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6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 15:56

 

                  Vierges allaitantes IV:

             église Saint-Germain à Kerlaz:

                   des vitraux édifiants.

              Première partie, Baie 0 et Baie 2

 

 

      Ces  verrières ont été réalisées par le peintre-verrier Gabriel Léglise en 1917-1918.

   Leur commanditaire et donateur est le Révérend-Père Henri le Floch, originaire de Kerlaz, spiritain  et supérieur du Séminaire français de Rome.  La connaissance de la biographie et des convictions de cet homme d'église me semble importante pour comprendre la cohérence de cet ensemble de vitraux. Mais pour ne pas trop retarder la découverte des images, je la reporte à une deuxième partie.

   Deux vitraux, dont la maîtresse-vitre, portent une inscription indiquant qu'ils sont le don du T.R.P. le Floch, et deux autres sont signalés offerts par "Mlle Floch": il s'agit d'Anne-Marie Le Floch, , soeur du Très Révérend Père et elle-même soeur de la Congragation du Saint-Esprit sous le nom de Soeur Saint-François.

   C'est à peu-près comme si une bande dessinée nous faisait pénétrer à l'intérieur du grand livre d'images et d'histoires que chacun d'entre nous élabore dans son psychisme pour lui permettre de participer en y croyant aux grandes fictions consensuelles de son époque et de son groupe d'appartenance : nous allons découvrir les Grands Récits et la Legenda Aurea qui déterminerent une vie, celle d'Henri Le Floch,  sa réussite dans la Ville Eternelle dans l'ombre du Vatican jusqu'en 1927 puis la fracture que ces fidélités imposèrent. 

   Mais  nous allons aussi découvrir comment un homme devenu  influent à Rome a pu revenir en son Porzay natal pour proposer à sa  paroisse sa vision du monde et de  l'Histoire.

  Une troisième personne doit être présenté : Germain Horellou, natif de Kerlaz comme son prénom peut le faire deviner : cet Aumonier de la Retraite de Quimperlé (et non comme je l'avais cru "à la retraite")  fut  un proche du Révérend-Père Le Floch, et tous les deux apprirent le latin en même temps sous la férule du recteur de Kerlaz. Tous les deux partagèrent au début du XIXe siècle un intèret pour leur terroir, et sous les injonctions du Père le Floch, l'abbé Horellou rédigea en 1920 une brochure de 242 pages intitulée Kerlaz, son histoire, ses légendes, ses familles nobles, Brest, Imprimerie de la Presse Libérale. Cet ouvrage contient sous forme écrite toute la mémoire qui est ici réinterprétée sous forme de vitraux, et la trilogie de son titre livrerait les  axes de force du commanditaire : Histoire, Légende, Noblesse, s'il ne manquait le principal : le Catholicisme.

  On trouve dans cette monographie p. 66 à 75 une des rares (je n'en ai pas trouvé d'autre, sauf sur le site de Jean-Pierre Le Bihan) descriptions de ces verrières et quantités de  renseignements précieux à leur compréhension. Du fait de la proximité de l'auteur avec le commanditaire, on peut être certain que la description des scènes est  juste, c'est à dire conforme au projet initial. On y trouve aussi bien-sûr une biographie, élogieuse, d'Henri Le Floch.

  Enfin, le programme de ces verrières a certainement été influencé par les publications concernant la paroisse de Kerlaz dans les années précédents la commande, et notamment la Notice parue dans le Bulletin Diocésain d'histoire et d'archéologie parue deux ans auparavant, en 1915 par les abbés Abgrall et Peyron http://catholique-quimper.cef.fr/opac/doc_num.php?explnum_id=36 et qui constatait la disparition des vitraux anciens, et déplorait la vente d'une statue primitive  de St Hervé.

 

   Les anciens vitraux du XVIe siècle ont été progressivement détruits par le temps, on signale une Passion de 1541 au chevet ; le maître-vitre portait en 1788 les armoiries de la famille Halna du Fretay du Vieux-Chastel et de Coatanezre. En 1880, l'abbé Pouchous peut encore voir ce qu'il reste de la Passion de 1541 avec un écusson d'azur aux trois poissons d'argent que voit encore l'abbé Abgrall avant qu'en 1913 des enfants ne détruisent les verres restant. 

   En 1917-1918, ces nouveaux vitraux furent réalisés et posés; le 13 août 1918, Sa Grandeur Mgr Duparc, évêque de Quimper et de Léon, répondit à l'invitation de leur commanditaire à venir les bénir solennellement, accompagné du chanoine Jean-Marie Abgrall, des recteurs voisins et d'une foule de fidèles. Ce fut l'occasion pour Henri Le Floch de faire profiter les paroissiens de ses talents oratoires réputés, rendant hommage à "l'Évèque très aimé de Benoît XV, comme il le fut de Pie X ", pour lui remettre " l'oeuvre harmonieuse de ces verrières, déployées comme un grand livre ouvert au regard des fidèles.Elles ont pour objet l'histoire religieuse locale, elles ont pour but de le rappel à la foi des ancêtres. Je me flatte de penser que cet objet et ce but ne sont pas pour déplaire à l'Évêque qui, mieux que personne, sait ce qu'il y a de fécond et d'opportun dans le réveil du régionalisme breton.Que votre bénédiction, tombant sur ces visions de beauté artistique,en fasse une exhortation permanente à la fidélité, à la foi, à la piété, à la vertu, à la sainteté" (G. Horellou, p. 77-78).

  Le programme tient en ces quatre phrases : 

_ l'objet ? : l'histoire religieuse locale, rencontre de l'Histoire profane et de l'Histoire Sainte

_le but ? : le rappel à la foi des ancêtres

_ le but ? : le réveil du régionalisme breton

_ le but ? : la Propagation de la Foi par le déployement d'un grand livre ouvert

- le but ? l'édification des fidèles : Foi, Fidélité, Piété, Vertu, Sainteté. Il ne manque que le mot Tradition, pour ceux qui ne l'entendent pas sous le mot Fidélité.


