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2 juin 2014 1 02 /06 /juin /2014 13:22

 

Les deux "échiquiers de musique" de la cathédrale du Mans ... et le Gwezboel celte.


 

      L'échiquier de musique est un instrument à cordes et à clavier, comportant huit à neuf touches, apparu au XIVe siècle et qui disparaîtra peu à peu au XVIe siècle. Ses deux seules représentations au monde se trouvent dans la cathédrale du Mans, l'un sur les voûtes de la chapelle de la Vierge (1377), l'autre dans la rose du vitrail qui ferme la baie 217 du transept nord (1430-1435).

Frappées ou pincées ?

  A la différence du psaltérion, instrument à cordes pincées à l'aide de plectres, et du clavecin, ce serait un instrument à cordes frappées, comme le doulcemelle, le tympanon, le clavicorde  et plus tard le piano. Les cordes métalliques seraient frappées par un petit marteau pour produire les notes do ré mi fa sol la si. Le son en devait être assez doux et discret (cette particularité est à l'origine du nom doulcemelle, dulce melos ou chant doux), comme plus tard celui du clavicorde, qui sera un instrument d'étude et non de concert public. Il est, dès son origine historique, liée à la noblesse, voire peut-être réservé aux cours royales.

  Pourtant, des auteurs (E.L Kottick infra ;  Histoire du clavecin in Wikipédia) en font un ancêtre du clavecin, avec des cordes pincées. Frappées ou pincées ? En réalité, il est impossible de trancher.

  Ce qui est certain, c'est que l'échiquier tire son nom de la décoration de sa caisse de résonance, décoration qui n'a a priori rien à voir avec ses propriétés musicales : c'est bien cette ornementation caractéristique en damier qui va retenir notre attention.  

 I. Histoire.

Elle nous est présentée par E.L. Kottick, que je traduis ici :

 

   "En 1356, durant la guerre de Cent Ans, Jean le Bon le mal nommé fut capturé par les Anglais à la bataille de Poitiers et passa les quatre années suivantes en captivité. Le prisonnier royal ne manqua pas d'égards, et un livre de compte de 1360 de la cour de France mentionne qu'un eschequir lui fut donné par  le monarque anglais Edouard III. Il s'agit de la première mention d'un nouvel instrument nommé chekker, mais aussi eschequir, eschiquir, eschaquier, eschiquier, etc. et qui est généralement considéré comme étant une sorte d'instrument à cordes à clavier.

L'échiquier  (dans le texte : Chekker) est mentionné à nouveau vers 1367 par le poète et compositeur Guillaume de Machaut (ca 1300-1377) à la fin d'un passage de son poème La Prise d'Alexandrie dans lequel il énumère tous les instruments de musique connus au milieu du XIVe siècle. Les dernières lignes sont celles-ci :

Trompes, buisines & trompettes,

 Guiges, rotes, harpes, chevrettes,

cornemuses & chalemelles,

Muses d'Aussay, riches et belles,

Et la fretiaus, & monocorde,

Qui à tous instrumens s'acorde,

Muse de blé, qu'on prent en terre,

Trépié, l'eschaquier d'Engletere,

Chifonie, flaios de saus.

 

 Il est intéressant de noter que Guillaume de Machaut identifie l'instrument comme un eschaquier d'Engletere. Sachant que Jean le Bon reçut l'instrument d'Edouard III cela semblerait indiquer que cet instrument fut associé très tôt à l'Angleterre, mais il est attesté par des sources en Espagne, en France et en Bourgogne qu'il était largement répandu alors. Par exemple, une lettre adressée en 1388 par Jean d'Aragon à Philippe le Hardi, duc de Bourgogne  se réfère à un instrument « ressemble à un orgue mais qui résonne par des cordes". Bien que le propos de Jean soit d'obtenir un musicien sachant jouer de l'organetto, l'instrument à cordes en question pourrait être un claviciytherium, ancêtre du clavecin pouvant être placé sur les genoux.

