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13 décembre 2011 2 13 /12 /décembre /2011 13:20

                                                                               Femme, je suis povrette et ancienne,

                                                           Qui rien ne sçay ;oncques lettres ne lus,

                                                           Au moustier voy dont suis paroisienne

                                                           Paradis paint, où sont harpes et lus,

                                                           Et ung enfer où dampnez sont boullus..

                        François Villon, Ballade pour prier Notre-Dame

 

 

    Les vitraux de l'église Saint Thurien à           Plogonnec II : le Jugement dernier.

 

  Cette vitre se situe actuellement au coté sud du  chevet, au dessus de l'autel du Rosaire. Il est composé de 3 lancettes de 5 panneaux fixés par six barlotières par lancette. Il aurait été transféré vers 1550 de la chapelle Saint Théleau. Depuis, il n'a pas changé d'emplacement, mais alors qu'au XVIIème siècle il ornait une chapelle dédiée à Saint Michel, en 1723 cette chapelle sud-est est attribuée à Notre-Dame du Rosaire et le vitrail se trouve encadré par des tableaux du rosaire et d'un Ange Gardien, qui feront place, dans un état antérieur à 1950, aux statues de Notre-Dame de Lourdes et du Sacré-Coeur. (Roger Barrié, mobilier cultuel et décor en Basse Bretagne, Ann. Bret. 90, 2 1983).

  

  Le même auteur R.Barrié datait alors l'ensemble des verrières de Plogonnec entre 1520 et 1540, mais dans sa thèse de 3ème cycle parue en 1978, il donne pour les donateurs de ce vitrail les toutes premières années du XVIème siècle, mais postérieures à 1501:

   Roger Barriè, Étude sur le vitrail en Cornouaille au XVIème siècle, Université de Haut-Bretagne, Rennes, 1978.

 Je le décrirais de bas en haut et de gauche à droite en numérotant les lancettes A, B, C et les panneaux de 1 à 5. 

Il est consacré à une scène de Jugement dernier, qui surmonte un registre inférieur montrant les donateurs et qui culmine en un Christ ressuscité.


 

 

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I. Le registre inférieur.

  Il est composé lors d'une restauration en 1878 à partir d'éléments composites : les deux donateurs proviendraient d'un vitrail d'une baie différente, l'Annonciation d'une autre baie de l'église. 

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1 Panneau A1 : le donateur.

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  J'en trouve l'identification dans un Guide Joanne (Itinéraire général de la France, Adolphe Joanne, 1867, p. 603) qui décrit "Le jugement dernier, avec les portraits d'un sieur de Kergadalan et d'une dame de Kerharo sa compagne", complétée par le Bulletin de la Société Archéologique du Finistère de 1900 qui y voit "Saint Michel présentant un chevalier (Sr de Kergadalan dit M. de Courcy) et Sainte Barbe présentant une dame de Kerharo". Pol Potier de Courcy (1815-1891) est le spécialiste d'héraldique auteur de Nobiliaire et Armorial de Bretagne.

  Les armoiries de Kergadalan sont "d'argent à un greslier de sable", c'est-à-dire blanc avec un "grêlier" noir, le grêlier étant un cor de chasse plus puissant que le cor ordinaire. Le grêlier, comme le cor, serait représenté l'embouchure à gauche (à senestre) et avec le lien qui permet de le porter autour du cou. Si l'embouchure, les anneaux de fixation du lien ou le lien lui-même sont d'une couleur (d'un émail) différent de la figure, on le dit respectivement "enguiché", "virolé" ou "attaché", ce qui n'est pas le cas ici.

  Pol de Courcy donne les indications sur cette famille :

 Kergadalan (de), Sr du dit-lieu, _ du Dreverz. Maintenu à l'intendance en 1699. Ext. 6 générations. R.1536 M 1562. Paroisse de St Ségal et Pleyben, évêché de Cornouailles.

   Kergadalan ou Kergadalen ?

