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29 novembre 2011 2 29 /11 /novembre /2011 17:16


 

Petite épigraphie des églises et chapelles du Finistère :

           Église Saint-Pierre de Pleyber-Christ :

      Une cueillette épigraphique : N rétrogrades,

              et autres surprises.

1. Les portes du porche latéral.

   Occupé aujourd'hui par l'épigraphie, je passe sous le porche sud sans un regard sur les douze apôtres sculptés pourtant en 1667 par Roland Doré ; même pas une pause, sur ces bancs de pierre que l'on trouve sous les porches de églises bretonnes, et pour cause : en 1914, le recteur les a fait supprimer, estimant sans-doute que trop de ses ouailles en profitaient pour ne pas passer la porte pendant les offices.

   La porte, ou plutôt les deux portes jumelles en plein cintre, revêtues de cette peinture vert-amande qui est aussi réglementaire que le gris pour un bâtiment de la Royale. Mais celles-ci sont ornées chacune d'un médaillon, et la porte de gauche offre au regard curieux une inscription :

1. La porte de gauche :

 Elle porte sur un médaillon carré le christogramme IHS surmonté du tilde. Mais ce tilde initial est transformé, selon un usage courant depuis Ignace de Loyola, en une croix. Au dessous se trouve un coeur transpercé par trois glaives.

  C'est sous ce médaillon que l'inscription qui nous intéresse se place, dans une disposition asymétrique singulière :

IAN : INISAN  GOV  1666.

  Sur le plan épigraphique, les éléments intéressants sont les deux N rétrogrades et la ponctuation initiale  par trois points verticaux. Ceux-ci ne sont pas relevés par René Couffon; Jean Feutren, qui fut recteur de Pleyber-Christ de 1977 à 1987, après avoir été recteur de Roscoff de 1962 à 1977, note par contre parfaitement les "N inversés", et nous ferons à nouveau appel à sa perspicacité. A propos d'une inscription du mot Gouverneur sur leclocher, où le N est inevrsé, il écrit "Le N, comme il est courant dans les inscriptions sur la peirre et le bois à cette époque, est inversé, par un mauvais emploi du pochoir". Ici, il commente sa découverte en écrivant : "l'inscription est libéllée avec des N inversé, comme il est courant aux menuisiers de chez nous".

 L'explication par "un mauvais emploi du pochoir" vaut ce qu'elle vaut, mai elle a le mérite de tenter de réfléchir plutôt que d'ignorer l'inversion insolite de la lettre. 

epigraphie 6211c

 

  Selon l'abbé Feutren, Jean Inizan était marchand de toile à Kervern. Les trois lettres GOV indiquent sa fonction de Gouverneur de paroisse, terme que nous allons retrouver et qu'il faut expliquer. Pour simplifier, on peut assimiler ce terme à celui de fabricien, un laïc chargé de la gestion temporelle de la paroisse.

Qu'est-ce qu'une fabrique, qu'est-ce qu'un gouverneur ?

  Unité à la fois religieuse, administrative et financière, la paroisse (avant la formation des communes après la Révolution), subdivisée si besoin en trèves, est le territoire sur lequel s'exerce l'autorité spirituelle du curé, ou recteur en Bretagne. Celui-ci, secondé de vicaires ("curés" en Bretagne) et du sacristain, prend en charge la célébration des offices, l'administration des sacrements, la catéchèse, et depuis l'édit de Villers-Coterêt (1539), la tenue du registre des baptêmes, mariages et enterrements.

   Le Conseil de Fabrique, constitué depuis le Concile de Trente de laïcs et de membres du clergé, prend en charge la gestion temporelle de la paroisse. De 1802 à 1905, date de la séparation des  Église et de l'État, il prend le nom d'établissement public du culte, et comprend outre le maire et le recteur, membres de droit, cinq à neuf membres annuellement élus qui portent le nom de fabriciens ou marguilliers et comportaient un président, choisi parmi les paroissiens les plus considérés, un trésorier et un secrétaire. Le terme de Fabricien est celui utilisé en Bretagne, et le Dictionnaire Trévoux (XVIIème) explique que des laïcs qu'on nomme marguilliers à Paris, fabriciens dans quelques provinces ou procureurs fabriciens, et à la campagne, gagers.

On trouve encore le terme de Procureur de fabrique, et la description de Procureur des pauvres, chargé de leur prodiguer des subsides, ou de Procureur des trépassés, chargès de l'inhumation des défunts.

