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11 août 2013 7 11 /08 /août /2013 19:00

 

Desseins et dessins de l'ancien Jardin botanique de l'hôpital de la marine (1694-1944) à Brest.


 

       Le dessin d'un jardin dépend d'abord de sa fonction, qu'il reflète. Puis il dépend des concepts et des modes de son époque. Les fonctions successives ou simultanées de l'ancien Jardin botanique de la marine à Brest, ces concepts et ces modes vont inscrire dans son architecture des empreintes, évidentes ou non, qu'il est encore possible de lire lorsqu'on parcourt le jardin actuel. Cette recherche des traces en rend la visite aussi palpitante qu'un jeu de piste.

  — La première fonction fut économique : la production de plantes médicinales, par les soins des Frères de la Charité et Sœurs de la Sagesse.

— La seconde fonction fut scientifique : l'enseignement de la botanique, liée au nom de Chardon de Courcelles, le premier directeur de l'École de chirurgie.

— La troisième fonction fut aussi scientifique : la collection et l'acclimatation de plantes en collaboration avec le Jardin des Plantes, liée aux noms de Antoine Laurent, jardinier-chef à Brest, et André Thouin, jardinier-chef à Paris.

— La quatrième fonction fut une surprise, car elle est liée à l'Art : art paysager qui fait son apparition en 1835 dans ce temple de la Rigueur militaire, médicale et scientifique, sous forme d'un Belvédère coiffé d'un kiosque. Un nom apparaît en filigrane, celui de Gabriel Thouin, le frère d'André Thouin.

  

 


  1. Jardin des simples, jardin d'apothicaire : à partir de 1694, la Nécessité.

   Le jardin de l'hôpital maritime de Brest fut d'abord un jardin des Simples, donc un jardin destiné à la production d'une centaine de plantes médicinales : il devait être découpé en carrés ; on lui demandera de renfermer les plantes médicinales usuelles, telles qu'elles seront plus tard énumérées dans les Codex. On le comprend, ces carrés de culture vont refléter le savoir médical, et se modifier au gré des découvertes. Ils s'inspirait donc des premiers jardins médicinaux médiévaux. 

  •   "Au début du IXe siècle, le jardin idéal de l'abbaye médiévale est codifiée par le plan de l'abbaye de Saint-Gall. Outre l'espace réservé au jardin du cloître, le plan différencie trois jardins : le jardin des simples, le potager, le verger. Les jardins des simples sont structurés en carré et les allées bien dégagées facilitent l'accès aux plantes pour la cueillette et l'entretien. Les plates-bandes sont rectangulaires et divisés en damiers. Ces damiers ont plusieurs avantages, ils réchauffent le terre beaucoup plus vite et protègent une grande partie des racines l'hiver ; de plus, à la manière des paillis, ils maintiennent l'humidité du sol." (Site Le Jardin des simples,  Conseil Général Val de Marne.)

  Ce jardin répond à la nécessité : développement du Port, mais surtout, arrivée régulière massive d'escadres débarquant des milliers ou dizaines de milliers de matelots et soldats malades et dénutris dans une région touchée par les disettes. Cet afflux provoque à son tour dans la population (à l'échelle de la ville ; du Léon ; et de toute la Bretagne) des épidémies dramatiques, telles que la "Maladie de Brest", typhus de 1741 (escadre du Marquis d'Antin) et l'épidémie du siècle en 1758 (escadre de Dubois de la Mothe). Typhus, typhoïde, dysenterie, scorbut, voilà les pathologies auxquelles les médecins ou plutôt chirurgiens, recrutés à la hâte de toute la région, doivent faire face, associant aux saignées des applications externes (cataplasmes, onguents, etc.) et des administrations internes (tisanes, loocks, lavements) de drogues contenant, à 80%, des plantes.

  A la fin du XVIIIe siècle, grâce notamment aux mesures d'hygiène et d'alimentation des gens de mer, ces épidémies se firent plus rares et moins importantes, cette fonction de production de plante devint moins cruciale. Lorsque, au cours du XIXe siècle, les médicaments cesseront d'être produits localement, et de faire majoritairement aux plantes, cette fonction cessera.

  Cette fonction productive place le jardin à l'intérieur d'un système qui comporte :

  • l'obtention de graines ou de plants : donc des
  • liens et échanges avec le Jardin des Plantes (à Paris) et avec son jardinier-chef ; liens avec les autres jardiniers ; liens avec les capitaines ou chirurgiens des navires.
  • des cueillettes et récoltes en milieu naturel.
  • une apothicairerie, lieu de transformation des plantes et d'élaboration des remèdes (avec son matériel : pilerie et ses mortiers, chaudron, alambics, verrerie diverses)
  • un droguier, lieu de conservation des bocaux de remèdes.
  • une bibliothèque renfermant des ouvrages descriptifs des plantes (Flore médicale), des herbiers, des ouvrages descriptifs de l'usage des plantes et des recettes (Matière médicale), des Formulaires et un/le Codex.
  • On y ajoutera un certain nombre de cabanes, de baraques, de fosses, pour le fumier, les terreaux, les engrais, le remisage des outils et arrosoirs, tuteurs et échelles. Un document de 1850 signale par exemple que le jardinier Paugam en avait installé contre le mur extérieur du jardin. 

  Ces plantes, et les remèdes élaborés par les apothicaires, n'étaient pas seulement destinées à l'hôpital. Au contraire, une part importante servait à composer les "coffres de mer" la pharmacie de bord des vaisseaux de la marine pour ce que l'on nommait "le service à la mer". En outre, l'hôpital fournissait aussi la population locale.