Roger Barrié constate que la famille de Kergadalen n'entra en possession d'un manoir sur la paroisse de Plogonnec, celui de Trébuzoret, qu'en 1544, après la réalisation de ce vitrail. Il s'appuie sur le fait qu' Yves de Kergadalen épousa (le 23 juin 1533) Isabelle de Trémarec, dernière du nom et héritière du manoir. Mais il parle des Kergadalen et non des Kergadalan. Il s'agit d'une famille originaire de Pleyben ; Yvon de Kergadalen était Seigneur de Drevers. Son fils Pierre épousa Marie Omnes.

    Saint Michel est représenté en chevalier avec une armure courte en or et un grand manteau rouge fermé par une agrafe bleue, de longs cheveux tenus au front par un serre-tête et couverts par une sorte de turban doré. Il tient la croix hastée de la main droite et présente son "filleul" de la main gauche, main dessinée avec talent. Les ailes sont bleues cernées de blanc.

  Le Sieur de Kergadalan se prénomme-t-il Michel ? Ou bien cet intercesseur est-il là parce que ce vitrail est destiné à la chapelle Saint-Michel ?

  Le donateur est en tenue de chevalier lui aussi, en cuirasse, à genoux devant le prie-Dieu, mains jointes sur le missel où deux lettrines figurent en rubrique, il est coiffé comme au tout début du XVIème siècle avec des cheveux longs et une frange courte. Il porte au dessus de la cuirasse un surcot mauve recouvert par un tabard blanc  engalloné de broderies dorées. L'entrelacs noir représente l'attache de son grand cor de chasse dont on ne voit que l'embouchure, bizarrement "à dextre", et il faut se reporter à un exemple héraldique de "grêlier" complet pour imaginer la partie dissimulée dans le pli derrière les manches.

2. Panneau B1 : Annonciation.

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  Dans cette Annonciation, l'accent est mis sur l'attitude d'acceptation ouverte et disponible de la Vierge, dont les traits du visage, finement encadrés par les lacis du voile, évoquent une gravure sur cuivre.

  On remarque en fond des bâtiments, une tour crénelée, des arbres, un clocher.

  L'étoile a du être réalisée en assombrissant de grisaille le verre et en procédant à des "enlevés" par le manche du pinceau ou d'autres instruments fins.

3. Panneau C1 : la donatrice.


          jugement-dernier 3544c

  Sainte Barbe est reconnaissable par la palme de son martyr et la tour où elle fit percer une troisième fenêtre pour figurer la sainte Trinité, provoquant la colère de son père. Sur sa belle robe bleue cintrée, le grand manteau blanc et or fermé par une agrafe rouge répond à celui de Saint Michel qui lui fait face. Ses cheveux sont longs et déliés.

  Là encore, le choix de la médiatrice est sans-doute liè à la chapelle où se trouvait le vitrail, puisque le plan reconstitué par Roger Barrié montre que la chapelle Saint-Michel disposait de deux autels, l'un à l'est, surplombé par le vitrail que nous étudions, et l'autre au sud dédié à sainte Barbe.

La donatrice est, nous l'avons vu, une dame de Kerharo : il s'agit d'une famille de la noblesse de Beuzec-Cap Sizun, et le blason actuel de Cleden-Cap Sizun en a repris les armoiries. Un ancêtre d'Alain de Guengat (le donateur du vitrail de Saint-Sébastrien), Guiomarch de Guengat, épousa en 1470 une dame Jeanne de Kerharo. Plus tard exista un marquisat de Kerharo. Ils portent "de gueules à la teste de cerf d'or" (Trésor héraldique ou Mercure Armoirial, 1657). De Courcy donne ceci :

 Kerharo (de), jadis Sr dudit lieu, _de Trévennan, paroisse de Cléden-Cap Sizun, évêché de Cornouailles, De gueules au massacre de cerf d'or (G.le B.), Fondu dans Tivarlin,puis de Ploeuc, 1598. 

  Effectivement, Madeleine de Kerharo, fille de Charles Ier de Guer et de Françoise de Kerharo épousa Guillaume de Tivarlen, Sr de Quilliquifin. (et un Guillaume de Tyovarlen Sr d'Ayguern est cité à Plogonnec à la Réformation de 1536)

  J'ignore son prénom. Elle est vêtue d'une grande robe rouge recouvert par un vêtement court doublé d'hermine. Elle porte en coiffure un chaperon de velours noir dont la partie supérieure avance en coin carré au dessus du front.

