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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 20:50

         Église paroissiale de Saint-Hernin :

          le groupe de sainte Anne trinitaire.

 

    Actuellement, le groupe d'Anne trinitaire de la paroisse de Saint-Hernin n'est pas accessible au visiteur puisqu'il est placé (et on dirait presque "stocké") depuis 1990 dans l'ossuaire, sous les gravats, voisinant avec l'ossature de la crèche, des rouleaux de grillage et autres objets qui encombreraient la sacristie ; et son sort est partagé avec une Pietà, un Christ de Pitié et d'autres statues de moindre valeur. Le transfert de Mamm Gozh ar Vretoned, de Mamm Mari (de la grand-mère des Bretons et Mère de Marie) à l'intérieur de l'église est en projet : on lui souhaite aussi un soigneux nettoyage, car pour mes photos, j'ai épousseté au plumeau la couche la plus indécente de poussière stockée dans le creux des bras et, à la demande expresse de sainte Anne à qui j'ai pourtant précisé que l'oeuvre était classé aux Monuments historiques ( 01/08/1931), j'ai rendu aux chaussures un semblant de lustre.

  Examinons d'abord les autres statues :

1. Christ aux liens :

st-hernin 6039x

 

2. Pietà.

 Oeuvre non protégée MH, dont la notice d'inventaire IM 29004244 précise qu'elle se trouvait près des fonts baptismaux : elle est en granit peint, date du XVIe siècle (?), mesure 0,82cm et son exécution y est qualifiée de très grossière et souligne la disproportion entre les personnages et entre les différentes parties du corps. Dommage, je la trouve très belle et j'admire l'harmonieuse répartition des plis du manteau dont la Vierge se sert, comme c'était l'usage au début de notre ère, pour se couvrir la tête.

  Je considérais ces Vierge de piété, comme il se doit, comme des oeuvres religieuses, mais si on les regarde de façon profane, et qu'on y voit une femme tenant le corps sans vie de son fils, on comprend bien que le Christ soit représenté de taille plus petite que sa Mére ; car pour une mère, bien que son enfant soit adulte, c'est d'abord comme un enfant, comme son enfant qu'elle le voit. Et c'est cette inversion intolérable du cours de la vie qui est donnée à voir, la génitrice plus âgée qui est encore en vie et le corps à qui elle a donné la vie qui vient de la perdre. Dans l'immensité incommensurable de sa douleur, ce corps qu'elle tient, c'est celui de son petit, de celui qu'elle a langé, allaité, porté, soutenu. Pour le regard du coeur, il n'y a ici nulle disproportion, et de nombreuses Pietà reprennent, de façon plus prononcée encore, cet amoindrissement de la taille du Fils. 

  Plus l'Enfant s'amenuise dans les bras maternels, plus s'exprime comment , face à la perte d'un enfant, tout se détruit, toute "proportion" perd son sens, dans une folie de l'existence.  Seule la plaie du flanc s'impose, béante, sorte de bouche ou de baiser dont la morsure fut fatale.

Verdi Rig III 9.jpg

 

st-hernin 6037xw

 

3. Saint François.

Bois polychrome, h : 1,18m,  XVI (?)/ XVIIe ; ici, l'émotion ne fut pas au rendez-vous.

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4. Sainte.

Notice IM 29004241 : XVIe siècle,  h : 98. " sainte non identifiée ; cette statue d'exécution artisanale est empreinte d'élégance : taille fine, visage, drapé ; tradition de la Loire". Je retrouve la manière de retenir le pan du manteau entre deux doigts (II et III ici) que je notais sur les statues des Vierges allaitantes (cf). Les couleurs du manteau sont celles de la Vierge.

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5. Anne trinitaire.

 Notice de l'Inventaire Régional IM 29004231 : Classée 1er août 1931 ; placée à droite de l'autel latéral sud mais provient de l'ossuaire (chapelle Ste-Anne) . Bois peint, XVIIe siècle, H :1,32m. Groupe intéressant par la recherche de style : allongement des figures, parti-pris dans les drapés. Il s'agit d'une oeuvre artisanale. Bibliographie : Le Thomas, Les Démones bretonnes, Bull. S.A.F tome LXXXVII, 1961, p. 187).


Sainte Anne, voilée de son manteau, portant la guimpe, est assise alors que Marie, de taille moitié plus petite que sa mère, couronnée, aux cheveux longs et libres, est debout à sa droite. On remarque les crevés des épaules et des poignets. Le livre que regarde Marie est tenu à la fois par celle-ci et par sainte Anne, la rencontre des trois mains créant un motif dense autour du symbole polysémique de l'éducation, de la Transmission, de la lecture du projet de Dieu annoncé par les prophètes vétérotestamentaire comme le souligne l'index d'Anne, et enfin de la rencontre de l'Ancien et du Nouveau Testament dans les trois personnages représentés.

  L'Enfant-Jésus, le plus petit des trois, se tient debout sur un coussin vert ; il tient l'orbe faisant de lui le Sauveur du Monde tenant le globus crucifer. Il se détourne des deux femmes pour se tourner vers sa mission, telle qu'elle est annoncée dans le Livre et qu'il va accomplir.