   Toutes les plantes médicinales ne venaient pas du jardin, et certaines étaient récoltées dans la nature. Ainsi le règlement du Directoire concernant les jardiniers herboristes, en 1832, mentionne : "Article 1er : Il sera affecté au service général de la pharmacie un jardinier destiné à entretenir le jardin des plantes usuelles, à parcourir la campagne pour y ramasser celles qu'une grande consommation ne permet pas de cultiver dans le dit jardin". (Roussel et Gallozzi p. 271).

  On oublie trop que ces jardins des hôpitaux étaient aussi des jardins-potagers, chargés d'approvisionner la soupe et le repas des malades. A Brest, le jardin fut longtemps tenu par les Frères de la Charité. Sous le ministre Berryer, les religieux eurent même la charge complète du jardin botanique, mais devant le mécontentement général, Choiseul rendit le Jardin aux soins du Jardiniers-chef et de ses garçons-jardiniers. Les Frères de la Charité, dirigés par un Père Prieur, s'occupèrent pourtant de l'Hôpital Saint-Louis jusqu'à la Révolution.

  Le plan de 1867 montre encore un Jardin des Sœurs : depuis 1687, les Filles ou Sœurs de la Sagesse (congrégation fondée par Grignon de Monfort en 1716, maison principale à Saint-Laurent-sur-Sèvre en Vendée)  avaient obtenu  le service de l'hôpital (débat 1790) ; elles étaient 44 en 1794, qui avaient refusé de prêter serment ; ce sont elles qui assurèrent le service du nouvel hôpital Clermont-Tonnerre, comme elles furent aussi chargées en 1817 de l'hôpital maritime de Toulon, de celui de Lorient, et comme elle composèrent le personnel infirmier de l'île de Trébéron, le lazaret de Brest. Elles furent expulsées de l'hôpital maritime en 1903. Elles occupaient des fonctions importantes, comme Sœur Eugénie (Marie Hervy), qui fut chargée en 1790 de la pharmacie de l'hôpital avant de devenir la Supérieure des Sœurs qui desservaient l'hôpital de Rochefort.

  

      Combien de plantes médicinales sont-elles  nécessaires ?

Le jardins des simples de l'abbaye de Saint-Gall, archetype du jardin abbatial, en contenait 33. Charlemagne, par le Cartulaire de Willis, imposait aux domaines royaux la culture de 94 plantes, dont 73 herbacées, 16 arbres fruitiers, 5 plantes textiles et tinctoriales.

 Sur les 33 plantes des jardins de Saint-Gall, 32 sont validées par le Cartulaire de Willis.

 33 plantes médiévales :

Absinthe, Artemisia absinthum

Aneth odorant Anethum graveolens.

Artichaut Cynara scolymus. Bérigoule.

Bardane Arctium lappa. Parduna

Camomille Chamaemelum nobile. Camomèle, Camomiole odorante

Carvi, Carum carvi, Careium

Cerfeuil Anthriscus cerefolium

Chardon de Marie, Sylibum marianum .

Ciboulette, Allium schoenoprasum, Civette, petite ciboule.

Concombre cornichon, Cucumis sativus, Cucumère.

Coriandre, Coriandrum sativum.

Echalotte, Allium ascalonicum.

Estragon Artemisia dracunculus. (Dragantea, Dragon, targon, serpentine)

Fenouil bronzé, Foeniculum vulgare.

Fenugrec Trigonella foenum-graecum.

Garance, Rubia tinctorum.

Houblon humulus lupulus.

Hyssope, Hysopus officinialis.

Lin, Linum usitatissimum.

Menthe coq, balsamita major.

Menthe pouliot, Mentha pulegium.

Menthe verte, Mentha viridis.

Moutarde blanche, Sinapis alba.

Oseille, Rumex acetosa.

Panais, Pastinaca sativa.

Pastel Isatis tinctoria.

Persil, Petroselinum crispum.

Romarin Rosmarinus officinalis.

Roquette Eruca sativa.

Santoline petit cyprès Santolina chamaecyparissus.

Sauge officinale Salvia officinalis.

Sauge sclarée Salvia sclarea.

Souci Calendula officinalis.

Le jardin des simples  (des remèdes simples, composés d'une seule drogue, par opposition aux remèdes composés) de Brest de 1694-1738 comprend une centaine de plantes. En 1771, il cultive 200 plantes indigènes environ. On doit avoir là le nombre de ce que les médecins appellent alors les "plantes usuelles", dont ils usent pour traiter les malades. Mais ce nombre ne comporte-t-il pas déjà des plantes potagères (certainement) et des plantes ornementales? Comment connaître le nombre de plantes nécessaires pour traiter la plupart des maladies courantes ? En consultant les livres de remèdes ? En examinant l'inventaire des coffres de bord ? Mais certains remèdes ne sont pas fabriqués sur place, et font appel à des plantes étrangères à la Bretagne, ou au Royaume. Dans le coffre de mer du navire corsaire la Sirène,  dont A. Corre donne la composition, on trouve 87 produits, mais les "Drogues simples"  ne sont que 27, et, parmi celles-ci, rares sont les plantes indigènes.

Drogues simples du coffre de mer de La Sirène (je note Br. pour les plantes qui me semblent de production locale):

  • Graine de lin Br
  • Manne fine
  • Quinquina
  • Rhubarbe fine choisie Br ?
  • Réglisse et, plus loin, Suc de Réglisse Br
  • Safran fin
  • Squine
  • Saxafras
  • Gayac rapé,
  • Semences froides Br
  • Semen-contra
  • Senné
  • Sucre candy blanc
  • Tamarin du Levant
  • Thérebentine
  • Camphre
  • Capillaire du Canada
  • Amandes douces
  • Rappure de corne de cerf
  • Rappure d'yvoire
  • Jalap en poudre,
  • Mercure crud
  • Casse en bâton
  • Poudre résolutive
  • Huile d'anis
  • Huile de girofle.