    Malgrè une restauration des vitraux avant 1960, le vandalisme entraina leur mauvais état constaté en 1972, et c'est l'atelier Jean-Pierre le Bihan de Quimper qui procéda à leur complète remise en état (avant 2008).

   

Il ne reste qu'à vous laisser guider devant le livre d'images et d'en découvrir l' Enseignement : 


DESCRIPTION DES VERRIERES.

 


I. Baie du  chevet :

   Elle porte en bas à gauche l'inscription "offert par le T.R.P. H. Le Floch Supérieur au Séminaire français de Rome . 1917" et en bas à droite :" G. LEGLISE Paris 1917.

Nota : la titulature  "Très Révérend Père" est réservée aux supérieurs de communautés religieuses, comme les Pères  Abbés.


  Les quatre lancettes montrent de façon conventionnelle des scènes de la Passion : couronnement d'épine, Jésus rencontrant sa mère alors qu'il porte sa Croix, Crucifixion et Pieta. Ce qui est particulier, c'est le traitement dramatique du ciel organisé en trainées obliques, jaunes, violettes et rouge comme si l'univers était embrasé par un feu cataclysmique.


   Notre mentor,  l'abbé Horellou nous fait remarquer que ces scènes reproduisent celles de l'ancien vitrail, à l'exception d'une seule. Laquelle ? Celle où Saint-Jean-Baptiste présente le chanoine donateur avec un écusson d'azur aux trois poissons d'argent. Mais le R. P. Le Floch, chanoine honoraire du diocèse de Quimper a eu l'humilité de ne pas figurer sur son vitrail, et de se contenter de l'inscription de son don. Quand aux armoiries d'azur au cerf d'or, il les a placé dans le vitrail consacré au Marquis de Nevet.

 

kerlaz-vitraux 8864c

 

  Les six ajours du réseau sont plus interessants. Dominés par un menhir christianisé par une croix ("le Christianisme supplantant le paganisme en Bretagne"), ils représentent en haut une soeur en cornette apportant le réconfort de la religion à un soldat à l'agonie (le vitrail est réalisé pendant la Première Guerre Mondiale) avec à l'arrière-plan une église en flamme, et pour l'autre médaillon  un missionnaire en soutane et camail noirs (!) placé en supériorité qui prêche à des africains représentés de façon plus que caricaturale puisque l'un d'eux tient une massue comme un homme préhistorique, alors que les autres sont armès de sagaie et vêtus de pagnes. L'abbé Horellou précise : "un missionnaire évangélisant une peuplade de sauvages". 

   Il faut certainement voir dans ce missionnaire  un pére spiritain, un membre de la Congrégation du Saint-Esprit qui se consacra à partir de 1799 à l'évangélisation du Sénégal, puis de la Réunion et de bien d'autres pays. Parallélement, une congrégation proche des pères spiritains,  les Filles du Saint-Coeur de Marie, s'établit à Dakar et deviendra la première congrégation autonome d'Afrique. En effet, le Révérend-Père Le Floc'h était spiritain et exerça des responsabilités importantes à Rome dans cette Congrégation.

  Au dessous,

  • Saint Louis se rend, pieds-nus, en procession avec la couronne d'épine à la Sainte-Chapelle.
  • Une femme tenant un glaive d'une main et une croix de calvaire de l'autre se détache sur un ciel d'apocalypse et une falaise bretonne façon Étretat. Au pied de la croix, les armoiries de la Bretagne ducale et la devise Potius mori quam foedari, plutôt la mort que le deshonneur, qui est la devise d'Anne de Bretagne soit en breton Kentoc'h mervel eget  bezan saotret.

        Cette femme serait, selon J.P Le Bihan, Jeanne la Flamme, mère du duc Jean IV, qui                     combattit en 1342 avec Jean de Monfort les troupes de Charles de Blois. Pour le

          porte-parole du commanditaire, c'est seulement "une Bretagne allégorique".

  • Une troupe de chevaliers portant trois étendards aux armes de la Bretagne, et une croix sur leur pourpoint : des Croisés apparemment. En effet, G. Horellou décrit "les chevaliers bretons à cheval partant pour la Croisade. On sait que plusieurs seigneurs de la trève ont participés aux Croisades. Parlant de la famille de Qelen du Vieux-Chastel, le Nécrologe des Cordeliers de Quimper lui consacre cette phrase élogieuse : Omnes fuerunt milites in Terra-sancta. Tous combattirent en Terre-Sainte. En 1248, quatre frères de Quelen, Eon, François, Christophe et Jean partirent pour la septième Croisade. Trois d'entre eux furent tuès à la bataille de Massoure (1250). Eon seul réchappa. Vingt ans après, Eon partait de nouveau pour la huitième croisade avec ses quatre fils, dont trois moururent de la Peste devant Tunis. Il fut inhumé en 1278 aux frères mineurs de Quimper (vérifié p. 28  de la généalogie de Quelen ici :http://www.quelen.fr/UserFiles/File/6_Genealogie_de_la_maison_de_Quelen.pdf )

  Les ciels des six ajours sont jaunes et rouges et placent ces vignettes dans un contexte dramatique ou eschatologique identique aux scènes de la Passion, comme pour representer comment les épisodes de l'Histoire situaient ces combats dans une Passion de l'Église, seconde Passion du Christ vécue dans son corps mystique qui est l'Église. 

   RETENEZ : Ce tympan associe le théme du combat guerrier contre l'envahisseur avec le thème du combat pour la propagation de la Foi, tissés avec des références à la Monarchie et d'autres avec le régionalisme breton. L'univers est la scène où se déroule le combat du Chistianisme contre le Paganisme, la lutte des Fidèles contre les Infidèles, une Croisade destinée aux âmes d'élite, que celles-ci soient celle du roi-saint, celles des nobles seigneurs, des spiritains chez les sauvages ou des Soeurs de Charité soutenant les soldats combattant l'ennemi.


 kerlaz-vitraux-8864cc.jpg

 

II. Baie 2, transept coté sud : mission du père Maunoir.

      Mention en bas à gauche : "Don du T.R.Père Le Floch, Supérieur du Séminaire Français de Rome"

  et au dessus: "Le Vénérable Père Maunoir prêchant à Kerlas la grande mission de 1658."

