écrit "Durant le Bas-Empire l'armée est divisée par Constantin (306-337) en deux groupes principaux: les limitanei (gardes frontière) et les comitatenses (troupes d'élites mobiles chargées des campagnes militaires). Les grades des chefs romains tardifs sont: le dux, le comes (comte), le magister peditum (qui commande l'infanterie), le magister equitum (chargé de diriger la cavalerie), le magister militum (maître des soldats) qui est en fait le généralissime." Nous retrouvons dans le texte étudié les termes de "prince" (pour Acace), de "dux" (c'est le grade d'Eliade), de " comte" (ici, puis folio 21r où Speucippe est l'un des quatre comtes de la troupe des saints), et de "maître des chevaliers" (c'est le grade de Théodore, à la tête de mille chevaliers), que je rapproche des magister equitum. 

   * dampnation : ou "damnaison" : condamnation.

   * vanite : j'avais traduit trop vite par "vanité", mais ce mot, que l'on retrouve dans le texte latin 

   *  Minas  : sans-doute une introduction dans ce récit d'un saint martyr, saint Minas ou Menas d'Alexandrie (san Menaio en Italie), né en 285, décapité en Phrygie et devenu un saint guérisseur. 

 

Et timentibus nobis, Angelus qui nobiscum erat, dixit: Nolite timere: quippe Angeli sunt, fratres mei. Hi namque dixerunt nobis: Beati estis vos, qui credidistis viventi Deo. Prophetizamus itaque vobis ea quæ postmodum passuri estis. Post tres dies perquirent vos Imperatores; & in conspectu septem Regum judicabimini. Sed non eos pertimescatis, quia Deus omnipotens, vester per omnia erit adjutor. Hæc locuti Angeli, recesserunt a nobis, & ascenderunt in cælum. Nos vero sustentabamur cibo cælesti in monte isto. Hæc est certa notitia, per quam agnovimus Deum cælestem: et inde est illud quod de vestris minis atque tormentis minime curamus

 

  Comme nous étions effrayés, l'Ange qui était avec nous dit : ne craignez rien, car ce sont des anges qui sont mes frères ; vous êtes heureux, qui avez cru au Dieu vivant. Nous vous annoncerons ce qui va vous arriver plus tard. Dans trois jours les empereurs  vous feront chercher pour vous faire comparaître devant sept rois. mais ne les redoutez pas, car Dieu, qui est tout puissant, sera à vos cotés. Nous ayant ainsi parlé, ils nous quittèrent et montèrent aux cieux. Mais cependant nous fûmes nourris sur ce mont même par des aliments célestes, et c'est là une preuve certaine par laquelle nous reconnaissons le Dieu du ciel, ce qui explique que nous fassions peu de cas de vos tortures et de vos menaces.

 

 

 [12] Adrianus Imperator dixit Achatio: O inimice deorum nostrorum, quantum philosophastis, ita ut nostris auribus surditatem inferre non timuisses, qui existimamur esse dominatores cæli & terræ. Achatius respondit: Vos septem Reges, septem vulpibus assimilamini dominantes gallinis, qui semper positi in insidiis, nihil aliud agitis nisi ut quemlibet capiatis fraudum offendiculo. Qui enim cæli & terræ habet potestatem, totius suæ creaturæ Dominus & Rex seculorum & Judex vivorum & mortuorum est.

L'Empereur Adrien dit à Acace : ô, ennemi de nos dieux, tu philosophes tant que tu ne crains pas de rendre sourde nos oreilles, à nous, que l'on considére comme les dominateurs du ciel et de la terre ! Acace répondit : Vous, les sept rois, soyez comparés à des renards tyrannisant des poules, vous qui êtes toujours aux aguets, recherchant toute occasion de fraude ou d'infraction ! (Seul) le Seigneur a le pouvoir sur le ciel et la terre, qui règne pour les siècles des siècles et qui juge les vivants et les morts.

 

 Audientes hæc Reges, turbati sunt adversus Sanctos.Tunc Eliades ait: O Reges, quid frustra turbamini, super veritate prolata? Adrianus vero furia succensus, dixit Sanctis: Testor omnes deos meos, quoniam non effugietis manus meas: et quia vos cuncta creditis Christo, procul dubio illius sustinebitis pœnas. Unus autem ex collegio Sanctorum Pharetrius nomine, Campidoctor, respondit: Beati erimus, si digni fuerimus expiari talibus tormentis, quia merebimur communicare passionibus Christi. Erat autemmultitudo maxima quæ tunc erat conglobata; id est, septem Reges, Præfecti decem, Patricii quinquaginta, Comites et Magistri militum et Tribuni ducenti, milites vero cum rustica manu centena millia quinquaginta; qui omnes una voce exclamabant, dicentes, Tollantur hi de medio cum suis præstigiis.  

 

 

  Les rois, entendant cela, s'emportèrent contre les saints. Alors Eliade dit : Ô Rois, pourquoi faites-vous tant de bruit à tort lorsque la vérité est énoncée ? Mais Adrien s'embrasa de colère et dit aux saints : Je prends tous mes dieux à témoin que vous ne vous échapperez pas de mes mains ; et puisque vous croyez le Christ en toutes choses, vous supporterez à coup sûr les mêmes peines que lui. Cependant, l'un des membres de la troupe des saints, nommé Cartère, le campidoctor, répondit : heureux sommes-nous si nous pouvons nous racheter par de telles tortures et mériter que le Christ participe à nos passions. Il y avait là une grande foule qui s'était rassemblée. Il y avait sept Rois, dix Préfets, cinquante Patriciens, deux cent Comtes, Maîtres des soldats et Tribuns, et cent cinquante mille soldats avec une foule de paysans. Et tous réclamaient d'une seule voix qu'on les débarrasse de ces sortilèges.

 

 [13]  Facto silentio Adrianus Imperator dixit S. Achatio: Achati, numquid non audistis clamorem multitudinis? Ite et sacrificate diis, ut non ulterius fiat clamor hujus populi contra vos. Achatius dixit: Non conturbat nos clamor populi hujus: sed audite Reges, visionem quam vidi. Videbam in visione quasi novena millia aquilarum, volantium in aëra; vidi autem et avium multitudinem copiosam in terra: sed aves, ubi perspexerunt aquilas, fugam arripere studuerunt; usquequo vero fugiant, oportet eas manifestari et discerpi ab aquilis. Reges vero hæc audientes, dixerunt: O quam malum collegium, quod septem Reges, non tantum vulpes, sed etiam gallinas appellare non metuit!  

  Adrien Empereur fit faire silence et dit à saint Acace : Acace, n'entends-tu pas les clameurs de la foule ? Allez et sacrifiez aux dieux, afin de ne pas provoquer les cris du peuple contre vous. Acace dit : ce ne sont pas les cris de la foule qui nous dérangent ; mais écoute, Roi, la vision que j'ai vu. J'ai vu dans ma vision près de neuf mille aigles volant dans l'air ; et aussi je vis aussi de nombreux oiseaux à terre  ; mais les oiseaux, ayant vu les aigles, s'éfforcèrent de fuir; alors qu'ils fuyaient, ils furent saisis et dépecés par les aigles. 

  Les Rois ayant entendu cela dirent cette troupe est vraiment mauvaise, qui non seulement nous appelle des renards, mais nous traite maintenant de poules! 

 

  Adrianus Imperator, ad hæc ira succensus, jussit Sanctos obrui lapidibus, dicens: Animadversionem  Jesu Christi, illius Nazareni, inferam super vos Sancti vero cum lapidarentur, lapides vertebantur in facies lapidantium. Et dixit Adrianus Sanctis, Quid vobis proderit hæc vanitas? sacrificate diis, et liberamini a tormentis. Stantes autem Minas nobilissimus Signifer et chatius Primicerius dixerunt: O inimice Dei, et omni veritati contrarie, non sufficit tibi et Antonino judicare nos? Sed quinque Reges cum suis provocans exercitibus, nos terrere æstimasti, et deviare a via Christi? sive in multis, sive in paucis tenebimus eamdem fidem quam accepimus.

 

 

  L'Empereur Adrien, ayant entendu cela fut saisi d'une terrible colère et ordonna que les saints soient lapidés, disant :  je vous ferai subir les supplices de Jésus Christ de Nazareth. Mais quand les saints furent lapidés, les pierres se retournèrent contre la figure de ceux qui les lançaient. Et Adrien dit aux saints : que vous procure cette imposture ? Sacrifiez aux dieux, et liberez-vous de ces tortures. Imperturbables cependant le très noble porte-enseigne Minas et le prince Acace dirent : O ennemi des dieux, et adversaire de toute vérité, vous ne suffisiez pas, Antonin et toi, pour nous juger ? Mais avec cinq Rois et leurs armées arrogantes, vous esperez nous faire peur et nous faire renier le Christ ? Que vous soyez quelques-uns ou bien un grand nombre, nous nous en tiendrons à la Foi que nous avons reçue.

 

Folio 21r

Folio 21rA . "..si tendrion* nos cete foi que nos avons commenciee   antoines respondi vos desloial et anemi de tote religion vos en cudioiz nos chacier par vos manaces et ceux qui oveques vos sunt    tantost li commanda et que il saprochassent de lui et leur seigneur dist serianz* sacrifiez a vos dieux. 

  Liquens* speusipus* qui estoit un des seigneurs des .iv. contes qui estoient en leur lost des sainz dist a lempereur : honni deslaiaus traittoi ariere de nos ton desirrier li ist audiable tu delires en ce oi tron dampnement* est et mes toute rementes a nos decevoir tu noses pas doner sentence contre nos. Quant li empereur ott oie ces paroles, si fremi ne stout dire contre les sainz et commanda que il fussent flagelle. En demmetteres que le .. les batoit un de la compaignie al sainz, qui avoit non draconaires*     et estoit freres achares et heliades dist seigneur saint homme priez por nos quer gries* sunt li tormenz que nos soufrons. Achaces respondi seigneur freres sostenez vertueuesement et parmaigniez* en confession ou vos estes. Quer nostre sauveure Jhesucrist li dist qui parmaindra* cres que a la fin li sera sauf. Apres ce fis so oroison a nostre seigneur et dist biauxsires dieux tres grant et pardurable iugieur des vifs et des mors qui na pas en despit qui te requirrent qui nos apelez a la merveilleuse lumire de la connoissance qui froissas* en la croix la force du diable qui estoupas les bouches des leons et delivras ton servant daniel*. Sire qui as la seigneurie de toute creature oez notre prove et delivre nos des mains a cez deslaiaux. Quer nos sommes ta faiture et les heuvres de Folio 21r B tes mains sire ocroie nos parfaite perseverance et haste vers nos ta misericorde. Quer tu es li notre dieu benoiz pardurablement.

   Quant ceste oroison fu finee tote la terre crolla et tantost les mains de ceux qui batoient les sainz devindrent toutes seches. En lost le roi maximes qui estoit des .vii. estoit meitre theodore* mestre des chevaliers li avoit souz lui .m. chevaliers qui merveille fu esbahi de cel miracle et s'escria a haute voiz et dist biauxsir dieux du ciel et de la terre qui a envoie laide de ta misericorde a ces .ix..m. sire en qui est misericorde sanz envie et bonte sanz mesive et miseration* sans fin sire deigne nos pecheurs mettre au nombre de ce glorieus martirs. Oyt il ont ce dit  li escria sensenigue* et se torna a la compaignie des sainz damedieu a tot les .m. chevaliers qui souz lui estoient.

En tel maniere accomplires fust le nombre de dies mile par icez. 

 Quant li empereur virent cete aventure si furent mout trouble. Li roi mauxime* li dict a adrian ea antoine seigneur empereur a poez veoir con grant grant damage ie sofrie por vos vees que tot mil host seu est partiz de moi. Adrian li respondi sire rois i convient que vos le soffrez en pais. Quer al qui vos a tolu* votre ost si ma tolu le mien. ne pour quant porce ne soit ia troble nostre cuer quer se il vos plest ie sui touz prest de vos doner mil livres pour mil chevaliers ou se miuz vos plest ie vos dorat mil chevaliers noveaus.

  Quant Maximes out oies les noeles paroles li se tut. et apaia son cuer puis li s asist ou faudesteur* et commanda que tote la compaignie des sainz lui fust pre/sentes..;"

 

   * sitendrion : je ne parvenais pas à déchiffrer ce mot (sicendrion ?, sirendrion ? ), notamment en raison de la lettre-d,  mais le terme équivallent du manuscrit latin, tenebimus, de teneo, "tenir, retenir, garder en mémoire" m'a orienté vers le verbe "tenir" de l'ancien français, et  vers ses très nombreuses formes citées dans le Lexique du Roman de la Rose ; beaucoup incluaient la lettre -d, tindrent, tendroiz, tendront, tendroie, tendraie, etc..., et j'y trouvais le sens "se tenir à" (vers 4079, se tendront) qui s'appliquait à ce texte-ci.

   * serianz : sous les formes "serjant, siergant" avec de nombreuses autres formes, ce terme est donné dans le dictionnaire de Godefroy  avce le sens de "serviteur", mais aussi de "hommes d'armes" avec des exemples où le terme est souvent associé à celui de "chevalier" ; la forme "serianz n'est pas citée, mais une interrogation sur un moteur de recherche la retrouve aisément dans les manuscrits médiévaux.

   * liquens : li quens, "le comte" (Roman de Renart, 2992).

   * Speusipus : là encore, un personnage est "emprunté" à une autre hagiographie : il s'agit de saint Speucippe. Il appartient à une fratrie de triplés, Speusippus, Eleusippus et Melapsippus qui ont été martyrisés en Cappadoce sous Marc-Auréle et qui étaient fêtés le 17 janvier. 

   * dapmnement : damnement : "condamnation" (Godefroy)

   * draconaires : Le draconaire était, dans l'armée romaine, celui qui porte l'enseigne taillée en forme de dragon ; puis lorsque Constantin plaça le signe du Christ sur les enseignes militaires à la place du dragon,  le nom survécut à la chose, et le porte-enseigne continua à porter le nom de draconarius. Ici, Draconarius est présenté comme le nom propre d'un des martyrs, mais le texte est incomplet par rapport à son modèle latin, dont on trouve la traduction dans La Poste Royale de François Arnoux en 1635 : "estans longtemps battus de ceste façon, un jeune de ces saints martyrs appelé Draconarius, commençant à vaciller quelque peu, se retournat vers le prince Acacius,  le pria de l'encourager". link

   * gries : cf grief : "rude, douloureux, pénible" (Godefroy).

   * parmaindra, parmaigniez : parmaindre, "subsister, perséverer" (Godefroy)

   * daniel : allusion au texte biblique du Livre de Daniel 6,22 : "Mon Dieu a envoyé son ange et a fermé la gueule des lions qui ne m'ont fait aucun mal, parce que j'ai été trouvé innocent devant lui". 

   * Theodore : peut-être un emprunt provenant d'autres hagiographies, comme celle de Théodore de Thrace, contemporain de celui-ci puisqu'il est mort en 130 : il est fêté le 15 avril avec saint Pausilippe. On peut penser aussi à saint Théodore de Cappadoce, fêté le 19 mars.

   * mauxime : l'un des deux rois Maximin.

   * miseration : attesté dans "Les Prières aux saints français à la fin du Moyen-Âge"

   * sensenigue  : le terme m'intrigue, mais je propose de comprendre sans enigier, où je retrouve le verbe enigier du dictionnaire de Godefroy ; celui-ci renvoie à ennichier, ennicier, anichier, "nicher", mais aussi, au sens moral, "(se) cacher". Je comprends donc que Théodore proclame ouvertement et sans se cacher sa foi, et rejoins le camp des chrétiens.

   * froissas : froisser : "briser, rompre, fracasser" (DMF).

   * tolu : verbe toldre, "enlever, ravir, prendre, saisir".

   * faudesteur : faldesteur, faldestoel, faudeteuil : pliant de bois ou de métal qui, recouvert d'un coussin, servait de siège aux souverains (Godefroy) c'est l'origine de "fauteuil". Le mot provient (CNRTL) de l'ancien terme franc faldistôl qui signifie "siège pliant". Ce détail est absent du texte.

 

 

 

 

[14] Antoninus dixit, O inimici totius religionis, vos putatis, vel qui vobiscum sunt, effugere nostras minas? Et statim jussit congregari Sanctos. Et appropinquantibus eis dixit: Pueri sacrificate diis. Speusippus Comes, maximus inter quatuor qui erant in exercitu Sanctorum, dixit Imperatori: Recede a nobis vir inique, quia desiderium tuum diabolicum est; manducans panem suspendii et bibens calicem insidiæ, non audes proferre  adversius nos. Audiens autem hæc Imperator, fremuit in ira contra Sanctos, et jussit eos flagellari. 

 

  Antonin dit ; Ô ennemis de toutes religions, vous pensez, avec ceux qui sont avec vous, echapper à nos menaces ? Et il ordonna aussitôt que les saints soient rassemblés. Et s'approchant d'eux il leur dit : Enfants, sacrifiez aux dieu. Le comte Speusippe, le plus grand des quatre comtes de l'armée des saints, dit à l'Empereur : Arrière, homme injuste, car tes souhaits sont ceux du Malin ; mangeant le pain des pendus et buvant la coupe des embuches, tu n'as pas l'audace de te prononcer contre nous. Entendant cela, l'Empereur trembla de fureur et ordonna qu'on les flagelle.

 

 

Et cum cæderentur sancti Martyres, dixit quidam, Drachorius nomine, qui erat germanus SS. Achatii et Eliadæ: Orate, viri sancti pro nobis, quia gravia tormenta sunt quæ patimur. Cui dixit Achatius, Perseverate, Fratres in hac confessione, qua nunc statis: qui enim (ut ait Salvator) perseveraverit usque in finem, hic salvus erit. Et oravit Dominum, dicens: Domine Deus, magne & æterne, judex vivorum et mortuorum, qui non despicis eos qui sperant in admirabile nomen tuæ cognitionis: qui fortitudinem diaboli in cruce confregisti, qui obturasti ora leonum et eripuisti famulum tuum Danielem; exaudi nos peccatores, Dominator Dominus, et erue de manu iniquorum: quia tua factura sumus, opera manuum tuarum. Tu concede nobis perseverantiam perfectam, et accelera nos in tua misericordia, quia tu es Deus noster benedictus, per cuncta secula seculorum. Amen. 

 

  Et comme on frappait les saints martyrs, l'un d'entre eux, nommé Draconaire, qui était le frère germain d'Acace et d'Eliade dit : Priez pour nous, car ce que nous endurons sont les affres de la mort. Alors Acace dit : Persévérez, Frères dans la Foi, là où vous vous trouvez ; car enfin, comme le dit le Sauveur, celui-là qui persévère jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé. Et il pria le Seigneur, disant : Seigneur Dieu, grand et éternel, juge des vivants et des morts, qui ne desespère pas ceux qui se fondent en l'admirable nom de ta connaissance, qui par la croix a brisé la puissance du diable, qui a bouché la gueule des lions et as sauvé ton serviteur Daniel de la servitude ; exauce nous, pauvres pêcheurs, Seigneur Dieu et délivre-nous de la main des méchants car nous sommes ton ouvrage, l'oeuvre de tes mains. Accorde-nous la persévérance parfaite, et hates-nous vers ta miséricorde, car tu es notre Dieu, toi qui es béni à travers toute chose dans les siècles des siècles, Amen.

 

Hac oratione finita factus est terræ motus, et ontinuo arefactæ sunt manus flagellantium Sanctos. [15] Erat ibidem in exercitu  Maximiani Regis, Magister quidam militum, nomine Theodorus, habens sub se milites mille: qui stupore miraculi hujus perculsus, exclamavit ad Dominum, dicens: Domine Deus, Rex cæli & terræ, qui opem tuæ misericordiæ contulisti novem millibus, Domine, apud quem est misericordia sine invidia; dignare nos peccatores connumerare cum tuis Martyribus. Hæc dicens & vocem sustollens & insignium, cum suis militibus mille, transtulit se ad Sanctos: et sic omnipotens Deus complevit vitem suam palmitum decem millium.

 

 

Cette prière étant terminée, la terre trembla, et aussitôt les mains de ceux qui flagellaient les saints se dessèchèrent. Or il y avait dans l'armée du Roi Maximien un Maître des chevaliers, nommé Théodore, qui avait sous ses ordres mille hommes. Stupéfait par la vision de ce miracle, il se tourna vers le Seigneur en disant : Seigneur Dieu, Roi du ciel et de la terre, qui a accordé ta miséricorde à neuf mille hommes, dont la miséricorde est sans jalousie, daigne compter les pêcheurs que nous sommes parmi tes martyrs. Disant cela d'une voix forte et ostensiblement, il rejoignit le camp des saints avec ses mille hommes. Et ainsi le Dieu tout-puissant compléta-t-il sa vigne de dix mille sarments.

 

 

Hoc cum vidissent Imperatores turbati sunt. Maximianus dixit ad Adrianum et Antoninum: O Imperatores, quantam a vobis patior injuriam! Ecce enim meus exercitus recessit a me. Cui Adrianus ait: Patienter fer Domine Rex: qui enim meum exercitum abstulit, ipse et tuum ademit. Verumtamen minime concidat cor tuum per hoc: nam si tuæ celsitudini placet, paratus sum tibi dare millenas libras auri: sin vero, mille  viros do tibi. Hæc audiens Maximianus mitigato furore conticuit, et jubet sibi præsentari universum collegium Sanctorum.

 

 

 

  Lorsque les Empereurs virent cela ils furent bouleversés. Maximien dit à Adrien et Antonin : Ô Empereurs, voyez-vous le préjudice que je subis par votre fait ?  Car c'est mon armée qui se trouve réduite. Et Adrien dit : Prends patience, Seigneur Roi, car c'est aussi mon armée qui se trouve réduite autant que la tienne. Pour que ton coeur ne souffre en rien de cela, si cela convient à son Altesse, je suis prêt à te donner mille livres d'or, ou encore, mille de mes soldats. Entendant cela, Maximien s'apaisa en sa colère, et ordonna que lui soit présenté la troupe des saints. 

Folio 21v :

Folio 21vA : "...sentes. Quant li saint venoient li angres nostre seigneur se mistrent en leur compaignie quant ils furent venu li roi maximes dist a tierri*  tierri as tu oze  gaignie en mot deguerpir*. tierri li respondi jai gaaigne* mon grant plente* de bien quer ie connois le dieu vif et verai. li roi maximes se torna vers les autres et dist Seigneur qui estes .x. mile entendez a moi ne cuidez pas que vos puissiez ceste chose legierement passer pour ce ie vos amonest que vos faciez sacrifices à nos dieux. et vos vivroiz et einsint poroiz echvier m ire et mon mautalent* que vos ne perissoit malement.

  Saint Achaces respondit li mautalent dune puce ne vaut guere contre la fore dun torel*. Des que nous avons le dieu vif et verai nos navons cure de toi. Li rois maximes pour cea paroles fut abiases en grant ier et commanda que len feist grant plente de clous chacun de trois broches quen quele maniere que il cheissent que une des broches fust iours de sus et commanda que len les semast en un chemin du lonc et du le entour .ii. lieues* et dist aue len les menast par dens les clous les sainz hommes touz nuz piez.

  Quant li sainz furent apareilles pour aler sur cette maniere de tormentz notre seigneur envoya les angres qui aloient devant eux et ostoient les clous et aunotent emsemble et enfesoient granz monceaus que ils ne fichassent espies as sainz hommes   quand ce virent les sainz si rendirent graces a dieu et disrent biauxsires dieux touz puissantz a toi rendons nos graces et merciez qu a nostre resserianz as deigne de mostrer ces signes et si granz merveilles de miracles qui oncques mais ne furent oies.

  Quand li rois virent la novelle de ce Folio 21vB miracle si disrent notre dieu voudrent faire cete chose par leur providance por eux demostrer a ces .x. m. qui sont dieu qui tout puet. Sainz heliades li dist a lempereurs mout estes sanz cuer et sanz entendemenz quant li diables vos a si auvgliez que vos ne povez connoitre la grandeur des heuvres de n(ot)re seigneur. Quant li rois maxime ot oies ces paroles li dist a ses ministres iai oi dire de Jhesu Crist que il fu crucifiez que cil leur dieu apelent et que il porta en son chief corone despines et que li coste li furent percie dune lance autresint* commandon nos que cil deslaial seuffrent cete meismes peine. Lors vindrent li ministre et firent si comme illeur estoit commande autretant* corones despines comme il i avoit de sainz et priarent lances vel agues et entrespercoient les costes des sainz damedieu et mettoient seur les chiefs de chascun une corone despines. Apres vindrent  x.m. des mecreans et demenoient les sainz par tote le cite  et les batoient de corgies* et fesoient acez autres torniz. Mes li saint nostre seigneur soustenoient empatience touz ces tormenz et en rendoient graces et loengens a nostre seigneur et disoient biauxsires Jhesu-Crist tu soies glorifiez quant tu nos a fait dignes de soffrir ces passions ia soit ce que* nos nen fussion pas dignes.

Apres ce li saint furent remene au palais et li empereurs les commencerent à escharnir*. et disaient dieu vos faict seigneur roi des gieus*. Que vos vaut ore votre Jhesu Crist puet vos il delivrer des tormenz et des molestes que len vos fet. A ces paroles respondirent a lempereurs aut li saint a une voiz oi tos chaitive* gent dieu vos fait a son image mes vos vos estes faiz fis au diable."

Notes :

   * tierri : on retrouve ici ce Thierry qui avait été cité folio 18v comme maître des chevaliers. Je ne l'ai pas retrouvé cité dans les autres versions de la légende. Le texte latin parlant de Théodore, on considérera donc que tierri est une forme de Theodore. "Thierry", dérivé de theud et rik, "peuple puissant", et Théodore, "don de Dieu" sont jusqu'au XVIe siècle, utilisé comme prénoms synonymes ( Thierry III fils de Clovis et roi des francs, est la forme française de Theuderic, Theodoric ou Theoderic III ; de même Thierry Ier, roi d'Austrasie et fils ainé de Clovis est la traduction du latin Theudoricus; beaucoup plus tard on trouve encore des exemples où la même personne porte les deux prénoms, comme Théodore ou Thierry de Wassenar, etc...). En résumé, Tierri est ici la traduction du latin Theodorus.

   * deguerpir : verbe déguerpir : "abandonner, quitter" (Godefroy).

   * gaaignes : gaaigner, de gaaignage, "gain, profit, butin"

   * plente : plenté : "abondance, grande quantité" (Godefroy).

   * mautalement : maltalent : colère, dépit, indignation" (Godefroy).

   * puce, torel : traduction du texte latin  Furor culicinus non prævalet adversus cervicem taurinam, "la fureur d'un moustique (ou "cousin", du latin populaire culicinus issu du latin classique culex, icis) ne peut l'emporter sur le cou d'un taureau". Le mot torel pour "taureau" est attesté dans le Roman de la Rose v. 14080.

   * .ii. lieues : cette distance traduit celle du texte latin qui est de trente stades. Le stade romain valait 185 mètres (625 pieds romains de 29,6 cm), trente stades valent donc 5550 mètres. La lieue gauloise ancienne vaut 10.000 pieds (pied de roi de 32,6 cm), ou 3266 mètres, et deux lieues mesurent donc 6532 mètres : la différence n'est pas considérable entre le modèle et sa traduction.

   * corgies : "courroie, lanière, escourgée" (Godefroy)

   * autresint : "aussi" (Roman de la Rose).

   * autretant : "aussi bien" (Wikdictionnaire)

   * ia soit ce que : "bien que, quoique" : Glossaire roman des chronique rimées de Godefroy de Bouillon, Émile Gachet 1859)

   * escharnir :   escharnier, verbe : "se moquer" (Godefroy).

   * gieus : le texte latin m'indique qu'il faudrait traduire par "juifs", mais je ne parviens pas à valider ce sens.

   * chaitive : chaitiveie, chaitive féminin de chaitif, chaitis : "misérable, malheureux" (Glossaire langue romane de J.B.B. Roquefort) Le mot suivant, gent, "peuple", est féminin. 

 

 

 

 [16] Euntibus vero Sanctis adsunt cum illis Angeli Domini comitantes. Et adstantibus illis, Maximianus ait ad Theodorum; Quid lucratus es, Theodore, me deserendo? Theodorus respondit: Multa bona lucratus sum, agnoscendo Deum verum. Maximianus conversus ad reliquos, ait: Audite me, dena millia, ne putetis vos leviter posse finiri: ideo hortor vos, ut sacrificetis et vivatis; et effugiatis meam iram, ne male pereatis. Achatius dixit: Furor culicinus non prævalet adversus cervicem taurinam: Deum enim vivum habentes, nil curamus tui. Furore itaque nimio accensus Maximianus, jussit fieri multitudinem clavorum trigonorum acutissimorum, et spargi per triginta stadia, ut exercitus Dei incederet super eis nudis plantis. Illis autem ad incedendum paratis super hoc genus tormenti; Angeli missi a Deo, antecedentes incedebant, facientas tumulum ex fixis clavis evellentes eos et coacervantes eos in unum,ne infigerentur in pedibus Sanctorum.

 
 Mais les saints s'y rendirent accompagnés des Anges du Seigneur. Et les arrêtant, Maximien demanda à Théodore : Qu'as-tu gagné, Théodore, en m'abandonnant ? Théodore répondit : j'ai appris de très bonnes choses en ayant la révélation de Jésus-Christ. Maximien se retourna vers les autres et dit : Ecoutez-moi, vous les dix mille, ne pensez pas que vous puissiez facilement en finir (avec cette affaire) : par conséquent je vous exhorte à sacrifier (aux dieux) et à conserver votre vie sauve en échappant à ma colère, plutôt que de périr. Acace dit: la colère du moustique ne peut rien contre le cou du taureau. Car nous avons la vie par Dieu, et ne nous soucions pas de toi. Embrasé par une fureur folle, Maximien ordonna d'apporter une grande quantité de clous à trois pointes très acérées et de les répandre sur trente stades afin que l'on fasse marcher l'armée des saints pieds nus dessus. Et tandis qu'ils s'apprêtaient à marcher sur ce genre de supplices, des Anges envoyés par Dieu marchèrent devant eux et rassemblaient les clous en tas en les déplaçant et les accumulant en un seul endroit si bien qu'aucun ne vienne se planter dans les pieds des saints.

Sancti autem hoc cernentes, referebant laudes Deo, dicentes; Gratias tibi agimus, omnipotens Deus, qui nobis famulis tuis dignatus es conferre varia et tam inaudita omnibus seculis miraculorum prodigia. Cum autem agnovissent Reges hoc miraculum, dixerunt: Dii nostri hoc agere voluerunt per suam providentiam, ut manifestarent se denis millibus, quod dii omnipotentes sint. Beatus Eliades dixit Imperatoribus: O sine corde & absque intellectu, quos cæcavit sathanas, ut minime valeant cognoscere opera Domini.

 Mais les saints s'étant rendu compte de cela et louant à Dieu, disaient : Nous te rendons grâce, Dieu tout-puissant, qui as jugé tes serviteurs, pauvre pécheurs, digne de ces différents prodiges miraculeux  et jamais entendus de toute éternité. Lorsque les Rois constatèrent ce miracle, ils dirent : Nos dieux ont voulu dans leur bonté  manifester aux dix mille combien ils sont des dieux puissants. Le Bienheureux Eliade dit à l'Empereur : Ô homme sans coeur et sans intelligence, tu es aveuglé par Satan pour ne rien comprendre à l'oeuvre de Dieu.  

[17] Turbatus Cæsar Maximianus a constantia Sanctorum, dixit ministris: Audivi de Christo crucifixo, quem isti vocant Deum [indutum fuisse purpuram], quia capite gestavit spineam coronam, et quia latus ejus lancea, vel ut alii volunt   asseverare calamo fuerit apertum: simili modo præcipimus,  posuerunt totidem coronas ex spinis, sicut eis jussum fuerat.... Tenentes itaque in manibus acutissimos calamos, aperiebant latera Sanctorum, et ponebant singulis coronas spineas in capitibus eorum. Postea tulerunt dena millia virorum, et bis per universam civitatem, verberantes illos flagris, et nimiis injuriis. Sancti vero Martyres, patienter sustinentes illatas sibi injurias, referebant laudes Deo, dicentes; Gloria tibi Christe: quia essemus indigni, dignos nos fecisti suscipere passiones tuas.

 

 

 Irrité par la persévérance des saints, Maximien César dit à ses ministres : j'ai entendu à propos du Christ crucifié qu'ils appellent Dieu  [ qu'il  fut habillé de pourpre] qu'il portait sur la tête une couronne d'épines, et que son flanc avait été transpercé par une lance, ou selon d'autres, par un roseau. Ordonnons la même chose ; ils tressèrent à chacun une couronnes d'épines comme cela leur avait été ordonné. Et prenant également dans leurs mains un roseau très pointu, ils transpercèrent le flanc des saints, et posèrent une couronne d'épines sur leur tête. Après cela ils conduisirent les dix mille hommes à travers toute la ville en les frappant de leurs fouets, et en leur causant de graves blessures. Les saints martyrs, endurant avec patience tous les supplices qu'on leur infligeait louaient Dieu en disant Gloire à toi Jésus-Christ car nous étions indignes, et tu nous rends digne de subir ta passion. 

 

[18] Deducti ergo ad Imperatores in palatio, cœperunt eis insultare, et omne vulgus, dicentes: [Dissolventes autem eos a pompis, venerunt ad Imperatores. Videntes autem eos Imperatores, inclinaverunt capita sua cum turbis, dicentes, Gaudete Imperatores Judæorum et totius orbis]  Avete Reges Judæorum: quid vobis profuit Christus ? Numquid potest vos eruere a cruciatibus et injuriis vobis illatis? Ad hæc decem milla Sanctorum, quasi uno ore Imperatoribus dicebant: O Dei imagines, filii autem diaboli, exiguæ et importunæ muscæ! 

 

 

        Alors ils furent conduits dans le palais des Empereurs, et ceux-ci, et toute la foule, se mirent à les insulter en disant [séparés en cortège, ils furent conduits chez les Empereurs. Ceux-ci, les voyant, inclinèrent la tête avec toute la foule en disant : Réjouissez-vous, Empereurs des Juifs et de toute la terre !] :salut, Rois de Juifs, en quoi le Christ vous est-il utile ? Est-ce qu'en quoique ce soit il vous sort des tortures et des blessures qui vous sont infligées ? A cela, les saints répondirent, presque d'une seule voix: Ô, fils du diable, bien qu' à l'image de Dieu, vous êtes de chétives et néfastes mouches !

 

 

Folio 22r :

Folio22r A  : " O vos plain du diable* qui chescun iour vos deseunie de dieu 

qui estes en errour sanz fin 

qui estes envelope enchecière

qui estes li laz du cruel anemi en en vos vos lies de iour en iour 

qui estes feture* de verai die(u) Mes desfaiz vos estes par les faux dieux 

qui estes li grand peuple que diables a deceu par ses erreurs 

qui estes anemis de toute vérite et envelopez de tres grants pechiez

qui estes li mavais blez dont li fruits nest qui ardra pardurablement au feu d'enfer.

qui estes empereur vai* et sans sens et gries* et envieus

qui ne connoissiez pas le verai dieu mais coutivez* les pierres et les fus qui sont faites de mains domme.

Tant dist que li saint disoient ces paroles li sans decoroit* de leur costes a terre et prenoient leur sans en leurs mains et en oignoient leur cors et leur chiefs et disoient a nostre seigneur biaux dieux de toute criature cist sans  nos soit en lieu de bautesme et en remission de nos pechies.

  En cele eure mesme leur vint une voix qui leur dist mi tres chier amis einsi vous en avendra comme vous avez requis; quand li empereur et la torbe* de peuple qui avecques eus estoient cele voix si disrent ovent la terre s'escrollée te li a tone apres passa vient une cure de cour et li rois sapor dist as martirs nostre seigneur repentez de vos males euvres et convertissiez vos a nos dieux qui tout puevt pour qui totes choses sont faites quer iupiter fit le ciel, apollo fit la terre, hercules les eaues esculapius fist les hommes artemides fist les oisiaux venus fist la lune et les estoiles, iuno fit les chevaux et les vaches, serapis fit la seigneurie des oiseaux du ciel et du Folio 22vB  paradis. Se il a entre vos sages or me respoigne a ces choses. Un ieunes qui avoit non carteres li repondi seint mestre et mtseigneur qui sont ains nez de moi le me commandoient ie desputerai a vos . saint achaces dist parole biausires . quer il t apartient bien apreeschier la parole damedieu. Lors commenca carteres la parole et dist sire rois vostre sapience si est erreur aperce et perdition donc n avez vos oi l'escriture* qui dit : li dieu des paiens sont dor et dargent et heuvres de mains domme. autretel* comme il sont soient  cil qui les font. et aut cil qui en euse le fient. Or poez veoir sire rois que ancois est li homme que lymage que il oze et comment d istu doncques que esculapius fist les hommes; il sont une maniere de mescreans qui dient que ascalon* qui est une ymage ou li diable habite cria les hommes. autres sont qui aferment que li angre formerent hommes Or me dist rois liqueux est ancoit li homme ou la meson. Li roi sapor li respond fort de sens oncoit nest li homme et lors est la meson faire. Ace repond carteres se il est doncques que len iuge pardroit que li homme est ancois que lameson il est aperte chose* que autre fait est li homme est ancois que l'ymage. Quer cresont comme lameson est fere par homme autre sont est ferse li ymage par engin domme Or poez veoir comme le sens des mescreans est venus anoieut. Or entendent douc cil qui dieu ne criet ce que dieu dit par les prophetes je sui la sapience qui fut engendree devant tote criature*. Cette sapience est notre seigneur Jhesu Crit qui est nez de la virge marie pour accomplir icel choses qui devant fallaient ou viell testament. Quer il est cil qui la loi acomplist et qui a fait a la foi de/u peuples..."

Notes :

   * plain du diable :  ou "plein du diable" ; attesté comme expression injurieuse dans le sens de "impie, blasphémateur"

   * feture : faiture : "forme, façon, figure" (de factura) (Roman de Renart, D.M. Méon 1831).

   * vai : adj. "frivole, trompeur, errant".

   * gries : grief , "triste, malheureux, fâcheux" (Godefroy)

   * coutiver : "adorer, en parlant de la divinité".

   * decoroit : verbe décorir "couler, s'échapper".

   *torbe : "troupe, foule, multitude" (Godefroy).

   * l'escriture : c'est une référence au Psaume 115, 4-8 nommé "discours contre l'idolâtrie" : "leurs idoles sont de l'or et de l'argent. Elles sont l'ouvrage de la main des hommes. " (trad. Louis Ségond). 

   * autretel : "semblable" (La suite du Roman de Merlin, par Gilles Roussineau, glossaire).

   * maniere de mecreans : le texte latin est plus précis en écrivant : ditam autem ad Manicheos ; on comprend mal l'apparition ici des Manichéens, si on ignore qu'au VIIe siècle, Paul l'Arménien organisa un mouvement à l'origine d'un néo-manichéisme nommé paulicianisme, suffisamment actif au IXe siécle (lors de la rédaction du texte latin) pour lancer des raids et,  attaques contre l'empire byzantin en 859,861 et 863 à partir de Mélitène, en Cappadoce sur les rives de l'Euphrate. Photios Ier (patriarche de Constantinople adversaire/partenaire d'Anastase le Bibliothécaire lors de joutes théologiques) écrivit une condamnation de cette hérésie en quatre livres: Dissertation sur la réapparition des Manichéens. Ce néomanichéisme préoccupait l'église bysantine, mais aussi l'église romaine et le pape car il s'en prenait à des dogmes essentiels. Je développerai ce point dans mon article de commentaires du texte de Saint-Denis.

  On peut penser que le rédacteur-traducteur du XIIIe siècle a pu estimer que le terme de Manicheos n'était plus d'actualité et qu'il devait être remplacé par une métaphore.

 

   * ascalon : Ascalon est connu comme un port de Palestine cité dans la Bible et assiégé lors des croisades; le temple y était dédié à Vénus-Uranie, mais on y adorait aussi Decerto, (proche d'Atargatis) dont le simulacre avait le corps d'une femme, et se terminait en queue de poisson. Mais cela ne semble pas avoir de rapport avec le texte. Je trouve un emploi d'Ascalon comme nom propre de diable dans la bouche d'une possédée qu'on tente d'exorciser ; Ascalon est aussi le nom donné à la lance de saint Georges dans des romans médiévaux, par laquelle il tue le dragon. Cela ne convient pas d'avantage. Le texte latin du manuscrit du Vatican écrit Ascalone, et renvoie aux Manichéens, sans que cela permettre de nouveaux éclaircissements ; la référence au manichéisme est anachronique, cette religion perse datant du IIIe siècle.

       Au total, soit cet Ascalon désigne Decerto la femme poisson et Vénus des Syriens ("piscem Syri", Ciceron, De natura deorum III, XV,39), soit, comme je le pense, il résulte d'une incomprehension se rapportant à Antonios d'Ascalon (-140--69), maître de Varron et de Cicéron, car toute cette discussion sur la nature des dieux est inspirée des mêmes discussions dans Varron (Antiquités divines) et dans Cicéron (De natura deorum, par ex. Livre II, XXIV et XXV). Un spécialiste de la théologie du IXe siécle et de l'oeuvre d'Anastase saurait peut-être en dire plus.

   * il est aperte chose : de l'adjectif apert, "ouvert, évident, manifeste" (Godefroy).

   * je suis la sapience...criature : citation de l'Ecclésiastique (ou Siracide) 24, 5 : "je suis sortie de la bouche du Trés-Haut ; je suis née avant toute créature (primogenita ante omnem creaturam)". Cette citation a été reprise par Fénelon (Réfutation de Malebranche), ou par Grignon de Monfort, mais les traductions actuelles de la Bible donnent : "je suis sortie de la bouche du Très-Haut, et comme une nuée je couvris la terre" (traduction de la Septante) ou "et comme une vapeur j'ai couvert la terre" (AELF) ). L'Ecclesiastique n'est pas traduit par saint Jérome dans la Vulgate, mais le verset se trouve dans la Vulgate clémentine et la Nova Vulgata de 1979. C'est dans la Bible de Sacy que l'on trouve aujourd'hui cette citation en français, mais elle est placée entre parenthése, pour signaler son omissions d'autres textes  Cette citation est aussi reprise par saint Paul dans l'épître aux Colossiens (1, 15) "il est l'image du Dieu invisible, né avant toute créature", et c'est Paul qui applique au Christ cette affirmation de la Sagesse. 

 

 

 O cogitatio sathanæ, quæ vos quotidie separat a Deo! O rete maximum erroris maligni, in quo vos quotidie alligamini! O opus Dei, dissolutum ab idolis! O magnum vulgus, quod decipit diabolus! O populus multus, et a maximis peccatis violatus! O mala messis, ex qua germinantur zizania, et fructus gehennæ pullalat! O Imperatores insanissimi et inanes, populusque multus et gravis, qui minime Deum verum agnoscitis, sed colitis lapides et ligna, opera manuum hominum.  

 

Ô desseins du diable, qui vous séparent chaque jour de Dieu !  Ô filets de très grande tromperie du Mâlin, dans lesquels vous vous entraver chaque jour !  Ô œuvre de Dieu, détruite par des idoles ! Ô grande foule que mène le diable ! Ô multitude de gens, souillés par les plus grands péchés ! Ô mauvaise moisson, où pousse l'ivraie, et dont les fruits sont ceux de la géhenne ! Ô Empereurs aux esprits malades et creux, et grand peuple  alourdi, qui ignorez totalement Dieu pour adorer de la pierre et du bois fait de main d'homme !   

 

Hæc dicentibus Sanctis, defluebat sanguis eorum in terra de lateribus. Quem illi sumentes in manibus cœperunt perungere corpora et capita sua, dicentes ad Dominum: Dominator Domine Deus: fiat nobis hic sanguis mysterium baptismatis, in remissionem peccatorum. Et facta est vox eadem hora dicens: Sicut petistis, mei amici carissimi, ita contingat vobis. Audientes autem Imperatores et turbæ hanc vocem, dixerunt: Terræ motus factus est cum tonitruo.

 Pendant qu'ils disaient cela, le sang qui coulait de leur flanc tombait à terre ; le prenant de leur main, ils commencèrent à s'en oindre la tête et le corps en disant au Seigneur : Seigneur Dieu Tout-puissant, fait que ce sang soit pour nous celui du sacrement du baptème, en rémission de nos péchés. Et comme ils avaient fait cela, à la même heure une voix dit : il vous a été accordé, mes chers amis, cela même que vous avez demandé.  Et comme les Empereurs et la foule entendaient cette voix, ils dirent : voilà que la terre tremble et (que l'orage) tonne.

 

 

 Caput III.  Crucifixi Sancti multa petunt cultoribus suis: mortui sepeliuntur ab Angelis.