Les coffres embarqués pour l'expédition de La Pérouse en 1785, La Boussole et l'Astrolabe, ont été conçus et fabriqués par l'apothicairerie de Brest. Ils comprenaient 61 drogues simples. 

 Sous l'impulsion du jardinier Laurent, le nombre d'espèces va passer, en 1825, à 1019, soit 3250 plantes (Roussel et Gallozzi) : ce chiffre n'est plus représentatif des plantes médicinales et comporte (2ème et 3ème fonction) des plantes de collection, exotiques, d'intérêt botanique.

  Les jardins médicinaux du Moyen-Âge comprenaient une quarantaine de plantes différentes. Pour répondre, avec mes petits moyens, à ma question, je vais estimer que le jardin médicinal a besoin au XVIIIe siècle de moins d'une centaine d'espèces pour soigner les malades des hôpitaux et remplir les coffres de médicaments des navires. J'attends les commentaires plus avertis.


  Cette première fonction (production de plantes médicinales et production potagère) a pu s'opposer à celles imposées par l'enseignement, ou la constitution de collections. Ainsi, lorsque le premier médecin Pépin reçut, en 1742, les graines nécessaires au développement du Jardin, il se plaignit d'y trouver "beaucoup de graines et plantes plus curieuses qu'utiles". Ce passage de l'Utilité à la Curiosité fut celui de la transition entre la première fonction, et la seconde.

  A défaut de plans, on peut imaginer ce premier jardin des simples ressemblant à l'actuel Jardin médicinal de l'Abbaye de Daoulas. 

jardin-abbaye 9807c

 

  Cette première fonction est productive, économique, exigeant un travail manuel et des soins. Elle sera le lot (ce que j'argumenterait dans un autre article) des Frères et Sœurs. Il me semble qu'une dichotomie va s'établir entre cette activité de Tâche et de Soin, qui va rester liée au Religieux, et les activités suivantes, qui seront, elles, du domaine du Médical en particulier, de la Science en général, liée au mouvement des Lumières, à la laïcité, ou à l'influence, très forte à Brest, des Francs-Maçons. Une meilleure connaissance de l'histoire de l'hôpital et de son jardin montrerait peut-être qu'une division s'était établie entre le Jardin des Sœurs, productif, et le Jardin botanique, scientifique (alors qu'on oublie souvent l'existence du premier pour considérer que le jardin botanique cumulait toutes les fonctions.

 

 

 

  

 2. Jardin botanique, jardin d'École : 1742-1890, l'avènement de la Curiosité et de la Science.


  La seconde vocation du jardin apparut lors de la création de l'École de chirurgie navale de Brest, en 1731. Tout en maintenant une activité de production de plantes médicinales, ce jardin servait au professeur de botanique à effectuer des démonstrations afin que les élèves apprennent la botanique (c'est-à-dire la majeure partie de la pharmacopée) plante en main. La disposition du jardin de l'École de Botanique devait refléter la systématisation des plantes, selon la doctrine alors en usage, et cette disposition devait changer si la doctrine changeait.

  A Paris, le Jardin des Plantes avait ainsi disposé les plantes de son École de botanique selon la classification de Pitton de Rochefort, décrite dans ses Éléments de botanique de 1694 ; puis cette École de botanique fût replantée en 1774 selon la méthode naturelle de Antoine-Laurent de Jussieu ; en 1824, René Louiche Desfontaines fait replanter entièrement le jardin, et en 1842, Alphonse Brongniart suit sa propre Méthode riche de 296 familles.

  Mais les jardins de la Marine (Rochefort, Brest, Toulon) furent d'abord organisés selon les principes de Pitton de Tournefort, avant d'adopter la systématique du système sexuel de Linné ( selon le nombre et la disposition des étamines et du pistil) en 1798. On voit ainsi apparaître sur les plans du jardin de 1767 une École de Linné.

  A Rochefort le premier directeur de l'École de chirurgie, Cochon-Dupuy, avait choisi de classer les espèces selon leur propriétés médicinales (Y. Romieux).

Là encore, cette fonction place le jardin à l'intérieur d'un système cohérent :

  • bibliothèque contenant les cours de botanique de l'enseignant, lorsqu'il les a publié ; et les ouvrages scientifiques de botanique et de systématisation : les 3 volumes des Éléments de botanique ou méthode pour connaître les plantes de Pitton de Tournefort (1694), Systema naturae et Species plantarum de Linné (1753) ; et, comme pour la fonction précédente, les Matière médicales (de Nicolas Lémery, de Tournefort, Traité de Matière médicale de Geoffroy surtout puisque c'est De Courcelles, le directeur de l'École qui l'a édité en 1741, les Formules pharmaceutiques de Chardon de Courcelles, l'Abrégé de Maistral (1770), etc...).
  • Comme pour la fonction précédente, Apothicairerie et surtout Droguier où les élèves voient, à travers des flacons transparents, l'apparence ou la consistance, l'odeur et les caractéristiques des drogues enseignées.
  • Collections anatomiques et phrénologiques.
  • collections d'instruments de chirurgie.