 Il s'agit là, pour la Basse-Bretagne, d'une référence majeure aux Missions d'évangélisation, et le Père Maunoir constitue un exemple pour les missionnaires de la Congrégation du Saint-Esprit.

      Le père Julien Maunoir (1606-1683) est un jésuite breton qui fut désigné par Dom Michel le Nobletz comme son successeur dans son rôle de missionnaire des campagnes bretonnes ; il apprit le breton et mena une première mission à Douarnenez en 1641, en utilisant les tableaux d'images spectaculaires de Michel le Nobletz, ses taolennou, mais aussi les cantiques et les processions costumées inspirées des mystères médiévaux. De 1640 à  son décès en 1683, il réalisa 439 missions, prêcha à 40 000 personnes. Il édita un dictionnaire français-breton-français et un Cathéchisme en breton. C'est la mission de 1658, au cours de laquelle il s'arréta à Kerlaz, qui est représentée. Cette Mission concerna outre quatre paroisses à St Brieuc et Tréguier, celles de Plouäré, Quernevel, Guengat, Pouldregat, Tréméauc, Querlaz, N.D. du Juch, l'isle de Sizun [Sein], N.D. de Quillinen". (Le Parfait Missionnaire, ou la vie du R.P. Julien Maunoir, Antoine Boschet, Paris 1697),  link. G. Horellou commente : " C'est pendant cette mission que le saint religieux tomba dangereusement malade et qu'il fut guéri par les prières de trois pieuses femmes." et il nous explique comment les trois veuves de Douarnenez, Marguerite Poullaouec, Catherine Daniélou et Thomase Rolland prièrent Dieu qu'il fasse retomber sur elles la maladie dont le Vénérable était frappé : le soir même elle furent saisis de frisson, alors que le Vénérable parfaitement guéri retournait prêcher à Kerlaz.

   L'abbé Horellou nous confie aussi un élément capital : le Révérend Père Le Floch a fait représenter son père, son grand-père et sa mère parmi les personnages. Le père et le grand-père semblent faciles à identifier comme étant ces deux dignes bretons en costume glasig qui s'alignent dans l'axe du clocher. La mère est-elle cette femme à genoux?


kerlaz-vitraux 8878c

    Le tympan est formé de trois médaillons, que j'ai négligé de photographier correctement ; pourtant, ils ne manquent pas d'intéret, l'un représente un ange tenant le mot CREDO, l'autre le roi Gradlon et Saint Guénolé à cheval allant voir Saint Corentin dans sa solitude de Plomodiern, et le troisième le marquis de Névet passant une revue dans la plaine de Kerlaz. (G. Horellou p. 71) Les aventures des  saints ermites qui fréquentaient le Bois de Nevet et ses alentours, les marquis et leurs chevauchées, les anges et le cathéchisme, voilà en trois médaillons le monde merveilleux d'un enfant né à Kerlaz en 1862. Ces médaillons dominent une vérrière où le père, la mère et le grand-père de l'auteur du livre d'image sont penchès sur une tombe , face à un prédicateur hanté par le péché et les combats contre le satanisme.  Que faut-il ajouter ?

 

  Le mot CREDO, placé en superiorité, peut être compris comme l'affirmation des véritès dogmatiques que le Missionnaire doit enseigner. Il peut aussi signifier un message du commanditaire : "voici ce que je crois", et témoigner de la foi en l'esprit missionnaire de celui qui venait de publier " Les élites sociales et le sacerdoce" et d'appeller les plus hauts esprits à se consacrer à la propagation de la foi : "je crois en Saint Corentin et en Saint Guènolé, je crois à la capacité des élites nobles à commander, je crois à la nécessité d'instruire le peuple comme Julien Maunoir l'a fait en Bretagne pour combattre le démon du paganisme". Mais il est dangereux de faire parler les images.

 Le déroulement d'une Mission :

http://books.google.fr/books?id=nXzN4Kj7zNYC&pg=PA265&dq=p%C3%A8re+maunoir&hl=fr&sa=X&ei=0-cyT8ThBtGZhQfnrryVBQ&ved=0CDsQ6AEwAg#v=onepage&q=p%C3%A8re%20maunoir&f=false

     Elles sont nées des décisions du Concile de Trente (1545-1563) de réaffirmer l'existence du péché originel, du purgatoire, du salut de l'âme  et des sept sacrements, d'insister sur la valeur du Saint-Sacrement et sur la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie, , de former le clergé (premiers séminaires en 1650, publication du Missel romain-1570 de du Bréviaire romain-1568) et de remotiver les prêtres et les évêques (obligation de résider dans sa paroisse et de prêcher le dimanche, obligation d'être présent dans son évéché et de faire une tournée pastorale), mais surtout pour notre propos de se consacrer à l'instruction des fidèles en suscitant des écoles parroissiales gratuites, en publiant le Cathéchisme romain (1601 en français), et en organisant l'évangélisation des provinces françaises par des missions où les prêtres, arrivant dans une paroisse à plusieurs (4 à 8), se préoccupaient d'apprendre à la population les quatre oraisons (Ave, Pater, Credo et Confiteor), de susciter les conversions, de dépister et de lutter contre les superstitions, les hérésies ou  le paganisme, d'enseigner les rites, et de ne pas quitter la paroisse sans en avoir confessé les membres.


 

      La mission est préparée soigneusement, et le Père Maunoir a pris contact avec les paroisses, s'est assuré l'aide de prêtres et des femmes dévouées qui l'assistent, a prèvu l'hébergement et l'intendance. Il dispose de près d'un millier de volontaires, jeunes prêtres, grands vicaires, officiaux, recteurs, curés à la retraite, évêques même, laïcs érudits, dont il organise les interventions en leur fixant rendez-vous. Il a pris soin de faire annoncer par les recteurs les dates de sa venue, et que chaque fidèle qui viendrait communier  sauverait ainsi du purgatoire un membre décédé de sa famille, aussi les bretons affluent sur les routes. Chaque mission concerne un "canton" de plusieurs paroisses, y reste  environ  un mois, et le Pére Maunoir en dirige dix par an. 

