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3 juillet 2018 2 03 /07 /juillet /2018 16:19

La chaire (1638) de la chapelle Saint-Côme et Saint-Damien à Saint-Nic, et son inscription par le recteur Perfezou.

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Car une chaire est une étrave. Elle entraîne tout le monde dans son sillage et ouvre la voie à l’humanité. De là on voit approcher la brusque tempête de la colère divine et la proue est la première à soutenir l’attaque. De là montent les implorations pour des vents favorables vers les dieux qui régissent leurs forces bonnes ou mauvaises. Oui, le monde est un navire éphémère qui ne parfait pas son voyage et la chaire est son étrave. Herman Melville, Moby Dick, chap. VIII, 1851.

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C'est une chaire en bois peint, suspendue sur un soubassement en cul-de-lampe, avec sa cuve pentagonale, son appuie-corps en bois tourné, son  abat-voix et son escalier courbe, et elle s'appuie contre le quatrième pilier nord de la chapelle. Sa hauteur ? 1, 90 m pour la cuve et le soubassement. 

C'est un objet classé MH depuis le 10 mai 1995.

En France, et notamment en Bretagne, aucune de nos anciennes églises n’a conservé,  de chaires à prêcher, ou pupitres pouvant en tenir lieu, antérieurs au XVe siècle. L’usage, à partir du XIIe siècle surtout, était, dans nos églises du Nord, de disposer à l’entrée des chœurs des jubés, sur lesquels on montait pour lire l’épître et l’Évangile et pour exhorter les fidèles, s’il y avait lieu. Toutefois ces prédications, avant l’institution des frères prêcheurs, ne se faisaient qu’accidentellement.

Les jubés ont été déposés après le Concile de Trente, et il a fallu construire des chaires (latin cathedra), car la Bretagne devint un terrain où les prédicateurs rassemblaient les foules. Elles sont placées au nord, "du coté de l'évangile".

Voir Chaire dans Viollet-le-Duc  ou dans Justin Storck .

Le rôle des prédications du Père Maunoir est important à considérer, et Catherine Toscer estime que c'est dans le courant de la Contre-Réforme, probablement à la suite d'une de ses Missions, prêchée à la chapelle en 1652 (*), que le recteur Perfezou mena à bien sa rénovation de l'édifice (mais cette chaire date de 1638 et la restauration de la charpente sous sa gouverne débute en 1641).

(*) je trouve confirmation d'une Mission à Saint-Nic en 1752, ou de Saint-Nicaise sans précision sur Saint-Côme.

 

"L'année 1652 s'ouvrit donc sous les plus favorables auspices. Treize missions furent données en Haute et Basse Cornouailles, d'après l'analyse du Journal du P. Maunoir ; et le concours des nouveaux missionnaires put faire présager déjà les résultats. que le Vénérable se promettait de sa grande entreprise. On commença par Douarnenez, Ploaré, Saint-Nic, pour continuer· par Cléden-Poher, Saint·Elouan, le Quilio, et finir par l'île de Sein, Beuzec-Cap-Sizun, Pont-Croix, Poullan, Meilars, pays: . ~~ auxquels Il faut joindre sans doute, d'après une note du Père Boschet 3, Tréménac'h dans l'évêché de Léon.

A Saint-Nic, des guérisons miraculeuses récompensent la foi des paroissiens et suscitent partout un véritable enthousiasme. Le P. Maunoir avait été appelé auprès d'un enfant que la mort allait ravir aux tendresses des siens ; il bénit le petit mourant, qui soudain revient à la santé. Sur ces entrefaites, un autre enfant lui présente sa main dont les nerfs étaient entièrement desséchés et qui demeurait toujours fermée. Le Vénérable y applique son crucifix, la main s'ouvre aussitôt et sans effort au gré de l'enfant qui tressaille d'allégresse" Vie du P. Julien Maunoir, par le P. Boschet, p. 204.

 

 

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Une chaire décevante ?

À Saint-Côme et Saint-Damien, les panneaux de la cuve et  du dossier ne sont pas sculptés de scènes légendaires ou de symboles liturgiques, le soubassement ne porte aucun détail animalier, et nous ne trouvons sous l'abat-voie aucune colombe, et à son apex aucun ange trompettiste.

