Les (mystérieuses) divinités funéraires de Cyrénaïque.
PRÉSENTATION.
L'exposition Lybie, patrimoine révélé (mai-octobre 2026) de l'Institut du Monde Arabe présente le travail scientifique de longue durée mené depuis près de cinquante ans par la mission archéologique françaises en Libye (MAFL) en étroite collaboration avec les autorités libyennes, et donne à voir la diversité des sites étudiés, des périodes explorées et des enjeux de préservation et de restauration, à Măsak, Bu Njem et la région syrtique, Leptis Magna, fondé par les Phéniciens au VIIe siècle av. J.-C., Abou Tamsa, Apollonia, port fondé par les Grecs au VIIe s. av. J-C., et Latrun, situé en bord de mer, à l’est d’Apollonia.
Parmi les quatre grande photos sur fond noir exposées en tentures à côté des cartels, plans et documents de l'exposition, l'une attire mon attention.
Divinité funéraire de Cyrénaïque, exposition Lybie, patrimoine révélé (mai-octobre 2026) de l'Institut du Monde Arabe.
Il s'agit d'une statue d'une femme tronquée au dessus des cuisses, voilée avec un effet de linge mouillé d'une fine tunique aux plis sinueux qui recouvre sa tête en laissant visibles au dessus du front les trois rangs de boucles crépues de ses cheveux.
Son bras droit est replié à angle droit, plaçant la paume de sa main sur son ventre. Par deux doigts de sa main gauche, elle maintient son voile au dessus de son visage, dissimulant/soulignant ses yeux clos, son nez à larges narines et sa bouche fermée sur une moue muette. Si elle était couchée, on pourrait la qualifier de "belle endormie"; seuls les plis du tissu en désignent la présence, tant il est moulé sur la face et le voile à peine visible crée un effet d'endormissement, "une distance entre le spectateur et la divinité qui d'un seul coup quitte le monde réel" (M. Belzic 2025)
Le marbre blanc au grain très fin est couvert d'ocre rouge, témoin de son enfouissement prolongé dans la terra rosa de Cyrène.
Divinité funéraire de Cyrénaïque, exposition Lybie, patrimoine révélé (mai-octobre 2026) de l'Institut du Monde Arabe.
Il s'agit là (mais l'exposition ne fournit ni légende de cette photo, ni description et ni commentaire) d'une "divinité funéraire cyrénaïque", et c'est par une enquête personnelle que le visiteur peut consulter les articles princeps de Luigi Belschi en 1972, de Françoise Frontisi-Ducroux et surtout de Morgan Belzic, qui leur a consacré sa thèse en 2022 et qui en traque le commerce illégal des pilleurs. Cet article est donc, on le comprend, une démarche par copiage et collage.
La Cyrénaïque est une ancienne province romaine sur le territoire de l'actuelle Lybie. Elle tire son nom de sa ville côtière, Cyrène (nom d'une nymphe qu'Apollon aurait enlevé et déposé ici).
Cette colonie grecque fondée en 631 av. J.-C. selon Hérodote par des habitants de Théra fuyant une terrible sécheresse, sur le bord du plateau cyrénéen à quelque 600 mètres d'altitude et à 9 km de la mer était desservie par son port Apollonia. Les Grecs se sont métissés avec les habitants lybiens.
Cyrène a été d’abord le siège de la monarchie des Battiades, puis a constitué une cité d’importance, la plus grande d’Afrique. Elle reste prospère, florissante et célèbre pendant toute l’Antiquité, soit près de treize siècles.
La vaste étendue qui entoure le centre urbain antique est marquée par la présence de milliers de tombes composant l'une des plus vastes nécropoles du monde méditerranéen antique ; elle s'étend vers le nord jusqu'à rejoindre le port, Apollonia, qui possède sa propre nécropole.