  Combien de personnes assistent à une mission ? La population de la paroisse ? 1500 fidèles ? Beaucoup plus ! Et la fin de mission, avec les indulgences qui y sont délivrées, la Communion Générale et la grande procession théatralisée de cloture, attire les foules de toute la contrée. Deux chiffres donneront une idée : lors de la mission de Landivisiau, sept prêtres distribuèrent sans s'arréter la communion à la foule, et cela dura de six heures du matin à 3 heures de l'après-midi (A. Boschet, p. 318). Et en 1638, le Père Maunoir calcula que 30 000 hosties avaient été distribuèes lors de la Communion Générale de fin de mission. 

   Lorsque le Vénérable arrive avec toute son équipe, un dimanche soir après les Vêpres,  il organise une procession où le Saint-Sacrement est porté, puis il monte en chaire et  il donne lecture de la bulle d'indulgence, "montrant l'avantage qu'il y aurait à les gagner et la punition que mériteraient ceux qui par une néglgence riminelle laisseraient échapper une occasion si favorable et perdraient un temps de grâce et des jours de salut" (A. Boschet, p. 274). 

  Le lendemain, les cloches appellent chacun à l'église à quatre heures du matin. Tandis que les prêtres assistants s'installent dans les confessionnaux et commencent à recevoir la confession auriculaire des nombreux fidéles, d'autres, dont le Père Maunoir disent leur première messe, en se répartissant les autels. Puis le Père donne une première conférence, discours discontinu et dialogué qui diffère du sermon qui est continu et monologué : il interroge son assistance, il répond aux questions et sonde ainsi les reins et les coeurs, apprenant l'ignorance, les superstitions, les méchantes coutumes, les désordres et l' état de la paroisse" ( A. Boschet p. 283). Ayant appris le mal, il administre  le remède sous la forme d'un premier sermon qui expose à ses auditeurs "le nombre et l'énormité de leurs fautes", ébranlant les uns, convertissant les autres, et provoquant tant de repentirs que chacun veut se précipiter déjà vers les confessionnaux saturés. On les conduit hors de l'église vers le cimetière où un membre du clergé va leur apprendre les Canticou spirituels que le Vénérable a composé en breton et où il a mis en musique (sur des airs légers que chacun connaît) les Vérités de la Foi  et le tableau des souffrances endurées par le Sauveur pour leurs péchés. Marins ou paysans, artisans ou notables, les hommes sont soigneusement séparés des femmes, et des religieux détaillent à l'aide d'une longue baguette blanche l'enseignement des "tableaux énigmatiques" où sont exposès les chemins qui mènent au paradis et les atroces tourments de l'enfer.

  Vers dix heures, ils écoutent un deuxième sermon par un écclésiastique, puis ils entonnent l'un des cantiques qu'ils viennent d'apprendre pour se préparer à recevoir la sainte communion. "Et le Père, debout sur le marchepied du grand autel, disposait les communiants à une si sainte action...Le Père animait ses paroles d'un visage si enflammé, d'un ton si effrayant que c'était avec vérité que tous répondaient Nous tremblons." (A. Boschet, p. 286). Vient alors l'action de grâce, un second cantique, l'adoration du saint-sacrement, l'Angelus, la récitation du Te Deum, avant la pause du déjeuner.

   L'après-midi débute par "une conférence par manière de récréation" sur le sacrement de Pènitence, puis le Père fait le cathèchisme au peuple. Il partait toujours du principe que les gens étaient ignorants de tout, et leur donnait instruction des mystères sacrés en partant des bases, et en utilisant ses cantiques où toute la doctrine chétienne était exposée. "Et il instruisait si parfaitement en un mois tout un canton qu'il ne s'y trouvait plus personne qui ne sût ce qu'il devait croire, ce qu'il ne devait pas faire, et ce qu'il devait faire pour être sauvé." ( p. 291). Les confesseurs retrouvent leur isoloir et la cohorte des pécheurs, tandis qu'un prêtre vient apprendre aux autres à dire la prière, à réciter le chapelet à deux choeurs, ou à chanter. A quatre heure (cinq en été), c'est le troisième sermon. La première semaine, le Père parle de la mort, du jugement dernier, de l'enfer et du paradis, "tout sujet bien propre à remuer lâme et à persuader la pénitence." (p.291) puis quand les esprits sont disposés, il prêche "sur les occasions dangereuses, et on enseignait à les éviter ; sur les tentations, et on apprenait à les vaincre ; sur les mauvaises habitudes, et on montrait à les déraciner ; sur la rechute, afin de la prière ; sur la prière, que l'on proposait à tous les maux du corps et de l'âme, et dont on ordonnait l'usage en touit temps, en tout lieu, et en toute occasion , et sur la persévérance, qui couronne le juste et met le sceau à notre prédestination." (p.292). La journée s'achève sur le Salut où on adore le Saint-Sacrement, la prière du soir, et des cantiques que le Père avait composé exprès. Vient l'heure de retour au logis, où les missionnaires, soupant en silence en écoutant une sainte lecture, bénéficient d'une conférence "qui tenait lieu de récréation, et qui en était une, car le Père était d'humeur gaie" : ainsi un recteur jouait à être un pénitent, contrefaisant la manière des paysans, ou d'un grand seigneur, ou d' un sergent, ou d'un vieillard, et leurs différentes espèces de péchès. Un autre jouait le rôle du confesseur  et devait dire comment l'interroger, de quels remèdes, de quels préservatifs il fallait user, comment l'exhorter, quand il fallait lier, ou quand il fallait délier (Mat.16, 19) et  quelle pènitence il prescrivait. Sur quoi chacun donnait son avis, disait au confrère en quoi il avait fauté, et ainsi tous passaient une soirée aussi distrayante qu'instructive (p. 295) 

    Quelques jours avant la fin de la mission, la fièvre s'empare de tous ; car chacun se prépare à la Communion Générale, par laquelle ceux qui avaient communiè séparément, s'assurant ainsi du bénéfice de l'indulgence pour leur propre compte vont communier tous ensemble pour les âmes du Purgatoire : aussi les confesseurs ne quittent plus le surplis et l'étole violette de quatre heure du matin jusqu'à huit heures du soir, et se dispensent, comme ils le sont autorisés en cas Ld'affluence, du Misereatur, de l'Indulgentiam et du Passio Domini.