 

 

 [19] Unius autem horæ spatio transeunte, Sapor dixit ad sanctos Martyres: Pœnitemini de malis actionibus vestris, et convertimini ad Deos veros omnipotentissimos, per quos universa sunt creata. [ Saporem sic loqui facit. Respicientes ad splendorem potentiæ & ad maximos Deos, pro eo quod ipsorum sunt omnia. Cælum enim Jupiter fecit, terram autem Apollo; figmentum hominum Æsculapii est, & sol Artemidis, & luna & stellæ Veneris: jumenta & bestias & volatilia cæli Serapis possidet. Si est sapiens in vobis, respondeat mihi ad hæc.]

 

 

Ad hæc quidam juvenis, nomine Carterius, Campidoctor, ait: Si mihi jusserint majores nostri, disputabo tecum. Dixit S. Achatius: Loquere adolescens, decet enim te verbum Dei prædicare. Ad hæc Carterius ita exorsus est loqui, dicens:

 

  Mais à une heure, Sapor dit aux saints martyrs : repentissez-vous de vos actions mauvaises, et convertissez-vous au vrai Dieu tout-puissant par qui l'univers a été créé. ] A ces mots, un jeune, nommé Cartère, qui était campidoctor, dit : si mes supérieurs m'y autorisent, je discuterais avec toi. Saint Acace dit : prends la parole, jeune homme, afin de prêcher le verbe divin. Alors, Cartère se mit à parler, disant :

 

O sapientia Regis quæ est horror perditio! Non audistis Scripturam dicentem, Idola gentium argentum et aurum, opera manuum hominum, similes illis fiant qui faciunt ea? [Ecce, Rex, prius est homo  postea simulacra: quomodo tu dicis, Plasma hominum Æsculapii, ita  Manichæi dicunt ex Ascalone esse hominem. Confundimini iniqui, lugete  plorate  convertimini qui eratis, primitus filii gehennæ, deinde Manichæi.] Dic mihi, Rex quis anterior efficitur, domus an homo; Sapor Rex dixit: O amens primo quidem homo nascitur, et tunc domus fit. Carterius respondit: Si ergo homo domo judicatur esse anterior, manifestum est quia similiter et delubro. Sicut enim domus fit per hominem, ita et simulacra per artem hominum efficiuntur. Ecce sapientia qualiter absorpta est iniquorum [paganorum] Dicam autem et ad Manichæos. Ipsi dicunt ex Ascalone esse hominem. Ascalo dæmonium est inconstans. Audite, Manichæi, quod dicit Propheta: Ego dominus primogenitus: et post hæc] Christus enim veniens in hunc mundum, natus est per Virginem, ut quæ veteri Testamento deerant, adimpleret: ipse enim Legis est plenitudo, qui fecit utraque unum, qui etiam in abyssum damnabit impios.

 

Ô sagesse du Roi qui est ruine et horreur ! N'avez-vous pas entendu les Écritures qui disent les idoles des païens sont d'or et d'argent, faites de main d'homme et semblables à ceux qui les ont faites ? [ Voici, Roi, l'homme vient d'abord, et seulement après les idoles. Comment peux-tu dire qu'Esculape créa les hommes, de même que les Manichéens disent qu' Ascalon est homme ?  Confondez l'injustice, lamentez-vous, pleurez et convertissez-vous, qui etiez tout d'abord les fils de Satan et maintenant des Manichéens. ] Dites-moi, Roi,  qui est antérieur à l'autre, la maison, ou l'homme ? Le Roi Sapor dit : ô insensè, l'homme nâit d'abord, qui fait la maison ensuite. Cartère répondit : si donc l'homme est jugé antérieur à la maison, il est clair qu'il en va de même pour le temple. tout comme la maison est faite par l'homme, l'idole est fabriquée par l'homme. Voilà de quelle manière la sagesse est accaparée par l' erreur [par le paganisme] ! [ Je dirai aussi aux Manichéens : ils disent que les hommes descendent d'Ascalon. Le démon Ascalo est inconstant (inconséquent). Ecoutez, Manichéens, ce que disent les Prophètes : Moi le Seigneur, je suis le premier-né] Car le Christ est venu en ce monde, né de la Vierge Marie pour accomplir  ce qu'a annonçé l' Ancien Testament ; il réalise la plénitude de la Loi, en lui s'unissent les deux (Testaments), mais il condamne les impies aux enfers.

 

Folio 22v A

 

"...de/u peuples un et qui descendi eu enfer pour dapner* les diables. Crest donc certaines chose que Jhesu Crist fist homme et delt a homme tote la bonté que il a por qu'il acomplisse toz iours la volente notre seigneur. Quant li roi sapor ot oies cez paroles li mont iriez fu encontre cartere et le regardait mont felenessement* et mout sentre metoit* de lui destruire por la vertu de ses paroles. Mais carteres ia soit ce* qu'il fust iennes daage et viel et anciens en sens et en bones mors* li respondt et dist : la parole que iai dite si est cheue en orelle dome mort Quer emsint* comme lescriture dit  verai sapience ne peut entrer en ame de male volente.

 Li roi sapor quant il oi ce si fut mout embrasez de tres grand ire amonesta* as empereurs qui ileques* estoient et as rois et toz leur hoz que li saint damedieu fussent crucifies la sentence fu tantost donee. Et li saint notre seigneur a grant leesce et ag(rea)nt toute de cuer aloient a leur passiun ausi comme se il fussent a noces. 

  En leur compaignie estoient cil qui les devoient crucefier iuques a vint mile et si iavoit grand plente* dautres qui restoient ensemble pour veoir ce martire. Et cex iavait qui ploroient tant que il vindrent à la montaigne d'ararat. ou en avait commandé que ils fussent crucifies. Quant il vindrent la les croix furent aparellies* a chescun la seue et furent fichies* contre les roches apres si furent crucifies les .xm. martirs notre seigneur. et cil mont ou il furent crucefie estoit mout haut et mout grief et mout aspres.

  Li chevalier qui les sainz martirs crucefierent les gardoient en leur croix si comme len leur avait commande. Quand ils furent crucefies sant heliades commenca Folio 22v B à parler et dist a saint acaches qui estoit leur prince Seigneur preudome* qui vos etoit fiez en la victoire de la croiz Jhesu Crist  je vos prie et requier aucune chose de la verai foi.

  Saint achaces commença son sermon et dist devant toz Vos qui estes vessel* saintefie a notre seigneur Jhesu Crist et purefiez oez ma parole de la foi que je croi qr einsi comme il covient* croirent veraiement dou cuer ausint couvient* il que chascun regehissent de bouche* oiant tous la foi que il oient.

  Je crois en dieu le père qui tout puer qui cria le ciel et la terre et quant que Jehucrist et quanque le puet veoir et au saint esperit qui est et du pere et du filz. Le filz dieu fut envoier en terre. et cil qui li envoia li est dieu li pere; Et cil qui fut envoiez li ets dieulifilz. Il cil fut nez de la virge marie de cui il prist char et fu anonciez par les prophetes et demostrez par les apostres. Crucefiez et mortz et enseveliz et ensepouture* se reposa au tiers jour resuscita pour ce que il nos delivras des doleurs de mort et demostrast la resurrection des mortz. Il monta es ciex. Et le siet a la destre de dieu le pere qui tout puet et dt leqs vendra il mesmet a la fin du siecle juger les vifs et les morz et rendre selon sa deserce a chascun. Qui fermement tient cete creance a totes bones heuvres il aura son heritage avec les saintz angres

Quand saint achaces out ce dict une voix descendist du ciel qui li dis achaces tu as mout bien dit quer uex est la pure veritez.

  Quant vint a leure de midi tote la terre secrolla et les pierres et la terre fendirent et li saint marturs firent leurs oroisons a nostre seigneur et disrent biauxsires dieux souvi/enigne* " 

 

      Notes :

   * dapner : verbe damner, formes dampner, dempner : "condamner"(Godefroy).

    * felenessement : ou felonessement, issu de feus, feul, "cruel, impitoyable" : je traduis par "cruellement" (Burguy, Grammaire de la langue d'oil).

   * sentremettoit : le verbe s'entremettre dans son sens vieilli signifie "se méler de (s'entremettre d'une affaire)", et il prend ici le sens de "se mettre en tête de". Il est attesté dans l'Eneas de 1160 : soi antremetre de (CNRTL).

   * ia soit ce que : "même si, bien que, quoique" (déduit de l'emploi de cette locution dans divers textes en ancien français).

   * en bones mors : littéralement "de bonnes moeurs", et donc "distingué, bien élevé", mais aussi "sage, de conduite vertueuse" : DMF, article "moeurs" et Charles Brucker, Sage et sagesse au Moyen-Âge p. 90 :link

   * emsint : forme (attestée) de ausint, ausinc, aussint, ansint, du latin aliud sic : "aussi".  Le terme aussi possède, selon le DMF, le sens de "ainsi".

   * amonesta : verbe amonester, "conseiller qqun, l'inciter à" (DMF, B) ou "exhorter, persuader" (Godefroy).

   * ileques :adv : iluec, ileus, etc... : "en ce lieu, alors".

   *aparellies : verbe appareillier, aparellier, etc... : "préparer, apprêter" (Godefroy).

 

   * fichies : Godefroy donne le verbe fichier, "transpercer" et l'adjectif fichié, "fixe" ; je traduis : par "planté".

   * preudome : "prud'homme", c'est-à-dire "homme sage, vaillant, estimable". Parmi les seize formes mentionnées par le DMF on trouve preudom, proudome, mais non preudome; la forme est bien attestée en ancien français.

    * vessel : je n'ai compris ce mot qu'après avoir disposé du texte latin qui indique vasa sacra; je ne trouve le mot vessel ni dans Godefroy, ni dans les autres lexiques, mais l'article vase

du CNRTL indique "On trouve plus anciennement vaissel d'election (fin du xiies., Sermons S. Bernard, éd. W. Foerster, p. 114, 33). Cf. aussi vasses plur. « récipient » (fin du xiies., Sermons S. Grégoire sur Ezéchiel, 42, 31 ds T.-L., où il pourrait cependant s'agir d'un ex. de vaissel (vaisseau*))". Je rapproche donc de vessel (dont l'ortographe ne fait pas de doute sur le manuscrit Fr.696) de vaissel du XIIIe siècle, surtout que le sens moral de vessel saintefié se rapproche de celui de vaissel d'élection de saint Bernard.

 

   * plente : "multitude, grande quantité".

   * covient, couvient : on trouve (DMF) parmi les formes du verbe "convenir" celles de covenir et de couvenir.

   * regehissent de bouche : la locution "regéhir de bouche" (confesser oralement) est bien attestée, notammant dans les Grandes Chroniques de France. On peut voir dans ce passage une référence au texte Romains 10,10 : "Car c'est en croyant du coeur qu'on parvient à la justice, et c'est en confessant de la bouche qu'on parvient au salut, Trad. Louis Ségond". ( dans notre texte, "comme il convient de croire vraiment du coeur, aussi convient-il que chacun confesse de la bouche").

   * ensepoutoure : verbe ensépoutourer, "enterrer" (Godefroy)

   * deserte :  ou desserte (DMF) : "mérite (bon ou mauvais)".

   * souvienigne : la forme souveigne du verbe "souvenir" est attestée dans le DMF.

 

 

 Homo itaque a Deo est, et ab ipso accepit ut bonus esset, et ut ejus semper voluntatem faciat.

 

[20] Audiens hæc Rex Sapor, in sanctum Dei Carterium diro exæstuabat furore, [et omnes ad crucem damnantur:] et truci vultu exterminare eum satagebat, pro his responsionibus. Cui B. Carterius, adolescens quidem ætate, sed moribus grandævus, respondit dicens: Sermo quem protuli, in auribus mortuis sonuit, quoniam in malevolam animam non introibit sapientia. Sapor Rex, super hujuscemodi verba exardescens furore, persuasit Imperatoribus et Regibus et exercitibus, ut Sanctorum decem millium virorum corpora simul in unum crucifigerentur.

 

L'homme donc est de Dieu, il tient de lui sa bonté, par laquelle il fait toujours sa volonté. 

Entendant cela, le Roi Sapor explosa de fureur face aux paroles du saint de Dieu Cartère [et les condamnèrent tous au supplice de la croix] et il s'ingénait, le visage plein de rage, à l'exterminer. Cependant Cartère, qui, bien que jeune homme, avait la vertu d'un homme beaucoup plus agé, répondit : Les paroles que j'ai prononcé tombent dans l'oreille d'un sourd (d'un mort), car la sagesse ne pénètre pas dans une âme de mauvaise volonté. Le Roi Sapor, embrasé de fureur à ces mots, persuada les Empereurs, les Rois et les armées de crucifier en un même lieu les dix mille saints.

 

 

Data autem sententia, fiducialiter Sancti iter ad passionem, veluti invitati ad thalamum, cum exultatione et cordis hilaritate suscipiunt: et cum eis crucifixores bis [noves] dena millia, præmissis innumerabilibus turbis ad spectacula tantorum Martyrum confluentibus usque ad montem Ararath, ubi jussi fuerant crucifigi. Venientes illuc ligaverunt illos ad stipites affixos saxis, quousque universi crucifigerentur. Est autem mons ipse scabrosus et asperrimus. Milites vero sanctos Martyres crucifigentes, custodiebant eos, sicut jussum fuerat eis. [quod dum crucifigerentur, hostes integram silvam exciderunt: et tandem ad ultimum defuit una crux, et Angelus portavit crucem ut similiter crucifigeretur]

 

  Compte tenu de ce qui leur avait été dit, les saints allèrent avec confiance vers leur Passion, joyeux et le coeur léger comme s'ils étaient invités à une noce. Et avec ces [neuf] dix mille crucifiés, une foule convergeait au devant d'eux vers le mont Ararat, où ils avaient été condamnés à être crucifiés, pour assister au spectacle de tant de martyrs. Parvenus la-haut, ils les lièrent à des poteaux fichés dans les rochers jusqu'à ce qu'ils soient tous crucifiés. Cette montagne était très escarpée et pleine d'asperités. Les soldats qui les  avaient crucifiés les gardaient, comme cela leur avait été ordonné. [ Pour les crucifier, les ennemis avaient décimé la forêt toute entière, et il manqua à la fin une croix (pour l'un d'eux): un Ange apporta la croix, afin qu'il soit crucifié comme les autres].

 

[21] Erant autem in exercitu eorum Primicerius unus, Dux unus, Magistri-militum quatuor, Comites quinque, Tribuni novem, Principes undecim, Campidoctores duo, Domestici et Cornicularii viginti. Aperiens vero os suum S. Eliades: postquam crucifixi fuerant, Primicerio Achatio dixit: Quia in Cruce Christi triumphantes exultamus, obsecro te, ut exponas nobis aliquid de fide. S. Achatius  ita ad universos suum aggressus est sermonem dicens

 

 

Il y avait dans leur armée un Primicerius (principier, prince), un Dux (duc), quatre Magistri-militum (maître de la milice), cinq Comites (comtes), neuf Tribuns, onze Principes (  deux Campidoctors, Vingt Domestici (jeunes officiers ou protectores) et Cornicularii ( joueur de Corne, ou, plutôt, officier en second du tribun. Une fois qu'ils furent crucifiés, Eliade, prenant la parole, dit à saint Acace : Puisque nous exultons dans la victoire de la croix du Christ, je te supplie de nous laisser proclamer notre foi. Acace entrepris de parler au nom de tous en disant :

 

Vasa sacra & purificata, audite fidei meæ locutionem. Sicut enim unumquemque fidelem corde oportet credere, ita quoque ipsam interiorem cordis credulitatem ore extrinsecus debet quotidie dicendo proferre. Credo in Deum Patrem omnipotentem, et unigenitum Filium ejus Jesus Christum, redemptorem mundi; et in Spiritum sanctum, a Patre et filio procedentem, quia ex substantia Patris effulsit. Verbum Patris missum est in terram, et qui illud misit Deus Pater est, et ui missus est Dei filius est. Hic ex Maria Virgine natus est; carne indutus, carnalem recreavit hominem: qui et per Prophetas annuntiatus est et per Apostolos demonstratus est et crucifixus, mortuus et sepultus. In sepulcro sic requievit, ut die tertia resurgens dolores solveret mortis et resurrectionnem mortuis demonstraret. Ascendit ad cælos sedet ad dexteram Dei Patris omnipotentis. Idem ipse veniens in secundo adventu judicare vivos & mortuos et omne seculum, et reddere unicuique secundum opus suum. Qui possidet hanc fidem per operationem bonam ejus erit portio cum Dei Angelis. Hæc eo dicente venit eis vox de cælo dicens: Bene dixisti, Achati: ita enim se habet veritas.

Vases sacrés et purifiés, entendez l'expression de ma foi. Comme en effet il convient que tous croient de la foi du cœur, de même depuis l'intérieur du cœur la foi doit être exprimée par la bouche chaque jour. Je crois en Dieu le Père Tout-puissant, en son fils unique Jésus-Christ le Rédempteur du monde, en l'Esprit-Saint qui procède du Père et du Fils car il irradie de la substance du Père. Le Verbe du Père fut envoyé sur terre, c'est le Père qui l'envoya, et celui qu'il envoya est Dieu le Fils. Celui-ci est né de la Vierge Marie et s'est fait chair, il a relevé l'homme de sa chair, il a été annoncé par les Prophètes et démontré par les Apôtres, il a été crucifié, est mort, a été enseveli. Il s'est reposé en sépulture, d'où il revint le troisième jour pour libérer (l'homme) de l'emprise (de la douleur) de la mort et démontrer la ressurection des morts. Il est monté au Ciel où il est assis à la doite de Dieu le Père Tout-puissant d'où il reviendra à nouveau pour juger les vivants et les morts et tous les temps, et rendre à chacun selon son œuvre. Celui qui possède cette foi par son propre chef aura sa place parmi les Anges de Dieu. 

  Ayant dit cela, il vint une voix du ciel qui disait : tu as bien parlé, Acace : car là se tient en effet la vérité.

 

[22] Hora vero sexta diei illius terræ motus factus est magnus: et terra et petræ scissæ sunt. Sancti vero Martyres, fundentes ad Dominum orationem, dixerunt

  A la sixième heure de la journée, il y eut un grand tremblement de terre et la terre et les rochers se fendirent. Mais les saints Martyrs, s'établissant dans la prière du Seigneur, dirent:

folio 23r

    "  souvi /enigne toi de nos en cest torment de ceste croiz et recoist nostre petition* et daigne nos octroier ce que nos te requeron que cuit cil qui feront memoire de nos passions en ieune en silence puissent glorieux loer et que tu leur octoies sante de leur cors et saluz de leur ames en leur ostel leur ostel leur octroie habondance de tout bien et que un iour de ieune pour notre passion leur valle un an de penitance beausire dieux sire de toute criature ou core ce requeron nous que cuit cil qui onestement se garderont pour toi soient delivre de lenging dou diable* garde les de tote enfermeté* quer ton non li est glorieus et dignes de loeng pardurablement   apres cest oroison respondirent tuit les saint amen.

  Apres descendi une voiz dou ciel qui dist mi chier ami sachiez que il vos est otroie que vous avez requis soiez lie* et iotant*. Quer vos proiere* li  sont oies et receues devant Jhesu Crist roi pardurable(.) Quant vinrent a eure de none  les ames des glorieus martirs sen trespasserent a la joie pardurable de paradis. et tantost li ciel a ouvrir et ciel grant lumire descendi seur les cors des sainz et en cele lumire descendi nostre seigneur entre aux atout grant compaignie dangres qui les ames envoia au ciel et lessa les cors en terre Tantost la montaigne se crolla et en cel crolle  les cors des sainz chairent des croiz et li angres nostre seigneur a leur propres mains firent les sarqueus* as sainz et mistrent chascuns en son sarqueul* en cele montaigne. donc sesioissent* oucor ou regne pardurable les ames.

  De ce soit loez dieu li peres et si chier fils Jhesu crist le saint esperit quia la seigneurie et le povoer et la victoire seur totes choses pardurablement sans fin Amen."

 

   * petition : "demande, requête" (DMF).

   * lenging dou diable : cf Roman de la Rose, vers 1582 : "et voit l'engin au diable et sa grande décevance", ou encore "l'engenh del diable" cité dans le lexique roman de Raynouard p. 355.

   * enfermete : "infirmité" (Godefroy).

   * lie : lié, adj, "joyeux, content, gai" (Godefroy)

   * ioiant : joiant : "joyeux, gai, ravi" (ancien français, Wiktionnaire).

   * proieres : forme attestée dans le DMF pour "prières".

   * sarqueus, sarqueul : "cercueils, cercueil" ; le DMF atteste (entre autre) les formes sarqueil, sarquelsarqueux et serqueus ; la forme en ancien français rappelle que notre mot " cercueil" vient de "sarcophage".

   * sesioissent : verbe s'esjoier, "se réjouir" (Godefroy).

      Domine Deus, memento nostri in hoc patibulo crucis, et suscipe petitionem nostram, et ea quæ a te poscimus; ut quicumque memoriam passionis nostræ cum jejunio celebraverint et ilentio, mereantur a te consequi fructuosam mercedem, tribuendo eis sanitatem corporum et edicamentum animarum; et in domibus eorum bonorum omnium ubertatem concede, diesq(ue) jejunii nostræ Passionis unum annum pœnitentialem concludat se observantibus. Hoc exposcimus a te Dominator Domine Deus. Dissipa Domine omnem occupationem sathanæ et omnem immundum spiritum, et omnem infirmitatem expelle quia gloriosum et laudabile est nomen tuum per cuncta secula  seculorum. Et respondentibus omnibus, Amen, facta est vox de cælo dicens: Quæ petistis, dilectissime Dei, scitote vos impetrasse: gaudete quoque et lætamini, scientes quia orationes vestræ, coram Christo immortali Rege, sunt exauditæ.

 

Seigneur Dieu, souviens-toi de nous sur le gibet de la croix, et reçois notre requête et les choses que nous demandons, afin que quiconque qui célèbrerait notre passion en jeûnant et en silence obtienne de toi la récompense fructueuse de la santé du corps sain et des remèdes des âmes, et que tu leur concède la fécondité en leur demeure de quantité de bonnes choses, et que l'observance d'un jour d'abstinence (durant la célébration) de notre passion leur procure une année de pénitence (indulgence). Nous te le demandons Seigneur Dieu. Ecarte tous les assauts de Satan et toutes les souillures de l'esprit et repousse toutes les infirmités, car ton nom est digne de gloire et de louanges pour les siècles des siècles. Et comme ils répondaient tous, Amen, une voix se fit entendre du ciel qui disait : "Sachez, vous qui êtes très chers à dieu, que ce que vous avez demandé à été exaucé. Réjouissez-vous encore et exultez de joie, en sachant que vos prières  se sont fait entendre à la face du Christ-Roi immortel.

 

 

 

[23] Circa vero horam nonam Sanctorum animæ ad cælica translata sunt palatia, & aperti sunt cæli et lumen magnum super Sanctorum corpora emicuit. 

Mox autem Dominus, præmisso lumine cæli Affuit,

 Angelicis stipatus rite catervis, 

Sanctorum medio perstans in vertice montis. 

 Lætantur Sancti tanto solamine septi, 

Quorum dat cælis animas, & corpora terris ..[Sic autem finierunt sancti Martyres passiones suas, et perrexerunt ad Dominum: ipsi enim decet ]

Et rursus exortus est terræ motus, in monte ipso, ita ut Sanctorum corpora patibulis solverentur, per Domini jussionem; & Reliquiæ meruerunt suscipere sepulturas illic Angelicis manibus,  quarum animæ pariter cum Deo et Angelis gloriantur in cælis. Omnipotenti  Deo Patri, cum Filio Spirituque sancto, sit laus, honor, decus, potestas, virtus atque victoria, per omnia secula seculorum, qui suos provehit assidue milites & honorificat. Amen. 

 

  A la neuvième heure, les âmes des saints montèrent aux palais des cieux, et les cieux s'ouvrirent, et une grande lumière resplendit sur les corps des saints. Bientôt cependant le Seigneur, qui se tenait dans la lumière des cieux, dûment escorté de la troupe des anges, fut présent au milieu des saints sur le sommet de la montagne. Les saints se tenaient à la fois dans (?) l'allégresse et la consolation tandis que leurs âmes allaient au ciel et que leurs corps restaient sur la terre. [ Ainsi cependant les passions des Martyres s'achevèrent, et ils parvinrent à Dieu: là où il siège lui-même(?)].

Et la terre trembla encore sur cette montagne de telle sorte que le corps des saints, sur l'ordre de Dieu, se détachèrent des gibets, et leurs dépouilles méritèrent d'être ensevelis par les propres mains des anges, alors qu'au même moment leurs âmes furent transportées dans la gloire avec Dieu et les anges.

Au Dieu le Père Tout-Puissant avec le Fils et le Saint-Esprit, honneur, louanges, gloire, puissance, vertu et triomphe, lui qui honore et favorise constamment ses troupes.

 

 

Adaptation en français moderne :

  J'ai traduit comme j'ai pu, laissant entre parenthèse les passages obscurs, et m'appliquant à une traduction litterale. On rira bien de mes bévues, mais cela fournira un canevas à mes correcteurs. 

F18v Ici commence la passion des dix mille martyrs.

   Quand notre sire Jésus-Christ sauveur le fils du vrai Dieu le Père apparut au monde, la vérité est née de terre, comme David le dit en son psautier et la justice resplendit sur les justes qui sont en terre et les incita à la piété au service de Notre-Seigneur.

  A la compagnie de ces bonnes gens appartient le prince saint Acace, le duc Eliade, Thierry le maître des chevaliers et Cartoire qui enseigne les nouveaux chevaliers, et leurs autres compagnions qui en un jour endurèrent la mort pour le nom de Jésus-Christ. Mais par quelle manière ils la souffrirent et par quelle circonstance ils (desservir) à parvenir aux sièges célestes,  la parole qui vient le voudra démontrer.

   Quand Adrien et Antonin gouvernaient l'empire romain, les Gadaréens et ceux qui sont au dessus du fleuve Euphrate se soustrayèrent à leur seigneurie et commencèrent à se rebeller. Et quant cette nouvelle vint aux empereurs ils furent pris ...F 19r ...d'une grande colère et assemblèrent leur armée, allèrent vers leurs ennemis et plantèrent leurs tentes face à eux. Ils avaient en leur armée d'une part neuf mille hommes , et onze mille hommes d'autre part, tous chevaliers forts, courageux et très éprouvés en chevalerie séculière et ne cherchant qu'à se battre. Le jour de la bataille arriva et les deux armées s'assemblèrent en un champ pour combattre. Les empereurs (avaient) avec eux les statues des dieux Jupiter et Apollon en qui ils plaçaient leur confiance pour obtenir la victoire. Mais quant ils virent la grande multitude de leurs ennemis qui étaient cent mille, ils furent fort effrayés, leur cœur fut pris de grande peur et sept mille  de leur chevaliers détalèrent à toutes jambes. 

  Quand les empereurs eurent pris la fuite, le prince Acace et le duc Eliade se tournèrent vers les neuf mille de leurs compagnons et dirent : "Seigneurs, que vous semble, de fuir ou de lutter comme il appartient aux chevaliers courageux ? " Venez, et sacrifions à nos dieux, que nous puissions obtenir la victoire grâce à eux sur nos ennemis. Alors ils sacrifièrent un chevreau, mais après, ils furent plus effrayés et épouvantés que jamais et, tournant les talons, ils prirent la fuite. Alors qu'ils s'enfuyaient, l'ange de Notre-Seigneur survint sous la forme d'un adolescent qui courait devant eux et dit : d'où vient une telle peur, pour que ce soit après avoir sacrifié à vos dieux que vous vous êtes mis à fuir, et que vous devenez grandement ridicules ? Mais écoutez-moi Seigneurs prudhommes et accomplissez ce que je vous dirai. Appelez le dieu du ciel qui étendit la bannière des cieux et fonda la terre en ses fondements.  n'a-t-il pas tué cent quatre vingt cinq mille des soldats de Sennacherib le roi d'Asie, le contraignant à prendre lui-même la fuite ? Croyez donc en Jésus-Christ le fils du Dieu éternel et il combattra pour vous en vous préservant.

 Quand l'ange eut dit ceci à tous, Acace dit à Eliade et à ses saints compagnons : "Seigneurs, que vous semble de ce que vous avez entendu ?" Eliade dit : " Eprouvons ces choses et voyons si ce que l'ange nous a dit est vrai."  Alors ils s'écrièrent tous d'une seule voix : "Nous croyons en toi sire Jésus-Christ et promettons de faire en ton nom ce que ce jouvenceau nous a expliqué. Sitôt qu'ils crurent en Notre-Seigneur ils firent une sortie contre leurs ennemis et  uèrent tous leurs adversaires parce que l'ange les y aidait. Et les autres tombèrent d'une haute montagne et moururent, et plusieurs autres périrent dans un lac voisin.

  Quant  tous leurs adversaires eurent péris par diverses manières de mort, l'ange de Dieu prit les hommes et les mena au sommet d'une montagne qui se nomme Ararat, et ils le glorifièrent beaucoup de la puissance de Dieu. Cette montagne est éloignée de la ville d'Alexandrie d' environ soixante deux lieues et demi. L'ange s'assit au milieu des hommes et les cieux s'ouvrirent et sept (anges) descendirent parmi eux. Quant les saints hommes les virent, ils furent très épouvantés et très effrayés. Mais l'ange qui leur était apparu en premier les réconforta et leur dit : " n'ayez pas peur, ce sont des anges."

   Ils (re)connurent tout d'abord l'ange qui leur avait parlé. Les anges qui étaient descendu du ciel se présentèrent à eux, autant que le permet la fragilité (l'imparfaite nature) humaine. Ils les instruivirent et leur dirent : "Vous êtes bénis, vous qui avez cru dans le Dieu vivant ; nous vous annonçons les choses qui vont vous arriver : dans trois jours on viendra vous chercher et vous serez emmenés devant les rois. N'ayez pas peur d'eux car Dieu...F19v est avec vous qui donne force et courage à ceux qui croient en lui. Après que les anges aient parlé, ils disparurent, si bien que les saints ne les virent plus. Ils furent pris d'une grande peur et confessèrent à haute voix leurs péchés. 

   Quand les trois jours furent passés les empereurs les firent chercher, et ils disaient entre eux : "que croyez-vous qu'il soit arriver à ces chevaliers ? Nous nous sommes enfuis de la bataille, envoyons de nos gens à leur recherche." Ceux qui furent envoyés allèrent à la montagne où se trouvaient les saints et en les observant ils comprirent qu'ils étaient devenus chrétiens, car ils les entendirent glorifier et bénir Dieu. Quanq ils entendirent cela ils redescendirent de la montagne pour annoncer ces choses aux empereurs. Lorsqu'ils eurent appris cela, les empereurs en furent très affligés, ils se couvrirent leur tête de cendres et restèrent cinq jours sans manger ni boire à pleurer abondamment.

  Quand les cinq jours furent passés, ils se mirent d'accord pour appeler cinq autres rois pour prononcer le jugement. Et ils traduisirent ces saints hommes en justice par devant ces rois. Ils s'assirent aussitôt et écrivirent une lettre qui disait ceci : "Antonin et Adrien les nobles empereurs des romains présentent leurs salutations aux autres très puissants rois Sapor, Maximin, Adrien, Tibère et l'autre Maximin. Nous voulons que vous sachiez que nous livrâmes bataille contre les Gadarains et ceux qui sont à coté du fleuve Euphrate. En cette bataille nous avions une troupe de sept mille hommes d'une part, et de neuf mille de l'autre, tous chevaliers forts, courageux et bien armés. Mais quand nous vîmes la multitude de nos adversaires nous nous enfuîmes avec sept mille de nos hommes. Les neuf mille autres chevaliers se lancèrent dans la bataille, combattirent courageusement et eurent la victoire sur leurs ennemis. Ils en tuèrent cent mille, tant et si bien que ce fut merveilleux à voir. Quand nous apprîmes la nouvelle nous fîmes un grand sacrifice à nos dieux pour célebrer cette grande victoire et nous fûmes extrèmement joyeux. Mais après cet enchantement, nous connûmes une très grande angoisse lorsque nous eûmes entendu que ces combattants étaient devenus chrétiens, qu'ils s'étaient retirés sur une haute montagne qui dépasse en altitude tous les autres monts d'Arménie. Venez donc nous rejoindre et nous déciderons ensemble de ce que nous devons faire. 

  Quand les rois reçurent cette lettre, ils furent remplis de tristesse et rassemblèrent une très forte armée d'hommes vigoureux et atteignirent la ville où les attendaient les deux empereurs. Aussitôt qu'ils arrivérent, la première chose qu'ils firent fut de sacrifier à leurs idoles, puis ils burent et mangèrent avant d'entreprendre de faire rechercher les chevaliers de Jésus-Christ. Ils envoyèrent des messagers sur la montagne où les saints de Dieu étaient en prière. Quand ceux-ci les virent venir vers eux saint Acace dit à ses compagnons : "Seigneurs frères levez-vous et plaçons notre entente dans la prière, car le diable a envoyé sa propre armée contre nous. Et ils baissèrent la tête, se mirent à genoux et prièrent :

  "Dieu Notre Seigneur, qui n'a pas de pareil, qui ne peut être compris, qui forma l'homme du limon de la terre et lui donna l'honneur de ton image, qui envoya ton Esprit-Saint à la Vierge Marie pour la couvrir de ton ombre afin que Notre Seigneur Jésus-Christ ton Fils y prît chair, Dieu tout puissant écoutez nous, à qui vous avez daigner envoyer votre saint ange qui nous...Folio F20r révéla le chemin de vérité et ... la victoire sur nos ennemis et nous a amenés au sommet de cette montagne et nous a nourri de la viande du ciel la quantité nécessaire pour trente jours et ne nous a pas laissé tomber dans les pièges de l'asservissement par notre ennemi le diable ni permettre que ses hardis maléfices ne puisse vaincre la constance et la vertu de tes saints. Qu'il ne puisse se moquer de nous et dire "j'ai eu la victoire assurée". Viens, Biaux sire Jésus-Christ et sois le patron de l'ensemble de nos passions et préserve-nous du reniement et de la peur des cruautés de ce roi félon, Biaux sire qui a daigné nous annoncer que nous serons traduits en justice devant les rois, dorénavant et jusqu'à la fin des temps nous te rendons grâces et louanges toi qui es le vrai Dieu Tout-Puissant éternellement et sans fin."

   Quand les saints eurent fait cette prière une voix descendit du ciel qui leur dit : "je suis le seigneur glorieux qui siège parmi les saints. J'ai entendu la requête que vous m'avez adressé en vos oraisons. N'ayez pas peur de ceux qui tuent le corps mais qui ne peuvent placer aucune entrave sur les âmes. Je suis le vrai Seigneur et je suis avec vous." 

  Quand les saints entendirent cette voix qui venait du ciel ils furent remplis d'une grande joie et se réjouissèrent en Notre-Seigneur. Alors les chevaliers que les rois avaient envoyé s'approchèrent d'eux et leur dire : Les empereurs, les rois et ceux qui sont avec eux nous ont envoyés à vous afin que vous descendiez d'ici et que vous les rejoignez." Alors ils descendirent et se présentèrent devant les rois, et ils avaient en eux toute leur espérance en Jésus-Christ.

  Quant les rois les virent ils commencèrent à pleurer, et Adrien leur dit : "Quel bien avez-vous tiré de vous conduire comme vous l'avez fait ? Folio 20rB Dites-moi qui vous conseilla de trahir vos dieux et de croire en un crucifié. Ne savez-vous donc pas que nous avons le pouvoir de vous mettre à mort dès aujourd'hui ?"

Saint Acace lui répondit : " Roi, tu as bien parlé car le pouvoir de tuer t'est bien donné et c'est vrai que vous pouvez donner la mort au corps. Mais nul ne peut tuer l'âme si ce n'est Jésus-Christ qui a le pouvoir de mortifier et de vivifier. Et si vous voulez savoir  comment nous croyons en Jésus-Christ qui a le pouvoir sur le monde, nous vous en conterons l'entière vérité."

  " Quand nous allâmes à la bataille, Adrien et Antonin eurent peur de la multitude de leurs ennemis et prirent la fuite avec leurs sept mille hommes. Nous avions avec nous les statues de Jupiter et d'Apollon et nous leur sacrifiâmes un chevreuil parce que nous voulions qu'ils nous viennent en aide. Mais ce fut tout le contraire, car après ce sacrifice nous fûmes plus épouvanté qu'auparavant et nous crûmes que notre fin était arrivée. L'ange de Notre-seigneur nous apparut sous l'apparence d'un jeune homme, et nous demanda pourquoi nous étions si épouvanté après le sacrifice rendu à nos dieux. Nous lui répondîmes que nous n'y avions trouvé aucune aide, et il nous dit : "croyez au Dieu du ciel, qui est tout puissant et fort dans les combats, et il vous donnera de vaincre vos ennemis. Et quand il nous eût annoncé Notre-Seigneur Jésus-Christ nous crûmes en lui et nous y croyons encore. Et en cette heure même nos ennemis prirent la fuite et plusieurs tombèrent dans un lac et les autres perirent parce qu'ils chutèrent au pied d'une haute montagne. Et quand tous furent morts l'ange de Dieu nous mena sur la montagne d'Ararat ; nous fûmes sur cette montagne et nous vîmes les cieux s'ouvrirent et sept anges descendirent au milieu de nous...

Folio 20vA ...Nous eûmes une grande frayeur mais l'ange qui était avec nous dit : "N'ayez pas peur, ce sont des anges qui sont venus ici et qui sont mes frères" ; et les anges eux-mêmes nous dirent : "Vous êtes bénis car vous avez cru au dieu vivant. Nous vous annonçons à l'avance ce qu'il vous conviendra de faire dorénavant. Après trois jours les empereurs vous feront chercher et vous serez jugés par sept rois, mais n'ayez pas peur d'eux car le Dieu tout puissant vous aidera en toute chose. Les anges nous dirent ces paroles et disparurent à nos yeux, ils montèrent au ciel, et nous procura en cette montagne de la viande du ciel. En cela nous sommes convaincus d'avoir connu le vrai Dieu du ciel, et de cela vient que nous ne craignons ni vos menaces ni vos tortures. 

  L'empereur Adrien dit à saint Acace : "Entends-tu que tu parles tant que tu nous as bouché les oreilles (rendu sourds), à nous qui sommes Seigneurs du ciel et de la terre?" 

  Acace lui répondit : "Entre vous sept rois, vous ressemblez à sept renards qui êtes toujours aux aguets, et vous ne faîtes rien d'autres que d'abuser chacun par tromperie et par achoppement. Car celui qui a le pouvoir du ciel et de la terre règne sur chaque créature, il est le roi de tous les siècles et le juge des vivants et des morts." Quand ils entendirent cela, les rois furent très irrités contre les saints hommes. Alors Eliade prit la parole :  " Seigneurs rois pourquoi vous irritez-vous en vain d'une vérité (...)".

   Adrien hors de lui répondit : "Je jure par tous mes dieux que vous n'en sortirez jamais vivants. Et puisque vous croyez en Jésus-Christ sans avoir de doutes, vous endurerez les peines dont il a souffert". L'un des membres de la compagnie des saints, qui se nommait Cartère lui répondit : " Ce serait un grand honneur pour nous de pouvoir être digne de souffrir ce martyr et de nous placer ainsi sous le patronage de Jésus-Christ.

  En cet endroit s'était rassemblée une grande foule de païens : on comptait sept rois et dix prévost-comtes et maîtres de chevaliers et autres princes, une centaine d'autres chevaliers et cent cinquante mille vilains (roturiers) qui tous criaient et disaient ôter [ces ancêtres à tous les enchantements d'entre nous]. Quand ceux-ci furent apaisés, l'empereur Adrien dit à Acace : "Acace, n'entends-tu pas les cris de cette foule ? Allez,  sacrifiez à nos dieux afin que les cris du peuple ne soient plus dirigés contre vous. Saint Acace lui répondit : "Les cris de cette multitude ne nous troublent pas ; mais voyez Seigneur roi une vision qui m'est apparue : je vis en ma vision et il me semblait que neuf mille aigles volaient, et j'entendis aussi une grande multitude d'oiseaux sur la terre. Et quant les oiseaux virent les aigles ils s'enfuirent, et tandis qu'ils s'enfuyaient il arriva que les aigles les enserrent et les détruisent. Puis ils dirent :  !

  Adrien devint furieux et ordonna qu'ils furent lapidés, et il dit : "J'applique sur vous la condamnation de Jésus-Christ de Nazareth. Mais comme on lapidait les saints, les pierres se retournaient contre la face de ceux qui les lançaient. Alors Adrien leur dit : "Que vous apporte cette imposture ? Sacrifiez à nos dieux et vous serez délivrés de vos tortures. Minas et Acace les princes de ces saints lui dirent : Ennemis de Dieu et adversaires de toute vérité, vous n'êtes même pas capables, toi et Antonin, de nous juger, et vous avez eu besoin d'amener aujourd'hui ici cinq rois avec toutes leurs armées pour chercher à nous épouvanter et à nous détourner de la foi en Jésus-Christ. Que vous soyez en peu nombreux ou en grand nombre, nous nous tiendrons à  cette foi que nous avons embrassée.... 

 

 F21r A  ...Antonin répondit : " Déloyaux ennemis de toute religion, vous imaginez nous manipuler par vos menaces, vous et ceux qui sont avec vous". Aussitôt il commanda qu'ils s'approchassent de lui et leur seigneur dit "soldats, sacrifiez à vos dieux". Le comte Speusippe qui était l'un des seigneurs des quatre comtes de l'armée des saints dit à l'empereur : "Honni traître deloyal arrière de nous, ton désir est diabolique, tu cherches par cette condamnation à nous tromper ; tu n'oses pas donner sentence contre nous. Quand l'empereur eut entendu ces paroles, il frémit de colére contre les saints et commanda qu'ils furent flagéllés. Alors que le [bourreau ? il manque un mot] les battaient, un de la compagnie des saints, qui se nommait Draconaire, et était frère d'Acace et d'Eliade dit : "Seigneur saint homme priez pour nous car les violences que nous endurons sont terribles. Acace répondit Seigneur frères soutenez vertueusement et persévérer en confession où vous êtes. Car notre sauveur Jésus-Christ dit que celui qui perséverera dans sa foi à la fin sera sauvé. Après cela, il fit sa prière à Notre-Seigneur et dit: "Biauxsires dieux très grand et éternel juge des vifs et des morts qui n'as pas en dépit ceux qui te requièrent, qui nous a appelé à la merveilleuse aventure de la connaissance, qui brisa par la croix la force du diable, qui boucha la gueule des lions et délivra son serviteur Daniel. Sire qui as la seigneurie de toute créature écoutez notre prière et délivrez-nous des mains de ces fourbes. Car nous sommes ta création et l'œuvre de tes mains. Sire octroie-nous la parfaite persévérance et hâte vers nous ta miséricorde car tu es notre Dieu béni éternellement."

  Quand cette oraison fut finie toute la terre trembla et aussitôt les mains de ceux qui frappaient les saints devinrent toutes desséchées.  En l'armée du roi Maximin qui était l'un des sept rois était maître Théodore, maître des chevaliers, qui avait sous son commandement mille chevaliers, et qui, merveille, fut ébahi de tels miracles et s'écria à haute voix et dit : "Biauxsires du ciel et de la terre qui as envoyé l'aide de ta miséricorde à ces neuf mille, Sire en qui est miséricorde sans envie et bonté sans (méfiance) et misération sans fin, Sire daigne mener nos pécheurs au nombre de ce glorieux martyre. Aussitôt qu'il eut dit cela il s'écria ouvertement et se tourna vers la compagnie des saints damedieu avec tous les mille chevaliers qui étaient sous ses ordres.

      F21v :Alors que les saints arrivaient les anges de Notre-Seigneur se mirent à leur compagnie. quand ils furent venus le roi Maximin dit à Thierry (Théodore) "qu'as-tu gagné en m'abandonnant ?" Thierry lui répondit : "j'ai gagné ma grande multitude de biens  car je connais le dieu vivant et vrai". Le roi Maximin se tourna vers les autres et dit : "Seigneurs qui êtes dix mille écoutez-moi : ne croyez pas que vous puissiez faire passer ce fait comme une chose légère et pour cela je vous conseille de faire sacrifice à nos dieux , et vous vivrez et ainsi vous pourrez éviter ma colère et échapper à une mort très cruelle." Saint Acace répondit : " la colère d'une puce ne vaut guère contre la force d'un taureau. Depuis que nous avons le Dieu vivant et vrai nous n'avons pas cure de toi."

  Le roi Maximin fut emporté par ces paroles dans une forte colère et commanda que l'on fasse venir une grande quantité de clous à trois pointes, de telle sorte qu'une pointe soit toujours dressée quelque soit la position du clou, puis il commanda qu'on les répande sur un chemin de deux lieues de long ; il ordonna qu'on y méne les saints hommes tous pieds nus. 