Menacée par l'expansion urbaine de Shahat depuis 1970, et malgré son classement par l'Unesco, la nécropole offre une très grande diversité typologique et stylistique en matière d'architecture funéraire : tombeaux excavés, maçonnés, tholos, sarcophages en plein air, hypogées, hypogées à fausse façade, chapelles et temples funéraires, cistes...
Une partie des tombes était accompagnée à l'époque grecque, de la fin du VIe au Ier siècle av. J.-C., de sculptures originales funéraires représentant la partie supérieure de corps féminins déclinées en bustes, demi-statues voire trois-quarts de statues, représentant un personnage féminin le plus souvent vêtu d’un chiton et d’un himation relevé sur la tête afin de servir de voile. Elle étaient placées au dessus des toits des tombes.
"Leurs dimensions sont extrêmement variables, de quelques dizaines de centimètres à plus de deux mètres de haut, la grande majorité étant comprise entre 50 et 90 cm (*). Si d’autres bustes ou demistatues funéraires et votifs peuvent être comparés à cette production, nulle part on ne trouve hors de Cyrénaïque une tradition identique. Doublement locales, par leur iconographie et les ateliers dont elles sont issues, elles forment un corpus bien délimité. L’étude fondamentale demeure celle de Luigi Beschi dans un long essai, Divinità funerarie Cirenaiche . Il en dénombrait plus de 160 exemplaires, environ 180 sont actuellement publiés. Cependant, le travail sur les archives et la multiplication des découvertes fortuites, auxquelles s’ajoute un grand nombre d’œuvres repérées sur le marché de l’art, font que désormais le nombre de "divinités funéraires" complètes ou fragmentaires dépasse les 320. L’écrasante majorité provient de Cyrène, suivie d’Apollonia, Barca et Ptolémaïs. La chronologie, fondée sur les sources épigraphiques, les critères stylistiques, les rares contextes archéologiques et l’étude des architectures, permet de bien situer leur émergence à l’époque archaïque et de suivre la continuité de cette production jusqu’à l’époque hellénistique. En revanche, une hésitation demeure quant à la période de l’arrêt de la production." (M. Belzic)
(*) La dimension s’accroît régulièrement au fil du temps. Au départ il s’agit de bustes, limités aux aisselles, puis à mi-poitrine. Ensuite ce sont des demi statues arrêtées à la ceinture, puis aux hanches, enfin à hauteur des genoux. (F. Frontisi-Ducroux)
I. Certaines, les plus anciennes, ont la particularité d'être « aprosopes », le visage n'étant volontairement pas sculpté. Cela représente environ 1/3 des statues. On s'interroge sur la signification de cette disparition des traits au profit d'une abstraction de la face, soit par impossibilité de représenter la mort, soit par tabou. Il existe un exemple où la statue est à la fois aprosope, et voilée. Elles peuvent être coiffées d'un polos, ou couronne antique.
"Placées généralement au sommet des sarcophages ou en façade des monuments funéraires et ce quelle que soit leur forme architecturale, elles furent accompagnées entre le milieu du IVe siècle et le IIe s. av. J.-C. de bases inscrites au nom du défunt, le plus souvent masculin, attestant qu'il ne s'agit nullement d'un substitut du mort mais d'une représentation générique vraisemblablement divine. Ses rares attributs permettent de l'associer à l'iconographie de Perséphone (Beschi 1972, 335–336) bien qu'elle ne reçut probablement jamais de nom (Reynolds et Thorn 2005). Un anonymat qui résonne comme un écho à l'aprosopie." (M. Belzic)
Les statues aprosopes
II. Ces divinités sans visage sont vite concurrencées par des formes plus communes aux visages très classiques, dès la fin du VIe s., et elles perdurent à côté des œuvres prosopiques depuis le Ve s. jusqu’à la fin de la production, que l'on peut situer au courant du Ier s. av. J.-C.
