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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 21:00

La mort de Corot et la mort de Bergotte.

Suite de mes réflexions sur le petit pan de mur jaune de Proust.

Voir aussi :

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CET ARTICLE EST LE MILLIÈME DE CE BLOG : je ne pouvais souhaiter mieux pour cet événement que d'accueillir la participation spéciale de Marcel Proust et de Jean-Baptise Corot.

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Résumé :

Pour décrire la mort de Bergotte, l'écrivain à succès d'A la Recherche du temps perdu, dans le tome V paru à titre posthume en 1923, Proust, dans une anticipation de sa propre mort, s'est inspiré de la description de la maladie digestive qui a emporté Corot , dans la biographie qui accompagne le Catalogue des œuvres de Corot (1905). Les déclarations de Corot recueillies par Alfred Robaut, "Il me semble que je n'ai jamais su faire un ciel ! Ce que j'ai devant moi est bien plus rose, plus profond, plus transparent ! " me semble une source évidente pour la fameuse pensée de Bergotte : "C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune."

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Depuis que j'ai écrit Pan, pan, pan, pan : ce que contient le précieux petit pan de mur jaune de Proust. sur les sept occurrences du petit pan de mur dans La Recherche, ce fameux petit pan me trotte dans la tête.

Repensant à l'œuvre de Corot (Jean-Baptiste Camille Corot, 1796-1875), et à ses peintures architecturales qui se sont toujours montrées spontanément à mon esprit lorsque je prononce le formule magique du petit pan de mur jaune, j'ai ré-emprunté à ma bibliothèque quelques ouvrages sur le peintre, et j'ai testé sur le moteur de recherche le résultat de l'association "Proust Corot" ou de "pan de mur Corot".

Le premier bénéfice de ce divertissement a été de renforcer ma conviction : Ces murs que Corot choisit de peindre, à Rome ou Volterra, à Chartres ou ailleurs, frappés par les premiers rayons matinaux du soleil sont, j'en suis sûr, je les reconnais avec le cœur, des "petits pans de murs jaunes" parfaitement proustiens.

Swann ne collectionnait-il pas les Corot ? 

"Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann devait venir dîner, et leur avait personnellement envoyé une caisse de vin d'Asti, ma tante, tenant un numéro du Figaro où à côté du nom d'un tableau qui était à une Exposition de Corot, il y avait ces mots : « de la collection de M. Charles Swann », nous dit : « Vous avez vu que Swann a « les honneurs » du Figaro ? » – « Mais je vous ai toujours dit qu'il avait beaucoup de goût », dit ma grand'mère. "

"[...] tante Flora, pour montrer qu'elle avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. "

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La grand'mère n'avait-elle pas aussi "beaucoup de goût" ?

"Elle essayait de ruser et, sinon d'éliminer entièrement la banalité commerciale, du moins de la réduire, d'y substituer, pour la plus grande partie, de l'art encore, d'y introduire comme plusieurs « épaisseurs » d'art : au lieu de photographies de la Cathédrale de Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d'art de plus. "

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Proust n'avait-il pas, dans sa préface aux Propos sur les peintres, de David à Degas de Jacques-Emile Blanche (Paris, 1919), choisi de citer des passages dans lesquels Blanche décrivait "certaines fabriques de Corot sous un divin ciel bleu d'août qui éclaire d'un éternel rayon le cabinet dans lequel j'écris ces lignes" ?

Les "Fabriques", ce sont deux toiles, Soissons, maison d'habitation et fabrique de M.Henry, et Soissons fabrique de M. Henry.

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Car qu'est-ce-qu'un "pan de mur" ? Une façade. Et que montre Corot, sinon des façades, ou plutôt le jeu d'un soleil bas sur les couleurs et les volumes ?

Corot n'est-il pas l'un des (nombreux) modèles d'Elstir ?

Marcel Proust n'a-t-il pas écrit en 1899 un chapitre de Jean Santeuil intitulé "Un amateur de peinture. Monet-Sisley-Corot" ?  

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Petit pan de mur

 

Corot, Soissons, maison d'habitation et fabrique de M.Henry

Corot, Soissons, maison d'habitation et fabrique de M.Henry

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Petit pan de mur, petit pan de mur avec un auvent...

 

Corot

Corot

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Petit pan de mur, petit pan de mur, petit pan de mur jaune petit pan de mur avec un auvent...

Corot, Genève

Corot, Genève

Le petit pan se martele comme le boléro de Ravel : 

Pan de mur, pan de mur, petit pan de mur, petit pan de mur, petit pan de mur jaune petit pan de mur avec un auvent...

La mort de Corot et la mort de Bergotte .

Petepedemeje, petepedemeje, petitpapademamanjau, patapadamaja, pitipidimiji, puituipuiduimuijuif poitoipoidoimoi, rendre-ma phrase-en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune ce petit pan si bien peint en jaune peint en jaune peint en jaune. en jaune. 