  Quand les saints furent préparés à affronter cette sorte de torture, Notre-Seigneur envoya ses anges qui, en allant  devant eux, ôtaient les clous et les rassemblaient en tas afin qu'ils ne blessent pas les pieds des saints. Quand ils s'en aperçurent, ils rendirent grâces à Dieu en disant "Biauxsires dieux tout-puissants, à toi nous rendons grâces et remerciements de nous avoir trouvé dignes de nous montrer ces signes et les grandes merveilles des miracles inouïs (qui jamais par personne n'avaient été entendus).

  Quand les rois virent la nouvelle de ce miracle ils dirent nos dieux ont voulu faire cette chose pour démontrer aux dix mille martyrs qu'ils étaient des dieux tout-puissants.

  Saint Eliade dit aux empereurs : "vous êtes sans cœur et sans entendement et le diable vous a si bien aveuglés que vous ne pouvez reconnaître la grandeur les œuvres de Notre-Seigneur". Quand le roi Maximin eût entendu ces paroles il dit à ses ministres : "j'ai entendu dire de Jésus-Christ, comme ils appellent leur dieu, qu'il avait été crucifié, qu'on lui fit porter sur la tête une couronne d'épine et quon lui transperça le coté par une lance acérée. Aussi nous ordonnons que ces traîtres subissent le même sort. Alors les ministres arrivèrent et firent comme cela leur avait été ordonné autant de couronnes d'épines qu'il y avait de saints, puis prirent des lances bien pointues et  transpercèrent le flanc de chacun des saints martyrs de Dieu avant de placer sur la tête de chacun une couronne d'épines. Puis arrivèrent dix mille païens qui poursuivèrent les saints à travers toute la ville et les frappaient avec des lanières et leur maltraitaient de beaucoup d'autres façon. Mais les saints de Notre-Seigneur supportaient avec patience toutes ces tortures et proclamaient grâces et louanges à Notre-Seigneur, et ils disaient : "Sois glorifié Seigneur Jésus-Christ, puisque tu nous a cru digne de souffrir cette passion bien que nous n'en fussions pas digne."

  Après cela, les saints furent ramenés au palais et les empereurs entreprirent de les humilier par leurs moqueries, leur disant : "Seigneurs, Dieu vous fait rois des (juifs). Que vous apporte votre Jésus-Christ ? Peut-il vous délivrer des tortures et des affronts que l'on vous fait ? Les saints répondirent d'une seule et même voix aux empereurs : "Écoutez, vous tous, peuple misérable, Dieu vous a fait à son image, mais vous, vous êtes fait à celle du diable. F22r : ô vous œuvre du diable, lequel chaque jour vous désunit de Dieu,

qui êtes dans l'erreur sans fin,

qui êtes enveloppe périssable ,

qui êtes (pris par) les lacets du cruel ennemi auquel vous vous liez de jour en jour,

qui , étant  faits par  le vrai Dieu, êtes défaits par les faux dieux,

qui êtes le grand peuple que le diable a trompé par ses erreurs,

qui êtes le mauvais blé qui n'a pas de fruit qui brulera éternellement au feu de l'enfer,

qui êtes empereurs trompeurs, sans sens, et pénibles et envieux,

qui ne connaissez pas le vrai Dieu  mais adorez les pierres et les (fuz) qui sont faites de mains d'hommes.

  Tandis que les saints prononçaient ces paroles, le sang s'écoulait de leur coté à terre : prenant leur sang dans leur mains ils en oignaient leur corps et leur tête et disaient à Notre-Seigneur : Biauxsires dieux de toute créature ce sang nous soit lieu de baptème et en rémission de nos péchés.

  En cet instant même leur vint une voix qui leur dit "mes très chers amis , il en adviendra comme vous avez requis".

   Au moment où l'empereur et la foule de gens qui étaient avec lui ce jour là entendirent cette voix, ils virent la terre s'écrouler (trembler) et le tonnerre gronder. Après passa une heure de jour et le roi Sapor dit aux martyrs de Notre-Seigneur repentez-vous de vos mauvaises actions et convertissez-vous à vos dieux tout-puissants par qui toutes choses sont faites. Car Jupiter fit le ciel, Apollon la terre, Hercule les eaux, Esculape les hommes, Artémis les oiseaux, Vénus fit la lune et les étoiles, Junon fit les chevaux et les vaches, Serapis fit la seigneurie des oiseaux du ciel et du paradis. S' il y a parmi vos quelques sages, maintenant je réponds à ces choses.

  Un jeune qui avait nom Cartère répondit : "Si mes maîtres et mon seigneur qui sont mes ainés me le commandent, je disputerais avec vous. Saint Acace dit "Parole biaux sires, car il t'appartient bien de prêcher la parole divine". Alors Cartère commença et dit :" toute votre sagesse-ci est erreur manifeste et perdition ; n'avez-vous pas entendu l'écriture qui dit "les dieux des païens sont d'or et d'argent et œuvres de mains d'homme" ? Ils sont tels que sont ceux qui les firent, et tels que sont ceux qui s'en servent. Maintenant vous pouvez voir sire roi que l'homme est là avant la statue qu'il utilise, et comment dis-tu donc qu'Esculape fit les hommes ? Il y a une espèce de mécréants qui disent qu'Ascalon qui est une statue où le diable habite créa les hommes. D'autres affirment que ce sont les anges qui formèrent les hommes. Maintenant Roi, dis-moi  qui est là avant, de l'homme, ou de la maison ? Le roi Sapor, fort de son sens lui répondit que d'abord naît l'homme, et qu'alors la maison peut être faite. A cela Cartère lui répondit que si donc on juge que l'homme est antérieur à la maison, il est évident que l'homme est antérieur à la statue. Car comme la maison est faite par l'homme, la statue est faite par l'outil de l'homme. Que celui qui ne croit pas en Dieu entende donc ce que Dieu dit par les prophètes, je suis la sagesse qui fut engendrée avant toute créature. La sagesse est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui est venu en ce monde et est né de la Vierge Marie pour accomplir ces choses qui auparavant manquaient à l'Ancien Testament. Car il est celui qui accomplit la loi et qui a fait à la fois deux /peuples un ...Folio 22 v ...deux peuples un, qui descendit aux enfers pour condamner les diables. Je crois donc chose certaine que Jésus-Christ se fit homme et donna à l'homme la bonté pour qu'il accomplisse en toute chose la volonté de Notre-Seigneur.

  Quand le roi Sapor eut entendu ces paroles  il fut fort en colère contre Cartère et le regardait très cruellement et avec le désir de le détruire pour la vertu de ses paroles. Mais Cartère qui était, quoique jeune en age, expérimenté et  ancien en sagesse et en vertu lui répondit et dit : " La parole que j'ai dite est tombée dans l'oreille d'un homme mort ; car ainsi que le disent les Écritures, la vraie sagesse ne peut entrer en âme de mauvaise volonté."

  Le roi Sapor quand il entendit cela fut pris par une très grande colère et conseilla aux empereurs qui étaient là, aux rois et à toutes leurs armées que les saints de Dieu fussent crucifiés ; la sentence fut aussitôt prononcée. Et les saints de Notre-Seigneur à grande liesse et agréant de tout coeur allèrent à leur passion comme s'ils fussent allés à leur noce.

  En leur compagnie étaient aussi ceux qui devaient les crucifier au nombre de près de vingt mille et il y en avait une grande multitude d'autres qui restaient avec eux pour voir ce martyr ; et ceux-ci pleuraient tant qu'ils vinrent à la montagne d'Ararat, où l'ordre avait été donné de les crucifier.

  Quant ils vinrent là, les croix furent attribuées à chacun et furent plantées dans la roche puis  les dix mille martyrs de Notre-Seigneur furent crucifiés. La montagne où ils furent crucifiés était terriblement haute, et rude, et acérée. 

 Les chevaliers qui crucifièrent les saints les gardaient en leur croix comme cela leur avait été commandé.

  Quand ils furent en croix saint Eliade commença à parler et dit à saint Acace qui était leur chef : "Seigneur preux qui  vous êtes fiés en la victoire de la croix de Jésus-Christ je vous prie de ne rien abjurer de la vrai foi". Saint Acace commença son sermon et dit devant tous : "Vous qui êtes  des vases sanctifiés à Notre-Seigneur Jésus-Christ et purifiés écoutez ma parole de la foi car je crois car de même qu'il convient  de croire vraiment du coeur, de même il convient de confesser de la bouche  que chacun proclame  leur foi en ce qu'il croit :

   "Je crois en Dieu le Père tout puissant qui créa le ciel et la terre et tout autant en Jésus-Christ qui se rendit visible et au Saint-Esprit qui est du Père et tout autant du Fils.  Le Fils de Dieu fut envoyé sur terre, et celui qui l'envoya est Dieu le Père, et celui qui fut envoyé est Dieu le Fils, qui est né de la Vierge Marie de qui il prit chair ; il fut annoncé par les prophètes et démontré par les apôtres. Crucifié et mort et enseveli, il reposa en sépulture,  au troisième jour il resuscita pour nous délivrer des douleurs de la mort et démontrer la résurrection des morts ; il monta aux cieux et est assis à la droite de Dieu le Père Tout-puissant et dont il reviendra à la fin du siècle pour juger les vifs et les morts et rendre à chacun selon ses mérites. Qui croit fermement cette foi en toutes bonnes œuvres aura son héritage avec les saints  anges."

  Quant saint Acace eut dit ceci, une voix descendit du ciel qui lui dit : "Acace, tu as bien parlé car ta voix est la pure vérité."

  Quand vint l'heure de midi toute la terre trembla et les pierres et la terre se fendirent et les saints martyrs firent leurs oraisons à Notre-Seigneur et dirent Biauxsires souviens-toi...F23r...souviens-toi de nous en ces tourments de cette croix et reçoit notre requête et daigne nous octroyer ce que nous te demandons : que ceux qui feront mémoire de nos passions par un jeûne en silence puissent glorieux louer et que tu leur accordes santé du corps et salut de leur âme, abondance de tout bien, et qu'un jour de jeûne pour notre passion procure un an de pénitence Seigneur Dieu sire de toute créature. Ou encore nous te demandons que ceux qui se garderont honnêtement pour toi des machinations du diable, tu les préserves de toute infirmité, car ton nom est glorieux et digne de louange éternellement. Après cette prière, tous les saints répondirent : "Amen".

 Après descendit une voix de ciel qui dit "mes chers amis sachez qu'il vous est accordé ce que vous avez demandé, soyez joyeux et contents. Car vos prières ont été écoutées et agrées devant Jésus-Christ qui régne pour l'eternité". Quand vint la neuvième heure, les âmes des glorieux martyrs  trépassèrent à la joie éternelle du Paradis. Et alors le ciel s'ouvrit et une grande lumière descendit du ciel sur le corps des saints et en cette lumière descendit Notre Seigneur et autour de lui une grande compagnie d'anges qui accompagna les âmes au ciel et enterrèrent les corps. Alors la montagne trembla et en ce séisme les corps des saints tombèrent des croix et les anges de Notre Seigneur leur fabriquèrent des cercueils de leurs propres mains et placèrent chacun dans son cercueil en cette montagne ; où ils participent encore dans la joie au régne éternel les âmes.

  Que soit louez pour cela Dieu le Père et son cher Fils Jésus-Christ et le Saint-Esprit qui a la seigneurie, le pouvoir et la victoire sur toutes choses éternellement. Amen.

 

 

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Published by jean-yves cordier
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5 octobre 2012 5 05 /10 /octobre /2012 08:39

            Légende des Dix mille martyrs :

      La version tirée de la Vie et passion de Saint-Denis de 1270-1285 confrontée au texte d'Anastase le Bibliothécaire.

Voir :

 

 

             Dans le cadre de mon étude du retable de l'église de Crozon consacré à ce thème, je donne ici la transcription de la Légende des Dix mille martyrs telle qu'elle apparaît dans le manuscrit en ancien français de la Bibliothèque nationale de France dit Français 696 disponible en ligne sur :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8447187m/f47.image.

 Il s'agit d'un manuscrit écrit entre 1270 et 1285 en écriture gothique en français sous le titre Vie et passion de saint Denis, traité des reliques, Légende de la passion des dix mille martyrs, Légende de la Véronique ; Chronique abrégée de la naissance de J.C à 1112, Continuation de 1120 à 1278. Il est conservé à la Bibliothèque Nationale de France, département des manuscrits sous le nom  de "français 696".    provient des ateliers de copistes et de peinture de l'Abbaye de Saint-Denis. La Légende des Dix mille martyrs est traitée sur les folio 18v à 23r.

   Datant du XIIIe siècle, c'est, à ma connaissance, la plus ancienne version disponible en français. Elle provient de l'atelier de l'Abbaye de Saint-Denis, nécropole des rois de France. Je montrerai ultérieurement qu'elle est à l'origine de plusieurs autres versions successives, toutes lièes au pouvoir royale, et formant ce que je nomme une veine historique (car liées aux Grandes Chroniques) différente de la veine religieuse des Acta Sanctorum. Je montrerai aussi qu'elle est la traduction fidèle du texte latin originel, celui d'Anastase le Bibliothécaire.

 

  Je donne en notes mes découvertes de chaque mot qui m'a donné du fil à retordre, puis je donnerai l'adaptation en français moderne, tant bien que mal. J'ai trouvé plaisir à découvrir les erreurs qu'à commis le moine copiste de Saint-Denis, lettre oublièe, mot ou groupe de mots recopiés deux fois de suite, et de découvrir aussi comment le correcteur les avait signalées, soit en soulignant de petits points la répétition coupable, soit en suscrivant une minuscule lettre réparant l'oubli, ou, lorsque cela n'était pas possible, en l'indiquant d'un petit signe. J'ai éprouvé une grande sympathie pour ce bon moine, et même une gratitude pour sa façon élégante d'alléger mes scrupules pour tous mes lapsus calami. De même, je vous souhaite bien du bonheur à me corriger.

 

 

 

I. Essai de transcription.

  J'ai respecté au mieux le texte sans introduire de ponctuation, de signes diacritiques ou de majuscules (sauf après les points) , mais m'autorisant à ménager quelques espaces entre les mots conjoints, à remplacer les u par leur équivalent ramiste v, les tildes par les n manquants, et à aérer le texte par des paragraphes très arbitraires. Le texte étant disposé en deux colonnes, j'ai nommé A la colonne de gauche et B celle de droite.

   N'ayant aucune compétence ni formation en ce domaine, j'ai certainement commis de nombreuses erreurs et quelques contre-sens, et on évitera de prendre cette transcription pour autre chose que ce qu'elle est, une tentative de mettre sur la toile un document que je n'y trouvais pas. Les corrections seront accueillies à bras ouverts.

  Folio 18v B

    "Ici commence la passion des .x. mile martirs.

   ( Q en rubrique) Quant nostre sire ihesucrist sauveures  li fiuz du verai pere pardurable aparut ou monde verite fu nee de terre si comme david dit ou sautier* et iustice resplendi seur les iustes qui sunt en terre et les escita* a pitie* cest au servise nostre seigneur. De la compaignie de ces bonnes genz fu saint achaces li prince et li dux etliades* et thyerris li mestres de chevaliers et quartoires qui enseigne les nouveaus chevaliers. et leur autres compaignons uquel en .x. milliers qui en un iour sosfrirent mort pour le nonz iesucrist. Or es en quel maniere illa souffrirent et par quel acheson* il deservirent a parvenir as celestiex sieges. La parole qui apres vient le voudra demostrer.

  Quant adrians et antonins* gouvernoient li empire de rome li gaderius* et cil qui sunt ioste le fleuve de eufrate se sostrairent de leur seigneurie et commencerent a estre rebelle contre eux. et quant cete novele vint as empereurs li furent (esveu) de ..."

 

 a) Notes :

 

   * david dist ou sautier : allusion au Psaume 85 (84), 11 : Veritas de terra horta est, et justitia de caelo prospexit,  "La vérité germera de la terre et la justice regardera du haut du ciel" (trad. Crampon). Dans les Commentaires et les Sermons de saint Augustin sur les Psaumes, celui-ci écrit : "Qu'est-ce que la Vérité qui est née de la terre ? C'est Jésus-Christ. Qu'est-ce-que la terre ? C'est la chair. Voyez de qui est né Jésus-Christ et vous verrez que la vérité a germé de la terre." 

   * escita : verbe esciter : "exciter, exister, relever, faire sortir",  (Godefroy, dictionnaire).

   * a pitie : le texte latin ad pietatem amène à traduire a pitie  par "à la piété".

   *  acheson : le DMF donne ochaison, "circonstance", avec les formes achaison, acheison, encheson, etc...

   * li dux et liades : il s'agit de la première mention d'Heliade ou Eliade, qui apparaît comme le second d'Acace. Acace et Heliade appartiennent à la liste des saints établie par Jacques Severt à partir des Chartes de l'Abbaye de Saint-Denis en 1624. Le martyrologe romain fêtait Hellade, martyr, le 28 mai. Les autres noms de chefs sont Thyerris le maître des chevaliers, que l'on retrouvera folio 21v, (et ensuite sous le nom de Theodore, puisque le texte latin donne Theodorus là où nous trouvons tierri) et Quartoires le responsable de l'initiation des nouveaux chevaliers qui ne sera pas cité, sauf à considérer qu'il s'agit de Cartère. Cette hypothèse se trouva renforcée plus tard par ma découverte du texte latin qui donne "Carterius". La hiérarchie des grades fait se succéder le Prince (Primicerius en latin), le dux ou duc (dux en latin), le Maître des chevaliers (Magister militum) et "celui qui enseigne les nouveaux chevaliers" (Campi-doctor en latin). Effectivement, Flavius Vegetius donne cette définition du campi-doctor : "sergent instructeur qui apprenait aux recrues les exercices qu'elles devaient faire dans le Champ de Mars (Veget. Inst. Mil. III, 6,8).

   * adrians et antonins : Il s'agit de l'empereur romain Adrien (règne :117-138) et de son successeur Antonin le Pieux (règne : 138-161), qui avait été proconsul d'Asie sous Adrien vers 130-135 avant d'être adopté par celui-ci un an avant sa mort ; selon le texte des Acta Sanctorum, le récit est censé de dérouler en 120 (Giry-Guérin) ou vers 138, mais il est permis d'imaginer  quelques années auparavant Adrien accompagné par son proconsul.

   * gaderius le terme est habituellement traduit par "les Gadaréens" ou "les Gadaréniens", mais ce nom désigne un peuple de Jordanie autour de la ville antique de Gadara ; il doit sa célébrité à sa mention dans l'évangile de Matthieu et au récit du miracle par lequel Jésus chasse les démons. Dans l'évangile de Marc, il est fait mention des Géraséniens (autour de la ville de Gérasa), et dans celui de Luc, des Gergéséniens, autour de Gergesa, au bord du lac Tibériade. Dans les trois cas, on est loin de l'Arménie. Il peut sembler plus judicieux de traduire-trahir, avec François Arnoulx (1628) "Agariens" et de s'orienter vers un des peuples scythes habitant la Sarmatie, au nord-est de l'Arménie.

 

Folio 19r.

Folio 19r A.

  " ...grant ire et assemblerent leur ost et vindrent contre leur anemis et fischierent leur tentes contre eus il avoient en leur ost .ix. milliers d'une part et .vii. dautre de chevaliers forz et vertueus et bien esprover en chevalerie seculer et enquant apartient a batalle.

  Li ior de la batalle vint et les diu host sasembleirent en un champ pour combatre. Li empereur ovec eux les ymages de leur dieux iovis et paulins* en qui ils avoient fiance de leur victoire. Mes il auvient* virent la grant multitude de leur anemis dont il avoient cent milliers si furent mont esmaie*  et pris en leur cuer de grant pour et torneirent la fute atout* .vii. mile chevaliers des leur. Quant li empereur orent prise la fute li princes achaces et li duc elides se torneirent vers les .ix. milliers de leur compainons et disrent seigneurs que vos semble de fuir ou de lester comme il aparteent a forz chevaliers. venez et sacrefions a nos deux que nos puisons avoir victoire par eux. de nos anemis.

  Lors si sacrefierent un chevrel* et apres ce si furent plus esmaie et plus espoante et tantost sen torneirent en fute. Quant il se fuioient estrevos lagle* nostre seigneur ensemblance d un iouvencel qui coroit devant eux* et dist Pourquoi vos a pour sienvai que quant vos eus ces sacrefiez que vos estes tornez en fute et de vos serranz granz eschais. Mes oiez moi seigneur predome et accomplissiez ce que ie vos dirai. Apelez le dieu du cil qui estend la hauteste des ciex et fonda la terre seur fermete qui neist par son agele ocist quatre vinz milliers et cent des hommes seupnacherip* le roi dasiie et lui meismes fist torneir en fute. Creez doncques ihesucrist li fuiz dieu qui est rois pardurables et ile combatra Folio 19r B pour vous et vous fera sauf. Quant li angres out ce dit oiant touz achaces dist a eliades et a les autres compaignons seigneurs que vos semble de ce que vos avez oi. Eliades dist esprouvons cete chose et ferons ci comme cil iouvenceaux nos a dit.

   Lors sescrieirent touz a une voix et disrent nous croions en toi sires ihesucrist et premetons* a faire en ton nom ce que cist iouvenceaus nos a desmontre. Sitost il crurent en nostre seigneur ils firent une empeinte* contre leur anemis et ocistrent touz leur aversaires parce que li angres les aidoit. Et li autre trebuschieirent dune haute montaigne et moururent et li plusieur perirent en un lac qui prochain estoit dex.

   Quant tuit li aversaire furent degaste par diverses manieres de mort li angres damedieu* prist les hommes et les mena au sommet d une montaigne qui a nom ararab et mont le glorifierent au povoir damedieu. Cele montaigne ci est loingt de la cite d'alixandrie* entour .lx.ii. lieues et demie*. Li angres s asist au milieu de ses hommes et li ciel saovrirent et .vii. descendirent entre eus. Quant li saint homme les virent si furent mout epouante et mout esmaie. Mes li angre qui primes leur estoit aparuz les conforta et leur dist  naiez pas pour que ce sunt  angres.

   Lors aprimes* connurent  icil meismes estoit angres qui a eus parloit. Li angres qui descendu estoient se demostreirent as sainz damedieu si comme fragelite  domme le pooit comprendre. Et les enseignerent et leur disrent vos estes beneurez qui avez cru le dieu vivant. Nos vos anoncons les choses qui avenir vos sunt. Apres tiers iour vous serez quis et menez devant les rois naiez pas pour deux quer dieu..."

Notes: 

   * iovis et paulins : les dieux Jupiter (Jovis) et Apollon, curieusement nommé "Paulin".

   *auvient : le mot est souligné par des pointillés, comme ailleurs lorsque des mots ont été écrits deux fois de suite par erreur : je suppose qu'il doit être considéré comme fautif, à exclure du texte.

   * esmaie : du verbe esmaier en ancien français ( Godefroy,Lexique) signifiant " se troubler, s'effrayer".

   * torneirent la fute atout. Fute est une variante de fuite (Godefroy) : "la fuite atout" pourrait être une expression pour signifier une déroute, je la retrouve dans la Chronique du bon chevalier de Jacques de Lalain (1421-1453) : "les desconfit et mis en fuite atout son petit nombre de gens". J'ai traduit : "(ils) détalèrent à toutes jambes".

   * chevrel : on trouve dans le lexique de Godefroy chevrele : " petite chèvre ; femelle du chevreuil". Dans la version de la Légende par Vincent de Beauvais traduite par Jean de Vignay, il s'agit d'un bouc. Mais le texte latin donne "hoedum de capra" : il s'agit d'une jeune chèvre, d'un chevreau.

   * lagle : je traduis "l'ange" ; pour ce mot, nous trouverons juste après la forme  "agele", puis, définitivement "angres".

   * qui coroit devant eux : je me demande si cette indication n'est pas simplement une traduction erronée du latin currens velut adolescens, qui se traduirait plutôt par "fonctionnant (se présentant) comme un adolescent". Ce serait un élément indiquant que le copiste traduit directement le texte latin.

*Seupnacherip : il s'agit de Sennacherib ou Sancherib, roi d'Assyrie de -704 à -681, qui, dans l'Ancien Testament, vient livrer combat contre Ezechias, roi de Juda. Le texte fait ici référence à 2 Rois 19, 35-36 : " Cette même nuit l'ange de Yahvé sortit et frappa dans le camp assyrien 185 000 hommes. Le matin au réveil, ce n'étaient plus que des cadavres. Sénnacherib roi d'Assyrie leva le camp et partit. Il s'en retourna et resta à Ninive." (trad. Bible de Jérusalem). On note que le traducteur-copiste donne un chiffre (erroné) de 180 000 hommes alors que le texte latin en indiquait bien 185 000.

   * pr~emetons : la forme premetons pour "promettons" est attestée sur un cartulaire de l'Hotel Dieu de Pontoise en 1278 (Chartre de Guillaume Tyrel) ; je n'interprète pas le tilde.  

   * empeinte : DMF : empeinte, subst masc et fem. B : "assaut, charge" (du latin impingere). Autres formes : empainte, empointe.

   * damedieu : selon le DMF (dictionnaire du Moyen Français) : le mot provient du latin dominus et signifie "Seigneur Dieu, Dieu", avec, en ancien français, de très nombreuses formes comme damnedeu, dambredeu ou dominedeu

   * Alixandrie : non pas Alexandrie en Egypte, mais l'une des multiples Alexandrie fondées par Alexandre le Grand lors de ses conquêtes, ici en Arménie, voir selon Jacques Servet Pline Livre 6 ch. 17. 

   * .lx.ii. lieues et demie : la lieue de Paris mesurant, au XIIIe siècle, 3248 mètres, il s'agirait d'une distance de 203 kilomètres, qui ne correspond pas aux cinq cent stades du texte latin soit 92,5 kilomètres ( le stade romain mesurant 185 mètres). On trouvera une distance de cinq cent stades dans la version des petits Bollandistes, et cinq stades dans celle des Grandes Croniques de Bretaigne. Comme on ne trouve de ville d'Alexandrie ni à cinq stades, ni même à cinq cent stades, le rédacteur de l'Abbaye de Saint-Denis a peut-être trouvé une ville candidate à 203 km d'Ararat. 

   * Lors aprimes : " Tout d'abord", "au début". Du Cange : du latin adprimitus avec l'exemple Lors aprimes fust elle roine

 

 

 

Folio 19v.

Folio 19v A

"  ..dieus est ovesques vos qui garde la force et la vertu de ceux qui en lui croient. Quant li angres orent ce dit li sempartirent*  si que les saint puis ne les virent il furent seuprist  de grant peour ; et ne gehisoient* a grant voiz leur pechieiz. Quant li trois iours furent passe li empereur les firent querre et disoient entre eux que quidiez vos que soit avenu de ces chevaliers. Nos nos enfuimes de la batalle or envoions de nos genz pour eux enquerre. Cil qui furent envoie vindrent a la montaigne ou li saint estoient et esgardeirent* et coneuvrent qu'il estoient cretiens quer il les avoient oi glorifier et beneir damedieu. Quant ils oirent ce il descendirent de la montaigne et noncierent as empereurs ce qui estoit avenu. Quant il orent ce oi li furent mont dolent et mistrent cendre seur leur chief et .v. iorz furent sanz boire et sanz mengier et plorerent mout durement.

   Quant li .v. iors furent passees ils se consseilleirent ensamble quils apeleroient .v. autres rois pour faire le iugement. Et tretierent* de ces sainz hommes par devant ces rois tantost si sasistrent et escristrent une epitre qui contenoit icez sens

  Antoins et andrieu li noble empereur des romains mandent saluz as tres puissanz rois sapor* maximes adrian tyberian et alautre maxime. Nos volons que vos sachiez que nos eusmes batalle contre les gaddaraims et contre ceus qui sunt delez le fleuve euphraten. En cete batalle eusmes .vii. milliers dune part et .ix. datre de chevaliers forz et puissanz et bien armez mes quant nos veumes la multitude de nos aversaire nos nos enfoismes otout .vii. milliers. Li  Folio 19v B .ix. milliers remestrent en la batalle et se combatirent vertueusement et urent la victoire de leur anemis. Li quant en ocirent .c. milliers qui est neis merveilles aoir. Quant nos sumes les noveles nos sacrefiames a nos dieux grant sacrefice et pour li tres grande victoire et feismes mont grant ioie. Mes apres ce charmes an grant angoisse de nos cuers que nos oismes dire que cist estoient devenu crestien et habitoient en une haute montaigne qui seurmonte par hautesre touz les austres monts d armenie. Or venez donc a nos si treterons ensemble que l on doit de ce fere.

  Quant li austre rois orent receu ces lettres et parleves furent raempli de tristrerese et assembleirent mout grant ost de forz hommes et parvindrent a la cite ou estoient li diu empereurs. Tantost comme il vindrent la tout premierement ils firent sacrefice a leur ydoles. Apres ci burent et mengierent et sentremsistrent mout d enquerre les chevaliers ihesucrist et envoierent messagers en la montaigne ou les saint damedieu estoient en oroisons. Quant cil les virent venir ver eux saint achaces dist a ses compaignons. Seigneur freres levez vos et metez nostre entente en oroison. Quer li deables a envoie sem propres host a nos. Cil inclineirent leur chief et flechierent leur geneuz et disoient en leur oroison .biausire dieux qui n a point de pareill qui ne poeiz estre compris qui formas hommes du limon de la terre et li donnas lenneur de ten ymage qui ton saint esperit envoias en la virge marie pour li aumbrer* por ce que nostre sire ihesucrist tes fuiz naquist de deu touz puissanz oier nos qui a nos deignas envoieir ton saint angre qui nos..."

Notes :

   * sempartirent : s'empartir "s'éloigner".

   * gehisoient : gehir, "confesser".

   * esgarderent : esgarder, "examiner".

   * tretierent : trétier, traitier  " traduire en justice, décider"  (Godefroy)

    * Sapor, maximes, adrian, tyberian et a lautre maximes :  l'empereur Adrien et son proconsul Antonin convoquent Sapor, empereur sassanide Perse, sans aucune cohérence historique, qu'il s'agisse de Shapur Ier (empereur de 240 à 270) qui fit assasiner le roi d'Arménie et occupa son royaume, ou de Shapur II (309-379), persécuteur des chrétiens qui figure sur le tableau de Dürer sur la Passion de dix mille martyrs.  Les autres rois, Maximin, Adrien, Tibère et Maximien, sont encore plus difficiles à identifier : on peut y voir la réunion imaginaire des grands persécuteurs comme Maximin le Thrace, empereur romain de 235 à 238, représenté sur un tableau de Jean Luyken (1685) dans le Théatre des martyrs sous le titre "Maximin fait bruler des milliers de chrétiens".  Le manuscrit latin distingue " Sapori, Maximo, Adriano,Tiberiano atque Maximiano" alors qu'ici deux rois portent le nom de "Maximes".

   * aumbrer : aumbrer, aombrer, adombrer : du latin adumbrare "ombrager, couvrir de son ombre", et, en parlant de Dieu, féconder la Vierge par l'œuvre de l'Esprit-Saint. (Grammaire de la langue d'oil de G. Burgy, 1856, et glossaire de la langue romane de Bonaventure de Roquefort, 1808). Attesté dans le Roman d'Alexandre en prose, dans le poème Vrai Deus qui toi dengnas en la virgene aumbrer. On en comprend mieux l'emploi lorsqu'on découvre le terme correspondant sur le manuscrit latin, adumbraret.

 

 Folio 20r

Folio 20r A : 

  " ...demostrat la voie de verite par qui neis tu as otroi a nos ces serianz*  victoire de nos anemis et nos as amenez ou sommet de ceste montaigne et nos as nosris de la viande dou ciel la pasce* de .xxx. iors. ne nos lai pas chaier suz les laz* du servage de notre anemi le diable et sis maiis hardemenz ne puisse pas vaincre la constance et la vertu de ces sainz. Que il ne puisse de nos gaber* et dire oraige eu la victoire seur.

  Vien biassire* ihesu crist et soies patronniers communement en nos passions et oste nos de contradition et de pour et contraingt la cruaute de cest felon roi biausire* qui nos a deignie par son ange devant anuncier que nos serons iugie devant le rois rois des ore en avant* iusques a la fin nos te rendons graces et loenges qui es verai dieu toz puissanz pardurablement sanz fin.

   Quant li saint oient fete cete oroison une voiz descendi du ciel qui leut dist ie sui li glorieux sires qui habite es conseuz* des sainz iai oi ce que vos m avez requis en vos oroisons. Naiez pas pour de ceux qui ocient le cors quer as ames ne peuvent doner nul empeeschement. Ie sui li vrai sires qui fut oveques vos. Quant li saint oient oi cete voiz qui leur vint dou ciel li furent mout raenpli de grant ioie et ses leesceierent* en nostre seigneur.

  Lors s (aprimetient) vers eus li chevalier que li rois avoient envoiez et leur disrent li empereur et li roi et cil qui sunt aveques eus nos ount envoies a vos que vos descendoiz de ci et venez a eus.

  Lors descendirent tuit de la montaigne et s escurent devant les rois et avoient tote leur esperance en nostre seigneur ihesu crist. Quant il roi les virent si commencerent à plorer et adrians leur dist quel bien avez vos ue Folio 20r B pourquoi vos avez fet ce que vos avez fet. Dites moi qui vos amonesta a deguerpir nos dieux et croire euy crucifie. Donc ne savez vos que nos avons poeir de livrer vos amort hui en cest iour. Saint achaces li respondi roi tu as bien parle quer li poeir docir vos est bien done et veritez que vos au cors poez doner la mort. Mes l ame ne puet nos ocire fors iesucrist qua le poeir de mortefier et de vivefier et ce vos voleiz savoir comment nos croions en ihesucrist qui a le povoir en tout le monde nos vos en conterons toet la verite.

  Quant nos alames a la bataille adrians et antonins orent pour de la multitude de leur anemis et tornevent la fine atout .vii. milliers. Nos avions aveques nos les ymages jovis et de apolios et leur sacrefiames un chevrel por ce que nos quidions que il nos fussent en aide. Mes de tot en tot* apres le sacrefice que nos avions fait fumes plus espovante que devant et nos preimes a la fine

   li angre nostre seigneur ensemblance dun homme sa parut a nos et nos demanda pour quoi nos estions si espoante aprez le sacrefice de nos dieux. Lors li respondimes que nos eus trouver nule aide et il nos dist creez en dieu du cil qui puissanz est embataille et il vos do(rta) un tour de vos anemis.

  Et quant il nos out annoncie nostre seigneur crist nos creusmes en lui et encore avions (croions) et en cele eure mesmes nos anemis trouverent la fine et li pluseurs chairent en un parfont lac et li autre perirent parce quils trebuchierent d une haute montaigne en aval et quant cui n()re fut peri li angre damedieu nos mena en la montaigne d ararab nos fumes ou somet de la montaigne et veimes les ciex ouvrir et .vii. angres descendirent ou milieu de nos."

 Notes :

   * serianz : "serviteurs", traduction de famulis du texte mère.

   * la pasce : "quantité de nourriture nécessaire", du latin pasco, "nourrir" qui a donné pature. Le mot, associé à "nos as nosris" traduit la nuance, dans le textre latin d'origine, du verbe enutrio, "nourrir complétement, élever un enfant jusqu'à ce qu'il soit grand, éduquer".

   * laz : voir le moyen français lacs, "tout ce qui sert d'attache, de lien" (DMF), avec ses formes anciennes laz, las, lais, laix, latz, latch,  et son emploi en rhétorique amoureuse (tomber dans les laz d'une femme) ou religieuse particulière au diable (es temptacions et es laschs du dyable...). Le terme vient du latin laqueus, "filet, piège, ruse, embûche" ou "lacet, noeud coulant". Ici, il traduit le mot laqueo (inimici) du manuscrit latin.

   * gaber : "se moquer" (Godefroy).

   * biassire, biausire : formule honorifique qui, appliquée à Dieu, est très courante jusqu'au XVe siècle : le Répertoire des prières en ancien français de Jean Sonet en cite une cinquantaine d'exemples sous les formes Biau sire Dieux, Biau sire Dieu, Biaulz sire Dieus, Biaus sire, Beau sire, Bea sire, etc... 

   * des ore en avant : cette locution d'ancien français a donné notre "dorénavant", avec les formes d'or en avant (Béroul, Tristan, Ca 1170)  d'ore en avant (Chrétien de Troyes, Charettes, Ca 1171-1175), dore en avant, voire de celle hore en avant , de cette heure en avant. Elle associe les syntagmes d'or, "à partir de maintenant", et en avant, "en regardant vers l'avenir" (CNRTL)

   * conseuz : c'est le texte latin qui m'a permis de comprendre de mot, "conseil" dérivé de  concilium,ii, "assemblée", alors que je lisais couseux. Ce lien link m'a expliqué les déclinaisons li conseuz, le conseil, li conseil, les conseuz.

   * leescierent :    verbe  leescier, "se réjouir". (Godefroy, Lexique)

   * de tot en tot : " de tout en tout, entièrement" (Lexique roman, Raynouard, 1840).

 

 

Folio 20v

Folio 20vA :

 "   No eusmes grant pour. mes li angres qu estoit oveques nos dist naiez pas pour ce sunt angres qui eci sinrt venu qui sunt mi freres et ci angres meismes nos disrent vos estes beneurez qui avez creu au dieu vivant nos vos profecions ce qui vos coiviendra afere desor en avant. Apres trois iours li empereur vos feront querre et seroiz iuger par .vii. rois mes naiez pas poour deus que li dieu touz puissans vos aidera en totes choses. Ces paroles nos dirent li angre et se partirent de nos et monterent ou ciel et nos soustenn en cele montaigne de la viande dou ciel* parce sommes nous tuit certain que nos avons conneu le  verai Dieu du ciel et de ce avien que nos ne crenions de vos ne manaces ne vos tormenz.

 Adrians li empereres si dist a saint achaces os tu tant as oze parle tu nos as totes nos orilles estoupees qui sommes seigneur du ciel et de la terre. Achaces li respondt entre vous .vii. rois resemblez .vii. goupiz qui touz iourz estes en aguet et nule autre chose ne faites ne mes vous puissiez auqun par decevance et par abuchatz*. Quer cil qui a le pooir du ciel et de la terre est sires de toute criature et rois de tous les sieccles et iuge nes et des vifs et des morz.

 

  Quant oirent  ce li furent mont troble vers les sainz hommes. Lors dist heliadas. Seigneur roi pourquoi vos troblez vos en vain dune verite seula nos dit. Adrians touz forcenez respondi as sainz ie iure touz les miens dieux que vos n en eschaperez ia de mes* (mes) vif. Et porce que vos touz creez en iesucrist sans dotance vos sostendroiz les peines que il soustint. Li unz de la compaignie des sainz qui avoit noy carteresius* li respondt mont seront leneurez F. 20vB se nos po(vion)s estre digne de souffrir ces tormenz et estre partonnier des passions de ihesucrist en cele place etoit grant multitude de paiens qui la sestoient assemble il iestoient .vii. rois et .x. prevoz contes* et mestres de chevaliers et autres princes . iiii .c. chevaliers autres et vilains .c.l. milliers qui tuit crioient et disoient ostez cez ancheceotz* atouz leur enchantemenz dentre nos.

   Quant ci criz fu apaieez, Adrians li empereres dist a saint achaces achaces donc nos tu le cri de cete multitude. alez et sacrifiez a nos dieux si que li criz du pueple ne soit plus contre vos  saint achaces li dist li criz de cete multitude ne nos troble point. Mes veiz seigneur roi une vision que je ai veue en ma vision ie ut en ma vision et me sembloit que .IX.milliers deilles voloient parmi lair et vi une grande multitude de oisiaus enterre. Et quant li oisiels virent les egles si sen tornerent en fuie et tant dis comme il senfuirent il covenoit que les egles les ensevissent et destuissent. Quant virent ci si distrent . deux com male compaignie qui ose apeler .vii. rois ne mie tant seulement goupiz mes neis geline les apeler.

   Adriens fu [nie, tres] iriez et commanda que li saint fussent lapides de pierres et dist iamene seur vos la dampnation* iesucrist de nazareth et cpt en lapidoit les sainz les pierres se retornoient es faces de ceux qui les lapidoient.

    Lors dist Adrians que vos vaut cete vanite*. Sacrifiez a nos dieux et si seriez delivres de ces tormenz. Minas* et achaces li princes des sainz sili distrent anemis dieu et contraires a tote verite il ne soufist pas a toi et a antoine a nos iugier; Ainz avez hui amenez .vii. rois a tot leur host pour ce que vos nos cudiez espoanter et desvoier de lavoie ihucrist. Se vos estiez plus ou mains que vos n estes.. "

 

 

Notes 

   * La viande dou ciel : on retrouve l'expression dans la Queste del saint Graal du XIIIe siècle, où il est expliqué que le Christ a trois tables dans le monde : la table de la Cène où les Apôtres recevaient "la viande dou ciel qui soustenait les cors et les ames", Table de l'Agneau de la Rédemption ; la Table du Saint Graal ; et la Table Ronde de Merlin. L'expression perdurera jusqu'au XVIIe et même XVIIIe siècle pour désigner, à coté du "pain des anges", une nourriture spirituelle ou mystique ou le repas eucharistique différente de la "manne" dont Dieu avait nourri les Hébreux dans le Sinaï.

   * abuchatz : du verbe abuchier, "heurter"; abuischail, "achoppement, cause de chute, tromperie".

   * ia de mes : "jamais" ? forme que je n'ai pas retrouvé attestée. 

    * carteresius : Cartère : avec Acace, Théodore et Eliade, l'un des capitaines des dix mille crucifiés dont les noms sont cités par Jacques Severt dans sa liste des saints de 1627. Il a été nommé Quartoires dans les premières lignes. Sans-doute a-t-on introduit dans ce récit Carterios, ou saint Carthère, qui fut martyrisé à Sébaste en Arménie sous Licinius vers 319 et qui est fêté le  2 novembre : c'est un compagnon d' Agape de Sébaste († vers 315 ou 320), martyr à Sébaste en Arménie, brûlé vif avec neuf autres soldats chrétiens de l'armée de l'empereur romain Licinius, dont les saints Carterios, Styriaque et Eudoxe. Le texte latin utilise le nom Pharetrius, qui est, dans les hagiographies, retrouvé comme nom d'un évêque de Césarée en 404 qui s'oppose à ce que la veuve Séleucie donne asile à Chrysostome (Vie de St Chrysostome) ; Gilles ménage cite Pharetrius comme synonyme de saint Phalier, confesseur à Chabris dans le Berry, maître de St Dié et fêté le 23 novembre. On dénombre sept communes françaises comportant un lieu-dit Saint-Phalier...et on découvre que l'étymologie de Phalier, Sanctus Pharetrius ou Pharetrus provient du nom grèco-latin pharetra, "carquois" du grec ancien  φαρέτραu, pharétra. 

 

    * ancheceotz : peut-être ancesor, anceseor, anchezeor : "antecesseur, ancêtre".

   * prevost contes : un prévôt est (DMF) "un personnage investi d'une fonction judiciaire". On trouve  à Valencienne et dans le Hainaut, le titre de "prevôt-le-comte", magistrat jouant le rôle du ministère public. Je comprends donc, dans le contexte du jugement des dix mille, que les "prevost contes" sont des officiers supérieurs. Dans son article sur les grades de l'armée romaine, Wikipédia écrit "Durant le Bas-Empire l'armée est divisée par Constantin (306-337) en deux groupes principaux: les limitanei (gardes frontière) et les comitatenses (troupes d'élites mobiles chargées des campagnes militaires). Les grades des chefs romains tardifs sont: le dux, le comes (comte), le magister peditum (qui commande l'infanterie), le magister equitum (chargé de diriger la cavalerie), le magister militum (maître des soldats) qui est en fait le généralissime." Nous retrouvons dans le texte étudié les termes de "prince" (pour Acace), de "dux" (c'est le grade d'Eliade), de " comte" (ici, puis folio 21r où Speucippe est l'un des quatre comtes de la troupe des saints), et de "maître des chevaliers" (c'est le grade de Théodore, à la tête de mille chevaliers), que je rapproche des magister equitum. 

   * dampnation : ou "damnaison" : condamnation.

   * vanite : j'avais traduit trop vite par "vanité", mais ce mot, que l'on retrouve dans le texte latin 

   *  Minas  : sans-doute une introduction dans ce récit d'un saint martyr, saint Minas ou Menas d'Alexandrie (san Menaio en Italie), né en 285, décapité en Phrygie et devenu un saint guérisseur. 

  

 

 

Folio 21r

Folio 21rA . "..si tendrion* nos cete foi que nos avons commenciee   antoines respondi vos desloial et anemi de tote religion vos en cudioiz nos chacier par vos manaces et ceux qui oveques vos sunt    tantost li commanda et que il saprochassent de lui et leur seigneur dist serianz* sacrifiez a vos dieux. 