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  L'élément le plus original est la conjonction de ce motif d'Anne trinitaire avec celui de "la Démone", qu'à si bien étudié le Dr Le Thomas mais que l'on trouve plus habituellement au pied des Vierges à l'Enfant, notamment dans le cadre des Arbres de Jessé. 

  Ici, elle n'a rien de démoniaque, et ressemble plutôt à une innocente Éve juvénile jouant à la balle avec deux pommes rouges : pas de doigt crochus aux écailles de reptile, pas de queue serpentine, pas de "seins discoïdes" comme Le Thomas aime à en décrire, mais un rappel néanmoins de ce rôle de Nouvelle Éve que les Pères de l'Église ont attribué à la Vierge.

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  Il ne faudrait pas oublier un motif iconographique constant, celui que je pourrais nommer "la confusion des pieds" : on pourrait penser que ce n'est que le hasard des impératifs techniques qui pousse l'artiste à placer trois pieds chaussés de la même façon côte-à-côte, mais la répétition de ce motif dans tous les groupes trinitaires, et la constance avec laquelle cela fait "perdre pieds" au spectateur qui ne sait plus trop quel pied est à qui, font que nous savons que ce motif est bien déterminé par un projet théologique. Il s'agit d'exprimer (sans le dire clairement) que les deux corps féminins ne forment qu'une seule racine, une seule puissance, une seule force créatrice et génitrice, puissance primordiale évoquant les divinités trinitaires des Déesses-Mères.

  Lorsque l'on sait combien Léonard de Vinci, dans le très long travail d'élaboration du tableau d'Anne trinitaire que le Louvre vient de restaurer, a travaillé ses esquisses afin de rendre cette confusion, on est convaincu qu'il y a bien là une signification que chacun pourra déchiffrer à son grée.


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  L'inscription sur le livre.

  Dans ces groupes trinitaires, où la présence du livre est, sinon constante, du moins très fréquente, ce livre est parfois fermé, et parfois ouvert ; dans ce cas, il est rare que l'on y déchiffre quelque chose, à moins qu'un restaurateur zélé y est mis quelque mot de son choix.

  Mais ici, l'inscription, volontairement anachronique, a été placée à la demande d'un recteur pour commémorer un fait précis, et dramatique : le départ des conscrits de la paroisse vers le front, pendant la guerre de 1870.

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Sur le livre tenu par les trois mains est inscrit ceci :

Ste Anne priez pour nous (marie ppn Jésus ppn) ainsi soit (-il.)

Le 21 Jlet 1870 -- Départ des soldats pour prusse.

 

  Le 21 juillet 1870 est un jeudi. La mobilisation a été votée le 14-15 juillet, et la France a déclaré la guerre à la Prusse le 19 juillet, dans un optimisme officiel qui permet de comprendre que le recteur (auteur vraisemblable de ces lignes) écrive "départ pour la Prusse". Mais on sait que les soldats français ne mettront pas le pied sur le sol ennemi, mais reculeront vite après le premier affrontement du 4 août jusqu'à la capitulation de Sedan le 1er septembre : l'appel à la protection de Ste Anne n'est pas superflu.

  Les forces françaises se répartissent en Armée d'active, dont le contingent est tiré au sort pour un service militaire de neuf ans (dont cinq de réserve), et en Garde nationale mobile et Garde nationale mobilisée, forces auxiliaires recevant les hommes qui n'ont pas été concernés par le tirage au sort. 

  La "mobiles" sont organisés en bataillon, de 8 compagnies maximum, chaque compagnie comprenant 250 hommes . 

http://www.loire1870.fr/pa_mobile/mobile_mobilise.htm#x29x56

  Les bataillons de mobiles du Finistère seront affectés à la 2ème Armée de Paris commandée par le Gl Ducrot (dans la 2ème division), et dans la 2ème Armée de la Loire (Gl Chanzy) pour le 4ème bataillon de mobiles du Finistère.

  L'inscription du recteur concerne à priori ces hommes de la paroisse qui se trouvent soudain amenés à rejoindre les bataillons de mobiles.

  On retrouve ainsi le signalement de François Raymond, né à St-Hernin, décédé de la variole le 31 décembre 1870 à l'ambulance du quartier de Montsûrs (Mayenne), soldat au 3ème bataillon, 3ème compagnie des mobilisés du Finistère. 

  La commune de Pont-Aven est l'une des rares à avoir apposé une plaque commémorative de la guerre  de 1870 ; elle porte, sur la façade de l'église, ces mots : A la mémoire des mobiles de la 8ème Cie du 3éme bataillon du Finistère, tués à la bataille de la Magdeleine-Bouvet le 21/09/1870.

  Le 3ème bataillon de mobiles finistériens était commandé par Henri-Alexandre de Legge, notamment dans  la défense de Paris lors de la reprise de l'Hôtel de Ville le 31 octobre 1870.

N.B : ces dernières données sont celles que je retrouve en explorant Internet, mais n'ont reçu aucune caution historique.

 

 

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Published by jean-yves cordier
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