 L' élection du Conseil a lieu à l'issue d'une grand-messe au sein de l'assemblée générale de paroisse. Ce Conseil de Fabrique, nommé parfois la Générale, gère les biens de la paroisse : ferme et maisons dont elle tire des revenus, dons en nature apportés par les paroissiens (lin, produits de la ferme, animaux) que l'on revendait au pied du calvaire à l'issue de la messe dominicale, produit des quêtes et des troncs d'offrandes, legs testamentaires, location des places de banc. Ces recettes augmentaient lorsque la paroisse prospérait, comme cela fut le cas dans le Léon au XVI et XVIIème siècle lors de l'apogée du commerce maritime et de la production de toiles de lin et de chanvre; elles furent alors multipliées par quatre ou par sept. Bien-sûr, ce sont les paysans tisserands enrichis par l'industrie et le commerce de la toile qui obtinrent les charges de fabriciens.

Les recettes affluaient aussi après les famines, les guerres et les épidémies lorsque ces dons accompagnaient les prières d'intercession et de protection.

  Avec ces revenus, il doit faire face aux dépenses courantes d'entretien des biens meubles et immeubles, et décider des investissements.

  C'est donc le Fabricien, ou Fabrique, qui est le maître d'oeuvre lors de la construction d'une église, de son agrandissement ou de son embellissement.

  Ces Fabriques n'ont eu une existence bien établie qu'à dater de 1311 : d'abord nommés par l'évêque et le préfet, puis recrutés par élection avec renouvellement par moitié tous les trois ans. Les fabriciens devaient se réunir en conseil et colliger leurs délibérations sur un registre. Je trouve l'information de trois assemblées générales par an, à la Saint Thomas le 3 juillet, à Nël et à Pâques.

  Il faut encore parler des Fabriciens des Confréries, notamment parce que c'est dans leurs statuts et règlements que je rencontre le terme de "gouverneur" : dans une paroisse, les Confréries rassemblent les membres d'une même profession ou les personnes souhaitant vouer un culte particulier à un saint tutélaire : Confrérie de Saint Sébastien (contre la peste, ou regroupant les archers), Confrérie de Saint Yves, du Saint-Rosaire, de Saint-Michel, de la Trinité (tisserands de Morlaix), de Saint Tugdual (tisserands de Tréguier), de Notre-Dame de Pitié, etc..., chacune disposant d'un budget propre à assurer les dépenses telles que la confection d'une bannière de procession, l'édification d'une chapelle de l'église, d'un rétable, d'un vitrail. Ces travaux importants confèrent au gouverneur de la Confrérie un rôle de maître d'oeuvre ou de commanditaire identique à celui du fabricien de la paroisse.

  Là encore, les écrits de l'abbé Feutren me confirment ou m'apportent des informations : il a retrouvé une "introduction au gouvernement des paroisses" de Potier de la Gourmandaye de 1777, dont il extrait que "les recteurs n'ont aucune juridiction temporelle dans leur paroisse" et que les affaires temporelles sont administrées par le Général,constitué par 12 anciens trésoriers et deux fabriciens en exercice, par le recteur et les juges de la juridiction de la paroisse. Les douze anciens délibérants sont remplacés tous les ans ; le Général constitue un Corps Politique qui se réunit, souvent en la sacristie, et convoque lors des décisions importantes les habitants notables possédant biens à une Assemblée Générale.

  A Pleyber-Christ, les fabriciens ont persistés jusqu'e 1945 au moins, et on dispose de l'énumération de la composition de l'équipe, avec la dénomiantion en breton: 

- deux fabriket bras ou Grands fabriques, ce sont les deux fabriciens de l'année qui sont mentionnés partout, et qui inscrivent leurs noms sur les batiments qu'ils font élever.

- Fabrik An Itron Varia a Druez : un fabricien de Notre-Dame de Pitié,

- Fabrik ar Sacramant : un fabricien,

- Fabrik ar Béorien, fabricien des pauvres,

- Fabrik ar Anaon, 2 fabriciens des trépassés,

- Fabrik ar Bara Benniguet, de la distribution du Pain Bénit, et de la quête de Saint-Yves déstinée à sa fabrication, avec 10 à 14 membres.

 

  De tout cela, aucune définition claire du "gouverneur" ne ressort, et je constate que Jean Feutren fut confronté à la même difficulté lorsqu'il écrit : "Nous essayerons de préciser la fonction de ces gouverneurs face aux deux "fabricques". Il s'agit en toute hypothése d'un représentant élu de la population." Je constate que certaines églises (celle-ci, celle de saint-Sauveur, au Faou) portent les inscriptions avec référence au "Gouverneur" là où les autres indiquent "fabricien" comme mention de commanditaire des travaux, l'un des termes excluant l'autre, d'où je conclue à deux termes recouvrant une fonction identique plutôt que deux fonctions différentes.