  Ses bijoux sont un collier fait de lourds maillons d'or, et trois bagues à la main gauche, la seule visible; Comme sur le vitrail de Saint Sébastien, à propos de Marie de Tromelin, je découvre ces trois bagues portées sur les phalangines  de l'index, de l'annulaire et de l'auriculaire. ( La seule différence avec Marie de Tromelin est que celle-ci portait la bague de l'annulaire sur la première phalange). Ce sont là encore des alliances, mais celle de l'annulaire s'élargit comme une "bague de foi" ou "bague fede" où l'anneau réunit deux mains entrecroisées : les fiancés en portaient chacun une partie, et lors du mariage le mari unissait sa demi-alliance à celle de l'épouse, qui conservait à son annulaire ce gage de fidélité.

II. Registre médian : le Jugement Dernier.

  Annoncé par deux anges soufflant dans leur trompette, le Jugement dernier nous est présenté, les démons s'emparant des damnés pour les tourmenter tandis que les anges viennent sauver les élus.

  La représentation s'inspire de l'Apocalypse de Jean, 9, 1-6 et de la description des sept trompettes :

  1. Le cinquième ange sonna de la trompette. Et je vis une étoile qui était tombée du ciel sur la terre. La clef du puits de l’abîme lui fut donnée,
  2. et elle ouvrit le puits de l’abîme. Et il monta du puits une fumée, comme la fumée d’une grande fournaise ; et le soleil et l’air furent obscurcis par la fumée du puits.
  3. De la fumée sortirent des sauterelles, qui se répandirent sur la terre ; et il leur fut donné un pouvoir comme le pouvoir qu’ont les scorpions de la terre.
  4. Il leur fut dit de ne point faire de mal à l’herbe de la terre, ni à aucune verdure, ni à aucun arbre, mais seulement aux hommes qui n’avaient pas le sceau de Dieu sur le front.
  5. Il leur fut donné, non de les tuer, mais de les tourmenter pendant cinq mois ; et le tourment qu’elles causaient était comme le tourment que cause le scorpion, quand il pique un homme.
  6. En ces jours-là, les hommes chercheront la mort, et ils ne la trouveront pas ; ils désireront mourir, et la mort fuira loin d’eux.

  A la partie inférieure, on voit un alignement de flammes rouges au dessus d'une étendue liquide verte, où flotte un crâne tonsuré : c'est l'étang de feu ; à droite, ce liquide vert s'affirme comme une mer qui s'étend jusqu'à l'horizon, vers de probables îles bienheureuses. Là encore, les images évoquent l'Apocalypse, 20 11-15 :

  1. Puis je vis un grand trône blanc, et celui qui était assis dessus. La terre et le ciel s’enfuirent devant sa face, et il ne fut plus trouvé de place pour eux.
  2. Et je vis les morts, les grands et les petits, qui se tenaient devant le trône. Des livres furent ouverts. Et un autre livre fut ouvert, celui qui est le livre de vie. Et les morts furent jugés selon leurs œuvres, d’après ce qui était écrit dans ces livres.
  3. La mer rendit les morts qui étaient en elle, la mort et le séjour des morts rendirent les morts qui étaient en eux ; et chacun fut jugé selon ses œuvres.
  4. Et la mort et le séjour des morts furent jetés dans l’étang de feu. C’est la seconde mort, l’étang de feu.
  5. Quiconque ne fut pas trouvé écrit dans le livre de vie fut jeté dans l’étang de feu.

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1 Panneau A2.

    Nous sommes du coté des damnés qui subissent les sévices infligés par d'horribles bêtes démoniaques vertes, rouges ou bleues : le démon bleu foncé qui lève une masse d'arme possède des ailes qui rappellent sa nature d'ange déchu. En outre, des lames métalliques bleus les transpercent, et des sortes de poissons volants ou lézards ailés à queue de serpent les dévorent, lorsque ce ne sont pas des crapauds. C'est terrible.

   Comme dans toutes ces représentations, l'artiste n'oublie pas de montrer que la justice de Dieu n'est pas celle des hommes, et qu'elle condamne aussi bien les laïcs que les clercs au crâne tonsuré, selon leur conduite et non selon leur titre.

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2. Panneau B2.

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3. Panneau C2.

