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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 21:11

Zoonymie de la baleine à bec Ziphius cavirostris.

A tous les équipiers de ZIPHIUS, voilier de type Flot 18 n°80 immatriculé à Cherbourg depuis 1980 et naviguant, seulement quand le temps est beau, en Bretagne Sud.

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Récemment, je me trouvais en face de Monsieur l'Administrateur des Affaires Maritimes, chef  du Quartier Maritime d'Auray. Un homme charmant. Je lui demandais de renouveler des papiers pour mon (déjà) vieux petit voilier nommé Ziphius.

— Lui : Comment ça s'écrit ?

— Moi (habitué à cette question) : avec un Z : Zoulou India Papa Hôtel India Uniform Sierra.

— Bravo ! Voyons si je trouve cela dans mon fichier...

— Il ne doit pas y en avoir beaucoup...

— Ah, Ziphiusvoila. Détrompez vous, j'en trouve plus d'une quinzaine.

— Une quinzaine ! Rien qu'en France * ! 

* Un voilier anglais de 8 m. porte le n° MMSI  235059972 

Je fus troublé de constater que je n'avais pas été le seul au monde à puiser, pour baptiser mon embarcation, parmi les noms de cétacés. C'était dans les années 70, ...

—Ah, la mort de Cloclo ! 1978 !

— Oui, mais je n'étais pas abonné à Salut les Copains, et, esprit peu précoce, j'étais plutôt sous l'emprise du Monde du Silence de Jacques-Yves Cousteau (1956) puis de ses films documentaires sur les baleines et autres mammifères marins, quand je ne lisais pas La Longue Route de Bernard Moitessier ; et comment les dauphins avaient évité à  son Joshua un naufrage sur les récifs... Tenez, voilà une photo de mon Ziphius :

 

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ZIPHIUS, Flot 18 alu n°80. L. = 7,98m. Chantier Métalu à Saint-Brévin-les-Pins, architecte Sylvestre Langevin.

ZIPHIUS, Flot 18 alu n°80. L. = 7,98m. Chantier Métalu à Saint-Brévin-les-Pins, architecte Sylvestre Langevin.

 

 

 

Décidé à donner à mon bateau un nom de dauphin, je consultais un Guide des cétacés et dauphins des côtes Atlantiques : Delphinus ? Trop commun. Steno ? A l'époque, cela évoquait immédiatement les sténo-dactylo. Ziphius ? C'est mignon, on pense à Zéphir, et la taille moyenne des Ziphiidae ou "baleines à bec" tourne autour de huit mètres, la longueur de mon bateau. Le genre Ziphius ne comportait qu'une seule espèce, la Baleine à bec d'oie, Ziphius cavirostris Cuvier, 1823.  Sans me soucier du fait que cet animal était un cétacé odontocète et nullement un Delphinidae, et sans prévoir que j'affublais ainsi mon Navire d'un nom pédant, je choisis  Ziphius comme nom définitif de l'embarcation que j'étais en train d'aménager et de gréer, sur les bords de Seine, à Vernon. J'avais du boulot avant que ne vogue la galère, et ce n'était pas le moment de consulter les articles du Net consacrés à ma mascotte totémique. D'autant que le Net n'existait pas et que ma bibliothèque spécialisée ne me proposait aucune monographie sur la baleine que je venais d'adopter.

C'est beaucoup plus simple aujourd'hui, et je découvre que j'ai fait ma vie avec un animal de bonne compagnie, tout à fait mon genre : http://www.cetaces.org/cetaces/mediterranee/baleine-a-bec-de-cuvier/

 Sa robe est gris moyen pouvant paraître marron, avec une tache claire à blanche, de la tête à l’aileron chez les individus âgés, et des rayures rectilignes. Sa tête est pourvue d’un rostre visible, au melon distinct ; la mâchoire inférieure est proéminente et recourbée; et chez le mâle, 2 dents émergent de la bouche à l’extrémité du bec. Chez le mâle seulement.  le mâle et la femelle atteignent les tailles de 6 à 7 mètres pour un poids de 5 à 7 tonnes; la femelle est de taille un peu plus forte que le mâle. 

Son aileron dorsal est postérieur, assez triangulaire et de dimension moyenne ou faible; les pectorales sont très petites.