 Comme la collecte des plantes médicinales, leur étude ne se limitait pas au périmètre du jardin, et des sorties botaniques étaient organisées aux alentours comme le signale Chardon de Courcelles en 1763 : lors du cours de botanique, dont il était chargé, "Je ne le bornais pas uniquement à démontrer tous les étés des plantes usuelles dans le jardin botanique. Quand le temps et mes occupations le permettaient, je faisais encore des herborisations à la campagne pour apprendre aux jeunes chirurgiens à reconnaître les plantes dans toutes sortes d' états" 

  Le déroulement de cet enseignement est décrit par le règlement du 30 janvier 1740 :

 " art.12 [Le premier médecin] fera dans le printemps les démonstrations des plantes usuelles dans le jardin de l'hôpital, et il en expliquera les vertus aux seconds, et élèves qui seront tenus d'y assister".

 Ces dispositions sont reprises par le nouveau règlement du 1er mars 1768 , qui reprend dans son article 8  l'article précédent mais ajoute : 

 " Titre 9 : Dans une chambre attenante au jardin ou dans une salle de l'École, il leur fera pareillement la démonstration de toutes les drogues simples exotiques dont il aura soin de faire une collection, il en expliquera les propriétés dans les maladies tant internes qu'externes, la manière d'en faire usage, la préférence que mérite les unes, les précautions qu'exigent les autres ; il indiquera pareillement leurs différentes combinaisons et préparatoires."

 Cette fonction prit fin en 1890, lorsque l'École de médecine navale fut transférée à Bordeaux ; mais déjà, la suprématie de la chimie sur les plantes dans la pharmacopée faisait passer au second plan l'enseignement de la botanique dans les études de médecine. 

 


3. Jardin d'acclimatation, jardin de colonisation: 1750-1920.

  La troisième fonction des jardins de la marine est de réussir à faire pousser et à faire se reproduire les plantes qui sont récoltées par les capitaines, les savants ou les chirurgiens des vaisseaux du roi, ou de la Compagnie des Indes, ou des expéditions d'exploration. Les buts sont multiples : accroître la pharmacopée ; disposer de nouveaux fruits (fraisier, caféier, mûrier, ...); enrichir la flore d'agrément de nos parcs et jardins ; satisfaire l'ambition scientifique d'inventaire des espèces botaniques existantes, etc...

  Lorsque le jardinier Antoine Laurent adresse au Jardin des Plantes ses listes des plantes qui manquent au jardin botanique de Brest, raisonne-t-il comme un collectionneur, ou bien songe-t-il seulement aux demandes que lui font les pharmaciens ou les chirurgiens ?

A cette troisième fonction peut s'ajouter la mission d'enseigner aux élèves chirurgiens, pharmaciens et médecins de marine comment collecter, pendant leurs explorations maritimes, les plantes, mais aussi tout objet de connaissance susceptible d'intéresser les savants ; et non seulement de collecter ces objets, mais de les naturaliser (animaux), de les maintenir (plantes), de les préserver de la sécheresse de la pourriture ou des insectes (graines), de les étiqueter, d'assurer leur transport. Mais, avant tout, de savoir percevoir leur intérêt pour la science. 

Là encore, le jardin botanique n'est qu'un élément d'un système cohérent, qui associe :

  • le Jardin des Plantes de Paris, qui reçoit les plantes une fois acclimatées, ou qui envoie au contraire au jardinier les plants manquant à ses collections.
  • Les capitaines de vaisseaux, soumis par décret royal à l'obligation de déposer dans les jardins des hôpitaux maritimes les plants ramenés de leurs navigations,
  • les serres et orangeries.
  • les bâches, couches froides, etc..
  • Une ménagerie (bien spécifiée sur le plan de 1867) et, plus tard, une cobayerie encore active dans les années 1960. 
  • Un Musée d'Histoire naturelle et ses collections de zoologie, minéralogie, ethnologie.
  • Une bibliothèque rassemblant autour des ouvrages de botanique ceux de zoologie (herpétologie, entomologie, conchyliologie) de géologie et d'ethnologie, et réunissant les diverses Relations de voyage de découverte, ainsi que les collections des bulletins des Sociétés savantes.
  • l'enseignement lui-même, avec ses cours de botanique et d'histoire naturelle.

4. Jardin microcosme : après la Nécessité et la Curiosité, le Symbolique et l'Art 1835-1944.

Tout jardin est, ou peut être, une représentation symbolique du monde, une mise en scène des représentations mentales que l'homme se fait, alors, du monde qu'il habite. C'est, comme la source où Narcisse se mire, son miroir. Et, sans cette fonction, une part importante de nos jardins  échappe à notre compréhension. Références aux quatre éléments, au Continents, références à un lieu utopique de l'Eden ou du Paradis, références à une mission d'appropriation de la Nature, thèmes religieux ou scientistes, thèmes  de la Franc-maçonnerie (très influente à Brest), thèmes militaires, etc...

  On pouvait penser que dans le jardin botanique de Brest, les missions médicinales et botaniques seraient si prégnantes qu'elles occulteraient ce dernier aspect : ma surprise est de découvrir que, précisément, il n'en est rien. Il faudrait lire  la partition des carrés et leur prédominance sur les cercles,  la circulation de l'eau, la présence des escaliers comme couloirs d'initiation, les chiffres et les rythmes, le jeu du centre et de la périphérie organisé par des rayons, l'opposition de l'ombre et de la lumière, de l'humide et du sec, etc...

