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22 octobre 2019 2 22 /10 /octobre /2019 14:07

Le vert et le blanc, le vif et le pâle : ironie des fleurs vertes dans Die Liebe Farbe de la Belle Meunière (1820) de Wilhem Müller.

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Voir aussi :

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J'ai eu, bien qu'étant nullement mélomane, des quantités d'occasion d' entendre le cycle Die Schöne Müllerin de Schubert en entier, et d'autres encore de n'écouter que l'un de ses 20 lieder : on n'échappe pas une vie durant à un chef d'œuvre. 

Chef d'œuvre ou pas, le titre du cycle s'est gravé dans ma mémoire avec cet a-priori favorable, cette affection automatique que mon esprit confère à tous les titres composés sur le modèle "La Belle + xxx", en commençant par la Belle Ferronnière de Léonard de Vinci, en passant par La Belle Noiseuse de Jacques Rivette, et  en terminant par Les Belles endormies de Kawabata. J'achète les yeux fermés.

 

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https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/2b/La_belle_ferronni%C3%A8re%2CLeonardo_da_Vinci_-_Louvre.jpg

 

 

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J'ai donc écouté ces pièces musicales avec ferveur, mais en n'ayant qu'une idée très vague de ce que cela racontait. L'histoire d'une jolie meunière, sans doute (et je l'imaginai tantôt dorée comme une sole, tantôt blanche avec les seins enfarinés comme la Fornarina , la Belle boulangère de Raphaël). 

J'ai écouté indifféremment Dietrich Fischer-Dieskau, Ian Bostridge, Matthias Goerne ou Jonas Kaufmann (je vérifie mes orthographes)  uniquement sur la foi de ce titre. Je dois avoir au moins un coffret dans ma discothèque : acheté uniquement pour le titre. 

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Par extension ou par esprit de famille, j'ai accueilli aussi Le Voyage d'hiver, qui est également un titre magnifique. Au concert, je serais sans doute capable de  m'endormir rapidement, et de rêver, emporté par la puissance d'évocation de ces formules : Ah, La Belle Meunière ! Ah, Le Voyage d'hiver. À la fin, j'applaudirais à tout rompre, un peu farineux ou un peu glacé selon le cas. 

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On remarquera que ces deux titres ont la même couleur : le blanc. Faites-vous rouler dans la farine ou dans la neige pendant plus d'une heure, la teinte reste à peu près la même. Couleur d'oreiller, pour la  traversée somnambulique d'une longue nuit blanche.

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Après tant d'années de somnolence dans les draps de mon ignorance, ceux-ci se sont déchirés hier dans un grand éclair vert, en écoutant Marion Rampal chanter la pièce n°16 du cycle, Die Liebe Farbe, "La couleur chérie". Les paroles disaient  Mein Schatz hat's Grün so gern : "Ma chérie aime tant le vert, ma chérie aime tant le vert". 

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https://www.youtube.com/watch?v=S__oLepnKxs

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Que venait faire ce vert dans ce bal blanc ? Pourquoi cette insistance dont on devinait l'obsession malsaine ? Ce fut un réveil fracassant, et je décidai de me secouer et de tenter d'y voir clair sur cette verdure inattendue.

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J'ai d'abord   compris que Die Schöne Müllerin n'était pas l'histoire d'une belle meunière, mais d'un tout  jeune meunier ; un blanc-bec. Il est sorti frais émoulu d'un apprentissage et il part chercher une embauche. Il suit donc le cours des rivières, car on doit préciser que nous ne sommes pas dans Don Quichotte, et que les moulins de Wilhem Müller ne sont pas à vent, mais à roue.

Oh là, qu'ai-je écris ? Les moulins de Müller ! L'auteur de ces poésies se nomme Müller, ce qui veut dire "meunier" (et qui est le masculin de Müllerin). Miller en anglais. Allo Sigmund, j'ai quelque chose pour toi !

Bon sang, mais c'est bien sûr, le héros de son lied, c'est lui ! Comme Flaubert et Bovary, mais, que je sache, Flaubert (du germanique froh et berht, "avisé et brillant") ne signifie pas "Bovary" (ou "Bouvard").

Donc, un type qui se nomme Guillaume Meunier écrit, à l'âge de 20 ans, un poème sur un jeune meunier. Intéressant, non ?