Corot, la femme à la perle, détail.

Corot, la femme à la perle, détail.

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pommes de terre pas assez cuites, pommes de terre pas cuite, pommes de pommes de pommes de terre pas cuite en jaune

 

La mort de Corot et la mort de Bergotte .

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Corot, La Cathédrale de Chartres.

Corot, La Cathédrale de Chartres.

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pan de mur pan de mur pan de mur pan de

chemise

jaune

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Corot, autoportrait

Corot, autoportrait

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Parme Pontorson Pont-Aven Paris Temps Pan Pan Pan Mer Mer Mer petit pont de mer jean petit papa mère jeanne Proust jeanne jeune j'en sans tœil jaune .

 

Corot.

Corot.

J'en étais là de mes rêveries, feuilletant les livres d'art sur Corot en laissant mon imagination tisser les façades d'une Maison aux environs d'Orléans, de l'Île de San Bartolomeo, de la Vasque de la Villa Médicis, d'une Vue de Gêne, d'un Pont sur la Saône à Macon, lorsque, atteignant les derniers chapitres, je lus la description des derniers jours de Corot frappé d'une maladie digestive (un cancer de l'estomac) , et je lus cette phrase du peintre:  "Il me semble, dit-il, que je n'ai jamais su faire un ciel." (Camille Corot: un rêveur solitaire, 1796-1875 ,Jean Selz - 1996).

Bien sûr, tout lecteur de la Recherche pense aussitôt à la mort de Bergotte, et au moment où, devant le petit pan de mur de la Vue de Delft de Ver Meer, ce dernier est illuminé par une évidence esthétique : 

« C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l'un des plateaux, sa propre vie, tandis que l'autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu'il avait imprudemment donné le premier pour le second. 

J'ai voulu en savoir plus. La déclaration de Corot était rapporté par un ouvrage de Gaëtan Picon Admirable tremblement du temps, Genève, Skira, 1970, page 24. Ce dernier me mena à la source véritable, la biographie de Corot par Moreau-Nélaton : L'oeuvre de Corot : catalogue raisonné et illustré. Précédé de L'histoire de Corot et de ses oeuvres. Tome 1  par Alfred Robaut et par Étienne Moreau-Nélaton . Paris, Floury, 1905.  Par chance, le texte était numérisé sur Gallica

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6515426v/f338.image.r=mort

La scène se passe dans l'atelier du 56 de la rue du Faubourg-Poissonnière (alors nommée Rue de Paradis-Poissonnière, Paris 10e) installé depuis 1853 et où il avait pris l'habitude de dormir et de recevoir ses amis.

Fond Château de Versailles et de Trianon.

 

Source image http://www.parisrevolutionnaire.com/spip.php?article277

 

Le 6 janvier, Corot se déclare dans une lettre "souffrant depuis deux mois", mais bien décidé à en tirer profit : "Courage, et mettons de tout ça dans nos peintures".  Puis Moreau-Nélaton retranscrit les notes prises par Alfred Robaut. Le peintre est clairement conscient de la sévérité du pronostic de sa maladie. Un régime "au lait de vache seul" —2 litres par jour—  ; le 28 janvier, le docteur Cambay (sic) "opère une ponction". 

"Vendredi 29 janvier 1875. M. Corot, étendu sur son lit, cause avec moi. « Vous n'avez pas idée de ce que je vois à faire de nouveau. J'aperçois des choses que je n'ai jamais vues. Il me semble que je n'ai jamais su faire un ciel ! Ce que j'ai devant moi est bien plus rose, plus profond, plus transparent ! Ah, que je voudrais vous montrer ces immenses horizons" Et, les yeux en l'air, il se passe l'index sur le front. "

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Le décès survient le lundi 22 février à 11heures.

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Alfred Robaut prend le 23 février deux croquis de la chambre mortuaire, aux murs couverts de tableaux . Les obsèques sont célébrées à l'église Saint-Eugène. "Après la messe, le char funèbre a pris le chemin du cimetière de l'Est, suivi par la même foule. Quatre paysagistes tenaient les cordons du poèle : MM. Jules Dupré, Oudinot, Lavieille et Karl Daubigny. Ce dernier remplaçait son père malade. M. de Chennevières, directeur des Beaux-arts, a prononcé sur la tombe d'éloquentes et nobles paroles" (p. 329).

Jean-Baptiste Corot est enterré au cimetière du Père-Lachaise, 24e division, près des tombes de Karl Daubigny et d'Honoré Daumier. La tombe de Marcel Proust (décédé le 18 novembre 1922) se trouve dans la 85è division.