   Mais le grand moment, l'action la plus éclatante de la mission dont elle est l'âme depuis le premier jour, c'est la Procession Générale : le Père en a confiè les plus beaux rôles aux plus assidus parmi les chanteurs de ses canticou, aux plus fervents pour reprendre ses prières, aux plus emprèssés au chapelet, distribuant en récompense à tel jeune garçon de jouer l'ange qui tiendra la couronne d'épine, à telle jeune fille de jouer Sainte Hélène, à tel grand gaillard barbu de faire le Saint Pierre dans  cette nouvelle version des drames et des Passions médièvales qui se jouera alors. On se rassemble tous dans un pré ou un jardin valloné où sera représenté le jardin des Oliviers ; il y aura Jacques, et Pierre, et Jean, et le plus digne parmi les prêtres qui fera Jésus, et le Père expliquera la scène au public encore trop ignorant. Et puis on s'élancera, Père Maunoir en tête, et le Christ, les Prophètes qui ont annoncé son règne,  et les apôtres, Saint-Jean-Baptiste qui porte une peau de chêvre, les septante-deux disciples, les anges qui portent les instruments de la Passion et parmi eux notre beau garçon de tout-à-l'heure tout fier de tenir sa branche de prunellier qu'il a nouer en couronne ;  Les Saintes, et  Sainte-Hélène toute intimidée, puis les soeurs du Tiers-Ordre, deux groupes de vierges habillées de blanc et deux groupes de Martyres vêtues de rouge, et tout ce monde  frissonne d'émotion, pousse le cantique un peu plus aigu qu'il ne faut, retient des rires nerveux, réajuste sa tenue, et sent vibrer cette âme collective qui déplace les montagnes ; mais on s'arrête : Le Christ est devant Pilate, qui crie bien fort Ecce Homo ! et le Père explique en breton ce que c'est, et on repart, une Véronique se précipite pour éssuyer le visage du prêtre-Christ qui dégouline de sueur depuis qu'il porte la Croix, on s'arrète encore car voici que Jèsus arrive devant trois femmes : on reconnaît Marie du Bois, Catherine Burlot, et celle-là c'est Marie la soeur à Jacques Burlot, mais on en les reconnaît plus car elles sont la Vierge Marie, Sainte Marie-Madeleine et Marie-Salomé, et elles sont si transformées qu'auucune ne pourra revenir à la ferme et qu'elles rentreront chez les Ursulines de Quimper. Tout le cortège repart, défile devant les Filles de Jérusalem, devant Joseph d'Arimathie, devant ce nigaud de Nicodème, jusqu'à ce que l'on arrive devant la chapelle, où une grande scène a été montée. Le Père Maunoir est déjà à la chaire, et il raconte la Passion.

   Il fait monter le prêtre celui qui joue Jésus : celui-ci, livide, s'écroule sous le poids de la Croix et reste à terre tandis que le Père s'adresse à la foule : " Le voyez-vous ce Dieu-homme que vous avez crucifié ? C'est vous qui avez enfoncé cette couronne d'épine dans ce chef sacré où réside toute la sagesse de Dieu ; c'est vous qui avez mis sur les épaules du sauveur cette pesante croix qui l'accable. Voilà quel est le fruit de vos crimes !  Regardez cette face adorable que les Anges souhaitent de voir. Voyez comment vous l'avez défiguré ! "  Les trois saintes femmes se mouchent, le grand Saint Pierre essuie sa larme, et un ange de douze ans renifle bruyamment. La mère à Denis le Guidal qu'on croyait si forte tombe à genoux et verse des torrents de larme, et sa voisine Marie Marchadour l'imite, les deux frères le Joncour lévent leurs grands bras maigres en criant, le vieux père Cornic se mèle au concert de lamentation, et puis c'est Jean-Marie l'Helgouac'h, de Toulfeuteun, c'est Jacques Brélivet, de Kerguilligui, c'est Madame Louboutin et Madame Bescond de Talac'hoat, c'est toute la paroisse qui se surprend à chialer en choeur, si bien que le Père doit s'interrompre car on ne s'entend plus. Puis il reprend "Que serait-ce donc si vous voyiez Jésus lui-même chargé d'une croix beaucoup plus pesante que celle-ci ? Que serait-ce s'il vous parlait, s'il vous reprochait son amour, et votre perfidie?"

  C'est le coup de grâce, le Père doit cesser de prêcher et il reprend la tête de la procession devant une foule déconfite, qui marche en baissant le front en méditant sa faute, tandis que certains se hâtent de voir s'il reste des places pour la confession... 

  Une autre fois, à Plouhinec, (1) le Père jugea à propos d'affermir le canton par une crainte proportionnée à l'importance de sa faute ; il venait de composer ce cantique instructif et pathètique sur les tourments de l'enfer où les humains interrogent ceux qui souffernt dans les enfers et leur demandent quelles sont leurs peines, et qu'elle en est la cause. Il décida de faire monter sur la scène des enfants, qui allaient poser les questions aux damnès, et de dissimuler sous les trétaux des hommes et des femmes qui répondraient depuis les enfers. Il débuta en s'adressant à l'assemblée : "Descendons en enfer pour voir quels supplices effroyables endurent les âmes damnées que la colère de Dieu tient enchaînées au milieu des flammes,pour avoir abusé de ses grâces en ce monde ! C'est un abîme profond plein de ténèbres sans la moindre clarté ! 

   Ann tan zo var ho gorre, ann tan zo dindan ho

   Ann tan zo a bep koste hag ho devo ato.

   Des flammes sur leur tête, des flammes sous leurs pieds,

   Des flammes de tous cotès qui les dévorent à jamais !

