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28 novembre 2015 6 28 /11 /novembre /2015 09:09

Dans ma Zoonymie du Plebejus argus, je concluais, dans mon résumé, à propos de l'épithète spécifique — argus, (Linnaeus, 1758) :

" L'emploi du nom d'Argus pour désigner un papillon a été d'abord suggéré par l'anglais Thomas Moffet en 1634, dans sa description d'un papillon aux ailes d'un bleu céleste parsemées d'ocelles, où il envisage que  les yeux d'Argus, qui sont venues après sa mort sur la queue du paon, aurait bien pu en orner les ailes de cette espèce. Il a peut-être repris cette image du naturaliste zurichois Conrad Gessner,  dont il avait hérité de la collection entomologique, et qui était l' auteur dans son Onomasticon de 1544 d'une des premières compilations sur le nom d'Argus. Gessner renvoie aux Métamorphoses d'Ovide, Livre I où le géant Argus, qui dispose de cent yeux, surveille pour le compte de Junon la jeune Io, maîtresse de Jupiter transformée en génisse. Tué par Mercure sur ordre de Zeus, ses yeux furent recueillis par Junon comme autant de pierres précieuses sur la queue de son paon emblématique.  Si Thomas Moffet n'utilise pas le nom Argus lui-même mais le désigne par son épithète Panoptes, l'apothicaire londonien James Petiver crée le nom d'Argus en 1695 sous la forme The Little Blew-Argus ("le Petit Argus Bleu") avant de décliner ce nom en 4 espèces de sa collection dans son Gazophylacii de 1704, The Blue Argus, The pale Argus, the mixt' Argus et The edg'brown Argus. Qu'on le date de Gessner, de Moffet ou de Petiver, il s'agit d'un des tout premiers noms de papillon.

Le nom est repris par Linné qui, dans sa Fauna suecica de 1746 crée sous la forme vernaculaire en latin les quatre Argus ocelatus ("couvert d'yeux"), fuscus ("brun"), myops ("aux yeux à demi-fermés") et caecus ("aveugle"). Dans son Systema Naturae de 1758, il ne donne le nom Argus qu'à une seule espèce Papilio Plebejus argus "au dessous des ailes postérieures à bordure brun-rouille et à ocelles bleu-argenté". Il deviendra notre Plebejus argus."

Mais je découvre aujourd'hui qu'en 1554, avant Thomas Moffet et bien avant James Petiver, le poète français, l'un des sept de la Pléiade, avait créé cette métaphore associant les ocelles des ailes des Azurés avec les yeux du géant Argus, le surveillant de la génisse Io ("Inache" dans son texte). 

Voici toute de suite le début du poème en octosyllabe, avec le passage qui nous concerne souligné en gras ; le découpage en paragraphe est de moi:

 

"Le papillon de Remy Belleau à P. de Ronsard."

 

Que j'estime ta naissance,

Pour de rien n'avoir connoissance

Gentil papillon tremblotant,

Papillon tousjours voletant,

Grivolé de cent mille sortes, [grivolé = de multiples couleurs in Godefroy p.362]

En cent mille habits que tu portes 

Au petit meufle éléphantin, [mufle, museau]

Jouet d'enfant, tout enfantin :

Lors que de fleurs en fleurs sautelles, [sauteler = bondir, sautiller Godefroy p.330 ]

Couplant et recouplant tes aelles,

Pour tirer des plus belles fleurs, 

L'émail et les bonnes odeurs.

.

 

   Est-il paintre que la nature ?

Tu contrefais une painture,

Sur tes aelles, si proprement

Qu'à voir ton beau bigarrement,

On dirait que le pinceau mesme,

Aurait, d'un artifice extrème,

Peint de mille et mille fleurons

Le crespe de tes aellerons.

Ce n'est qu'or fin dont tu te dores

Qu'argent, qu'azur dont tu colores,

Au vif, un millier de beaux yeux,

Dont tu vois : & méritois mieux,

De garder la fille d'Inache, [Inache = Io, fille d'Inachus, premier roi d'Argos]

Qu' Argus quand elle devint vache.

.

Tu ne vis qu'un gaillard printemps,

Jamais la carrière des ans

N'offence ta crespe jeunesse [crespe : frisé, et par ext; "serré de prés", d'où ici : "actuelle"]

D'une chagrineuse vieillesse :

Au point du jour quant le Soleil

Colore d'un pourpre vermeil

Ses rayons, tu sors de ta couche,

Et puis au soir quant il se couche

Plongeant ses limoniers fumeux

Au sein de Thetis écumeux :

Dessus le tapis de la prée

En cent pareure diaprée,

Tu te couches sans avoir peur

de la nuict ny de son horreur.