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http://www.landrucimetieres.fr/spip/spip.php?article940

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Admirateur de Ruskin, traducteur de la Bible d'Amiens, auteur dans le Figaro du 16 août 1904 d'un article sur La mort des cathédrales,  Proust avait de bonnes raisons de s'intéresser à un écrivain tel qu'Étienne Moreau-Nélaton (1859-1927), l'auteur de Les églises de chez nous, 3 vol., 1913-1914, de La Cathédrale de Reims, 1915, et d'un essai sur la cathédrale de Soissons. D'autant qu'il partageait avec cet auteur la passion pour les peintres, et qu'il ne pouvait être indifférent à l'auteur de Histoire de Corot et de ses œuvres, d'après les documents recueillis par Alfred Robaut, 1905, Corot, biographie critique, 1913, Le Roman de Corot, 1914, mais aussi Delacroix raconté par lui-même, étude biographique d'après ses lettres, son journal, etc., 2 vol., 1916, Jongkind raconté par lui-même, 1918, Millet raconté par lui-même, 3 vol., 1921. 

Mais c'est le graveur et dessinateur Alfred Robaut (1830-1909) qui s'exprime, et qui est l'auteur du récit,  Moreau-Nélaton étant celui qui a poursuivi la publication du Catalogue entrepris par Robaut. 

Bergotte, Corot et Near Death Experience ?

Je suis alors incité à m'interroger sur la nature de la "vision", de l'"illumination", de l'"hallucination" , bref sur l'experience esthétique, onirique et visuelle vécue par Corot trois semaines avant sa mort.  Nous sommes presque fondés à la considérer comme une manifestation d'un état cérébral modifié, soit par l'anoxie (c'est le mécanisme suspecté pour les "Expériences de Mort Imminente") soit par la fièvre ou par la douleur, soit par trouble nutritionnel, etc.. Dans le cas des expériences de mort imminente E.M.I , le témoignage d'une perception lumineuse particulièrement apaisante voire mystique est fréquent.

Dans le cas de Corot, il est certain que lorsqu'il décrit  des choses qu'il n'a jamais vues, bien plus rose, plus profond, plus transparent , d' immenses horizons... il décrit une vision intérieure, et non des objets peints sur son plafond !

Si on applique cette expérience au cas de Bergotte, cela devrait nous inciter à réaliser que le "petit pan de mur jaune" ne doit pas être recherché (comme cela l'a été, en vain, par des générations de spécialistes) sur la Vue de Delft de Vermeer, où il ne se trouve pas, mais qu'il témoigne d'une vision intérieure de Bergotte. La phrase qui suit peut nous en convaincre : "Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l'un des plateaux, sa propre vie, tandis que l'autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune." L'écrivain voit se dérouler le film instantané de son passé, film qui apparaît "sur une balance" (comme celle du Jugement Dernier) c'est à dire qu'il soumet son existence à un examen de vie. Ce dernier est le 6ème critère du Weighted core experience index de Kenneth Ring pour valider une E.M.I. Dans le cas de Corot, ce jugement existentiel correspond à la phrase : "il me semble que je n'ai jamais su faire un ciel".

Note : Je ne cautionne bien-sûr ici aucune croyance ésotérique ou religieuse et je me fonde seulement sur les travaux des psychologues, tels qu'ils sont rapportés dans l'article Wikipédia sur ces expériences nommées EMI ou NDE.

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Je peux m'arrêter là, car le parallèle entre les deux scènes et les deux sentiments esthétiques me semble éloquent. Si besoin, on lira le chapitre XIII Les derniers jours et la mort (31 décembre 1874-22 février 1875) de Rodaut et Moreau-Nélaton en parallèle de la Mort de Bergotte, ou bien on le lira en se mettant à la place du lecteur Marcel Proust. Car je parie maintenant qu'il a lu ce récit, et, comme chacun de nous tend à le faire, qu'il a anticipé sa propre mort.

Mort à jamais ?

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SOURCES ET LIENS.

COMPAGNON (Antoine), Proust au musée, 

https://www.college-de-france.fr/media/antoine-compagnon/UPL18804_13_A.Compagnon_Proust_au_mus_e.pdf

KATO (Yashué),2000 "Elstir et Corot, la préface de Proust aux Propos de peintre de Jacques-Émile Blanche" in Proust et les peintres, publié par Sophie Berto,  page 49

MILLY (Jean), 1974, "Sur quelques noms proustiens"  Littérature  Année 1974  Volume 14  Numéro 2  pp. 65-82

MOREAU-NÉLATON (Etienne), 1905,  L'oeuvre de Corot : catalogue raisonné et illustré. Précédé de L'histoire de Corot et de ses oeuvres. Tome 1 avec Alfred Robaut , Paris, Floury, 1905 

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6515426v/f338.image.r=mort

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Published by jean-yves cordier - dans Proust
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