Témoignages, lettres et sources littéraires durant tout le début du XVIe continuèrent à mentionner l'énigmatique échiquier bien qu'à cette date le nom soit aisément appliqué dans un sens archaïque au harpsichord." ( Edward L. Kottick 2003, A History of the Harpsichord, Volume 1  Page 9).

Compléments d'information :

  • Le facteur ayant réalisé l'instrument d'Edouard III se nomme Jehan Perrot.
  • L'instrument apparaît dans divers inventaires du XIV au XVe siècle.
  • Johannes de Muris (Jean de Murs) mentionne un instrument de ce genre dans son traité Musica speculativa daté de 1323
  • Il est cité dans la liste des instruments à cordes du Tractatus de canticis vol.1 "du chant sensible" de  Jean Gerson en 1429. 
  •  Cet instrument, diversement orthographié, apparaît vers 1367 dans le texte de Guillaume de Machaut cité supra, puis en 1378 chez Eustache Deschamps.
  •  Le nom reste en usage, sans plus de précision, jusqu'au début du XIVe siècle : il apparaît sous les formes de Schachtbrett, cité en 1404 par Eberhard Cersne dans Der Minne Regel, et sous le nom de Scacarum vers 1426 par Jean Gerson dans son De canticorum originali ratione.
  • (Wikipédia, Histoire du clavecin)

 

Un damier de 81 cases.

  Ce qui ressort de l'examen des deux seules représentations de l'instrument, c'est que son damier comporte  9 x 9 soit 81 cases. Il diffère en cela de l'échiquier du jeu d'échec  et le damier du jeu de dame qui comportent 64 cases (8 x 8) jusqu'au début du XVIIIe siècle, puis 100 (10 x 10) (damier à la polonaise ou international).

Les damiers ou plateau de jeu de dès des vitraux de Chartres (Baie 35 du Fils Prodige, 1205-1215 et Baie 114 haute du donateur Colin, 1210-1225) comportent 64 cases. De même, les échiquiers des enluminures de la Bnf comptent 64 cases.

Pour trouver un jeu de 81 cases, il faut se rendre soit au Japon (Shogi), soit en Afrique saharienne où les Mauritaniens jouent toujours au jeu oriental du dhama (jeu de dames dans le sable avec 40 noyaux de dattes et 40 bâtonnets), soit chez les Celtes où le plateau à 81 cases sert de support à une sorte d'échecs nommé, en breton,  Gwezboel : En vogue du Ve siècle  jusqu'au 12e siècle ou jusqu’à la fin du Moyen Âge, cette sorte de jeu d’échec celtique est un concurrent du Tablut nordique. Les Celtes anciens  le nommaient Viducuestla, les gallois Gwyddbwyll,  les irlandais Fidchell, également orthographié fidhcheall , fidceall , fitchneal ou fithchill  , les bretons anciens guid- poill c'est à dire la science ou l'art du "bois", car leurs damiers étaient normalement de cette matière, ou "sens du bois". Le nom, identique en breton, en gallois et en irlandais  indique que le nom est d'une extrême antiquité et qu'il leur était connu vers le Ier siècle avant J-C.  Le jeu est revendiquée par de nombreux Irlandais comme le prédécesseur du jeu d'échecs moderne : le nom a évolué en ficheall , le mot irlandais pour les échecs , tout en gwyddbwyll est le nom pour les échecs en gallois moderne.

Il était joué entre deux adversaires qui bougeaient les pions à travers le plateau.

 Le Fidchell est mentionné souvent dans les anciennes légendes celtiques et les traditions , mais la forme exacte du jeu est ouverte à la spéculation , en raison de l'absence de détails sur les règles, les pièces et même le plateau. Ce qui est clair, c'est qu'il a été joué sur un plateau , avec des ensembles de pièces opposées en nombre égal . Il ne doit pas être confondu avec des jeux comme le tawlbwrdd ou tafl ( également appelé hnefatafl ), qui impliquaient un roi au centre et des pièces dans un rapport 2:1. Il pourrait avoir succéder au jeu de société romain nommé "petits soldats"  (latrunculi ), également joué avec des pièces de nombre égal ; les latrunculi sont connus dans la Bretagne romaine.

