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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 11:45

   Le vitrail de l'arbre de Jessé

de l'église Saint-Martin de Moulins (35)

 

Voir aussi :  L' arbre de Jessé de l'église de Trédrez (22).

L' arbre de Jessé de l'église de Saint-Aignan (56).

Le vitrail de l'Arbre de Jessé de l'église de Confort-Meilars.

L'arbre de Jessé de l'église Notre-Dame de Saint-Thégonnec.

Le vitrail de l'Arbre de Jessé de l'église de la Sainte-Trinité à Kerfeunteun :

 

 

I. Présentation.

 


   C'est pour admirer les vitraux que je me rends à l'église Saint-Martin de Moulins, en Ille-et-Vilaine, mais après avoir remarqué la quête discrète de la flêche polygonale du clocher, je prends le temps de regarder le monument composite, la nef du XIIe siècle reconstruite au XVIIIe ayant été completée au XV-XVIe siècle par une chapelle latérale au nord et deux chapelles jumelles au sud, celles dont la photographie montre les deux pignons encadrant une porte de style Renaissance.  Le choeur a été refait et agrandi en 1836.


  I. L'Arbre de Jessé, Baie 3.

  Sources : Françoise Gatouillat et Michel Herold, Les vitraux de Bretagne, Corpus Vitrearum  Presses Universitaires de Rennes, 2005.

Les vitraux sont attribués par les spécialistes et notamment par R. Couffon, Annie Clément et Jean-Pierre Le Bihan à Michel Bayonne, maître-verrier rennais du XVIe siècle, après qu'ils aient comparés l'arbre de Jessé de Moulins avec celui de La Ferrière (56) daté de 1551, et de Beignon (56) et avoir constaté des modèles communs et des procédés techniques analogues. 

  On attribue en outre à ce verrier les vitraux des Iffs (v.1550), de St Gondran, de l'église Saint-Martin de Romillé, de La Chapelle-Janson, ou de Visseiche.

  L'arbre de Jessé de Moulins est daté vers 1560 par estimation, sans inscription, mais par rapprochement avec les autres verrières de l'église, datées de 1560 (Baie W) et de 1561 (baie 4, décrite en 1860, et qui aurait été vendue). 

  Le rang inférieur des panneaux a été détruit à une époque ancienne et remplacé par des vitreries à bornes, avant qu'une restauration soit effectuée par Tournel après 1912. Jean-Pierre Le Bihan procéda à une restauration en 1992, avec suppression des plombs de casse sur 87 pièces et collage sur doublage : on lira avec intérêt son étude avant restauration sur son blog ici : http://jeanpierrelebihan.over-blog.com/article-34768049.html


  La baie 3, haute de 4,20m, dresse ses 3 lancettes et son tympan à 3 ajours et 5 écoinçons sur le pignon de la chapelle nord. On comparera son arbre de Jessé avec ceux de La Ferrière ( dans un article à venir) et de Beignon (idem) pour constater la proximité des cartons. Globalement, la composition est d'une lecture claire, aérée, et on distingue vite l'arborescence qui conduit, par les douze rois de Juda, la généalogie partant de Jessé sous sa tente (prédominance de couleurs rouges, ocres et vertes) jusqu'à la Vierge et son Fils, enveloppés du bleu du manteau.


                  vitraux-arbre-de-jesse 4444c

Chaque lancette est constituée de neuf panneaux, mais j'étudierai la verrière en trois registres inférieur, médian et supérieur pour respecter la cohérence des cartons. 

En bas, Jessé est endormi assis dans une cathèdre sous un pavillon de toile rouge ; il est entouré de deux prophètes, classiquement Isaïe et Jérémie, qui tiennent les coins de la tenture pour dévoiler Jessé. Chacun tient un livre et est entouré d'une phylactère. 

 

vitraux-arbre-de-jesse 4445c

 

  A gauche, le prophète est entouré de l'inscription "Orietur Stella ex Jacob, et consurget virga de Israël.nu 24" : il s'agit d'une citation du Livre des Nombres, 24,17 et de l'oracle de Balaam : "De Jacob monte une étoile et d'Israël surgit un sceptre". L'étoile a été rapprochée de celle qui a guidé les Mages et les bergers vers la crêche de Bethléem (Matthieu 2, 2 et 2, 7). Je rappelle que la partie basse (deux panneaux inférieurs) est dû à une restauration. 

  Sa tenue vestimentaire marie des traits typiques des habits de la Renaissance, comme les manches et des bottines à crevé, avec un turban, une barbe bifide, une tunique d'or à franges rouges et un châle à frange également, destinés à indiquer la religion juive du personnage de l'Ancien Testament.

  On peut penser qu'il tient le Livre des Nombres. 

  Il s'agirait du prophète Jérémie. C'est lui qui apparaît avec Isaïe sur sur le vitrail de Confort-Meilars, sur une peinture murale de l'arbre de Jessé de 1500, sur l'arbre de Jessé de Moncontour (vitrail du XVIe), de La Ferrière, de Beignon, de l'église Saiint-Godart de Rouen (1506), tout comme à la chapelle Saint-Guen de Saint-Tugdual, etc, etc... Cette quasi-constance de la présence du prophète ne m'en donne pas l'explication.


                    vitraux-arbre-de-jesse 4450c   

 

   Jessé révèle son identité par un phylactère, au cas où nous ne l'aurions pas reconnu, avec cette habitude de s'endormir sur sa lecture et de se plonger dans des songes généalogiques, la tête soutenue par la main accoudée. Jean-Pierre Le Bihan signale  que la posture assise a été adoptée par les maîtres verriers rouennais, notamment parce que la posture allongée ( celle du XIIe siècle du vitrail de Saint-Denis, point d'origine de tous nos vitraux d'arbres de Jessé ) est délicate à placer sur les baies à trois lancettes.