  Liquens* speusipus* qui estoit un des seigneurs des .iv. contes qui estoient en leur lost des sainz dist a lempereur : honni deslaiaus traittoi ariere de nos ton desirrier li ist audiable tu delires en ce oi tron dampnement* est et mes toute rementes a nos decevoir tu noses pas doner sentence contre nos. Quant li empereur ott oie ces paroles, si fremi ne stout dire contre les sainz et commanda que il fussent flagelle. En demmetteres que le .. les batoit un de la compaignie al sainz, qui avoit non draconaires*     et estoit freres achares et heliades dist seigneur saint homme priez por nos quer gries* sunt li tormenz que nos soufrons. Achaces respondi seigneur freres sostenez vertueuesement et parmaigniez* en confession ou vos estes. Quer nostre sauveure Jhesucrist li dist qui parmaindra* cres que a la fin li sera sauf. Apres ce fis so oroison a nostre seigneur et dist biauxsires dieux tres grant et pardurable iugieur des vifs et des mors qui na pas en despit qui te requirrent qui nos apelez a la merveilleuse lumire de la connoissance qui froissas* en la croix la force du diable qui estoupas les bouches des leons et delivras ton servant daniel*. Sire qui as la seigneurie de toute creature oez notre prove et delivre nos des mains a cez deslaiaux. Quer nos sommes ta faiture et les heuvres de Folio 21r B tes mains sire ocroie nos parfaite perseverance et haste vers nos ta misericorde. Quer tu es li notre dieu benoiz pardurablement.

   Quant ceste oroison fu finee tote la terre crolla et tantost les mains de ceux qui batoient les sainz devindrent toutes seches. En lost le roi maximes qui estoit des .vii. estoit meitre theodore* mestre des chevaliers li avoit souz lui .m. chevaliers qui merveille fu esbahi de cel miracle et s'escria a haute voiz et dist biauxsir dieux du ciel et de la terre qui a envoie laide de ta misericorde a ces .ix..m. sire en qui est misericorde sanz envie et bonte sanz mesive et miseration* sans fin sire deigne nos pecheurs mettre au nombre de ce glorieus martirs. Oyt il ont ce dit  li escria sensenigue* et se torna a la compaignie des sainz damedieu a tot les .m. chevaliers qui souz lui estoient.

En tel maniere accomplires fust le nombre de dies mile par icez. 

 Quant li empereur virent cete aventure si furent mout trouble. Li roi mauxime* li dict a adrian ea antoine seigneur empereur a poez veoir con grant grant damage ie sofrie por vos vees que tot mil host seu est partiz de moi. Adrian li respondi sire rois i convient que vos le soffrez en pais. Quer al qui vos a tolu* votre ost si ma tolu le mien. ne pour quant porce ne soit ia troble nostre cuer quer se il vos plest ie sui touz prest de vos doner mil livres pour mil chevaliers ou se miuz vos plest ie vos dorat mil chevaliers noveaus.

  Quant Maximes out oies les noeles paroles li se tut. et apaia son cuer puis li s asist ou faudesteur* et commanda que tote la compaignie des sainz lui fust pre/sentes..;"

 

   * sitendrion : je ne parvenais pas à déchiffrer ce mot (sicendrion ?, sirendrion ? ), notamment en raison de la lettre-d,  mais le terme équivallent du manuscrit latin, tenebimus, de teneo, "tenir, retenir, garder en mémoire" m'a orienté vers le verbe "tenir" de l'ancien français, et  vers ses très nombreuses formes citées dans le Lexique du Roman de la Rose ; beaucoup incluaient la lettre -d, tindrent, tendroiz, tendront, tendroie, tendraie, etc..., et j'y trouvais le sens "se tenir à" (vers 4079, se tendront) qui s'appliquait à ce texte-ci.

   * serianz : sous les formes "serjant, siergant" avec de nombreuses autres formes, ce terme est donné dans le dictionnaire de Godefroy  avce le sens de "serviteur", mais aussi de "hommes d'armes" avec des exemples où le terme est souvent associé à celui de "chevalier" ; la forme "serianz n'est pas citée, mais une interrogation sur un moteur de recherche la retrouve aisément dans les manuscrits médiévaux.

   * liquens : li quens, "le comte" (Roman de Renart, 2992).

   * Speusipus : là encore, un personnage est "emprunté" à une autre hagiographie : il s'agit de saint Speucippe. Il appartient à une fratrie de triplés, Speusippus, Eleusippus et Melapsippus qui ont été martyrisés en Cappadoce sous Marc-Auréle et qui étaient fêtés le 17 janvier. 

   * dapmnement : damnement : "condamnation" (Godefroy)

   * draconaires : Le draconaire était, dans l'armée romaine, celui qui porte l'enseigne taillée en forme de dragon ; puis lorsque Constantin plaça le signe du Christ sur les enseignes militaires à la place du dragon,  le nom survécut à la chose, et le porte-enseigne continua à porter le nom de draconarius. Ici, Draconarius est présenté comme le nom propre d'un des martyrs, mais le texte est incomplet par rapport à son modèle latin, dont on trouve la traduction dans La Poste Royale de François Arnoux en 1635 : "estans longtemps battus de ceste façon, un jeune de ces saints martyrs appelé Draconarius, commençant à vaciller quelque peu, se retournat vers le prince Acacius,  le pria de l'encourager". link

   * gries : cf grief : "rude, douloureux, pénible" (Godefroy).

   * parmaindra, parmaigniez : parmaindre, "subsister, perséverer" (Godefroy)

   * daniel : allusion au texte biblique du Livre de Daniel 6,22 : "Mon Dieu a envoyé son ange et a fermé la gueule des lions qui ne m'ont fait aucun mal, parce que j'ai été trouvé innocent devant lui". 

   * Theodore : peut-être un emprunt provenant d'autres hagiographies, comme celle de Théodore de Thrace, contemporain de celui-ci puisqu'il est mort en 130 : il est fêté le 15 avril avec saint Pausilippe. On peut penser aussi à saint Théodore de Cappadoce, fêté le 19 mars.

   * mauxime : l'un des deux rois Maximin.

   * miseration : attesté dans "Les Prières aux saints français à la fin du Moyen-Âge"

   * sensenigue  : le terme m'intrigue, mais je propose de comprendre sans enigier, où je retrouve le verbe enigier du dictionnaire de Godefroy ; celui-ci renvoie à ennichier, ennicier, anichier, "nicher", mais aussi, au sens moral, "(se) cacher". Je comprends donc que Théodore proclame ouvertement et sans se cacher sa foi, et rejoins le camp des chrétiens.

   * froissas : froisser : "briser, rompre, fracasser" (DMF).

   * tolu : verbe toldre, "enlever, ravir, prendre, saisir".

   * faudesteur : faldesteur, faldestoel, faudeteuil : pliant de bois ou de métal qui, recouvert d'un coussin, servait de siège aux souverains (Godefroy) c'est l'origine de "fauteuil". Le mot provient (CNRTL) de l'ancien terme franc faldistôl qui signifie "siège pliant". Ce détail est absent du texte.

 

Folio 21v :

Folio 21vA : "...sentes. Quant li saint venoient li angres nostre seigneur se mistrent en leur compaignie quant ils furent venu li roi maximes dist a tierri*  tierri as tu oze  gaignie en mot deguerpir*. tierri li respondi jai gaaigne* mon grant plente* de bien quer ie connois le dieu vif et verai. li roi maximes se torna vers les autres et dist Seigneur qui estes .x. mile entendez a moi ne cuidez pas que vos puissiez ceste chose legierement passer pour ce ie vos amonest que vos faciez sacrifices à nos dieux. et vos vivroiz et einsint poroiz echvier m ire et mon mautalent* que vos ne perissoit malement.

  Saint Achaces respondit li mautalent dune puce ne vaut guere contre la fore dun torel*. Des que nous avons le dieu vif et verai nos navons cure de toi. Li rois maximes pour cea paroles fut abiases en grant ier et commanda que len feist grant plente de clous chacun de trois broches quen quele maniere que il cheissent que une des broches fust iours de sus et commanda que len les semast en un chemin du lonc et du le entour .ii. lieues* et dist aue len les menast par dens les clous les sainz hommes touz nuz piez.

  Quant li sainz furent apareilles pour aler sur cette maniere de tormentz notre seigneur envoya les angres qui aloient devant eux et ostoient les clous et aunotent emsemble et enfesoient granz monceaus que ils ne fichassent espies as sainz hommes   quand ce virent les sainz si rendirent graces a dieu et disrent biauxsires dieux touz puissantz a toi rendons nos graces et merciez qu a nostre resserianz as deigne de mostrer ces signes et si granz merveilles de miracles qui oncques mais ne furent oies.

  Quand li rois virent la novelle de ce Folio 21vB miracle si disrent notre dieu voudrent faire cete chose par leur providance por eux demostrer a ces .x. m. qui sont dieu qui tout puet. Sainz heliades li dist a lempereurs mout estes sanz cuer et sanz entendemenz quant li diables vos a si auvgliez que vos ne povez connoitre la grandeur des heuvres de n(ot)re seigneur. Quant li rois maxime ot oies ces paroles li dist a ses ministres iai oi dire de Jhesu Crist que il fu crucifiez que cil leur dieu apelent et que il porta en son chief corone despines et que li coste li furent percie dune lance autresint* commandon nos que cil deslaial seuffrent cete meismes peine. Lors vindrent li ministre et firent si comme illeur estoit commande autretant* corones despines comme il i avoit de sainz et priarent lances vel agues et entrespercoient les costes des sainz damedieu et mettoient seur les chiefs de chascun une corone despines. Apres vindrent  x.m. des mecreans et demenoient les sainz par tote le cite  et les batoient de corgies* et fesoient acez autres torniz. Mes li saint nostre seigneur soustenoient empatience touz ces tormenz et en rendoient graces et loengens a nostre seigneur et disoient biauxsires Jhesu-Crist tu soies glorifiez quant tu nos a fait dignes de soffrir ces passions ia soit ce que* nos nen fussion pas dignes.

Apres ce li saint furent remene au palais et li empereurs les commencerent à escharnir*. et disaient dieu vos faict seigneur roi des gieus*. Que vos vaut ore votre Jhesu Crist puet vos il delivrer des tormenz et des molestes que len vos fet. A ces paroles respondirent a lempereurs aut li saint a une voiz oi tos chaitive* gent dieu vos fait a son image mes vos vos estes faiz fis au diable."

Notes :

   * tierri : on retrouve ici ce Thierry qui avait été cité folio 18v comme maître des chevaliers. Je ne l'ai pas retrouvé cité dans les autres versions de la légende. Le texte latin parlant de Théodore, on considérera donc que tierri est une forme de Theodore. "Thierry", dérivé de theud et rik, "peuple puissant", et Théodore, "don de Dieu" sont jusqu'au XVIe siècle, utilisé comme prénoms synonymes ( Thierry III fils de Clovis et roi des francs, est la forme française de Theuderic, Theodoric ou Theoderic III ; de même Thierry Ier, roi d'Austrasie et fils ainé de Clovis est la traduction du latin Theudoricus; beaucoup plus tard on trouve encore des exemples où la même personne porte les deux prénoms, comme Théodore ou Thierry de Wassenar, etc...). En résumé, Tierri est ici la traduction du latin Theodorus.

   * deguerpir : verbe déguerpir : "abandonner, quitter" (Godefroy).

   * gaaignes : gaaigner, de gaaignage, "gain, profit, butin"

   * plente : plenté : "abondance, grande quantité" (Godefroy).

   * mautalement : maltalent : colère, dépit, indignation" (Godefroy).

   * puce, torel : traduction du texte latin  Furor culicinus non prævalet adversus cervicem taurinam, "la fureur d'un moustique (ou "cousin", du latin populaire culicinus issu du latin classique culex, icis) ne peut l'emporter sur le cou d'un taureau". Le mot torel pour "taureau" est attesté dans le Roman de la Rose v. 14080.

   * .ii. lieues : cette distance traduit celle du texte latin qui est de trente stades. Le stade romain valait 185 mètres (625 pieds romains de 29,6 cm), trente stades valent donc 5550 mètres. La lieue gauloise ancienne vaut 10.000 pieds (pied de roi de 32,6 cm), ou 3266 mètres, et deux lieues mesurent donc 6532 mètres : la différence n'est pas considérable entre le modèle et sa traduction.

   * corgies : "courroie, lanière, escourgée" (Godefroy)

   * autresint : "aussi" (Roman de la Rose).

   * autretant : "aussi bien" (Wikdictionnaire)

   * ia soit ce que : "bien que, quoique" : Glossaire roman des chronique rimées de Godefroy de Bouillon, Émile Gachet 1859)

   * escharnir :   escharnier, verbe : "se moquer" (Godefroy).

   * gieus : le texte latin m'indique qu'il faudrait traduire par "juifs", mais je ne parviens pas à valider ce sens.

   * chaitive : chaitiveie, chaitive féminin de chaitif, chaitis : "misérable, malheureux" (Glossaire langue romane de J.B.B. Roquefort) Le mot suivant, gent, "peuple", est féminin. 

 

 

Folio 22r :

Folio22r A  : " O vos plain du diable* qui chescun iour vos deseunie de dieu 

qui estes en errour sanz fin 

qui estes envelope enchecière

qui estes li laz du cruel anemi en en vos vos lies de iour en iour 

qui estes feture* de verai die(u) Mes desfaiz vos estes par les faux dieux 

qui estes li grand peuple que diables a deceu par ses erreurs 

qui estes anemis de toute vérite et envelopez de tres grants pechiez

qui estes li mavais blez dont li fruits nest qui ardra pardurablement au feu d'enfer.

qui estes empereur vai* et sans sens et gries* et envieus

qui ne connoissiez pas le verai dieu mais coutivez* les pierres et les fus qui sont faites de mains domme.

Tant dist que li saint disoient ces paroles li sans decoroit* de leur costes a terre et prenoient leur sans en leurs mains et en oignoient leur cors et leur chiefs et disoient a nostre seigneur biaux dieux de toute criature cist sans  nos soit en lieu de bautesme et en remission de nos pechies.

  En cele eure mesme leur vint une voix qui leur dist mi tres chier amis einsi vous en avendra comme vous avez requis; quand li empereur et la torbe* de peuple qui avecques eus estoient cele voix si disrent ovent la terre s'escrollée te li a tone apres passa vient une cure de cour et li rois sapor dist as martirs nostre seigneur repentez de vos males euvres et convertissiez vos a nos dieux qui tout puevt pour qui totes choses sont faites quer iupiter fit le ciel, apollo fit la terre, hercules les eaues esculapius fist les hommes artemides fist les oisiaux venus fist la lune et les estoiles, iuno fit les chevaux et les vaches, serapis fit la seigneurie des oiseaux du ciel et du Folio 22vB  paradis. Se il a entre vos sages or me respoigne a ces choses. Un ieunes qui avoit non carteres li repondi seint mestre et mtseigneur qui sont ains nez de moi le me commandoient ie desputerai a vos . saint achaces dist parole biausires . quer il t apartient bien apreeschier la parole damedieu. Lors commenca carteres la parole et dist sire rois vostre sapience si est erreur aperce et perdition donc n avez vos oi l'escriture* qui dit : li dieu des paiens sont dor et dargent et heuvres de mains domme. autretel* comme il sont soient  cil qui les font. et aut cil qui en euse le fient. Or poez veoir sire rois que ancois est li homme que lymage que il oze et comment d istu doncques que esculapius fist les hommes; il sont une maniere de mescreans* qui dient que ascalon* qui est une ymage ou li diable habite cria les hommes. autres sont qui aferment que li angre formerent hommes Or me dist rois liqueux est ancoit li homme ou la meson. Li roi sapor li respond fort de sens oncoit nest li homme et lors est la meson faire. Ace repond carteres se il est doncques que len iuge pardroit que li homme est ancois que lameson il est aperte chose* que autre fait est li homme est ancois que l'ymage. Quer cresont comme lameson est fere par homme autre sont est ferse li ymage par engin domme Or poez veoir comme le sens des mescreans est venus anoieut. Or entendent douc cil qui dieu ne criet ce que dieu dit par les prophetes je sui la sapience qui fut engendree devant tote criature*. Cette sapience est notre seigneur Jhesu Crit qui est nez de la virge marie pour accomplir icel choses qui devant fallaient ou viell testament. Quer il est cil qui la loi acomplist et qui a fait a la foi de/u peuples..."

Notes :

   * plain du diable :  ou "plein du diable" ; attesté comme expression injurieuse dans le sens de "impie, blasphémateur"

   * feture : faiture : "forme, façon, figure" (de factura) (Roman de Renart, D.M. Méon 1831).

   * vai : adj. "frivole, trompeur, errant".

   * gries : grief , "triste, malheureux, fâcheux" (Godefroy)

   * coutiver : "adorer, en parlant de la divinité".

   * decoroit : verbe décorir "couler, s'échapper".

   *torbe : "troupe, foule, multitude" (Godefroy).

   * l'escriture : c'est une référence au Psaume 115, 4-8 nommé "discours contre l'idolâtrie" : "leurs idoles sont de l'or et de l'argent. Elles sont l'ouvrage de la main des hommes. " (trad. Louis Ségond). 

   * autretel : "semblable" (La suite du Roman de Merlin, par Gilles Roussineau, glossaire).

   * maniere de mecreans : le texte latin est plus précis en écrivant : ditam autem ad Manicheos ; on comprend mal l'apparition ici des Manichéens, si on ignore qu'au VIIe siècle, Paul l'Arménien organisa un mouvement à l'origine d'un néo-manichéisme nommé paulicianisme, suffisamment actif au IXe siécle (lors de la rédaction du texte latin) pour lancer des raids et,  attaques contre l'empire byzantin en 859,861 et 863 à partir de Mélitène, en Cappadoce sur les rives de l'Euphrate. Photios Ier (patriarche de Constantinople adversaire/partenaire d'Anastase le Bibliothécaire lors de joutes théologiques) écrivit une condamnation de cette hérésie en quatre livres: Dissertation sur la réapparition des Manichéens. Ce néomanichéisme préoccupait l'église bysantine, mais aussi l'église romaine et le pape car il s'en prenait à des dogmes essentiels. Je développerai ce point dans mon article de commentaires du texte de Saint-Denis.

  On peut penser que le rédacteur-traducteur du XIIIe siècle a pu estimer que le terme de Manicheos n'était plus d'actualité et qu'il devait être remplacé par une métaphore.

   * ascalon : Ascalon est connu comme un port de Palestine cité dans la Bible et assiégé lors des croisades; le temple y était dédié à Vénus-Uranie, mais on y adorait aussi Decerto, (proche d'Atargatis) dont le simulacre avait le corps d'une femme, et se terminait en queue de poisson. Mais cela ne semble pas avoir de rapport avec le texte. Je trouve un emploi d'Ascalon comme nom propre de diable dans la bouche d'une possédée qu'on tente d'exorciser ; Ascalon est aussi le nom donné à la lance de saint Georges dans des romans médiévaux, par laquelle il tue le dragon. Cela ne convient pas d'avantage. Le texte latin du manuscrit du Vatican écrit Ascalone, et renvoie aux Manichéens, sans que cela permettre de nouveaux éclaircissements ; la référence au manichéisme est anachronique, cette religion perse datant du IIIe siècle.

       Au total, soit cet Ascalon désigne Decerto la femme poisson et Vénus des Syriens ("piscem Syri", Ciceron, De natura deorum III, XV,39), soit, comme je le pense, il résulte d'une incomprehension se rapportant à Antonios d'Ascalon (-140--69), maître de Varron et de Cicéron, car toute cette discussion sur la nature des dieux est inspirée des mêmes discussions dans Varron (Antiquités divines) et dans Cicéron (De natura deorum, par ex. Livre II, XXIV et XXV). Un spécialiste de la théologie du IXe siécle et de l'oeuvre d'Anastase saurait peut-être en dire plus.

   * il est aperte chose : de l'adjectif apert, "ouvert, évident, manifeste" (Godefroy).

   * je suis la sapience...criature : citation de l'Ecclésiastique (ou Siracide) 24, 5 : "je suis sortie de la bouche du Trés-Haut ; je suis née avant toute créature (primogenita ante omnem creaturam)". Cette citation a été reprise par Fénelon (Réfutation de Malebranche), ou par Grignon de Monfort, mais les traductions actuelles de la Bible donnent : "je suis sortie de la bouche du Très-Haut, et comme une nuée je couvris la terre" (traduction de la Septante) ou "et comme une vapeur j'ai couvert la terre" (AELF) ). L'Ecclesiastique n'est pas traduit par saint Jérome dans la Vulgate, mais le verset se trouve dans la Vulgate clémentine et la Nova Vulgata de 1979. C'est dans la Bible de Sacy que l'on trouve aujourd'hui cette citation en français, mais elle est placée entre parenthése, pour signaler son omissions d'autres textes  Cette citation est aussi reprise par saint Paul dans l'épître aux Colossiens (1, 15) "il est l'image du Dieu invisible, né avant toute créature", et c'est Paul qui applique au Christ cette affirmation de la Sagesse. 

 

 

Folio 22v A

 

"...de/u peuples un et qui descendi eu enfer pour dapner* les diables. Crest donc certaines chose que Jhesu Crist fist homme et delt a homme tote la bonté que il a por qu'il acomplisse toz iours la volente notre seigneur. Quant li roi sapor ot oies cez paroles li mont iriez fu encontre cartere et le regardait mont felenessement* et mout sentre metoit* de lui destruire por la vertu de ses paroles. Mais carteres ia soit ce* qu'il fust iennes daage et viel et anciens en sens et en

bones mors* li respondt et dist : la parole que iai dite si est cheue en orelle dome mort Quer emsint* comme lescriture dit  verai sapience ne peut entrer en ame de male volente.

 

 Li roi sapor quant il oi ce si fut mout embrasez de tres grand ire amonesta* as empereurs qui ileques* estoient et as rois et toz leur hoz que li saint damedieu fussent crucifies la sentence fu tantost donee. Et li saint notre seigneur a grant leesce et ag(rea)nt toute de cuer aloient a leur passiun ausi comme se il fussent a noces. 

  En leur compaignie estoient cil qui les devoient crucefier iuques a vint mile et si iavoit grand plente* dautres qui restoient ensemble pour veoir ce martire. Et cex iavait qui ploroient tant que il vindrent à la montaigne d'ararat. ou en avait commandé que ils fussent crucifies. Quant il vindrent la les croix furent aparellies* a chescun la seue et furent fichies* contre les roches apres si furent crucifies les .xm. martirs notre seigneur. et cil mont ou il furent crucefie estoit mout haut et mout grief et mout aspres.

  Li chevalier qui les sainz martirs crucefierent les gardoient en leur croix si comme len leur avait commande. Quand ils furent crucefies sant heliades commenca Folio 22v B à parler et dist a saint acaches qui estoit leur prince Seigneur preudome* qui vos etoit fiez en la victoire de la croiz Jhesu Crist  je vos prie et requier aucune chose de la verai foi.

  Saint achaces commença son sermon et dist devant toz Vos qui estes vessel* saintefie a notre seigneur Jhesu Crist et purefiez oez ma parole de la foi que je croi qr einsi comme il covient* croirent veraiement dou cuer ausint couvient* il que chascun regehissent de bouche* oiant tous la foi que il oient.

  Je crois en dieu le père qui tout puer qui cria le ciel et la terre et quant que Jehucrist et quanque le puet veoir et au saint esperit qui est et du pere et du filz. Le filz dieu fut envoier en terre. et cil qui li envoia li est dieu li pere; Et cil qui fut envoiez li ets dieulifilz. Il cil fut nez de la virge marie de cui il prist char et fu anonciez par les prophetes et demostrez par les apostres. Crucefiez et mortz et enseveliz et ensepouture* se reposa au tiers jour resuscita pour ce que il nos delivras des doleurs de mort et demostrast la resurrection des mortz. Il monta es ciex. Et le siet a la destre de dieu le pere qui tout puet et dt leqs vendra il mesmet a la fin du siecle juger les vifs et les morz et rendre selon sa deserce a chascun. Qui fermement tient cete creance a totes bones heuvres il aura son heritage avec les saintz angres

Quand saint achaces out ce dict une voix descendist du ciel qui li dis achaces tu as mout bien dit quer uex est la pure veritez.

  Quant vint a leure de midi tote la terre secrolla et les pierres et la terre fendirent et li saint marturs firent leurs oroisons a nostre seigneur et disrent biauxsires dieux souvi/enigne* " 

 

      Notes :

   * dapner : verbe damner, formes dampner, dempner : "condamner"(Godefroy).

    * felenessement : ou felonessement, issu de feus, feul, "cruel, impitoyable" : je traduis par "cruellement" (Burguy, Grammaire de la langue d'oil).

   * sentremettoit : le verbe s'entremettre dans son sens vieilli signifie "se méler de (s'entremettre d'une affaire)", et il prend ici le sens de "se mettre en tête de". Il est attesté dans l'Eneas de 1160 : soi antremetre de (CNRTL).

   * ia soit ce que : "même si, bien que, quoique" (déduit de l'emploi de cette locution dans divers textes en ancien français).

   * en bones mors : littéralement "de bonnes moeurs", et donc "distingué, bien élevé", mais aussi "sage, de conduite vertueuse" : DMF, article "moeurs" et Charles Brucker, Sage et sagesse au Moyen-Âge p. 90 :link

   * emsint : forme (attestée) de ausint, ausinc, aussint, ansint, du latin aliud sic : "aussi".  Le terme aussi possède, selon le DMF, le sens de "ainsi".

   * amonesta : verbe amonester, "conseiller qqun, l'inciter à" (DMF, B) ou "exhorter, persuader" (Godefroy).

   * ileques :adv : iluec, ileus, etc... : "en ce lieu, alors".

   *aparellies : verbe appareillier, aparellier, etc... : "préparer, apprêter" (Godefroy).

 

   * fichies : Godefroy donne le verbe fichier, "transpercer" et l'adjectif fichié, "fixe" ; je traduis : par "planté".

   * preudome : "prud'homme", c'est-à-dire "homme sage, vaillant, estimable". Parmi les seize formes mentionnées par le DMF on trouve preudom, proudome, mais non preudome; la forme est bien attestée en ancien français.

    * vessel : je n'ai compris ce mot qu'après avoir disposé du texte latin qui indique vasa sacra; je ne trouve le mot vessel ni dans Godefroy, ni dans les autres lexiques, mais l'article vase du CNRTL indique "On trouve plus anciennement vaissel d'election (fin du xiies., Sermons S. Bernard, éd. W. Foerster, p. 114, 33). Cf. aussi vasses plur. « récipient » (fin du xiies., Sermons S. Grégoire sur Ezéchiel, 42, 31 ds T.-L., où il pourrait cependant s'agir d'un ex. de vaissel (vaisseau*))". Je rapproche donc de vessel (dont l'ortographe ne fait pas de doute sur le manuscrit Fr.696) de vaissel du XIIIe siècle, surtout que le sens moral de vessel saintefié se rapproche de celui de vaissel d'élection de saint Bernard.

   * plente : "multitude, grande quantité".

   * covient, couvient : on trouve (DMF) parmi les formes du verbe "convenir" celles de covenir et de couvenir.

   * regehissent de bouche : la locution "regéhir de bouche" (confesser oralement) est bien attestée, notammant dans les Grandes Chroniques de France. On peut voir dans ce passage une référence au texte Romains 10,10 : "Car c'est en croyant du coeur qu'on parvient à la justice, et c'est en confessant de la bouche qu'on parvient au salut, Trad. Louis Ségond". ( dans notre texte, "comme il convient de croire vraiment du coeur, aussi convient-il que chacun confesse de la bouche").

   * ensepoutoure : verbe ensépoutourer, "enterrer" (Godefroy)

   * deserte :  ou desserte (DMF) : "mérite (bon ou mauvais)".

   * souvienigne : la forme souveigne du verbe "souvenir" est attestée dans le DMF.

  

folio 23r

    "  souvi /enigne toi de nos en cest torment de ceste croiz et recoist nostre petition* et daigne nos octroier ce que nos te requeron que cuit cil qui feront memoire de nos passions en ieune en silence puissent glorieux loer et que tu leur octoies sante de leur cors et saluz de leur ames en leur ostel leur ostel leur octroie habondance de tout bien et que un iour de ieune pour notre passion leur valle un an de penitance beausire dieux sire de toute criature ou core ce requeron nous que cuit cil qui onestement se garderont pour toi soient delivre de lenging dou diable* garde les de tote enfermeté* quer ton non li est glorieus et dignes de loeng pardurablement   apres cest oroison respondirent tuit les saint amen.

  Apres descendi une voiz dou ciel qui dist mi chier ami sachiez que il vos est otroie que vous avez requis soiez lie* et iotant*. Quer vos proiere* li  sont oies et receues devant Jhesu Crist roi pardurable(.) Quant vinrent a eure de none  les ames des glorieus martirs sen trespasserent a la joie pardurable de paradis. et tantost li ciel a ouvrir et ciel grant lumire descendi seur les cors des sainz et en cele lumire descendi nostre seigneur entre aux atout grant compaignie dangres qui les ames envoia au ciel et lessa les cors en terre Tantost la montaigne se crolla et en cel crolle  les cors des sainz chairent des croiz et li angres nostre seigneur a leur propres mains firent les sarqueus* as sainz et mistrent chascuns en son sarqueul* en cele montaigne. donc sesioissent* oucor ou regne pardurable les ames.

  De ce soit loez dieu li peres et si chier fils Jhesu crist le saint esperit quia la seigneurie et le povoer et la victoire seur totes choses pardurablement sans fin Amen."

 

   * petition : "demande, requête" (DMF).

   * lenging dou diable : cf Roman de la Rose, vers 1582 : "et voit l'engin au diable et sa grande décevance", ou encore "l'engenh del diable" cité dans le lexique roman de Raynouard p. 355.

   * enfermete : "infirmité" (Godefroy).

   * lie : lié, adj, "joyeux, content, gai" (Godefroy)

   * ioiant : joiant : "joyeux, gai, ravi" (ancien français, Wiktionnaire).

   * proieres : forme attestée dans le DMF pour "prières".

   * sarqueus, sarqueul : "cercueils, cercueil" ; le DMF atteste (entre autre) les formes sarqueil, sarquelsarqueux et serqueus ; la forme en ancien français rappelle que notre mot " cercueil" vient de "sarcophage".

   * sesioissent : verbe s'esjoier, "se réjouir" (Godefroy).

 

 

Adaptation en français moderne :

  J'ai traduit comme j'ai pu, laissant entre parenthèse les passages obscurs, et m'appliquant à une traduction littérale. On rira bien de mes bévues, mais cela fournira un canevas à mes correcteurs. 

F18v Ici commence la passion des dix mille martyrs.

   Quand notre sire Jésus-Christ sauveur le fils du vrai Dieu le Père apparut au monde, la vérité est née de terre, comme David le dit en son psautier et la justice resplendit sur les justes qui sont en terre et les incita à la piété au service de Notre-Seigneur.

  A la compagnie de ces bonnes gens appartient le prince saint Acace, le duc Eliade, Thierry le maître des chevaliers et Cartoire qui enseigne les nouveaux chevaliers, et leurs autres compagnons qui en un jour endurèrent la mort pour le nom de Jésus-Christ. Mais par quelle manière ils la souffrirent et par quelle circonstance ils (desservir) à parvenir aux sièges célestes,  la parole qui vient le voudra démontrer.

   Quand Adrien et Antonin gouvernaient l'empire romain, les Gadaréens et ceux qui sont au dessus du fleuve Euphrate se dérobèrent à leur seigneurie et commencèrent à se rebeller. Et quant cette nouvelle vint aux empereurs ils furent pris ...F 19r ...d'une grande colère et assemblèrent leur armée, allèrent vers leurs ennemis et plantèrent leurs tentes face à eux. Ils avaient en leur armée d'une part neuf mille hommes , et onze mille hommes d'autre part, tous chevaliers forts, courageux et très éprouvés en chevalerie séculière et ne cherchant qu'à se battre. Le jour de la bataille arriva et les deux armées s'assemblèrent en un champ pour combattre. Les empereurs (avaient) avec eux les statues des dieux Jupiter et Apollon en qui ils plaçaient leur confiance pour obtenir la victoire. Mais quant ils virent la grande multitude de leurs ennemis qui étaient cent mille, ils furent fort effrayés, leur cœur fut pris de grande peur et sept mille  de leur chevaliers détalèrent à toutes jambes. 

  Quand les empereurs eurent pris la fuite, le prince Acace et le duc Eliade se tournèrent vers les neuf mille de leurs compagnons et dirent : "Seigneurs, que vous semble, de fuir ou de lutter comme il appartient aux chevaliers courageux ? " Venez, et sacrifions à nos dieux, que nous puissions obtenir la victoire grâce à eux sur nos ennemis. Alors ils sacrifièrent un chevreau, mais après, ils furent plus effrayés et épouvantés que jamais et, tournant les talons, ils prirent la fuite. Alors qu'ils s'enfuyaient, l'ange de Notre-Seigneur survint sous la forme d'un adolescent qui courait devant eux et dit : d'où vient une telle peur, pour que ce soit après avoir sacrifié à vos dieux que vous vous êtes mis à fuir, et que vous devenez grandement ridicules ? Mais écoutez-moi Seigneurs prud'hommes et accomplissez ce que je vous dirai. Appelez le dieu du ciel qui étendit la bannière des cieux et fonda la terre en ses fondements.  n'a-t-il pas tué cent quatre vingt cinq mille des soldats de Sennacherib le roi d'Asie, le contraignant à prendre lui-même la fuite ? Croyez donc en Jésus-Christ le fils du Dieu éternel et il combattra pour vous en vous préservant.

 Quand l'ange eut dit ceci à tous, Acace dit à Eliade et à ses saints compagnons : "Seigneurs, que vous semble de ce que vous avez entendu ?" Eliade dit : " Éprouvons ces choses et voyons si ce que l'ange nous a dit est vrai."  Alors ils s'écrièrent tous d'une seule voix : "Nous croyons en toi sire Jésus-Christ et promettons de faire en ton nom ce que ce jouvenceau nous a expliqué. Sitôt qu'ils crurent en Notre-Seigneur ils firent une sortie contre leurs ennemis et  tuèrent tous leurs adversaires parce que l'ange les y aidait. Et les autres tombèrent d'une haute montagne et moururent, et plusieurs autres périrent dans un lac voisin.

  Quant  tous leurs adversaires eurent péris par diverses manières de mort, l'ange de Dieu prit les hommes et les mena au sommet d'une montagne qui se nomme Ararat, et ils le glorifièrent beaucoup de la puissance de Dieu. Cette montagne est éloignée de la ville d'Alexandrie d' environ soixante deux lieues et demi. L'ange s'assit au milieu des hommes et les cieux s'ouvrirent et sept (anges) descendirent parmi eux. Quant les saints hommes les virent, ils furent très épouvantés et très effrayés. Mais l'ange qui leur était apparu en premier les réconforta et leur dit : " n'ayez pas peur, ce sont des anges."

   Ils (re)connurent tout d'abord l'ange qui leur avait parlé. Les anges qui étaient descendu du ciel se présentèrent à eux, autant que le permet la fragilité (l'imparfaite nature) humaine. Ils les instruisirent et leur dirent : "Vous êtes bénis, vous qui avez cru dans le Dieu vivant ; nous vous annonçons les choses qui vont vous arriver : dans trois jours on viendra vous chercher et vous serez emmenés devant les rois. N'ayez pas peur d'eux car Dieu...F19v est avec vous qui donne force et courage à ceux qui croient en lui. Après que les anges aient parlé, ils disparurent, si bien que les saints ne les virent plus. Ils furent pris d'une grande peur et confessèrent à haute voix leurs péchés. 

   Quand les trois jours furent passés les empereurs les firent chercher, et ils disaient entre eux : "que croyez-vous qu'il soit arriver à ces chevaliers ? Nous nous sommes enfuis de la bataille, envoyons de nos gens à leur recherche." Ceux qui furent envoyés allèrent à la montagne où se trouvaient les saints et en les observant ils comprirent qu'ils étaient devenus chrétiens, car ils les entendirent glorifier et bénir Dieu. Quand ils entendirent cela ils redescendirent de la montagne pour annoncer ces choses aux empereurs. Lorsqu'ils eurent appris cela, les empereurs en furent très affligés, ils se couvrirent leur tête de cendres et restèrent cinq jours sans manger ni boire à pleurer abondamment.

  Quand les cinq jours furent passés, ils se mirent d'accord pour appeler cinq autres rois pour prononcer le jugement. Et ils traduisirent ces saints hommes en justice par devant ces rois. Ils s'assirent aussitôt et écrivirent une lettre qui disait ceci : "Antonin et Adrien les nobles empereurs des romains présentent leurs salutations aux autres très puissants rois Sapor, Maximin, Adrien, Tibère et l'autre Maximin. Nous voulons que vous sachiez que nous livrâmes bataille contre les Gadarains et ceux qui sont à coté du fleuve Euphrate. En cette bataille nous avions une troupe de sept mille hommes d'une part, et de neuf mille de l'autre, tous chevaliers forts, courageux et bien armés. Mais quand nous vîmes la multitude de nos adversaires nous nous enfuîmes avec sept mille de nos hommes. Les neuf mille autres chevaliers se lancèrent dans la bataille, combattirent courageusement et eurent la victoire sur leurs ennemis. Ils en tuèrent cent mille, tant et si bien que ce fut merveilleux à voir. Quand nous apprîmes la nouvelle nous fîmes un grand sacrifice à nos dieux pour célébrer cette grande victoire et nous fûmes extrêmement joyeux. Mais après cet enchantement, nous connûmes une très grande angoisse lorsque nous eûmes entendu que ces combattants étaient devenus chrétiens, qu'ils s'étaient retirés sur une haute montagne qui dépasse en altitude tous les autres monts d'Arménie. Venez donc nous rejoindre et nous déciderons ensemble de ce que nous devons faire. 

  Quand les rois reçurent cette lettre, ils furent remplis de tristesse et rassemblèrent une très forte armée d'hommes vigoureux et atteignirent la ville où les attendaient les deux empereurs. Aussitôt qu'ils arrivèrent, la première chose qu'ils firent fut de sacrifier à leurs idoles, puis ils burent et mangèrent avant d'entreprendre de faire rechercher les chevaliers de Jésus-Christ. Ils envoyèrent des messagers sur la montagne où les saints de Dieu étaient en prière. Quand ceux-ci les virent venir vers eux saint Acace dit à ses compagnons : "Seigneurs frères levez-vous et plaçons notre entente dans la prière, car le diable a envoyé sa propre armée contre nous. Et ils baissèrent la tête, se mirent à genoux et prièrent :

  "Dieu Notre Seigneur, qui n'a pas de pareil, qui ne peut être compris, qui forma l'homme du limon de la terre et lui donna l'honneur de ton image, qui envoya ton Esprit-Saint à la Vierge Marie pour la couvrir de ton ombre afin que Notre Seigneur Jésus-Christ ton Fils y prît chair, Dieu tout puissant écoutez nous, à qui vous avez daigner envoyer votre saint ange qui nous...Folio F20r révéla le chemin de vérité et ... la victoire sur nos ennemis et nous a amenés au sommet de cette montagne et nous a nourri de la viande du ciel la quantité nécessaire pour trente jours et ne nous a pas laissé tomber dans les pièges de l'asservissement par notre ennemi le diable ni permettre que ses hardis maléfices ne puisse vaincre la constance et la vertu de tes saints. Qu'il ne puisse se moquer de nous et dire "j'ai eu la victoire assurée". Viens, Biaux sire Jésus-Christ et sois le patron de l'ensemble de nos passions et préserve-nous du reniement et de la peur des cruautés de ce roi félon, Biaux sire qui a daigné nous annoncer que nous serons traduits en justice devant les rois, dorénavant et jusqu'à la fin des temps nous te rendons grâces et louanges toi qui es le vrai Dieu Tout-Puissant éternellement et sans fin."

   Quand les saints eurent fait cette prière une voix descendit du ciel qui leur dit : "je suis le seigneur glorieux qui siège parmi les saints. J'ai entendu la requête que vous m'avez adressé en vos oraisons. N'ayez pas peur de ceux qui tuent le corps mais qui ne peuvent placer aucune entrave sur les âmes. Je suis le vrai Seigneur et je suis avec vous." 

  Quand les saints entendirent cette voix qui venait du ciel ils furent remplis d'une grande joie et se réjouirent en Notre-Seigneur. Alors les chevaliers que les rois avaient envoyé s'approchèrent d'eux et leur dire : Les empereurs, les rois et ceux qui sont avec eux nous ont envoyés à vous afin que vous descendiez d'ici et que vous les rejoignez." Alors ils descendirent et se présentèrent devant les rois, et ils avaient en eux toute leur espérance en Jésus-Christ.

  Quant les rois les virent ils commencèrent à pleurer, et Adrien leur dit : "Quel bien avez-vous tiré de vous conduire comme vous l'avez fait ? Folio 20rB Dites-moi qui vous conseilla de trahir vos dieux et de croire en un crucifié. Ne savez-vous donc pas que nous avons le pouvoir de vous mettre à mort dès aujourd'hui ?"

Saint Acace lui répondit : " Roi, tu as bien parlé car le pouvoir de tuer t'est bien donné et c'est vrai que vous pouvez donner la mort au corps. Mais nul ne peut tuer l'âme si ce n'est Jésus-Christ qui a le pouvoir de mortifier et de vivifier. Et si vous voulez savoir  comment nous croyons en Jésus-Christ qui a le pouvoir sur le monde, nous vous en conterons l'entière vérité."

  " Quand nous allâmes à la bataille, Adrien et Antonin eurent peur de la multitude de leurs ennemis et prirent la fuite avec leurs sept mille hommes. Nous avions avec nous les statues de Jupiter et d'Apollon et nous leur sacrifiâmes un chevreuil parce que nous voulions qu'ils nous viennent en aide. Mais ce fut tout le contraire, car après ce sacrifice nous fûmes plus épouvanté qu'auparavant et nous crûmes que notre fin était arrivée. L'ange de Notre-seigneur nous apparut sous l'apparence d'un jeune homme, et nous demanda pourquoi nous étions si épouvanté après le sacrifice rendu à nos dieux. Nous lui répondîmes que nous n'y avions trouvé aucune aide, et il nous dit : "croyez au Dieu du ciel, qui est tout puissant et fort dans les combats, et il vous donnera de vaincre vos ennemis. Et quand il nous eût annoncé Notre-Seigneur Jésus-Christ nous crûmes en lui et nous y croyons encore. Et en cette heure même nos ennemis prirent la fuite et plusieurs tombèrent dans un lac et les autres périrent parce qu'ils chutèrent au pied d'une haute montagne. Et quand tous furent morts l'ange de Dieu nous mena sur la montagne d'Ararat ; nous fûmes sur cette montagne et nous vîmes les cieux s'ouvrirent et sept anges descendirent au milieu de nous...

Folio 20vA ...Nous eûmes une grande frayeur mais l'ange qui était avec nous dit : "N'ayez pas peur, ce sont des anges qui sont venus ici et qui sont mes frères" ; et les anges eux-mêmes nous dirent : "Vous êtes bénis car vous avez cru au dieu vivant. Nous vous annonçons à l'avance ce qu'il vous conviendra de faire dorénavant. Après trois jours les empereurs vous feront chercher et vous serez jugés par sept rois, mais n'ayez pas peur d'eux car le Dieu tout puissant vous aidera en toute chose. Les anges nous dirent ces paroles et disparurent à nos yeux, ils montèrent au ciel, et nous procura en cette montagne de la viande du ciel. En cela nous sommes convaincus d'avoir connu le vrai Dieu du ciel, et de cela vient que nous ne craignons ni vos menaces ni vos tortures. 

  L'empereur Adrien dit à saint Acace : "Entends-tu que tu parles tant que tu nous as bouché les oreilles (rendu sourds), à nous qui sommes Seigneurs du ciel et de la terre?" 

  Acace lui répondit : "Entre vous sept rois, vous ressemblez à sept renards qui êtes toujours aux aguets, et vous ne faîtes rien d'autres que d'abuser chacun par tromperie et par achoppement. Car celui qui a le pouvoir du ciel et de la terre règne sur chaque créature, il est le roi de tous les siècles et le juge des vivants et des morts." Quand ils entendirent cela, les rois furent très irrités contre les saints hommes. Alors Eliade prit la parole :  " Seigneurs rois pourquoi vous irritez-vous en vain d'une vérité (...)".

   Adrien hors de lui répondit : "Je jure par tous mes dieux que vous n'en sortirez jamais vivants. Et puisque vous croyez en Jésus-Christ sans avoir de doutes, vous endurerez les peines dont il a souffert". L'un des membres de la compagnie des saints, qui se nommait Cartère lui répondit : " Ce serait un grand honneur pour nous de pouvoir être digne de souffrir ce martyr et de nous placer ainsi sous le patronage de Jésus-Christ.

