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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 22:01

L'arbre de Jessé de l'église de Saint-Aignan.

 

Voir dans ce blog lavieb-aile des articles consacrés aux Arbres de Jessé de Bretagne:  

Les sculptures :

Et les vitraux : 

Et en comparaison avec les œuvres bretonnes :

 

     "Il sortira un rejeton de la tige de Jessé et un surgeon naîtra de sa racine. Et l'esprit du Seigneur se reposera en lui". C'est cette prophètie d'Isaïe 11,1-2 que les artistes médiévaux vont combiner avec la généalogie de Jésus telle qu'elle apparaît dans les évangiles synoptiques (Matthieu 1,1 et Luc 3, 23-38) pour représenter Jessé, le père du roi David donnant naissance à un arbre sur les branches duquel sont installés les douze rois de Juda avant de culminer dans le Christ. 

  Sur les verrières des cathédrales (celle de St Denis inaugura l'iconographie) ou des églises, sur leur portail, dans les Livres d'Heures, sur les hauts et bas-reliefs de pierre ou de bois, Jessé sera debout, assis ou couché et souvent assoupi comme s'il contemplait en songe sa descendance. Les prophète Isaïe et Jérémie (pour sa prophétie "En ce temps-là je susciterai dans la race de David un rejeton, héros de la justice", Jérémie 33, 15) l'accompagneront souvent, les douze rois, souvent en réduction, s'installeront sur les branches, conduisant soit au Christ, soit à la Vierge tenant l'Enfant. Des anges ou des colombes seront placés autour d'eux.

   Parmi les 34 exemples iconographiques que le Dr Louis le Thomas (1)  a relevé en Bretagne ( dont  13 vitraux, 2 niches, 15 haut-reliefs), trois thémes se dégagent :

  • Le thème christique, où le Christ trône au sommet de la ramure
  • Le thème marial (1), où c'est la Vierge qui culmine, tenant l'Enfant dans ses bras,
  • Le thème marial (2), où la Vierge à l'Enfant, debout, est au centre, encadrée par deux rameaux latéraux sur lesquels sont placés les deux groupes de six rois de Juda.

   En Bretagne, les arbres de Jessé en vitrail comportent en majorité Jessé assis ou plus rarement debout, alors que Jessé est couché dans l'ensemble des haut-reliefs. Parmi les quinze haut-reliefs, treize introduisent la figure d'une démone, cornue, à la poitrine dénudée, tenant une pomme, et allongée . Ce sont ceux de Cléguerec, Duault, Guimaëc, Loc-Envel, Locquirec, Ploerdut, Plounevezel, Plourin-Morlaix, St-Aignan, St-Thégonnec (niche), St-Tugdual, St-Yvi et Tredrez. La totalité de ces arbres bretons sont du XVIe siécle, hormis 5 arbres datant du XVIIe.


I. L'arbre de Jessé.

  Il figure dans le groupe "marial (2)" et  comporte 19 personnages Deux anges, la vierge et l'Enfant, 12 rois, Isaïe, Jessé, une démone.

arbre-de-jesse 1349c

 

La Vierge à l'Enfant : 

   Son visage, très humain et expressif, est couvert par un voile et encadré par deux nattes.

Elle est vêtue d'un manteau bleu frappé de quatre-feuille d'or, à la doublure blanche peut-être en hermine,  dont le pan droit est maintenu par une attache sous le poignet gauche. Au dessous, elle porte une robe dorée au décolleté rectangulaire et  au corselet très ajusté, cintré par une ceinture. Elle tient un livre entre le coude droit et le tronc.

  Elle est chaussée de souliers fermés de cuir rouge, et elle est placée sur un massif végétal, sorte de figuier, de bourgeon originel ou d'involucre aux brachtées stylisées.