   Vous le trouverez en train de faire la sieste sur la plupart des vitraux qui le représentent. Est-il frappé, comme le héros des Pickwick Papers de  Dickens, du Syndrome de Pickwick (C.S. Burwell), est-ce un "Blue Bloater" dont l'hypoventilation alvéolaire et l'obésité suscitent un syndrome des apnées-hypopnées du sommeil (S.A.H.S) ? Il ne présente pourtant pas le morphotype de Fat Joe, et je ne l'entends pas ronfler. Ou alors, est-il concerné par la Maladie de Gélineau ?  Difficile de l'affirmer. La seule chose qui est sûre, c'est que Jessé est le petit-fils de Boaz, bien connu par les lecteurs de la Légende des Siècles de Victor Hugo par son surnom de Booz endormi. Bref, une transmission génétique possible, mais qui a du s'inverser dans les générations suivantes si on en juge sur les rejetons suspendues aux branches, hyperactifs invétérés, joueurs de musique ou agitateurs de hochets.

  

  Il porte le turban, la barbe bifide, mais comme c'est un roi et non un prophète (assimilé à un prêtre), il ne porte pas le châle à frange, mais un manteau d'or doublé d'hermine (bel anachronisme bien-sûr pour cet usage des rois de France) sur une robe violette. On note aussi l'aumonière, mais celle-ci n'est pas d'origine.

  Le dais vermillon et or est constellé de motifs ronds par la technique du verre gravé, propre au verre de couleur rouge dont on enlève par meulage (gravure) la couche pigmentée.

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Le deuxième prophète (ce serait, pour J.P.Le Bihan,  Elie) se place sous l'inscription : Et egredietur v(ir)ga de radice iesse et flos de radice eius asce(n)det, Isaïe 11", mais je ne vois pas pourquoi il ne s'agirait pas ici d'Isaïe lui-même avec sa fameuse prophétie "Et une tige s'élevera de la racine de Jessé (la traduction grecque de la forme hébraïque "Isaïe" afin de ne pas le confondre avec le prophète), une fleur s'élevera de ses racines."

  Ce personnage porte une coiffe haute et pointue comme une amande au dessus du turban. Deux rubans latéraux à franges en sortent. Un camail en fourrure d'hermine, un manteau vert à larges et courtes manches serré à la taille par une ceinture violette et de beaux souliers carmins complètent sa tenue. C'est ce portrait qui, j'en suis sûr, inspira Huysmans lorsqu'il décrivait Hérode en ses termes : " Sa longue barbe flottait comme un nuage blanc sur les étoiles en pierreries qui constellaient la robe d'orfroi plaquée sur sa poitrine" (A rebours, 1884)

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Le deuxième registre donne à voir trois des douze rois de Juda : Salomon à gauche, David au centre, Ezechias à droite, assis-perchés sur les branches de l'arbre qui semble surgir du toit de la tente royale. J'admire l'entrelacs de la ramure qui rappellent des éléments gothiques ; des feuilles d'acanthe s'enroulent  et répondent aux orbes des phylactères.

  La généalogie du Christ est présentée différemment dans les Évangiles par Luc et par Matthieu. C'est le texte de Matthieu qui est suivi par les artistes qui réalisent ces arbres de Jessé. Matthieu 1, 7-16 donne la séquence suivante : 21 individus d'Adam à Abraham, puis 12 personnages d'Isaac à Jessé, puis 26 personnage de David à Joseph, père légal (mais non biologique, bien-sûr) de Jésus. Parmi ces 26 personnages, seuls 12 figurent sur la plupart des arbres de Jessé, ce sont les "rois de Juda" David, Salomon, Roboam, Abia, Asa, Josaphat, Joram, Osias, Jotham, Ézèchias et  Manassé [mais parfois aussi Amon, Josias et Jéconiah].

   Au départ, en Égypte, il y avait 12 tribus portant chacune le nom d'un des douze fils de Jacob, également nommé "Israël" : les douze tribus d'Israël. Ces tribus sont unifiées sous le régne de Saül, auquel succède David et Salomon, puis vers -930 sous le règne de Roboam, fils de Salomon, son royaume se scinde en Royaume de Juda au sud, dont la capitale est Jérusalem, et regroupant les tribus de Juda et de Benjamin (et une partie des Lévites), alors que les dix autres tribus au nord fondent le royaume d'Israël, centré sur Samarie. Ce royaume est détruit par les Assyriens en -722 et on perd la trace des dix tribus. 

  Ici, ce sont les rois de Juda que nous allons suivre. Leur royaume durera jusqu'en -587, date de la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor. Leur histoire est traversée par trois axes de force : la tentative permanente de l'Assyrie pour les soumettre ; la division avec le Royaume d'Israël et les guerres qui les opposeront ; et enfin la progression très aléatoire malgré les exortations des Prophètes d'un polythéisme accueillant pour les cultes cananéens, vers le monothéisme du culte rendu à Yahvé Mais nous les suivrons dans le désordre de leur position sur l'Arbre à Rois.

 

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Salomon, (970 à 920 av. J.C) fils de David et de Bethsabée et donc petit-fils de Jessé, chaussé de rouge, porte sa couronne sur une sorte de casque-turban. L'homme aux 700 épouses et 300 concubines (Premier Livre des Rois, 11,3) est vêtu d'une tunique dorée, d'une robe lie-de-vin, toutes les deux damassées ; je remarque la forme particulière des manches.  Outre le sceptre, il tient un livre, sans-doute le Livre des Proverbes ou le Cantique des Cantiques, qu'on lui attribue. 

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    Le roi David (1010-970 av. J.C) tient résolument sa harpe, sur laquelle il composa ses Psaumes. Il porte sa couronne sur un chapeau en forme de petit-bateau (ou, plus sérieusement, de chapeau jaune pointu porté par / imposé aux juifs ) Sous son manteau royal doublé d'hermines, sa tunique de pourpre est mouchetée de blanc par la technique du verre rouge gravé.

  Fils de Jessé, c'est en toute logique qu'il apparaît sur la fourche maîtresse de l'arbre, juste au dessus de son père.