Pourtant, un jeu de piste palpitant attend les érudits. 

 Tournons et lisons, lisons et tournons  autour de la cuve pour en découvrir l'inscription portée ici à la base de la balustrade par le bon et vénérable recteur des lieux.

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Panneau n°1 de la cuve. Pas d'inscription.

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La chaire (1638) de la chapelle Saint-Côme et Saint-Damien à Saint-Nic, et son inscription.

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Panneau n°2 de la cuve. Début de l' inscription.

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La chaire (1638) de la chapelle Saint-Côme et Saint-Damien à Saint-Nic, et son inscription.

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Nous lisons :

: SVMPTIB. VENERAB. VIRI : D : D : GVILLEL /

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Je résous les abréviations ainsi "Sumptibus  venerabilis viri discreti dom Guillelmi"

Sumptibus est  l'ablatif pluriel de sumptus, "frais, dépense".

Voir pour "sumptibus venerabilis viri :

Je traduis par : "Aux frais du très vénérable et discret dom Guillaume" : le donateur était donc dominicain, membre de l'Ordre des Prêcheurs, ce qui peut expliquer son souci de doter la chapelle d'une chaire.
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La chaire (1638) de la chapelle Saint-Côme et Saint-Damien à Saint-Nic, et son inscription.

Mais tournons, tournons vite !

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Panneau n°3 de la cuve. Suite de l' inscription.

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La chaire (1638) de la chapelle Saint-Côme et Saint-Damien à Saint-Nic, et son inscription.

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Que lisez-vous ?

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: PERFEZOV : SACERD. AC. RECTO HVIUS

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Soit :  Perfezou sacerdos ac rector huius

je traduis par "Perfezou prêtre et recteur de cette ..."

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La chaire (1638) de la chapelle Saint-Côme et Saint-Damien à Saint-Nic, et son inscription.

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Panneau n°4 de la cuve. Suite de l' inscription.

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La chaire (1638) de la chapelle Saint-Côme et Saint-Damien à Saint-Nic, et son inscription.

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L'inscription porte les mots :

 ECCLESIÆ.  ANNO D . 1638 : FECERVNT . I 

 

Soit : "Ecclesiae.  Anno Domini 1638 fecerunt I "

Je traduis  : [de cette ] église. En l'année du Seigneur 1638 firent I. "

La chaire (1638) de la chapelle Saint-Côme et Saint-Damien à Saint-Nic, et son inscription.

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Panneau n°5 de la cuve. Suite de l' inscription.

 

La chaire (1638) de la chapelle Saint-Côme et Saint-Damien à Saint-Nic, et son inscription.

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: POLESEC : I0 : ET : OL : KMORGAN[T]

 

Qui est traduit par [I.] Polesec,  IO et  Ol. Kermorgant, ou 

"Jacques Polesec et Joseph et Olivier Kermorgant."

La chaire (1638) de la chapelle Saint-Côme et Saint-Damien à Saint-Nic, et son inscription.

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Pour finir, nous obtenons : 

: SVMPTIB. VENERAB. VIRI : D : D : GVILLEL : PERFEZOV : SACERD. AC. RECTO HVIUS  ECCLESIÆ.  ANNO D . 1638 : FECERVNT . I : POLESEC : I0 : ET : OL : KMORGAN[T]

 "Sumptibus  venerabilis viri discreti dom Guillelmi  Perfezou sacerdos ac rector huius Ecclesiae.  Anno Domini 1638 fecerunt I. Polesec,  IO et  Ol. Kermorgant"

"Aux frais du très vénérable et discret dom Guillaume Perfezou prêtre et recteur de cette église, en l'année du Seigneur 1638 firent [cette chaire] Jacques Polesec et Joseph et Olivier Kermorgan[t].".

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1°) Le recteur Guillaume Perfezou.