L'animal sonde pendant  15 à 80 mn, atteignant les fonds benthiques (1500 mètres) avant de reprendre son souffle lors de périodes de 3 à 10 minutes à la surface. Mais jamais il n’expose pas sa nageoire caudale en sondant : il  courbe le dos. Comme le Cachalot, sa  chasse est diurne :  à ses heures, il chasse et traque, puis, longuement, il se repose. Il   se prétend teuthophage, parce qu'il mange des calmars longs comme mon bras (quasi édenté, il n'a droit qu'aux mollusques tout mous) . Mais il fait des entorses à ce régime, au dépens de quelques poissons des grands fonds qu'il nomme bathypélagiques.

Rarement rencontré, au large ou le long des côtes, quoique assez commun en  Atlantique nord-est et en Méditerranée,  il forme de petits groupes de 1 à 4 individus. On évitera de  confondre notre Baleine de Cuvier avec d’autres baleines à becs comme le mésoplodon : cela le froisse d''être pris pour une baleine de Blainville, de Gervais ou de Sowerby.

Attention : ici, des Mesoplodon :

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Plus rarement que moi, il vient s'échouer sur nos côtes, souvent au printemps, ce qui semble indiquer des naissance printanières, alors qu'on a vu des femelles accompagnées de juvéniles en juin et en août.   Mais il ne s'en tire pas, comme moi,  avec de simples traces sur la quille, et il y laisse sa peau. Il maudit les sonars : http://www.cetaces.org/201303/ziphius-et-sonars-en-mediterranee/

En Atlantique, ces échouages sont étudiés par le GEFMA, surtout dans les Landes, rarement au dessus de Bordeaux : en juillet 2015, un jeune mâle s'est échoué à Saint-Girons (Landes).

 

 

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Ziphius cavirostris par Bardrock in Wikipédia 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Baleine_de_Cuvier#/media/File:Wal_Cuviera.jpg

L'est-y pas migonon ?

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LA ZOONYMIE.

Abordons maintenant le chapitre, succulent pour certains, rébarbatif pour d'autres de la Zoonymie. Autrement dit, l'origine de ce nom curieux.

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1°) Conrad Gessner, 1558. 

Jugez d'abord de ma surprise lorsque je suis tombé, en feuilletant le Net, sur la gravure suivante, censée représenter notre bon Ziphius,  sous les traits d' un vrai démon : 

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En 1558, le naturaliste zurichois Conrad Gessner (1516-1565) décrivit en effet dans  le Livre IV de son Historiae Animalium (le Livre consacré aux Poissons et Animaux marins) un véritable monstre qu'il nomme Zifius ou Ziphius :

Zifius  vel Ziphius, (à Cardano Ziphus scribitur) est bellua marina, valde formidabilis, (ingens, de genere cetorum, Albertus) & omnium animalium generi valde dissimilis, forma singularis. Huius nanque caput si videris, monstruosum est omnino : si oris abyssum, fugies velut imaginem mortis : si oculos, horrebis : si reliquum corpus, nihil in rebus simili te vidisse fatebris, Author libri de nat. Rerum.  Germanice Zyffwal dici poterit : vel Suffwal à deglutiendo, quod etiam magna animalia, ut phocas, devoret.


 

 

 

Je traduirais ainsi :

"Zifius ou Ziphius, ( ou Ziphius, comme c'est écrit dans [Guillaume] Cardano) est un monstre marin, qui  est fort redoutable, (énorme, de la famille des baleines, selon Albertus) et très différent de toutes les autres sortes d'animaux par sa forme singulière.  Pour sa tête, si vous la voyez, elle est absolument monstrueuse ; pour sa bouche abyssale, elle vous fait fuir comme l'image de la mort ;  pour  ses yeux, vous frissonneriez d'horreur; mais pour le reste du corps,  je dois t'avouer que personne n'a vu nulle part quoi que ce soit de semblable , l'Auteur du traité sur la nature De natura Rerum . En allemand peut se dire  Zyffwal , ou  Suffwal à avaler il pourra dévorer  des grands animaux comme les phoques."

 

a) Gessner se réfère explicitement au médecin de Pavie Guillaume Cardano (l'inventeur du "cardan") et je retrouve en effet l'orthographe Ziphus dans le De Subtilitate de 1550. Mieux, je tombe directement sur l'édition traduite en français par Richard Le Blanc ... et édité chez Le Noir à Paris en 1556.  Les Livres de Hierosme CardanusDe la subtilité et subtiles inventions, ensemble les causes occultes, et raisons d'icelles;  Dixième Livre, Des Bestes Parfaites, page 224 :

"Le zif, en Latin Ziphus est tant grand en la mer Gétique , qu'il dévore le veau marin, dit phoca, qui ci après sera décrit pour cause de sa beauté."

b) Gessner fait aussi référence au De Animalibus  (1270) de Saint Albert le Grand  de Cologne, une vaste encyclopédie  comprenant le classement de toute la faune d’Europe du Nord connue de son temps, et qui , dans ses derniers livres,  puise largement dans les matériaux du Liber de natura rerum (1240) de Thomas de Cantimpré.