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      Ezéchias (716-687 av. J.C) avant-dernier sur la liste chronologique, est séparé de son voisin par douze générations : c'est ici un gaillard débordant de vitalité et saisi dans l'instantané chorégraphique d'une figure de danse guerrière proche de la pyrrhique : il s'agit peut-être de la "debka" hébraïque (ou dabkeh palestinienne, le mot signifiant "coup de pied") dans ses premières exécutions, ou, en tout cas, une danse qui est pratiquée avec le bouclier, le sabre, et les protège-tibias ( qui, en Grèce, portent le nom de cnémides). 

  Dans la Bible (Deuxième Livre des Rois, Livre d'Isaïe, Deuxième Livre des Chroniques), Ezechias est un roi bon, juste et attentif à lutter contre l'idolatrie (détruisant le serpent d'airain de Moïse, qui était devenu l'objet d'un culte idolâtre)  et à restaurer les traditions, mais qui, renversant la politique de soumission menée par son père Achaz et  cherchant à secouer le joug assyrien, déclencha le siège de Jérusalem : il évita la destruction de la ville en versant aux troupes du roi Sennacherib un fort tribut. (selon le Cylindre de Taylor, source assyrienne et non biblique, la somme s'élevait à 30 talents d'or et 800 talents d'argent). 

  Ézéchias débute son régne 6 ans après la destruction du royaume d'Israël, dont il accueille les réfugiés en les incorporant dans l'appareil cultuel et administratif tout en recueillant auprès d'eux tout un matériel textuel de traditions et de lois qu'il fait éditer. Il renforce les défenses de Jérusalem et fait creuser un tunnel qui amène les eaux de la source de Gihon à l'intérieur de l'enceinte. Il recherche l'appui des égyptiens qui lui fournissent (2R. 18 24) des chars et des cavaliers.

   D'après mon ancien camarade de classe à Sainte-Croix Dominique Charpin, désormais assyriologue patenté et directeur d'études à l'Ecole pratique des Hautes Études, "Après la chute du royaume du Nord, un seul état-tampon subsistait entre les assyriens et l'Égypte, le petit royaume de Juda. Celui-ci balança entre l'idée de se soumettre aux assyriens, et celle de croire qu'ils pouvaient compter sur le soutien des égyptiens pour rester indépendant. Mais à un moment, ils allèrent trop loin, et Sennacherib, fils de Sargon, décida de mettre un point final à la situation. En 701, il marcha sur Juda à la tête de sa puissante armée; ils assiégèrent Lachisch, seconde ville du royaume ". C'est après la prise de Lachisch et de 46 places-fortes qu'Ézèchias dut nègocier pour éviter à Jérusalem le même sort. Mais selon les archéologues cela fut le début, paradoxalement, , d'une explosion économique pour Juda, qui participa sous le contrôle de l'Assyrie au commerce et à la production d'huile link.

  Selon http://introbible.free.fr/histchutesam.html#desint, Ézèchias, qui ne fut ni destitué ni déporté, résista à Sennacherib, dont les troupes furent victimes soit d'une épidémie de peste, soit d'une contre attaque des égyptiens, soit du trop grand nombre de villes à controler en même temps. 

  A la fin de sa vie, Ézéchias était moins gaillard que sur notre vitrail : il tomba même sévèrement malade, et le prophète Isaïe vint lui annoncer qu'il allait mourir. Le roi en fut contrit, et pleura à chaudes larmes, ce qui émut le coeur du Seigneur. Il lui  renvoya Isaïe, qui était encore dans la cour pour lui annoncer qu'il lui accordait quinze années de plus. 

  C'est un texte que je trouve très beau, et que je ne peux résister à citer, comme je l'avais fait dans mon article sur l'arbre de Jessé de Confort-Meilars, Le vitrail de l'Arbre de Jessé de l'église de Confort-Meilars.  panneau A2 avec les dix degrés qui avancent ou qui reculent. Nous allons prendre du retard, tant-pis, mais lisez cela  (copié à la main, comme les vieux moines!): 

Deuxième Livre des Rois 20 1 :

  "En ces jours-là, Ézéchias fut atteint d'une maladie mortelle. Le prophète Isaïe, filsd'Amoc, vint lui dire : "Ainsi parle Yahvé. Mest de l'ordre à ta maison, car tu vas mourir, tu ne vivras pas." Ézéchias se tourna vers le mur et fit cette prière à Yavhé : "Ah ! Yahvé, souviens-toi, de grâce, que je me suis conduit  fidèlement et en toute probité de coeur devant toi, et que j'ai fait ce qui était bien à tes yeux." Et Ézéchias versa d'abondantes larmes. Isaïe n'était pas encore sorti de la cour centrale que lui parvint la parole de Yahvé : "Retourne dire à Ézéchias, chef de mon peuple : Ainsi parle Yahvé, Dieu de ton ancêtre David. J'ai entendu ta prière, j'ai vu tes larmes. Je vais te guérir : dans trois jours, tu monteras au temple de Yahvé. J'ajouterai quinze années à ta vie, je te délivrerai, toi et cette ville, de la main du roi d'Assyrie, je protégerai cette ville à cause de moi et de mon serviteur David." 

   Isaïe dit : Prenez un pain de figues" ; on en prit un, on l'appliqua sur l'ulcère et le roi guérit. Ézéchias dit à Isaïe : A quel signe connaîtrais-je que Yahvé va me guérir et que, dans trois jours, je monterai au temple de Yahvé ?" Isaïe répondit : "Voici, de la part de Yahvé, le signe qu'il fera ce qu'il a dit : Veux-tu que l'ombre avance de dix degrés, ou qu'elle recule de dix degrés ? " Ézéchias dit : "C'est peu de chose pour l'ombre de gagner dix degrés ! Non ! Que plutôt l'ombre recule de dix degrés !" Le prophète Isaïe invoqua Yahvé et celui-ci fit reculer l'ombre sur les degrés que le soleil avait descendu, les degrés de la chambre haute d'Achaz - dix degrés en arrière."