L'enfant, qui n'est plus un nourrisson mais un garçon bien éveillé aux beaux cheveux bouclés et vêtu d'une courte tunique jaune d'or, se tourne vers la gauche et amorce le geste de bénédiction, alors qu'il tient un globe terrestre (ou du moins une boule bleue) dans la main gauche.


arbre-de-jesse 1350c

 

  Jessé et la démone :

  Sous les pieds de la Vierge se voit le tronc de l'arbre, qui se divise vite en trois branches princeps, les branches latérales des rois de Juda et la branche centrale. Ce tronc naît par de courtes racines de la poitrine de Jessé, lequel, couché, la tête à longue barbe soutenue par la main droite accoudée, regarde (ses yeux sont ouverts) d'un air pensif vers le sol, alors que sa main gauche laisse presque échapper le livre où est inscrit RADIX JESSÉ, l'Arbre de Jessé. Il porte, sous un manteau rouge à quatre-feuille d'or retenu par un fermoir, une robe vert foncé.

  Sa posture songeuse presque abattue et mélancolique et tournée vers le bas contraste avec celle qui se tient tête-bêche, au dessus de lui, la tête relevée : la démone cornue aux longs cheveux sombres et dénoués, au torse nu athlétique, au regard décidé et malin semble viser une cible, alors qu'elle tient une superbe pomme rouge dans la main gauche. Accoudée en symétrie avec Jessé sur les pieds même du vénérable ancêtre, elle s'accroche à l'arbre d'une main aux quatre doigts qui trahissent sa nature monstrueuse. Et en y regardant de près l'on voit que ce bras de cauchemar, sur lequel s'enroule la queue annelée et squameuse de la femme-serpent, sort de la gueule d'une bête aux crocs acérés, aux babines et aux oreilles rouges. 

 Les seins de la démone ont bénéficié d'interventions de plastie mammaire : dans certains groupes, c'est pour en limiter le volume ; ici, on a souligné le dessin des mamelons, mais Louis Le Thomas  décrivait en 1963 le "torse dénudé, magnifiquement galbé, en torsion légère ; mamelles discoïdes, retouchées". Cet auteur, qui pouvait déjà en 1955 prétendre à "vingt ans de campagnes photographiques et d'études d'art populaires " des saints bretons est un homme de terrain qui sait donner à sa plume une élégante emphase lorsqu'il écrit plus loin, à propos de l'ensemble des "démones bretonnes" : Il commence par écrire que leur présence "relève en effet d'une gynécomorphie du Serpent de la Tentation", ou que leur buste a été "traité avec une verve évidemment complaisante et un réalisme particulièrement suggestif", décrivant leur attribut principal, des mamelles orthomorphes, discoïdes, d'un galbe partout exagéré" (p. 60) avant de conclure dans un Résumé Critique :

  "Elles sont des répliques originales du Serpent de la Tentation, figuré par ailleurs avec buste anthropomorphe féminisé. Étude inespéré du nu féminin, cette figuration naturaliste attribue aux démones des mamelles discoïdes, par contraste avec celles des diablesses -et même des diables- affligées par ailleurs "d'affreuses mamelles pendantes". Au point que, partout ou presque, des retouches persévérantes ont amenuisé des attributs que, moins exigeant, certain personnage moliéresque se contentait de faire "couvrir" par Dorine"

   La queue de ces créatures n'est pas oubliée par Louis Le Thomas, docteur es sciences et formé aux archétypes jungiens, qui les aborde avec le même esprit scientifique mâtiné de fascination: elles sont, explique-t-il, lorsqu'elles accompagnent le thème de l'Immaculée Conception, soit de typé "Nereïde", à queue de poisson,  soit de type Echidna à queue de serpent, mais les démones bretonnes des arbres de Jessé ne sont jamais du signe du poisson, mais toujours des Démones ophioures dont celle de Saint-Aignan est l'exemple le plus typique et le plus remarquable" (p. 71), avec ses noeuds où il voit une résurgence du vieil archétype des "dieux lieurs".

  Si donc cette femme-serpent maléfique relève la tête, elle n'en n'est pas moins maîtrisée et soumise par la Vierge qui affirme sa royauté sur le monde, et la prépondérance de sa force génératrice : face à la duplicité et la séduction stérile, La Mère, c'est Marie.


 

arbre-de-jesse 1373c

 

arbre-de-jesse 1385c

 

Le Prophète Isaïe : Ecce virgo concepiet et pariet filium. Isai.