Je dois donc mettre la main sur cette citation :

Zifius  est animal maris  nulli alii simile, maximum et ingens de genere cetorum. Caput habet monstruosum, os profundum valde, oculos horribiles ; in toto corpore nulli alii simile nisi cete. 

 "Le zifius est un animal marin qui ne ressemble à aucun autre ; il est énorme et gigantesque et appartient à l’espèce des cètes : il a une tête monstrueuse, une gueule très profonde, des yeux horribles ; par tout son corps, il ressemble immanquablement à un cète et à rien d’autre."

2°)  Dans cette recherche, je parviens à une compilation de tous les textes anciens concernant les poissons, le Tractatus de piscibus (Traité sur les poissons). Ce catalogue organisé selon l’ordre alphabétique répertorie une centaine d’espèces aquatiques. C' est un des huit traités qui composent l’Hortus sanitatis (Le Jardin de santé), œuvre majeure de la fin du XVe siècle,  dont l’édition princeps a été publiée par Jakob Meydenbach à Mayence en 1491, et qui a été souvent rééditée et traduite   entre 1491 et 1547. La publication en latin de Meydenbach a été largement influencée par  l’édition princeps en allemand du Gart der Gesundheit de Peter Schöffer (Mayence, 1485) et l’édition de Johann Grüninger (Strasbourg, 1487) . La traduction française fut publiée en 1501 par Antoine Vérard sous le titre  Le jardin de santé .

 

  À la fois guide de santé et encyclopédie, l'Hortus sanitatis  constitue le dernier maillon de la science médiévale et le premier livre imprimé de sciences naturelles. C'est donc sans-doute dans cet ouvrage que Gessner trouve sa documentation. 

Or, j'ai de la chance, car l’université de Caen Basse-Normandie a mis en ligne, traduit et annoté ce De Piscibus.

Notre "Ziphius" fait l'objet des chapitres 104 et 106, accompagnés à chaque fois d'une gravure. Les deux chapitre tiennent sur la même page des exemplaires de l’Hortus sanitatis conservés dans les bibliothèques d’Épernay et de Valognes.

 

A. Le chapitre 104 du De Piscibus est consacré à trois animaux en Z : Zedrosus, Zidrach et Ziphius.

 

 

La description de Ziphius est une citation de Vincent de Beauvais 17, 138:

De Naturis rerum. Ziphius est marina belua valde formidabilis et omnium animalium generi valde dissimilis. Forma singularis : hujus namque caput, si videris, monstruosum est omnino ; si oris abyssum, fugies velut imaginem mortis ; si oculos, horrebis ; si reliquum corpus, nihil in rebus simile te vidisse fateberis.

 "Le ziphius est un monstre marin très redoutable et très différent des autres espèces d’animaux. Sa forme est singulière, car si l’on voit sa tête, elle est tout à fait monstrueuse. Si l’on voit les profondeurs de sa gueule, on le fuira comme l’image de la mort, si l’on voit ses yeux, on sera horrifié, si l’on voit le reste de son corps, on avouera qu’on n’a nulle part vu rien de semblable."

Vincent de Beauvais (Ca 1184-1264) est un frère dominicain dont l'œuvre principale est le Speculum Maius achevé en 1263. Le Speculum Naturale, ou Miroir de la nature, (vers 1244) en constitue la première partie, avec ses 32 livres. Le livre XVII traite des Poissons, avec 46 chapitres.  Si on se rapporte au texte de Vincent de Beauvais disponible en ligne dans des éditions imprimées, on lit Zephius et non Ziphius. Soit ici, page 221, ou soit ici dans une édition de Strasbourg vers 1476. Il faudrait aussi rechercher la version traduite par Jean de Vignay. 

 

Selon l'université de Caen, "le texte de Vincent de Beauvais diffère sensiblement de celui de Thomas de Cantimpré, plus long ; on retrouve cependant la dernière phrase, reprise fidèlement, et les idées de terreur et de singularité attachées à cet animal monstrueux" et "la description ne peut donner aucun indice sur la nature de cet animal. La proximité qui existe entre les noms ziphius (graphié xyfius chez Thomas de Cantimpré (TC 6, 60)) et zyfius (ch. 106) et le terme ξιφίας, nom grec de l’espadon utilisé parfois par Pline (Plin. nat. 32, 15), permet de penser qu’il s’agit de ce poisson ; mais il est étonnant que la principale caractéristique de l’animal, son épée, ne soit pas notée."