 Comment faire un pain de figues :  Lavieb-aile vous donne la recette :

Prendre une livre de figues de Barbarie (Opuntia ficus-indica encore nommé nopal ou Cactus Raquette) séchèes et les faire bouillir dans 375 cl de lait de brebis pendant six minutes. Ne salez pas.  Verser la préparation dans un plat creux et laisser refroidir. Démouler le pain ainsi formé et le couper en deux avant de l'appliquer sur l'ulcère. Le traitement est plus efficace lorsque le pain est légèrement tiède, et gélatineux. L'huile de figue peut, par ses propriétés anti-radicalaires, compléter le résultat. Mais s'il-vous-plaït, ne me croyez pas, nul n'est prophète en son pays.



                vitraux-arbre-de-jesse 5832c

 

      Le troisième registre montre, partiellement ou complètement, neuf rois de Juda.

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1. Dans la lancette de gauche, Joram en haut domine Roboam (en vert) et Oziam.

Oziam (781-714), ou plutôt Ozias, encore nommé Azarias, douzième roi de Juda, fut un roi exemplaire, à l'égal de Salomon, jusqu'à ce qu'à la fin de sa vie il ne se pique de vouloir s'attribuer les fonctions du sacerdoce. Dieu, qui avait lu Dumézil et la théorie de la trifonctionnalité, lui envoya la lèpre.

 On le voit mieux sur le cliché présentant Salomon : riche tunique de velours, manches à crevé, collerette, hauts-de-chausse verte, bourse admirable à la ceinture, et geste élégant mais énigmatique de la main gauche qui se tend comme pour assurer un équilibre.

       Roboam (933-916) est le fils de Salomon : on voit que la position sur les branches de l'arbre n'obeit pas à la logique généalogique. Par son attitude intransigeante envers les dix tribus d'Israël dont il recevait l'allégeance, en refusant d'entendre leurs doléances (trop d'impots et de corvées), il provoqua le schisme des deux royaumes.

  Un chapeau couronné orné d'une escarboucle jaune et ronde, un manteau vert animé de plis tourmenté et d'un pan folâtre, une tunique jaune d'or, un col bouffant, des traits du visage expressifs... que dire encore ? Ce geste de la main gauche, très vivant, témoignant d'une discussion en cours.

 Joram , septième roi de Juda entre 848 et 841 av. J.C. est le fils de Josaphat. Il épousa Athalie, fille du roi d'Israël Achab, ce qui permit d'établir la paix entre les deux royaumes, mais la reine, devenue veuve, imposa le culte de Baal à son peuple. C'est la version de la tragédie de Racine, mais Joram, roi impie, avait déjà adopté les convictions païennes de son épouse lors de son règne. Le prophète Elie lui prédit une fin horrible, et il mourut dans d'atroces souffrances après de longues douleurs aussi abdominales qu'abominales.

   Sur sa tunique courte (kethôneth), il porte la ceinture (khagôr) que l'on noue pour se déplacer ou pour combattre. Au dessous, une piéce d'armure en lattes métalliques couvre les épaules et les cuisses. La couronne est posée sur un turban.

  Son geste indicatif de la main droitre est difficile à interpréter, puisqu'on s'attendrait à ce qu'il désigne soit la Vierge, soit les Prophètes annonçant le Messie.




vitraux-arbre-de-jesse 5833c

 

2. Dans la lancette du milieu, Asa domine Josaphat (en jaune et orangé) et Abiam.

 Abiam, ou Abia, ou Abijam est donc le fils de Roboam. Il hérita du scisme religieux et politique avec le royaume d'Israël, devenu l'ennemi du royaume de Juda, et il combattit les troupes de leur roi Jeroboam lors de la bataille de Tsemarayim. Il fut victorieux, tuant 500 000 hommes d'Israël. Grâce à Dieu.

 Josaphat (870-848) fut un roi aussi louable aux yeux de l'Eternel que son père Asa ; il se préoccupa de se rapprocher du royaume d'Israël, et maria son fils Joram à la fille du roi, la dénommée Athalie. On sait que cela détourna le royaume de Juda du culte de Yavhé vers celui de Baal.

Asa, (-911-870) est le fils d'Abijam et le petit-fils de Roboam. Ce roi pieux lutta contre les idoles cananéennes.



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  3.  Sur la lancette de droite, Manasses domine Joathan et Achaz.


Joatham, fils d'Osias assure la régence lorsque son npère devint lépreux. Il combattit les ammonites, les syriens de Damas et les troupes du roi Pequah, du royaume d'Israël : comme ont fait ses pères, comme feront ses fils.

Achaz (732-716) est, nous l'avons vu, le père d'Ézèchias et le fils de Joatham. Ce jeune roi (il accède au trône à 20 ans) est confronté à la situation géoploitique suivante : au nord, le royaume d'Israël (son ennemi), dirigé par Pequah, puis par Osée, fait alliance avec la Syrie pour affronter les assyriens, et demande à Achaz de rejoindre cette alliance syro-éphraïmite, mais celui-ci refuse. La coalition marche sur Jérusalem en faisant de nombreuses victimes dans les rangs des Judéens, de nombreux prisonniers, et en s'emparant d'un lourd butin, mais assiège la ville Achaz en est réduit à procéder au sacrifice de son propre fils qu'il immole par le feu. Ce geste ne suffit pas à calmer la colère de Dieu (car Achaz est impie) et le roi doit faire appel au soutien du roi assyrien Téglat Phalassar III. Celui-ci le contraint à remettre en tribut les richesses du Temple, et à adorer les idoles assyriennes. Vu de l'extérieur, on peut penser que les affaires de Yahvé vont au plus mal.

  On notera que le phylactère indique le nom de Achia..,  peut-être par erreur de restauration.

  Le jeu gestuel et notamment manuel des trois rois complète la gamme des postures dans laquelle Michel Bayonne s'avère particulièrement habile, faisant se correspondre tout un vocabulaire des expressions des  mains, tout un langage muet mais que nous ne pénétrons pas.

