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24 mars 2014 1 24 /03 /mars /2014 23:24

A la recherche du Papango : La danse de l'oiseau, sculpture de Anna Quinquaud exposée à Brest.

 

Lors de ma visite de l'exposition Anna Quinquaud (1890-1984) au Musée des Beaux-Arts de Brest, j'ai admiré l'une des pièces maîtresses, intitulée Danse La Papanga (Oiseau). L'œuvre étant abritée par une vitrine, je n'ai obtenu qu'une photographie médiocre, mais qui témoigne bien de la curiosité que suscite le sujet, une danse exécutée en équilibre sur une étroite colonne à peine évasée en son sommet, comme des stylites anachorètes.

 

                    expo-anna-quinquaud-brest 0660c

 

Elle était accompagnée d'un titulus remarquable indiquant ceci : 

Danse « la Papanga » (oiseau) Plâtre, 1933. Musée des Beaux-Arts, Brest métropole océane.

 

   "«La « Papanga » ou « danse de l'oiseau » qui expose le corps à une gymnique d'exception, est un exercice complexe de sculpture au cours duquel l'artiste témoigne expressément de son admiration pour une danse scrupuleusement observée à Madagascar. Expression identitaire de l'Île Rouge, cette chorégraphie est traitée en sculpture avec la suggestion d'une action en train de se faire. Ainsi, par un léger débordement du pied droit, par la position allongée des bras et leur savante asymétrie, par le subtil décollement des pieds qui prélude au mouvement du danseur, pas la légère inclinaison avant du buste, elle rejoint la pensée de Gaston Bachelard pour qui le corps de l'oiseau « est fait de l'air qui l'entoure, sa vie est faite du mouvement qui l'emporte. En Afrique, l'oiseau offre aux populations une dimension symbolique associée à la vie, à la fécondité ainsi qu'à l'envol des âmes.." (© Musée B-A Brest)

                           expo-anna-quinquaud-brest 0656c

On voit que les responsables de l'exposition s'étaient très justement consacrés à décrire l'œuvre et la technique plutôt que le sujet représenté.  Il me restait donc à mener mon enquête sur cette curieuse danse, que Anna Quinquaud avait observé lors de son voyage à Madagascar en 1932. La documentation fournie par le Musée me permit ainsi d'apprendre que :

"Cette sculpture en plâtre de la sculptrice Anna Quinquaud  est un défi à la statuaire. Aux volumes stables, l’artiste préfère l’expression ample et la mobilité précaire d’un danseur, dont le corps, tout en légèreté et équilibre, incarne la grâce d’un mouvement arrêté. Anna Quinquaud témoigne ici de son admiration pour une danse qui figure parmi les expressions rituelles et identitaires de Madagascar. Elle découvre l’île en 1932, à l’occasion de son troisième et dernier voyage sur le continent africain. Observée au sein de l’ethnie Antaisaka, la danse de la Papanga, ou Danse aux oiseaux, représente une forme culturelle propre à ce peuple dont les traditions ont essaimées dans toute l’île."

 

Mon atlas m'apprend vite que les Antaisaka – « ceux qui viennent des Sakalava » – sont un peuple côtier de Madagascar. Ils vivent principalement dans le sud-est de l’île dans la province de Fianarantsoa. Il me reste à découvrir d'où vient ce nom de "papanga", et, comme dans un jeu de piste, au lieu de trouver tout de suite la réponse, le fil d'Ariane me fut fourni par une expression malgache. Sur l'île, si vous restez immobile au lieu de progresser, vous pouvez entendre un passant pressé vous lancer : " Eh, tu va rester encore longtemps à faire le papanga ?".

Car c'est au masculin que le terme est utilisé. "faire le papanga", c'est faire comme cet  oiseau de proie qui peut rester longtemps les ailes déployées sans presque bouger, bien connu à Madagascar et à la Réunion, la Papangue (au féminin cette fois-ci !).