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L'illustration est curieuse : une tête grimaçante et simiesque émerge d'un corps de poisson ou de sirène. Un animal chimérique guère engageant certes, mais on a connu plus monstrueux, non ?

 

La traduction en français de 1501 , accompagnée du même bois, donne ceci : 

Chap. CIIII. De Zedroso.

Zedrosus / zidrach et ziphius. Du Livre des natures des choses. [...] Ziphius est une belue marine moult doubtable et du genre de toutes les bestes moult dissemblable. Et a une forme singulière que nulle autre beste na. Et si tu voys la teste elle est totalement monstrueuse. Si labisme de sa bouche : tu ten fuyras ainsi comme de lymage de la mort. Si les yeulx : tu te espouenteras. Et si le demourant du corps : tu confesseras ne avoir point veu en nulles choses le semblable.

L'édition française de 1539 par Le Noir est identique.

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B. Le chapitre 106 du De Piscibus est consacré au Zyfius ou Zifius décrit par Albert le Grand.

 

Zifius  est animal maris  nulli alii simile, maximum et ingens de genere cetorum. Caput habet monstruosum, os profundum valde, oculos horribiles ; in toto corpore nulli alii simile nisi cete. De Animalibus, Albertus Magnus. 

Les universitaires de Caen indiquent que , dans le De Animalibus d'Albert le Grand, le nom exact est  Xysius. Ils ajoutent : "Cet animal fabuleux semble être un mélange de cète et d’espadon (en grec ξιφίας), et son nom comme sa description poussent à le rapprocher du ziphius  du chapitre 104". 

Là encore, l'illustration étonne. L'animal a une tête de lion (avec sa crinière) ou de chouette, et un corps de porc-épic, avec ses piquants. Il nous  lance un regard desespéré par cet accoutrement. 

La traduction française de 1501, accompagnée du même bois,  donne ceci :

Chap. CVI . De zyfico.

Zyficus. Albert au livre des natures des bestes dit Zyficus est une beste de mer qui nest a nulle autre semblable , qui est tres grande et infinie du genre des balaines nommes ceste. Elle a la teste monstrueuse , la bouche moult profunde , et ses yeulx horribles. Et en tout le corps elle nest semblable a nulle autre si non a la balaine ceta. 

L'édition française de 1539 par Le Noir est identique.

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Résumons-nous

Je suis passé de Conrad Gessner 1558 à Guillaume Cardan (1550) puis à l'Hortus Sanitatis (1491) qui me renvoie par le jeu des citations à  Albert le Grand (1270), puis à Vincent de Beauvais (1244), pour constater que ce dernier citait lui-même ex Libro De naturis rerum. Je reconnais là la référence faite par  Gessner à  Author libri de nat. Rerum ?  Ne serait-ce pas Thomas de Cantimpré ? J'ai le sentiment d'avoir ferré un gros poisson.

Les deux "poissons" , le Ziphius ou Zephius de Vincent de Beauvais cité dans le chapitre 104 du Jardin de Santé et le Zifius ou Zyfius ou Zyfico  d'Albert le Grand ont été fusionné par Gessner, et cela semble justifié au vu de la proximité des descriptions.  Néanmoins, on signale une forme Xysius, du grec ξιφίας, "espadon", qui fournit une ébauche d'explication étymologique pour le zoonyme Zyphius.

 

3°) Sur les traces de Thomas de Cantimpré (1240).

Thomas Cantimpratentis (1200-1263) est un frère dominicain auteur de :

Natura rerum in diversis auctorum scriptis late per orbem sparsas inveniens cum labore nimio et sollicitudine non parva annis ferme quindecim operam dedi. Voir Arlima. La première rédaction en est "forcément" antérieure au Speculum Naturale de 1244, qui le cite.

Parviendrais-je à consulter cet ouvrage et à accéder le Livre VI et son chapitre 60 ? Aujourd'hui, je déclare forfait.

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4°) Retour à Gessner.

 

Personne ne semble s'être soucié de l'étrangeté de la gravure  : car, en effet, quel est ici le "Ziphius" ? Logiquement, c'est celui qui a dans sa gueule une sorte de bébé-phoque : celui dont les écailles sont alignées en stries longitudinales, dont la nageoire triangulaire s'élève telle une pyramide sur son dos, et dont les nageoires latérales  sont palmées . Il porte autour du cou la collerette épineuse en crinière de lion du Zifius. 