  Les costumes sont différents à chaque fois, tout en puisant dans une base commune, turban couronné, camail en hermine, tuniques, manteaux, cuirasses légères, haut-de-chausses, sceptres, bottines ou chaussures très souples et ajustées, en alternant le jaune d'argent, le rouge ou  le violet.

 Manasses (687-643) ou Manassé fut l'exemple même à ne pas suivre, faisant tout le contraire de ce qui est agréable à Yahvé pour aller adorer Baal et sa parèdre Ashera. Il érigea même dans le Temple de Salomon un poteau sacré en l'honneur d'Ashera.

La séquence de ces rois illustre assez bien comment le peuple hébreu, initialement polytheiste, passa, avec des alternances, à une monolâtrie avec Yahvé comme dieu principal (dont Ashera était l'épouse) puis à un monothéisme exclusif.

   C'est délibéremment et par calcul politique que Manassé rompit radicalement avec la politique de résistance à l'Assyrie et de maintien des traditions religieuses qu'avait suivi son père Ézéchias pour se soumettre aux assyriens et donc accueillir leur culte des idoles. Il éleva, comme l'avait fait Achaz, un pieu sacré pour Ashéra et des autels pour Baal.


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Sources : http://introbible.free.fr/histchutesam.html#desint

Le tympan

Il est constitué d'un oculus, de deux ajours latéraux et de cinq écoinçons ; ceux-ci montrent la colombe du Saint-Esprit en haut, et deux anges en prière en bas


 

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      1. Les prophètes Jérémie et Esaïe

  Vus en buste émergeant des nues, les deux prophètes contemplent la fleur qui accomplit leur oracle, et l'artiste ne manque pas d'en profiter pour étendre la gamme des attitudes manuelles, celle d'Esaïe pouvant évoquer l'énumération scholastique des arguments comme si celui-ci, après avoir compté et nommé tous les successeurs de Jessé, citait encore les passages des Écritures prouvant que, par Marie,  Jésus, "de la maison de David", accomplissait l'Ancien Testament et manifestait sa Messianité.

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     2. La Vierge et l'Enfant :

  Les auteurs du Corpus les décrivent joliement "issant d'une corolle végétale dans une gloire rayonnante entourée de nuées" : lorsque le langage spécialisé décrit si exactement l'image en une belle expression, cela mérite citation. A la fois fleurs et fruits de l'arbre Jesséen (je tente le néologisme), ils s'épanouissent dans le plissé du manteau bleu. Marie est couronnée, reine superlative de tous ces rois de Juda, ses cheveux longs sont ceints d'un large ruban plissé qui les rassemble avant d'en libérer les mêches sur les épaules (je retrouve ce type de coiffure noté chez les Vierges allaitantes du Finistère  Vierges allaitantes : le bandeau de cheveu.) sa gorge est sagement caché par ce col colette d'une fine chemise, et, de la main gauche, elle présente à son fils une pomme-monde (une figue pour J.P.Le Bihan) qu'il semble bénir.

  L'association entre virga  de la citation  Nombres 24,17 inscrite sur la base du vitrail et virgo, "vierge", désignant Marie date du IIIe siècle. Le mot latin virga, ae désigne une branche verte et mince, un rejeton, un sion, une bouture, mais aussi une cravache, une badine, un bâton de marche, la verge du licteur ou les verges dont on fouette quelqu'un, et encore le sceptre ou baguette d'autorité, et (Juvénal) le rameau d'un arbre généalogique. Reprenons les deux citations :

Nombres 24, 17 :orietur stella ex Iacob et consurget virga de Israhel, "Un astre sort de Jacob, un sceptre s'élève d'Israël"

Isaïe 11,1 : et egredietur virga de radice Iesse et flos de radice eius ascendet, " Et une tige s'élevera de la racine de Jessé , une fleur s'élevera de ses racines.

Mais les choses se compliquent avec la citation suivante, qui emploie virgo et non virga:

Isaïe 7, 14 : Ecce virgo concipiet, et pariet filium, et vocabitur nomen ejus Emmanuel, "Et voici qu'une vierge concevra, et enfantera un fils, et on l'appelera du nom d'Emmanuel"

Virgo, inis, est la jeune-fille, la vierge, la vestale, la nymphe, mais aussi la jeune-femme mariée. (Dictionnaire latin de Charles Lebaigue en ligne).

   C'est Tertullien qui écrit au IIIe siècle Virga ex radice Maria ex David, flos ex virga filius  Mariae , "Marie issue de David (donc, de Jessé) est la tige issue de la racine, et le fils de Marie est la fleur qui s'élève du rejeton."

 

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            3. Aaron et Moïse

On peut remarquer le tilde sur le o de Aaro(n), ou bien les cornes en épi de cheveux de la tête de Moïse, liées à une erreur de traduction latine par saint Jérome du texte original qui disait seulement que le visage de Moïse était devenu rayonnant lorsqu'il redescendit du Sinaï après s'être entretenu avec Yahvé. Egaré par une racine proche de geren, "la corne", Jérome a traduit videbant faciem Moysi esse crnutam, "ils virent que le visage de Moïse était cornu".

  Aaron et Moïse sont frères, ils appartiennent tout-deux à la tribu de Levi qui se consacrera après l'épisode du veau d'or au sacerdoce. Aaron est le premier grand-prêtre des Hébreux. 

  Comment expliquer leur présence dans un arbre de Jessé ? La caste des prêtres devait-elle être représentée à coté de la caste des monarques? Il semblerait plutôt que l'on ait rapproché assez tot la virga de Jessé ( "et consurget virga de Israël", et un sceptre surgira d'Israël) et la virgae de Moïse et Aaron. En effet, Aaron a été choisi comme grand-prêtre après qu'on ait tiré au sort une verge ou branchette à son nom parmi un lot de treize, chaque tribu ayant mis la sienne. Et on remarqua le lendemain matin que le bâton d'Aaron avait poussé des boutons fleuris, et que ces fleurs étaient forées en amande. Le bâton est depuis lors l'insigne du grand-prêtre.

