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18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 18:55

 

        Sur la plage de Postolonnec à Crozon :

          le moteur du thonier "Tante Yvonne"                 CM 2909. Souvenir d'une nuit de Noël.

  

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                              Postollonec, reflet.

    Le promeneur qui arpente les grèves, fouille les laisses de mer, chasse les reflets éphémères de l'estran et s'amuse, dans les baïnes, à taquiner de l'index les anémones ne peut manquer de découvrir un jour, à Postolonnec*, un moteur bien rouillé.

* Ance de Portalonnec sur la carte de Cassini, Port Lonnec au début du XXe siècle.

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  C'est le fossile des six cylindres en ligne d'un moteur Crépelle de 224 cv

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  La société Crépelle et Cie à Valenciennes a été fondée par M. Le Gavrian ; elle a d'abord construit des machines à vapeur, puis à partir de 1919-1920, des compresseurs d'air et de gaz, ainsi que des moteurs Diesel. (On trouve aussi des moteurs Duvant-Crépelle ; la société aurait été  rachetée par Wärtsilä.). Le gérant en était, en 1951, Pierre Crépelle. Elle construisait dans ses usines de Lille des moteurs de 80 à 400 cv (en 1943), de 500 à 1000 cv (en 1957) ou 5000 cv (en 1969), à quatre temps et à injection directe. Par exemple, des langoustiers à viviers de Douarnenez comme la Grande Hermine Dz 3913 de 235 tonneaux et de 30 mètres de long, ou le Gotte Dz 3936 étaient équipés en 1956-57 d'un Crépelle de 270 cv, alors que dans la Presqu'île de Crozon, les thoniers Port-Manech Cm 3037 de 57 tonneaux ou le Saint-Rémy de 17 m Cm 3070 étaient propulsés par un Crépelle de 128 cv.

Publicité de 1943 dans la revue Technica :

                 pub-crepelle-1943-revue-technica.png

  Les schistes semblent avoir garder en creux l'empreinte des efforts fous d'une hélice prise au piège, ou ruisseler encore du sang ferrugineux de la machine.

 

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  Cette carcasse possède la poésie romantique des ruines, celle des musées d'histoire naturelle où d'anciens squelettes démantibulent leurs ossements dans le silence grave des vitrines en acajou ;  la beauté des choses déchues, rongées par le temps mais magnifiées par la perte de leur utilité. Et du poids de son arrogance, l'éternité terrasse en s'en moquant les oeuvres humaines les plus glorieuses. 

  Les aciers gris que bichonnaient les "bouchons gras" qui veillaient sur le jeu huileux des pistons et des cylindres et  sur la puissante rotation du vilebrequin sont devenus des masses inertes colonisées par les hermelles (Sabellaria alveolata).

  Hier, c'était les trilobites, aimables bestioles, que dévoraient pour les minéraliser le Léviathan polyvore ; aujourd'hui, c'est le tour d'un Crépelle 224 Cv.

 

 

  


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  Ce moteur est celui d'un chalutier-thonier de 72,58 tonneaux, Tante-Yvonne, qui avait été construit en 1942 au chantier Tertu du Fret, qui était basé à Morgat de 1949 à 1965, et qui navigua sous le matricule Cm 2909.

( Source : Archives de la marine, Brest, 2P5 23, et site Les Thoniers de Morgat de Thomas Widemann,:http://thoniers.free.fr/fiches/tanteyvonne.html :). 

  Durant la nuit de Noël 1965, et quelques jours seulement après que son propriétaire ait décidé d'interrompre le contrat d'assurance, alors que le bateau est amarré au môle de Morgat, sans personne à bord, une forte houle levée dans la soirée s'exerce si violemment qu'elle parvient à rompre les amarres, et le thonier part à la dérive, arrachant un anneau du quai et le bloc de granit dans lequel il était scellé... Personne ne s'en rend compte, et lorsqu'on découvre, le 25 décembre au matin, le bateau de pêche, c'est à Postolonnec, à droite de la plage, sur les rochers. Le navire s'éventre sous l'effet de la houle grandissante, et dans les semaines qui suivent il ne reste plus du navire que son moteur, maintenu sous le pied de la falaise comme le trophée exhibé par son vainqueur. 

 

La plage de Postolonnec et la pointe de Trébéron : Beg ar Rip à mi-marée par vent de Sud/sud-ouest de 37km/h deux jours après les photographies précédentes .

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L'équipage de la Tante Yvonne fait la couverture du livre de Chantal Mammani Mémoire en Images La presqu'Île de Crozon Tome III ; on y voit le 18 juillet 1952 Louis Lescop, Francis Kerdreux, Hervé Lescop, Yves Page, Jos Riou, Maurice Drévillon, et Marcel Nicolas.

  Je trouve dans l'ouvrage de Marcel Burel, Didier Cadiou et Jean-Jacques Kerdreux La Presqu'Île de Crozon, Ed. Palantines 2008 page 146 une photographie (venant des archives Le Doaré) de la Tante Yvonne amarrée au Fret dans les années 1950 : 

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   En ce matin de Noël où le thonier venait de s'échouer, André Horellou, 9 ans, passant par la plage sur son vélo, remarqua les deux mâts derrière la falaise mais ne devina rien du destin tragique du navire. Quarante sept ans plus tard, c'est lui qui me fit découvrir le vieux moteur diesel et me raconta son histoire. Qu'il trouve dans cet article l'expression de mes remerciements.


  voir aussi :  La flottille de Pêche au Large de Camaret-Morgat 1945-1965.