 Ce qui m'intéresse est que les légendes décrivent le fidchell ou goezboell comme un jeu joué par la royauté , et même par les dieux . Selon les Irlandais , il a été inventé par Lugh , le dieu irlandais de la lumière, et a été joué très habilement par son fils, le héros Cúchulainn. 

 On envisage aussi une origine viking, et la possibilité que ce jeu aurait voyagé avec les invasions des peuples nordiques; mais cela concerne plutôt le tawlbwrdd Gallois, lui-même descendant des jeux  nordiques nommés tafl  : des jeux joués sur une grille de 7 x 7 cases , avec le roi au milieu, et un nombre inégal de pièces.

 En outre, le fidchell , tel qu'il est décrit dans les légendes , présente souvent un aspect mystique ou divinatoire : le cours des batailles peuvent dépendre des aléas d'une partie de fidchell , une autre  déciderait de la survenue d'événements historiques  et ainsi de suite. Cet aspect surnaturel n'est pas aussi franc dans les jeux de tafl. 

Lavish conseils gwyddbwyll , parfois mystiques apparaissent souvent dans la littérature galloise médiévale . Dans le rêve de Rhonabwy, une histoire en prose associé à la Mabinogion, le roi Arthur et Owain Mab Urien jouer le jeu avec des pièces d'or sur une planche d'argent . Dans un autre conte en prose, le rêve de Macsen Wledig, Eudaf y joue tandis que l'empereur Magnus Maximus lui rend visite. L'échiquier de Gwenddoleu ap Ceidio est cité comme l'un des Treize Trésors de l'île de la Grande-Bretagne dans des listes datant du 15ème et 16ème siècles ; selon celles-ci, le plateau est d'or et les pions sont  d'argent, et les pièces jouent les unes contre les autres automatiquement. Un damier magique comparable à celui de Gwenddoleu apparaît dans le roman arthurien Peredur fils d' Efrawg. Et un certain nombre de versions françaises de l'histoire Graal disposent d'échiquiers similaires avec des pièces qui se meuvent elles-mêmes comme dans la Deuxième continuation  du Perceval de Chrétien de Troyes ou dans le Conte du Graal , bien que dans ce cas le héros joue seul contre des pièces qui se déplacent par magie.

Source de ce paragraphe :article Wikipédia Fidchell http://en.wikipedia.org/wiki/Fidchell

 

Deux symboliques différentes.

   Source : Bnf

   La différence entre 64 case et 81 cases n'est pas modeste, puisqu' elle est sous-tendue par une symbolique très forte. En effet, le jeu d'échec, d'origine brahmanique comporte 8 x 8 cases car huit est le nombre sacré de la cosmogonie hindoue : la somme des carrés des soixante-quatre cases explique la marche du temps et des siècles. L'échiquier primitif de l'ancien jeu indien est un diagramme unicolore de soixante-quatre cases. Dans l'Inde védique, une telle figure géométrique est déjà employée par les brahmanes pour établir les plans des temples et des cités. Les quatre cases centrales incarnent la résidence de Brahma, le dieu créateur, les soixante autres celles des dieux secondaires du panthéon hindou. Grecs et Perses perdent cet usage rituel du diagramme vers 600 av. J.-C. Ils établissent une table dite "huit carrés", support de nombreux jeux.C'est en effet le tchaturanga - l'ancien jeu indien des "quatre rois", ancêtre des échecs - qui a donné aux échecs sa table de jeu. Au cours de ses voyages, l'échiquier s'est parfois transformé. Il a pu être élargi à douze cases sur douze pour offrir aux armées un plus large champ de combat, ou au contraire réduit à six cases sur six, voire sept sur sept, ou encore former un rectangle de six cases sur huit. En fait, le nombre soixante-quatre est peu symbolique pour la culture occidentale qui aurait préféré trente-six, quarante-neuf ou soixante-douze cases. Mais la plupart des échiquiers médiévaux comptent soixante-quatre cases et forment un carré moyen de 40 x 40 cm. L'échiquier rond est une particularité byzantine qui n'a pas rencontré de succès ailleurs. Le quadrillage en damier noir et blanc est assez tardif. Indiens, Perses et Arabes jouèrent sur une table unicolore, parfois une grille tracée à même le sol. C'est pour des partis pris esthétiques, en réalisant des échiquiers luxueux pour le plaisir des aristocrates, que le damier s'est imposé. Il prend une dimension symbolique à partir du XIIIe siècle : "Le monde ressemble à l'échiquier quadrillé noir et blanc, ces deux couleurs symbolisant les conditions de vie et de mort, de bonté et de péché."