Fort bien, mais quelle est la bête qui, gueule ouverte, sort de l'eau et l'attaque sauvagement sur le flanc ? L'artiste, embarrassé de recevoir deux modèles pour le même animal, en a-t-il donné deux vues ?

Un autre détail. L'animal suivant, De Rosmaro, est figuré suivant Olao Magno. Un cartographe auquel nous allons maintenant nous intéresser.

 


 

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ZIPHIUS ET LES CARTES MARINES.

Un rédacteur de blog, John McKay, me procure un autre biais pour approfondir ma connaissance de ma mascotte. 

Ses recherches sur les "poissons" figurant sur les cartes marines anciennes l'amènent à rencontrer notre Ziphius, sous la forme monstrueuse héritée du XIIIe siècle. Recherchant les sources des figures animales placées en vignette sur la carte d'Islande d'Abraham Ortelius  appartenant au Theatrum Orbis Terrarum de 1587 il  mentionne les documents suivants :

 

  • La  Carta Marina de 1539 d' Olaus Magnus. 

  • L' Historia de gentibus septentrionalibus, d' Olaus Magnus.   d'abord publié en 1555 et de nombreuses fois par la suite. 

  • La  Cosmographia de Munster de 1545

  • La planche  Créatures marines  et terrestres de Munster [Meerwunder und seltzame Thier]  imprimée à Bâle, en 1552.

  • Les Monstres  d'Ambroise Paré, d'abord publié en 1573.

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Sur la carte, Ortelius a marqué les animaux  avec des majuscules. Ceux-ci ont été décrits dans le texte placé au dos du document. Pour chaque animal, John McKay commence par l'image et la description, poursuit  en citant certaines sources possibles pour l'image, et  termine par d'autres commentaires . 

 

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Figure  1. La Carta Marina d'Olaus Magnus (1539) .

Olaus Magnus désigne sous le nom de ZIPHIUS les deux animaux de la gravure (plus tardive) de Gessner . Il est manifeste que l'auteur des gravures de Gessner a copié celle du religieux suédois.  Pourtant, Magnus distingue l'animal D et son assaillant l'animal E par deux lettres différentes, mais aussi par deux couleurs distinctes (si tant est que la carte n'a pas été colorisé ultérieurement).

La légende se trouve dans le cadre en bas à gauche, là où les lettres A, B, C, D etc ne se rapportent pas aux animaux, mais aux secteurs de la carte. Ziphius se trouve dans le secteur D. J'ai passé une heure à trouver sur la toile une carta marina dont la définition soit suffisament bonne pour permettre la lecture de cette légende. Je l'ai trouvée sur Gallica. J'ai lu D. Monstris marinis horribile Ziphius phoca deglutiens  mais la  lettre E m'est illisible hormis le dernier mot, cetus. Dans les commentaires trouvés en ligne, on signale que Olaus Magnus n'indique pas le nom de cet animal.

 

 

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 Figure 2, la planche Meerwunder und Seltzame de Munster (1552). 

Ziphius est représenté avec la lettre H. Il s'est débarrassé de son collègue aux grandes dents, mais il semble le guetter du coin de l'œil. Son aileron dorsal a considérablement fondu. 

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Figure 3. Olaus Magna,   Historia de gentibus septentrionalibus  (1555).

Là encore, nous retrouvons la ressemblance avec la gravure de Gessner.

Selon John McKay, "Dans diverses sources j'ai lu l'allégation selon laquelle le Ziphius est une baleine à bec d'oie, un cachalot, ou un orque. Olaus, qui a utilisé le premier l'image,  pensait explicitement  que le Ziphius est un espadon (Xiphia). Il écrit qui avait des yeux horribles, un bec pointu comme une épée, un dos triangulaire arrière (un aileron), et qu'il était un étranger dans le Nord  ou il se montrait occasionnellement comme un voleur. Toutefois, il a également dit qu'il avait une tête comme celle d'un hibou [ou un crapaud dans la traduction française] et il l'a dessiné de cette façon. " Ailleurs, j'apprends que selon Magnus, l'aileron est pointu pour percer des trous dans les coques des navires. 

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Figure 4. La Carte ISLANDIA d'Abraham Ortelius (1ère éd. 1587 ; édition de 1603).

L'artiste cosmographe est Andreas Velleius, soit  Anders Sorensen Vedel.  Le "Ziphius" est représenté au sud-ouest, avec la lettre E.  Il s'est débarrassé de son double qui lui mordait le flanc et de sa nageoire en cornet de glace, mais il dévore toujours le phoque et il conserve sa tenue rayée comme celle d'un Dalton. Sa face est presque humaine. Au dos, la légende de la lettre E indique :  monstrum marine horribile, phocam nigram deglutiens Ziphius, un monstre qui avale un phoque noir en une bouchée.