  En cet endroit s'était rassemblée une grande foule de païens : on comptait sept rois et dix prévôt-comtes et maîtres de chevaliers et autres princes, une centaine d'autres chevaliers et cent cinquante mille vilains (roturiers) qui tous criaient et disaient ôter [ces ancêtres à tous les enchantements d'entre nous]. Quand ceux-ci furent apaisés, l'empereur Adrien dit à Acace : "Acace, n'entends-tu pas les cris de cette foule ? Allez,  sacrifiez à nos dieux afin que les cris du peuple ne soient plus dirigés contre vous. Saint Acace lui répondit : "Les cris de cette multitude ne nous troublent pas ; mais voyez Seigneur roi une vision qui m'est apparue : je vis en ma vision et il me semblait que neuf mille aigles volaient, et j'entendis aussi une grande multitude d'oiseaux sur la terre. Et quant les oiseaux virent les aigles ils s'enfuirent, et tandis qu'ils s'enfuyaient il arriva que les aigles les enserrent et les détruisent. Puis ils dirent :  !

  Adrien devint furieux et ordonna qu'ils furent lapidés, et il dit : "J'applique sur vous la condamnation de Jésus-Christ de Nazareth. Mais comme on lapidait les saints, les pierres se retournaient contre la face de ceux qui les lançaient. Alors Adrien leur dit : "Que vous apporte cette imposture ? Sacrifiez à nos dieux et vous serez délivrés de vos tortures. Minas et Acace les princes de ces saints lui dirent : Ennemis de Dieu et adversaires de toute vérité, vous n'êtes même pas capables, toi et Antonin, de nous juger, et vous avez eu besoin d'amener aujourd'hui ici cinq rois avec toutes leurs armées pour chercher à nous épouvanter et à nous détourner de la foi en Jésus-Christ. Que vous soyez en peu nombreux ou en grand nombre, nous nous tiendrons à  cette foi que nous avons embrassée.... 

 

 F21r A  ...Antonin répondit : " Déloyaux ennemis de toute religion, vous imaginez nous manipuler par vos menaces, vous et ceux qui sont avec vous". Aussitôt il commanda qu'ils s'approchassent de lui et leur seigneur dit "soldats, sacrifiez à vos dieux". Le comte Speusippe qui était l'un des seigneurs des quatre comtes de l'armée des saints dit à l'empereur : "Honni traître déloyal arrière de nous, ton désir est diabolique, tu cherches par cette condamnation à nous tromper ; tu n'oses pas donner sentence contre nous. Quand l'empereur eut entendu ces paroles, il frémit de colère contre les saints et commanda qu'ils furent flagellés. Alors que le [bourreau ? il manque un mot] les battaient, un de la compagnie des saints, qui se nommait Draconaire, et était frère d'Acace et d'Eliade dit : "Seigneur saint homme priez pour nous car les violences que nous endurons sont terribles. Acace répondit Seigneur frères soutenez vertueusement et persévérer en confession où vous êtes. Car notre sauveur Jésus-Christ dit que celui qui persévérera dans sa foi à la fin sera sauvé. Après cela, il fit sa prière à Notre-Seigneur et dit: "Biauxsires dieux très grand et éternel juge des vifs et des morts qui n'as pas en dépit ceux qui te requièrent, qui nous a appelé à la merveilleuse aventure de la connaissance, qui brisa par la croix la force du diable, qui boucha la gueule des lions et délivra son serviteur Daniel. Sire qui as la seigneurie de toute créature écoutez notre prière et délivrez-nous des mains de ces fourbes. Car nous sommes ta création et l'œuvre de tes mains. Sire octroie-nous la parfaite persévérance et hâte vers nous ta miséricorde car tu es notre Dieu béni éternellement."

  Quand cette oraison fut finie toute la terre trembla et aussitôt les mains de ceux qui frappaient les saints devinrent toutes desséchées.  En l'armée du roi Maximin qui était l'un des sept rois était maître Théodore, maître des chevaliers, qui avait sous son commandement mille chevaliers, et qui, merveille, fut ébahi de tels miracles et s'écria à haute voix et dit : "Biauxsires du ciel et de la terre qui as envoyé l'aide de ta miséricorde à ces neuf mille, Sire en qui est miséricorde sans envie et bonté sans (méfiance) et misération sans fin, Sire daigne mener nos pécheurs au nombre de ce glorieux martyre. Aussitôt qu'il eut dit cela il s'écria ouvertement et se tourna vers la compagnie des saints damedieu avec tous les mille chevaliers qui étaient sous ses ordres.

      F21v :Alors que les saints arrivaient les anges de Notre-Seigneur se mirent à leur compagnie. quand ils furent venus le roi Maximin dit à Thierry (Théodore) "qu'as-tu gagné en m'abandonnant ?" Thierry lui répondit : "j'ai gagné ma grande multitude de biens  car je connais le dieu vivant et vrai". Le roi Maximin se tourna vers les autres et dit : "Seigneurs qui êtes dix mille écoutez-moi : ne croyez pas que vous puissiez faire passer ce fait comme une chose légère et pour cela je vous conseille de faire sacrifice à nos dieux , et vous vivrez et ainsi vous pourrez éviter ma colère et échapper à une mort très cruelle." Saint Acace répondit : " la colère d'une puce ne vaut guère contre la force d'un taureau. Depuis que nous avons le Dieu vivant et vrai nous n'avons pas cure de toi."

  Le roi Maximin fut emporté par ces paroles dans une forte colère et commanda que l'on fasse venir une grande quantité de clous à trois pointes, de telle sorte qu'une pointe soit toujours dressée quelque soit la position du clou, puis il commanda qu'on les répande sur un chemin de deux lieues de long ; il ordonna qu'on y mène les saints hommes tous pieds nus. 

  Quand les saints furent préparés à affronter cette sorte de torture, Notre-Seigneur envoya ses anges qui, en allant  devant eux, ôtaient les clous et les rassemblaient en tas afin qu'ils ne blessent pas les pieds des saints. Quand ils s'en aperçurent, ils rendirent grâces à Dieu en disant "Biauxsires dieux tout-puissants, à toi nous rendons grâces et remerciements de nous avoir trouvé dignes de nous montrer ces signes et les grandes merveilles des miracles inouïs (qui jamais par personne n'avaient été entendus).

  Quand les rois virent la nouvelle de ce miracle ils dirent nos dieux ont voulu faire cette chose pour démontrer aux dix mille martyrs qu'ils étaient des dieux tout-puissants.

  Saint Eliade dit aux empereurs : "vous êtes sans cœur et sans entendement et le diable vous a si bien aveuglés que vous ne pouvez reconnaître la grandeur les œuvres de Notre-Seigneur". Quand le roi Maximin eût entendu ces paroles il dit à ses ministres : "j'ai entendu dire de Jésus-Christ, comme ils appellent leur dieu, qu'il avait été crucifié, qu'on lui fit porter sur la tête une couronne d'épine et qu'on lui transperça le coté par une lance acérée. Aussi nous ordonnons que ces traîtres subissent le même sort. Alors les ministres arrivèrent et firent comme cela leur avait été ordonné autant de couronnes d'épines qu'il y avait de saints, puis prirent des lances bien pointues et  transpercèrent le flanc de chacun des saints martyrs de Dieu avant de placer sur la tête de chacun une couronne d'épines. Puis arrivèrent dix mille païens qui poursuivirent les saints à travers toute la ville et les frappaient avec des lanières et leur maltraitaient de beaucoup d'autres façon. Mais les saints de Notre-Seigneur supportaient avec patience toutes ces tortures et proclamaient grâces et louanges à Notre-Seigneur, et ils disaient : "Sois glorifié Seigneur Jésus-Christ, puisque tu nous a cru digne de souffrir cette passion bien que nous n'en fussions pas digne."

  Après cela, les saints furent ramenés au palais et les empereurs entreprirent de les humilier par leurs moqueries, leur disant : "Seigneurs, Dieu vous fait rois des (juifs). Que vous apporte votre Jésus-Christ ? Peut-il vous délivrer des tortures et des affronts que l'on vous fait ? Les saints répondirent d'une seule et même voix aux empereurs : "Écoutez, vous tous, peuple misérable, Dieu vous a fait à son image, mais vous, vous êtes fait à celle du diable. F22r : ô vous œuvre du diable, lequel chaque jour vous désunit de Dieu,

qui êtes dans l'erreur sans fin,

qui êtes enveloppe périssable ,

qui êtes (pris par) les lacets du cruel ennemi auquel vous vous liez de jour en jour,

qui , étant  faits par  le vrai Dieu, êtes défaits par les faux dieux,

qui êtes le grand peuple que le diable a trompé par ses erreurs,

qui êtes le mauvais blé qui n'a pas de fruit qui brûlera éternellement au feu de l'enfer,

qui êtes empereurs trompeurs, sans sens, et pénibles et envieux,

qui ne connaissez pas le vrai Dieu  mais adorez les pierres et les (fuz) qui sont faites de mains d'hommes.

  Tandis que les saints prononçaient ces paroles, le sang s'écoulait de leur coté à terre : prenant leur sang dans leur mains ils en oignaient leur corps et leur tête et disaient à Notre-Seigneur : Biauxsires dieux de toute créature ce sang nous soit lieu de baptême et en rémission de nos péchés.

  En cet instant même leur vint une voix qui leur dit "mes très chers amis , il en adviendra comme vous avez requis".

   Au moment où l'empereur et la foule de gens qui étaient avec lui ce jour là entendirent cette voix, ils virent la terre s'écrouler (trembler) et le tonnerre gronder. Après passa une heure de jour et le roi Sapor dit aux martyrs de Notre-Seigneur repentez-vous de vos mauvaises actions et convertissez-vous à vos dieux tout-puissants par qui toutes choses sont faites. Car Jupiter fit le ciel, Apollon la terre, Hercule les eaux, Esculape les hommes, Artémis les oiseaux, Vénus fit la lune et les étoiles, Junon fit les chevaux et les vaches, Serapis fit la seigneurie des oiseaux du ciel et du paradis. S' il y a parmi vos quelques sages, maintenant je réponds à ces choses.

  Un jeune qui avait nom Cartère répondit : "Si mes maîtres et mon seigneur qui sont mes aînés me le commandent, je disputerais avec vous. Saint Acace dit "Parole biaux sires, car il t'appartient bien de prêcher la parole divine". Alors Cartère commença et dit :" toute votre sagesse-ci est erreur manifeste et perdition ; n'avez-vous pas entendu l'écriture qui dit "les dieux des païens sont d'or et d'argent et œuvres de mains d'homme" ? Ils sont tels que sont ceux qui les firent, et tels que sont ceux qui s'en servent. Maintenant vous pouvez voir sire roi que l'homme est là avant la statue qu'il utilise, et comment dis-tu donc qu'Esculape fit les hommes ? Il y a une espèce de mécréants qui disent qu'Ascalon qui est une statue où le diable habite créa les hommes. D'autres affirment que ce sont les anges qui formèrent les hommes. Maintenant Roi, dis-moi  qui est là avant, de l'homme, ou de la maison ? Le roi Sapor, fort de son sens lui répondit que d'abord naît l'homme, et qu'alors la maison peut être faite. A cela Cartère lui répondit que si donc on juge que l'homme est antérieur à la maison, il est évident que l'homme est antérieur à la statue. Car comme la maison est faite par l'homme, la statue est faite par l'outil de l'homme. Que celui qui ne croit pas en Dieu entende donc ce que Dieu dit par les prophètes, je suis la sagesse qui fut engendrée avant toute créature. La sagesse est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui est venu en ce monde et est né de la Vierge Marie pour accomplir ces choses qui auparavant manquaient à l'Ancien Testament. Car il est celui qui accomplit la loi et qui a fait à la fois deux /peuples un ...Folio 22 v ...deux peuples un, qui descendit aux enfers pour condamner les diables. Je crois donc chose certaine que Jésus-Christ se fit homme et donna à l'homme la bonté pour qu'il accomplisse en toute chose la volonté de Notre-Seigneur.

  Quand le roi Sapor eut entendu ces paroles  il fut fort en colère contre Cartère et le regardait très cruellement et avec le désir de le détruire pour la vertu de ses paroles. Mais Cartère qui était, quoique jeune en age, expérimenté et  ancien en sagesse et en vertu lui répondit et dit : " La parole que j'ai dite est tombée dans l'oreille d'un homme mort ; car ainsi que le disent les Écritures, la vraie sagesse ne peut entrer en âme de mauvaise volonté."

  Le roi Sapor quand il entendit cela fut pris par une très grande colère et conseilla aux empereurs qui étaient là, aux rois et à toutes leurs armées que les saints de Dieu fussent crucifiés ; la sentence fut aussitôt prononcée. Et les saints de Notre-Seigneur à grande liesse et agréant de tout cœur allèrent à leur passion comme s'ils fussent allés à leur noce.

  En leur compagnie étaient aussi ceux qui devaient les crucifier au nombre de près de vingt mille et il y en avait une grande multitude d'autres qui restaient avec eux pour voir ce martyr ; et ceux-ci pleuraient tant qu'ils vinrent à la montagne d'Ararat, où l'ordre avait été donné de les crucifier.

  Quant ils vinrent là, les croix furent attribuées à chacun et furent plantées dans la roche puis  les dix mille martyrs de Notre-Seigneur furent crucifiés. La montagne où ils furent crucifiés était terriblement haute, et rude, et acérée. 

 Les chevaliers qui crucifièrent les saints les gardaient en leur croix comme cela leur avait été commandé.

  Quand ils furent en croix saint Eliade commença à parler et dit à saint Acace qui était leur chef : "Seigneur preux qui  vous êtes fiés en la victoire de la croix de Jésus-Christ je vous prie de ne rien abjurer de la vrai foi". Saint Acace commença son sermon et dit devant tous : "Vous qui êtes  des vases sanctifiés à Notre-Seigneur Jésus-Christ et purifiés écoutez ma parole de la foi car je crois car de même qu'il convient  de croire vraiment du cœur, de même il convient de confesser de la bouche  que chacun proclame  leur foi en ce qu'il croit :

   "Je crois en Dieu le Père tout puissant qui créa le ciel et la terre et tout autant en Jésus-Christ qui se rendit visible et au Saint-Esprit qui est du Père et tout autant du Fils.  Le Fils de Dieu fut envoyé sur terre, et celui qui l'envoya est Dieu le Père, et celui qui fut envoyé est Dieu le Fils, qui est né de la Vierge Marie de qui il prit chair ; il fut annoncé par les prophètes et démontré par les apôtres. Crucifié et mort et enseveli, il reposa en sépulture,  au troisième jour il ressuscita pour nous délivrer des douleurs de la mort et démontrer la résurrection des morts ; il monta aux cieux et est assis à la droite de Dieu le Père Tout-puissant et dont il reviendra à la fin du siècle pour juger les vifs et les morts et rendre à chacun selon ses mérites. Qui croit fermement cette foi en toutes bonnes œuvres aura son héritage avec les saints  anges."

  Quant saint Acace eut dit ceci, une voix descendit du ciel qui lui dit : "Acace, tu as bien parlé car ta voix est la pure vérité."

  Quand vint l'heure de midi toute la terre trembla et les pierres et la terre se fendirent et les saints martyrs firent leurs oraisons à Notre-Seigneur et dirent Biauxsires souviens-toi...F23r...souviens-toi de nous en ces tourments de cette croix et reçoit notre requête et daigne nous octroyer ce que nous te demandons : que ceux qui feront mémoire de nos passions par un jeûne en silence puissent glorieux louer et que tu leur accordes santé du corps et salut de leur âme, abondance de tout bien, et qu'un jour de jeûne pour notre passion procure un an de pénitence Seigneur Dieu sire de toute créature. Ou encore nous te demandons que ceux qui se garderont honnêtement pour toi des machinations du diable, tu les préserves de toute infirmité, car ton nom est glorieux et digne de louange éternellement. Après cette prière, tous les saints répondirent : "Amen".

 Après descendit une voix de ciel qui dit "mes chers amis sachez qu'il vous est accordé ce que vous avez demandé, soyez joyeux et contents. Car vos prières ont été écoutées et agrées devant Jésus-Christ qui règne pour l'éternité". Quand vint la neuvième heure, les âmes des glorieux martyrs  trépassèrent à la joie éternelle du Paradis. Et alors le ciel s'ouvrit et une grande lumière descendit du ciel sur le corps des saints et en cette lumière descendit Notre Seigneur et autour de lui une grande compagnie d'anges qui accompagna les âmes au ciel et enterrèrent les corps. Alors la montagne trembla et en ce séisme les corps des saints tombèrent des croix et les anges de Notre Seigneur leur fabriquèrent des cercueils de leurs propres mains et placèrent chacun dans son cercueil en cette montagne ; où ils participent encore dans la joie au règne éternel les âmes.

  Que soit louez pour cela Dieu le Père et son cher Fils Jésus-Christ et le Saint-Esprit qui a la seigneurie, le pouvoir et la victoire sur toutes choses éternellement. Amen.

 

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Published by jean-yves cordier
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4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 14:26

 

    La chapelle-reliquaire des dix mille martyrs

de l'église Saint-Pierre de Crozon (Finistère).

 

Voir aussi :

   Je remercie très chaleureusement le Père Paul Berrou, recteur de Crozon depuis 2009, qui m'a permis de photographier ce reliquaire.

 

  Le culte des reliques amena les paroisses bretonnes à conserver leurs précieuses reliques dans des pièces d'orfèvrerie de forme diverses ; certaines, qualifiées de "topiques", reprennent la partie du corps correspondant (bras-reliquaire de St-Hernin à Locarn, buste-reliquaire, chef-reliquaire de St-Hernin à Locarn, genou-reliquaire de St-Gildas de Rhuys), d'autres, qui conservent le corps entier, adoptent la forme d'un cercueil (châsse-reliquaire, comme à Locronan ou à Lannedern), d'autres placent les ossements au centre d'une croix (croix-reliquaires) ou dans des livres-reliquaires (Saint-Hervé de Quemperven (22)) ; parfois encore le reliquaire est placé sur un pied (reliquaire pédiculé, à Plourach (22), à Saint-Laurent (56) ), mais dans d'autres cas, le reliquaire est la réduction d'une chapelle votive, évoquant plus ou moins la Sainte-Chapelle : ce sont les chapelles-reliquaires, comme à St-Salomon de la Martyre (29) ou en la chapelle St-Nicodème de St-Nic (29), ou comme celle de la paroisse de St-Pierre à Crozon.

  Celle-ci est une petite chapelle en cuivre doré de 34 cm de haut, 21 cm de long et 12,5 cm de large, posée sur quatre lions accroupis. Des gargouilles marquent la retombée de chaque arc ; le clocheton au centre est en partie ajouré. La crête de la toiture est fleuronnée, alors que les rampants des pignons portent des crochets Renaissance, et que les angles sont marqués par des pinacles à trois étages. Une tige horizontale permet d'ouvrir sur charnière un coté.

   Ses faces latérales présentent chacune, sous des arcs flamboyants,  deux apôtres, et les faces principales quatre chacune ;  saint Pierre est là avec sa clef bien-sûr, et comme saint patron de la paroisse et dédicataire du reliquaire il est représenté légèrement plus grand que les autres. Mais aussi un porteur de lance (saint Thomas), un porteur de bâton (Jacques le mineur), un porteur d'une scie (Simon), d'une croix (Philippe), d'une épée (Paul), d'une autre bâton (Jacques le Majeur),  l'un qui tient un calice (Jean), l'autre un grand couteau (Barthélémy), celui-là une hallebarde (Matthias), et celui-là enfin sa croix, la croix de saint-André. L'un des apôtres, le plus proche de saint Pierre, est mal loti car il ne tient plus que le tronçon sans signification d'un attribut qui s'est rompu.

  Le style de cette pièce d'orfevrerie, qui reprend le vocabulaire artistique des chapelles du Finistère au début du XVIe siècle, les caractères gothiques  de son inscription, et enfin les travaux d'Auguste H. Dizerbo ont conduit à la dater du premier quart du XVIe siècle, puis de 1516.

  Elle est inscrite aux Monuments historiques à la date du 10 novembre 1906 (PM 29000187), et qualifiée d'édicule gothique de 15 cm de haut en cuivre doré du XVe siècle.

 

                                         reliquaire 8779cccc

 

reliquaire 8748c

 

                          reliquaire 8751c

 

reliquaire 8754c

 

reliquaire 8772c

 

             reliquaire-8774c.jpg    

 

            reliquaire-8778c.jpg

 

                         reliquaire-8776c.jpg

 

    Le plus intéressant à mes yeux, ou ce que j'y cherchais  se trouve placé en dessous du reliquaire : c'est l'inscription gothique que le commanditaire ou donateur y a fait graver :

 

reliquaire 8756c

  

 

  Le texte a été transcrit par le chanoine Abgrall, ou avant lui par le Chevalier de Fréminville, de façon plus ou moins fidèle, et je le lis aujourd'hui comme suit : 

Gouzien faict faire ceste reliquere en loneur de dieu monsr sainct pierre avec* diz mille martirs et por la parrosse de crauzon.

* ou : "et les"

  On transcrit : Gouzien a fait faire ce reliquaire en l'honneur de dieu, de monseigneur saint Pierre et des dix mille martyrs et pour la paroisse de Crozon.

 

reliquaire 8767b

 

  On admirera la graphie en lettres gothiques carrées finement tracées par les coups ciselés de l'orfèvre-graveur. On reconnaît les caractères de l'écriture gothique dite "textura quadrata", répandue au XVe siècle dans toute l'Europe occidentale : les lettres sont droites, presque sans courbe (voir la lettre "o"), les ascendantes sont fourchues (le "t" de faict), les empattements en losange. Ce type d'écriture semble démodée si on admet la date de 1516, car au XVIe siècle, les livres sont imprimés, sauf exception en caractères humanistes ; mais l'écriture gothique est sans-doute beaucoup plus facile à graver sur le métal.

  • L'orthographe "reliquere" est attestée sous la forme "reliquère" à Troyes en 1614, comme dans une farce du XVIe siècle, Frère Guillebert.

 

  • L'orthographe "loneur" est assez commune dans le DMF (1350-1500) sous les formes l'onneur, dame d'onneur, dame d'onnour, femmes d'onneur, l'onnor, mais la graphie avec un seul -n est beaucoup plus rare (honeurs), et  "loneur" n'y est pas retrouvé.

 

  • L'orthographe "parrosse" est encore  attestée en 1598 en Mayenne : link. On trouve dans le DMF (1350-1500) les formes parroisse, parroice, paroiche. Dans Perceval, en 1174-87,Chrétien de Troyes utilise barroche. Le mot vient du latin chrétien parochia, territoire ecclésiastique, diocèse mais la consultation de l'étymologie du CNRTL indique une histoire complexe par l'altération du latin paroecia, "séjour en pays étranger, communauté, diocèse", par le latin classique parochus, "régisseur des magistrats en voyage".

 

  Datation.

J'ai déjà présenté   Le retable des dix mille martyrs à Crozon (3), étude du culte et documentation sur le thème iconographique. l'argument qui a conduit le perspicace Auguste Dizerbo à faire le lien entre cette inscription et un document de 1516 mentionnant, parmi les paroissiens convoqués pour un conflit juridique, en premier lieu le recteur, Hervé Gouzien. Ce qui était une simple hypothèse en 1965 a été considéré comme un fait établi par la suite.  La datation qui en résulte pour le reliquaire  (vers 1516) correspond à celle à laquelle le Chevalier de Fréminville aboutissait en considérant le style de l'inscription. 

  Ce recteur n'est mentionné par aucun autre document, ce qui n'ôte rien à la validité de l'observation de A. H. Dizerbo.

 

  Je suis pourtant étonné par deux faits :

   1. En paléographie des chapelles et églises, le nom du recteur est le plus souvent précédé d'un titre, Vénérable et Discret Messire, ou, pour le moins, Messire, ou bien suivi des initiales R. ou RR. Ce titre honorifique semble d'autant plus indiqué en la paroisse de Crozon, l'une des plus riches et des plus imposées par les seigneurs de Léon (jusqu'au XVe siècle) puis par les seigneurs de Rohan qui y avaient droit de haute, moyenne et basse justice : les recteurs de Crozon étaient nommés par ces seigneurs, ou du moins, "en raison de son importance, la paroisse était donnée à de grands personnages" (Abgrall, 1904), des recteurs issus des familles nobles comme Charles du Dresnay en 1442, Alain de Rosmadec († 1474), Geoffroy de Tréanna (1486-1496), puis Jean Brient en 1596-1622, abbé de Landevennec ou, entre 1666 et 1675, M. de Coëtlogon, frère de l'évêque de Quimper.

  2. Les recteurs sont rarement les commanditaires ou les donateurs des oeuvres contenues dans leur église, d'une part parce que celle-ci faisait l'objet de droits prééminenciers pour les seigneurs de la paroisse, et que d'autre-part, c'était le rôle du fabricien paroissial, ou du fabricien particulier à une confrèrie, de disposer des finances et de détenir le droit de faire réaliser de tels ouvrages.   document de 1516 donne le nom des les "fabriques" de l'année, Hervé Le Moign, Jean Guéguen fils, Guillaume Guen, Henri Kermarec fils et Yvon Kermarec. Il donne aussi le nom des "nobles gens" qui sont :

  • Le sieur Henri Provost, sieur de Trébéron, plaignant
  • Jean Pentrez, sieur de Pentrez,
  • Bernard Poulmic, sieur de Keramprovost en 1536 et Hervé Poulmic, sieur de Lescoat,
  • Jean du Menez,
  • Maître Henri Le Bocquin, Ollivier Le Bocquin
  • Robert Godelant
  • Guillaume Pentrez,
  • Bernard Kerret, sieur de Launay.

  Je signale que le patronyme Gouzien était, en 1516, celui du recteur mais aussi celui de deux autres paroissiens, et, en outre, que c'était le nom des  seigneurs de la Boissière, ou Lamboëzer. Rien n'empêche un de ces seigneurs, ou un Gouzien fabricien, d'avoir fait faire ce reliquaire, à la fin du XVe ou au début du XVIe siècle...

  Le conflit qui rassemble tous les 245 paroissiens autour du juge de la cour de Crozon est précisément un conflit sur les droits de prééminence : le sieur de Trébéron prétend posséder des droits de banc fermé et de sépulture dans le choeur et droit de lisière et ceinture jumelée autour de l'église (lisière et ceinture armoyées aux armes des Trébéron : c'est le "droit de litre" , l'un des majores honores, sorte de frise apposée à l'intérieur et à l'extérieur de l'église lors des funérailles). Il réclamait aussi l'exercice de ses droits mineurs ou minores honores qu'étaient le droit aux prières prônales nominales (être nommé et recommandé aux prières des autres paroissiens lors de la prière publique). S'il oublie le droit d'encensement, de pain bénit et d'eau bénite, c'est sans-doute que cela va sans dire. Mais le litige porte surtout sur son droit d'oratoire, celui de disposer de sa chapelle privée, voire close. 

  Il existait alors en effet, attenant à l'église, une chapelle  qui était la chapelle privative des sieurs de Trébéron ; mais celle-ci tombait en ruine, et le conseil de fabrique voulait la réparer, ce que contestait Henri Provost. Mais on lui opposait le fait que depuis 20 ans il ne payait aucune rente à l'église.

  Chacun obtint satisfaction apparemment puisque le sieur de Trébéron se vit confirmé dans ses droits d'enfeu et de sépulture dans cette chapelle, à condition de la rebâtir, et de verser la somme de 25 sols de rente à la paroisse à chaque Saint-Michel.

  Le Sr de Trébéron  n'était pas le seul à jouir de ces droits : lors d'un aveu de 1664 sont mentionnés  ceux d' Anne de Hirgars, dame du Breuil, à une sépulture dans le choeur et d'armoiries sur la vitre orientale (et, en 1526, une chapelle Saint-Jean-Baptiste en l'église de Crozon abritait la tombe de Jean de Hirgars était desservie par un châtelain). Un ancien sieur de Gouandour y possédait dans la nef un mausolée. En 1497 avait été fondée une chapellenie sur l'autel St-Michel en l'église paroissiale ; et, en 1550, il est fait mention de la chapellenie de la Trinité, également en l'èglise paroissiale.

  Surtout, pour ce qui nous concerne, un état du cancel (partie du choeur la plus proche du maître-autel) de l'église dressé en 1776 signale que "les chapelles du Rosaire et des Martyrs sont prohibitives à la charge des différents seigneurs à qui elles appartiennent." (Abgrall, 1904)

 

Origine de ce reliquaire.

   On ignore tout de ce qui conduisit la paroisse de Crozon à détenir ce reliquaire, et tout reste possible, comme le don d'un religieux bien placé auprès de ceux qui disposaient des reliques principales, celui d'un seigneur qui les aurait obtenu lors de campagnes militaires en Italie ou en Orient, ou l'épisode nébuleux du vaste commerce des reliques alimenté par la demande des collectionneurs prestigieux et richissimes, ou de sanctuaires soucieux d'attirer des fidèles. 

  J'ignore même si cette chapelle-reliquaire a jamais contenu les reliques des dix mille martyrs : ce que je sais c'est qu' aujourd'hui, elle est vide, et que l'inscription votive faite "en loneur de sainct pierre et des dix mille martirs", ne prétend pas qu'elle en contient les reliques.

  J'ai relaté les hypothèses concernant l'origine du retable des dix mille martyrs, mais l'origine de ce retable ne se trouve nulle part ailleurs que dans ce reliquaire, et c'est bien évidemment la possession de ces reliques, et le culte qu'elles ont suscitées, qui a conduit un commanditaire à faire réaliser le retable.

  Il est bien évident aussi que l'origine des reliques du Moyen-Âge et de la Renaissance ne peut être aussi factuelle et historique que nous le souhaiterions, puisque leur multiplication, le domaine fortement légendaire voire fantastique de l'hagiographie, l'incohérence de l'existence de plusieurs "chefs" de saints à différents endroits, le peu de plausibilité de la conservation de reliques comme celles de la Couronne d'épines ou de la Croix imposaient que la foi ferme les yeux sur les interrogations concernant, précisément, ces origines. L'important est que, un jour, l'église de Crozon ait reçu ces reliques des dix mille martyrs, et que les paroissiens y aient voué un culte fervent.

  

  S'il est illusoire de savoir un jour qui a acquis ces reliques, ou auprès de qui, il est plus facile de comprendre à quelle demande  elles répondaient : celle d'une protection contre les dangers de la mauvaise mort, de la mort brutale et sauvage, ou de la période d'agonie,  celle qui ne serait pas maîtrisée par les Derniers Sacrements, la Pénitence des péchés et la préparation de l'âme. 

  Il est significatif que les exemples historiques dont nous disposons sur le culte des Dix mille martyrs concernent, l'un une épidémie de peste (Miracle de Sant'Antonio à Venise qui est à l'origine du tableau votif de Carpaccio), l'autre un fait de guerre avec danger de mort, lorsque l'abbaye de Fontevraud fut assailli par les huguenots. 

  Je pense que ces dix mille martyrs de Crozon sont venus renforcer le culte de saint Sébastien (un officier romain) : celui-ci était très actif à Crozon puisque le rôle des décimes (imposition du clergé sur lui-même, en relation avec les bénéfices et donc les offrandes) étaient de 1,15 livre pour toutes les chapelles, mais de 6 livres pour celle de Saint-Sébastien et 7 pour Pors-Salut, vouée à saint Isidore. Encore une fois, si la chapelle des Dix mille martyrs n'y apparaît pas c'est qu'elle était prohibitive et seigneuriale.

 

  Un témoignage de 1858.

  En 1858, les membres d'une association archéologique galloise traversent la Manche pour découvrir la Basse Bretagne, et rédigent pour l'équivalent du Bulletin archéologique du Finistère un article intitulé "Notice of some of the figured calvaries, reredos and crosses in Lower Brittany" : Archeologia cambrensis, 1858, pp. 268-269.

   Dans cet article, l'auteur commence par décrire le retable et en souligne l'intérêt exceptionnel, en le plaçant en comparaison avec celui de "Lampaul" (: le retable de la Passion de Lampaul-Guimiliau ) :

    "L'autel des Dix mille martyrs", a monument, if possible, yet more remarkable than those of Lampaul. If i was there surprized, i am here astounded as the infinity of figures.[...]  As a work of art it is inferior to the carved tableaux at Lampaul, but it is much more curious.  The whole offer one vast tableau, whose multiplied details exceed credibility". Puis, après avoir rappelé le contenu de la Légende de ces martyrs, il précise : "Their reliques are in great abundance here. Most of them are inclosed in a cupboard thus inscribed "Les reliques de St Accace et de ses compagnons les dix mille martyrs ; leur fête est le 22 juin". The relics of nine others saints are shut up with them. The shrine, however, is a beautiful little silver chapel which we dare not describe. It is a gem which merits a hard pilgrimage : though only 7 inches long by 4 large and 9 inches high to the ridge of the roof, it has gabled windows, a tower, and a octogonal spire, decorated buttresses and statuettes of the twelve Apostles. It rest on four lions, and is placed under a canopied stand more modern than the shrine which it protect. On the canopy we read "Dix Mille Martyrs P.P.N. 1687". The shrine may be set down as of the sixteenth century, we think.link

   Nous apprenons donc que les reliques étaient encore (à priori) présentes en 1858 ; que le reliquaire restait au XIXe siècle au centre des dévotions de la paroisse ; que les dix mille martyrs de Crozon n'ont pas été confondu, dans la paroisse, avec ceux de la légion thébaine de saint Maurice, et qu'en 1687 les Dix Mille Martyrs avaient fait l'objet d'un acte commémoratif notable quatre ans après la dernière mission du Père Maunoir.

  Nous apprenons aussi que le reliquaire était placé en dessous d'un "canopy stand" qui, si on traduit ce terme par celui de "conopée" du vocabulaire liturgique, désigne, par les aléas d'évolution d'un mot grec konopeion désignant une moustiquaire (konops : "moustique") [et qui viendra donner au XXe siècle aussi bien le canapé que la canopée des arbres], un voile en forme de tente recouvrant le tabernacle (dont le nom, car rien n'est simple, signifie "tente", tabernaculum). Imaginons donc qu'au XIXe siècle, une sorte de dais soulignait la valeur du reliquaire et de son précieux contenu.

 

Des informations complementaires.

  

        J'aurai pu, j'aurai dû commencer par là, mais je n'ai trouvé le magnique ouvrage Les orfèvres de basse Bretagne qu'une semaine après ma première rédaction, en me rendant à la Bibliothèque d'Etude de Brest ; et, après tout, c'est plus rigolo comme ça , et c'est l'avantage d'un blog de pouvoir repasser plusieurs couches de couleur sur ce qu'on écrit. N'était-ce pas ce  dont révait Bergotte avant de mourir devant le petit pan de mur jaune ?

   Il s'agit donc le livre publié par les membres de la Commission Régionale de l'Inventaire, Les orfèvres de basse Bretagne, par Yves-Pascal Castel, Denise Dufiez-Moiriez et Jean-Jacques Rioult, 1994.

  A la page 240 et sous le numéro 49, on trouve la description compétente du reliquaire de Crozon : 

   "Orfèvre inconnu, Cornouailles ? XVIe siècle. Chapelle-reliquaire. Premier quart du XVIe siècle.

Argent repoussé ; décor ciselé, repercé, estampé, fondu. H : 33cm, L : 18 cm, Pr : 10,5 cm. Les chiffres de 1907 donnent une hauteur de 40 cm, ce qui prouverait la mutilation de la pointe du clocher. Inscriptions (sous le reliquaire, en caractères gothiques) :1)  GOUZIEN FAICT FAIRE CESTE / RELIQUERE EN LONEUR DE DIEU / MONS[IEUR] SAINCT PIERRE ET LES DIX / MILLE MARTIRS ET PO[U]R  LA PARROSSE /DE CRAUZON. 2) (à l'intérieur) REPARE EN 1902 PAR LASSEAU PICQUENOT FERBLANTIER A CROZON MR LEJACQ CURE LOUBOUTIN MAIRE.

MH : Classement le 10 nov. 1906.

Bibliographie :

AUZAS P.M L'orfévrerie ...p. 31

COUFFON R., LE BARS A. Nouveau répertoire...p. 78.

Expositions : 1950, Pont-Aven. 1975, Brest.

  Par rapport aux exemples antérieurs du XVe siècle conservés à Sibiril, Lannédern, Plouénan et La Roche-Maurice, le reliquaire en forme de chapelle de Crozon représente une étape stylistique importante dans l'évolution des formes. L'ensemble de ses quatre faces est entièrement évidé d'une suite continue d'arcades surmontées de gâbles ajourés et fleuronnés et séparés par des contreforts à glacis. Ainsi se définit une formule nouvelle, en accord avec l "horror vacui" du gothique finissant, qui se développera en Bretagne pendant tout le XVIe siècle sur les noeuds de calices et de croix de procession. L'examen du réseau flamboyant fondu et repercé au dessus des figurines des douze apôtres fait apparaître des arrachements latéraux irréguliers : à l'évidence ce réseau se développait sur l'ensemble des baies aboutissant dans le glacis de l'appui à quatre meneaux dont les départs sont encore bien visibles. La châsse dans sa conception d'origine ne comportait donc pas ce principe de niches à statuettes. Il s'agit peut-être d'un repentir, en cours de réalisation, ou plus probablement d'une modification ultérieure, visant à mettre cet objet au goût du jour, vers la fin du XVIe siècle, sur le modèle de la châsse de St-Nic, datée de 1578. 

  On notera la grande qualité d'éxécution de l'œuvre, en particulier la précision fidèle du rendu des moulures prismatiques imbriquées, des contreforts d'angle, la reprise en ciselure vigoureuse des pinacles et des fleurons fondus. La datation du reliquaire de Crozon est assez précise car on sait qu'Hervé Gouzien, cité par l'inscription gravée sous le fond, fut recteur aux environs de 1516. Le principe des fenestrage continus, les gâbles traversant le couronnement des murs, dont les écoinçons sont évidés, l'encorbellement concave de le flêche, sont autant d'éléments empruntés au modèle célèbre de la Sainte-Chapelle de Paris et librement réinterprétés ici sous une forme shématique, dans un langage purement flamboyant."

 

 

 

 

      Sources :     

Chevalier de Fréminville, Antiquités de Bretagne, II, Brest 1835, p. 29. link

Notice of some of the figured calvaries, reredos and crosses in Lower Brittany" : Archeologia cambrensis, 1858, pp. 268-269.

Abgrall et Peyron, Notices sur les paroisses de Quimper et du Léon,  Crozon, Bull. Comm. Dioc. Hist. et arch 1904.

Dizerbo, A.H. Les paroissiens de Crozon en 1516, Cahiers de l'Iroise 12ème année, 1965 29-31.

Auzas Pierre-Marie, Chefs-d'oeuvre de l'orfévrerie religieuse bretonne, Société française d'Archéologie, Paris 1949.

Castel Yves-Pascal , Dufiez-Moiriez Denise et Rioult Jean-Jacques Les orfèvres de basse Bretagne, Editeur scientifique Commission Régionale Bretagne, Rennes, Association pour l'Inventaire de Bretagne, 1994 , XXXV-439 p.

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Published by jean-yves cordier
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3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 22:52

      La chapelle des Âmes du Purgatoire

     de l'Église Saint-Etienne-du-Mont à Paris  

              et ses peintures murales

   de la Légende des Dix mille martyrs.Voir aussi 

 

Voir aussi :

 

 Cet article s'appuie sur le mémoire de Fanny Lefaure Les peintures murales de la chapelle des Dix mille martyrs du Mont Ararat (Paris, église Saint-Étienne-du-Mont), Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne 2009-2010.

Je remercie cet auteur de m'avoir autorisé à utiliser certaines de ses illustrations. On va comprendre pourquoi.

 

  Dans un précédent article, je relatais comment des peintures murales avaient été découvertes en 1861 sous un badigeon, et je transcrivais la description qu'en donnait Ferdinand de Guilhermy dans Inscriptions de la France du Vème au XVIIIe siècle, tome 5 de 1873. Mais à quoi ressemblaient-elles ? Aucun site en ligne n'en montrait les images, aucun guide ne précisait plus que leur simple existence, et aucun article spécialisé n'en donnait de description depuis 1873. Étaient-elles encore visibles ? Avait-on passé un nouveau badigeon, afin de préserver l'exclusivité d'un Cycle des Dix mille Martyrs à la commune de Crozon ? Pour en avoir le cœur net, je pris mon bâton de pèlerin, et, un beau matin, je pénétrais dans l'église Saint-Étienne-du-Mont, voisine du Panthéon.

 Un breton à Paris.

  L'église est un vaste et illustre sanctuaire qui dépendait de l'abbaye Sainte-Geneviève et qui abrite le tombeau et les reliques de la patronne de Paris et des moines génovétains; Huysmans m'avait averti : "ils vont vous enquiquiner avec le jubé !", mais c'était la châsse de la sainte qui recueillait tous les suffrages : on y faisait la queue pour placer son cierge, baiser un morceau de marbre, tourner autour du sarcophage en tâchant de discerner, derrière le moucharabieh de laiton, l'avant-bras et les quelques phalanges qu'il renferme. L'orgue était trop haut placé pour être admirable ; la Mise au tombeau, dans son marbre froid, semblait une pâle copie de sa version colorée de saint-Corentin de Quimper.

  On y accueillait les restes des recalés du Panthéon : Marat et Mirabeau. Pascal et Racine y ont également leur tombeau, aprés que Port-Royal soit rasé,  et Pierre Perrault, et Lemaistre de Sacy.

 Le plus intéressant se trouvait pour moi dans une chapelle séparée, derrière l'abside, la chapelle des Communions, qui est éclairée par un verrière de douze superbes vitraux du XVIe siècle.

  Mais ce premier tour d'horizon ne m'avait pas permis de découvrir mes dix mille martyrs. Un deuxième tour inspecta toutes les chapelles du coté droit, numérotées sur ce plan (dont je ne disposais pas) de A à I : chapelles des Fonds baptismaux ; de la Sainte-Famille; Commémorative : du Crucifix ; du Sépulcre ; de saint Bernard ; de saint Charles-Borromée; du Sacré-Cœur : Rien, et j'avais déjà atteint la chapelle de sainte Geneviève.  Chapelle de la Vierge, en absidiole, et chapelle de saint Joseph, adjacente. J'avais amorcé le virage I.J.K du chœur, lorsqu' une corde ponceau aux lourds glands d'or tendue dans la largeur de l'allée vint m'interdire l'accès aux chapelles babord. Passer outre allègrement, sire Loup l'eut fait aisément, mais il fallait penser aux Suisses, aux Bedeaux et aux Sacristains, aux âmes pieuses qui, quoique confites en dévotions, n'allaient pas manquer de bondir à travers les stalles tout en criant au scandale à grand coup de goupillon!

  Je rebroussais chemin pour tenter la voie nord : les chapelles de l'Immaculée-Conception, de Saint-Jean-l'Evangéliste, de l'Ange-Gardien, de Saint-Louis, de Saint-Nicolas  étaient libres d'accès, mais dépourvues de martyrs crucifiés. Plus loin, entre le jubé et l'avancée d'un pilier, le même cordon ponceau gros comme un saucisson barrait fermement le passage, comme un châtiment divin pour une faute que je refusais d'admettre. 

  Je suis respectueux des choses d'église, et me soumet volontiers à ses Commandements ; je ne marcherai pas contre le doigt de Dieu. Mais était-ce lui qui avait placé sur ma route ces obstacles, ou ceux-ci, seulement indicatifs, voulaient-ils seulement indiquer au pieu touriste qu'il n'y avait plus rien à voir ? Ou voulaient-ils le préserver de risques inopinés, comme en ce jour de 1626 où deux demoiselles tombèrent du jubé sur la foule ? Des demoiselles qui tombent du ciel dans vos bras, on cria au miracle, et une plaque votive fut apposée.

  Il est des heures de notre vie où les grandes Causes auxquelles nous croyons nous appellent à nous sacrifier. J'enjambais, et, le cœur battant et l'œil aux aguets, j'inspectais la chapelle P : dans l'ombre, car toute cette partie était, par mesure d'austérité, dépourvue d'éclairage, je crus voir la statue d'un moine distribuant des miettes aux petits oiseaux. J'atteignis la chapelle Q, celle qu'une personne pleine de bonnes intentions à votre égard (Fanny Lefaure) à colorié en rouge : La chapelle des âmes du Purgatoire, alléluia! Voilà mes martyrs.

  Elle était, placée ainsi dans l'ombre du déambulatoire, aussi sombre qu'une cave, et je n'avais, mal préparé aux visites des églises parisiennes, ni lampe, ni briquet. Pas le moindre silex. Emprunter un cierge à sainte Geneviève était inconcevable, ou du moins  n'avais-je pas, ces circonstances me le révélèrent, l'âme d'un héros. Je parvins à discerner MORT POUR..ANCE..RIEZ .OUR EUX..et en lettres blanches sur un marbre noir CARDINAL LUSTIGER. Un peu plus haut, des auréoles se mettaient à briller. Dix, cent, mille, DIX MILLE auréoles, et les cuirasses de soldats, et les corps des crucifiés, ils étaient là !!! Obscurs, sans grades, mais là.

 Les photographier, c'était hors de propos. 