.

Et quant l'Aurore rayonnante

A mouillé l'herbe rousoyante,

Tu te pais de manne et de miel

Qui lors se distille du ciel.

.

La poésie de Belleau, qu'on a pu surnommer "le peintre de la nature", est réputée pour sa clarté vivace. C'est bien le cas ici, où les ailes du papillon peuvent clairement être identifiées comme celles d'un Azuré, par leur couleur ... azur, leurs "milliers" d'ocelles (yeux), leurs motifs d'or et d'argent. Le poète n'oublie ni la trompe caractéristique des lépidoptères (ton petit mufle éléphantin), ni le vol tremblotant du papillon, ni son sautillement de fleurs en fleurs (Lors que de fleurs en fleurs sautelles,), ou le battement de ses ailes (Couplant et recouplant tes aelles,), ni la palette de ses couleurs (grivolé ) ; dans cette véritable hypotypose, il ajoute au talent d'un enlumineur celui d'un cinéaste naturaliste, en décrivant le comportement de quête du nectar, des mœurs diurnes de cet Azuré, et de son repos dans les près.

Remy Belleau (Nogent-le-Rotrou, (1527- 1577) offre ce poème à Pierre de Ronsard (1524-1585), qui n'est que de trois ans seulement son aîné mais qui néanmoins  le domine par la gloire de ses Odes et par son titre de Prince des Poètes. Ronsard, auquel il est lié par une amitié intime, lui a offert auparavant son poème intitulé La Fourmy".

  C'est un éloge paradoxal, c'est-à-dire un défi littéraire choisissant à dessein le sujet de l'éloge parmi les êtres ou les choses les plus vils et méprisables, même pas, parmi les plus insignifiants : ceux sur lesquels il n'y a rien à dire. Belleau va y répondre d'abord par son Papillon ici présent, puis par son Huistre ("D'une argentine coquille Qui fais endurcir la peau D'une perlette d'eslite, Et la franche marguerite, Prendre couleur de son eau". ), l'Heure ( "Car en mourant tu retournes, Et sans retour je m'en vois." ), le Coral de sa Maîtresse ("Donques ô branche Coraline, Puis que tu portes medecine De quelque rafraichissement, Appaise l'amoureuse flamme Qui me va bruslant jusqu'à l'ame  Par ne sçay quel enchantement." ), l'Escargot ( "C'est donc toy, cornu Limasson,  Qui veux entonner ma chanson "), l'Ombre ("Je suis contraint en eschange De te chanter la louange De cest Ombre tremblotant."  ), la Tortue [marine] ("Gentil ouvrage de Nature En si bigearre creature, Au mufle et au pied serpentin Tapi sous le cave argentin D'une ovalle, en voûte escaillee,"  ), ou le Ver luisant de nuict ( "D'un Ver petit, d'un Ver luisant, D'un Ver sous la noire carriere Du ciel qui rend une lumiere,  De son feu le ciel mesprisant.  ").

Ces exemples montrent bien que le Papillon n'est pas, pour les poètes de ce temps, un objet poétique idéal, un symbole de l'éternel Azur, l' emblème féerique de la Grâce, mais un vulgaire  insecte sur lequel pèse encore les a priori négatifs du Moyen-Âge et de l'Antiquité. La poétisation des papillons, initiée par Belleau, ne se développera qu'au XIXe siècle, dans les arts décoratifs et plastiques, et au XXe siècle avec Francis Ponge, en poésie. En 1894, Jules Renard est encore dans le registre de l'éloge paradoxal avec sa définition du papillon :"Ce billet doux plié en deux cherche une adresse de fleur".

 

.

Quoiqu'il en soit, c'est à Rémy Belleau que la paternité de l'association des papillons à ailes ocellées avec le géant Argus veillant sur Io doit être attribuée, et cette métaphore doit désormais être dater de 1554.

 

 

SOURCES ET LIENS.

Piccola Bibliotheca digitale romanza :

http://piccolabdr.humnet.unipi.it/engine.php?action=index_corpora&corpus=belleau

BELLEAU (Remy), [1578], Les Odes d'Anacreon Teien, poete grec; Avec quelques petites Hymnes de son invention, et autres diverses poesies: Ensemble une Comedie (Gilles Gilles, Paris), Ed. Barbara Sommovigo - 2008. Le texte numérisé est celui de l'édition 1578 

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Published by jean-yves cordier - dans Zoonymie des Rhopalocères.
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