À l’époque hellénistique, des sculpteurs cherchent un moyen pour lier ces deux traditions, donnant naissance à des sculptures surprenantes qui rappellent, à bien des égards, certains commentaires littéraires sur des peintures antiques. Les statues funéraires sont simplement voilées, bien que parfois ce voile recouvre une partie du visage (8 cas sur 300), et, dans un seul cas connu, la totalité de celui-ci. Diversement présentées, certaines sont accompagnées de bases inscrites portant probablement le nom du défunt qu'elles accompagnaient. L'interprétation de telles œuvres est encore sujette à caution, on ignore s'il s'agit d'une représentation d'une divinité formelle ou informelle ou de son âme, et ce qui motivait le choix des familles, sans doute par leurs croyances ou appartenances religieuses. Leurs points communs est d'être toutes féminines, toutes représentées tronquées à mi-cuisses, toutes sculptées sur une seule face. On s'accorde sur la certitude d'y voir des déesses, mais si certains ont voulu les désigner comme des Perséphones, du nom de la déesse fille de Démeter régnant sur les Enfers et épouse d'Hadés, on préfère se contetnter du terme de "divinités funéraires".
Les divinités féminines tronquées.
"Au IVe siècle av. J.-C. apparaissent deux types nouveaux de bustes à figure modelée : certains modèles ont la figure à demi dissimulée par un voile qui recouvre toujours le nez et la bouche. Dans l’autre groupe, le visage est complètement découvert par le geste de dévoilement toujours esquissé par la main gauche de la figurine. Ces différents types perdurent concomitamment jusqu’à l’époque impériale." (S. Grosjean-Agnes)
Les divinités semi-voilées.
Leurs statues à la face semi-voilée, forment des intermédiaires entre visage et aprosopie.
"Le groupe des statues à face semi-voilée confirme la valeur de l’aprosopia. Cette catégorie, intermédiaire sur le plan sémantique, bien qu’elle ne le soit pas chronologiquement, fournit une nouvelle solution au problème de figuration religieuse posé par la divinité des morts : montrer que ce que l’on montre n’est pas visible. La réponse est ici fournie par la technique dite du drapé mouillé. Une technique que la statuaire grecque utilise avec virtuosité pour contourner la convention qui pendant longtemps rejette la nudité pour la représentation du corps féminin.
Les artistes cyrénéens ont exploité avec maîtrise les virtualités de la technique du drapé mouillé pour résoudre le paradoxe de la figuration de l’infigurable. La diversité des variantes en témoigne : ici un pan du manteau se rabat sur une joue, comme sous le souffle du vent, cachant une partie du nez et de la bouche. Lorsque le rabat part de plus haut, il enserre la moitié droite du visage, moulée dans les plis verticaux d’une gaze, laissant l’autre partie à nu. Ailleurs la séparation se fait horizontalement : le front est dégagé, mais au-dessous on entrevoit les yeux, encadrés par l’ovale sinueux d’une mandorle, le nez saillant sous l’étoffe, et la bouche. L’effet est d’autant plus saisissant que le très long séjour dans la terre a laissé sur le marbre un dépôt rougeâtre, qui accentue les saillies et souligne l’alternance entre les traits qui sont offerts aux regards et ceux qui, censés masqués, sont à peine moins visibles, tout juste émoussés par le sfumato du voile de pierre. Ou encore, autre formule, le visage entièrement emballé dans une étoffe opaque contraste fortement avec le décolleté. Dans ces deux cas, le voile est tenu à l’horizontale par les doigts de la main gauche, levés à hauteur de l’oreille, comme dénotant un geste intentionnel de masquage." (F. Frontisi-Ducroux 2016)
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III. À l'époque romaine, la pratique du portrait individuel l'emporte, souvent installés dans des niches ou sur la façade des tombes ; de formats réduits (de 15 à 40 cm généralement), ils forment une catégorie régionale de sculpture grecque d'époque impériale : les portraits funéraires de Cyrénaïque (1er au 4ème siècle). Ils représentent, cette fois des individus dont les traits, plus ou moins individualisés, identifient l’âge et le sexe du défunt.