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Ce blanc-bec se promène en 1 et 2 (Das Wandern. Wohin) le long du ruisseau, en 3, Halt ! il trouve un moulin, avec une belle jeune fille dedans. Il tombe amoureux, et en 6 Der Neugierige, il se demande si elle l'aime aussi. En 7, avec impatience Ungedung il voudrait écrire son amour sur un papier ... blanc. En 8, Morgengrußil lui dit "Bonjour", et cherche à la voir, mais de loin, de très loin (von ferne, ganz von ferne) et seulement par le reflet d'une vitre . Les couleurs arrivent : la tête de l'aimée est blonde et ses yeux sont bleus. En 9 Der Müller Blumen, les yeux sont comparés aux myosotis (en allemand Vergiß mein nicht, "ne m'oublie pas") du ruisseau, que l'énamouré timide veut planter sous la fenêtre de la bien-aimée pour qu'elles parlent à sa place . En 10, Tränenregen ou "Pluie de larmes" il est question encore de fleurs bleues, mais aussi de larmes. Tu m'étonnes ! Ah le gai compagnon ! Dans l'eau du ruisseau il voit le regard bleu de son amie qui tente de le convaincre de les rejoindre au fond: Und sahe sie nicken und blicken Herauf aus dem seligen Bach, [...]in seine tiefe.

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En 12, Mit den grünen Lautenbande, c'est l'entrée en scène de la couleur verte, sous la forme d'un ruban avec lequel le meunier, qui est aussi poète (nous le savions) a raccroché son luth. (Lautenband : courroie par lequel le musicien suspend son luth à son épaule). Il ne peut plus chanter, mais seulement pleurer, "tant son bonheur est accablant". Il est meunier, blanc, passif, amateur du repos, des soupirs, des larmes, et des tremblements de son cœur. La belle aux yeux de myosotis commence à trouver le temps long. Wilhem Müller ne l'écrit pas, mais je vois bien qu'elle baille.

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En 13, son amie se lamente de voir "le ruban vert pâlir ainsi au mur". Car, déclare-t-elle, Ich hab das grün so gern, "j' aime tant le vert". Le vert, nom de Dieu, la vigoureuse sève du joli mois de Mai, où les amoureux offrent de tendres rameaux à l'élue de leur cœur ... et de leur corps ! Mais le müller persiste à se déclarer tout blanc  (Ist auch dein ganzer Liebster weiß,) : s'il accepte d'aimer le vert, c'est celui de l'Espérance, des Amours éternelles (toujours vertes) et des envolées lyriques. Ce chant 13 porte le titre de Pause ; ça ne bougeait déjà pas, mais on voit que ça va s'arrêter là. C'est pourtant le lied clef du cycle, le seul où les deux adjectifs des couleurs blanc et vert sont utilisés. Le blanc sentimental n'entend pas l'appel vert du sexe. Il fait le poireau.

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En 14, Der Jäger,  voici le Chasseur, un vrai, avec ses chiens, son fusil, son cor, ses poils au menton. Plus phallique tu meurs ! C'est l'homme des bois, c'est l'Homme Vert, Im grünen gezweig. Le Blanc contre le Vert, c'est le monde civilisé contre le monde sauvage, un combat développé dans cette strophe par une quantité d'oppositions : Bois / Ruisseaux et Moulins, Gibier / Biche apprivoisée, Écureuil et Sangliers / Poissons , Buissons / Jardins potagers, etc. Taïaut !

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Le Livre de la Chasse de Gaston Phèbus, BnF Fr 616 f. 56V Copyright Gallica

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b52505055c/f157.item.zoom

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En 15, Eifersucht und Stolz (Jalousie et Fierté),  la jeune fille est devenue "la perfide, infidèle et volage meunière". Mais le meunier livide reste muet, "aucun mot sur ma triste figure" : kein wort von meinen traurigen gesicht.

