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21 octobre 2011 5 21 /10 /octobre /2011 11:31

 

Petite étude épigraphique de l'Annonciation d' Ambrogio Lorenzetti.

 

 

    Faut-il tout dire, tout écrire, tout prononcer tout expliciter ou tout montrer? J'aime les signes muets, les détails énigmatiques qu'un artiste place dans son oeuvre, et dont la découverte réveille les joies de retrouvailles secrètes. Ainsi du tilde, ou titulus.

I. Le titulus

 -a) le titulus latin

  C'est au départ un écriteau, dont le nom latin qui signifie "marque, inscription" a donné en français title ( "signe abréviatif" , Huon de Beauvais, au XIIIème siècle) puis "titre". dans le monde latin ce titulus désignait autant une affiche portant  la mention "à vendre" placardée sur une maison, ou ce panonceau que les légionnaires défilant en retour de campagne portent au bout d'un long bâton pour y inscrire le nom des villes qu'ils ont vaincu, ou une étiquette sur une bouteille, une enseigne de magasin, ou encore un écriteau pendu au cou des esclaves à vendre.

-b) le Titulus Crucis.

  Dans l'antiquité, le titulus, c'est aussi un insigne infamant servant à indiquer les crimes commis par un condamné et que celui-ci doit porter à son cou, avant qu'il ne soit fixé au dessus du poteau de justice au dessus de sa tête.

  Selon l'évangile de Jean (Jn,19,19), lorsque Ponce-Pilate condamna Jésus à la crucifixion, il dicta l'intitulé du titulus afin qu'il porte en latin, en hébreu et en grec  ceci: IESVS NAZARENVS REX IUDAEORVM, "Jésus de Nazareth Roi des juifs", dont les initiales composent le fameux INRI retrouvé sur toutes les représentations de la crucifixion.  Ce panneau, dont la relique est toujours conservée à Rome à la Basilique Ste Croix de Jérusalem sous forme d'une planche de noyer datant du 1er siècle, ou du XIème siècle, est connu sous le nom de Titulus Crucis.

-c) le titulus palèographique

  C'est un signe tracé au dessus d'une lettre (trait suscrit) pour indiquer l'omission d'une autre lettre dans les textes latins sous forme d'un simple trait droit puis ondulé. Son usage comme marque abréviative est très répandu dans les manuscrits occidentaux, sans-doute pour économiser la place sur les parchemins onéreux, pour économiser le labeur du copiste, ou par ces abréviations devenues si courantes qu'elles deviennent automatiques. Ainsi bõ signifie bon, 

-d) le tilde

Sous le nom de tilde, d'origine castillane (proche de notre title), on  retrouve le titulus dans les premiers livres imprimés ou incunables, mais aussi jusqu'au XVIIIème siècle dans les éditions courante.

  En Espagne, il devient le signe de la suspension, ou omission abréviative, d' une consonne n altérée, sous forme désormais toujours ondulée de ñ.

   C'est ce tilde qu'il est amusant de chercher, en compagnie d'autres symboles abréviatifs ou typographiques, dans les vieux ouvrages, dans les inscriptions lapidaires, ou sur les tableaux de nos musées, aiguisant le plaisir de déchiffrer les textes abscons, ou procurant le plaisir des retrouvailles avec un signe crypté.

II. L'Annonciation d'Ambrogio Lorenzetti.

  Ambrogio Lorenzetti (1290-1348) est un peintre siennois comme son frère ainé Pietro. Il peignit en 1344 un tableau de 122cm x120 destiné à l'Ufficio della Gabella de Sienne représentant une annonciation, qui fut placé dans la salle du consistoire du Palazzo Pubblico, avant de rejoindre les collections de la Pinacoteca Nazionale, où il est visible et où je l'ai photographié après acquittement d'une gabelle imposée sur les appareils photo...

  Le thème de l'Annonciation est une illustration du début de l'Évangile de St Luc, 1, 26-38. Le tableau est donc la mise en image d'un texte sacré, mais aussi l'animation et la représentation de ce texte lui-même, dans sa version latine. L'introduction d'inscriptions et de lettres dans un tableau ne débute à Sienne que vers 1300, et cette Annonciation est un exemple particulièrement remarquable de cette introduction de l'épigraphie dans l'image.


DSCN6170ccc

 


   Le tableau est construit selon des axes qui sont ceux des paroles de trois protagonistes : Gabriel, l'ange ; Marie, la Vierge ; et Dieu , au sommet et au centre.


Sans titannonciation lorenzetti

 

  La parole du bon-messager (eu-vangelos) part de sa bouche pour atteindre la gorge de Marie. Elle vient alors entourer en auréole la tête de la jeune femme. La réponse de Marie monte vers l'interlocuteur divin. La parole de Dieu devient alors efficiente sous forme d'une colonne verticale et posée au sol, colonne qui représente le Christ selon un symbole connu de tous, columna est Christus.

  En même temps, cette parole devient fécondatrice par l'intermédiaire de la colombe (peu visible) de l'Esprit Saint qui , issue des Cieux,s'envole selon un axe qui va aboutir à l'oreille de la Vierge, puisque c'est par l'oreille, "per aurem, non per uterum", selon l'hymne de St Ephrem de 373 ou selon St Augustin que la parole de Dieu entra.

  L'ange Gabriel désigne celui qui l'envoie par un geste du pouce que Daniel Arasse a nommé "le geste de l'auto-stoppeur" ( Histoires de peintures,Denoël, 2004) .