 

 

 

 

L'Échiquier d'Angleterre ou échiquier de musique : une origine celtique ?

   Le fait que les deux damiers de l'échiquier de musique représentés au Mans comportent 81 cases, d'une part,  que l'origine connue de cet instrument soit un don d'Edouard III au roi Jean le Bon captif en Angleterre d'autre part, et que l'instrument ait été désigné comme "échiquier d'Angleterre" alors qu'il était répandu en Europe, amène à s'interroger sur l'hypothèse d'une origine celtique de l'instrument, qui reprendrait à son compte à la fois le caractère royal du jeu de pions, ses liens avec la magie et la divination; et ses rapports avec la Matière de Bretagne, très en vogue parmi la noblesse.


Miscellanés :

a) Dans la légende arthurienne, Palamède est l' inventeur du jeu d'échec, et il porte des armes échiquetées. Dans le Tristan en prose il est le rival puis le compagnon du chevalier Tristan . Il se nomme Palamydes dans Le Morte d'Arthur ou encore Palomidès.  Sarrasin, fils du sultan de Babylone, Palamède s'est converti au christianisme avant de rejoindre la cour du roi Arthur. Instructeur de ses compagnons d'armes avec le jeu d'échecs qu'il a rapporté d'Orient, Palamède est un vaillant chevalier qui se couvre de gloire et finit par être reçu dans l'ordre de la Table ronde. L'héraldique littéraire lui a donné pour armoiries un écu en forme d'échiquier, échiqueté de sable et d'argent

b) Tristan est lui-même un grand joueur d'échec. C'est parce qu'il est trop captivé par ce jeu que des marchands norvégiens l'enlèvent de son pays natal. Il y joue avec la belle Yseut promise au roi Marc sur le bateau qui la mène vers le roi. 

Tristan et Yseut : échiquier de 7x7 cases.

82-1-.jpg 

 

http://tel.archives-ouvertes.fr/docs/00/29/38/74/PDF/theseBoekhoorn.pdf  : chien page 332 

 

 

 

 

L'ange musicien de la voûte peinte par Jean de Bruges dans la chapelle de la Vierge de la Cathédrale du Mans (1377)

 

 

instrumentarium 4474c

 

      L'Ange musicien de la Rose de la baie 217 du transept nord de la cathédrale du Mans (1430-1435).

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Une reconstitution de l'échiquier de musique :

Source image : http://instrumentmusiqueoccasion.fr/lechiquier-de-musique/

 

                      echiquier de musique

 

 

 

Sources et liens.

http://en.wikipedia.org/wiki/Tawl-bwrdd

— Anges musiciens de la chapelle de la Vierge au Mans.

http://amidache72.blogspot.fr/2014/03/anges-musiciens-de-la-chapelle-de-la.html

— KOTTICK (Edward L.) A History of the Harpsichord, Volume 1  Indiana University Press 2003, 557 pp . Page 9


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Published by jean-yves cordier
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