  Je me décidai, ayant localisé ainsi la chapelle, à solliciter une aide ; la vendeuse de chapelet et de prières à sainte Geneviève ouvrit des yeux ronds lorsque je lui révélais la présence, ici, dans son église, de dix mille concurrents de sa bonne sainte ; néanmoins, elle accepta de m'accompagner et prit la responsabilité de m'autoriser à photographier, au hasard, avec mon flash, les murs noirs en me faisant comprendre qu'il ne pourrait y avoir grand mal à déranger des saints dont chacun ignorait jusqu'à la présence. Le plus dérangé, sous-entendait-elle, devait être le photographe.

  Un bedeau, attiré par une présence dans ce recoin toujours inoccupé, arriva en patrouille, et découvrit l' interrupteur d'un petit projecteur qui révéla, sur un seul petit pan de mur, et pour moi seul, tout l'intérêt de ces peintures. Le résultat de mes clichés ne fut pas fameux, et on comprend pourquoi j'ai préféré avoir parfois recours aux photographies de Fanny Lefaure.

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 Douze panneaux trouvent place sur les trois murs de la chapelle, contournant comme ils peuvent un escalier à vis qui fait saillie à droite de l'autel : de l'ouest à l'est, toute la légende des Dix mille y est racontée.

 

lefaure IIIc

 

 

lefaure IIc

 

 

 

I. Les peintures du mur Ouest.

La paroi est divisée en trois registres : la lancette de l'ogive 1, deux panneaux médian 2 et 3 qui se poursuivent sur le coté gauche de l'autel sur le mur nord en 4, puis le registre inférieur 5 et 6, complété par un panneau dégradé près de l'autel 7.

 Ces panneaux s'intègrent dans une architecture en trompe-l'œil où chaque registre est placé dans un entablement imitant des boiseries, lesquelles sont soutenues par des colonnes.

Cette numérotation ne suit pas exactement l'ordre chronologique qui débute au panneau 2. 

  Les panneaux sont légendés soit juste au dessus, soit (panneau 1) en dessous, soit par un résumé de l'histoire en bas des peintures, ce qui crée une certaine confusion. Celle-ci avait amené Fredinand de Guilhermy (op. cité, 1873) à distinguer des inscriptions d'origine, et par ailleurs l'intervention intempestive et néogothique du peintre restaurateur. Plus tard, Macé de Lépinay en a conclu à l'existence d'autres panneaux (dans la partie basse, je pense), auxquels correspondraient les inscriptions actuellement les plus basses. Il est cependant possible d'admettre que ce que nous voyons soit l'œuvre complète, avec ses inscriptions d'origine, mais disposées de cette façon un peu troublante.

 

 

 

lefaure IVc

 

 

lefaure Vc

 

 

Panneau 1.

Comme lempereur maximin envoye ses mesagers aux IX milles chevaliers.

  La scène peut correspondre au moment où, après que les neuf mille chevaliers se soient retirés sur le mont Ararat, l'empereur Adrien se préoccupe de perdre ainsi la moitié de ses forces armées, et envoie des messagers pour leur ordonner de rejoindre son camp. Ils reviendront pour signaler que les chevaliers sont devenus chrétiens.

  La scène peut plutôt correspondre au moment suivant, où cinq rois (Maximin, Sapor, Tibère, Adrien et un autre Maximin) ont rejoint l'empereur : celui-ci donne l'ordre de convoquer les nouveaux chrétiens.

  De manière un peu comique, deux souverains sont assis sur le trône posé sur une estrade ronde, coiffés de couronnes assez différentes, l'une s'apparentant à une tiare au dessus d'un turban, l'autre ressemblant à un bonnet doté de glands d'or. On peut y voir Adrien et Antonin, successeur désigné, les deux empereurs romains. 

 Les autres personnages debout sont-ils quatre des cinq rois ? Ou des officiers supérieurs et des conseillers ?

 Le messager reçoit à genoux sa mission écrite, voilà qui est clair.

 Le litre "Comme l'empereur Maximin..." n'est pas fidèle aux textes connus de la légende, ni même à la peinture qui montre deux empereurs.

  La peinture est de belle facture, avec un effet de perspective assez maîtrisé ouvert, au fond, sur des fenêtres, laissant penser que l'influence italienne a été reçue ;les costumes eux-mêmes me rappellent les rois de Juda des différents arbres de Jessé que j'ai examiné.

Un dernier commentaire : le chapeau à forme de tiare du souverain est le même que celui de son homologue sur le retable de Crozon.

Image Fanny Lefaure:

lefaure VIIc

Image lavieb-aile :

saint-etienne-du-mont 9399x

 

      Panneau 2.

Comme lempereur vouloit faire adorez les ydolles aux IX milles chevaliers, soudain l'ange les fist tomber.

 C'est un écart par rapport à la légende connue, mais cela évoque à la fois la chute de la statue d'une idole des évangiles apocryphes lors de la naissance du Christ, et à la fois, des épisodes analogues dans d'autres vies de saints.

  Trois saints sont représentés en prière, pouvant correspondre à Acace, Cartère et Eliade, les trois princes et ducs des neuf mille.

lefaure VIIIc

 

Panneau 3. 

 Les ennemys ung ange veisrent, dont partie diceulx s'enfouyrent (?)

& le demourant se noya à un lac qui estoit prest de la.

    L'artiste a choisi de représenter la scène de la noyade dans le lac comme celle de l'effondrement d'un pont. 

  Les casques des chevaliers en prière ressemblent aux morions, avec leur crête centrale et leurs larges bords relevés en bateau, ou plutôt aux bourguignottes, aux bords droits: 

saint-etienne-du-mont 9401x

      L'empereur pour se mieulx venger mande a soy cinq roys denvirons qui sont venus furieulx contre eulx.

      Panneau 4.

Comme les martyrs se enfuirent ... mors veysrei ..

saint-etienne-du-mont 9410c

      

     Panneau 5. 

 par le vouloir de dieu les anges ont nourry en ce lieu

les neuf mille chevaliers par trente jours entiers.

 

  C'est, sur le mont Ararat, le miracle des chevaliers nourris par le pain du ciel durant la retraite de trente jours qui sert à leur instruction religieuse ; l'empereur et les troupes romaines sont censées être dans leur campement éloigné, plutôt que d'assister, comme ici, au miracle.

Clichés F. Lefaure.

lefaure XIc

 

      Cliché lavieb-aile :

saint-etienne-du-mont 9403c

 

 

      Soubz maximin en une batayle a IX mille chevaliers ung ange apasreut par quoy eulx se fisrent chrestiens et desconfeisrent les ennemys puis retraicts sur le mont d'ararath feusrent par XXX jours des anges nourys.

 

      Panneau 6. 

Par iceulx refuse d'adorer les ydolles lempereur les fist lapisder ains les pierres revinsrent sayllir encontre les boureaux. Quoy voiant mil chevaliers aux aultres senstrejoignisrent [compaignons].

 

  Voit-on, ici, à droite, le comte Théodore, qui vient d'assister aux miracles que nous découvrirons sur les murs suivants, se convertir et abandonner son roi, Maximin, pour rejoindre avec ses mille hommes le camp des chrétiens?  Ou bien sont-ce , à droite, les cinq rois et l'empereur (six couronnes) sommant Acace et ses hommes d'adorer les idoles, et ceux-ci se détournant pour prier Dieu ?

lefaure XIIc

 

saint-etienne-du-mont 9402cc

 

      Panneau 7. 

[Comme ces mesagers viennent quesrir les IX milles] chevaliers

 

lefaure XIIIc

 

Lors les feist marcher sur clous aigus,

tost les anges les osterent dessouz leurs piez.

 

saint-etienne-du-mont 9385x

 

 

 

La partie Est.

 

      La composition globale en trois registres (lancette d'ogive et deux rangées de deux panneaux) ets conservée mais  l'architecture en trompe-l'oeil est modifiée, notamment parce qu'elle doit tenir compte du volume de l'escalier : elle se résume à une grande colonne en bois feint, soutenant de faux entablements. Les légendes sont désormais inscrites sur des sortes de phyalactères blancs plaqués sur les murs, plutôt que de sembler gravées sur des planches de bois comme à l'ouest. Deux d'entre elles sont ornées de rinceaux.

 

lefaure VIc

 

Panneau 8.

Comme l'empereur fist les dix milles chevaliers

tous d'espines couronnez

 L'empereur, assis, donne l'ordre de faire subir aux chrétiens les supplices que le Christ a connu en sa Passion.

lefaure XIVcc

 

Le couronnement d'épines, avec le motif, mille fois répété dans les différentes Passions des peintures, sculptures et vitraux, des bourreaux en tenue d'hommes de foire pesant de tout leur poids sur des gaules croisées in modum crucis (Louis Réau 1957) pour faire entrer profondément les couronnes tressées d'aubépines. L'effet comique est un stéréotype constant.

 

lavieb

saint-etienne-du-mont 9412c

 

Panneau 9.

Comme les x milles chevaliers eurent tous les costez

 de lance percez.

A gauche, un roi, tenant son bâton de commandement, donne l'ordre de percer les flancs des martyrs avec des roseaux très afutés. Puis ils sont emmenés ves le mont Ararat.

lavieb

saint-etienne-du-mont 9420c

 

 

 

Les peintures de cette chapelle longtems recouvertes d'une teinte uniforme ont été retrouvées en MDCCCLXI & restaurées par les soins de l'administration municipale.

  On admire le talent "de faussaire" du peintre restaurateur qui a parfaitement imité dans sa graphie et l'intégration de son inscription, le style ancien.

 

saint-etienne-du-mont 9414c

 

 Acace lui respondit : Nous tavons ja plusieurs foys dist que Jesu Christ est nostre roy et pour ce yl ne nous chaut de toy.

saint-etienne-du-mont 9415c

 

Panneau 10.

Comme par ordre de lempereur les x milles chevaliers confessans le Seigneur fusrent tous crucifiez.

 Cette belle composition d'art pompier aurait fait fureur au Salon: un beau thème d'Histoire, de beaux nus académiques en postures lascives sous couvert de vérité historique, l'exaltation de pieux sentiments, un garde romain au premier plan comme échappé d'un chef d'œuvre de néoclassicisme, des teintes vespérales, des cadavres aux chairs blèmes...Les soldats imberbes se sont transformés en sosies de christs de crucifix de Saint-Sulpice, barbus aux cheveux très longs. Mais Charles Maillot (c'est l'auteur) a oublié les couronnes d'épines. Ou bien, cela n'aurait pas plu au Jury.

lavieb

saint-etienne-du-mont 9398c

Puis despines couronnez de lances percez feusrent les dix mille crucifiés par les anges feusrent leur cors ensevelys et leur almes droict à Dieu portes.

Panneau 11.

Comme en ce lieu dix milles chevaliers fusrent par les anges de dieu tous en terre places

  La restauration très "préraphaélique" du XIXe siècle est ici patente. Charles Maillot voit peut-être sa tache facilitée par le fait que la peinture d'origine a totalement disparu : il se surpasse ici dans ces teintes vieux rose, bleues et mauves.

Lavieb

saint-etienne-du-mont 9391c

 

 

Panneau 12.

 Ce panneau aurait été retrouvé intact sous le badigeon.

  Les âmes des martyrs sont figurés sous forme d'enfants nus que des anges conduisent vers la sainte Trinité siègeant dans les nues, tandis que la couronne du martyre leur est tendue ; au fond, un très beau paysage montre le mont Ararat et la campagne arménienne.

lefaure XVIIIc

 

 

 

saint-etienne-du-mont 9395c

 

Le quatre de chiffre :

(Panneau 6)

  Sur cette marque très répandue chez les tailleurs de pierre, sculpteurs, peintres, puis chez les imprimeurs s'inscrivent les lettres G, V et A.

saint-etienne-du-mont 9382cx

 

Commentaires.

   La légende représentée ici reprend fidélement le texte latin d'Anastaise le Bibliothècaire, avec les différents épisodes de l'intervention de l'ange assurant la victoire contre les ennemis, la noyade de certains ennemis dans un lac, la retraite sur le mont Ararat, les anges venant nourrir les nouveaux chrétiens du pain du ciel, le refus des convertis d'adorer les anciennes idoles, la colère des deux empereurs (ici, un seul, qui n'est pas nommé) appellant l'assistance de cinq rois, l'intervention de Maximin (qui semble être confondu avce l'empereur), la lapidation qui se retourne miraculeusement contre les bourreaux, le supplice de la marche sur des clous acérés, que les anges viennent ramasser, puis les différentes phases de la passion en imitation de celle du Christ, où seul le couronnement d'épine et le percement du flanc ets représenté. Enfin le crucifiement, puis l'ensevelissement des corps par les anges, et le transport au ciel des âmes des martyrs, avec l'accueil par la sainte Trinité.

  Il  manque néanmoins plusieurs scènes :

  • l'incipit, avec l'arrivée des troupes romaines en Arménie et leur retraite effrayée face à leurs cent mille adversaires.
  • le sacrifice d'un chevreau offert par les troupes d'Acace à Jupiter et Apollon.
  • les confrontations d'Acace, ou de ses hommes face aux différents rois et empereurs, et leur profession de foi. Seul le refus d'adorer les idoles est représenté.
  • la scène de flagellation, et le miracle de l'affaiblissement du bras des bourreaux.
  • la scène de l'onction avec le sang s'écoulant du flanc des martyrs, onction qui leur sert de baptème.
  • La scène des outrages.

  En ce sens, le retable de Crozon se révèle plus complet. Comme ce dernier cependant, il ne reprend pas la tradition germanique ou du Nord-Est de l'Europe d'un supplice par empalement sur les brances dAcacia, ou de mort par chute du sommet d'une montagne.

 

La chapelle des âmes du Purgatoire ; éléments historiques concernant ces peintures murales.

  Selon Wikipédia, l'église Saint-Étienne-du-Mont tire son origine de l'abbaye Sainte-Geneviève, où la sainte éponyme avait été inhumée au VIe siècle. L'abbaye attirant à elle une foule de laïcs à son service, une chapelle leur est d'abord affectée dans la crypte. Consacrée à la Vierge Marie, puis à saint Jean apôtre, le lieu s'avère trop exigu pour accueillir tous les fidèles. En 1222, le pape Honorius III autorise la fondation d'une église autonome, qui est consacrée cette fois à saint Étienne, alors saint patron de l'ancienne cathédrale de Paris qui se trouvait également à l'emplacement de Notre-Dame.

  Je veux d'emblée faire remarquer l'importance du culte des reliques (celles de sainte Geneviève) et des martyrs (culte de saint Étienne, qui fut lapidé), culte paralléle, au cœur de Paris, de celui de l'abbaye de Saint-Denis, abritant les relique du saint éponyme, puis de multiples saints (dont les Dix mille martyrs) et servant de sépulture royale. Autour des reliques de sainte Geneviève, de nombreux personnages voudront se faire enterrer ; deux cimetières s'établiront, le petit et le grand cimetières Saint-Etienne-du Mont. La première chose que voit le visiteur en arrivant sur le parvis de l'église, c'est, au dessus du porche, la scène de lapidation de saint Etienne.

 Les travaux de construction du nouvel édifice, commencés en 1492, ne seront reéllement terminés qu'au XVIIe siècle, et l'église ne sera consacrée par Jean-François de Gondi, archevêque de Paris, que le 15 février 1626 (c'est ce jour là que churent les deux chahuteuses du jubé). Néanmoins les vingt-et-une chapelles qui ceinturent l'église furent achevées en 1560, les chapelles du chevet en premier puisque leurs autels furent bénis en 1545, dix ans après la construction du jubé. On peut donc dater la chapelle qui nous interesse de 1545.

  Selon Fanny Lefaure, les peintures murales de la chapelle furent recouvertes d'un badigeon en 1793-1795. C'est lors des importants travaux de restauration entrepris sous la direction de Victor Baltard au XIXe siècle qu'en 1861 les peintures de la chapelle furent redécouvertes. La chapelle porte, au XIXe siècle, le nom de Chapelle des âmes du Purgatoire (où se réunit une Confrérie de prières), mais aussi de Charles Borromée ou de Saint-Joseph. C'est Emile Raunier qui, dans son Epitaphier du Vieux Paris (1899), indique qu'elle était autrefois dédiée à saint Côme et saint Damien et qu'on y disait chaque année, le 22 et 24 juin, le service aux Dix mille crucifiés.

  Un premier acte de concession de la chapelle, daté du 15 mars 1613, énonce que "la chapelle des Dix mille martyrs a été concédée par nos prédécesseurs lors de la première concession d'icelles à défunts Jean Garnier vivant marchand bourgeois de Paris et Girarde Boucher sa femme" ; le même acte donne une autre indication de date en écrivant " en laquelle chapelle,[...] ce qui a été fait depuis soixante-douze ans et plus". La première concession date donc d'avant 1540, donc dès l'origine de son édification ; Jean Garnier et son épouse sont les premiers à disposer de droits sur cette chapelle, droits de durée indéterminée (les autres concessions sont attribuées pour neuf ans au prix d'une redevance annuelle), ce qui laisse imaginer au départ un don exceptionnel ou un service rendu remarquable. Le dernier acte de concession date de 1737.

  Jean Garnier était drapier, et son épouse, veuve d'Estienne Dusmesnil, également marchand bourgeois de Paris, se maria une troisième fois, au décès de Jean Garnier, avec Jean Boivin, épicier. Il est vraisemblable que ce Garnier marchand drapier était proche de la Cour royale, car l'emplacement de sa chapelle à gauche du chœur était privilégié. Les deux chapelles qui l'encadrent seront concédées à des Conseillers royaux (celle de gauche, en 1707 et celle de droite, dite de Sainte-Ursule, en 1830 (1730?). Personnage considérable et capable d'une dotation d'un montant très élevé, Jean Garnier eut parmi ses descendants (Fanny Lefaure a dressé son arbre généalogique) des hommes publics proche du pouvoir, comme Henri de Plancy, Maître d'hôtel du duc d'Orléans ou un autre auditeur des comptes.

 Jean Garnier fut marguillier de Saint-Etienne-du-Mont, ce qui confirme l'importance de son statut.

  L'Epitaphier du Vieux Paris de Raunier mentionne l'existence d'une plaque apposée dans la chapelle (et qui en a disparu) rappellant l'obligation pour le curé de faire célébrer pour le salut des deux donataires chaque année à Paques un service d'une pompe remarquable puisqu'imposant la présence de "monsieur le curé ou son vicaire, quatre prêtres chappiers, et autres trente prêtres, le clerc portant sa croix, deux petits enfants pour chanter ledict verset" soit 38 personnes pour cette cérémonie ! Il s'y ajoutait l'obligation de chanter un service complet et trois messes hautes pour le salut de l'âme de Jean Garnier (et de sa femme et de tous les siens) le jour anniversaire de son décès le 19 septembre. Le bon drapier avait dû offrir une véritable fortune !

 Les deux époux sont, bien entendu, enterrés dans leur chapelle (ainsi que d'autres de leurs descendants). Ce sont eux qui ont institués le service des Dix mille martyrs le 22 juin, et cela donne d'une part une précieuse indication sur la datation probable des peintures murales, et atteste également de l'importance donné à ce culte, que le couple richissime choisi parmi tous les autres. L'acte de concession de 1613 atteste que le couple a dûment apposé ses armoiries sur la clôture de chapelle, et qu'il a fait réaliser les lambris et peintures, ainsi qu'un vitrail les représentant avec leurs enfants.

  Datation.

  L'Inventaire des œuvres d'art appartenant à la ville de Paris, Chaix 1881 les date de la fin du XVIe siècle. Si on estime que la décoration par peinture de l'église a été concommitante avec sa construction, cette date peut être avancée au milieu du XVIe siècle. Fanny Lefaure soumet divers arguments pour proposer la fourchette de 1540-1550.

 Attribution.

Le quatre de chiffre me paraît d'usage trop répandu pour pouvoir permettre, par le monogramme G VV ou GVA, une attribution. Un monogramme semblable est le premier exemple que propose Wikipédia dans son article Quatre de chiffre :

Le V et A peuvent être lus comme deux V inversés dont on signale ici la signification cryptée de VIVAT souhaitant longue vie à l'œuvre. Le G lui-même est sans-doute trop fréquemment rencontré pour être l'initiale d'un artisan, et je le conçois plutôt comme participant à la cryptogramme G VV, G .V. A, G.V.V.A, etc...

Technique.

Il s'agit d'une détrempe appliquée directement sur les pierres de taille de la paroi. Un vernis a été appliqué ultérieurement, assez tardivement puisqu'il a pénétré dans les craquelures de la couche picturale.

Restauration.

  Les peintures ont été restaurées en 1861 par Maillot*, et François Macé de Lépinay, Conservateur Général du Patrimoine, lui attribue les cinq scènes du mur Est, qui sont effectivement d'un style XIXe siècle appuyé, notamment et de façon caricaturale pour les panneaux 10 et 11, et également plus discrétement pour les panneaux 9 et 10. On peut penser que ce mur était plus exposé aux dégradations.

  L'entreprise de restauration ARCOA est intervenue de septembre à novembre 1993 sur les murs ouest et nord.

* Charles Maillot (1819- ), élève de Léon Cogniet, peintre d'histoire et peintre de genre (il expose au Salon à partir de 1844) participa à la restauration de tableaux, et de monuments, comme la coupole de l'église Saint-Vincent d'Orléans. En 1876, il participa à la décoration du Panthéon ; de 1876 à 1879, il intervient sur une trentaine de tableaux d'églises parisiennes sur commande de la Ville de Paris, dont une "Allégorie de sainte Geneviève" de St-Etienne-du-Mont. En 1881-85, il restaure du plafond L'Apothéose d'Hercule de François Lemoyne au château de Versailles. Le Musée Carnavalet lui doit aussi la restauration d'un plafond représentant "Hébé amenée par Mercure à Jupiter".

 

 Analyse du thème iconographique.

      1.  F. Lefaure souligne à très juste titre que l'importance accordée à cette chapelle (localisation à gauche du chœur ; concession perpétuelle ; pompe des services de messe et de salut dues aux âmes des donateurs ; représentation de ceux-ci sur le vitrail ; service annuel aux Dix mille martyrs) amène à penser que le culte des Dix mille martyrs était, lors de la construction de l'église saint-Etienne-du-Mont vers 1545, un culte capital.

  Elle souligne également que la période correspond à la fois à la remise en cause par les protestants du culte des Saints et Martyrs,  et a contrario,  précisément en 1545, à l'ouverture du Concile de Trente, qui allait conduire à la réaffirmation du rôle des images pour guider le fidèle vers une dévotion basée sur l'imitation du Christ et des saints. Mais ce n'est qu'un siècle plus tard que jean Bolland, puis les bollandistes passeront au crible d'un examen critique des fondements et des preuves l'ensemble du corpus hagiographique.

  Elle remarque comment la peinture en trompe-l'œil favorise le rapprochement du fidèle vers les saints modèles afin de le conduire à une participation émotionnelle des martyrs subis et des glorieux actes de foi.

  Ajoutons que le thème des Dix mille crucifiés permet de recentrer le culte des saint vers celui du Christ et de sa Passion, préoccupation majeure de la Contre-Réforme.

  Cette dévotion participative et imitative du XVIIe siècle est donc un élément important de compréhension de ces peintures.

  2. Mais ici, la chapelle est concédée à des défunts pour le repos de leur âme, et le rôle de la dévotion passe alors au second plan par rapport à un rôle de protection face à l'au-delà. Inutile de rappeller combien les chrétiens de l'époque étaient terrorisés par les risques d'une mauvaise mort, par les affres de l'Enfer mais tout autant du Purgatoire, et combien ils se préoccupaient de s'en préserver : la fortune considérable que les époux Jean Garnier- Girarde Boucher consacrent a cette seule fin en témoigne mieux que tout autre argument. 

  Leur choix des Dix mille martyrs illustre combien ce culte est, à l'époque, celui qui leur apparaît comme le plus efficace, le plus puissant pour les garantir contre tous les dangers qu'encourent leurs âmes. Parmi les quatorze saints Intercesseurs, dont chacun de ces Auxiliaires a sa spécificité (Barbe pour la foudre, Catherine pour la grossesse, Christophe pour les tempêtes et les risques des voyages), ils témoignent  qu' Acace et ses Dix mille martyrs sont considérés au premier plan pour protéger de l'agonie et des manœuvres du Malin. Et le nom que la chapelle reçut plus tard, chapelle des Âmes du Purgatoire, montrent encore que cette préoccupation de l'Au-delà était majeur.

  On se souvient peut-être qu'en l'église de Crozon, le retable des Dix mille martyrs occupe le transept sud, et le retable du Rosaire et du Scapulaire, qui protège des mêmes risques, est placé symétriquement au sud.

3. Enfin, dans le prolongement des considérations précédentes, remarquons que Saint-Etienne-du-Mont est la seule église de Paris à posséder cette iconographie actuellement ; au XVIe siècle, la ville possédait aussi une chapelle dédiée à ce culte en l'église des Célestins. Le rapprochement à établir entre les deux églises est que toutes les deux ont été des nécropoles très recherchées par les Grands du royaume, qui ne pouvaient prétendre à la nécropole royale de Saint-Denis, mais voulaient bénéficier des garanties qu'assuraient un enterrement près de saintes reliques. Dans les trois cas, les sanctuaires sont des cimetières ou construits à l'emplacement d'anciens cimetières; dans les trois cas, on recherche, en projetant de s'y faire enterrer, de bénéficier de la capacité du saint à défendre l'âme (souvent inquiète car se sachant reprochable) contre l'emprise du démon, comme saint Denis qui disputa au diable l'âme de Dagobert, de Charles Martel, de Charlemagne, de Charles le Chauve et de l'excommuniè et bigame Philippe Auguste.

  Il faut souligner que saint Etienne est le Premier Martyr : placer sous sa protection les reliques de sainte Geneviève semble bien garantir une surenchère de bienfaits à tous ceux qui viendront se faire enterrer à Saint-Etienne-du-Mont.

  Pendant une période assez courte du XVIe siècle, Acace et les Dix mille martyrs semblent s'être positionnés dans l'esprit des fidèles comme des Super Martyrs, Arché-martyrs qui, par leur nombre et par l'exceptionnel mérite d'une passion identique à celle du Christ, garantissent ceux qui les invoquent d'une capacité exceptionnelle à leur assurer une mort paisible et l'accès au paradis.

4. Il est possible que leur intercession ait été également recherchée en protection d'autres dangers : F. Lefaure évoque les périls suivants :

a) contre l'empire ottoman.

Les invasions turcs représentaient un risque réel, et l'orientalisation des rois, ou de leurs couronnes, comme le croissant noir des étendards (s'il n'est pas dû à Charles Maillot) plaide en la faveur de cette intercession.

b) contre les épidémies de peste : 

  C'est face à une telle épidémie que Carpaccio avait peint son tableau de Venise de 1514 : voici comment F. Lefaure le relate :

 "Ce retable avait été commandé par Ettore Ottobon pour orner l'autel d'un des bas-cotés de l'église San'Antonio di Castello, pour lequel la famille Ottobon avait fait une donation. Le choix du sujet s'est porté sur le martyre des Dix mille parce que le commanditaire souhaitait rendre hommage à son oncle Francesco Ottobon, Prieur du monastère de San'Antonio. En effet, en 1511, alors que la peste faisait des ravages à Venise, Francesco invoque les Dix mille martyrs pour le délivrer de la peste. Et, en réponse à ses prières, il a la vision des Dix mille martyrs entrant dans l'église du monastère. Dans le tableau peint par Carpaccio et qui représente L'Apparition des Dix mille martyrs, on distingue au niveau de la deuxième arcade en partant de la gauche un retable qui a la même forme que le tableau peint par Carpaccio en 1515. Peu après cette vision la peste cessa. Et en signe de gratitude, le Prieur Francesco Ottobon consacra un autel aux martyrs, autel qui accueillit par la suite le retable de Carpaccio de 1515."

 

La peste sévit bien-sûr aussi en France, et à Paris on compte quatre épidémies au XVe siècle;  au XVIe siècle on connaît celles de la période 1500-1519, celle de 1531-1532. En 1562, la peste noire fera 25 000 morts à Paris.

 

 Conclusion.

Malgré l'obscurité, ces peintures murales valaient le déplacement, et j'espère qu'elles seront mieux mises en valeur, appréciées et entretenues, comme l'un des deux seuls Cycles des dix mille martyrs crucifiés sur le mont Ararat de France, et l'unique représentant pictural de ces cycles. Ils témoignent d'un chapitre méconnu de l'hagiographie, et de l'importance du culte des martyrs comme psychopompes et intercesseurs, comme ils témoignent du grand courant d'Imitation de Jésus-Christ par la contemplation participationnelle de sa Passion.

 

 

     Sources

Fanny Lefaure Les peintures murales de la chapelle des Dix mille martyrs du Mont Ararat (Paris, église Saint-Étienne-du-Mont), Hicsa Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne 2009-2010.

François Macé de Lépinay : Restauration de peintures dans les églises de Paris, Trois chantiers récents Monumental, 1994, septembre, n°7, pp.26-37, cité par F. Lefaure.

Ferdinand de Guilhermy, Inscriptions de la France du Ve au XVIIIe siècle, tome 5 de 1873

 

 

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Published by jean-yves cordier
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3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 22:11

                   Les peintures murales

         de la Légende des dix-mille martyrs

    de l'église Saint-Étienne-du-Mont à Paris.

  Un élément de comparaison avec le retable de Crozon.

 

   Trop heureux d'en avoir découvert la présence afin de mieux pouvoir comprendre le retable de Crozon consacré au même thème, je souhaite partager cette découverte en reproduisant ici le texte qui a été consacré à cette oeuvre, douze ans après sa découverte, dans Inscriptions de la France du Ve siècle au XVIIIe siècle, Tome 5 publié par Ferdinand de Guilhermy et Robert de Lasteyrie, Imprimerie Nationale, Paris 1873, p. 102-113. Ce volume est disponible en ligne grâce à Open Library, http://archive.org/stream/inscriptionsdel01lastgoog#page/n133/mode/2up Son auteur est très critique à l'égard d'inscriptions "pseudo-gothiques" qu'il estime dues au zèle de restaurateurs municipaux, mais le texte en est si proche des textes du XIIIe ou XIVe siècle que je me demande si il ne faudrait pas ré-étudier ce jugement. Je note aussi que les Monuments historiques mentionnent quinze sujets, et que ce texte n'en décrit que onze.

En effet ces peintures murales du XVIe siècle ont été classées au titre d'objet le 2 février 1994 PM 75001295.  Rappelons qu'elles  se trouvent dans la chapelle des Âmes du purgatoire de l'église Saint-Etienne-du-Mont à Paris 5e. Ouvrons maintenant les guillemets :

 

 

 

Inscriptions de la France du Ve siècle au XVIIIe (1873)

Ferdinand Guilhermy, Robert de Lasteyrie Imprimerie Nationale,1873

SUPPLÉMENT. 105 page 105- 113 

 

MDCCXCVI. PARIS. — ÉGLISE SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT. XVIe siède. 

 

Dans la seconde chapelle, du côté septentrional du chœur de l'église Saint-Ëtienne-du-Mont, se voient des peintures murales du XVIe siècle. 

Ces peintures n'ont pas grande valeur artistique; mais étant les plus anciennes, croyons-nous, qui existent dans une église de Paris, elles méritent d'être décrites en détail. Elles sont d'ailleurs accompagnées d'inscriptions, qui leur donnent plein droit à prendre place dans notre recueil. 

 

Ces peintures ont été découvertes en 1861. Elles étaient auparavant cachées sous une épaisse couche de badigeon, qui ne permettait pas d'en deviner l'existence. Elles ont été restaurées par les soins de l'administration municipale; les légendes qui les expliquaient, et qui étaient devenues assez difficiles à lire, ont été rafraîchies; on en a restitué les parties effacées avec plus ou moins de bonheur. Enfin , on y a ajouté plusieurs lignes qui ont le double tort de présenter de nombreuses imperfections au point de vue paléographique, et de ne pas concorder avec les tableaux dont elles semblent vouloir donner l'interprétation. Il est d'ailleurs assez facile de suivre les traces de la restauration , et l'artiste qui en a été chargé a eu soin d'en prévenir le public par une inscription pseudo-gothique ainsi conçue : 

Les peintures de cette chapelle longtemps recouvertes 

dune teinte uniforme ont été retrouvées en MDCCCLXI et 

restaurées par les soins de l'administration municipale .

Le sujet de ces fresques est une pieuse légende qui eut une certaine vogue dans les derniers temps du moyen âge, c'est la passion des Dix mille martyrs. Les Bollandistes ont consacré une longue notice à l'histoire de ces martyrs, assez peu connus dans l'Église d'Occident, et qui semblent n'avoir été en grand honneur que dans l'Église arménienne. La Légende dorée de Jacques de Voragine* qui servait en quelque sorte de manuel hagiographique aux artistes du xve et du xvIe siècle, n'en parle que brièvement. Ce n'est pas à cette source que s'est inspiré l'auteur des peintures. Il a certainement connu les actes plus ou moins authentiques des Dix mille martyrs; aussi croyons-nous utile de les résumer d'après les Bollandistes, ( * Acta SS, jimii, t. V, p. 8g et suiv) pour faire mieux comprendre ce que le peintre a prétendu représenter. 

* Jacques de Voragine, La légende dorée, traduite par M. 6. B. t. II, p. 198.

     Les empereurs Adrien et Antonin s'étaient mis en campagne contre certaines peuplades des bords de l'Euphrate. Attaqués par une armée de cent mille hommes, les empereurs, qui avaient placé leur confiance en Jupiter et Apollon, furent mis en pleine déroute. Ils avaient, dans leur armée, un corps de neuf mille hommes braves entre tous. Les chefs de cette vaillante troupe, Éliade et Acace, les encourageaient à invoquer le secours des dieux, secours inefficace, car les neuf mille étaient entraînés dans la déroute de l'armée romaine. Tout à coup un ange apparut, leur promettant la victoire s'ils invoquaient le Dieu qui dispersa l'armée de Sennachérib, et s'ils croyaient en son fils, le Rédempteur du monde. Les neuf mille obéissent à la voix de l'ange, l'ennemi est mis en fuite, et les vainqueurs, devenus chrétiens, suivent l'ange sur le sommet du mont Ararat. Ils y sont rejoints par d'autres anges qui leur apportent la nourriture dont ils avaient besoin, et leur annoncent qu'ils comparaîtront prochainement devant le tribunal de l'empereur, mais que le Seigneur saura les assister. 

    Cependant Adrien et Antonin avaient envoyé des messagers à la recherche des neuf mille, dont ils ignoraient le sort. Consternés à la nouvelle que ces braves soldats sont devenus chrétiens, ils convoquent cinq rois des contrées voisines, afin de décider ce qu'on devait faire en si grave occurrence. Sapor, Maxime, Adrien, Tibérien et Maximien, répondant à lappel impérial , accourent avec une armée de trente mille hommes. Les saints sont cités devant les empereurs, assistés des cinq rois. Une voix céleste les encourage. Acace répond hardiment par le récit des prodiges qui ont ouvert les yeux à ses compagnons. Les neuf mille, persistant dans leur foi malgré toutes les exhortations, sont condamnés à être lapidés; mais les pierres se retournent contre ceux qui les lancent. On les condamne alors à mourir sous le fouet; mais la terre tremble, et les mains des bourreaux s'arrêtent desséchées. A la vue de ces signes évidents de l'assistance divine, Théodore, qui commandait mille hommes de l'armée du roi Maximien, déclare, avec toute sa troupe, qu'il veut croire et mourir avec les neuf mille. Maximien, furieux, fait couvrir le sol, sur un espace de trente stades, d'une quantité de clous triangulaires, sur lesquels il ordonne aux saints de marcher pieds nus; mais des anges précèdent les martyrs et ramassent les clous qu'ils entassent sur le bord du chemin. Maximien, de plus en plus irrité, ordonne de leur appliquer le même supplice qu'au Christ; comme lui ils seront couronnés d'épines, percés à coups de lances et mis en croix. Ainsi fut fait. Les martyrs, couronnés d'épines, le corps transpercé, sont conduits sur le mont Ararat où se dressent les croix destinées à leur supplice. En route, ils se baptisent mutuellement avec le saog qui coule de leurs plaies. Arrivés sur la montagne, ils sont crucifiés. Du haut de sa croix, leur chef Acace récite, au nom de tous, une profession de foi chrétienne. «Bene crdixisti Achati, lui crie une voix céleste, ita enim se habet veritas. ^n Puis comme jadis sur le Calvaire, à la sixième heure, la terre tremble et les rochers se fendent; à la neuvième , les martyrs expirent comme jadis le Christ. Mais, avant de rendre l'âme, ils demandent à Dieu d'une commune voix, en faveur de ceux qui célébreront pieusement leur mémoire, santé pour le corps et pour l'âme, abondance de tous biens et victoire sur toutes les puissances visibles ou invisibles. Leur prière est exaucée. 

La Providence n'abandonna pas les Dix mille martyrs; après leur mort, leurs corps se détachèrent d'eux-mêmes de la croix, et des anges vinrent les ensevelir dans les grottes de la montagne. 

 


C'est sur le mur de gauche que commence l'histoire des Dix mille martyrs. Ce mur est divisé en cinq compartiments, dans chacun desquels est figurée une scène de l'histoire des Dix mille. Ces scènes ne sont pas disposées dans l'ordre qui semblerait indiqué par la succession des faits racontés par la légende. Elles sont rangées au hasard, comme si le peintre avait dû copier des cartons dont il n'était pas l'auteur et dont l'ordre ne lui avait pas été bien indiqué. 

 

1. Le premier tableau, en suivant le fil du récit consigné dans les actes, se voit au. milieu du pan de mur à droite. Il représente les neuf mille groupés sur le bord d'un lac et séparés par un pont de l'autre bord sur lequel les ennemis sont rassemblés. Les neuf mille ont les mains jointes dans l'attitude de la prière; au-dessus d'eux apparaît un ange dans les nuages. Le pont est brisé; une partie des ennemis qui s'y étaient aventurés sont tombés dans l'eau où ils se noient. C'est ce qu'explique la légende gravée au-dessus de cette scène : 

Les ennemis ung ange eissent dont partie diceulx senfuyrent

Et le deumeurant se noya à ung lac qui estoit près de la.

 

2.  Le tableau suivant est placé à gauche du premier, mais à la rangée inférieure. On y voit les neuf mille réunis sur le mont Ârarat. Ils sont divisés en deux groupes, entre lesquels on voit apparaître une troupe d'anges descendant du ciel et leur apportant du pain et des brocs pleins de vin. Au-dessus se lit la légende que voici : 

Par le vouloir de dieu les anges ont nourri en ce lieu

Les neuf mille chevaliers par trente jours entiers.



 

L'artiste chargé de la restauration n'a sans doute pas remarqué que cette légende suffisait à expliquer la scène, car il a placé au bas du tableau une autre inscription qui fait double emploi avec celle-ci et s'applique autant au tableau n°1 qu'à celui que nous venons de décrire. Elle est ainsi conçue : 

Soubz Maximin en une batayle a IX mille chevaliers ung ange apasreut par quoy eulx se fisrent chrestiens & desconfeisrent les ennemys Puis retraicts sur le mont dararath feusrent par XXX jours des anges nourys. 

 

3. En troisième lieu doit venir la scène représentée au sommet du mur. On y voit deux princes assis sur un trône; l'un d'eux tend un parchemin à un individu qui le prend respectueusement en mettant un genou en terre; deux autres personnages s'avancent derrière celui qui s'agenouille. Les deux princes sont évidemment les empereurs Adrien et Antonin qui envoient des messagers à la recherche des neuf mille restés sur le mont Ararat. Mais l'artiste, anticipant sur la suite du récit, qui prête au roi Maximin un rôle prépondérant dans le martyre des Dix mille, et le confondant avec son homonyme romain, en a fait un empereur, comme l'indique la légende peinte dans un cartouche carré au-dessus du tableau : 

Comme lempereur Maximin

Envoie des mesagers au

IX. milles chevaliers.


 

4. Le tableau suivant doit être cherché, non plus sur le mur de gauche de la chapelle, mais sur le mur du fond, dans le petit espace compris entre la fenêtre et l'angle gauche de la chapelle. On y voit les neuf mille descendant du mont Ararat, et au bas de la montagne, des hommes armés qui les attendent. Cette scène a été presque entièrement repeinte lors des restaurations ; l'artiste a cru qu'elle représentait la première partie du martyre des neuf mille et y a joint l'inscription suivante : 

 

Lors les feist marcher sur clous aigus 

tost les anges les osterent de soubz leurs piez 

sans remarquer qu'au dessus se voyait encore l'inscription ancienne ainsi conçue : 

      Comme ces mesagers viennent quesrir les IX mille chevaliers.


5.  Les neuf mille sont ramenés devant les empereurs; ceux-ci veulent leur faire adorer les faux dieux. C'est ce que représente un tableau placé sur le mur de gauche de la chapelle, à côté de celui que nous avons décrit en premier. On y voit, d'une part, les neuf mille; de l'autre, l'empereur et son armée; au centre se dresse une colonne qui supporte plusieurs statuettes d'idoles. Deux ou trois des nouveaux chrétiens s'agenouillent devant l'idole; mais Dieu vient au secours de leur foi chancelante, un ange descend du ciel et renverse les idoles. C'est ce qu'exprime la légende peinte au-dessus du tableau : 

Comme lempereur voulant faire adorer les ydoles aux neuf mille chevaliers

soudain lange les fist tumbez.

Dans le fond se voit une montagne dont le nom est peint à côté, 

sur une banderole : le mont dararath.

 

6. Furieux, dit la légende, de voir les neuf mille persévérer dans la foi chrétienne, Antonin et Adrien convoquent cinq rois du voisinage. C'est ce que représente le dernier des cinq tableaux peints sur le mur de gauche; il est placé au bas, à droite, juste au dessous de celui que nous avons décrit en premier. On y voit l'empereur entouré des cinq rois qu'il a appelés; en face, les neuf mille chrétiens, les mains jointes, dans une pieuse attitude; au centre, une colonne surmontée d'une idole. Au-dessus de cette scène se lit une ancienne légende ainsi conçue : 

Lempereur pour se myeulx venger mande à soi

cinq roys denviron qui sont venus furieux contre eulx.

On a eu la fâcheuse idée d'écrire au-dessous de ce tableau une seconde légende toute moderne qui n'y a aucun rapport : 

Par iceulx refuse dadorer les ydolles lempereur les fist lapider ains les pierres reveinsrent sayllir encontre les boureaux Quoy voyans M chevaliers aux aultres s'entrejoignisrent compaignons. 

 

7. L'empereur, assis, et deux de ses conseillers, débout à ses côtés, semblent regarder les chrétiens qui marchent au martyre. Au-dessous de ces figures se lisent ces mots : 

 

Acace luy respondit nous avons ja plusieurs fois dict

que Jésus-Christ est nostre Roy

et pour ce yl ne nous chaut de foy.

Cette légende a subi de sérieuses restaurations; nous croyons cependant quelle reproduit fidèlement le texte original. On remarquera qu'elle fait intervenir Acace, personnage qui n'est pas représenté dans la scène qu'elle accompagne. On pourrait peut-être en conclure qu'elle se rapportait, dans le principe, à une autre scène peinte sur le mur de fond de la chapelle et qu'un agrandissement de la fenêtre percée dans ce mur aura fait disparaître. Une lacune parait ici d'autant plus évidente qu'il semble manquer un autre tableau indispensable, celui où mille autres soldats, touchés par la constance des neuf mille, viennent se joindre à eux. On verra, en effet, dans les tableaux qui nous restent à décrire et qui sont peints, comme celui-ci, sur le mur de droite de la chapelle, que l'artiste, suivant la légende jusqu'au bout, ne parle plus de neuf mille, mais bien de dix mille martyrs. 

 

8. Les chrétiens sont condamnés au supplice. Ils sont couronnés d'épines eux et les mille nouveaux convertis; c'est ce qu'explique la légende peinte au-dessus : 

 

Comme lempereur fist les X milles chevaliers tous despine couronner.

 

9. Au-dessous de cette scène on voit les Dix mille marchant au supplice le corps percé de lances. Au-dessus de ce tableau se lit la légende : 

 

Comme les X mille chevaliers eurent tous les costez de lances percez. 

 

10 et 11. Il existait encore deux autres tableaux , qui représentaient le crucifiement des Dix mille et leur ensevelissement par les anges. Plus mutilés que les autres, ils ont été remplacés par deux compositions modernes dont l'aspect jure singulièrement avec le ton des autres peintures. L'artiste a conservé les légendes qui existaient jadis au- dessus des deux tableaux détruits; elles étaient ainsi conçues : la première : 

Comme par ordre de l'empereur les D.mille chevaliers confessants

le Seigneur fusrent tous crucifiez.

 

Et la seconde : 

Comme en ce lieu les dix mille chevaliers fusrent

par les anges de dieu tous en terre places 

 

Le peintre moderne, fidèle au système qu'il a appliqué ailleurs, s'est cru obligé d'ajouter une légende qui fait double emploi avec les deux précédentes : 

Puis d'espines couronnez de lances percez feusrent les dix mille crucifiez par les 

anges feusrent leurs cors ensevelys  leurs armes droict a dieu portées 

Tout le haut du mur est couvert par un grand paysage dans lequel se dresse la montagne ararat; du ciel descendent des anges portant des couronnes, tandis que d'autres emportent au ciel les âmes des défunts. 