DSCN6172c

Allons maintenant chercher les titulus : ils sont, ici, particulièrement soignés, avec un graphisme élaboré : voici le à :


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revenons au texte évangélique: 

28 : L'ange entra chez elle et dit: je te salue, toi à qui une grâce a été faite ; le seigneur est avec toi  Et ingressus ad eam dixit: "Ave, gratia plena, Dominus tecum benedicta tu in mulieribus

29 : Troublée par cette parole, Marie se demandait ce que pouvait signifier une telle salutation.

  

  Ce sont les paroles de l'ange qui sont inscrites en lettres d'or dans l'auréole qui ceint la tête de la Vierge : AVE MARIA GRATIA PLENA DOMINUS TECUM. La lettre finale  S de DOMINUS est placée en hauteur sous la forme réduite d'un signe particulier.  C'est  notre première trouvaille.

DSCN6250cc.jpg

 

30 L'ange lui dit : ne crains point, Marie, car tu as trouvé grâce devant Dieu.

31 Et voici : tu deviendras enceinte, et tu enfanteras un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus.

32 Il sera grand et appelé Fils du Très-Haut, et le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père

33 Il régnera sur la maison de Jacob éternellement, et son règne n'aura point de fin

34 Marie dit à l'ange : comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d'homme?

35 L'ange lui répondit : le Saint Esprit viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. C'est pourquoi le saint enfant qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu

36 Voici, Elisabeth a conçu, elle aussi, un fils en sa vieillesse, et elle qui était appelée stérile est dans son sixième mois

37 car rien n'est impossible à Dieu / quia non erit inpossibile apud Deum omne verbum

 C'est cette phrase qui court entre les lèvres de l'ange et la gorge, ou le haut de la poitrine de la Vierge qui croise ses mains sous cet impact dans un geste où se mêle l'effroi ou le bouleversement de l'émotion et l'acceptation du "fiat". Cette phrase passe sous la palme de l'archange puis sous la colonne christique. C'est elle qui présente un titulus sur le i de IMPOSSIBILE, pour signaler l'omission du M (en réalité du N, car en latin on écrit inpossibile).

 

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  De l'autre coté de la colonne, du coté marial, nous trouvons un titulus ou tilde sur le V de DEVM pour signaler l'omission du M. 

  Un autre Titulus signale l'omission du MN du OMNE.

  Enfin un autre signe abréviatif (**) vient remplacer les deux lettres ER du mot VERBUM.

On voit donc que l'usage du titulus est parfaitement conforme à l'usage et n'est employé que pour signaler l'omission des lettres M ou N.

 

DSCN6259cc

Errata sur l'image : la référence évangélique est Luc, 1 : 37

 

 Nous reprenons notre lecture :

38 Marie dit : Je suis la servante du Seigneur ; qu'il me soit fait selon ta parole. Et l'ange la quitta. Dixit autem Maria ecce ancilla domini fiat mihi secundum verbum tuum et discessit ab illa angelus.

Là encore, les paroles sacrées sont creusées par le signe du retrait, du vide par omission des consonnes nasales, tant pour le mot ANCILLA écrit ÃCILLA que pour celui de DOMINI qui est écrit DÑI. 

On aperçoit le Saint Esprit qui se dépêche de voler à l'oreille de Marie.


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Errata : la référence évangélique est Luc, 1 :38

  On aura compris que cet article se situe dans l' impulsion du livre de Daniel Arasse sur l'étude des détails en peinture. Revenons alors sur le visage de la Vierge :

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  On y remarque une boucle d'oreille. Pendant tout le Moyen-Âge, et longtemps après encore dans la société catholique, le port d'une boucle était réservé aux parias, aux marins, ... et il figure ici comme un signe de la judéité de Marie, un signe distinctif dont le port était imposé aux femmes juives de l'Italie médiévale avant le port du cercle puis de l'étoile : dans l'iconographie médiévale, la représentation d'un sujet portant une boucle est exceptionnelle, et toujours significative, retrouvée ainsi à l'oreille de Balthazar*, le roi mage qui offre la myrrhe et qui est noir, ou bien à celle des bourreaux du Christ, comme sur cette Déposition de Giovanni Antonio Bazzi dit El Sodoma, que l'on admire aussi à la Pinacothèque de Sienne. Porter une boucle est alors considéré comme une transgression à la règle qui veut qu'on respecte l'intégrité du corps, tout comme l'on interdisait les dissections.

 *  Les vitraux de l'église des Iffs ( seconde partie : les chapelles).

  Le "méchant" porte non seulement la boucle, mais aussi la barbe tirant sur le roux et les vêtements "mi-parti" aux culottes à "crevés", cumulant tous les signes d'infamie ou de nature satanique: tout le contraire des personnages habillés de vêtements unis, comme la Vierge, Sainte Cleophas et Sainte Marie-Madeleine au premier plan. La société médiévale considère l'uni comme signe du pur, donc du bon et du divin, et le bariolé, le fragmenté, le rayé, ou le mélangé comme signe du maléfique. 


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   Conclusion

Toute oeuvre d'art est une Annonciation, qui révèle au spectateur les capacités créatrices qui sommeillaient en lui et féconde son imagination. Mais si c'est "par l'oreille" que l'oeuvre fera son travail, ce ne sera pas par les évidences criantes, mais par les tildes, les vides, par les creux, les manques, par les silences et les omissions qui ouvriront des espaces pour le possible à venir.

   Chut : un ange passe!

 

DSCN6180.jpg

 


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Published by jean-yves cordier
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