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31 août 2012 5 31 /08 /août /2012 21:11

Église Saint-Pierre et Saint-Paul à Guern :

             Nostre-Dame de Joye.

 

Cet article s'inscrit dans la série initiée par l'article :

Virgo lactans ou miss Néné ? Les candidates du Finistère. Les Vierges allaitantes.  Mais rien n'interdit d'aller voir en dehors du Finistère.


  L'église St-Pierre et St-Paul de Guern avec ses baies dépourvues de vitraux et son architecture du début du XIXe ne mériterait sans-doute pas la visite si elle ne possédait que la statue de saint Isidore ou le sombre tableau du Christ Gisant (Eugène Vientejol, XIXe) à offrir à l'esprit curieux. Mais, dans le bras nord du transept, la petite niche contenant une Vierge allaitante du XVIIe siècle se révèle être une petite merveille.

  La première chose que je remarque est bien-sûr le N rétrograde de l'inscription, puis le mélange de lettres majuscules et de "d" minuscules, reprenant un usage médiéval où le "d" est en onciale. Enfin, l'absence d'espace intermédiaire entre les mots (comme pour les incunables ou les manuscrits médiévaux où les moines copistes, dit-on, économisaient le parchemin) participe à donner à cette inscription une allure naïve et archaïque.

 

guern 6485c

 

Cette oeuvre provient de la chapelle de Locmeltro (XVIe), dont on sait qu'elle tombait en ruine avant d'être restaurée par une association de sauvegarde en 1981. Elle a conservé ses deux volets articulés qui permettaient de ne l'exposer aux fidèles que lors de fêtes ou de périodes liturgiques appropriées. Il est probable que, comme ailleurs pour ce type iconographique, la Vierge était sollicitée par les nourrices.

  Son nom reprend l'un des titres de la Vierge, Virgo latiensis, retrouvé également ailleurs sous la forme de Notre-Dame de Liesse. 

 

    Sous un dais bleu constellé, la Vierge est assise sur un large et riche siège de marbre doté d'un coussin rouge. Elle est vêtue d'un manteau bleu à revers rouge et d'une robe dorée. Cette robe est ouverte en V, sans laçage apparent, sur la poitrine, et Marie dégage le sein gauche en le glissant sous la chemise blanche, en le présentant ainsi à L'Enfant, qu'elle porte sur son bras droit. Jèsus, aux cheveux blonds couleur d'or, est presque nu, avec un simple lange doré. Tout en tendant la main gauche vers la poitrine, il se cambre pour regarder sa Mère. Mais les regards ne se rencontrent pas vraiment et la jeune accouchée a l'air pensif.

  Les longs cheveux de la Vierge ondulent et tombent sur les épaules, comme on le voit souvent chez les Virgo lactans, dans une métaphore du fleuve de lait ou du ruissellement de grâce. Il est par contre plus rare de voir ces vierges couronnées, comme ici, par une couronne royale où les fleurons surmontent deux rangs de perles.

guern 6281c


Les panneaux latéraux montrent, sous des arcades en anse de panier, des anges aux robes et aux ailes alternativement rouges, vertes, jaunes, ou blanches. Ces anges groupés par deux tiennent quatre phylactères.

                                   Panneau de gauche :

                                 guern 6490c

                               Panneau de droite :

                                guern 6286ccc

  Le texte est le suivant :

Ave Regina Celorum et angelorum

Salve radix sancta ex qua mundo lux est orta

Gaude gloriosa super o(mn)es speciosa

Vale, O v(al)de decora et pro nobis Christum exora.

  On reconnaît là l'Ave Regina , l'une des quatre antiennes mariales, chantée pendant l'office divin notamment du 2 février (Présentation de Jésus) au Jeudi Saint, qui fut mis en musique par Palestrina, Haydn ou Charpentier

 Écoutez par exemple l'Ave  Regina de Haydn :
  La traduction est :
Salut, Reine des Cieux,
Salut Reine des Anges,
Salut, tige féconde,
Salut Porte du Ciel.
Par toi la lumière est montée sur le monde
Réjouis-toi Vierge glorieuse belle entre toutes,
Salut, O splendeur radieuse implore le Christ pour nous.
  On remarque une référence à l'arbre de Jessé, ou du moins à la prophétie d'Isaïe sur le rameau (radix, "tige"), mais surtout le verset Gaude gloriosa avec le mot gaude, "réjouis-toi" qui renvoie au mot "joie" de Nostre dame de Joie.
  Le plaisir qui nous est donné de déchiffrer l'inscription latine est décuplé par trois petits mots inscrits en bas et à gauche du phylactère de gauche, et qui me serait sans-doute passé inaperçus si Marie-France Bonniec ne le signalait pas dans son livre Église et chapelles de la paroisse de Guern, livre remarquable et qui me fait rougir sur mon appréciation désabusée sur l'église de Guern, où elle a su trouver tant et tant de choses. Elle y a déchiffré M.CRO pinxit 1622, mais je ne lis plus la date si facilement, et son relevé est bien précieux pour dater cette statue. Par contre, je note un tilde sur le "O" de CRO, et il faut donc lire CRON. C'est un patronyme attesté dans le Morbihan au XVIIe siècle.
  Et la statue de saint Isidore alors, ai-je oublié de la regarder ? Non, et voilà donc le St Izidore de Guern, avec sa faucille rouillée, mais son costume toujours intéressant à observer.

                               guern-6484c.jpg

  Le saint espagnol porte le bragou braz,  les guêtres et les chaussures à bout carré, mais c'est sa veste longue serrée par une ceinture à boucle dorée qui est la plus remarquable. Je ne sais pas très bien comment elle fonctionne car la partie basse, qui tombe en plis divergents sous la ceinture, n'est pas ouverte ; cette partie ne comporte pas de poches. Au dessus, la veste est divisée par une rangée médiane de carrés blancs centrés par des ronds rouges : s'agit-il de boutons, ou seulement d'un galon ou de broderies décoratives ? Et cette veste est-elle à manches courtes, laissant apparaître un gilet sombre, puis les manches d'une chemise ou d'un autre gilet ? Ce qui donne à penser que la bande médiane n'est que décorative, c'est que le motif en est repris en courte bande horizontale de quatre ronds rouges encadrés de noirs au dessus de petites croix. 

  La façon dont une simple pièce de costume peut plonger dans des abîmes de perplexité est hallucinante : il faudrait être Borges pour écrire un livre entier dont le héros passerait son existence à se poser, sur une malheureuse statue, ce genre d'interrogations.

  Voir aussi : 

Saint Isidore en costume breton : Logonna -Daoulas.

Église de Brélès : anges musiciens et Isidore en costume breton.

  


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Published by jean-yves cordier
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  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" Guillevic, Théraqué.  "Un peu de Pantagruélisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit conficte en mespris des choses fortuites)" (Rabelais )"prends les sentiers". Pytha
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