 

 

 2. La porte de droite 

Séparée de sa voisine par un bénitier :

epigraphie 6212

..., elle ne présente aucune inscription mais le monogramme de Marie MA surmonté d'un tilde et surmontant lui-même un coeur transpercé.

epigraphie 6219

   Chacun aura remarqué aussi la forme de coeur de la ferrure de poignée de porte. Elle n'avait pas échappé non plus ( il est plaisant de le remarquer quand on a été attiré par ce détail et qu'on le trouve décrit par un auteur) à l'oeil de Jean Feutren qui nous réjouit d'utiliser à leur propos les termes techniques de Palastre (boite métallique qui forme la partie extérieure d'une serrure et en contient le mécanisme) et de "loquet poucier" , terme qui, dans les catalogues de quincaillerie, permet d'identifier ce modèle comme étant du XVIIè ou XVIIIème siècle. ( aussi nommé clenche à poucier).

 

 

2. La chaire à prêcher.

Elle est décrite par René Couffon (Nouveau répertoire des églises et chapelles, Quimper, 1988) comme une "chaire à prêcher avec abat-voix surmonté d'un ange à la trompette. Bas-reliefs des Évangélistes, dont deux volés? Sur le bas coté de la cuve, inscription : F.F.P.MONSIEVR.LABBE.DE.KSVLGVEN/&FRANCOIS.MADEC.&.JEAN.MER.FABRIQVES.LAN.1740."

 

DSCN1571c

epigraphie 6182c

DSCN1569

 

  C'est Jean Feutren qui m'apprends que F.F.P. est d'usage courant sur les meubles pour signifier "Fait fait par ".

Je trouve de légères différences avec le relevé de René Couffon, le mot LABE ne portant qu'un B, soit : F.P.P.MONSIEVR.LABÉ.DE.KSVLGVEN.R/&.FRANCOIS.MADEC.&.JEAN.MER.FABRIQVES LAN 1740

je transcris : "Fait fait par Monsieur l'abbé de Kersulguen et Fançois Madec et Jean Mer. fabriques l'an 1740."

Les éléments notables sont : 

-Une ponctuation par un signe en accent circonflexe.

- l'omission abréviative K(er)sulguen,

- le G de Kersulguen est un g minuscule, que J. Feutren attribut à la "maladresse du graveur", comme le Q minuscule de fabriques, alors que j'y voit un témoignage de sa maîtrise

- le deuxième V (u) du nom Kersulguen est suscrit,et s'associe avec le g minuscule en une élégante forme raccourcie.

- les lettres M et E de MER sont conjointes.

- le Q de Fabriques est formé d'un P inversé.

    Yvon Marie de Kersulguen fut recteur de Pleyber-Christ de 1740 à 1777, date de son déces. Il appartient à une famille de la noblesse bretonne portant d'or au lion de gueules (c'est le blason de Pont-Labbé) au franc quartier écartelé d'or et de gueules, avec comme devise LESSES DIRE.

  Il succéda à Jacques Halleguen, décédé en 1740.

 

3. Les sablières et le quatrième entrait.

En haut de la nef, les sablières et les entraits (pièce de charpente horizontale traversant la nef de gauche à droite) sont du XVIème siècle.

"Du coté de l'Évangile" (à gauche), on peut lire sur la sablière ceci, que j'ai omis de photographier correctement :

 

epigraphie 6209c

 

je lis N ANDRE : DE : K : OVGANT / GOVERNEVR : LAN  1664.

Je transcris : André de Kerougant Gouverneur l'an 1664.

L'abbé Feutren me livre ce que j'ai coupé : YVON ANDRE DE KEROUGANT, un gouverneur qui demeure à Kerougant (forme actuelle : Kerohan) et nous allons retrouver cet Yvon André trois mètres plus bas sur un bénitier.

 

Le quatrième entrait porte la mention Y: INISAN : L : GO dans un cartouche, et 1664 dans un carouche séparé.

  Il faut lire : Yves ou Yvon Inisan Gouverneur en l'an 1664, la lettre L (que René Couffon a omise dans son relevé) restant... lettre morte pour moi pour l'instant; mais les autres gouverneur ont indiqué ainsi par une lettre ou un mot leur lieu d'habitation.

epigraphie 6207c

 


     Un  Bénitier .

Il porte l'inscription YVON ANDRE. G : 1664

Il présente la particularité d'être taillé dans la masse de la pierre de la colonne, qui porte la date.

 Ce bénitier mentionne le même gouverneur qui a inscrit son nom sur la banderolle de la sablière, et qui demeure à Kerougant.

epigraphie 6188

DSCN1572

      Autre bénitier:

Celui-ci porte : Y. MADEC : GO . K. V 1659

  C'est donc un autre gouverneur.Les initiales K.V indiquent son domicile, le patronyme Madec étant répandu.

DSCN1574

 

  Nous avons donc la trace de quatre gouverneurs de Pleyber-Christ :

-Y. INISAN en 1658

-Y. MADEC en 1659

- YVON  ANDRE en 1664

- Ian INISAN en 1666.

 

 Pour finir en beauté malgré l'absence d'inscriptions, les deux beaux bas-reliefs du coffre des autels :

epigraphie 6199c

DSCN1576

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Published by jean-yves cordier
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