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Le lied n°16 Die liebe Farbe est celui qui m'a réveillé, celui de la Couleur chérie. C'est maintenant que cela va devenir délicieusement perfide, avec un système de double sens et de parodie dont on ne sait s'il faut l'attribuer au meunier devenu subitement fort habile. De but en blanc, le voici qui nous moud une farine bien prête à lever. Face à l'homme des bois Homo ferus ou homo sylvestris, Monsieur Homo faber a élaboré sa vengeance : le suicide ! Métamorphosé, il brandit des rameaux avec un rictus démoniaque et parcourt les bosquets comme une ménade dansant autour de Bacchus. Ah ah ah ah ! 

C'est une Reverdie paradoxale, le chant de mai d'un losengier qui détourne les strophes printanières pour ouvrir à l'aimée le chemin des silences éternels. Et cueillir les plantes d'un brouet infâme et redoutable.

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Ah, Madame aime le vert ? Eh bien je vais m'en vêtir, d'un beau vert emprunté au Saule pleureur, puisqu'elle me  fait tant pleurer. Ah, elle en veut du vert ? Voici un bosquet de Cyprès, l'arbre des cimetières où je n'ai plus qu'à me pendre. Quoi, de la verdure ? Je lui choisi du Romarin, dont on fait les bouquets funèbres. Voilà pour vous, Madame qui aime le vert !

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In Grün will ich mich kleiden,

In grüne Thränenweiden,

Mein Schatz hat's Grün so gern.

Will suchen einen Zypressenhain,

Eine Haide voll grünem Rosmarein:

Mein Schatz hat's Grün so gern.

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Mademoiselle aime les chasseurs ? Eh bien allons-y, taillons à travers les bosquets, mais ma chasse à moi ce sera celle de ma propre mort ! Et ma lande, et mes guérets ? J'ai toute l'étendue du chagrin d'amour , pour chasser avec   Mademoiselle qui aime les chasseurs !

 

Wohlauf zum fröhlichen Jagen!

Wohlauf durch Haid' und Hagen!

Mein Schatz hat's Jagen so gern.

Das Wild, das ich jage, das ist der Tod,

Die Haide, die heiß' ich die Liebesnoth:

Mein Schatz hat's Jagen so gern.

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Du vert ? Une belle tombe semée de gazon, recouverte d'herbe verte, pour ma Dame qui aime tant le vert. Pas de croix noire, ni de fleurs de toutes les couleurs, rien que du vert, je ne veux que du vert autour de moi, une belle pelouse sur la tombe de l'amant de la Dame qui aime le vert.

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Grabt mir ein Grab im Wasen,

Deckt mich mit grünem Rasen,

Mein Schatz hat's Grün so gern.

Kein Kreuzlein schwarz, kein Blümlein bunt, 

Grün, Alles grün so rings und rund!

Mein Schatz hat's Grün so gern.

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Alors, contente ? Eh bien maintenant, voici mon chant 17 : Die Böse Farbe, "La couleur haïe".

Bien deviné, pour moi, ce sera le Vert ! Je vais dévaster le monde du vert, l'annihiler, le stériliser de sa sève, et tout recouvrir du blanc manteau de mon deuil !

Hélas, que vois-je ? Ces bois, ce cor, elle qui court, le ruban vert, le ruban vert, Reviens ! Viens tenir la main du pauvre homme qui fais chou blanc !

 

Pour parcourir tout l’univers, Je voudrais m’en aller d’ici, S’il n’y avait pas tant de vert Dans les bois et les prés aussi !

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Ich möchte ziehn in die Welt hinaus,

Hinaus in die weite Welt;

Wenn’s nur so grün, so grün nicht wär,

Da draußen in Wald und Feld!

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Je voudrais dépouiller les branches De toutes leurs si vertes feuilles, Et que l’herbe devienne blanche À force d’y pleurer mon deuil.

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Ich möchte die grünen Blätter all

Pflücken von jedem Zweig,

Ich möchte die grünen Gräser all

Weinen ganz totenbleich.

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Ah, couleur odieuse, impertinente, Pourquoi ces regards triomphants ? Pourquoi te moquer, insolente, De ce pauvre meunier tout blanc ?

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Ach Grün, du böse Farbe du,

Was siehst mich immer an

So stolz, so keck, so schadenfroh,

Mich armen weißen Mann?

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Dans la pluie, la neige et le vent, Je voudrais coucher sur son seuil, Nuit et jour, toujours répétant Un petit mot, un seul : adieu !