   Mais s'il faudrait apprendre à le lire dans les premiers dessins du jardin de Brest, c'est dans son dernier achèvement, dessiné lors de la création de l'hôpital Clermont-Tonnerre en 1825-1835, qu'il apparaît avec le plus d'évidence : dans cet hôpital conçu de façon parfaitement rationnelle, par des polytechniciens, le jardin contient une Butte-labyrinthe coiffée d'un kiosque, butte à laquelle on ne peut trouver aucune justification rationnelle. Dans cet hôpital dicté par la technocratie et voué au Progrès de la Médecine, de l'Hygiène et des Découvertes, un espace sommital mais inutile vient se poser en Temple. Je développerai ce point en fin d'article, par un paragraphe consacré au Belvédère.

4 bis. Fonction d'affiliation.

  Le jardin de Brest se place en situation de filiation par rapport au Jardin des Plantes : il a été ensemencé, à sa création puis à plusieurs reprises par les graines procurées par les jardiniers parisiens. Le Belvédère, précisément et avec certitude, honore et célèbre cette filiation. Saurions-nous lire d'autres signaux d'allégeance?

4ter Fonction d'Exposition.

   Jardin-vitrine pour la population brestoise, faisant valoir les capacités de son jardinier, mais aussi les compétences exceptionnelles de l'ensemble des pharmaciens, chirurgiens et médecins de la marine en matière d'Histoire naturelle.

5. Un jardin sans fonction ? : l'"espace vert" de l'Hôpital Inter-armées, 1985-2010.

  Le bombardement américain de 1944 vint anéantir un jardin qui avait déjà perdu ses fonctions principales de production pharmaceutique, d'enseignement botanique, d'acclimatation des espèces exotiques, et d'animation d'une communauté. Dés lors, il perdit son nom de Jardin Botanique, nom que reprit, dans le vallon du Stang Alar, le Conservatoire. Il n'eut même plus de nom du tout, et cette anomie témoigne de la dissolution de ses rôles. Même sa fonction de parc d'agrément pour les brestois disparut, de même que celle de promenade et de détente pour les malades, tant ses espaces verts étaient désormais insoupçonnables derrière des haies-écrans.

  Il set donc urgent, pour peu que l'on soit attaché à la mémoire d'une ville, de lui donner un nouveau nom, et une nouvelle fonction. J'ai proposé le nom de Jardin maritime Antoine Laurent, et sa fonction évidente est celle de témoignage des aventures médicales, pharmaceutiques, botaniques et d'exploration maritime du Port de Brest.

 

LA LECTURE DES PLANS : DESSINS ET DESSEINS.

   

1. Le Plan de 1749.

On y voit un grand parterre en quinconce ponctué d'arbustes (en pots), et des plates-bandes. 


DSCN3543c

 

 

2. Le plan de 1750.

A  : Remparts de la ville. 

E. Rue de l'Hôpital.

K. Réfectoire des chirurgiens, Buanderie, Boulangerie.

L. Cuisine.

N : Amphithéâtre.

O. S... de démonstration.

P. Emplacement du projet (d'augmentation de l'hôpital)

S. Maison que...démolie

H. Entrée de l'Hôpital.

Y. Jardin loué par le roy pour les plantes us[uelles] de l'hôpital.

On voit que le jardin médicinal  (Y) s'adosse (au nord-ouest) aux remparts.

DSCN3549c

 

 


2. Le plan de 1783.

A.N mar /B2 429.

On y lit les ensembles et les  inscriptions suivantes :

—en haut à droite : "ancien jardin appartenant au sieur Le Bris du Rumain et consorts", de 20 toises de large. C'est une parcelle où s'alignent deux rangées de treize plate-bandes rectangulaires .

— en dessous, dans ce qui apparaît comme une cour en contrebas du jardin précédent (on y accède par un escalier), intégré dans des bâtiments désignés par les lettres B, C, D, E, F : Jardin au sieur Le Bris du Rumain et consorts affermé au sieur Leyrot". Il s'agit de deux parterres grossièrement carrés et divisés en un carré central et quatre plates-bandes périphériques. Des arbres symbolisés sont indiqués à chaque angle de ces parterres.

— en haut et à gauche, délimité par un bâtiment A à gauche, un ensemble globalement trapézoïdal de trente toises de large indiqué "Nouveau jardin de botanique appartenant au sieur Listand". Il se compose de quatre sous-ensembles dont deux sont divisés en plate-bandes rectangulaires, l'un comporte des carrés (deux groupes de 12 carrés et deux bandes) évoquant les carrés médicinaux des jardins de simple, et l'un enfin est dessiné "à la française" autour d'un bassin ou d'un rond central, comme un jardin d'agrément.


II. Le plan-relief de 1813.

(Musée des Plans-reliefs des Invalides, photo Ph; Carlet in Roussel et Gallozzi 2004 p. 316).

 On voit bien la façade de la maison qui sert de logis au jardinier Laurent, et qui donne sur la rue de l'Hôpital de marine, future Rue de la Mairie d'avant-guerre ; on visualise mieux l'étagement des terrasses ; je retrouve aussi la rampe qui monte depuis la rue de l'hôpital vers le jardin (actuellement dans la cour Crevaux) ; mais je suis surpris par les nombreux autres bâtiments que je n'identifie pas sur les plans.

plan-relief-hopital-marine-brest-1813-detail.jpg


      III. Le plan de 1829. (laboratoire de cartographie Bordeaux III, Marie-Thérèse Cloitre, Atlas des villes de France)

 

DSCN3516c

 

Ce plan ne renseigne que sur les deux terrasses supérieures :

La terrasse supérieure est divisée géométriquement en trois espaces rectangulaires ou trapézoïdal. La butte-labyrinthe n'est pas visible.