Ces sculptures sont la proie d'un important pillage depuis les débuts de la construction, dans les années 1970, de la ville moderne de Shahat. Ce pillage, qui a augmenté depuis la révolution libyenne de 2011, participe de la destruction et de la dispersion du patrimoine archéologique. De nombreuses œuvres provenant de ce trafic ont été retrouvées sur le marché des antiquités.
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DISCUSSION
Avant toute discussion, je dois exprimer mon admiration pour cette sculpture de femme au geste si élégant de voilement, ou d'imminence de dévoilement. Même si je n'en vois qu'une excellente photo, et si je n'irai jamais au musée de Cyrène la contempler, je la tiens pour un chef d'œuvre de la sculpture antique, et c'est pour partager mon émotion esthétique que je rédige cet article.
Mais cet article tente aussi de pénétrer le mystère du geste de la main tenant le voile, et, au delà, celui des statues sans visage, en consultant les réflexions des auteurs.
L'évolution de la sculpture grecque, de la colonne vers l'anthropomorphisme partiel ??
Pour F. Chamoux "les bustes ont tendu à se dégager progressivement du sol : d’abord coupés aux épaules, ils sont apparus ensuite jusqu’à la ceinture, puis jusqu’aux hanches, mais pas plus loin. Parallèlement les bras se sont libérés et ont acquis une certaine liberté de mouvement, tempérée par le respect d’un geste canonique." Pour L. Beschi, la stèle anthropomorphe à perruque, le cippe cylindrique encerclé d’un anneau de cheveux, témoignent d’une métamorphose partielle et d’une personnification progressive. Métamorphose semi iconique qui serait favorisée par la persistance des cultes aniconiques et bétyliques dans le monde grec. Cette tradition, en confluence avec la naissance et le développement d’un type plastique représentant une divinité féminine chthonienne, aurait produit, à Cyrène, ce phénomène exceptionnel : l’effigie composite et ambigüe d’une divinité en guise de monument tombal. ( F. Frontisi-Ducroux)
Un tabou de la représentation des puissances chtoniennes d'origine libyenne ?
"Il s’agit à l’origine d’un rite libyque, adopté par les Grecs de Cyrène qui ont « réveillé » certaines potentialités de leur déesse de la mort pour qu’elle soit en adéquation avec les puissances chtoniennes locales qu'elle concurrençait. Les Libyens n’étaient pas les seuls peuples du pourtour de la Méditerranée hormis les Grecs à pratiquer des rites contenant des tabous de représentation : Hérodote signale que les Perses ne possédaient aucune image de leurs dieux, ni temple, ni autels et les considéraient même comme un signe de folie.
Il semble cependant qu’à Cyrène même, cet interdit de la représentation ait été mal interprété à travers le temps : la déesse finit par être représentée humanisée, un voile obstruant le nez et la bouche, organes essentiels à la vie, ou esquissant le geste tellement grec de dévoilement, évocateur d’un interdit d’outre-tombe qui se révèle au moment de la mort. L’identité de cette mystérieuse divinité a provoqué bien des interrogations : L. Beschi a pensé à la terre mère, Gaia, L. Bacchielli à Déméter et Fr. Chamoux à Perséphone. Les similitudes de gestes entre les statuettes de terre cuite des sanctuaires de Déméter et de Coré de Cyrénaïque ou les similitudes de gestes de l’apparition de la divinité effrayante représentée au moment de la mort de l’occupante de la tombe à la balançoire ainsi qu’une statue-buste réemployée dans le sanctuaire de Déméter, incitent à privilégier l’hypothèse de François Chamoux, sans que l’on puisse assurer avec certitude qu’il s’agit vraiment de Coré Perséphone ou d’une déesse similaire qui lui serait associée. Quoi qu’il en soit, l’exemple de ces statues aniconiques dont le visage au départ absent finit par se dévoiler, signale la réinterprétation à l’aune de la pensée hellénique d’un emprunt fait à une religion locale. De même que l’assimilation de Déméter et de Coré avec une Terre-Mère indigène explique le succès des deux divinités en Sicile, de même leur association mâtinée d’enrichissement mutuel a permis un tel essor en Cyrénaïque." (S. Grosjean-Agnes)
Analyse de Françoise Frontisi-Ducroux 2016. (extraits). Un métissage d'une influence héllène en Libye.
