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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 20:54

        L'église du Vieux Bourg à Lothey :

               Anne trinitaire.

 

Voir d'abord  L'église du Vieux Bourg à Lothey et ses statues.

 

  La niche qui abrite le bas-relief du XVIe siècle en bois polychrome de Sainte Anne est placée à droite du choeur, du coté de l'épître, en vis à vis de celle de saint Jean. Elle est surmonté d'un ovale peint en bleu mais où se découpent cinq "fusées" qui ne peuvent être que les cinq fusées rangées et accolées accompagnées de quatre roses de même" qui sont de Kergoët : un restaurateur bien intentionné aura peint en "azur" ce qui était rouge, "de gueules", et on comprend alors les roses adjacentes, mêlées de marguerites ou de fleurs sp.

vieux-bourg 0759

 

Ce groupe en bois polychrome du XVIe siècle mesure 95 cm de haut, 55cm de large et 27 cm de profondeur.

  Le bas-relief montre deux femmes assises. L'une, placée un peu plus haut que l'autre, la tête recouverte d'un voile verdâtre ou guimpe est Sainte Anne la mère de Marie, laquelle est représentée avec de longs cheveux dénoués, retombant sur les épaules et devant la poitrine. La couronne qui repose sur ces cheveux semble être une fine tresse dorée.

  Ces deux femmes ont la tête légèrement inclinée sur la gauche et leur regard, un peu rêveur, est dirigé vers le bas et la droite. Ce jeu des regards est particulier, inhabituel, Anne notamment semble à la fois feuilleter son livre, présenter un fruit à son fils, sans rien perdre de son émission préférée sur le poste de télévision placé en bas à droite. Mais comme cela est légèrement anachronique, je laisse à chacun le soin d'imaginer une autre explication.

  La mère de Marie est vêtue d'une grande robe rouge à larges manches tandis que sa fille porte une robe de ton écru, à décolleté rectangulaire. Sur les genoux de la Vierge se tient le troisième personnage de ce groupe trinitaire, l'Enfant-Jésus dont le corps et le regard sont tendus dans une direction oblique vers le haut et la droite qui conduit à un triangle presque central de la sculpture.

Ce triangle est constitué sur le bord droit d'une belle grappe de raisin, pointée vers le haut ; et trois mains forment les trois coins, main de l'enfant en haut, saisissant le fruit pour le presser, main de la grand-mère proposant la grappe, et main de Marie soutenant le bras de son fils pour guider sa prise et participer à son acte.

  A coté de ce point nodal de la composition, la main gauche de Sainte Anne tourne la page du livre qu'elle tient sur ses genoux, et la main droite de Marie, que la menotte de l'enfant vient tenir fermement, soutient les fesses du garçonnet.

vieux-bourg 0736c   

    Ce groupe  appartient à l'ensemble d'une dizaine d'oeuvres semblables d'Anne trinitaire de la moyenne vallée de l'Aulne. Mais Guy Leclerc a montré (Bull. Soc. Arch. Finist. CXXXXIV, 2005 pp 68-72) qu'une oeuvre en réalise un double presque parfait, alors qu'elle se trouve aux Îles Canaries, et qu'elle a été fabriquée à Anvers !

  Il s'agit de la Sainte Anne Trinitaire de l'église paroissiale san Francisco de Asis à Santa Cruz sur l'île de La Palma, et qui porte (ainsi que cela a été découvert par hasard en juillet 1998 par un restaurateur lors d'un gazage contre les insectes), la marque de la guilde d'Anvers. Elle est datée vers 1510-1525. Elle mesure 115cm de haut pour Sainte Anne, 94 cm pour la Vierge, 27 cm pour l'Enfant ; elle est en bois polychrome essentiellement dorée.

 http://www4.gent.be/sintpietersabdij/05_El_Fruto/extra_fruto3_fr.htm

 

  Cette découverte laisse présumer que la statue de Lothey a été réalisée à la même date et par le même atelier d'Anvers, bien que les personnages soient de taille plus petite d'une vingtaine de centimètres à Lothey, (Anne 87 cm contre 115, Marie 80 cm contre 90, Jésus 21 cm contre 27).