   Ha Kignet vo ho c'hrorc'hen, hag ho chik difreuzet,

   Gand beg ann aeren-wiber, kouls ha dend ann diaouled

   Leur peau sera écorchée, leur chair sera déchirée

   Par la dent des serpents, par la dent des démons! (2)

                     

  Alors le Père place les enfants devant tous les paroissiens, et les petits récitent leur couplet :

                 Malheureuses créatures

                 Que le Dieu de l'Univers 

                 Par d'eternelles tortures,

                 Punit au fond des enfers,

                 Dites-nous, dites-nous,

                 Quels tourments endurez-vous ?

  Alors, des profondeurs de la terre surgissent des voix lugubres qui répondent :

                 Hélas, hélas, mortels, ne nous suivez pas! 

  Chacun frémit, tremble d'horreur, tous les regards glacés se tournent vers le Père qui dit aux Vivants : "continuez" :

                Les Vivants : Parlez, de chaque victime, racontez-nous les malheurs,

                                   Et du ténébreux abîme retracez-nous les horreurs,

                                   Dites-nous, dites-nous, quels tourments endurez-vous ?

                Un Réprouvé, d'une voix caverneuse : Ah, pour des plaisirs infâmes, 

                                   Qui n'ont duré qu'un moment, Il faut, au milieu des flammes,

                                    Bruler éternellement ! Hélas, hélas mortels, ne nous suivez pas!

                Les Vivants :  Pécheurs, dont l'intempérance, fit mépriser tant de fois,

                                    D'une faible pénitence, les douces et saintes lois,

                                    dites-nous, dites-nous, quels tourments endurez-vous ?

                Un Réprouvé (con dolore & con fuoco) : Hélas, la faim nous dévore,

                                     La flamme est notre aliment. Une soif brûlante encore,

                                    Achève notre tourment. Hélas, hélas mortels, ne nous suivez pas!

                Les Vivants : Et vous, jureurs d'habitude, qui dans vos emportements

                                  Faisiez une multitude d'épouvantables serments :

                                   dites-nous, dites-nous, quels tourments endurez-vous?

                Un Réprouvé ( disperato) : Les pleurs, les sanglots, la rage,

                                   les transports continuels, font notre horrible partage 

                                   dans ce brasier éternel. Hélas, hélas, mortels, ne nous suivez pas

                  Tous (patetico) : Le tourment le plus horrible, n'est pas le tourment du feu.

                                    Il en est un plus horrible,c'est de ne jamais voir Dieu.

                                    hélas, hélas, mortels, ne l'éprouvez pas !

                  Les Vivants, serrés les uns contre les autres : Jamais, est-ce bien possible ?

                                   Nos âmes, à ce mot terrible, s'épouvantent et se confondent.

                                   Hélas, Hélas, Seigneur, ne nous damnez pas ! (3)

            

     C'est, dans le public, la consternation la plus complète et chacun, épouvanté, à genoux, se frappe la poitrine et se signe en tendant devant soi la croix de son chapelet. Il y a ceux qui restent prostrés, et il y a ceux qui hurlent. Ceux qui croient que le Jugement Dernier est arrivé, et ceux qui croient à un miracle. Et les recteurs, qui ne sont pas dans le secret, cramponnent la bannière de la sainte Vierge. Mais le vent, qui soufflait déjà bien fort, augmente tant en apportant une averse si violente que tous les paroissiens retrouvent leurs esprits et se précipitent vers la chapelle en courant. Le vent se calme tout-à-coup.

  Mais, selon l'abbé Boscher, il y eut ce jour là parmi les 4000 personnes qui avaient assisté à ce prêche, plus de conversion et plus de pénitence qu'aucun autre jour.

         J'ai romancé ce récit à partir de ces sources :

(1) Le Parfait  Missionnaire, Antoine Boschet, p.166

(2) An Ifern, l'Enfer : Barzaz Breiz, de la Villemarqué, http://fr.wikisource.org/wiki/Barzaz_Breiz_1846/L%E2%80%99Enfer/Bilingue

et les commentaires de : http://chrsouchon.free.fr/ivernf.htm

(3) Nouveau recueil de cantiques pour les missions,  1824, n°42 ,http://books.google.fr/books?id=3F_fwinmQlAC&pg=PA46&lpg=PA46&dq=dialogue+des+âmes+réprouvées+enfer&source=bl&ots=14UlgotxA9&sig=r1M0-rGimXCk31njYRGHAXiYBH0&hl=fr&sa=X&ei=kXQ2T8jkEMu08QP92cS7Ag&ved=0CCI

                                    

        Réalité du paganisme breton du XVIIe siècle ?

      On peut s'interroger sur la réalité du constat de paganisme et d'ignorance religieuse qui justifièrent ces missions : les bretons s'étaient-ils détournès de la foi ? Avaient-ils oublié leurs prières ? Méconnaissaient-ils l'Histoire Sainte et les bases du christianisme ? La pratique religieuse s'était-elle affaiblie considérablement ?

   Je ne suis pas habilité à répondre, mais ces questions ont déjà été posées, par exemple par exemple par Louis Kerbiriou (Les missions bretonnes, histoire de leurs origines mystiques, Brest 1933) qui remet en cause le shéma d'une région retournée à l'indifférence religieuse puis reconquise par de nouveaux apôtres comme Michel le Nobletz ou Julien Maunoir, pour penser qu'un fond religieux restait bien vivant, comme le montre l'éclat de l'art chrétien, mais mélangé à des pratiques superstitieuses. Gabriel le Bras dans son étude critique de cette publication estime que "la vérité, c'est que les désordres de la Réforme et de la Ligue avaient agité la province et que les âmes étaient abandonnées comme partout à un clergé sans formation sérieuse."

   Mon examen des inscriptions et statues de Kerlaz dans l'article Vierges allaitantes IV : Kerlaz, les statues et inscriptions.  montre que la mission de Maunoir en 1658  a été précédée d'une intense activité de construction et d'embellisement du sanctuaire, qui ne put être réalisée sans une forte contribution financière des fidèles, et donc une dévotion et une foi très vivante : j'en donne la liste pour  témoigner de l'absence d'infléchissement des investissements au XVIIe siècle avant la mission du père jésuite. Au contraire, aucune date n'est relevée après 1658...jusqu'aux vitraux du Très Révérend Père Le Floch.