1°) "Tout d’abord la raison de cette figuration exceptionnelle. Pourquoi en Libye et pas ailleurs ? Car l’impossibilité de voir le visage de la mort est une donnée fondamentalement grecque. Le nom même du souverain des Enfers, Hadès, indique son invisibilité (a-idein). Sa parèdre, celle qui siège à ses côtés, est invoquée dans un chœur de Sophocle comme la « déesse invisible », aphanês theos. La mort est constamment pensée et dite en termes visuels, depuis les textes épiques où le trépas s’annonce par un brouillard qui enveloppe les yeux du guerrier. La vision s’abolit avant que les genoux ne se dérobent et que le souffle ne franchisse la barrière des dents. Mourir c’est cesser de voir et d’être vu, car vivre c’est voir, voir le jour et ses semblables, et être visible sous la lumière du soleil. Une fois descendus dans l’Hadès, les défunts ne sont plus que des ombres, des têtes sans force, enveloppées de nuit et sans visage.
Aussi les Grecs ont-ils rarement représenté leurs divinités infernales, répondant à l’infigurabilité par la non figuration. Alors pourquoi l’exception de Cyrène ? On ne peut que supposer une donnée locale. Puisque en d’autres lieux c’est la figure du défunt qui se dresse sur la tombe. ...
Les Grecs, au moins les premiers arrivants, venus d’abord de Théra, ont dû prendre leurs femmes dans le pays où ils s’implantaient et les helléniser pour qu’elles leur donnent de bons petits Grecs. En leur confiant, comme partout ailleurs dans les mondes méditerranéens, le soin des rites funéraires et du culte des morts (qu’elles assumaient probablement déjà), ils n’avaient aucune raison de leur refuser une représentation de la mort qu’ils partageaient et une divinité qui leur était quasi familière. Cette puissance divine faisait-elle déjà l’objet de figuration ? Impossible de le dire. On ne sait rien des coutumes funéraires des nomades libyens qui occupaient le territoire de Cyrène avant l’arrivée des colons grecs. Quoi qu’il en soit, les statues funéraires qui ont survécu sont postérieures de plus d’un siècle aux premières vagues de migrations et l’aménagement des nécropoles que nous connaissons n’a dû commencer qu’après l’expansion de la ville, au moment de sa grande prospérité. C’est alors, dans la seconde partie du VIe siècle, qu’a pu se poser la question du type de séma funéraire à adopter et que la présence de la déesse a pu s’imposer comme déjà traditionnelle. Quant aux modalités particulières de sa figuration, elles ont été prises en charge par le vocabulaire et les codes de la plastique grecque.
2°) Les effigies de la déesse sans visage ne sont pas toutes aprosopon, loin de là. La variante avec visage est même attestée très tôt. Et l’alternance est constante entre les deux formules, parfois issues des mêmes ateliers. Il est probable que les commanditaires avaient le choix. Avec ou sans visage, ou semi voilée, la déesse était la même. Puisque nous avons interprété l’aprosopia et la face demi voilée comme les signes de l’irreprésentablité de la mort, ce caractère s’estompe-t-il lorsque les sculpteurs lui donnent un visage ? Ou bien existe-t-il un autre signe qui prend en charge la notion de non visibilité ?"