 

 

Tante Yvonne, alias Madame Leroux.

   Cette histoire en cache une autre, car si ce thonier portait le nom de Tante Yvonne, ce n'est nullement en raison de l'épouse du Général de Gaulle (on se souvient qu'on surnommait ainsi l'épouse du Président de la République) mais en hommage à une résistante de Morgat. 

Madame Yvonne Leroux (Toulon 1882-Paris 28 avril 1945), dite Tante Yvonne, fille d'Amiral et veuve d'un officier de marine, se mit à la disposition de l'Intelligence Service à Londres en 1940, et fut envoyée en France ; résidant à Morgat dans la villa des Lecouteur, et contactée par le Docteur Antoine Vourc'h, médecin à Plomodiern et fondateur du réseau "Johny", pour recueillir des renseignements, elle parvient à soutirer au directeur de l'arsenal de Brest des informations sur les navires allemands et les défenses aériennes. Ces renseignements qu'elle transmettait une fois chiffrés par un poste émetteur permit la destruction de trois sous-marins allemands. En 1942, à Paris, alors qu'elle se sait suivie, elle organise son départ pour Londres, mais à l'occasion d'un dernier retour à Morgat, elle est arrêtée le mardi de Pâques à Plomodiern, détenue à Fresnes, Romainville et Compiègne puis déportée à Neuegamme et Ravensbrück. Trois jours après sa libération du camp, après avoir été accueillie, allongée sur un brancard, à la gare de Lyon par le Général de Gaulle, elle décède à l'hôpital Pasteur à Paris le 28 avril 1945. Un timbre de la série "les héros de la Résistance" lui rendra hommage de 1959.

 Source : site Plaques commémoratives link

  Une rue de Morgat porte son nom, et au lieu-dit Menez-Ty, devant une belle croix celtique, une plaque commémorative honore sa mémoire.


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  Les traits de son visage ont moins résisté, dans la mémoire collective, que la valeur de son exemple, mais un timbre émis en 1959 permet néanmoins d'en garder la trace (source http://www.phil-ouest.com/Timbre.php?Nom_timbre=Y_Le_Roux):

                                             

 

  Le moteur de "Tante Yvonne", c'était une âme bien trempée, à la détermination inflexible, un de ces cœurs qui savent opposer la force de leur refus à l'Inacceptable : une de ces âmes à la volonté si farouche qu'elle demeure comme un menhir inaltérable de notre mémoire. La houle de l'oubli brise en vain ses lames sur son nom, elle persiste : échouée au pied de la falaise du Temps, elle continue à faire de la Résistance.

 

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Published by jean-yves cordier
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commentaires

PONTHIEU 05/12/2016 21:53

Bonjour Monsieur,
Moi aussi je suis tombé sur ce blog que j'ai lu avec intérêt car je peux confirmer en partie la réponse de Monsieur CHOMBART Bruno sur certaines destinations des moteurs CREPELLE car j'ai démonté un de ces moteurs d'un gros groupe électrogène à Lorient en Bretagne et je l'ai gardé en souvenir car je suis né dans le Nord, C'est avec plaisir que sur votre demande je vous adresse une photo cordialement Gérard

Jean-Yves 06/12/2016 09:47

Merci de ce témoignage. Vous pouvez m'adresser une photo en mettant un message sur "contact" en bas de cette page.
A bientôt,
Jean-Yves

Chombart Bruno 11/12/2015 08:57

Bonjour Monsieur,
Je suis ravi d'être "tombé" sur ce blog !!! j'ai travaillé chez Crépelle et Cie de 1974 à 2012. J'ai participé à la construction des moteurs diesel de 1000 à 4800cv (4,6,8 cyl en ligne et 12,16 cyl enV).
Cette société existe toujours à Lille (et non Valenciennes comme vous l'indiquez), rue de Valenciennes/place Guy de Dampierre. Elle s’est appelée Crépelle et compagnie, puis Thomé Crépelle (suite au rachat d’un concurrent Français « Thomé » de Lyon, puis Atlas Copco Crépelle suite au rachat par Atlas Copco, gros constructeur de compresseurs à vis qui recherchait un complément à sa gamme (les pistons !).
Elle fabrique toujours des compresseurs industriels à pistons, emploie environ 95 personnes (600 en 1973!!); elle ne fabrique plus de moteurs depuis la crise du pétrole de 1980 (environ). Les moteurs sont en effet "partis" d'abord chez Duvant à Valenciennes puis chez Wärtsilä. Les plus gros moteurs ont équipé chez chalutiers renommés de Boulogne sur mer et des groupes électrogènes embarqués (bananiers). Merci pour cette poésie avec laquelle vous avez enveloppée les masses métalliques qui ont enchanté (et oui, je les ai "aimé" ces gros moulins!!!) une partie de ma vie !
Sincères salutations
Bruno Chombart

Jean-Yves Cordier 11/12/2015 10:26

Merci de ces précisions et de ce témoignage : je me souviens que, lorsque j'ai recherché des informations sur Crépelle, je n'avais pas trouvé grand-chose. J'aurais aimé illustrer cet article par des photos de plaque de moteur ou autre objet significatif. Depuis, j'ai appris que le moteur du remorqueur de Brest l'Attentif était aussi un Crépelle : http://www.lavieb-aile.com/article-les-remorqueurs-du-port-de-commerce-de-brest-117052631.html
et http://www.lavieb-aile.com/2015/05/exposition-frere-du-port-de-damien-roudeau-a-la-mediatheque-de-bellevue-a-brest.html
Jean-Yves Cordier

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