La terrasse intermédiaire est centrée par un grand parterre carré divisé par quatre allées en huit triangles ("quinconce"). De chaque coté, deux parterres  sont partagés en quatre plate-bandes rectangulaires.


Plan de masse vers 1825, S.H.M. Brest in Roussel et Gallozzi 2004 p. 268.

 Il s'agit d'un projet (Plan général du projet de l'hôpital à construire) et il montre :

—la terrasse inférieure est centrée par le bassin. Une allée centrale mène du logement du jardinier vers l'escalier donnant accès aux terrasses hautes. Quatre autres allées découpent le parterre en divisions géométriques.

— la terrasse intermédiaire : laissée en blanc

— la terrasse supérieure centrée à sa base inférieure par un hémicycle, le futur bassin-rocaille.

 Il est conforme à ce que nous allons découvrir sur le plan de 1867, hormis le belvédère, qui n'y est pas représenté.



 

III. Plan de 1867 par A. Lefevre.

  C'est le plan le plus précis

 

 


plan hôpital marine brest 1866

 

plan-hopital-marine-brest-1866-detail-copie-1.jpg

 

On distingue du sud au nord (de bas en haut sur le plan) quatre ensembles principaux :

— Un jardin d'Eté, à droite de la maison du jardinier ; à sa droite un petit Jardin de l'aumônier.

— la terrasse inférieure centrée par un bassin , et divisé en deux parterres. Mention Ecole Botanique. En haut à gauche, sous les Serres, deux rectangles marqués Bache ("les plants qui lèvent sont repiqués en pots, sous une bâche, à l'exposition du sud-est; on les habitue peu à peu à l'action de l'air et du soleil". Le bâchage est "une technique de semi-forçage permettant de recouvrir les plantes à plats sous une bâche semi-perméable", complémentaire des serres.)

— Séparée de la précédente par un escalier, la terrasse intermédiaire plus petite, divisée en deux parterres, avec la même mention Ecole Botanique. Le bord interne du parterre gauche est frangé par un dessin sinueux pouvant correspondre à un ruisseau ?

— La terrasse supérieure est centrée, en bas, par un dessin en hémicycle. A l'extrême droite, un parterre rectangulaire est mentionné Plantes médicinales. Au centre, dans un dessin " à l'anglaise", sinueux, l'Ecole de Linnée. Au dessus, d'autres massifs sinueux. Le plan montre aussi le belvédère et son "labyrinthe" en colimaçon.

A droite, une Ménagerie. En juin 1825 et jusqu'en septembre1827, le Jardin reçut en transit de Toulon avant de les faire parvenir au Jardin des Plantes, des alpagas . La Société Impériale d'Acclimatation, lorsqu'elle reçoit des animaux de vaisseaux qui font relâche à Brest, les confie au Jardin botanique en attendant de les convoyer à Paris : un lama ou Guanaco sauvage femelle en 1859, 3 poules de Macao en 1860, etc....

— En haut et à gauche, le grand Jardin des Sœurs, et ses quatre allées convergeant vers un bassin ou plate-bande ronde. Deux parterres sont divisés en éléments ovalaires ou irréguliers.


Les différents plans urbains de Brest (L. Magado 1855 ; G. Hérodote 1901 ) ne donnent que la forme globalement trapézoïdale du jardin et sa découpe en trois terrasses et un espace ouest correspondant au Jardin des Sœurs.

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La Butte-labyrinthe et le dessin du jardin de 1835 .

 

  Nous venons de découvrir le plan le plus précis et le plus récent, celui de 1867. Il est possible, comme le suggère le chapitre Forme et symbolique du jardin de 1773 à 1820 de l'ouvrage de référence de Roussel et Gallozzi Les Jardins Botaniques de la marine,  d'en faire une lecture plus symbolique de ses volumes et de ses axes de circulation.

   En effet, le jardin possède un axe principal parallèle à ce qui est alors la rue du Jardin botanique, orienté Nord-est/Sud-ouest selon l'inclinaison de sa pente . Il est aussi divisé par des murs transversaux en trois terrasses. 

  En partant de son sommet, on traverse successivement :

  • Le belvédère.
  • Une rocaille en demi-lune, échancrant une longue muraille de granit pourvue de deux escaliers latéraux. Une fontaine y libère l'eau qui va s'écouler, traversant le jardin jusqu'au bassin de la terrasse inférieure.
  • L' allée centrale de le deuxième terrasse, parallèle sans-doute à un canal, et  entourée de deux parterres;
  • Un nouveau mur de soutènement, centré par un grand escalier encadré de beaux pieds-droits de granit de l'Aber-Ildut 
  • La terrasse inférieure, avec son bassin d'eau, cercle centrant une étoile d'allées divergentes dessinant dix parterres.
  • La maison de maître, en U.
  • A gauche, la cour Crevaux, où l'eau issue de la rocaille termine son cheminement en jaillissant de la bouche d'un Faune.

Cette description est celle du plan. Dans la réalité, il faut y ajouter, rompant la symétrie excessive  car lassante du dessin, les grands arbres centenaires venant des quatre continents, portant sur leur tronc un écriteau ; et sur ce titulus peint en vert-jardin, l'identification de l'arbre vénérable, en lettres d'imprimerie où l'italique souligne le  nom scientifique. Et puis le réseau capricieux des allées, où se disposent de nombreux bancs publics aux formes désuètes. Et enfin, pour faire plus vrai, la pluie.

 

Archives municipales de Brest.

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Mais qu'importe. Dans tout ce que nous avons vu, tout  possède sa fonction, son utilité, son rôle. 