 

Telles sont ces peintures, qui se recommandent peu par leur valeur artistique, mais qui offrent un certain intérêt iconographique. Les monuments représentant cette légende sont assez rares en France. Cependant il y avait à Paris au moins deux chapelles dédiées aux Dix mille : celle de Saint-Etienne-du-Mont , où ont été retrouvées les peintures que nous venons de décrire, et une autre dans l'église des Célestins. Du Breuil (Du Breuil, Antiquités de Paris, p. 998. ) nous apprend que cette dernière avait été construite par Louis de Bourbon, évèque de Paris ; Deux distiques, dont il nous a conservé le texte, en rapportaient la construction à l'année 1482. Les voici : 

 

Pontificis digni Ludovici Parisiensis Fabrica quam cernis ore dicata nitet. M • CCCC • LXXXII 

Millibus haec dénis transfossis* diva Capelia De populi donis ultro patrata fuit. 

 *Le texte de Du Breuil porte tuifossis, ce qui n a aucun sens. 

Il est inutile d'ajouter que la chapelle a eu le sort de l'église dont elle faisait partie. Il n'en reste rien. On voit encore dans une des chapelles de la cathédrale de Moulins un vitrail du XVe siècle représentant la passion des Dix mille. C'est le 22 juin que se célébrait la fête de ces saints. 

 

 

 

 

 

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Published by jean-yves cordier
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3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 12:21

         Le retable des dix mille martyrs,

              église Saint-Pierre de Crozon (29).

  Troisième partie, étude du culte des dix mille martyrs et de l'iconographie .

Voir aussi  : 

 

 

— Note préliminaire : Le caractère "fourre-tout" de cet article est, j'en suis conscient, déplorable. Échappant à son auteur, il a grossi comme un chou-fleur monstrueux. A défaut de faire ses choux gras de ces informations indigestes, on s'en servira comme garde-manger.

 

— Note en octobre 2015.

Malgré l'absence de certitude sur la date et l'origine de ce retable, je souhaite mettre en exergue les éléments suivants, qui formulent une hypothèse :

  • En 1456, le cardinal de Coëtivy offre à la Collégiale du Folgoët (29) "de Rome un magnifique reliquaire renfermant les restes de dix mille martyrs conservés au monastère de saint-Anastase des Trois-Fontaines". Ce reliquaire est aujourd'hui perdu. Alain IV de Coëtivy (1407-1474) "l'évêque d'Avignon" fut Cardinal et Archevêque d'Avignon et Evêque commendataire de Nimes, d'Uzès et de Sabine.
  • Geoffroy de Treanna  figure parmi les clercs   familiers commensaux d'Alain de Coëtivy.  Or,  il fut  recteur de Crozon de 1486 à 1496, et chanoine de Quimper en 1494. En 1476, il est vice-chancelier et commensal du cardinal Rodrigue Borgia, évêque d'Albano, le futur pape Alexandre VI (1492-1503). (Dans un vitrail de la cathédrale de Quimper, la baie 116, qu'il offre en 1496, il se déclare "Recteur de Craon [Crozon] ...archidiacre du Mans Chanoine de ceste église [de Quimper]".
  • Entre 1503 et 1508,  Jean Bourdichon peint pour les Grandes Heures d'Anne de Bretagne une enluminure des Dix Mille martyrs.
  • En 1514, Alain Bouchard écrit dans ses Grandes Croniques et pour le compte d'Anne de Bretagne une version de la légende des Dix Mille martyrs. 
  • En 1519, Gouzien, recteur de Crozon, fait réaliser un reliquaire en l'honneur de saint Pierre et des Dix Mille Martyrs. Ce reliquaire est conservé aujourd'hui à Crozon. L'arrivée des reliques des Dix Mille martyrs est donc antérieure à 1519.

Il est possible d'imaginer qu'à une période où le culte des Dix Mille Martyrs était attesté dans l'entourage de la reine Anne de Bretagne, Geoffroy de Tréanna ait obtenu pour la paroisse dont il était recteur entre 1486 et 1496, par ses liens privilégiés avec le cardinal de Coëtivy, tout ou partie des reliques offertes au Folgöet — ou des reliques venant de Rome à l'instar de celle du Folgoët— et que son successeur ait fait réaliser en 1519 un reliquaire pour les accueillir et les vénérer. Il est vraisemblable que le retable ait été commandé dans ce créneau de 1486 à 1519, par Geoffroy de Tréanna, ou par Hervé Gouzien, ou par la famille Gouzien, seigneurs de Lamboëzer à Crozon pour une chapelle privative de l'église. 

.Je dois aussi préciser que la description et l'interprétation des panneaux, telle que je l'ai rédigée lors de ma première visite de ce retable en 2012, en m'inspirant de mes augustes prédecesseurs, devrait être re-considérée aujourd'hui à la lumière des données scripturaires de la Légende, que j'ai étudié ensuite. 

.

Introduction.

  L'église de Crozon conserve dans son transept sud un retable du XVI ou XVIIe siècle consacré "aux dix mille martyrs" du mont Ararat, légionnaires romains convertis à la foi chrétienne et martyrisés sous l'empereur Hadrien.

   Placé au dessus de l'autel,  c'est un ensemble composite regroupant le retable lui même qui est un triptyque à volets en chêne polychrome de 5 mètres de large, avec un autre triptyque beaucoup plus petit placé au dessus de lui. De plus, les deux bas-reliefs du bel autel (il aurait été  le maître-autel de l'église jusqu'en 1754) consacrés à la Passion du Christ, quoique de facture différente participent à l'ensemble en soulignant le lien entre le martyre des soldats et les souffrances du Christ.

  Le retable, dont on pense qu'il a été réalisé par des sculpteurs locaux au XVIe siècle, est classé par les  Monuments historiques à la date du 11 octobre 1906.

Après en avoir étudié les panneaux  Le retable des dix mille martyrs, (2, avec les commentaires des panneaux), église Saint-Pierre de Crozon (29)., j'essaye dans cet article de rassembler les éléments documentaires sur ce culte peu ou pas connu en Bretagne. Je veux néanmoins insister sur les plus belles "découvertes"  de ma recherche : deux textes en ancien et moyen français décrivant la Légende, et, d'autre part, et tout aussi méconnu, le cycle des  peintures murales du XVIe siècle de l'église Saint-Etienne-du-Mont, auquel je consacrerai un quatrième article.

 

 

Le retable, éclairé l'après-midi par le vitrail de la baie sud :

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 Commentaires : Le culte des dix mille martyrs.

 

I. Questions posées par ce retable :

   1. Sa date.

Ce retable est daté par une inscription sans-doute récente sur le panneau 2  de 1624, mais le Dr Corre écrit qu'il date du début du XVIe et que son encadrement date du XVIIe. Dans l'église, un texte explicatif dit qu'il date de 1602, puis du XVIe siècle. Auguste H. Dizerbo écrit dans un document qu'il est "réalisé vers le début du 16e siècle sur un modèle flamand ou rhénan". La base Palissy PM 29000182 des Monuments historiques 1994 date le retable de 1602.

  En janvier 1974, Dizerbo et Keraudren écrivait : "En 1973, le retable a été traité et décapé. Nous avons pu déchiffrer la date de 1624 sur le châssis du volet gauche, au dessus du panneau n°1". Cela laisse à penser que la date 1624 portée à la peinture noire, directement sur le panneau n°1, de manière discutable, a pu être inscrite vers 1974 pour rendre visible la date de l'origine du retable. A.H. Dizerbo est cependant moins affirmatif qu'il auarit pu l'être s'il avait découvert avec certitude l'inscription de la date de création, et il écrit seulement : " Le retable nous paraît plus récent (que le reliquaire du début du XVIe siècle)".

On discerne encore ces chiffres 1624 portée sur le châssis, après les lettres AN, et il me paraît crédible que ce soit dû à la main de l'artiste créateur.

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.

   2. Son histoire.

Ce triptyque de chêne est équipé de deux volets à deux battants chacun, qu'on devait ouvrir à certaines occasions (à la Toussaint, ou le 22 juin) ou au contraire ne refermer que lors des jours de la Passion, où les statues des églises étaient voilées. "Au revers était peinte une crucifixion. Durant la Révolution, le curé constitutionnel Savina, qui avait fait fermer le retable, fit lessiver la peinture, «afin, écrit-il, d'ôter à certains républicains que semblent choquer la vue de ces objets, tout prétexte de nous traiter de fanatiques». L'église servait alors de lieu d'hébergement pour les soldats. Ce geste de Savina sauva probablement le retable." (Louis Le Bras, op. cit.).

 

  En Europe, le culte des dix mille martyrs est attesté en France par un manuscrit des moines de Saint-Denis au XII-XIIIe siècle, mais la Légende de martyrs du Mont Ararat, vivace dès la fin du XVe siècle, son Mystère étant joué à Amiens en 1483,  s'est surtout répandue depuis une édition de la Vita à Venise en 1493, et est illustrée en iconographie par des vitraux (Moulins, 1480 ; Berne, 1460), par des enluminures en 1508 (Anne de Bretagne) puis par des tableaux de 1508 à 1530 en Italie (Carpaccio, Pontormo, Bronzino) et en Allemagne (Dürer).

   A Crozon, où une confrérie des saints martyrs existait au XVIe siècle et où un reliquaire en l'honneur des dix mille martyrs, datant peut-être de 1519, était porté en procession chaque année le 22 juin, jour de la fête des dix mille martyrs, ce culte s'est renforcé après les Missions prêchées par le Père Maunoir entre 1654 et 1683 : un cantique des dix mille martyrs a été composé par le Père Maunoir, sans-doute en 1671 lors d'une mission à Crozon, paroisse où il a composé ses cantiques sur la Passion. Les comptes de fabrique de 1656 font état de dons pour la confrérie ("une cloche pour servir à la confrérie des dix mille martyrs...3 sols à la confrérie des dix mille martyrs et 2 sols à la confrérie du Rosaire", Abgrall, 1907.)

 

3. Un, ou deux artistes ?

  Les panneaux des volets, en bas-reliefs sur la planche qui sert de fond, sont différents des panneaux du caisson central, qui sont, sinon en ronde-bosse comme on a pu le dire, du moins en moyen-reliefs de forme découpée en suivant le contour des silhouettes. On a donc pu évoquer deux mains différentes. Et si deux artistes y ont travaillé, pourquoi ne pas penser à deux créations successives, celle du caisson central d'abord, fin XVIe-début XVIIe, puis celle des volets, en 1624 ? 

 

Geste d'affirmation de la Foi par le tribun Acace, Crozon.

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II. Tentatives d'explication sur la présence de ce retable à Crozon.

Rien n'explique la raison de l'existence de ce culte ou de ces reliques à Crozon (comme rien ne les explique dans l'église du Sap, dans l'Orne), et seules diverses hypothèses peuvent être proposées :

1.  Hypothèse d'ossements anciens suscitant un culte aux martyrs.

 C'est celle du Dr Corre (Corre, 1901), qui a fait le lien avec deux ordres de faits :

1. La notion qu'"autrefois" il y eut " de grands massacres  de populations chrétiennes sur le littoral". (¹) Mais pour expliquer que ces massacres, qui ne sont pas propres à la paroisse, et qui font peut-être référence aux invasions normandes du Xe siècle, puissent générer un culte au XVIe siècle, le médecin brestois doit imaginer que ce fut  " par la découverte de nombreux ossements, par  caprice d'imagination, par association bizarre de traditions et de légendes sans relations historiques, mais rapprochées par exemple de quelque pèlerin revenu d'Orient, ou seulement de Rome (les dix mille martyrs étaient honorés dans cette ville)". 

2. "Qu'il est certain [mais le Dr Corre ne dit pas d'où vient cette certitude] que l'autel des martyrs fut élevé sur un emplacement où l'on avait découvert beaucoup d'ossements humains accumulés depuis les lointaines époques des invasions normandes"  et surtout que "en 1900, lors de la démolition de l'ancienne église, on a retrouvé de ces ossements aux pieds de l'ancien autel en pierre brute qui avait été recouvert de bois : ils étaient mêlés à des ossements de grand quadrupèdes (une tête de cheval entre autres). Par malheur, l'attention n'était pas encore éveillé sur l'intérêt que pouvait présenter cette découverte, et on ne lui attacha pas l'importance qu'elle avait : on n'examina pas les ossements qui auraient pu fournir des indices chronologiques : ils ont été de nouveau recouverts par le sol de l'église."

      Cela évoque une autre histoire  : à Tréves, en Allemagne, où un culte est rendu aux  martyrs de la légion thébaine de saint Maurice, exécutés au nord de la ville selon une légende locale,  et où  douze des martyrs sont enterrés dans la crypte, la découverte de de nombreux crânes  dans le sous-sol de la basilique saint-Paulin semblent attester de la véracité du martyre,..jusqu'au jour où on découvrit que la basilique avait été construite sur un cimetière romain au IVe siècle.link

 

  C'est aussi cette hypothése que retient Auguste Dizerbo, en l'argumentant ainsi  (Dizerbo & Kerautren, 1974) :

" Lors des invasions normandes, des chrétiens de notre pays ont été massacrés par les païens, sans-doute après avoir défendu héroïquement leur sol. "Morts pour Dieu et la patrie", on les a honorés comme martyrs. Ce culte populaire a été plus tard contesté par certains représentants de l'autorité religieuse et il a dû être remplacé par un culte officiel rendu à des martyrs déjà vénérés dans l'église romaine; Qu'on ait d'abord songé à saint Maurice et à sa Légion, c'est fort compréhensible, car les moines de Landevennec étaient en relation avec les bénédictins de Suisse. Lorsque, plus tard, les Bollandistescont révélé aux chrétiens d'Occident l'épopée des martyrs du mont Ararat, pourquoi la piété populaire et la création artistique n'auraient-elles pas donné la préférence à ce drame plus évocateur de la Passion du Christ ? Quand a-t-on commencé à les honorer chez nous ? Certainement au début du XVIe siècle au plus tard, comme l'atteste le reliquaire que possède notre paroisse et qui est de cette époque."

 

  (¹) Impossible de ne pas citer Gustave Flaubert, ou plutôt Maxime Ducamp dont c'était le tour de tenir la plume dans la rédaction de Voyage en Bretagne : Par les champs et par les grèves" (1881, mais décrivant un voyage de 1847-48)  : "Après cette expédition qui n'était point de nature à nous réconcilier avec le celticisme, nous nous rendîmes à l'anse de Dinan. Il y a sept ans, nous avait-on dit, un coup de vent, en remuant les sables, avait mis à nu un cimetière entier que nul ne soupçonnait. Les morts étaient couchés, les pieds tournés vers la mer, la tête appuyèe sur deux pierres plates et les bras le long du corps, ils étaient en grand nombre et pressés les uns contre les autres. Quand on creuse la terre, on en retrouve encore. Nous arrivâmes, comptant rencontrer quelque vieux crâne bien désséché que nous pourrions mettre sur la cheminée à notre retour, entre la pendule et les flambeaux. Mais nous étions dans un jour de malheur et nous ne trouvâmes que des fémurs calcinés de vieillesse, des côtes brisées et des phalanges qui s'émiettaient en poussière sous nos doigts ; mais en revanche, nous vîmes la mer dont quelques vagues blanches égayaient le bleu foncé.". Les squelettes en question sont ceux, au nombre d'une centaine, mis à jour lors de fouilles effectuées le 20 septembre 1843 dans les sables proches de l'éperon barré de Lostmarc'h, et Maxime Ducamp reprend les termes du rapport présenté par le Chevalier de Fréminville, secrétaire de la commission scientifique nommée par le sous-préfet et responsable de ces fouilles. Une petite médaille à l'effigie de l'empereur des Gaules Tétricus (271-273) ou les objets et poteries romaines ou celtes qui y ont été trouvés, l 'age des cadavres (20 à 30 ans), l'enceinte dans laquelle il se trouvait, avait fait conclure à un oppidum "appartenant à la nation indigène". ( Collections de pièces inédites Saint-Brieuc, 1851). La présence d'une trépanation guérie sur l'un des crânes avait conduit P. du Châtellier à le dater du néolithique, puis P.R. Giot ramena cette date d'abord à l'Age de Fer, puis au Haut Moyen-Âge, "d'autant plus qu'il semble avoir fait suite au cimetière gallo-romain à incinération des mêmes dunes, dont les monnaies les plus récentes auraient été du IVe siècle." (P.R.Giot, Perspéctives nouvelles sur les Bretons Ann. de Bret.vol.80, n° 180-1, 1973, p. 135) .

 

 

 

  2. Hypothèse de la diffusion à Crozon d'un culte attesté en Europe.

a) Influence espagnole.

  Sans autre argument que la notion que les Espagnols voient dans les dix mille martyrs des compatriotes menés par St Hermoloas, supposé évêque de Tolède,  associée à la présence en Presqu'île de Crozon des troupes ibériques venues soutenir la Ligue et construire le Fort Espagnol (Fort el Leon) en 1594. La prise de ce fort par l'armée anglo-française fit 3000 morts, et aucun des 400 espagnols de la garnison ne fut épargné, ni les femmes et les enfants s'y trouvant en grand nombre. 

b) influence flamande ou italienne.

        Une autre hypothèse pourrait être que le culte des dix mille martyrs ait été introduit à Crozon par quelque clerc ou seigneur qui l'aurait découvert lors des guerres d'Italie (1494-1559) ou par des contacts avec la région du Forez ou du Velay, ou par les influences artistiques italiennes ou flamandes associées au commerce de la Bretagne avec ces régions, en même temps que ce culte connaissait, dans ces territoires, son apogée, entre 1480 et 1530. Si on retient la date de 1624 comme datation du retable, le recteur de Crozon de 1608 à 1622 était Jean Brient ou Briant, abbé de Landevennec,  docteur in utroque (en droit canon et droit civil) à l'université de Bologne et chanoine archidiacre de Cornouaille ; l'abbaye de Landevennec lui doit sa réparation après les dégradations de la Ligue. En 1622 (ou 1627), il résigna son abbaye, mais son successeur Pierre Tanguy ne fut nommé abbé de Landevennec qu'en mars 1630. Pierre Tanguy, aumonier du roi et conseiller d'Anne d'Autriche (ou l'inverse, selon Abgrall) hérita de la paroisse de Crozon en même temps que de l'abbaye. On voit que ces deux recteurs avaient une stature et une ouverture régionale.

c) Influence de la cour d'Anne de Bretagne.

Le même raisonnement peut faire rechercher un lien d'un commanditaire avec la cour royale puisque Anne de Bretagne vouait un culte aux dix mille martyrs, dont elle possédait des reliques et dont les Grandes Heures contiennent une oraison.

3. Hypothèse lièe au motif d'invocation des dix mille martyrs. 

 Saint Acace, ou les dix mille martyrs, sont invoqués pour s'assurer d'une bonne mort. Or, la Mort est venu donner dans la Presqu'île comme partout ailleurs de grands coups de faux qui créaient la panique dans la population, incertaine de pouvoir bénéficier des secours de la religion lors des derniers instants : la confrérie des dix mille martyrs est certainement l'équivalent des Confréries des agonisants et des Confréries du Scapulaire, et ce n'est pas un hasard si, sur le retable de 1664 situé au bras gauche du transept, la Vierge du Rosaire remet un scapulaire à sainte Catherine : le port du scapulaire garantissait celui qui le portait le jour de sa mort  d'un accès au paradis  Notre-Dame de Carmès à Neulliac et le scapulaire.

 J'ignore quelles indulgences, quelles garanties étaient accordées par le pape aux membres de la Confrérie des dix mille martyrs, mais on peut imaginer que la participation à la fête du 22 juin, ou la prière face au retable, ou les dons versés, assuraient aux membres une "bonne mort", car finalement, toute la Légende des dix mille se résume à cela  : les légionnaires exposés à la mort violente lors des combats contre les Arméniens choisissent la foi chrétienne : au lieu de mourir tués par leurs ennemis, mais sans espoir de vie future, ils meurent d'être martyrisés, mais avec la certitude d'une résurrection et d'une rédemption.

  Quelles étaient, du XV au XVIIe siècle, les menaces de mort violente ?

  En premier lieu la peste, ou les épidémies que l'on regroupe sous ce nom. Celles de 1347, à Argol notamment et 1348, de 1521 à Daoulas, de 1533, 1564, 1586, 1594 ou 1636 à Quimper, de 1598 et 1599 à Plougastel. Crozon en garde le souvenir d'une chapelle Saint-Sébastien,  le saint spécialisé pour couvrir ce risque (et dont on remarque qu'il s'agit d'un officier romain, comme nos dix mille martyrs) ; elle était située entre Lamboëzer et Crozon sur la route menant à Postolonnec, et  j'ai aussi entendu les habitants de Lamboëzer parler de murs anciens d'un village dévasté par la peste, près de chez eux. C'est aussi à la suite d'une épidémie qu'en 1760 l'ancien cimetière, "ar Vered", qui entourait l'église, fut transférer ...près de la chapelle de Saint-Sébastien

  Et puis les attaques, après celle des Normands ou des pirates anglais, des troupes anglaises venant faire le siège du Fort des Espagnols et pillant la population, ou des troupes de la Ligue jusqu'en 1597, sans compter les attaques des loups, parfaitement attestées. 

  Parmi les oeuvres que je citerais en iconographie, le contexte historique est connu pour trois d'entre elles : les tableaux de Carpaccio sont liès à une épidémie de peste, dont le couvent de Sant'Antonio  a été préservé par l'intervention des Dix mille martyrs ; le tableau de l'abbaye de Fontevraud a été réalisé après l'invocation par les religieuses des Dix mille martyrs et l'échec de l'assaut des huguenots ; et le tableau de Dürer a été commandé par un collectionneur de reliques, Frédéric le Sage.

  

 

4. Fusion / confusion avec d'autres cultes de martyrs par milliers.

   Louis Réau estime (Iconographie, 3/1 p. 13) que la Légende des dix mille martyrs est "un doublet de Saint Maurice et de ses compagnons, ou encore le pendant de Sainte Ursule massacré par les Huns.

C'est en premier lieu le culte rendu à Saint Maurice ¹ et sa légion thébaine. Il s'agit du massacre survenu sous Dioclétien entre 285 et 306  à Augaune, en Suisse, de 6500 soldats coptes originaires de Thèbes en Egypte après qu'ils aient, avec leur chef, refuser de tuer les chrétiens d'Octodurum (Martigny). Ces soldats auraient été décapités. Il ne peut y avoir confusion avec les Dix mille martyrs, qui furent crucifiés, mais la confusion est pourtant fréquemment rencontrée, et le Dr Corre écrivait en 1901 à propos du retable de crozon : "On a cru que les scènes retracées répondaient à l'histoire de saint Maurice et de ses compagnons."  En effet, Pol Potier de Courcy, dans la relation de sa visite de l'église en 1864, parle "d'un retable d'autel représentant le martyre de saint Maurice et de ses dix mille soldats de la légion thébaine" (De Rennes à Saint-Malo, Paris 1864). Louis Réau lui-même commet l'erreur en 1920 dans "Mathias Grünewald et le retable de Colmar", écrivant que le culte du saint noir [Maurice, l'Egyptien] se répandit dans toute l'Europe", atteignant même "au fond de la Bretagne, la petite église de Crozon". Même confusion dans la Grande Encyclopédie de Dreyfus et Berthelot de 1886, dans le Bulletin archéologique de l'Association Bretonne, Rennes 1851 (qui date le retable de 1602), dans le volume Bretagne de 1874, dans le Voyage en Bretagne d'Edouard Vallin de 1859, etc...

¹ A ne pas confondre, en Bretagne, avec saint Maurice Duault, vénéré à Carnoët.

  On rencontre aussi (comme dans le tableau de Dürer) une confusion avec des martyrs exécutés par le roi perse Sapor (ou Shapur II). Le martyrologe romain précise qu'outre le martyre de saint Siméon en 341, "on commémore aussi un très grand nombre de martyrs qui, après la mort de saint Siméon, furent frappés par l'épée à travers toute la Perse pour le nom du Christ par le même roi Sapor de 341 à 345".

  La confusion est également facilitée par le fait que le martyrologe romain connaît deux fêtes différentes "des dix mille martyrs", l'une le 18 mars avec la mention "A Nicomédie dix mille saints martyrs qui ont été mis à l'épée pour la confession du Christ", et qui célèbre "probablement" (Site Catholic Encyclopedia, sur lequel je trouve ces données) les victimes des premières persécutions de  Dioclétien en 303, qui accusa les chrétiens d'avoir mis deux fois le feu au palais, et l'autre le 22 juin qui correspond aux dix mille martyrs sur le mont Ararat. Dans tous les cas, ces derniers sont les seuls à avoir été, selon la légende, crucifiés.

  On se gardera de toute erreur de décompte des reliques, pour ne pas prendre pour les dix mille martyrs du 22 juin  les dix mille deux cent trois martyrs à Rome (martyrologue pour le 9 juillet), qui sont les légionnaires du tribun saint Zénon, victimes de Dioclétien le 9 juillet 298 , ou les dix sept mille martyrs à Rome (idem, le 26 avril).

  Pour compliquer les choses, il existe sous le nom de saint Acace au moins six martyrs,dont Acace d'Antioche de Pisidie (31 mars), martyr en 250, Acace martyrisé sous Aurélien au IIIe siècle, et Acace de Sébaste (9 mars) , l'un des quarante légionnaires martyrisés en Arménie romaine par Licinius, empereur d'Orient, et surtout  Acace de Bysance (8 mai), soldat martyr en 303,  également l'un des 14 saints auxiliaires, et très souvent confondu  avec notre Acace du mont Ararat  (ou Acace d'Arménie), d'autant qu'il est représenté avec une croix (alors qu'il a été décapité) et une couronne d'épines. Acace de Bysance est invoqué contre la peur de la mort et pour ouvrir à la vie éternelle tout comme son clone d'Ararat. 

     Que de martyrs ! Comme le chante le psalmiste   "Dinumerabo eos, et super arenam multiplicabuntur,  " Si je veux les compter, ils sont plus nombreux que les grains de sable !" (Psaume 139)

 

5. Hypothèse d'une forme de l'Imitation de Jésus-Christ et de l'importance du culte de la Passion.

   Il est envisageable que, dans le cadre de la Contre-Réforme, un clerc se soit soucier de recentrer le culte de ses paroissiens vers la personne de Jésus-Christ en  proposant à leur dévotion, non plus un saint local trop entaché de paganisme, mais une légende pronée en plus haut lieu (les religieux entourant Anne de Bretagne) parce qu'exemplaire d'une Imitation de Jesus-Christ menée jusqu'au sacrifice. Ce qu'un Pére Maunoir ne pouvait ultérieurement qu'approuver. 

 6. Comme simple cas particulier d'un culte rendu aux martyrs en général à Crozon.

   Lorsque l'on voit le nombre de reliquaires qui contiennent, ici ou là, parmi tant d'autres ossements, celles des dix mille martyrs, et que, d'autre part, l'église de Crozon conserve un reliquaire plus tardif renfermant les ossements de " Saint Valentin, martyr, saint Felix, martyr, sainte Candide, vierge, saint Valentin, prêtre martyr, saint Pretextat martyr, sainte Justine, vierge et martyre, saint Sévère martyr, saint Innocent, pape et martyr, plus 12 reliques récentes", on serait amené à banaliser la signification de la présence d'un reliquaire dédiés à ces dix mille martyrs pour ne retenir que la parfaite rareté d'un retable consacré à leur martyre.

 

 

  L'Ange proposant aux soldats romains la garantie  de la victoire et celle d'une Rédemption rendant secondaire le risque mortel rencontré lors du combat ; Crozon :

 retable 6644c

 

 

Le problème de la datation du reliquaire. 

Voir :  Le reliquaire des dix mille martyrs de Crozon (29).

  L'existence d'un reliquaire des dix mille martyrs est un élément important de la réflexion sur l'origine du retable, et le chanoine Abgrall s'interrogeait en 1908 pour savoir s'il était contemporain du retable. La datation de ce reliquaire est un point assez crucial pour qu'on s'y attarde. En 1835, le Chevalier de Fréminville, alias Christophe-Paulin de la Croix-Fréminville, écrit : "L'église de Crozon possède un reliquaire infiniement curieux. Il est d'argent, a la forme d'une église gothique, d'un travail et d'un fini très précieux. Il contient des reliques des dix mille martyrs. Au dessous on lit, gravée en caractères gothiques carrés, cette inscription : Gouzien faict faire ceste reliquere en loneur de Dieu, pour Sainct-Pierre et les diz mille martyrs et pour la paroisse de Crauzon. Quoique cette inscription ne porte pas de date, nous jugeons, au genre d'ornement et au style de ce beau morceau d'orfévrerie, qu'il a du être exécuté dans les trente premières années du seizième siècle. Son travail fait honneur à l'artiste qui en est l'auteur."

  La monographie écrite par Louis Le Bras parle  également d'un trés beau reliquaire offert "au début du 16ème siècle". 

  Dans un article intitulé Les paroissiens de Crozon en 1516, paru dans Les Cahiers de l'Iroise en 1965, Auguste Dizerbo link rapporte une liste des paroissiens convoqués le 2 juillet 1516 par un juge à l'occasion d'un désaccord entre la fabrique, qui veut réparer une chapelle de l'église, et un sieur Provost, sieur de Trébéron. En tête de cette liste se trouve le nom d' "Hervé Gouzian (sic), curé recteur, gouverneur de la paroisse et église paroissiale". Dizerbo étudie les patronymes cités dans la liste, et trouve Gouzien à trois reprises en comptant le recteur. Il écrit alors en note " Un petit reliquaire de Crozon porte l'inscription suivante : "Gouzien [etc..] Crauzon". Il date de cette époque et il est possible qu'il soit contemporain de l'autel des Martyrs. Il porte une petite chapelle de métal argenté. Un Gouzien cité à la Montre de 1562."

    Dans la feuille ronéotypée qu'il consacre ultérieurement à présenter l'église, Auguste Hervé Dizerbo (1913-2011), membre du réseau Musée de l'Homme pendant la Résistance, pharmacien, botaniste émérite, responsable du laboratoire d'algologie de l'Université de Bretagne occidentale, mentionne le reliquaire sans lui attribuer de date.

  Le site Topic Topos http://fr.topic-topos.com/reliquaire-en-forme-de-chapelle-crozon signale que la plaque gravée du reliquaire permet de le dater et de connaître le donateur, Hervé Gouzien. 

Le site Infobretagne http://www.infobretagne.com/crozon.htm écrit que le reliquaire date de 1519, et qu'il a été fait faire par Hervé Gouzien, recteur de Crozon en 1516.

La revue L'Oeil de 1994, qui reconnaît en la Sainte Chapelle le modèle du reliquaire,  reprend la même information.

 

  Un "Yvon Gouzien, noble sieur  de la Bouesser" est signalé à la montre de 1536, et un Yvon Gouzien, noble sieur de la Bouessière", est présent pour la paroisse de Crozon/Crauzon lors de la réformation de 1562 (site tudchentil).

Le Nobilaire et armorial de Poltier de Courcy indique :

GOUZIEN, Sr de Lambouërer, par. de Crozon, ref. et montres de 1443 à 1562, dite Ppar., évêché de Cornouailles. D'argent au chef endenté de gueules, chargés de trois annelets d'argent (Sceau 1273). Yvon, fils Rivoallon, vivait en 1273. Hervé, commis en 1511 par le Vicomte de Léon à la garde de l'Hopital de Landerneau. 

Du même auteur, le Nobiliaire de Bretagne donne les mêmes renseignements en précisant la présence aux reformations de 1426 et 1536.

 Le lieu-dit de Lambouërer, avec son manoir encore existant à 1 km à l'Est du bourg a connu plusieurs graphies dont l'orthographe actuelle Lamboezer/ Lamboëzer (IGN). La carte de Cassini écrit La Boescre (ou la Boesère), celle de l'Etat-Major (Géoportail) La Boësère. Sous la forme Labou Hether, il figure parmi les territoires de Crozon offerts par le roi Gradlon à saint Guénolé, selon le Cartulaire de Landevennec.

  Le donateur peut être le recteur (n'est-ce pas inhabituel ?) et la date de 1519 est alors valide, mais ce peut aussi être un sieur de Lamboëzer, et la date est alors moins précise.

 

Retable des dix mille martyrs, Crozon : scène des outrages.

           retable 6634v

 

III. Dossier documentaire sur le théme.     

 

  Ce dossier, débuté sans soupçonner qu'il serait si fructueux, n'échappe pas à un vent joyeux de désordre brouillon, l'auteur, nullement chartiste, étant plus habitué aux coups de suroit de la Presqu'île de Crozon qu'à la rigueur ordonnée d'une bibliothèque. 

 

1. Les sources disponibles.

a) Sur le retable : 

 

  •  Abgrall Jean-Marie et  Peyron Paul, "[Notices sur les paroisses]" Crozon, Bulletin diocésain d'histoire et d'archéologie, Quimper, 7e année, 1907, p. 468-69
  • Corre A. Le retable des dix mille martyrs dans l'église de Crozon, rubrique Notre musée religieux n° 169-173 de l'Echo paroissial de Brest, 23 juin-juillet 1901.
  • Dizerbo A.-H., s.d, Eglise paroissiale de Crozon : guide de visite, Gourin - Keltia Marketing Editions.
  • Dizerbo A.H. et Keraudren Th., L'église de Crozon, 20 pages polycopiées, janvier 1974.
  • Le Bras Louis, L'église de Crozon et son retable des dix mille martyrs, Crozon, Imp. Edigraphic, 1998. Cette première édition par Louis Le Bras, curé de Crozon a été complétée par une seconde édition revue et augmentée en 2004 par Jean-Yves Le Bras, curé de Crozon.
  • Le Thomas Louis, « Crozon et la légende des dix-mille martyrs », Les Cahiers de l'Iroise, n°45 - 1965 : 32-39.
  • Toudouze Georges G, 1933, « Le grand retable de Crozon en Finistère », L'illustration, 29 juillet 1933  n° 4717.

Par contre, le retable n'est signalé ni par Ogée (Dictionnaire de la Bretagne, 1780), ni par Émile Souvestre (Le Finistère en 1836), ni par le Chevalier de Fréminville (Antiquités de Bretagne, 1858), qui pourtant admirent tous le reliquaire des dix mille martyrs dans l'église. On en viendrait à douter qu'il fut alors visible, si on ne disposait de la description détaillée de touristes anglais, ou plus précisément de membres de l'Association archeologique du Pays de Galles visitant la Bretagne, et qui s'enthousiasmèrent sur le retable, " a monument if possible, yet more remarkable than this of Lampaul"  : 

  •  Archeologia cambrensis association  Vol. 4, third series, J. Russel Smith London,1858 link. Cette publication apporte des renseignements précieux sur les reliques et le reliquaire : je les présenterai dans l'article consacré au reliquaire.

 

 

 

 

 b) Sur la Légende et le culte des dix mille martyrs.

 

  •     Vie et passion de saint Denis, Traité des reliques, Légende de la passion des dix mille martyrs, Légende de la Véronique ; Chronique abrégée de la naissance de J.-C. à 1112, Continuation de 1120 à 1278. [traduction anonyme en français] Date d'édition 1270- 1285. Bibliothèque nationale de France, Département des Manuscrits, Français 696 :  On s'intéresse aux folio 18v-23. [Passion des dix mille martirs]. «Ici commence la passion de .X. mile martirs (rubr.) ». « Quant nostre sire Jhesus Crist sauveirres, li fiuz du verai Père pardurable, aparut ou monde, verité fu nee de terre …-… De ce soit loez Dieu li Peres et si chiers fiuz Jhesu Crist et li Saint Esperit, qui a la seigneurie et le pouoer e la victoire seur totes choses pardurablement sanz fin. Amen »                                                                     Je n'ai pas la capacité de lire tout le texte, mais j'ai pu vérifier que ces Dix mille martyrs étaient bien ceux du mont Ararat, par la mention "Quand Adrien et Antonin gouvernaient", ou par "Li angies damedieu (Damedieu = Dieu) prist ces hommes et les mena au sommet d'une montagne qui a non ararat", ou encore par la mention de saint "Achaces".  La partie théologique, c'est-à-dire la discussion entre l'empereur, voulant faire reconnaître que "Jupiter fit le ciel, Apollon la terre, Hercule les enfers, Esculape les hommes, ? fit les oiseaux, Vénus fit la lune et les étoiles, Umo (?) fit les chevaux et les vaches, Serapis créa la seigneurie des oiseaux du ciel et de paradis" et Acace qui répond, après avoir jugé que "les dieux des païens n'étaient que d'or et d'argent"  par un exposé reprennant le texte du Credo, est importante (parce qu'elle est absente du texte des petits bollandistes)  pour illustrer les panneaux de Crozon consacrés à la Profession de foi et aux confrontations verbale entre païens et nouveaux chrétiens.                                                                                                            Par sa date, par son contenu, et par le fait que ce texte n'est pas mentionné, à ma connaissance, comme source par les bollandistes, c'est à mes yeux un document de tout premier ordre dont je regrette de ne pas trouver une transcription moderne : je me suis donc livré à ce périlleux exercice ici : Les Dix mille martyrs dans le manuscrit Fr. 696 La Vie et passion de Saint-Denis : transcription, annotations, adaptation en français moderne. .

      .http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8447187m/f52.image.

  • Vincent de Beauvais (1184 ou 1194-1264) XIIIe siècle, Speculum historiale , Mirouer hystorial traduit du latin par Jean de Vignay. Bibliothèque Nationale Français 50-51  Fol.378 Livre XXII ?, 1397, enluminure du Maître de la mort et de Perrin Remet       L'illustration montre les anges ôtant les pointes de fer sous les pieds des martyrs, ce qui indique que la Légende était suffisament connue et fixée au XIIIe siècle.   Le texte se réfère dès ses premières lignes à celui d'Athanase le Bibliothécaire. L'édition intégrale moderne par Laurent Brun du Spéculum historiale est en cours.    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9059535d/f378.image  et http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9059535d/f377.image

 

  • Deux textes cités par Pierre Rézeau (Les prières aux saints en français durant le Moyen-Âge, Droz, 1982 p. 196 link ) datant du XVe siècle : l'un en prose conservé à la Bibliothèque nationale, l'autre en 72 vers De.X. mille martirs. Lay. décrivant l'habit et les attributs des "Vaillant chevaliers et preux tres eureux" comme si l'auteur décrivait une miniature ou un tableau qu'il aurait sous ces yeux, et précisant dans l'invocation que ces martyrs sont priés pour protéger de la peste ou de la male mort : "En ceste vie tant instable, misérable, gardez moi d'adversitez et de la peste incurable, redoubtable, en ce aves l'auctoritez. [...] Je vous prie en la parfin que en ma fin me veulez porter secours, et vers vous sera enclin, sans déclin, à vous honorer toujours."

 

 

  • Le Doctrinal de sapience, traduit du latin par Guy der Roye , du milieu du XVe siècle comporte aux folio 159 à 165 un récit de la Légende des dix mille crucifiés du mont Ararat en vers français, débutant par A la louenge et en l'onneur de Jhesus Crit, nostre Sauveur,/ reconteray en briefve ystoire / Affin que nous ayons mémoire,/ Comment souflrérent passion/ Dix mil chevaliers de grant nom. Ce récit est suivi de deux oraisons latines en l'honneur des martyrs. Catalogue géneral des manuscrits des Bibliothéques de France, Départements Tome XXXII. Besançon. Tome I . Introduction, Fond général (1) : Ms 254. link

 

  • Passio sanctorum martyrium : Codex du XVe siècle conservé à la Bibliothèque de la Rauner Library, Hanover, New Hampshire : il s'agit de 17 folio de 26x17 cm écrits d'une écriture gothique en Italie du Nord, contenant plusieurs lettres capitales enluminées, et assemblées dans une reliure faite de planches de bois recouvertes de cuir et de rivets de laiton. Codex 001967 ou Mc Grath 34 link

 

  • Historia Sancti Achacii vel decem milium martyrum, cycle de chants et leçons de Saint Acace et des dix mille martyrs qui ont subi le martyre vers l'an 120 en Arménie, édité à partir du manuscrit 22241 de la Bibliothèque Nationale de Bavière à Munich. XXVII p, 22p de musique, fac similé, 31 cm, Institut of medieval music, Ottawa. link

 

  • En avril 1482, Michel Le Flameng, religieux jacobin d'Amiens fait représenter en cette ville le Mystère des Dix mille Martyrs, "composé en rhétorique" ou pièce d'éloquence. En 1483, quelques jeunes gens d'Amiens obtiennent la permission de le jouer.

 

 

  • Un manuscrit en vieil allemand provenant de la région nord-rhénane link  v1500 de la Pseudo-Brigitte de Suède rassemble quinze prières à la souffrance du Christ, des prières mariales et des prières aux saints, dont, folio 95v, l'invocation des Dix mille martyrs :"Von den zehen Tusent martrer, incipit, “O Ir heiligen zehen tusent martrer o ir so teuren vnd wirdigen ritter vnnsers herrn Ihesu christi...

 

  • Petrus de Natalibus, 1534, Catalogus sanctorum et gestorum eorum, livre V, chap CIIII, juin : Google books : link : "De sanctis decem Milia martyres apud Alexandria sub Adriano et Antonia..." . Cet évêque de Equilio (Jesolo, province de Venise) est l'auteur d'une Légende des saints en 12 livres, compilé entre 1369 et 1372, dont les saints suivent le calendrier de l'église, et qui connut huit éditions de 1493 (Venise) à 1616 (Catholic Encyclopedia). Il y mentionne des vies de saints non rapportées par la Légende Dorée de Jacques de Voragine. 

 

  • Manuscrit latin reg.lat.534 de la Bibliothèque apostolique Vaticane. Dans ce manuscrit toulousain de la Legende Dorée, Louis de Vernade,  gentilhomme du Forez, conseiller et chambellan du roi, qui en fit l'acquisition en 1471, a fait recopier sur les folio 1r-2v la Légende des Dix Mille Martyrs  d'Anastase le Bibliothécaire, qu'il ne pouvait trouver dans la Légende Dorée  : cela prouve la vigueur de ce culte à la fin du XVe siècle ; culte peut-être local propre à la région lyonnaise ou du Forez, liè peut-être à la présence des reliques de saint Acace en la cathédrale du Puy-en-Velay,  mais qui peut s'étendre par les liens de ce chambellan avec la Cour royale... à l'entourage d'Anne de Bretagne. Voir l'étude critique ici par Florent Coste: link.

 

  • Manuscrit de la Médiathèque d'Arles portant sur la fondation en 1540 d'une chapelle des X. mille martirs en l'église de Graveson.link

 

  • Cornelius Schulting Steinvvichii, 1599, Bibliothecae ecclesiasticae seu Commentarium sacrorum, tome 2 : résumé de la légende en latin : link

 

  • Giry, Guerin. Les petits bollandistes : Vie des saints de l'Ancien et du Nouveau Testament, des martyrs, des auteurs sacrés et écclésiastiques. 1888, Vol. 7 p. 210. link

 

  • Desvaux Albert (1859-1916)- Les dix mille martyrs crucifiés sur le mont Ararath : leur culte et leurs reliques au pays d'Ouche.Bellême, 1890 ; consultable sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k91380c

 

  • Chaké Matossian, Des admirables secrets de l'Ararat, Vinci, Dürer, Michel-Ange sur les traces d'Er et Noé, Ed. La part de l'OEil, Bruxelles 2009 : j'y ai trouvé un certain nombre de références iconographiques dont je ne disposais pas.
  • Wikipédia, articles Dix mille martyrs et Arace du mont Ararat

 

  • sur la commune d'Ayn, d'où partait un pélerinage aux dix mille martyrs qui franchissait le col allant vers Saint Geoire en Valdaine, col marqué de la Croix aux dix mille martyrs, voir :  http://ayn.fr/LES-DIX-MILLE-MARTYRS.html
  • La légende Dorée de 1261-1266 de Jacques de Voragine  ne consacre pas de chapitre aux Dix mille martyrs crucifiés, mais les versions tardives (XVe siècle) mentionnent ces martyrs. Ainsi le manuscrit Medeltidshandskrift 19 conservé à la Lund University Library, (Jacques de Voragine , Legenda Aurea ,  , parchemin., ff. 258 , 245 x 175 mm,. Poméranie (?) , fin 14ème siècle, début  15e siècle, qui a appartenu à un couvent chartreux de Szczecin/Stettin) donne-t-il dans son folio 247r l'hagiographie des dix mille martyrs .  Voir : La légende des Dix mille martyrs dans la Légende dorée de Jacques de Voragine.
  • La Légende Dorée originaire de Strasbourg et conservée à la Bibliothèque universitaire d'Heidelberg, cote Cod.Pal.germ.144, possède au folio 397r une belle illustration de "l'atelier de 1418"des martyrs suppliciés sur des branches d'acacia.© Universitätsbibliothek Heidelberg.