  La "virga" de Moïse est d'abord sa houlette de berger,  puis ce bâton que Dieu lui demanda de jeter à terre : il se transforma en serpent, pour reprendre sa forme initiale lorsque Moïse le reprit, et ce miracle servit de preuve pour le peuple hébreu que Dieu l'avait réellement investi.

 Enfin, il est possible que les commanditaires de l'oeuvre ait voulu faire allusion à l'Épître aux Hébreux de saint Paul. En effet, celui-ci explique que, dans la Nouvelle Alliance, Jésus est le nouveau Grand Prêtre, mais qu'il n'est pas, comme Aaron, de la tribu de Lévi, mais de la tribu de Juda pour un sacerdoce de valeur supérieure à celui des Lévites : il est Grand Prêtre selon l'ordre de Melchisedech, Grand Prêtre pour l'éternité (Hébreux 7 ). L'arbre de Jessé, argumentaire pour ce rattachement à la tribu de Juda s'inscrit alors comme une illustration du passage de l'ancienne loi à la nouvelle loi, rendant la répétition rituelle des sacrifices inutile puisque le Christ s'est donné lui-même en sacrifice définitif. 

  Cette nouvelle vision de l'arbre de Jessé s'inscrirait alors dans une discussion, débutée très tôt dans l'histoire du christianisme, poursuivie au Moyen-Âge puis en ces années 1550 des vitraux de Michel Bayonne, discussion avec ou contre les Juifs pour répondre à leurs critiques. Ou, plus précisément, comme une charge contre le Judaïsme. Ce théme fera l'objet de développements ultérieurs.


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III. Vitrail au dessus de la tribune, Baie W.

 

   Au dessus de la tribune, laquelle n'est pas accessible au public, on entr'aperçoit de loin une baie en plein cintre de dix panneaux, masquée au regard par le garde-corps et par je ne sais plus quelle installation malheureuse. J'ai du, pour en avoir une idée, la photographier au 400mm en me plaçant dans le choeur... Ce sont là les reliquats d'une Passion qui occupait la maîtresse-vitre, attribuée à Michel Bayonne, six scènes fragmentaires que Tournel compléta en 1912 ; Jean-Pierre Le Bihan restaura cette vitre composite en 1994. J'utilise toujours dans ma description les données du Corpus Vitrearum, op. cité.

 

Le registre supérieur de quatre panneaux montre à droite un Portement de croix, moderne en dehors de quelques piéces d'origine comme la tunique et la main du Christ, et (?) le buste du cavalier. Du coté gauche, la scène de la Mise en croix conserve également de rares fragments originels comme le soldat de l'angle inférieur gauche, quelques pièces au sol autour du Christ et deux personnages en haut à droite. 

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     Les deux registres moyen et inférieur montrent en haut et à droite la Flagellation (datant de 1912 sauf la frise architecturale qui porte la date de 1560, le buste et le bras du flagellateur et deux personnages de l'arrière-plan). A gauche, la Comparution devant Pilate conserve au contraire ses verres d'origine hormis, en son centre, le serviteur servant de l'eau, le dos du soldat voisin, la muraille du dessus et quelques pièces secondaires. La frise a été copiée sur son homologue de droite, avec la date de 1912.

    En bas, nous trouvons des fragments de deux Comparutions devant Pilate, avec la date de 1560 sur celui de droite.


  

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IV. Les Juifs dans l'art chrétien du XVIe siècle, à propos des vitraux de Moulins.

      Par définition, un arbre de Jessé amène l'artiste à représenter entre dix et vingt personnages de l'Ancien Testament pour deux à trois personnages du Nouveau Testament : Jessé, 12 rois de Juda, deux prophètes, ici Moïse et Aaron, soit 17 personnages vétéro-testamentaires à Moulins, et Marie, Jésus, (saint Jean parfois) pour les personnages néo-testamentaires. Selon ses convictions, celles de son époque et les données théologiques que le commanditaire veut voir illustrer, il peut être amené à opposer les vêtements, les attitudes et les visages  pour marquer soit la complémentarité des deux Testaments, soit la rupture entrainée par la Nouvelle Alliance. 

   Par ailleurs, tous ces personnages sont des Juifs, et l'artiste peut également témoigner des opinions, croyances et préjugés de son époque pour représenter des stéréotypes, ou bien pour témoigner de la façon dont les juifs s'habillaient, se coiffaient, etc... à son époque.

  Car par définition aussi, un arbre de Jessé, en représentant la généalogie hébraïque de Jésus, illustre aussi les racines que la religion catholique trouve dans le Judaïsme. 

  Autant d'enjeux, de problématiques que l'on peut tenter d'appréhender en observant les détails de l'iconographie.

  Mais pour repérer une éventuelle discrimination, il faudrait que l'on puisse comparer les personnages juifs avec d'autres, par exemple des Romains (mais qui figurent parmi les "méchants") dans une scène de la Passion. Sur l'arbre de Jessé de Moulins, cette comparaison au sein de l'oeuvre n'est pas possible, et seule une comparaison avec l'iconographie religieuse contemporaine peut être effectuée.

  En outre, l'Ancien Testament donne parfois des précisions sur la tenue vestimentaire des Hébreux, et un artiste peut s'inspirer de ces données pour représenter un roi, un prophète ou un prêtre, sans visée discriminatoire.

  C'est dire si le sujet est délicat à aborder ; je me donne ce petit défi, sans prétention, pour voir où me mène ma curiosité.

1. La tenue vestimentaire des Hébreux de l'Ancien Testament, ou Bible hébraïque est décrite par Alexandre Westphal en 1932 dans son Dictionnaire Biblique http://456-bible.chez-alice.fr/westphal/5430.htm

  On peut en retenir que cette tenue est composée d'une tunique légère, courte (s'arrétant au dessus des genoux), et d'une longue robe semblable aux burnous actuels. La laine de mouton est le matériau principal, cédant parfois la place à la soie. La couleur dominante est le blanc, mais les riches peuvent faire teindre en variante de rouge (pourpre, cramoisi, écarlate, vermillon) les broder, les tisser d'or.