 

I. La Papangue, rapace.

On le trouve dans les traités d'ornithologie sous les noms de Circus maillardi maillardi Verreaux, 1862,  le Busard de Maillard, quoique ce nom corresponde plutôt à son cousin endémique de la Réunion, et qu'à Madagascar et aux Comorres, il faille plutôt parler de Circus macrosceles Newton, 1863. On le trouve décrit par Milne-Edwards avec des lithographies de John Gerrard Keulemans.  C'est un rapace de grande taille, à l'œil et aux pattes jaunes, au bec noir et crochu, le mâle est bigarré brun-noir et gris clair teinté de touches blanches, la femelle brun clair avec des ailes grises. Le mâle est plutôt brun/noir.

Il se nourrit de petits mammifères, de petits oiseaux, d'amphibiens et de reptiles. Il était jadis la terreur des basses-cours.

"Histoire naturelle des oiseaux Vol. XII", in  Histoire physique, naturelle et politique de Madagascar 1876 publiée par Alfred Grandidier ; par MM. Alph. Milne Edwards et Alf. Grandidier, atlas 1, pl. 77 page 90  et planche XXVII.

                                    Description de cette image, également commentée ci-après

 

Source image :http://www.classicnatureprints.com/pr.Keulemans%20Birds/mad.circus.maillarde.html

 

                circus.maillarde.

 

Busard de Maillard (Circus maillardi) mâle, 1867 lithographie de Louis Antoine Roussin http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Circus_maillardi_male_lithograph.jpg

 

                         File:Circus maillardi male lithograph.jpg

 

 

II. La danse  papangue, Papango .

      Curieusement, je n'ai pas trouvé de description de "la danse Papanga" chez les Antaisaka. Il existe à Madagascar de nombreuses danses traditionnelles, accompagnées par le tambour langoro ou amponga, le violon (lokanga), la flûte (sandina), l'arc musical (jejolava), la cithare Marovany, la mandoline triangulaire, et l'accordéon introduit après l'époque coloniale.  Chaque ethnie a sa danse propre, comme  la danse du fusil chez les Sakalava, la danse des Antandroy , celle des Merina avec leurs les danseurs Mpilalao, et la danse du pilon, danse commune aux ethnies côtières Bestimisaraka et Antakara qui marque les premières récoltes de riz de l'année. On trouve aussi les noms de danse comme  la danse d'introduction Afindrafindrao, Bahoejy,  le Malesa, l'Alalaosy,le  Kinetsanetsa, Antsa, Beko, Tosy, Djihe, et, propre aux Antaisaka, le chant polyphonique féminin Sakalava.

  Dans toutes les danses de différentes régions de Madagascar, pétries de symboles, aucun geste n’est gratuit. Les femmes harcèlent les hommes de leurs chants. Les pas saccadés font se déhancher les corps, coudes relevés. Les mâles piqués au vif répondent individuellement, rivalisant d’adresse pour attirer l’attention. Les pieds martèlent le sol. Les malgaches ont hérité de l’Afrique la danse avec les pieds, de l’Indonésie la danse avec les mains. Le ton se fait parfois grave, lorsque les chants sakalava appellent à la fin des mauvais jours, sur des mélodies teintées d’une pointe arabisée. Au Sud, au pays des épines, l’environnement hostile incite, sans doute plus qu’ailleurs, au dialogue avec les esprits. Le rythme des percussions s’accélère, se fait plus africain. Les instruments de musique témoignent du dénuement : la langoro, petit tambour à baguettes, la mandoline rectangulaire, de facture évidement artisanale… La force de la nature, oppressante, est omniprésente dans la chorégraphie.. Les chants se transforment souvent en incantations, pour que la pluie tombe, pour que l’amitié perdure entre les hommes… Les danses rappellent aussi les rituels guerriers, à grand renfort de lances et de démonstrations de la force masculine, faisant appel aux génies bienfaisants qui s’invitent dans le corps. Les danseurs et le public communient dans les rituels ancestraux, particulièrement vivaces chez les Antandroy. La transe du « bilo » en est le moment le plus fort : la cérémonie d’exorcisme arrive alors à son terme, la guérison par l’extraction du mal. Le Phoenix Magazine, 2013

...mais pas de "danse Papanga". Je ne découvre le sujet de la sculpture d'Anna Quinquaud que sous deux noms, la danse Papango, et la danse de l'épervier.

