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23 mars 2013 6 23 /03 /mars /2013 19:45

 

            La chapelle de Saint-Fiacre

en Presqu'île de Crozon : un saint en galoches.

 

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  Bâtie au bord de la rade de Brest, sur l'unique rue du petit village de Saint-Fiacre, l'ancienne chapelle Saint-Fiacre (Sant Fieg) datait du XVI- XVIIe siècle : elle a été détruite en 1942 par les bombardements. 

  La datation de ses origines repose sur deux inscriptions datées, qui ont été réemployées, sans leur donner la place vénérable que je leur aurais choisie.

  La première, chronologiquement, est en kersanton au grain fin. Venant de la partie supérieure de l'ancienne porte occidentale, elle est actuellement scellée dans la partie postérieure de la fontaine, en position basse. On y lit, malgré les lichens, et sa situation peu favorable, mais dans une calligraphie amusante, l'inscription : " je FUS FAICT EN LAN 1578 : PAR :j: COATQLEAS : FAbRiCQUE ". On prendra la peine de remarquer que les deux N  (EN LAN) sont rétrogrades.

  Je n'ai trouvé aucun patronyme correspondant à Coatqleas, Coatcleas, Coatquerleas, Coatcléau.

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 La seconde surmontait une porte cintrée du coté sud ; elle est en kersanton . Elle a été mise en punition, encore plus bas que la précédente, du coté nord, sous une fenêtre. Elle porte l'inscription : " : 1591 : g: BOURChIS : F ".

 L. Chauris et D. Cadiou la décrivent comme une "pierre armoiriée", sans-doute en raison de ce qu'ils nomment "les macles des Rohan". Du haut de mon incompétence, je me permets de mettre en doute cette assertion, si elle ainsi qualifie les "deux points" en forme de losange ; j'y vois seulement une option calligraphique du tailleur de pierre.

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  Le patronyme Le Bourchis est attesté à Crozon : Perrine Le Bourchis, mariée en 1654 à Vincent L'Haridon.

  Malgré ces datations du XVIe siècle, l'ancienne église datait essentiellement du XVIIe ; c'était un édifice de 18 mètres de long, avec sa nef, un transept sud doublé d'une sacristie et une abside polygonale.

  La bombe du 19 novembre 1942 (peut-être 1941 ou 43) détruisit la nef et son clocheton. La restauration eut lieu en 1965 : la nef, raccourcie et entièrement reconstruite fut fermée à l'ouest par un pignon, la grande porte de jadis laissant place à une fenêtre ogivale. Elle fut couronnée d'un clocheton, et flanquée de deux dragons à la base des rampants. L'accès au bas-coté se fait par une porte cintrée placée en retrait.

 

 

 

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   Louis Chauris a mené, selon son habitude et grâce à l'étendue de sa compétence, l'étude pétrographique des matériaux utilisés (Chauris et Cadiou 2002) : les anciennes parties sont réalisées en microgranite de Logonna, microgranite de Trébéron-Île des Morts, Kersanton de la Rade de Brest, et leucogranites de Cornouailles. 

  Pour la facade occidentale, qui a été entièrement reconstruite, on retrouve le microgranite de Logonna et celui de Trébéron-Île des Morts, Kersanton et leucogranites de Cornouailles mais d'autres matériaux apparaissent : microgranite de l'Île Longue et de la rade de Brest ; grès armoricain pour les moellons ; et surtout des grès verts qui méritent une attention particulière.

  En effet, cette "roche à grains fins, de teinte gris-verdâtre", est celle dont sont réalisés les superbes lions qui ornent les contreforts ; la quasi-totalité du soubassement du clocheton ; l'encadrement de la porte cintrée nord-ouest. Or, ces lions ou dragons sont, manifestement, anciens : d'où proviennent-ils ?


  "L'un des probèmes pétrographiques les plus excitants".

  S'il était nécessaire de justifier ce travail de Sherlock Holmes auquel se livre Louis Chauris en matière de géopatrimoine, ses découvertes à Saint-Fiacre serviraient de magnifique illustration. Car, sachant que ce grès vert ne figurait pas dans les matériaux anciens, et reconnaissant ici, en réemploi, une pierre provenant du bassin de Châteaulin, il parvint à en retrouver l'origine, l'ancienne chapelle de St-Nicodème à Kergloff (29). Il a pu retrouver, sur une ancienne photographie de St-Nicodème, les lions actuellement à saint-Fiacre, et, en outre, il a pu interroger un ancien agriculteur de Kergloff qui les a reconnu. 