Citation d'Isaïe 7, 14 : Ecce virgo concepiet et pariet filium et vocabitur nomen Emmanuel,

      "Une vierge concevra, et elle enfantera un fils qui sera nommé Emmanuel"

  La statue du prophète Isaïe a été, curieusement, placée à droite alors qu'elle était à l'origine, et en toute logique concernant sa posture, placée à droite (illustration p. 54 de l'article de Le Thomas, Bull. S.A.F. 1963).

arbre-de-jesse-1352c.jpg

 

 

Les rois : en deux théories parallèles encadrant la Vierge :

arbre-de-jesse 1368c

 

Le groupe de gauche :

  Ils portent ce genre de costume de rois d'opérette qui est le costume de seigneurs à la période Renaissance : des fraises assez courtes ornent les cous, des crevés fendent les manches, certains vêtements sont mi-partis, les armures, plutôt d'apparat depuis qu'elles ne protégent plus vraiment des armes à feu, ne couvrent que le tronc alors que les jambes sont habillées de chausses. Les rois sont tous équipés d'un sceptre et coiffés d'une couronne, parfois sur un turban. Certains sont imberbes.

  La couleur dominante est le rouge, symbole de royauté, puis l'or; puis viennent le vert, le bleu (avec parcimonie car c'est la couleur du fond), le marron des barbes, le rose des chairs, 

arbre-de-jesse 1369c

 

Le roi David :

      est reconnu par la lyre sur laquelle il composa les 150 psaumes du Livre des Louanges. Sa couronne est...particulière.

arbre-de-jesse 1367c

 

Le roi Salomon :

arbre-de-jesse 1366c

 

Les rois Roboam et Asias :

 

arbre-de-jesse 1365c

 

Les rois Asa et ...

 

arbre-de-jesse 1364c

 

      Les rois de droite :

arbre-de-jesse 1353c

 

Le roi Manassé : (ou "Manassés")

  Ce fils d'Ézéchias est décrit par le Second Livre des Rois comme particulièrement impie, réintroduisant le culte de Baal et Ashera ou celui des astres. 

  Sa présence est quasi constante sur une arbre de Jessé, mais ne va pas sans paradoxe puisque, selon la tradition et les écrits apocryphes, il condamna le prophète Isaïe (qui exerça lors des régnes d'Oziaz, Achaz, Ézechias, et qui est représenté ici avec sa prophétie) à être scié en deux dans un tronc...d'arbre où il s'était réfugié (Hb 11, 37). L'âme d'Isaïe est ravie au ciel juste avant son supplice afin qu'il ne souffre pas, c'est l'Ascension d'Isaïe. L'assasin figure donc dans l'arbre dont sa victime avait annoncé la croissance. 

  Il est l'un des rares à porter des éléments à frange, soit sous forme de glands à l'extrémité des pointes du pectoral, soit le long de son manteau rouge. Mais son voisin porte des piéces de vêtement identiques.


 

arbre-de-jesse 1360c

 

Les rois ... et Ezechiaz :

 

arbre-de-jesse 1359c

 

Le roi Joatham :

  On admire comme chaque personnage est différent : la barbe-fleuve de Joatham est spectaculaire, ainsi que les spalières de son armure en forme de gueule ouverte.

 

arbre-de-jesse 1357c

Le roi Achaz :

  On note la présence d'une boucle d'oreille en or : j'ai déjà étudié comment celle-ci pouvait être vue, à l'époque, comme un signe de judeité :  Éloge de l'omission : Le titulus dans l'Annonciation d'Ambrogio Lorenzetti.

arbre-de-jesse 1356c

Le roi Ozias : 

arbre-de-jesse 1354c

 

Les trois anges portant la couronne et les phylactères :

 

  Ils sont en tenue de chevalier Renaissance comme les rois, avec une armure ou une tunique couleur de métal argenté et des pièces de protection d'épaule et de bassin au dessus de longues robes. Les couleurs dominantes restent le rouge et l'or.

 

arbre-de-jesse 1363c

 

Le phylactére porte le texte suivant : 

AVE MARIS STELLA DEI MATER ALMA AT AVE SEMPER VIRGO FELIX CELI PORTA SUMENS ILLUD AVE

  Ce sont les vers non rimés du premier quatrain, et le premier vers du second quatrain de l'Ave maris Stella, prière qui en contient sept et qui date au moins du IXe siècle: 

Salut, étoile de la mer,

Mère nourricière de Dieu

Et toujours vierge,

Bienheureuse porte du ciel.