1. Les danses de l'épervier.

Les danses malgaches les plus appréciées sont celles qui imitent la gestuelle animale : épervier, crocodile, zébu surtout.  Les pas de danse évoquent parfois la façon caractéristique de la marche dans la sable. Le danseur déploie ses grands bras et semble guetter sa proie, en contrebas. Il n’agite que ses mains, comme des ailes dont le battement minuscule suffit à vaincre le pesanteur, dans ce ciel éternellement bleu. L'une des danses folkloriques les plus connues en Imerina est Mandihiza, Rahitsikitsika (Danse, Sieur-l'épervier) qui se rapporte au rituel des prémices du riz.

Les archives de la Bnf conservent sur Gallica un enregistrement ethnographique sur disque de 1931 présenté ainsi : 

 Rahitsika : chant et danse de l'épervier / Vanamana, chant / choeur, accompagnement d'accordéon, de hochet tubulaire, de kaiamba et de battements de mains; Madagascar : Face A : Rahitsika [Enregistrement sonore] : chant et danse de l'épervier / Vanamana, chant / choeur, accompagnement d'accordéon, de hochet tubulaire, de kaiamba et de battements de main.

 Doc. Exposition coloniale 1931.

 

2. La danse des Papangues des Betsimsarak.

Le Dr Lacaze a laissé une description précise de la Danse des Papangues en 1881 chez les Betsimsarak (qui occupent la côte est de Madagascar, et non la côte ouest comme les Antaisaka):  .

      Après la danse des Hovas ou de l'aristocratie, vint la danse des Betsimsarak ; les femmes seules y prirent part. En face de nous, dans le fond, huit belles Malgaches se placèrent en face les unes des autres et dansèrent la danse des papangues. La papangue est un oiseau de proie très-redouté des basses-cours; c'est une espèce d'épervier qui plane  La pagangue est un oiseau de proie très redouté des basses-cours : il plane sur tous les villages malgaches pour chercher à saisir saisir volailles, canards, oies, tout ce qu'il peut. La papangue a un vol majestueux, les ailes tantôt agitées, , tantôt étendues horizontalement et immobiles. Cette danse rappelle le vol de cet oiseau, et les femmes betsimsarak l'imitent avec les mouvements de leurs bras et de leurs mains ; cette espèce de pantomime est très gracieuse et mes regards se reposaient avec plaisir sur ce groupe d'une originalité franche et ne visant pas à copier une civilisation encore éloignée. Elle était accompagnée par le chant des femmes assises autour, chant monotone dont le rythme est appuyé et marqué par des battements de mains comme les danses populaires de l'Espagne.

 Dr Honoré Lacaze, 1868-1869.

"Souvenirs de Madagascar", Revue maritime et Coloniale vol. 68 page 627 1881.

 

Mais cette danse est réalisée à plusieurs danseuses, et Lacaze (père du futur amiral) ne signale pas que celles-ci se hissent au sommet d'une colonne.

 

3. La danse  de l'oiseau Papango chez les Bara.

 C'est chez les Bara, peuple semi-nomade des plateaux du sud de Madagascar occupant une grande prairie  reculée et pratiquement désertique,  ponctuée de palmiers Satrana, que l'on trouve la description de la danse la plus proche de celle représentée par  Anna Quinquaud.

Cette danse de l'épervier (on sait que "épervier" sert de dénomination vernaculaire pour tout rapace), ou danse de l'oiseau, danse du Papango, leur est propre, quoiqu'on la retrouverait chez les Zoulous ou les Bantous d'Afrique du Sud, et honorerait en le mimant leur ancêtre mythique, symbole de force. Elle est décrite ainsi par différentes sources trouvées en ligne :

"le danseur feint d'être fasciné par un pilier d'environ un mètre de haut. Il avance, recule, tourne autour. D'un coup, il saute au sommet et imite l'oiseau de proie, entrecoupant ses arrêts de piétinements." 

"La danse est ici mimétique des mouvements de ses ailes et s'apparente ici au rituel avant le sacrifice de la bête".