  • La tunique ou kethonêth en hébreu, en laine ou en lin, courte et sans manche chez le peuple, pouvait être longue avec des manches jusqu'aux poignets chez les princes. 
  • La ceinture ou khagôr est portée sur la tunique pour se "ceindre les reins" pour travailler, combattre ou marcher.
  • Le manteau (begèd et simlâh) n'est parfois qu'une pièce de tissu, rectangulaire et dont on s'enroule pour se protéger ou se réchauffer, avant de s'en servir de couverture la nuit.
  • La robe ou meîlh, vêtement de cérémonie réservée à la classe aisée.
  • Le manteau de cérémonie (addéreth) manteau royal lourd et très  coloré et parfois enrichi d'or.
  • Le vêtement des prêtres ou éphod, se compose de caleçons allant des reins jusqu'aux genoux, d'une tunique étroite à manches et en lin, d'une ceinture brodée ou abnét nouée sur le devant et retombant jusqu'aux pieds après avoir fait plusieurs fois le tour de la taille. Le prêtre allait pieds nus. Le grand prêtre portait en plus une grande robe violette, garnie en bas de glands en forme de grenades et de clochettes en or. L'éphod lui-même était de lin tissé d'or et de fils de couleur, assez court, et ses deux parties avant et arrière se réunissaient sur les épaules par deux agrafes et deux pierres précieuses. Un pectoral, sorte de sac carré, y était suspendu ; 
  • La mitre ou bonnet des prêtres, "dont le nom hébreu, dérivé d'un mot désignant une coupe, semble indiquer que sa forme était conique". Le grand prêtre portait une tiare munie d'une plaque d'or
  • La chaussure usuelle était la sandale, plaquette de bois ou de cuir fixée par des lanières
  • La tête était couverte soit par le manteau, soit par un voile, ou par un linge carré que maintiennent des anneaux de grosse corde.
  • Les riches, les prêtres et les rois portent un turban, le tsânîph, enroulement sans-doute d'une mousseline autour d'un petit bonnet intérieur.
  • Les rois disposaient d'un vestiaire dont l'importance justifiait qu'un fonctionnaire spécial soit voué à sa garde.
  • L'utilisation des franges ou houppes semble répondre à un ordre de Dieu dans Nombres 15,38 "Dis aux enfants d'Israël, pour eux et pour leurs descendants, de faire une frange (tsitt-tsitt) aux cotés de leurs manteaux. Quand vous la regarderez, [la racine de tsitt-tsitt signifie "regarder, briller"] vous vous souviendrez de tous mes commandements pour les mettre en pratique". Et, dans Deutéronome 22, 12, " Tu feras des franges (gedilim, tresses) aux quatre cotés du vêtement dont tu te couvres". Ces franges étaient bordées d'un ruban de couelur violette et servaient de signe de reconnaisance. Le châle de prière actuel, ou tallît comporte des houppes à ses quatre extrémités. 

 

   La tenue de Jésus peut être déduite du texte des Évangiles : une tunique sans coutures, le manteau vaste et flottant des rabins, un turban blanc sur la tête, des sandales retenues par des courroies, et une ceinture de lin. Mais les figurations du Christ dans l'art chrétien fut d'abord de type gréco-latin, avec la tunique arrêtée aux genoux,, le petit manteau correspondant au pallium romain ; plus tard, les artistes adoptèrent un type syrien plus vraisemblable avec l'ample et longue robe orientale. Puis les deux types se mélangèrent.

 

Muni de ces renseignements, je peux reprendre l'examen des panneaux du vitrail : 

Jérémie porte :

  • un bonnet à oreillettes et une barbe bifide
  • un châle de prière à franges (glands)
  • 5 houppes rouges au bord inférieur de la robe
  • un manteau-couverture (simlah) vert
  • une tunique d'or

Jessé porte :

  • Un turban à oreillettes, centré par une escarboucle,
  • un  grand manteau d'or doublé d'hermine
  • une robe violette à longues manches

 

Isaïe porte :

  • Un turban à longues oreillettes terminées par des houppes
  • une barbe bifide
  • un riche manteau de cérémonie vert, fendu sur le coté, orné de pierreries
  • une ceinture violette
  • un camail d'hermine
  • et des manches à crevés, style Renaissance.

Salomon porte:

  • Un casque-turban couvrant les oreilles
  • Une tunique damassée en or et une robe longue damassée
  • des manches à houppes
  • une bourse

David porte : 

  • un chapeau à pompon
  • une robe  longue, dorée et doublée d'hermine,
  • une robe rouge à longues manches 

Ézéchias porte : 

  • une coiffure couvrant les oreilles
  • une tunique courte rouge,
  • des houppes ou glands au bord inférieur de la tunique ainsi qu'en haut des bottes
  • une épée

Oziam porte :

  • Un turban à oreillettes.
  • Une tunique courte rouge
  • un camail,
  • des caleçons verts et des bottes

Roboam porte : 

  • un grand manteau vert

Joram porte :

  • un grand manteau rouge
  • une ceinture verte

Abiam porte :

  • un grand chapeau pointu à gland, couvrant les oreilles
  • une cuirasse
  • une bourse

Josaphat porte :

  • un grand "burnous" de toile à rayures jaunes et orange

 Asa porte :

  • sa couronne sur sa tête nue, sans bonnet
  • une tunique d'or sur une chemise rouge
  • une robe courte verte
  • des caleçons, des bottes,
  • une cuirasse

Achaz porte :

  • Une couronne mais a tête nue 
  • une cuirasse
  • une épée, 
  • les jambes nues
  • des manches à crevés.