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LE DÉBUT DE L'ÉRE MODERNE. LINNÉ ET CUVIER.

 

1°) Linné.

Linné avait en commun avec Olaus Magnus  d'être suédois. Johan Månsson, le frère de Magnus avait été archevêque d'Upssala, ville de Suède dont l'université, la plus ancienne de Scandinavie, a accueilli en 1741 Linné comme professeur de médecine et de botanique. A la mort de son frère, en 1544, le très catholique Olaus Magnus reçut à Rome  son titre d'archevêque d'Upsalla, mais à titre honoraire car la ville était passée sous influence de la Réforme.

 En 1758, Linné créa à la page 248 de sa 10ème édition du Systema Naturae le genre Xiphias qui contenait une seule espèce, Xiphias gladus, l'Espadon. Il indique une référence, Schelhameri Anatome Xiphii pisciis. Un ouvrage de Schelhamer publié en 1699, G. C[hristophori] Schelhameri Phocae Maris Anatome: In Academia Kiloniensi Suscepta, Mense Decembri MDCXCIX.

 http://reader.digitale-sammlungen.de/en/fs1/object/display/bsb10231885_00032.html

Ainsi, l'Espadon était habillé pour l'hiver et ne risquait plus d'être confondu avec je ne sais quel intrus aux dents longues. Il avait tiré son épingle du jeu. Et Linné avait coupé court aux tergiversations en utilisant le mot juste, car Xiphias vient du latin signifiant "espadon", , issu lui-même du grec ancien ξιφίας, xiphías (« en forme d’épée »). Quand à Gladius, on devine qu'il signifie "glaive", comme dans "gladiateur".

On eut ensuite, et je le signale en raison du risque de confusion, la famille des Xiphiidae.

Linné ayant ainsi fait un sort à l'espadon, qui ne cessait de hanter de son nom et de son épée les descriptions du Ziphius, et de tenter de faire achopper Cantimpré, Beauvais (de), Albert, Cardan ou Gessner en plaçant son X à la place du Z, la place était libre pour notre compatriote Cuvier.

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2°) Ziphius cavirostris Cuvier 1823.

Ces recherches ne sont pas simples. Il faut d'abord trouver les références de la publication :

Cuvier, G. (1823). Recherches sur les ossemens fossiles, 2nd ed., 5(1). Paris. page(s): 350, 352, pl. 27 fig.3 . Allez-y donc, vous!

Puis, il faut trouver la publication en ligne. Mais quel bonheur lorsque l'on parvient enfin à la page 351 du volume 5 (1) et qu'on aborde la lecture de l'Article II : Sur une tête pétrifiée de Cétacé d'un genre inconnu, voisin des Cachalots et des Hyperoodon, trouvée sur la côte de Provence . 

 https://books.google.fr/books?id=GHY3AQAAMAAJ&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q=ziphius&f=false

Car la première description de Ziphius cavirostris concerne un fossile, découvert par un paysan en 1803 sur le bord de la plage, signalée l'année suivante par Raymond Gorsse Ingénieur des Ponts-et Chaussée, qui le découvre entre Fos-sur-Mer et l'embouchure du Galégeon,  et conservé comme holotype au Laboratoire d'Anatomie compareée du Muséum national d'Histoire naturelle (Paris), no. CAC A33554 - CAG B II/222; Toute la partie supérieure était conservée ce qui permit à Georges Cuvier, fondateur de l'anatomie comparée, et directeur du Muséum, de constater les différences avec le genre Hyperoodon Dès-lors, il était autorisé à créer un nouveau genre. "J'appliquerai au genre dont elle (cette tête pétrifiée) devient le premier type le nom de ZIPHIUS, employé par quelques auteurs du Moyen-Âge (voyez Gessner, I. page 208) pour un cétacé qu'ils n'ont point déterminé, et je nommerai cette espèce ziphius cavirostris".

Quelle est l'étymologie de cavirostris ? Cuvier nous aide -t-il en écrivant que ce qui caractérise son espèce, c'est que l'espèce de mur de derrière les narines ne se borne pas à s'élever  verticalement, mais qu'il se recourbe pour former un demi-dôme au dessus de ces cavités ? On peut présumer que cavi vient de cavus, i "trou, ouverture" , et que, le cavum désignant le rhinopharynx, Cuvier place ce radical comme équivalent de "narines". Rostrum,i désigne certes  un bec d'oiseau,  mais aussi les objets qui ont une forme recourbée comme l'éperon retroussée d'un navire. J'en déduis que Cuvier a créé cet épithète spécifique pour résumer en un mot le caractère spécifique de ce Ziphius, la forme recourbée de l'espèce de mur derrière les narines. C'est alors à tort qu'on donne à ce cétacée le nom de "baleine à bec" et, pire, de "baleine à bec d'oie".