  Cette chapelle St-Nicodème datait du XVIe siècle, avec un autel daté de 1551. Sa toiture a été démontée en 1962.

 

L'Intérieur.

 Les murs sont peints en blanc sous un lambris de charpente. L'autel trapézoïdal, au bois peint en faux-marbre (le même qu'à Saint-Julien) est rehaussé par une estrade à deux degrés. L'absidiole pentagonal est éclairé par deux ouvertures cintrées.  A droite s'ouvre la porte de la sacristie rectangulaire. Une statue de la Vierge est placée du coté de l'Évangile. La nef dispose d'un seul bas-coté, au nord, comme l'ancienne chapelle.


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La statue de Saint Fiacre : sauvez là !

La chapelle est dédiée au culte de saint Fiacre, le saint patron des jardiniers dont les attributs sont le livre, et la bêche. On compte paraît-il en France (wikipédia) 522 statues du saint à la bêche , mais, le plus souvent, celui-ci est habillé en moine (cet irlandais avait fondé un monastère) avec un froc à scapulaire et capuchon.

Melrand ; Baud  ; Saint-Pern ; Gahard  ; 

  Toute l'originalité de la statue (hélas très négligée et qui tombe en poussière ; les phalangines et phalangettes du II et III de la main gauche, atteintes par la vermine, sont cachées pudiquement derrière la pelle, et la main est prête à se détacher) de cette chapelle est que notre Fiacre est habillé, un peu comme un Saint-Isidore, en costume de paysan : chemise blanche fine sous une veste courte de drap bleu, ouverte, mais décorée de quatre boutons de chaque bord, et d'un bouton de manchette ; pantalon court et plissé type bragou bras

   La coiffure est aussi originale, puisque nous ne trouvons pas ici les cheveux longs des paysans bretons, mais des cheveux courts et bouclés, à l'arrière d'une large calvitie temporo-frontale. Mais, surtout, l'homme se remarque par une barbe crépue, châtain, taillée sur la joue entre la moustache et la mandibule, et qui se divise en un bouc bifide. Son allure genérale évoque bien d'avantage un robuste agriculteur qu'un moine aux traits émaciés par le jeûne.

 Je lis, plus tard, que Victor-Henry Debidour dans La sculpture bretonne, étude d'iconographie religieuse populaire ( Rennes, Plihon 1953) la mentionne comme "un Saint-Isidore transformée en Saint-Fiacre". 

  Lors du  congrés de Meaux 1970 consacré au XIIIe  centenaire de saint Fiacre, cette statue a dnné lieu à ce commentaire : " Même s'il a pu s'agir à l'origine d'un saint Isidore, la piété des habitants du village de Saint-Fiacre en Crozon l'a honoré comme saint-patron et lui a donné ou remplacé la bêche. Il porte veste à boutons et culotte bouffante. Le visage, où pourtant aucun détail réaliste n'a été épargné —pommettes saillantes, gros nez,  il est même affligé d'une pomme d'Adam proéminente —, est tendu dans une attitude d'extase naïve, soulignée encore par la position de la main sur le cœur. Retenus par une bande de cuir, ses pieds reposent, réellement, dans des sabots de bois, dont on a, au sens propre, chaussé le saint.

 


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        Mais, surtout, et contrairement aux statues de saint Isidore en costume traditionnel, il ne porte pas de guêtres sur des souliers noirs, mais il est pieds nus, dans une paire de galoches.

 Connaissez-vous d'autres exemples d'une belle paire de galoches dans l'art statuaire ? 

 Les galoches, ar galochenn, pluriel galochennou, galochou sont des souliers dont le dessous est de bois (noyer, érable, ou à défaut hêtre) et le dessus de cuir. Le semelle était équipée de gros clous. On la voit ici dédoublée en un patin crénelé et une partie haute évoquant un demi sabot. La partie recourbée explique l'origine de l'expression "menton en galoche".

  La définition de la galoche n'impose pas, bien au contraire, que la partie en cuir ne recouvre pas totalement le pied (cela ressemble alors à de bonnes godasses ferrées) ni que le pied y soit nu, puisqu'au contraire les galoches étaient prévues pour accueillir un pied protégé d'un épais chausson.