   16eme siècle, statues de St Germain, Notre-Dame, St Michel, St Even, St Sébastien, groupe de Crucifixion. Réalisation des sablières

  • 1539 : date sur plaque tombale.
  • 1541 : verrières,
  • 1558 : arc de triomphe placître,
  • 1550 : ossuaire,
  • 1566 socle Notre-Dame de Trèguron
  • 1567 : fonts baptismaux,
  • 1569 socle St Sébastien,
  • 1572, porche sud Caradec
  • 1576, porche sud
  • 1588  construction par Bourch

17eme siècle, reconstruction du pignon occidental 1620-1635

  • 1603, construction clocher Brelivet
  • 1606, clocher,
  • 1609, contrat de fondation de 60 sols aux prêtres de la trève pour faire dire deux services par an pour le repos de âmes de Paul Kersalé et Dagorn, sa femme.
  • 1620, clocher, Lucas,
  • 1626 porche ouest
  • 1631,
  • 1639 fontaine Saint-Germain
  • 1644 : cloche
  • 1645, croix du cimetière, Hierosme Le Caro.

  Quatorze ans avant le passage de Julien Maunoir, en 1644, la cloche avait été posée avec cette inscription : 1644 : S. GERMAIN P.P.N : LORS ETAIT RECTEUR GUILLAUME VERGOZ ET HENRI KERSALE, CURE. J. CARADEC F. : pour une trève de la paroisse de Plonévez-Porzay, les fidèles disposaient d'un recteur, d'un curé et d'un fabricien, pour ne pas parler des deux chapelains, l'un au Ris-Huella et l'autre au Coty, et des desservants des chapelles des manoirs, comme la chapelle Saint-Louis du château de Lezargant. Et nous ne disposons pas (à ma connaissance) des comptes de fabrique qui nous renseignerait sur les confréries en activité, sur le montant des dons et, indirectement, sur la ferveur des paroissiens.

   On remarque que la mission de 1658 a lieu à la trève de Kerlaz et non à la paroisse, qui est  Plonevez-Porzay. Est-ce parce que kerlaz est le siège d'un Pardon, le dimanche de la Pentecôte ? J'ignore quand celui-ci a été institué. 

 

  Il reste l'accusation de superstition. Le Porzay , s'il est le lieu de deux des plus fameux et anciens pardons de Bretagne (Ste Anne-La-Palud et Locronan) est l'une des régions de Bretagne où les rites chrétiens sont les plus contaminés par des pratiques prèchrétiennes qui ont été christianisées, et où les légendes de saint Ronan ( fondant la tromènie de Locronan), de Saint Corentin (patron du diocèse de Quimper), de Saint Guénolé avec celle de Gradlon et de la ville d'Ys, de Saint Théleau, Saint Even, Saint Hervé reprennent d'anciens cultes, d'anciennes pratiques de guérison (cloche de Ronan), d'anciens rites autour des animaux (Corentin et le poisson, Théleau et le cerf, Hervé et le loup), des sources et des fontaines, des arbres et des pierres. Le développement de Locronan n'est pas tant dû à la présence des reliques de St Ronan qu'en la vénération de ce sanctuaire par les Ducs de Bretagne en mal de postérité, ou qui venaient remercier d'une naissance : car de tout temps le nemeton gaulois, la forêt de Nevet, ses sources et ses pierres ont  été vénérés pour leur puissance fécondante, fécondité du dieu Lug celte ou du dieu gallo-romain Mercure. Lors de la Tromènie de Locronan, les femmes désirant avoir un enfant venaient, ou viennent, se frotter le ventre ou s'asseoir sur une pierre mégalithique, la Jument de pierre. Et à Kerlaz, lors du pardon, il était coutumier d'aller s'asseoir sur Kador sant Jermen, la chaise de saint-Germain.

   Le sujet de ces articles sur les Vierges allaitantes en fait preuve, et les Vierges s'inscrivent sur moins de 30 km autour de Locronan  et de sa Vierge de Bonne-Nouvelle et de ses routes principales : vers l'Ouest (Kerlaz), vers le Sud (Seznec à Plogonnec), vers le Nord-Est (Quillidoaré à Cast, St-Venec à Briec, Kerluan à Chateaulin,) ou l'Est -Nord-Est ( Kergoat à Quéménéven, Trèguron à Gouezec, Lannelec à Pleyben), non sans rapport avec un culte du lait, de l'eau de de la cire qui s'enracine dans celui de Vénus anadyomène.

   Le Concile de Trente souhaitait épurer la religion de cet enracinement prè-chrétien. Les missions du Père Maunoir y ont-elles contribuè ? Leur succés vient-il de l'instruction théologique donnée aux fidèles ? Des injonctions à la pratique d'une vie évangélique ?  Ou de l'utilisation de la peur de la mort et de l'enfer,  des indulgences accordées à ceux qui se confessaient et communaient, et des pratiques d'exorcisme contre les suppots de satan, et leurs sabbats?


Retour au vitrail :

 Il représente le Père Maunoir qui porte une courte barbe en pointe, en train de prêcher, en désignant le Ciel, à l'assemblée des paroissiens en costume bretons de la fin du XIXe siècle, tandis que deux nobles, à droite, contemplent la scène. Le clocher de Kerlaz est en arrière plan, et le Père est monté sur un des degrés du calvaire, sur lequel on peut distinguer des armoiries avec un léopard, très vraisemblablement celle des seigneurs de Nevet.

   Je ne sais ce que le Père Maunoir tient dans la main gauche. Mais l'espace de terre remuée qui lui fait face, et que tous les paroissiens fixent des yeux, c'est une tombe sur laquelle deux couronnes et un ruban ont été déposées. Il prêche donc sur la mort, sur le sens de la mort pour un chrétien, et sur les moyens de si préparer. S'il ne connaît pas encore l' Oraison Funèbre que Bossuet prononcera en 1669 pour Henriette de France, ni ses Sermons sur la mort, préchès lors du carème 1662 devant la Cour, son talent oratoire lui inspire certainement de développer des arguments analogues.