  Tout, sauf cet étrange belvédère (qui ne procure aucun point-de-vue) isolé au sommet, et qui resterait inexpliqué si nous n'apprenions qu'il est sinon la copie, du moins à rapprocher de la butte belvédère ou Butte du Labyrinthe du jardin des Plantes.

Première piste : le Belvédère du Jardin de Brest, copie de celui du Jardin des Plantes.

      L'un des points remarquables du Jardin des Plantes de Paris, créé en 1635 est son "Labyrinthe", éminence naturelle et complétée, pour le Petit Labyrinthe,  au XVIe siècle  par l'accumulation de gravats calcaires provenant de l'élargissement des rue des faubourgs de la capitale. De son sommet, on voyait Paris et sa campagne à plus de sept lieues à la ronde. Colbert y fit arracher les vignes de la "butte Coypeau", mais lorsque Buffon arriva en 1739 au Jardin du Roi, la butte, que l'on surnommait "Le Labyrinthe", n'était qu'une promenade plantée d'arbres verts mais qui n'offrait aucun agrément, était d'accès difficile et qui fut négligé ; puis des rampes furent construites pour en descendre, des allées sablées furent tracées, et son sol sec favorisa les végétations méditerranéennes : cèdres, pins, érables, ifs.

 En 1788, Edmé Verniquet érigea un kiosque en l'honneur de Buffon à son sommet. C'était un édifice de 4,21 m de diamètre, 8,10 m de haut, exécuté en fer revêtu de cuivre, fabriqué par le serrurier du jardin, Vincent Mille. Huit fers de lance servirent de piliers et supportèrent un couronnement pyramidal. Dans la frise de la corniche fut inscrit Dum lumine et calore sol mundum vivificat, Ludovicus XVI, sapientia et justitia, huminitate et munificencia, undique radiat, MDCCLXXXVI. "pendant que la lumière et la chaleur du soleil donne la vie au monde, la sagesse et la justice, l'humanité  et la munificence de Louis XVI rayonnent de toutes parts, 1786" .La corniche fut surmontée d'un amortissement avec panneaux en mosaïque à jour, puis d'une lanterne composée de petites colonnes avec arcades dont la frise de corniche portait l'inscription Horas non numero nisi serenas ("Je ne compte que les heures sans nuages").

 Au sommet, une sphère armillaire était posée sur un piédouche : dans cette sphère fut placé un mécanisme destiné à sonner midi : un marteau frappait douze coups sur un tambour de cuivre, s'il était mis en mouvement par un contre-poids...lâché par la rupture d'un fil de crin...brûlée par le foyer d'une loupe posée sur l'amortissement de la première corniche. On remplaçait le crin chaque jour. On devait ce savant mécanisme à Edme Régnier, ingénieur de Saumur-en-Auxois.

  Pour le cas où le soleil boudait, on compléta le dispositif par "deux mortiers tirant au méridien".

(Source : Jeanne Pronteau, L'œuvre architecturale d'Edme Verniquet, 1976) .

 On apprend encore que "précédant de 60 ans les œuvres de Victor Baltard, et de plus d'un siècle les réalisations de Gustave Eiffel, la « Gloriette de Buffon » est l'un des plus anciens édifices métalliques au monde. Constitué d'une armature de fer de très haute qualité fabriquée dans les forges de Buffon lui-même, à Montbard, le kiosque comportait des superstructures et des décorations de bronze, cuivre, plomb et or. Malheureusement, l'association des différents métaux transformèrent la structure en une pile polymétallique, et certains éléments se dégradèrent rapidement par électrolyse. Restauré au début des années 80, l'édifice a retrouvé son aspect originel, à l'exception du gong solaire." http://www.jardindesplantes.net/un-jardin-botanique/le-labyrinthe

  Sur ses pentes fut planté en 1734 le premier cèdre du Liban introduit en France par Bernard de Jussieu, et toujours vivant. 

  Notons bien que l'appellation de Labyrinthe ne recouvre en rien une réalité de dédales de sentiers ou de haies destinés, comme dans le parc de Versailles, à égarer le visiteur ou à susciter les jeux amoureux. C'est ici une butte, avec des allées, mais sans dédale. Le terme approprié est Belvédère, de l'italien bel vedere, bien voir, caractérisant un pavillon-point de vue, qui servaient de repos lors d'une promenade et où on jouissait d'une perspective avantageuse. En 1839, un auteur pouvait écrire : "Le Labyrinthe, autrefois très à la mode, et aujourd'hui presque totalement abandonné, peut cependant convenir aux jardins paysagers et symétriques. On le forme également dans le bois, le bocage et le bosquet . Par le moyen de sentiers ou d'allées ingénieusement tracées, se mêlant et s'entre-croisant de mille manières, on embarrasse le promeneur, on l'inquiète, et souvent on le fait revenir sur ses pas, lorsqu'il croyait toujours avancer pour arriver à un but qu'il cherchait (ordinairement une fabrique).[...] Nous ne donnons pas d'exemples de labyrinthes modernes, parce que nous n'en connaissons point, même au Jardin des Plantes de Paris, où l'on appelle encore labyrinthe une butte où, depuis plus de soixante ans, il n'y a plus de labyrinthe" (Traité de la composition et de l'ornement des jardins, avec cent soixante et une planches 1839 p. 97.)