Cuvier décrit ensuite dans son Article III d'autres fossiles, venant d'Anvers, sous le nom de Ziphius planirostris. Et dans son Article IV , un morceau "que l'on possède depuis longtemps au Muséum", dont les intermaxillaires sont longs et etroits. Pour cela, il nomme cette espèce Ziphius longirostris. Après cette lecture, on ira voir la figure 3 de la Planche XXVII.

Ou bien cette publication :

 

 

Ostéographie des cétacés vivants et fossiles, comprenant la description et l'iconographie du squelette et du système dentaire de ces animaux ainsi que des documents relatifs à leur histoire naturelle, par MM. van Beneden [et] Paul Gervais: Paris, A. Bertrand [1880, i.e. 1868-1879], planche 22 fig. 6-7:

http://diglib1.amnh.org/etp/15015690/plate22.jpg

 

Mais terminons plus gaiement :

http://www.marinespecies.org/aphia.php?p=image&pic=20654

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http://www.marinespecies.org/aphia.php?p=image&pic=20653


 

Et Hop là !
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SOURCES ET LIENS.

 

 

 

GESSNER 

1) Edition de 1558 : page 249

Conradi Gesneri medici Tigurini Historiae animalium Lib. I. De quadrupedibus uiuiparis. -- Liber II. De quadrupedibus ouiparis. -- Liber III. Qui est de auium natura. -- Liber IIII. Qui est de piscium & aquatilium animantium. -- Lib. V. Qui est de serpentium natura. Ex variis schedis et collectaneis eivsdem compositvs per Jacobum Carronum ... Adjecta est ad calcem, scorpionis insecti historia aÌ€ D. Casparo Vuolphio ... conscripta.  ...Tigvri : Apvd Christ. Froschovervm, anno MDLI[-MDLXXXVII] [1551-1587] en cinq volumes, chacun avec une page de titre. Les quatre  premiers volumes ont été imprimés par  Christoph Froschauer respectivement en 1551, 1554, 1555, et 1558 . Le cinquième volume a été imprimé par Officina Froschouiana en 1587.

 

Gessner, Conrad, 1516-1565 auteur

Cambier, Andreas, éditeur
Belon, Pierre, 1517--156  

Rondelet, Guillaume, 1507-1566 "Continentur in hoc volumine, Gulielmi Rondeletii quoque medicinae professoris regij in schola Monspeliensi, & Petri Bellonij Cenomani, medici hoc tempore Lutetiae eximij, de aquatilium singulis scripta. Paralipomena quaedam ad finem adiecta sunt."

http://bildsuche.digitale-sammlungen.de/index.html?c=viewer&bandnummer=bsb00084602&pimage=00293&lv=1&l=fr

2) Edition de  1604 : page 210.

Conradi Gesneri medici Tigurini Historiae animalium liber IV : qui est De piscium & aquatilium animantium natura : cum iconibus singulorum ad viuum expressis ferè omnibus DCCXII. Francofurti :In Bibliopolio Andreae Cambieri,anno MDCIIII [1604] Editio secunda, / nouis iconibus, necnon obseruationibus non paucis auctior, atque etiam multis in locis emendatior.

http://biodiversitylibrary.org/bibliography/65980#/summary

page 210 http://biodiversitylibrary.org/page/42165841#page/255/mode/1up

http://biodiversitylibrary.org/page/42165841#page/256/mode/1up

3) Localisation

Berlin (De), Staatsbibliothek Preußischer Kulturbesitz 
Braunschweig (De), Stadtarchiv and Stadtbibliothek 
Düsseldorf (De), Universitäts- und Landesbibliothek 
Eichstätt (De), Universitätsbibliothek Eichstätt-Ingolstadt 
Erfurt (De), Stadt- und Regionalbibliothek 
Gotha (De), Forschungsbibliothek 
Halle (De), Universitäts- und Landesbibliothek 
Heidelberg (De), Universitätsbibliothek 
Jena (De), Universitätsbibliothek 
Leipzig (De), Universitätsbibliothek 
Lüneburg (De), Ratsbücherei 
München (De), Bayerische Staatsbibliothek 
München (De), Universitätsbibliothek 
Weimar (De), Herzogin Anna Amalia Bibliothek 
Wien (At), Österreichische Nationalbibliothek 
Wolfenbüttel (De), Herzog August Bibliothek 
Zürich (Ch), Zentralbibliothe

BEAUVAIS (Vincent de) Speculum naturale, 2 vol., [Strasbourg, s. n. (Adolf Rusch), 1476], [vol. 1, liber decimus octavus agit de piscibus et monstris marinis… livre XVII (fol. 347v-368v)]

 Munich, Bayerische Staatsbibliothek, 2 Inc.c.a. 236, 1-1 (Münchener DigitalisierungsZentrum, Digitale Bibliothek).