Jusqu’au bout… jusqu’à l’époque romaine du moins, les commanditaires cyrénéens ont eu la possibilité de choisir, chez les mêmes marbriers, pour couronner leurs tombeaux, entre une formule « neutre » voire banalisée, et l’autre, indice peut-être d’une libyanité accentuée ou d’un métissage assumé, qui rappelait explicitement qu’aux vivants la mort ne montre pas son visage. Réponse exemplaire, dans le langage plastique grec, d’une question soulevée par l’implantation de hordes hellènes dans le sol libyen. Un cas frappant d’acculturation plutôt réussie.
CONCLUSION PERSONNELLE
Au total, je retiens cette image de la Mort comme une femme sans visage, ou au visage vide : une béance, une absence, un non-lieu, une interrogation, ou encore une attente. Ces statues aposopes me marqueront tant que, quelques jours plus tard, devant des œuvres de Matisse réalisées en 1941-1954 alors qu'il est mort en 1956), elles apparaîtront en creux et feront rebondir mon sentiment esthétique et mes interprétations. Ainsi devant le dernier tableau de Matisse, Katia à la chemise jaune, où il fait disparaître les traits de son modèle Carmen Leschennes.
Ou devant Zulma, un papier découpé daté de 1950 , où pour la première fois il traite la figure en utilisant le papier gouaché:
Mais si on remonte en amont dans son œuvre, on retrouve ces faces aprosopes dans son étude pour Saint Dominique de la chapelle de Vence (1948-1949), ou par exemple dans le personnage anonyme de Branche de prunier, fond vert de 1948.
Ou en 1942 dans Jeune femme au collier :
Je ne dis pas que ces figures réduites à leur contour, un ovale universel, sont chez Matisse des figures funéraires et je ne les interprète pas comme révélant d'une pensée de la Mort, je dis seulement que lorsque je les ai vues, ce sont les statues cyrénaïques qui m'ont conduites à une méditation personnelle sur les défunts et les défuntes.
Mais si je reviens à la photo-choc qui a débuté ce parcours, cette femme que je dévisage à travers son voile, et dont je tente de saisir le geste mystérieux de voilement/dévoilement, ce geste qui rend impossible son sommeil, ce geste qui ne peut durer et qui dure pourtant, qui est un signe dont je ne peux dire ce qu'il signifie, ce geste de deux doigts levés, non écartés en V de victoire, mais serrés comme les ciseaux d'Atropos, je constate que je ne peux l'assimiler vraiment à la Mort, qui m'attendrait et me réserverait dans un hypothétique au delà la révélation de sa rencontre.
Mais plutôt à une défunte qui revient masquée me saluer , une Eurydice qui aurait eu la brève permission de m'apparaître en muette consolation et en muet regret. Ou à une impossible nécromancie, comme pour Ulysse lors de sa Nekyia, mais de façon bien plus vaporeuse, et douce, et figée dans le suspens d'une réponse qui ne viendra pas.
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SOURCES ET LIENS
—BESCHI (Luigi) 1972. « Divinità funerarie Cirenaiche », Annuario della scuola italiana di Atene e delle Missioni Italiane in Oriente 47–48, n.s. 21–22 (1969–70), 1972: 133–341.Non consulté
—BESCHI, L. 1976. Un supplemento cretese ai ritratti funerari romani della Cirenaica. Quaderni di Archeologia della Libia 8: 385–397. Non consulté
—BESCHI, L. 1996. La scultura nella Cirenaica greca. I Greci in Occidente. Catalogo della mostra Venezia, Palazzo Grassi, marzo - dicembre 1996, Venise-Milan, 1996: 437–442. Non consulté
—BELZIC (Morgan), 2025, podcast « La recherche à l’oeuvre » INHA Anne-Cécile Genre
https://www.youtube.com/watch?v=lHOWna4Vwz8
Morgan Belzic, aurait-il imaginé un destin à la Indiana Jones ? L’archéologue et historien de l’art ne nous le dira pas mais ce qu’il raconte de ses recherches sur de mystérieuses divinités grecques en marbre, les sculptures funéraires de Cyrénaïque (Libye), ressemble fort à un roman policier. Surtout quand des trafiquants s’en mêlent. Écoutez l'épisode sur toutes les plateformes audio : https://bit.ly/inha_s0201 --- Production : Institut national d’histoire de l’art (INHA), en partenariat avec Beaux Arts Magazine. Auteure : Anne-Cécile Genre Réalisation, habillage sonore, mixage : Théo Boulenger Jingle : Guillaume Auguet Production exécutive : Alessandra Danelli et Jean-Baptiste Costa de Beauregard ---
—BELZIC (Morgan), 2015 Les divinités funéraires de Cyrénaïque. Un état de la recherche, EPHE, 2015.