  Certes les relations économiques, politiques et artistiques entre la Bretagne et la Flandre au XIVe, XVe et XVIe siècles sont parfaitement établies, mais Guy Leclerc fait aussi remarquer qu'une vingtaine d'année avant la date présumée de cette sculpture, le seigneur de Guilly en Lothey, Hervé de Launay, était sieur de Port-Launay, le port qui assurait, sur l'Aulne maritime, le débouché vers l'Océan, la Manche et la Mer du Nord : ce qui procurait au commanditaire potentiel des contacts avec la Flandre.

 

Interprétation religieuse de l'oeuvre:

  a) Cette "trinité" de la Grand-mère, la Mère de Dieu et l'Enfant-Jésus peut être considérée en parallèle de la Sainte Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit selon la théologie de l'Incarnation pour illustrer comment se sont unies la nature humaine et la nature divine en la personne du Christ. En 1519 à Chartres, à l'époque même de fabrication de l'Anne Trinitaire de Lothey, Jehan Soulas sculpte sur le pourtour du choeur de la cathédrale la rencontre d'Anne et de Joachim à la Porte Dorée de Jérusalem, là où les époux échangèrent, selon la Légende Dorée,  le baiser d'où naquit, selon la prédiction de l'ange, la Vierge Marie : la pensée médiévale voyait dans cette conception par un baiser, "sans semence d'homme", la preuve de la virginité miraculeuse d'Anne, et de la conception de Marie par l'intervention divine. 

  La croyance en une conception virginale de l'enfant Marie par Anne accompagne celle de sa naissance échappant au péché originel, c'est-à-dire l'immaculée conception de la Vierge : croyance discutée pendant tout le Moyen-Âge mais réaffirmée par le Concile de Trente.

  b) En même temps l'oeuvre peut se lire, un peu comme un arbre généalogique, selon un axe de filiation honorant Sainte Anne, de la famille de David, en illustrant sa descendance.

c) Ces trinités célèbrent le chiffre trois, mais introduisent toujours à coté des trois personnages des attributs qui orientent l'interprétation théologique du trio dans une direction particulière. Ici, à Lothey, deux attributs sont présents : le livre, et la grappe de raisin.

  • Le livre peut être considéré comme celui de l'Ancien Testament, l'histoire juive du Salut qui se clôt avec Anne avant que ne débute, avec Marie, le Nouveau Testament.
  • Il est remarquable que le livre de l'iconographie de sainte Anne soit presque toujours un livre ouvert en son milieu (alors que les évangélistes ou les apôtres ou les Pères de l'église portent plutôt des livres fermés) : il est le double symbole de la lecture, et de l'enseignement. Anne est souvent représentée apprenant à lire à sa fille, plus rarement à son petit-fils, illustrant le rôle éducatif du parent ; mieux, elle devient (beaucoup plus que Saint Joseph) la représentante du Parent en tant que tuteur, exemple et  initiateur. Anne est à la fois , prosaïquement, le modèle de la Mère de famille, puis spirituellement,celui de l'Éducatrice chrétienne, et enfin  le modèle de la lecture prophétique, déchiffrement de l'Ancien Testament pour initier sa fille à la mission qui l'attend. Ce rôle est celui qu'illustrent les Éducations de la Vierge, duo mère-fille. Sur 60 statues du diocèse du Mans, 57 ont le livre comme attribut : il est ouvert dans 53 cas ; c'est souvent un abécédaire  link
  • Enfin Sainte Anne est figurée en train de tourner une page, et annonçant ainsi la page qui va se tourner pour l'humanité dans l'histoire du Salut. 
  • La  grappe de raisin est un symbole de l'eucharistie, elle évoque la grappe mystique écrasée sous le pressoir (torculus christi) durant la Passion du Christ, son sang étant le jus de raisin puis le vin de l'eucharistie rachetant les âmes du péché. Présentée ici par Anne éducatrice et prophétique, elle est saisie par l'enfant dont le bras est guidé par la main de sa mère. Ainsi les deux femmes apparaissent ainsi comme actrices essentielles du sacrifice christique, mais leur regard détourné indique qu'elles n'en sont que les vecteurs, et que c'est en partie à leur insu que se réalise le Plan Divin : par leurs corps et par leurs gestes mais, pour ainsi dire, sans que cela ne les regarde, ou lisant ailleurs les instructions qu'elles reçoivent et qu'elles exécutent.



vieux-bourg 0752c


 


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Published by jean-yves cordier
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  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" Guillevic, Théraqué.  "Un peu de Pantagruélisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit conficte en mespris des choses fortuites)" (Rabelais )"prends les sentiers". Pytha
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