 Ici, la simplicité de ce chaussage réduit à cette semelle de bois maintenue sur le pied nu par une étroite bande de cuir dont on exacerbe l'inconfort en en crénelant le bord, semble être la partie la plus monastique de la tenue de saint Fiacre. Certes, les apôtres étaient pieds nus, ainsi que saint Pacome, saint Théodore et les premiers moines ; "et c'est pourquoi ils avoient des instrumens pour oster les espines des piez", nous dit Le Nain de Tillemont (1732).

  Dans son Commentaire litteral de la Régle de Saint Benoit, chapitre LV, Augustin Calmet commente Indumenta pedum, pedules et caligas  "Ils auront pour vêtement des pieds, des bas et des souliers" en signalant que le texte donne du fil à retordre (je traduis :"de grandes difficultez parmi les commentateurs") car, selon les Anciens, pedules et pedila devaient être des sandales ailées semblables à celles de Mercure, ou des mules d'or, comme celles de Junon, des pedila pulchra telles qu'Homère les décrit, confectionnées par le bon Eumée dans des lanières de cuir de bœuf de diverses couleurs, tous accessoires hors de portée des moines.  Mais selon Hildemare (moine français vivant en 830), pedules sont des culottes, mais très basses et qui recouvrent les pieds..."d'où leur nom de pedules, car elle couvrent les pieds". J'épargne au lecteur la lecture des pages 136 à 140, qui traitent des pedules (bandelettes, culottes, bas de laine ou bas fourré, peu importe) car notre sujet est contenu dans l'interprétation des mots ET CALIGAS que Calmet traduit par "et des souliers" ou " et des sandales":

 " car le terme caligae a plus de rapport à ce qu'on appelle sandales qu'à ce qu'on nomme calceus, le soulier. Calceus couvrait tout le pied et caligas ne le couvrait qu'en partie, ayant une semelle de bois ou de cuir à laquelle les soldats mettaient ordinairement des clous par dessous. ... Les peuples d'Italie avaient d'ordinaire les pieds nus et les jambes nues. Les religieux d'Egypte allaient absolument nus pieds, et méprisaient toute chaussure, comme condamnée par l'évangile".

  En résumé, saint Isidore dans le chapitre 13 de sa Règle, saint Benoit dans son chapitre LV, et saint Fructueux, accordent à leur moine des pedules pour l'hiver et des caliges pour l'été.

  Saint Fiacre, en sa sagesse, a du adopter les mêmes mesures ; l'artiste l'a représenté ici un beau jour d'été, chaussé de ses caliges, caligae, ou galoches.

 

  Plutôt que de "galoches", on peut parler de Boutou koat, ou sabots bretons, "souliers de bois (du breton bottez, pl. botou, boutou, bottou botaou, etc...). Cela en donne alors une illustration précieuse et ancienne.

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Iconographie de saint Fiacre à Guengat, à Houssaye (Pontivy):

 guenguat 4556c statues 7269x 

 

  Je dois encore signalé que le culte de saint Isidore est tout particulièrement attesté à Crozon au XVIIe siècle, par un canticou que le père Maunoir a composé pour la paroisse lors d'une Mission à Crozon : Sant Izidor à Crozon : le cantique du pére Maunoir en 1671.

 

Saint Yves.

 "statue en bois du XVIIe siècle, hauteur 1,10m" .

Le juge écclesiastique coiffé du bonnet carré est assis sur une cathèdre, et ses gestes pourraient laisser penser qu'il était autrefois assis entre le riche et le pauvre.

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      Saint Pol Aurélien

 "Statue en bois de style archaïque du XVIe siècle"

  Saint Pol Aurélien, premier évêque de Sain-Pol-de-Léon au VIe siècle, est illustre pour avoir mis autour du cou du dragon qui désolail l'île de Batz un licol qui lui permit de le frapper de son bâton. On voit bien ici le monstre de Batz, et le bâton. J'ignore l'emploi qu'il fit du livre qu'on le voit tenir dans sa main gauche.

                            chapelle-saint-fiacre 2146c

 

  On décrit aussi une "Vierge républicaine" en bois bleu, blanc, rouge, (cf vue générale) et une Vierge de Lourdes en plâtre.

 

Source :

  Louis Chauris, Didier Cadiou : La chapelle Saint-Fiacre : provenance des matériaux de construction et de restauration, Avel Kornog n°10, 2002 ; p. 53-60 ; 28 cm .

État des églises et chapelles de la Presqu'île de Crozon en 1978, Louis Calvez, Thomas Keraudren, Auguste-Hervé Dizerbo.

Liens :

http://www.crozon-bretagne.com

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Published by jean-yves cordier
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