  Dans l'océan où émergent les têtes des corps ressuscités, un ange puissant saisit ceux dont la conduite en ce bas-monde a été plaisante à Dieu. Ils portent encore les fins linceuls du tombeau.

   L'ange ou archange porte une dalmatique violette à bordure frangée de lames d'or.

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4.Panneau A3.

      Une très belle figure d'ange à la trompette, vêtu d'une longue robe verte aux plis sinueux.

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5. Panneau B3.

  La vaine tentative d'un damné pour échapper à son sort, ô combien cruel !

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6. Panneau C3.

Un trait de gravure digne de Dürer, une harmonie de couleurs, un drapé dont le dessin ferme et déterminé évite toute mièvrerie, c'est pour moi la plus belle figure du vitrail. Peut-être doit-elle à une restauration récente d'être si belle?

 

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III Registre supérieur .

  Nous avons atteint le séjour céleste où la Vierge et l'assemblée des saints contemplent et louent le Christ ressuscité.

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1 Panneau A4.

  Dans ce groupe de saints, je distingue Saint Pierre, qui porte les clefs du Royaume des Cieux ; un pape, assis sur la cathèdre et coiffé d'une tiare ; un martyr, portant la palme ; un évêque coiffé de la mitre ; un abbé d'un ordre monastique, qui tient en main un objet que je n'ai su identifier ; et un très beau visage en adoration, témoin là encore des talents graphiques du maître-verrier. On cite le nom de Saint Laurent pour le martyr (ce que je croyais être la cathèdre serait-elle sa grille ?) et Saint Denis  (en évêque ?).

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2. Panneau B4.

  La Vierge en prière s'élève parmi une foule d'élus auréolés. Elle porte un manteau à quatrefeuilles brodés.

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3. Panneau C4.

  Ces saints élèvent leurs regards vers le Christ : on reconnaît Saint Sébastien à ses 5 flèches, saint François à ses stigmates.

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4. Panneau A5.

  Ce que j'admire de cet élément architectural, c'est surtout la superbe description qu'en a faite Roger Barrié dans sa thèse : il décrit " une arcade en accolade surmontée d'un court entablement convexe percé de baies et encadré de pilastres ; les profils sont garnis d'une corniche composée d'une succession de motifs d'acanthe liées. Au dessus s'élève une niche à plein cintre, en avancée devant ses piedroits, 2 colonnes à la française, dont les portions de fût sont cannelées et de couleur différente, supportent des pinacles d'acanthe ; une arcade en anse de panier délimitant deux panneaux latéraux avec figuration de candélabres ;  le cul-de-four est totalement évidé. L'arcature est chargée d'une guirlande végétale d'où un pendentif alourdi d'éléments d'orfèvrerie pend jusqu'au milieu de l'arcade inférieur. L'ensemble est couronné par un épais entablement devant la corniche d'acanthes liées de l'arcade se relève en un fleuron de feuilles brisées, encore gothique."

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5. Panneau B5.

  C'est le Christ Juge, ou le Christ en gloire barbu, vêtu du manteau rouge de la résurrection et doté d'une auréole aux quatre lobes rouges radieux. Il s'est assis tout simplement sur un arc en ciel, les pieds nus posés sans façon sur notre planète. Les bras ouverts et le torse exposé  pour montrer les cinq plaies de sa Passion, il plane parmi les nuages.

  Les rayons blancs de l'auréole sont gravés sur le verre rouge. Le manteau rouge devient blanchâtre dans sa partie inférieure, témoignant de la faible épaisseur de ces verres qui deviennent translucide. 

  Vu de prés, on voit que les yeux sont frappés d'un leger strabisme, certainement involontaire. Mais qui s'approcherait si près de son Dieu ?

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6. Panneau C6.

  Il est identique au panneau A6

IV le tympan :

En dessus d'un écoinçon frappé d'un soleil, les deux soufflets portent des armoiries dans des couronnes de gloire : les armes de Nevet, "d'or au léopard morné de gueules" se distinguent de celles de Pont-L'Abbé, d'or au lion de gueules, car l'animal rouge présente son visage de face : c'est un "léopard".  A gauche, on reconnaît les armes des Kerharo déjà vues en C1.

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