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Ich möchte liegen vor ihrer Tür

In Sturm und Regen und Schnee.

Und singen ganz leise bei Tag und Nacht

Das eine Wörtchen: Ade!

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Quand le cor sonne dans les bois, On entend s’ouvrir sa fenêtre. Elle y cherche un autre que moi, Mais je pourrai la voir peut-être…

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Horch, wenn im Wald ein Jagdhorn schallt,

So klingt ihr Fensterlein!

Und schaut sie auch nach mir nicht aus,

Darf ich doch schauen hinein.

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Le ruban vert, le vert ruban Enlève-le de tes cheveux Je pars, je pars ! Ô ma mie, tends Moi la main pour me dire adieu.

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O binde von der Stirn dir ab

Das grüne, grüne Band;

Ade, ade! Und reiche mir

Zum Abschied deine Hand !

 

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On peut aussi citer Shakespeare : Non pas tant Ophélie dans Hamlet IV:5, offrant du Romarin à Laerte "pour le souvenir" que la nourrice dans Roméo et Juliette, remarquant que "Roméo et Romarin commencent par la même lettre".

https://laplumedeloiseaulyre.com/?p=2830

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CONCLUSION.

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L'un de mes auteurs favoris, après Daniel Arasse, c'est Michel Pastoureau. J'ouvre son "Vert. Histoire d'une couleur." (2013). Le vert, c'est la couleur préférée d'une personne sur six, mais elle est détestée par 10 % des gens, qui pensent qu'elle porte malheur. Pour les Égyptiens, elle est bienfaisante, associée à la fertilité, la fécondité et la croissance : elle éloigne les forces du Mal ; c'est la couleur d'Osiris, dieu de la croissance mais aussi dieu funéraire et de la résurrection.

Les Romains l'ignorent : c'est une couleur "barbare".

Après eux, les auteurs chrétiens comme saint Bernard ou les Franciscains, et plus tard les réformateurs protestants du XVIe, les bourgeois du XIXe et les puritains de toutes sortent du XXe distinguent les couleurs honnêtes  des couleurs "deshonnêtes". Dans ce classement moral des couleurs, le vert a toujours été rangé dans le mauvais groupe, celui des couleurs fausses, instables et indignes d'un honnête homme. Judas, quand il n'est pas représenté en jaune, est en vert.

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Pourtant, au Moyen-Âge, c'est la couleur du verger (issu du latin viridarium), et surtout des vergers littéraires du Roman de la Rose ou des romans courtois , avec leurs lauriers et leurs pins, leurs oliviers et leurs cyprès, leurs ormes, courdriers,  frênes, érable et chênes :  le  locus amoenus pour toute sortes d'idylles prosaïques ou sacrées. C'est la couleur du printemps et donc de l'amour.

Mais à la fin du Moyen-Âge, le vert, tant admiré à l'époque de la chevalerie et de la courtoisie commence à se dévaluer : il est associé avec tout ce qui est changeant ou capricieux : la jeunesse et l'amour certes, mais aussi la fortune et le destin. Il se dédouble entre le bon vert de la gaieté et de l'espérance, et le vilain vert des sorcières et du Diable, comme sur les vitraux, mais aussi des dragons pustuleux, des sirènes et des monstres.

C'est la couleur des êtres de la Nature : les Faunes, les Sylvains, et les Elfes.

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Je remarque à la page 105 la reproduction d'une miniature du Livre de la mutacion de Fortune de Christine de Pisan (vers 1420-1430), un manuscrit ms 494 folio 16 du Musée Condé de Chantilly. Sa reproduction par mes Musées Nationaux (RMN) n'est plus accessible, et sur l'image que je trouve, la robe est grisâtre alors qu'elle est (comme les couronnes sur la tête et tenue entre les mains) d'un beau vert à peine plombé dans le livre de Pastoureau. Fortune se trouve entre ses deux frères, Eur et Meseur. Heur est un beau jeune homme enfeuillagé, tandis que Malheur est un paysan lourdaud, à la tunique et aux chausses d'un blanc écru, et tenant un gourdin. Fortune tend une couronne au premier, et la flèche de la Mort au second.

Eur est la Bonne Fortune, le hasard et la chance : la robe de Fortune est d'or, sa couronne est à fleurons Un ruisseau fécondateur  jaillit de ses pieds .