 

http://daten.digitale-sammlungen.de/~db/0003/bsb00035779/images/index.html?id=00035779&groesser=&fip=eayaenyztsxdsydeayaqrsxsweayasdasen&no=26&seite=737


DUZER (C. Van)van Duzer (2013) Sea Monsters on Medieval and Renaissance Maps. The British Library, London.

— HORTUS SANITATIS,  De Piscibus, 

a) exemplaire d'Epernay :Épernay, BM, Inc. 3017 (1491)

[Ho]rtus sanitatis, in inclita civitate Moguntina, Jacobus Meydenbach [Mayence, Jakob Meydenbach], 1491.

https://www.unicaen.fr/puc/sources/depiscibus/facsimiles

b) Exemplaire de Valognes :Valognes, BM, R 99 (Prüss1)

Ortus Sanitatis. De herbis et plantis. De animalibus et reptilibus…, s. l., s. d. [attribué à : Strasbourg, Johann Prüss,circa 1497].

https://www.unicaen.fr/puc/sources/depiscibus/facsimiles

c) exemplaire de Munich : Ortus sanitatis, Moguntiae, 1491

Munich, Bayerische Staatsbibliothek, 2 Inc.c.a. 2576. 

-Chapitre 104 :

http://daten.digitale-sammlungen.de/~db/0002/bsb00027846/images/index.html?seite=729&fip=193.174.98.30

-Chapitre 106 :

http://daten.digitale-sammlungen.de/~db/0002/bsb00027846/images/index.html?id=00027846&groesser=&fip=193.174.98.30&no=&seite=730

Edition de la version française :

- Ortvs sanitatis, translate de Latin en Francois, Paris, Anthoine Vérard, s. d. [circa 1500], 2 vol.

Paris, BNF, Res. TE1 38 24 (voir notice BNF), Gallica (Traité sur les poissons). http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b2100150b/f674.item.zoom

- Le Jardin de sante translate de latin en francoys nouvellement imprimé…, Paris, Philippe Le Noir, 1539, 2 parties Exemplaire numérisé :

Madrid, Bibliotheca de la Universidad Complutense, BH INC M-18 (Biblioteca Digital Dioscorides) [Le traicte des bestes oiseaulx poissons pierres precieuses et urines du iardin de sante] (Traité sur les poissons : f. 86r-111v [images 173-224]).

McKAY ( John J.) , 2012, The monsters of islandia, Archy; février 2012.

 http://johnmckay.blogspot.fr/2012/02/monsters-of-islandia.html
— MAGNUS  (Olaus). 1539, Carta Marina .
— MAGNUS  (Olaus).1555 Historia de gentibus septentrionalibus. Giovanni M. Viotto, Rome.
— MAGNUS, (Olaus),1561 Histoire des pays septentrionaus. Christophle Plantin, Antwerp.
MUNSTER ( S.), 1552 La Cosmographie Universelle. Henry Pierre.

Gessner, Conrad, 1516-1565 
Belon, Pierre, 1517--156 
Cambier, Andreas, éditeur
Rondelet, Guillaume, 1507-1566 "Continentur in hoc volumine, Gulielmi Rondeletii quoque medicinae professoris regij in schola Monspeliensi, & Petri Bellonij Cenomani, medici hoc tempore Lutetiae eximij, de aquatilium singulis scripta. Paralipomena quaedam ad finem adiecta sunt."

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  • : 1) Une étude détaillée des monuments et œuvres artistiques et culturels, en Bretagne particulièrement, par le biais de mes photographies. Je privilégie les vitraux et la statuaire. 2) Une étude des noms de papillons (Zoonymie) observés en Bretagne.
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  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" Guillevic, Théraqué.  "Un peu de Pantagruélisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit conficte en mespris des choses fortuites)" (Rabelais )"prends les sentiers". Pytha
  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" Guillevic, Théraqué. "Un peu de Pantagruélisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit conficte en mespris des choses fortuites)" (Rabelais )"prends les sentiers". Pytha

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