En recevant cet Ave

(de la bouche de Gabriel

et en changeant le nom d'Éve

établis-nous dans la paix.)

  Le qualificatif d'"étoile de la mer" est issu du prénom hébreux Maryam décomposé en Mar yam, en hébreu "goutte de mer", traduit en latin par stilla maris, devenu par glissement sémantique stella maris, "étoile de la mer". On trouve souvent en réference 1, Rois, 18,45, mais ce texte qui parle d'un " nuage qui s'élève de la mer, qui est comme la paume de la main d'un homme" que le prophète Elie annonce à Achab afin qu'il parte sans tarder, ne contient pas l"expression "stilla maris". 

  Il est intéressant de lire la fin du quatrain où Marie "change le nom d'Éve" (mutans Evae nomem) qui joue sur l'inversion Ave/Eva à propos de cette sculpture où Marie domine la Mauvaise Éve croqueuse de la pomme du péché.




 

arbre-de-jesse 1362c

 

arbre-de-jesse 1361c

 

(1) : Louis Le Thomas, Les Arbres de Jessé Bretons, Bull. Soc. Arch. Finist. 1962 : 163-197 et 1963 : 35-72.

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Published by jean-yves cordier
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commentaires

kergranit 05/05/2012 15:28

Je commence par les allers-retours d’Isaïe… de gauche à droite. Il a été plusieurs fois déplacé : en 1988 mon cliché noir et blanc effectué à l’Hasselblad le situe à sa place, à gauche. En 2007 il
était placé à droite et j’avais signalé le problème… Donc je vois que mon intervention n’a pas été efficace. En revanche, je n’ai pas trouvé la reproduction dont vous parlez à la page 54 du SAF de
1963… Il y a eu peut-être alors plusieurs exemplaires ?
Quoi qu’il en soit Louis le Thomas l’a bien vu du bon côté comme l’atteste ses photographies reproduites chez Combier Imprimeur à Mâcon.
Cet arbre de Jessé a subi une restauration clinquante avec un abus caractérisé des tons or !
Mon ancienne carte postale et une photo du fond Louis le Thomas confirment qu’avant restauration la Vierge portait une robe blanche avec un manteau bleu et ses cheveux… étaient noirs et non pas
doré comme on le voit aujourd’hui… L’enfant portait une chemise grise ! L’auréole derrière la Vierge n’existait pas.
Francisation aussi de quelques noms de rois…
Le visage de la Démone était couleur chair et non pas teinté d’une espèce de rouge… À noter qu’elle possède une poitrine très galbée, mais sans mamelons afin de diminuer encore son caractère
féminin tentateur… Elle s’accroche à l’arbre avec quatre doigts (et non pas trois) l’un étant caché par le tronc. Debidour a décrit ce bras monstrueux : « il sort d’une tête de lion qui emboîte
l’épaule, comme à certaines armures d’apparat de l’époque.» Quand on la regarde de face, cette tête ressemble effectivement à un lion.
Enfin, il faudrait corriger votre texte : AVE MARIS STELLA DEI MATER ALMA ATQUE…
Ce n’est pas ATQUE mais AT AVE. Ah ! Ce latin…
Il y aurait encore beaucoup à dire !
Cordialement
Alain Ménard

jean-yves cordier 05/05/2012 19:43



 Merci de ce commentaire,


je vérifie sur les photocopies de l'exemplaire du bulletin, la photographie est placée sur une page non paginée, si je puis dire, en regard de la page 54, et ne représente, sous le titre
Saint-Aignan (église)_Jessé et démone, que la partie basse de l'arbre. 


  La description de Debidour est confirmée par l'armure du roi Joatham dont la spalière dûment pourvue de dents avale le bras.


Je corrige ma faute de latin et je retire 2 points à la copie.


Je n'ai pas su approfondir ma description du vêtement de Manassé, dans lequel je retrouve les éléments dont on pare régulièrement Joseph d'Arimathie, sans-doute en raison de ses fonctions au
Sanhédrin, et je recherche des éléments de documentation.


  Avec ma gratitude,


Jean-Yves Cordier



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