Joatham porte :

  • un turban à escarboucle
  • un camail
  • une robe violette boutonnée devant, et ornée sur les bords de pierreries
  • une ceinture jaune

 Manasses porte :

  • un turban à escarboucle
  • une cuirasse
  • un camail
  • une tunique
  • une robe violette
  • une ceinture jaune
  • des caleçons rouges


dans les ajours, Jérémie porte:

  • une barbe longue
  • un turban à escarboucle et à oreillettes en pointe
  • une robe rouge


 Isaïe porte : 

  • la tête nue
  • une longue barbe
  • un manteau de cérémonie violet
  • une tunique dorée


Aaron porte une tenue assez conforme à celle du gran prêtre qu'il est : 

  • une longue barbe
  • une mitre conique jaune fendue, ornée de joyaux
  • un bonnet à longues oreillettes en pointes
  • une robe viollet

 

 

Moïse porte : 

  • la tête nue avec les cornes traditionnelles
  • une longue barbe
  • un manteau rectangulaire rouge
  • une tunique verte
  • une chemise jaune

 

Si je m'interresse au vitrail de la tribune, je dois considérer seulement les personnages non restaurés ; ce sont des membres du Sanhédrin, ou des prêtres. J'y ajoute Pilate, puisque ce citoyen romain semble habiller comme un Juif.

  On retrouve le camail en hermine, le manteau, les longues barbes, les crevés, et le chapeau pointu au dessus d'un turban d'étoffe rayée.

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vitraux-tribune 5820vv  vitraux-tribune 5821cc

 

 

   Pour conclure, les personnages de l'Ancien Testament, de religion juive, sont représentés sur le vitrail de Moulins par des traits iconographique qui introduisent une orientalisation et même une sémitisation, du moins pour les stéréotypes de l'époque : ce sont les barbes longues, le turban, le bonnet à oreillettes, et dans quelques cas les franges ou houppes des bords des vêtements, voire même pour Jérémie 1, un châle de prière. Nous avons vu que manteaux, tuniques, robes, caleçons, turbans, mitre du prêtre, sont bien attestés dans les Écritures et ne sont pas de pure fantaisie. Néanmoins ces traits sont associés à d'autres qui relèvent de l'usage consistant à représenter les personnages de la Bible avec des tenues "modernes", des années 1550-1560, comme les manches à crevés, les bottes fines et ajustées, la barbe depuis que François Ier en a lancé l'usage (mais c'est une barbe taillée), les étoffes damassées. Rien ne permet de soutenir la thése d'une discrimination de la représentation qui viendrait opposer de "vilains" personnages hébraïques de l'Ancien Testament avec  de "bons" personnages du Nouveau Testament, ou même d'une discrimination raciste relevant de l'anti-judaïsme, à moins de les passer à un nouveau crible, celui de publcations récentes.

 

  Mes réflexions sont sous-tendues par les publications de Bernhard Blumenkrantz et de Jean-François Faü.

    Bernhard Blumenkrantz a publié en 1966 Le Juif médiéval au miroir de l'art chrétien, Études augustiniennes, Paris, 159 p. link Il y indique qu'après les croisades, vers 1196, le juif devient facilement reconnaissable dans l'art chrétien par un visage allongé, une longue barbe, un nez accusé, un manteau différent du chrétien et la rouelle bipartite.  Puis on voit apparaître le bonnet pointu et les papillotes, puis au XIVe siècle le nez busqué ; au XVe siècle, cette orientalisation est achevée.

   Blumenkrantz explique ensuite  la tendance à représenter tous les personnages méchants sous les traits des juifs : et je pense alors à ce que j'ai constaté pour Ponce Pilate.

 (Voir aussi du même auteur Juifs et chrétiens dans le Monde occidental, 430-1096, Paris-Louvain 2006) 

  Reprenant mes clichés, je constate dans le tympan de l'arbre de Jessé que sur les profils de Jérémie et d'Aaron les nez sont busqués. Les "cornes" de Moïse ont pu  favoriser l'assimilation du Juif au Diable. Enfin la plupart des coiffures sont traitées au jaune d'argent, et nous avons au moins trois exemples de chapeaux pointus jaunes.

  Jean-François Faü a fait paraître en 2005 L'image des Juifs dans l'art chrétien médiéval, Editions Maisonneuve et Larose, pour permettre de repérer dans l'art chrétien les manifestations de stigmatisation des Juifs, et de" débarasser des oripeaux de l'antijudaïsme médiéval une éducation chrétienne ancestrale" (site Judaïque Cultures).

  Quelques éléments sont à connaître :

    C'est en 1215 que le décret du IVe Concile de Latran avalisé par le pape Innocent III fixe l'obligation aux Juifs de porter un signe distinctif afin qu'ils ne se mélangent pas aux Chrétiens et que les mariages mixtes soint évités.  Ce signe sera le chapeau jaune en Allemagne, les tables de la Loi en Angleterre, et , par la décision de Louis IX en 1269, le port de la rouelle, rond d'étoffe rouge ou  jaune, symbolisant l'or et l'avarice, ou les deniers de Judas.

  Les Juifs, soumis à un antijudaïsme les rendant collectivement responsables de la mort du Christ, les accusant de profanation d'hostie, ou d'empoisement des fontaines lors des épidémies de peste (1322), furent exclus par les rois de France en 1254 (remplacé par le versement d'argent), en 1306, puis définitivement en 1394 jusqu"à la Révolution.

   En 1560, Michel Bayonne n'a pas pu s'inspirer du costume juif contemporain puisque d'une part les juifs étaient expulsés, et que, d'autre part, ils ne portaient pas de costume spécifique (c'est ce qui rendait nécessaire la rouelle).


 

   Pour en finir, il ne me semble pas que ce vitrail témoigne, à quelques exceptions près, d'une stigmatisation des personnages hébraïques, mais une lecture nouvelle du thème de l'arbre de Jessé illustrant l'épître aux Hébreux de saint Paul me semble une source de réflexion autrement plus

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Published by jean-yves cordier
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commentaires

Ceruti 21/01/2016 08:46

Je viens de trouver votre blog par hasard , je suis complètement époustouflé par la qualité, la pertinence de vos commentaires MERCI

Jean-Yves Cordier 21/01/2016 12:40

Merci merci, c'est trop gentil pour un article bien long , mais ces vitraux du XVIe fourmillent de détails.

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