—BELZIC (Morgan), 2022 Les sculptures funéraires de Cyrénaïque thèse Paris, non consultée
https://theses.fr/s205580
—BELZIC (Morgan), 2018, Les sculptures funéraires de Cyrénaïque sur le marché de l'art
https://www.cambridge.org/core/journals/libyan-studies/article/les-sculptures-funeraires-de-cyrenaique-sur-le-marche-de-lart/2C157B495F77325BBAA7B913975B6361
—BELZIC (Morgan), Une nouvelle divinité funéraire de Cyrénaïque saisie en Libye
https://libyeantique.hypotheses.org/229
—BELZIC (Morgan), Sculptures de Cyrénaïque saisies à Damiette
https://www.academia.edu/25503497/Rapport_sculptures_de_Cyr%C3%A9na%C3%AFque_saisies_%C3%A0_Damiette
—BELZIC (Morgan), 2023, Stéphanie Wyler (13 mars 2023). Le voile de Cyrène. IconoClass. https://doi.org/10.58079/pstc
—FRONTISI-DUCROUX (Françoise) 2004, « Comme un rêve de pierre… », in Ouvrir Couvrir, Paris, 2004, p. 9-39 , non consulté
—FRONTISI-DUCROUX (Françoise), 2016, Visages invisibles : retour à Cyrène, in Les Mystères p. 245-265
https://books.openedition.org/editionsehess/4250
—FRONTISI-DUCROUX (Françoise), 2008 "Les figures funéraires de Cyrène : stratégies de figuration de l’invisible", , in Image et religion, Naples, 2008, p. 53-67
https://books.openedition.org/pcjb/4452
— GROSJEAN-AGNES (Sophie), 2008, Lois sacrées ou rituels mouvants ? L'exemple des cultes de Déméter et de Coré à Cyrènes dans l'antiquité. Camenulae n°2- Mai 2008
https://lettres.sorbonne-universite.fr/sites/default/files/media/2020-06/grosjean-agnescamenae.pdf
—MARINI (Sophie), 2012. Les bustes funéraires en Cyrénaïque à l’époque romaine: un exemple d'inluence de l'art funéraire égyptien sur celui des Cyrénéens? In Entre Afrique et Égypte: relations et échanges au sud de la Méditérranée à l’époque romaine.
https://www.academia.edu/6588970/_Les_bustes_fun%C3%A9raires_en_Cyr%C3%A9na%C3%AFque_%C3%A0_l%C3%A9poque_romaine_un_exemple_dinfluence_de_lart_fun%C3%A9raire_des_%C3%89gyptiens_sur_celui_des_Cyr%C3%A9n%C3%A9ens_St_Gu%C3%A9don_%C3%A9d_Entre_Afrique_et_%C3%89gypte_relations_et_%C3%A9changes_entre_les_espaces_au_sud_de_la_M%C3%A9diterran%C3%A9e_%C3%A0_l%C3%A9poque_romaine_Bordeaux_2012_p_173_186
— MUSEE DU LOUVRE, Quatre demi-statues funéraires de Cyrène, en Libye orientale, qui ont été saisies en France alors qu’elles allaient être exportées illégalement
https://www.louvre.fr/decouvrir/vie-du-musee/sculptures-antiques-de-libye-et-de-syrie-lutter-contre-le-trafic-illicite-de-biens-culturels
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