Il s'agit de la première inscription tracée sur les directives du recteur Guillaume Perfezou, qui en laissa six autres (en français)  en 1641, 1645, 1653 et  1661 :

Quatre sur les sablières de la chapelle Saint-Côme :

Sur la sablière nord de la nef : "DICI IVSQVES AV PREMIER PILIER A ESTE BOISE AVX FRAIS DE VENER PERSONNE Mre GVIL PERFEZOV RECT DE St NIC 1641."

Mur collatéral des arcades sud de la nef CES QVATRE DERNIERS PILIERS FVRENT BASTIS 1645. Mre GUIL. PERFEZOU. R[ecteur].

Plus loin : "DICI IVSQVES A LAVTRE ESCRITEAV A ESTE BOISE PAR IAC POLESEC ET OL GVILLOSSOV Mre GVILL PERFEZOV ESTANT RECTEVR DE St NIC ET I. BORGNE. FAB. DE CEANS."

Sur les sablières des bas-côtés : "M. G. PERFEZOV. R. G. MARZIN. F. 1661"

 

Deux à la chapelle Saint-Jean de Saint-Nic :

Sur le calvaire "M. GVILL. PERFEZOV. RECTEVR. SEB. POLESEC. F. 1645."

Sur la charpente : "M. GVIL. PERFEZOV RECT. M. K[ER]VAREC. FA. 1653."

Dans la première, la plus ancienne après celle de la chaire, il reprend son titre de "Vénérable"  sous la forme "Vener Personne". Et il reprend aussi, traduit en français, le terme "sumptibus", " aux frais de". Il devait être riche, et provenir d'une famille riche, sans doute originaire d'Argol où un de ses homonymes est le fils de Jean Perfezou (Caméros, Argol, 16677-1722) et de Jeanne Kervella, née à Saint-Nic.

Son prénom est mentionné GVIL ou GVILL.

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2°) Jacques POLESEC, menuisier.

Avec ses compagnons, il est désigné (fecerunt) comme artisan et donc menuisier et non comme fabricien (commanditaire).

Un Jacques Polezec est mentionné par les généalogistes, né vers 1590 à Saint-Nic et décédé  à Saint-Nic le 16 avril 1684. Il est le parrain en 1630 de Catrherine Guillamot.

Il est également mentionné comme charpentier ou menuisier sur les sablières de Saint-Côme, dans l'inscription non datée suivant celle de 1641.

Un Sébastien Polesec est mentionné comme fabricien sur le calvaire de la chapelle Saint-Jean avec la date de 1645. Et un Polesec laisse son nom comme fabricien à Ste-Marie-du-Ménez-Hom en 1573.

3°) Joseph Kermorgant, menuisier.

Pas de découverte le concernant.

4°) Olivier Kermorgant, menuisier.

Pas de découverte le concernant : à vous la balle !

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SOURCES ET LIENS.

—Notice Base Palissy

http://www2.culture.gouv.fr/public/mistral/dapapal_fr?ACTION=RETROUVER&FIELD_98=LOCA&VALUE_98=%20Saint-Nic&NUMBER=1&GRP=0&REQ=%28%28Saint-Nic%29%20%3aLOCA%20%29&USRNAME=nobody&USRPWD=4%24%2534P&SPEC=3&SYN=1&IMLY=&MAX1=1&MAX2=1&MAX3=50&DOM=MH

Inscription : SVMPTIB. VENERAB. VIRI : D : D : GVILLEL : PERFEZOV : SACERD. AC. RECTOR : HVIVS : ECCLESIAE. / ANNO : 1638 : FECERVNT : I : POLESEC : 10 : ET : OL : KMORGAN (sur la cuve).

 

TOSCER (Catherine), 1997, La chapelle Saint-Côme et Saint-Damien en Saint-Nic,Mémoires de la Société d'Histoire et d'archéologie de Bretagne vol. 75, pages 371-377.

http://www.shabretagne.com/scripts/files/54947131089936.59874395/1997_24.pdf

"SUMPTIB(US) VENERAB(ILIS) VIRI D(OMINI) D. GUILLELM PERFEZOU SACERDOS AC RECTOR HVIVS ECCLESIAE : ANNO D(OMINl) 1638. FECERUNT I. POLESEC: I O(SEPH)  ET OL(IVIER) K(ER)MORGAN. "

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Published by jean-yves cordier

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