Meseur est la déveine, la tristesse et le malheur : le visage de Fortune est sombre, sa robe est grise, sa couronne hérissée de pointes. Elle règne sur le Feu. On pense au couple de divinités de l'hindouisme Shiva et sa parèdre Shakti, le pouvoir destructeur du temps.

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Le vert est la couleur des chasseurs : non seulement parce que c'est la couleur emblématique médiévale de la chasse, mais aussi par souci de dissimulation et de tromperie du gibier. Les oiseaux capturés et collés à la glue servent à la chasse à la pipée, car "piper", c'est imiter le bruit de la chouette pour attirer les passereaux qui la haïssent. J'ai déjà exploré et illustré largement ce thème ici :

http://www.lavieb-aile.com/2017/05/la-chouette-harcelee-par-les-oiseaux.cinquieme-partie-la-chasse-a-l-epervier-et-la-chasse-a-la-pipee-dans-le-livre-de-chasse-le-roi

Autrement dit, la couleur verte est liée à la Nature, mais aussi à la piperie, la tromperie. Et la chasse permet d'attraper à la pipée de naïves jeunes filles qui aiment tant le vert !

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En fait, j'ai plus à apprendre de l'analyse du texte de Müller que de la passionnante étude de l'historien des couleurs. (Je note cependant que Pastoureau prête à Schubert une violente phobie de la couleur verte, "devenue proverbiale", mais je n'en trouve pas la source).

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D'un coté, voici Herr Müller, Blanc-le-Meunier, pur produit du Néolithique puis du Protestantisme : il faut travailler la terre, transformer ses produits (le blé), asservir les forces de la nature (le moulin), et fonder une famille pour transmettre la connaissance et le patrimoine. Il hait le vert.

Max Weber, l'éthique protestante et l'Esprit du capitalisme.

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De l'autre coté, voici Herr Jäger, avec son chapeau vert à plume : chasseur-cueilleur, il mise sur sa force, sa ruse et son art d'imiter pour tromper. Il s'allie aux animaux (chiens, appeaux) en les apprivoisant plutôt qu'en  les exploitant. Il aime le vert, il est le vert. Il méprise le blanc.

Au milieu, Frau Müllerin n'est pas une oie blanche. La blonde aux yeux bleus  aime le vert, le reste est cousu de fil blanc.

La Roue tourne, rien ne va plus ! Et c'est le vert qui gagne !

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J'ai encore autre chose à ajouter. Dans sa prétendue déclaration d'amour pour la couleur verte, le meunier choisit trois sites  : les branches d'un vert Saule pleureur, un bosquet de Cyprès toujours verts et  un taillis de verts Romarins (einen grünen Thränenweiden, einen Zypressenhain, eine Haide voll grünem Rosmarein) pour former un paysage romantique du chagrin et de la Mort.

— Le Saule Pleureur :  Thränenweide est une forme poétique rare pour Trauerweide.  Son rapport avec le chagrin est évident, pas de problème.

— Le Cyprès Cupressus sempervirens est l'arbre des cimetières depuis l'Antiquité, enraison de son feuillage toujours vert et de son bois au parfum d'encens.  Ovide décrit comment Cyparisse, amant d'Apollon, fut transformé en cyprès à sa demande après avoir blessé de son javelot un cerf dont il était épris. Regrets éternels.

 

 

Hermann Traugott Rüdisühli (1864-1944), Tempel im Zypressenhain am Meer

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— Le Romarin Rosmarinus en latin (rosée marine), et  Rosmarin en allemand, est une plante aromatique et le recrutement de cette herbe condimentaire dans le paysage mental du meunier est plus surprenant.  Sa forme anglaise Rosemary en faisait un symbole de l'amour. Pourtant, son parfum est rapproche de l'encens, et c'est l'une des étymologies de son nom (rhops myrinos). 

 

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Le Romarin dans les Grandes Heures d'Anne de Bretagne. Copyright BnF Gallica.

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Surtout, on le surnomme Herbe-aux couronnes, et, du moins en Allemagne au XVIII et XIXe siècles, il s'agissait de couronnes funéraires. Dans une poésie de G.-A. Bürger (1747-1794), Suzanne, qui cultivait un myrte pour en faire une couronne de mariage, voit en rêve ce plant se transformer en romarin : Malheur, c'est la mort annoncée, "le romarin fleurit pour ta couronne funèbre".