                  

  D'autres textes de la Légende Dorée font mention des "Decem milibus martirum" :

Legenda Aurea, Incunable de 1487-1490 reproduit sur Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k53841h/f395.image

 

 

c) Iconographie :

Ce théme est répertorié par le système iconclass sous le code 11 H : Achatius 61 avec la définition : Le Martyre d'Acace et ses 10 000 compagnons crucifiés sur le mont Ararat.

Sous ce code, le Bildindex Marburg fournit 87 images de différentes oeuvres.

  La liste des oeuvres consacrées au Dix mille martyrs fait ressortir un point essentiel : c'est entre 1508 et 1530 qu'on les retrouve en majorité ; cela témoigne d'un moment exceptionnel de diffusion de la Légende, ou de son culte, avec un foyer italien important. Or, c'est en 1493 que la première édition à Venise du Catalogus sanctorum de Petrus de Natalibus est parue.

  • Le vitrail  de la Collégiale de Berne, vers 1450 est consacré aux Dix mille martyrs: les Bernois avaient acquis à Rome  les reliques de saint Acace, sous la forme de son chef, en 1463. 

 

  • Vitrail de la Cathédrale de Moulins (bas-coté sud) : Les Dix mille Martyrs, vers 1480.

 

  • Peintures murales des dix mille martyrs du XIV-XVe de l'église St-Margaret à Médias, Roumanie 

 

  • Peintures murales des dix mille martyrs du 2ème moitié du XVe siècle, église fortifiée de Boian, Târnava Mare, Roumanie.
  • retable de Târnava Mare, reproduit dans Chaké Matossian, 2009 op. cité p. 61.

 

  • Ventura di Moro (1395-1486, Les martyrs du Mont Ararat, Musée des Beau-Arts de  Dijon link

 

  •  Enluminure représentant Le Massacre des dix mille martyrs : découpure provenant d'un Livre d'Heures du Duc Jean Ier de Berry ( 1340-1416). Ici, p. 25 :link 

 

  •  Gérard Horenbout (1465-1541), enluminure de l'Hortulus animae Bibl. Vienne. Signalé par Louis Reau, sans date, mais Michel de l'Estoile indique (Choses mémorables, note de la page 219 du chap. IX) qu'une oraison des Dix mille martyrs est présente dans l'Hortulus animae aux folio f117v et 118 de l'édition de Strasbourg de 1509.

 

  • Albrecht Dürer :  Le supplice des Dix mille martyrs, gravure sur bois de 1496-97, Bruxelle, Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Royale de Belgique. La Bibliothèque municipale de Lyon conserve une estampe de 1496 de Dürer intitulée Le supplice des dix mille martyrs de Nicomédie en Bithinie link

 

  • Albrecht Dürer,1496-1497 Achatius et le martyr de ses 10 000 compagnons, gravure sur bois 388 x 285 Herzog Anton-Ulrich Museum
  • scalJpeg.php?ins=2&sig=a-duerer-wb2-h025

 

  • Albrecht Dürer,  toile de  1508, Le martyre des dix mille chrétiens / Marter der zehntausend Christen conservée  au Kunthistorisches Museum de Vienne. Le tableau a été réalisé à la demande de Frédéric III de Saxe, dit le Sage pour être placé à coté des reliques des martyrs dans  la chapelle du chateau de Wittenberg. Il est interprété comme représentant le martyre des chrétiens de Bithinie sur l'ordre du roi perse Sapor en 303. Le duc Frédéric III était un très grand collectionneur de reliques.  : http://de.wikipedia.org/wiki/Marter_der_zehntausend_Christen

                                         

 

 

  • Le Maître de Lucerne : Martyrium der 10 000 Ritter, v1514, Huile sur bois 138,2 x 71,1 cm Musée des Beaux-Arts de Lucerne, prêté par la Fondation Bernhard Eglin Inv M 99x © Musée d'art de Lucerne :
  •                                   Martyrium der 10'000 Ritter

 

  • Vittore Carpaccio : Apparizione dei crucifissi del Monte Ararrat nella chiesa di sant'Antonio di castello, Accademia.
  • Carpaccio-Apparizionedei10000crocefissi.                                                                Le rêve de Francesco Ottobon, prieur de Sant'Antonio di Castello. En 1511, durant un épisode de peste, Ottobon s'endort dans cette église en priant Dieu pour qu'il protège ses moines des ravages de la peste. Il fait un rêve dans lequel des dizaines de martyres chrétiens portant des croix entrent dans l'église pour être bénis par Saint-Pierre. À la fin de la procession, il entend une voix lui dire que sa communauté serait sauve. Il s'avéra en effet qu'aucun de ses membres ne contracta la peste. En guise de remerciement, il fait ériger un autel de marbre où trônera une des toiles commandées à Carpaccio.

     

    http://mescarnetsvenitiens.blogspot.fr/2009/05/santantonio-di-castello.html

 

  • Manuel Deutsch (1484-1530) Martyr des Dix mille, Fondation Gottfried Keller ou Kunstmuséeum de Berne. Il s'agit des volets d'un autel (ou retable ?) dédié à Sainte Catherine, de 1516, avec sur les deux volets extérieurs le Martyr des Dix mille martyrs, sur un volet intérieur saint Acace et sur l'autre sainte Barbe.

 

  • Juan de Matta, peintre espagnol : Il Martiro dei Diecimila martiri, première partie du XVIe siècle, Chiesa Madre de Santa Maria Maggiore, Polizzi generosa, Sicile. Le peintre espagnol, actif à Palerme vers 1536-1567, a surtout travaillé à Polizzi Generosa où il était domicilié.

 

  • Jacopo Pontormo; Le martyre des Dix mille, 1529, peint pour l'hopital des Innocents de Florence, actuellement au Palais Pitti, Florence.

 

 

  • Le Bronzino, élève de Pontormo, Le Martyre des Dix mille, 1529-1530, Florence, Offices.

 

  • Perino del Vaga, carton pour un Martyre des Dix mille, 1523, Vienne, Albertina.

 

 

  • Peintures murales datant de 1515 de l'oratoire de Cavaillon (Vaucluse) 

 

 

  • Vini Sebastiano (1525 ou 1530-1602), Martyre des dix mille sur le mont Ararat, Carton préparatoire d'une fresque de l'église San Desiderio à Pistoïa, XVIe siècle, Musée du Louvre, département Arts graphiques.                                                                      L'église de Pistoïa qui abritait cette fresque a été détruite mais la fresque Martirio di san Desiderio e dei mille martiri a été conservée par Dominico Amati, et est toujours visible.

           http://it.wikipedia.org/wiki/File:Sebastiano_Vini,_il_Martirio_di_San_Desiderio_e_dei_diecimila_martiri.jpg

  • Fichier: Sebastiano Vini, le Martyre de Saint Désir et le martiri.jpg dix mille

 

  • Antonio del Ceraiolo (actif 1520-1530), Martirio di Sant'Acacio e dei compagni del Monte Ararat : link

 

  • Abbaye de Fontevraud : Les dix mille martyrs du mont Ararat, 17e siècle tableau du Musée de Saumur en dépot à l'Abbaye : ce tableau célèbre la résistance miraculeuse et attribuée aux dix mille martyrs, de l'abbaye dirigée par Louise de Bourbon face aux troupes protestantes de son neveu Louis de Bourbon, Prince de Condé. Lors de l'attaque de l'abbaye, les huguenots se voient repoussés par "une armée qu'ils virent sur les murailles", sans-doute les vassaux de l'abbaye ; les religieuses étant en train

de prier les dix mille martyrs, elles attribuent la victoire à ces saints. Le tableau a été commandée par Jeanne-Baptiste de Bourbon (1637-1670)link

 

1000_vignette.jpg Les dix mille martyrs, anonyme, 17e siècle, Fontevraud, Centre Culturel de l’Ouest, © Ville de Saumur, cliché Bernard Renoux. 

 

  • Elisabetta Sirani (1628-1665) , Crucifix des dix mille martyrs, église Santa Maria dei Servi de Bologne, vers 1660. Cette artiste aurait consacré deux autres oeuvres à ce thème.

 

  • Alessandro Allori (élève et fils adoptif du Bronzino) , 10.000 martiri di Ararat, 1574 Chapelle Pitti de la basilique de santo Spirito à Florence. 

 

  • peintures murales de la Légende des Dix mille martyrs,  chapelle des Âmes du purgatoire, Eglise Saint-Étienne-du-Mont, Paris 5ème : Composition datée du XVIe siècle et divisée en 15 sujets avec légende explicative, 4,90m x 3,30m. Découvertes sous le badigeon en 1861, elles ont été restaurées par Charles Maillot. Seul autre exemple d'un cycle, comme pour notre retable, et non d'une image isolée, et commentées en outre par une légende paléographique,  elles méritent une description détaillée  que je donnerai dans un article séparé.

 

 

 

 

Scéne du couronnement d'épines des dix mille martyrs, Crozon.

                          retable 6623c

 

2. La Légende des dix mille martyrs.

  Tardivement traduite en latin au IXe siècle par Anastase, bibliothécaire du Vatican (mort en 886), elle a été reprise d'après un manuscrit différent par le chartreux Surius (1522-1578) à la date du 22 juin. Selon Giry-Guérin (op. cit.), sa réalité a été mise en doute par Raoul de Rivo,link doyen de Notre-Dame à Tongres au XIVe siècle († 1403), en son Observance des Canons (Canonum observantai), mais ces objections ont été réfutées par le cardinal Cesare Baronio (1538-1607), bibliothécaire du Vatican,  dans ses Annales écclésiastiques Annales Eccl., ad an. 108, n ° 2.

  Selon le site Catholic Encyclopedy, Anastase aurait traduit cette légende d'un texte grec original qui n'a pas été retrouvé, dédicacé à Pierre, évêque de Sabina (†1221). Des reliques sont revendiquées par les églises de St-Vitus à Prague, de Vienne, Scutary en Sicile, Cuenca en Espagne, Lisbonne et Coimbra au Portugal.

 

  L'historicité de la conquète par Trajan de l'Arménie, devenue "province impériale" en 114 est établie, mais l'avènement d'Hadrien (117) ne semble marqué que par un renforcement du "limes" Rhin-Danube, sans plus (Le Thomas, 1965).

 

 

                            retable 6636c

 

 

 3. Le culte rendu aux dix mille martyrs.

 

A. En Europe.

  Les dix mille martyrs n'étaient pas, comme on pourrait le penser, les saints patrons collectifs des soldats et bien qu'on évoque l'idée que les Croisades ont participé à son expansion en Occident (à cause de l'Ange donnant la victoire aux soldats convertis) , c'est essentiellement dans l'assistance lors de la mort qu'ils sont invoqués. Saint Acace appartient, pour ce motif, aux 14 Saints Auxiliaires (ou Intercesseurs) particulièrement efficaces pour ceux qui les invoquent. Certes, le site Wikipédia mentionne les maladies dartreuses et les maux de tête, et la capacité à faire la pluie ou le beau temps souhaité, parmi les spécialités d'Acace, mais cela semble bien accessoire par rapport aux secours que les martyrs qui ont "estez desprisez, batuz, flagellez, d'espines couronnez, les costez percz et finis leur vie en croix et arbre" (Prière du XVe siècle, Louis Rézeau, op. cit) apportent aux mourants.

   Comme le souligne Giry-Guérin, p. 213, note 1 : " de plus, il ne faut pas omettre ici que ces glorieux athlètes de Jésus-Christ rendent de grandes assistances aux malades, dans le temps de leur agonie, pour les rendre victorieux du démon : on peut en voir un exemple mémorable dans la vie de sainte Thérèse [d'Avila †1682]."

 

 

1. Lieux de culte

  • La basilique de Saint-Denis abritait des reliques des dix mille martyrs.

 

  • Cathédrale de Puy-en-Velay : on y conservait dans un reliquaire "byzantin en émail bleu enrichi de grenat et de saphir" les reliques de saint Acace et de ses compagnons, par un don du roi Lothaire (Francisque Mandet, Histoire du Velay, 1860).

 

  • Ancienne chapelle des dix mille martyrs, construite par Jean Palmier, riche habitant de Lyon,  dans l'église des Pères Célestins. Il y existait une Confrérie des dix mille dans l'église des Pères Célestins à Lyon, après le don du chef de saint Acace par le pape Eugène IV en 1434 à Jean Bassan, Provincial des Célestins. Le chef de saint Acace et la châsse d'argent qui le contenait ont disparu en 1562 après l'occupation de Lyon par les protestants. La chapelle prit ensuite le nom de chapelle des onze mille vierges après la reception en 1662 de plusieurs chefs de ces vierges par les Célestins de Colombiers dans le Vivarais : l'un d'entre eux fut donné aux Celestins de Lyon, qui le placèrent dans .

 

  • Au couvent des Célestins à Paris, l'église comportait, parallèle à sa nef de 45 mètres, une chapelle des dix mille martyrs, bâtie en 1482 et dédiée à cette cause par Louis de Beaumont, évêque de Paris. Cette ancienne chapelle avait été remplacée en 1621 par une chapelle construite par François, duc de Luxembourg et dédiée à la Vierge, aux dix mille martyrs et à saint Pierre de Luxembourg. Son nom de chapelle de Gesvres lui venait des ducs de Gesvres qui l'avaient fait restaurer et qui y avaient leur tombeau.  Avec la chapelle adjacente d'Orléans et la petite chapelle Saint-Martin, cela constituait un ensemble très riche en monuments funéraires princiers, que seule surpassait la basilique de Saint-Denis. Outre les ducs de Gesvres, René Potier, duc de Tresmes et Marguerite de Luxembourg son épouse, leur fils Louis Potier marquis de Tresmes ou l'évêque de Castres Gérard Manchet, confesseur de Charles VII étaient inhumés dans la chapelle des dix mille martyrs, qui contenait encore le coeur de Jean Coeur, archevêque de Bourges. La coexistence du culte des martyrs, et de nécropole, est significative. 

 

  • Une chapelle des Dix mille martyrs, sur le modèle de celle des Célestins de Paris, a été bâtie dans l'église des Célestins de Rouen par l' amiral Malet de Graville (1438-1516), bienfaiteur de l'ensemble de l'ordre des Célestins et dont le portrait figurait, avec ceux de  sa famille, sur les vitraux de cette chapelle.

 

 

  •  Chapelle des dix mille martyrs de St-Pierre d'Entremonts, Savoie.

 

  •  St-Pierre de Chandieu, près de Lyon, ancienne chapelle des dix mille martyrs (il reste une croix commémorative).

 

  • A l'Hotel-Dieu de Château-Thierry, fondé par Jeanne de Navare au XIVe siècle, , les antiphonaires de 1710 mentionnent une chapelle dédiée aux Dix mille crucifiés (link).

 

 

  • Chapelle des dix mille martyrs de Champoléon (Hautes-Alpes), 1862, base Mérimée IA00049712 link

 

  • A Apt (Vaucluse), est attesté en 1451 l'existence d'une confrérie des dix mille martyrs. link
  • A Villers-le-Chambellan est notifiée  une confrérie des Dix mille martyrs :"14 août 1509 : Association des Stes Anne, Barbe, des Dix Mille Martyrs, des Onze Mille Vierges, et du bienheureux Robert, dans la Confrérie de la très bienheureuse Vierge Marie et de S Nicolas, fondée dans l'église paroissiale de Villers du doyenné de S Georges." link

 

  • La cathédrale Notre-Dame-du-Puy à Grasse (06) avait au début du XVIIe siècle pour la confrérie* éponyme  un autel attribué aux Dix mille martyrs près du deuxième pilier nord.link  *Voici la confrèrie des Dix mille martyrs qui a son siège dans la cathédrale de Grasse. Le bref qui lui accorde des indulgences date du 14 mars 167917. Cependant, à cette date, elle existe depuis longtemps. En 1633, c'est une confrérie importante. Elle est liée au chapitre et à la cathédrale qui possède les reliques des Dix mille martyrs, c'est-à-dire, d'après le document, celles de saint Aigulfe, abbé de Lérins, et de ses compagnons martyrisés, saints invoqués contre les maladies contagieuses, en particulier contre la peste. L'évêque qui fait mention de la confrérie la cite immédiatement après celle du Saint-Sacrement, et la distingue très nettement de toutes les autres, réduites au rôle de luminaires. En 1679, tout semble différent. Les reliques des Dix mille martyrs sont devenues suspectes et la confrérie se range dans l'anonymat des «luminaires» de la cathédrale. La demande d'indulgences semble avoir répondu à un désir, de la part de confréres encore influents, de donner un second souffle à une confrérie en déclin. En effet, en 1712, on apprend que les reliques des Dix mille martyrs ont été interdites, que la dévotion aux saints protecteurs de la peste s'est déplacée sur le culte de saint Roch. L'autel des Dix mille martyrs est alors entretenu par la puissante confrérie des marchands et des tailleurs d'habits. D'une confrérie liée à la cathédrale et à l'histoire du diocèse, on est passé à une confrérie de métier. La demande d'indulgences à Rome semble avoir correspondu à ce changement. link

     

 

  • Autel des dix mille martyrs et des onze mille vierges, béni en 1442, de l'église du couvent des franciscains à Nicelink

 

  • A Strasbourg, l'un des vingt prébendes (ou bénéfice ecclesiatique) du chapître cathédral du grand Choeur de la cathédrale de Strasbourg était nommé "prébende des dix mille martyrs (en 1720) : une chapelle ou une confrérie devait exister : effectivement, un autel leur était consacré dans la chapelle Saint-Grégoire, et avait été offert au XIVe siècle par Nicolas Schurppfesack.

 

En Europe :

 

  • Chapelle des dix mille martyrs, Le Landeron, Neufchâtel. Cette chapelle construite dans le centre historique de la ville a été consacrée en 1455 aux Dix mille martyrs. Elle fut dessrvie par les Capucins de 1695 à 1992.
  • Eglise baroque Chiesa dei Diecimila Martiri de Palerme, Sicile, avec un médaillon en plâtre dédié à sant Orazio et ses 9000 + 1000 martyrs.
  • Eglise Diecimila Martiri Crocifissi de Gênes, datant de 1191, elle a été fondée par les chanoines réguliers de santa Croce detti Crucigeri ou Cruciferi.
  • Bruges : église du Saint-Sépulcre, édifiée sous le pontificat de Martin V, 1417-1431, qui en autorisa la dédicace aux onze mille vierges, aux dix mille martyrs et à Saint-Servais.
  • église gothique des Dix mille martyrs proche du Chateau Royal de Cracovie : elle fut fondée par le roi de Pologne Casimir le Grand (1309-1370).
  • Un retable était consacré, entre autre, aux Dix mille martyrs dans la cathédrale St Willibrord à Wesel.link

 

 

  • Les ossements des Dix mille martyrs seraient, selon Jean Calvin, conservés à la Scala Coeli de Rome, "avec le couteau par lequel ils furent égorgés", ce qui suscitait l'ironie critique de Calvin (Traité des reliques, 1543). C'est une confusion regrettable du fondateur du calvinisme,  les martyrs vénérés à Scala Coeli étant les 10.203 soldats de saint Zénon (San Zeno).

 

2. L'existence d'autres reliquaires.

  On a mentionné les reliques conservées dans la collégiale de Berne, dans la cathédrale du Puy-en-Velay,  au chateau de Wittenberg, dans la chapelle des Céléstins de Lyon, dans la chapelle d'Entremonts en Savoie, mais on peut y ajouter :

  •  Le reliquaire de l'église de Sap, dans l'Orne.

 

 

  • La basilique Saint-Martin d'Aynay à Lyon, contenait en 1531 dans une des chapelles une châsse renfermant les reliques des Dix mille martyrs. (Inventaire en 1531 des reliques vénérées en l'église d'Aynay : Item in capella Beatae Magdalenae et sanctae Blandinae est une casso in quo sunt rellquiae decem mil martyrum. A. Chagny : La Basilique Saint-Martin d'Ainay et ses annexes. Lyon, 1935, p. 232
  • Reliquaire d'Eyzin-Pinet (Isère), jadis conservé par un couvent des Carmes.

 

  • Reliquaire de l'abbaye de Grandesvle, près de Toulouse, du début du XIIIe siècle, contenant dans un cylindre de 13 cm de haut contenu dans une sorte de clocheton carré les reliques des dix mille martyrs cotoyant celles des onze milles vierges parmi celles de "de la sainte couronne, du Sauveur, , du précurseur, de qautre apôtres, de trois diacres martyrs, des saint Innocents, du prophète Daniel (!), des trois saints confesseurs Martin, Nicolas (l'huile qui s'écoula de.), Martial, de l'arbre de la fuite, de saint Marcel et Marcellin, de la pierre de l'Annonciation, etc... Cette dernière relique, mentionnée par une inscription sur plaque de cuivre comme foramine petrae per quod angelus intravit ad virginem, est celle du trou de la pierre par lequel l'ange pénétra à/vers la Vierge. La relique de l'arbre de la Fuite (de arbore qui Domino et S. Marie et S. Joseph supplicavit) est  celui qui, sur le chemin vers l' Egypte, s'inclina soit pour saluer les Fugitifs, soit pour proposer ses fruits. Heureuse, trois fois heureuse l'église de Bouillac (Hérault) qui reçut ce reliquaire décrit comme "une espèce de quenouille emmanché d'un bâton", selon Adolphe-Napoléon Didron qui semble ici, dans ce Manuel des oeuvres de bronze et d'orfévrerie du Myen-Âge, Paris, 1859 p.  paraphraser La Fontaine. (Oeuvre classée MH en 1897)
  • Monastère des religieuses du premier ordre à Toul. Selon Jean de Giffre de Rechac, 1647, ce monastère reçut des religieuses de Dijon des reliques des dix mille martyrs. 
  • En l'église de Saint-Quentin, demoiselle Bonne Dauquesnes, veuve de Robert de Wignacourt, ecuyer, a fondé la fête annuelle des dix mille martyrs vers 1430 ; elle a donné 450 livres tournois pour acheter des rentes et un reliquaire d'argent, dans lequel sont enchâssés des ossements des dix mille martyrs.(Charles Gomart, Histoire de l'église de Saint-Quentin,  Paris, 1834
  •  Cathédrale Notre-Dame d'Embrun (Hautes-Alpes)  : il y est décrit "un reliquaire des dix mille martyrs donné par Hardouin Meyssereau" (Abbé Gaillaud, Notre-Dame d'Embrun, Gap, 1862)
  • église de Saint-Sauveur à Aix : les reliques avaient été données par Nicolas V (pape de 1447 à 1455).
  • L' Église Saint-Jean-Baptiste à Waischenfeld (Bavière) reçut en 1502 des reliques des Dix mille  martyrs link.

 

 

3. Manuscrits .

1. Vie et passion de Saint Denis, 1270-1285  : op. cité.

voir :  Les Dix mille martyrs dans le manuscrit Fr. 696 La Vie et passion de Saint-Denis : transcription, annotations, adaptation en français moderne.

  Les soldats (en tenue de chevaliers médièvaux) sont ici attachés à leur croix en position tête en bas.

                                   légende dix mille 2

 

2 . Vincent de Beauvais, Speculum historiale, op. cité :

     Vincent de Beauvais, Speculum historiale (traduction de Jean de Vignay), Bibliothèque Nationale, département des manuscrits occidentaux, francais 50, Fol. 383.

    Sur cette superbe enluminure, la mention du nom d'Adrien montre qu'il s'agit bien de la Légende des dix mille martyrs du mont Ararat, et le motif des anges ôtant les pointes de fer le confirme.

      ConsulterElementNum?O=IFN-8100039&E=JPEG

http://marinni.livejournal.com/828773.html

 

3. Petrus de Natalibus (1493), op. cité :

 

legende dix mille 3

 

 

4. Les Grandes Heures d'Anne de Bretagne.

  On sait, par l'inventaire de ses biens le 8 mai 1508, que la reine de France possédait un "ossement des dix mille martyrs". 

 Les Grandes Heures d'Anne de Bretagne, Horae ad usum romanum,  est un livre d'heures réalisé par l'enlumineur Jean Bourdichon entre 1503 et 1508. Il est conservé au département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale à la cote Ms lat 9474, et consultable en ligne. A l'époque de sa rédaction, Anne de Bretagne, fille du duc de Bretagne François II était reine de Fance comme épouse de Louis XII (de 1499 à 1514), aprés avoir été celle de Charles VIII de 1491 à 1498. C'est dire l'importance de la présence dans son livre d'Heure d'une oraison aux Dix Mille Martyrs, aux folio 177v et 178.

Voir les illustrations et l'étude de ce document, ainsi que d'autres mentions de la Légende dans les Livres d'heures,  dans mon article 

 

 

 

 

                         retable 6637c

 

 

 

 

B. Culte des dix mille martyrs à Crozon.

    A Crozon, le culte rendu aux dix mille martyrs est attesté au XVIe siècle par l'existence du reliquaire (de 1519 ?), par l'existence de la confrérie des saints martyrs, par les dons faits par les paroissiens à cette intention, et enfin par la présence du retable vers 1602-1624.  Mais au XVIIe siècle, les Missions prêchées dans toute la Bretagne par le Père Maunoir étaient centrées sur le drame de la Passion, l'exposition théatralisée des souffrances endurées par le Christ par des tableaux, des sermons, des processions et par la mise en scène costumée du Portement de Croix ou de la Crucifixion  étant destinée à entrainer les conversions par le remords, la pénitence et la confession, puis le désir de l'imitation de Jésus-Christ. C'est dire si le le Pére Jésuite trouva à Crozon une terre d'élection déjà parfaitement prête à suivre une voie à laquelle le retable l'initiait. En effet, le martyre des légionnaires par crucifiement répétait les supplices endurés par le Christ, dans une Imitation exemplaire et sacrificielle. Si bien que l'on peut imaginer que la Légende des dix mille a vite été adoptée par les missionnaires comme un idéal support pédagogique et de prédication, mais aussi que la découverte que Julien Maunoir en a fait à Crozon a été riche d'inspiration, puisque c'est là qu'il composa ses cantiques de la Passion. 

  L'autel sous lequel se trouve le retable est décoré d'un bas-relief en bois qui illustre parfaitement l'importance donnée au XVIIe siècle au thème de la Passion : il représente autour du calice eucharistique  les Instruments de la Passion : marteau, clous et tenaille, couronne d'épine, fouet aux lanières pourvues de noeud, palme du martyre :

retable 8725x

 

 La Mission du Père Maunoir à Crozon et le Cantique des dix mille martyrs.

  La première mission eut lieu en 1654, puis le Père Maunoir revint en 1666,  1671 et 1683, alors que le curé était Mr de Coëtlogon, frère de l'évêque de Quimper, puis Mr Raguenes.  

   a) témoignage de son biographe le Pére Boschet, Le Parfait Missionnaire, Paris 1697 à propos de la Mission de 1671:

   "Il n'y avait rien de mieux réglé que cette paroisse. L'office s'y faisait aussi magnifiquement que dans une cathédrale. Les Prêtres, qui y étaient en grand nombre, vivaient d'une manière exemplaire, et instruisaient soigneusement le peuple....Ce fut dans cette mission  que le Pére composa sur les sept principaux mystères de la Passion ces  merveilleux cantiques, qui parurent si édifiants à un docteur de la Sorbonne qu'il les a traduits en vers français, pour les faire passer de la Basse-Bretagne....Le Pére marque aussi qu'on les chanta avec une si grande bénédiction du ciel dans les paroisses de Crozon, de Camaret, et de  Roscanvel que 3000 personnes apprirent par là à méditer la Passion du Sauveur.

"Il avait établi à Crozon le culte de saint Isidore, pour entretenir la piété des laboureurs, dont ce saint est le patron. Il avait érigé une confrérie en son honneur, dans une chapelle qui relève de la paroisse et qu'on appelle Notre-Dame de Port-Saint; et il avait fait un cantique exprés pour engager le monde à s'enrôler dans cette confrérie."

 

 

 

 b) le témoignage du Père Séjourné, biographe du Père Maunoir.

    "Ce fut du temps de ce Recteur que le Père Maunoir fit la première mission à Crozon, pendant laquelle fut ravivée la dévotion des Crozonais aux dix mille martyrs de la légion thébéenne. Voici comment en parle le dernier historien du Vénérable : « Les habitants de Crozon avaient honoré longtemps d'un culte particulier les martyrs de la légion thébéenne, dont ils conservent même quelques ossements dans un riche reliquaire. Mais avec les années, ce culte s'était bien affaibli. Pour le ranimer, le P. Maunoir fit représenter à la procession générale de la mission le martyre de St Maurice et de ses glorieux soldats. Leurs reliques y furent solennellement portées. Etait-ce un effet de mirage, était-ce un prodige ? la foule toute entière, et elle se composait de 7 ou 8.000 spectateurs, put voir se reproduire dans les hauteurs du ciel la scène qui se passait sur la terre ; la procession s'y déroulait dans le même ordre et la même majesté. Les Crozonais n'eurent pas de peine à se persuader que c'était là un témoignage évident de la bonté de Dieu à leur égard, et ils accueillirent par des acclamations de joie répétées le spectacle qui s'offrait à leurs yeux. A cette même procession, qui se rendait à la chapelle St Laurent, un sous-diacre, épuisé depuis longtemps par la maladie, dévoré alors par une fièvre ardente, ne voulut jamais céder à personne l'honneur d'y porter la croix et de la porter à jeun. Sa piété en fut bien récompensée, car à partir de ce jour-là, recouvra une santé parfaite » (Père Séjourné ; les italiques sont de moi).

 

    b) Le cantique des dix mille martyrs.

 

 Titre : Canticou spirituel hac instructionou profitabl evit disqui an hent da vont d'ar barados, composet gant an tat Julian Maner,... Corriget hag augmentet gant a nevez en edition diveza-man

Auteur : Maunoir, Julien (1606-1683)

Éditeur :  1686 E Quemper,  Gant Ian Perier, Imprimer ha Librer en escopti Querné.

Format : In-8° , 192 p., fig.7

  Le cantique mentionne Crozon dès le premier mot, et on ne peut douter qu'il a été composé en raison du culte rendu dans cette paroisse aux Dix mille martyrs.  On peut donc  dater sa composition de 1671 (cf texte du P. Boschet).

 

                     Cantic en enor d'an dec mill Merzer crucifiet.

Crozon, mar plich, digoret ho speret,

Trugarecat à renquer an Drindet,

Hag an  dec mill Merzer crucifiet,

Evit ar Feiz JESUS à Nazaret.

An Impalaëzr  Adrian a zavaz,

Soudardet cré, hag a vaillantis braz,

Evit songeal e vizien revolte

Pere o devos un armé destumet.

Ne oa nicun evit anezo christen

Gant oant oll é creis tevaligen

Ne oa nicun anezo badezet, 

Hoguen ezoant gant JESUS-CHRIST choaset

E creis an hent un AEl caër meurbet

A bromettas abers Groüer ar ber, 

E visent fur trec'h d'o adversourien,

Mar carsent oll dilesel o lefen,

Mar carsent oll cridi gant Feiz certen

Tri Person sacr en un Doué hep quen

Mar carsont oll adori da viquen

Ar Roué JESUS, guir doué ha guir den,

E prommitas é visent oll eurus

E Roüantelez an Impalaëzr JESUS.

Credi à reont souden guitibunan :

En hano an Tat, ar Map, ar Speret glân,

E recevont devot ar Bardiziant

O renonç gronç gant Feizd'an azraoüant.

Choasi à reont JESUS da cabiten, 

O prometti derc'hel mat d'é Lesen,

Evit o armé quemeront ar Groas

Enep ar bet, ar ch'ic, ha Satanas.

Pa glevas-se, Adrias arraget

A guemenas souden e soudardet

O lazaret dezo, tut milliguet,

Renonçit oll JESUS à Nazaret.

Renonçit gronç ar Feiz, ar badiziant,

Adorit oll Jupiter constammant

Rentet graçou d'hor beza sicouret

Da feza cren ma guizien revoltet.

Refus à reont lesel guir Map Doué,

A guemeront evit o guir Roué,

O protesti é talc'hint mat ato,

D'ar Feiz, ha d'é Lesen bete ar maro.

Pa velas-se Adrian diboellet

A ordrenas é visent tourmantet

Eguis ma oue JESUS à Nazaret

Pa savetaas gant é varo ar bet.

Condaunet viont  da veza scourgezet

Gant fouedou ha quentrou criz meurbret

Hoguen neuse an divrec'h menargars

Ar bourevien dinerz cren à chommas.

An Impalaëzr mui oc'h mui arrager

A ordrenas é vise curunet

Gant Curun spern peb unan anezo

Ebars gouzân evit Doué ar maro.

Da imita JESUS à Nazaret

Pep troat ha dorn à oue crucifiet

Teir heur er Groas à chompiont start bepret ;

O c'hofteziou gant lançou digoret.

Da veza henvel oc'h JESUS hor prenas

An heaul trist da greis deiz à semplas,

Ne dequet oll an doüar à grenas,

 

      http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b86120755/f184.image

 

C. L'Arménie et le culte des Dix mille martyrs.    

  La légende des Dix mille martyrs raconte comment des légionnaires romains, pour mieux réprimer une révolte du peuple arménien contre les occupants romains, se convertirent au christianisme puis furent martyrisés par l'empereur romain, ou son représentant, sur le mont Ararat ou Mont Masis, plus haut sommet (5165m) du haut plateau arménien (ou Anatolie orientale). Elle raconte comment une armée de cent mille arméniens fut massacrée, ou mise en déroute. A l'époque (en l'an 120), l'Arménie n'était pas christianisée, et le christianisme n'y devint le culte officiel qu'en 301.

  On pourrait  donc penser que ces dix mille martyrs persécuteurs d'arméniens ne soient pas en odeur de sainteté en Arménie, mais la réalité est différente, et l'église arménienne reconnaît parmi ses saints tous ceux qui ont été martyrisés pour le Christ, a fortiori si cela s'est passé sur le mont Ararat. 

  C'est ainsi que l'on peut trouver les lignes suivantes dans L'Histoire de l'église arménienne, écrite par Monseigneur Malachia Ormanian en 1910 http://www.armenweb.org/espaces/reflexion/dossier_20.htm. Il s'agit bien-entendu une église orthodoxe.

 "III. L’ERE PRIMITIVE DE L’EGLISE ARMÉNIENNE

 

  "Ce fut, en 301, au commencement du quatrième siècle, que le christianisme devint religion dominante en Arménie. Avant cette date, il n’avait cessé d’être en butte aux persécutions. Seulement nous devons convenir que les mémoires, qui nous sont parvenus sur l’existence et les progrès du christianisme en Arménie pendant les trois premiers siècles, sont aussi rares que dénués d’importance. ils ne sauraient soutenir, au point de vue de l’abondance des informations, aucune comparaison avec les documents qui se rapportent à la même période de l’histoire gréco-romaine. mais le manque de documents ne constituent nullement une preuve de non-existence d’un fait réel."

   "Le monde gréco-romain, alors à l’apogée de sa civilisation, comptait un grand nombre d’écrivains et de savants, et par ses écoles, il était à la tête du progrès intellectuel. par contre, l’Arménie était encore plongée dans l’ignorance. loin de posséder une littérature nationale, elle en était encore à la recherche d’un alphabet. Dans ces conditions, on conviendra qu’il lui eût été difficile d’écrire des mémoires et des récits sur des événements qui ne pouvaient intéresser que l’avenir. Cependant, les quelques faits qui nous ont été transmis par la tradition nationale, auxquels sont venus s’adjoindre les récits des écrivains étrangers, sont plus que suffisants, croyons-nous, pour prouver l’existence du christianisme à certains moments. Or, le bon sens interdit de penser que l’expansion de la foi ait pu subir des éclipses intermittentes dans ce laps de temps. Ces mémoires, isolés et sans lien entre eux, se succèdent, durant cette période, prouvant l’existence ininterrompue du christianisme en Arménie."

    "C’est ainsi que nous devons mentionner une première tradition donnant pour le siège d’Ardaze une série de sept évêques, savoir : Zakaria pendant seize ans, Zémentos quatre, Atirnerseh quinze, Mousché trente, Schahen vingt-cinq, Schavarsch vingt et Ghévontios dix-sept. Ces dates nous mènent à la fin du deuxième siècle."

     "Une autre tradition assigne au prince de Sunik une série de huit évêques, comme successeurs de saint Eusthathius, premier évangélisateur de cette province. ces évêques sont Kumsi, Babylas, Moushé, qui passa ensuite au siège d’Ardaze, Movsès (Moïse) de Taron, Sahak (Isaac) de Taron, Zirvandat, Stépanos (Étienne) et Hovhannès (jean). Avec ce dernier, nous arrivons au premier quart du troisième siècle.

    "D’autre part, Eusèbe cite une lettre du patriarche Denis d’Alexandrie écrite en 254 à Mehroujan (Mitrozanès), évêque d’Arménie, successeurs des évêques susmentionnés d’Ardaze.

    "L’église arménienne contient dans son martyrologe la commémoration de plusieurs martyres arméniens de l’ère apostolique. On y relève les noms de sainte Sandoughte, issue de sang royal ; de sainte Zarmandouhte, dame noble ; de satrapes comme saint Samuel et saint Israël ; des mille arméniens martyrisés en même temps que l’apôtre saint Thadée ; de saint Ogouhie, princesse royale et de saint Terentius, militaire, martyrisés avec l’apôtre saint Barthélémy, et des saintes vierges Maryam de Houssik, Anna d’Ormisdat et Martha de Makovtir, disciples de saint Barthélémy. Le calendrier ecclésiastique contient les fêtes de saint Oski (Chryssos) et de ses quatre compagnons, de saint Soukias et de ses dix-huit compagnons, martyrisés au commencement du deuxième siècle; le martyrologe latin commémore saint Acace avec dix mille miliciens martyrisés à Ararat, en Arménie, sous le règne d'Adrien."

    "On doit ajouter à ces faits le passage de Tertullien, célèbre auteur ecclésiastique du deuxième siècle, qui, en citant le texte des Actes des apôtres (II. 9), où sont énumérés les pays dont les langues furent entendus par le peuple le jour de la pentecôte, fait mention de l’Arménie entre la Mésopotamie et la Cappadoce, au lieu de nommer la Judée, comme le fait le texte de la bible usuelle. la Judée ne saurait être rangée parmi les pays étrangers, et l’on sait quelle ne se trouve point placée entre la Mésopotamie et la Cappadoce. Logiquement parlant, la situation indiquée ne convient qu’à l’Arménie. Saint Augustin suit également la lecture de Tertullien. On voit par là que les deux pères de l’église africaine étaient pénétrés de la conviction que le christianisme s’était répandu chez les arméniens au siècle apostolique."

    "Aussi bien la conversion presqu’instantanée de l’Arménie entière au christianisme au commencement du quatrième siècle, ne peut s’expliquer que par la préexistence d’un élément chrétien établi dans le pays. En effet, l’histoire enregistre des persécutions religieuses qui auraient été exercées par les rois Artaschès (Artaxerxes) vers l’an 110, Khosrov (Khosroès) vers 230, et Tirdat (Tridate) vers 287. Elles ne se seraient pas produites s’il n’y avait eu en Arménie un nombre considérable de chrétiens. C’est au cours de la dernière de ces persécutions qu’eut lieu le martyre de saint Théodore Salahouni, mis à mort par son propre père, le satrape Souren."

    "En présence de ces données nous sommes en droit de conclure à l’existence du christianisme en Arménie, pendant les trois premiers siècles ; qu’il a compté un nombre considérable de partisans, et que ce premier noyau de fidèles a su enfin, par sa constante énergie, venir à bout des obstacles et des persécutions."

 

  Le fait que l'intitulé complet de la Légende soit Les Dix mille martyrs du mont Ararat, ou que saint Acace soit nommé, pour le distinguer de ses homonymes, Acace du mont Ararat, n'est sans-doute pas pour rien dans l'intérêt que les Arméniens portent à ce culte (si on en juge par  l'article documenté et illustré sur le retable de Crozon sur un site d'une association culturelle arménienne, l'ACAM : http://www.acam-france.org/contacts/contact_lieu.php?cle=189, ou sur l'ouvrage de Chaké  Matossian, Des admirables secrets de l'Ararat, Vinci, Dürer, Michel-Ange sur les traces d'Er et Noé (op. cit.)

  En effet, le mont Ararat, surtout connu pour moi comme étant le point d'échouage de l'arche de Noé dans la Bible (Genèse 8,4), est le symbole national des Arméniens, et sa silhouette figure au centre du drapeau arménien.

 

 

D. La légende des Dix mille martyrs et la réalité historique.

  Sous l'empereur Hadrien, l'Arménie est indépendante, elle est en dehors de l'Empire romain : la base historique d'une révolte d'un peuple d'une des Provinces, réprimée sous Hadrien, est donc sapée.

  L'Arménie fut un protectorat romain à partir de 65 av.JC, puis les Romains et les Parthes se partagèrent le royaume arménien, le roi étant choisi parmi les arsacides, mais couronné par les romains. C'est sous Trajan, de 114 à 117, que le pays redevient la Province romaine d'Armenia. Mais les conquêtes  de Trajan s'avèrèrent difficiles à tenir en raison de nombreuses révoltes, et la Mésopotamine fut évacuée : le successeur de Trajan, Hadrien fit la paix avec les Parthes et rétablit le royaume d'Arménie en nommant un arsacide, Vologèse Ier.

  A l'époque d'Hadrien (voir la carte http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/d5/L%27EMPIRE_ROMAIN_125.svg,) les légions romaines présentes en Turquie dans la Province de Cappadocia à la frontière de l'Arménie sont la XV Apollinaris, à Satala et  la XII Fulminata à Mélitène.

  Ce n'est qu'en 161 que les Parthes rompirent l'entente avec Rome en attaquant la province romaine de Syrie, ce qui amena, sous les empereurs Marc-Aurèle et Lucius Verus, le gouverneur de Cappadoce Severanius à s'avancer en direction du centre de l'Arménie ; mais il fut arrété à Elegeia, au nord-est de Satala, par les troupes d'Osroés et y subit une défaite totale. C'est peut-être à cette occasion que la légion  XXII Deiotariana disparut. Le nouveau gouverneur de Cappadoce, Statius Priscus, envahit l'Arménie et détruit la capitale Artaxate en 163. L'empereur Lucius Verus est décrété par le Sénat Armeniacus, "vainqueur des Arméniens". Les Romains placent un nouveau roi arsacide, Soheamus, à la tête du royaume arménien, avec une nouvelle capitale, Kainepolis.

 

  On voit qu'il est difficile de trouver une base historique à la légende des dix mille martyrs ; certes, le texte ne dit pas que les révoltés étaient Arméniens, et il utilise l'expression "les Gadéréens et quelques peuples qui demeuraient au dessus de l'Euphrate". Mais les seuls Gadéréens -ou Gadaréens, Gadareniens, ou encore, en moyen-français du XIIIe siècle, " li gaderui"_ ne se rapportent à rien d'autres qu'aux habitants de la ville de Gadara, connus par "le miracle de Jésus au "pays des gadaréniens" (Mat.8, 28-34), ou par Philodéme de Gadara, l'épicurien. Le fait que les traductions des Évangiles donnent aussi les formes "geraséniens", en référence à la ville de Jerash, et "gergéséniens", en référence à celle de Gérgésa ne change rien, toutes ces villes étant situées à l'est du Jourdain, mais non "au dessus de l'Euphrate".

  Un autre indice, géographique cette fois, est la mention d'une ville nommée Alexandrie située à une centaine de kilomètres (500 stades) du Mont Ararat, dans le royaume arménien ; mais je n'ai pu la localiser. 

 

 On vérifiera sur cette carte l'absence de tout "gadaréniens"Fichier:Antic Anatolia.jpg

 

 

Autres liens divers.

 

 

_ L' Année Saincte, ou l'instruction de philagie pour vivre à la mode des saincts, & pour passer sainctement l'année: Paul de Barry, 1641 link

 _ Légende Dorée, Jacques de Voragine,: link

 

_  Chapelle de Gêvres :

  •  Antiquités nationales ou recueil de monuments pour servir l'histoire de l ...
    Par Aubin-Louis Millin, 1790 link
  • Les antiquités de la ville de Paris, Claude Malingre, 1640, p. 590.link

 

 

  _ L'abbé Delaunay, curé de St-Etienne-du-Mont (où se trouvent les peintures murales des dix mille martyrs), a revu un ouvrage de Léon Curmier, Les Évangiles des dimanches et fêtes de l'année, suivis de prières ..., Volume 3, 1864  link  . Il se trouve que cet abbé est aussi celui qui commenta les Grandes Heures d'Anne de Bretagne en 1841. 

 

Méditation : L'Année mystique, par B. de Vienne, 1702  Saint Acace et ses compagnons les dix mille soldats Crucifiez : link

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  • &quot;Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure&quot; Guillevic, Théraqué.  &quot;Un peu de Pantagruélisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit conficte en mespris des choses fortuites)&quot; (Rabelais )&quot;prends les sentiers&quot;. Pytha
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