 "Les Bara et les Sahafatra, par exemple, miment le « papango » du haut d' »une stèle de 25 cm de diamètre et font montre d'une virtuosité peu commune en sautant sur ce perchoir et exécutant de façon très expressive les mouvements de l'oiseau et son vol plané au dessus des maisons à la recherche de nourriture. Les grands et forts Bara sont une ethnie composée de pasteurs nomades qui parcourent les grands espaces à la tête d’immenses troupeaux de zébus, symbole de richesse et fierté de tout un peuple. Le vol de bétail, encore d’actualité, est une tradition ancestrale. Acte glorieux et courageux, plein de séduction, par lequel, le Dahalo (voleur de bétail) prouve sa bravoure et ainsi reçoit les faveurs des belles demoiselles Bara.

Dès leur plus jeune âge, les Bara sont initiés au rodéo ainsi qu’à la lutte à mains nues appelée Ringa. Ces manifestations sont l’occasion de réunir la population nomade Bara.

Autrefois le ringa, sport spectaculaire, constituait un entraînement physique au combat.

Ces fêtes sont accompagnées de musique et de la curieuse danse du Papango, au cours de laquelle un homme juché sur un poteau de bois mime l’envol d’un oiseau de proie."

Deux documents photographiques sont disponibles en ligne :

1. Une Carte postale A1388   "n° 23 danseur Baras, danse du Papango" 1960 en vente chez Delcampe : un danseur qui a sauté sur un premier support (tronc) évasé de moins d'un mètre de haut puis sur un second support (deux mètres environ), se renverse en pont en arrière en prenant appui sur un troisième pieu un peu plus élevé. Photographie Fianarantsoa BP 1329 Madagascar. On distingue de son costume un short blanc entouré de collier, un tee-shirt sombre, cuisses et bras nus, un bracelet , et sa coiffure dont les longues mèches tressées portent des bijoux. 

 danseur-papango-Delcampe-1960.png

 

 

2. la photographie suivante ici :

                             

 

Pour finir, il existe à Madagascar, dans le bassin de l'ltomampy, pres de Befotaka, un mont Papanga, haut de 2200 m.

      La carte postale du danseur Bara peut être rapprochée d'une autre sculpture exposée à Brest, pour laquelle le musée conserve dans ses archives la photographie prise en 1934 à Madagascar et ayant servi de modèle : 

 

 expo-anna-quinquaud-brest 4059c

 

expo-anna-quinquaud-brest 4174c

 

 

Après ce périple ethnographique, je reviens à l'Oiseau d'Anne Quinquaud : le travail artistique est alors évident, avec ce dépassement de l'aspect anectodique ou touristique (— à l'époque : colonial) du sujet pour rendre cette intériorisation du danseur aux charmes androgynes, aspiré par la métamorphose, possédé par l'esprit animal, et par la sacralité de sa fonction.

 

 

 

expo-anna-quinquaud-brest-4061c.jpg

 

 

                             expo-anna-quinquaud-brest-4068c.jpg

 

 

                            expo-anna-quinquaud-brest-4070c.jpg

.

 

On comparera cette sculpture avec l'Hombre Pájaro [Homme-oiseau]  de Josué Manuel Belmonte-Cortez , qui appartient à sa série Anatomia del Alma.

Voir aussi, du même artiste et sur le même thème : Hombre pájaro III au Musée Européen d'Art Moderne MEAM de Barcelone : http://www.meam.es/obra/1002/hombre-p%C3%A1jaro.html

image :http://notascordobesas.blogspot.fr/2014/12/60-anos-de-arte-contemporaneo-en.html

 

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Published by jean-yves cordier
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commentaires

domi bara 30/12/2015 13:12

Merci pour cet article très intéressant.

domi bara 30/12/2015 18:05

L'art en général fait partie intégrante de la culture et permet de mieux connaître l'autre.

Pour compléter vos belles photos, voici une invitation pour un voyage virtuel chez les BARA :

https://sites.google.com/site/barademadagascar/societe/3-alimentation

Jean-Yves Cordier 30/12/2015 13:19

Merci aussi pour votre commentaire : j'ai éprouvé le plus grand plaisir à découvrir, pas à pas, la richesse qui se cachait derrière cette sculpture.

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