 

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Le chant Ich habe die Nacht geträumet , publié en 1777, mentionne un rêve identique :

 

Ich hab die Nacht geträumet
wohl einen schweren Traum,
es wuchs in meinem Garten
ein Rosmarienbaum.

Ein Kirchhof war der Garten,
ein Blumenbeet das Grab,
und von dem grünen Baume
fiel Kron und Blüte ab.


 

J'ai rêvé cette nuit
probablement un cauchemar, 
que  poussait dans mon jardin
un romarin.

Mon jardin était
 un cimetière 
Le parterre de fleurs était une tombe,
et de l’arbre vert
tombaient une couronne et des fleurs.

Ce chant a été mis en musique par Carl Bank Lied Der Schwere Traüm op. 20), J. Bandish , Emil Bohn en 1878, et bien d'autres.

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Johannes Brahms a composé un lied Ich hab die Nacht geträumet WooO post. 36 n°4, l'une des Huit chansons folkloriques allemandes ( Acht Deutsche Volkslieder).

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Le même Brahms a également placé, parmi ses Sept lieder op 62, ce lied nommé Rosmarin :

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I. ROSMARIN.

 Es wollt’ die Jungfrau früh aufstehn,
wollt’ in des Vaters Garten gehn.
Rot’ Röslein wollt’ sie brechen ab,
davon wollt’ sie sich machen
ein Kränzelein wohl schön.

2. Es sollt’ ihr Hochzeitskränzlein sein:
„Dem feinen Knab’, dem Knaben mein.
Ihr Röslein rot, ich brech’ euch ab,
davon will ich mir winden,
ein Kränzelein so schön.“

3. Sie ging im Grünen her und hin,
statt Röslein fand sie Romarin:
„So bist du, mein Getreuer, hin!
Kein Röslein ist zu finden,
kein Kränzelein so schön.“


4. Sie ging im Garten her und hin,
statt Röslein brach sie Rosmarin:
„Das nimm du, mein Getreuer, hin!
Lieg’ bei dir unter Linden,
mein Totenkränzlein schön.“

 

Traduction de Dominique Sourisse :

http://dominique.sourisse.free.fr/cariboost_files/brahms_opus_62.pdf

La jeune fille alla se lever tôt,

pour aller dans le jardin du père.

Elle alla cueillir des petites roses rouges,

pour en faire une petite couronne bien belle.

Cela devait être sa couronne de mariage.

« Pour le gentil garçon, mon garçon à moi.

Vous, petites roses rouges, je vous cueille,

avec vous je veux me tresser

une petite couronne si belle. »

Elle alla dans la verdure çà et là,

au lieu de petites roses elle trouva du romarin :

« Ainsi, mon fidèle, as-tu disparu !

Pas de petites roses à trouver,

pas de petite couronne si belle ! »

Elle alla dans la verdure ça et là,

au lieu de petites roses

elle cueillit du romarin :

« Accepte cela, mon fidèle !

Que repose près de toi sous le tilleul,

ma belle couronne mortuaire ! »

 

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Une fois que nous connaissons ce contexte poétique du Romarin comme mauvais présage, le choix du meunier de placer, dans son Éloge du Vert,  un buisson de Romarin à coté du bosquet de Cyprès et du Saule Pleureur devient parfaitement éloquent, et nous admirons comment, dans un sardonique renversement des valeurs, le brave meunier fait la nique au goût de la Belle Meunière pour les beaux chasseurs bien verts et l'avertit de sa revanche.

Pauvre blanc-bec, elle n'en n'aura cure ! Et le chant du meunier n'en est que plus frappant.

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Antoine Watteau, le Gilles (1717-1719).

 

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Published by jean-yves cordier

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  • : Le blog de jean-yves cordier
  • : 1) Une étude détaillée des monuments et œuvres artistiques et culturels, en Bretagne particulièrement, par le biais de mes photographies. Je privilégie les vitraux et la statuaire. 2) Une étude des noms de papillons et libellules (Zoonymie) observés en Bretagne.
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