  Mais puisque Henri Le Floch a fait figurer son père Mathurin Le Floch (1813-1916), agriculteur aisé dont l'exploitation s'est développée dans ce riche Porzay agricole qui incline ses pentes fertiles vers la Baie de Douarnenez, puisqu'il a figuré, face à cette sépulture, son grand-père, s'il y a placé sa mère Marie Le Joncour (1838-1871), mère de huit enfants, qui est morte lorsqu'il avait 9 ans, je pense que ce CREDO qu'il a fait inscrire au sommet de la vitre concerne cet acte de foi chrétienne, cette espèrance confiante d'une vie après la mort, espèrance confiante dont sa mère l'a nourri et grâce à laquelle il a surmonté ce deuil de l'enfance. Mais s'il pense à sa mère, il pense aussi à son père qui vient tout juste de décédé, et par l'héritage duquel il peut aujourd'hui offrir ces vitraux à la patrie de ses ancêtres. 

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Etude des costumes :

  Ce sont les costumes du pays Porzay, appartenant à la mode de Quimper : les hommes sont surnommés glazik avec leur costume bleu, et les femmes borleden du nom de leur coiffe.

       Les deux hommes au premier rang portent le costume glazig, "petit-bleu" de la mode de Cornouaille sud. En 1917, les bragou braz, ces larges culottes  de droguet (chanvre et laine) marron ou de toile de lin blanc l'été ne sont plus portés depuis les années 1860-70 par les jeunes générations. Elles sont si plissées et si larges aux genoux qu'on peut sans-doute les nommer bragou ridet, ces culottes dont on fixait les  plis en les plaçant dans le four à pain encore chaud de la dernière fournée, et qu'on ne lavait jamais. 

   Sous les bragou se trouvent les guêtres ou gamachou portés sur des sabots ou des chaussures à boucles.

  Les pantalon sont retenues par ces ceintures en peau de buffle nommées gouriz, aux fermoirs de cuivre ciselé d'un motif floral.

Le costume comporte aussi :

  • une chemise blanche à col haut,
  • un gilet (jiletenn) à deux plastron, boutonné par six boutons, et dont l'encolure porte une bande de velours noir,
  • peut-être une sous-veste,
  • une veste sans manche (?) dont le bord (bruskou) et l'encolure sont doublés de velours noir sur lequel se détache une alternance de boutons dorés ronds  et de larges boutons argentés. Les manches du gilet sont également rehaussées d'une bande de velours noir brodée d'un zig-zag orange.

 Un autre homme porte un costume identique, mais les boutons sont remplacés par des zig-zag brodés sur l'encolure du gilet et sur deux bandes de velours de la veste. Il porte un penn bazh dans la main gauche. On remarque les cheveux longs.

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  Le costume féminin du personnage debout de profil : il se caractérise par une longue jupe rouge plissée sur l'arrière et le coté, d'un corsage ou manchou de drap rouge, ouvert et sans manches, et de gilets dotés de manches retroussées et étagées décorées de broderies de rubans et de galons de lin brodé de fil argenté (galons de fehl).  La ceinture est également de passementerie métallique et se prolonge dans le dos par deux longs pans. A l'arriere-plan, la femme porte un gilet brodé de motifs floraux de  cannetille et de perles, à l'encollure rectangulaire, et une parure de cou avec un coeur en cuivre ciselé et une "croix-jeannette".

  On ne peut que remarquer la richesse de ces costumes, et de la surabondance (qui ne plaisait pas au clergé) des perles, verroteries, paillettes, fils d'or et cannetilles. Ce sont plutôt des costumes de noce, mais ils pouvaient être portés lors des pardons. 

  On peut encore observer de nombreux détails sur ce vitrail, détailler les coiffes (dont une sorte de cape très simple, une coiffe de deuil ou un capot contre la pluie chez une personne plus agée en robe sombre et dépuoillée ), le costume et le bonnet des enfants...

kerlaz-vitraux 8876c

 

   La femme  à genoux ( qui représente peut-être la mère, décédée à 33 ans, du Père Le Floch) porte une robe noire et un tablier de tissu léger à carreaux bleus et blancs ornés d'étoiles. Elle porte aussi un gilet de drap gris, aux deux manches larges richement brodées d'or qui s'arrêtent sous le coude pour libérer la chemise aux poignets gaufrés, un corsage sans manche, descendant en croisant sous la poitrine selon une mode des annèes 1880. La parure de cou est intéressante à détailler : un ruban de velours noir est aggrafé sous le menton ; il se prolonge par un élément de dentelle rectangulaire qui fait ressortir le coeur de cuivre , et la croix-jeannette. Cette parure de cou posséde une vertu protectrice religieuse identique aux scapulaires, ces bandes d'étoffe qui protégeaient les carmes ("quiconque  mourra  revêtu de cet habits sera préservé des flammes éternelles") ou les Croisés, et devenus dans la guise de Quimper un élément du costume féminin. D'ailleurs, cette femme semble porter, outre la parure de cou, une paire de scapulaires, formée par ces rectangles dorés aux petits carrés blancs qui se prolongent par des bandes de tissu gallonés de fehl et brodés d'épis  qui descendent dans le dos. 

  Bien-entendu, il serait plus judicieux que ces descriptions soient données par des personnes plus compétentes que moi : prenez-les à défaut de mieux.

    On remarque aussi le couple présent à droite, les seigneurs locaux en tenue Louis XIV avec perruques, chapeau à plume, dentelles, crevés, etc. Le rôle de la noblesse est ainsi soulignée. G. Horellou nous précise qu'il s'agit du pieux marquis  René  de Névet, dont nous reparlerons longuement, et de la marquise Renée de Névet née Anne Guyon de Matignon. 


 

 

  On admettra que l'exercice auquel je me livre n'est pas toujours aisé ; on me reprochera peut-être mon manque de légitimité pour m'y aventurer. Que l'on veuille bien pardonner mes maladresses.


                                                             A SUIVRE : LES VITRAUX DE KERLAZ, DEUXIEME PARTIE


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  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" Guillevic, Théraqué.  "Un peu de Pantagruélisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit conficte en mespris des choses fortuites)" (Rabelais )"prends les sentiers". Pytha
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