 

 

Le cèdre du Labyrinthe, par Jean-Baptiste Hilair (1794) - Gallica :

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Le belvédère dans le Labyrinthe du Jardin des Plantes au XVIIIe siècle - Gallica :

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Le kiosque, actuellement : 

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   En lisant la description de ce Belvédère, construit alors qu'André Thouin était Jardinier-chef et le bras droit de Buffon, et si on pense aux très nombreuses lettres que celui-ci a reçu et a écrit à Antoine Laurent, lui-même Jardinier-chef de jardin de Brest, on imagine immédiatement que la Butte du Jardin botanique de Brest, et son kiosque à son sommet, ont été commandités par Laurent alors qu'il était en poste, c'est-à-dire jusqu'à sa mort en 1820 : de même que le Kiosque parisien était un hommage à Buffon, celui de Brest rendait hommage au Jardin des Plantes (qui l'avait ensemencé dès sa création) et à André Thouin, et scellait une amitié et des relations épistolaires très solides.

  Mais.

— André Thouin est mort en 1824.

— Antoine Laurent est mort en 1820.

— Le plan-relief de 1813 ne montre pas cette Butte-labyrinthe. Le Belvédère n'apparaît que (je ne l'ai pour l'instant retrouvé que) sur le plan de 1867. Mon hypothèse est qu'il a été conçu lors de la construction du nouvel hôpital Clermont-Tonnerre, et donc imaginé entre 1825 et 1835. 

Il est donc nécessaire d'explorer une autre piste.


Deuxième piste : le Belvédère, élément de l'Art des jardins. 

  Si André Thouin était Jardinier, son frère Gabriel Thouin (1747-1829) était paysagiste, et auteur d'un ouvrage qui parut en 1820, juste avant la planification du nouvel hôpital et de son nouveau jardin : les Plans raisonnés de toutes les espèces de jardins par Gabriel Thouin, cultivateur et architecte de jardins. Ce livre est dédié à son frère, avec qui il avait collaboré pendant cinquante ans. (Nul doute que Antoine Laurent ait eu avec lui les mêmes liens d'amitié professionnelle qu'avec André)

  La caractéristique du nouveau jardin de Brest (plan-projet de 1825 et plan de 1867) est d'opposer au dessin rectangulaire des terrasses moyenne et inférieure le dessin toute en sinuosité de la terrasse supérieure et de sa butte. 

  C'est, précisément, la caractéristique du style d'André Thouin, marqué par "les cheminements sinueux en larges méandres, les croisées de chemin irrégulières ou en fourche, le projet conçu à l'échelle de tout le paysage, les combinaison d'édifices techniques avec les constructions pré-existantes, le recours aux plantes exotiques" (Wikipédia)

 En outre, ses Plans raisonnés sont riches en exemples de kiosques ou gloriettes, pagodes, et clochetons.

  Je laisse le lecteur consulter l'article Wikipédia sur Gabriel Thouin ou les Plans raisonnés disponibles en ligne sur Gallica (mais c'est la première édition, monochrome), ou l'édition proposée sur le site de l'INHA. 

                                              220px-Gabriel_Thouin-_jardins1.jpg


Je peux aussi signaler le belvédère des Buttes-Chaumont, jardin créé en 1865-67 par Barillet-Deschamps : ( L'art des jardins / traité général de la composition des parcs et jardins 1879; par Édouard André, gallica) dont le sentier en colimaçon se rapproche de celui de Brest.

belvedere-Buttes-Chaumont.png

 

 

  Je propose donc de voir dans le Belvédère du Jardin botanique de Brest (qui porta, au XIX et XXe siècle, comme il porte encore, le nom de Labyrinthe) une trace historiquement précieuse de l'Art des jardins des années 1820-1860 et notamment, du style de Gabriel Thouin. Le kiosque qu'il porta jusqu'aux bombardements de 1944 apparaît comme une référence directe à celui du Jardin des Plantes, et à son jardinier André Thouin. Pour nous, qui connaissons les liens étroits établis entre les frères Thouin et les jardiniers de Brest Antoine Laurent puis Paugam, ce belvédère célèbre aussi ces deux jardiniers. 

  Au delà de ces références jardinières, c'est, par cette recherche de Point de vue dominant, un symbole du Siècle des Lumières (dont les médecins et pharmaciens brestois du XIXe siècle furent les fils, dans leur lutte passionnée pour le progrès des sciences naturelles, de l'hygiène et de la santé) et, bien plus largement par ce passage de la ligne droite à la ligne sinueuse, l'annonce d'un autre paradigme, où la remise en cause des certitudes ethnocentriques inaugura l'ouverture au Divers et à l'Autre d'un Segalen.

  Le Jardin des Plantes a su honorer la mémoire de Buffon et de Thouin en restaurant la gloriette parisienne. Fanc'h Le Hir a suggéré de placer un nouveau kiosque au sommet du belvédère brestois. Les enjeux sont tout, sauf anecdotiques.


Sources et liens :

ALLAIN (Yves-Marie), Une Histoire des Jardins Botaniques: Entre Science et Art Paysager , ed. Quae 2012.

ROUSSEL (Claude-Youenn) GALLOZZI (Arièle) , Jardins botaniques de la Marine en France – Mémoires du chef-jardinier de Brest Antoine Laurent (1744-1820), Spézet Coop Breizh, 2004.  

THOUIN (Gabriel), Plans raisonnés de toutes les espèces de jardins par Gabriel Thouin,cultivateur et architecte de jardins, Paris, 1820, 1 vol. 56 pages, 57 planches monochromes ; 46 cm : bibliothèque de l'INHA NUM FOL KO 86. http://bibliotheque-numerique.inha.fr/collection/13114-plans-raisonnes-de-toutes-les-especes-de-jardins/ (3ème édition de 1838 avec 58 planches en couleurs) (Réédité chez Tchou en 2006 avec une préface de Michel Conan)

 

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