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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 14:29

Les trois Vierges couchées de Bretagne.

 

 

 

Voir aussi : 

A. LES VIERGES COUCHÉES. 7 articles.

 

http://www.lavieb-aile.com/article-les-vierges-couchees-de-bretagne-2-chapelle-du-yaudet-a-ploulec-h-105555217.html

http://www.lavieb-aile.com/article-vierges-couchees-3-chapelle-de-kergrist-a-paimpol-105604068.html

http://www.lavieb-aile.com/article-vierge-couchee-calvaire-de-tronoen-a-saint-jean-trolimon-29-110465874.html

http://www.lavieb-aile.com/article-la-vierge-couchee-dans-les-nativites-des-livres-d-heures-113263711.html

http://www.lavieb-aile.com/article-vierges-couchees-la-cathedrale-de-chartres-112103311.html

http://www.lavieb-aile.com/2016/06/les-deux-vierges-couchees-de-la-cathedrale-de-fribourg-allemagne.html

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B. LES VIERGES ALLAITANTES. 12 articles.

http://www.lavieb-aile.com/article-virgo-lactens-ou-miss-nene-5-candidates-du-finistere-les-vierges-allaitantes-96615012.html

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C. GROUPE DE SAINTE ANNE TRINITAIRE. 

Groupes dits de Sainte-Anne Trinitaire : l'ensemble de la vallée de l'Aulne

http://www.lavieb-aile.com/article-anne-trinitaire-de-la-vallee-de-l-aulne-102034812.html

Anne trinitaire de l'église de Guimaëc.

Anne trinitaire de l'église de Plougasnou.

Sainte-Anne trinitaire du Musée départemental de Quimper.

L'église du Vieux Bourg à Lothey : Anne trinitaire.

La chapelle Sainte-Anne à Daoulas.

Anne trinitaire de la cathédrale de Burgos

http://www.lavieb-aile.com/article-sainte-anne-trinitaire-de-burgos-118711405.html

 

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I. Chapelle N.D du Guiaudet à Lanrivain (22).

Début XVIIIe ?   Vierges couchées de Bretagne (1) : Chapelle Notre-Dame-du-Guiaudet à Lanrivain

Caractéristiques :

  • Vierge allaitante + enfant
  • Anne et Joachim dans les niches latérales
  • Autres références à sainte Anne (bannière)
  • Triangle trinitaire au lieu de l'Esprit-Saint
  • Absence de Joseph (statue perdue ?)
  • Culte des femmes enceintes et parturientes.

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vierge 3614c

 

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II. Chapelle du Yaudet à Ploulec'h (22).

Fin XVIIe ?

Les Vierges couchées de Bretagne (2) : Chapelle du Yaudet à Ploulec'h.

      Caractéristiques :

  • Vierge + enfant + Joseph + Esprit-Saint
  • Anne et Joachim dans les niches latérales
  • Autres référence à sainte Anne dans la chapelle (Bannière, cantique, ...)

 

 

 

vierge 3668c

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III. Chapelle de Kergrist à Paimpol (22),  N.D. du Yaudet. 

XVIIIe ?

Vierges couchées (3) : chapelle de Kergrist à Paimpol.

Caractéristiques :

  • Vierge en posture d'allaitement + Enfant + Joseph.
  • Anne et Joachim absent, mais le retable a été déplacé de sa position initiale

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kergrist-plounez-paimpol 3728c

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IV. Commentaires.

1. Iconographie : les Vierges en gésine : 

  La Vierge Marie a été représentée de diverses façons dans son rôle de mère : pendant la grossesse, lors de la Nativité, allaitant,  présentant l'enfant, etc... J'ai présenté partiellement l'iconographie en Bretagne de la Vierge donnant le sein à son Fils dans une série d'articles :  Virgo lactans ou miss Néné ? Les candidates du Finistère. Les Vierges allaitantes., et l'iconographie bretonne du groupe familial Anne+Marie+ Jésus ici : 

Groupes de Sainte-Anne Trinitaire de la vallée de l'Aulne.

   Mais une autre représentation associe la scène de l'allaitement avec la représentation de la Vierge dans les tout premiers jours qui suivent l'accouchement, période du post-partum ou du retour de couche. Louis Réau, auteur d'un recensement exhaustif de l'art chrétien français (Iconographie de l'art chrétien, Presses Universitaires de France 1955) , désigne cette représentation sous le titre de "Vierge en gésine sur son lit d'accouchée" ou "Maria im Wochenbett". Cette désignation a le mérite d'être plus claire que celle de "Vierge couchée" qui est pourtant en usage en Bretagne, le qualificatif "couchée" ne désignant pas explicitement l'état de la femme "accouchée", "en couche", ou en gésine. Rappelons d'une part qu'une femme doit rester alitée pendant les premiers jours qui suivent l'accouchement en attendant le retour de couches, et d'autre part que selon la loi mosaïque, une femme juive après avoir enfanté d'un fils devait respecter une période de quarante jours au terme de laquelle elle se rendait au temple pour se purifier. Cela est à l'origine de la fête de la Présentation de Marie au Temple, fêtée le 21 novembre. 

   Ce motif a été couramment figuré pendant tout le Moyen-Âge, montrant Marie dans un lit d'osier et allaitant l'enfant, alors qu'accessoirement Joseph est assis au pied du lit. Les "Vierges en gésine" sont donc aussi parfois des Vierges au sein ou Vierges au lait. Ce thème relève d'un influence syrienne où, classiquement, la Vierge allongée semble épuisée, est entourée de deux sages-femmes qui lavent l'enfant, alors qu'à partir du XIVe siècle, notamment à la suite des Révélations de sainte Brigitte, on représente Marie et Joseph à genoux en adoration devant l'Enfant-Jésus placé sur de la paille entre eux deux, plaçant l'accent sur Jésus et non plus sur la Vierge.

Exemples de sculptures (et quelques vitraux fresques, enluminures et tapisseries) dans le désordre qui m'est cher:

  • Poitiers, Notre-Dame La Grande, façade, XIIe
  • Notre-Dame de Paris, portail droit, Nativité, XII-XIIIe
  • Chartres, cathédrale Notre-Dame, portail nord, Vierge de Nativité 1230/1260 link et vitrail de 1218 link
  • La Charité-sur-Loire, Prieuré, tympan, 1060.link  
  • Vezelay, Basilique Sainte-Madeleine,portail sud, 1145-1150 link
  • Laon, portail nord link
  • Reims, cathédrale Notre-Dame, XIIIe, vitrail
  • Maisoncelles-en-Brie, église Saint-Sulpice, retable, pierre, XIIIe
  • Dijon, Nativité, Musée archéologique de Dijon link
  • Pays-Bas méridionaux, Livre d'heure, enluminure par les maîtres de Guillebert de Mets, entre 1409 et 1419, Bnf link
  • Mouthiers-Vieillard de Poligny Église
  • Strasbourg, cathédrale, tapisserie de la Nativité v. 1639 link
  • Vesdun (Cher), Église de Saint-Cyr fresques du XII et XIIIe
  • Brioude, Auvergne Basilique Saint-Julien (dite Vierge parturiente) Vierge en gésine, XVe
  • Aigueperse en Auvergne, église 
  • Vignory en Champagne
  • Metz, église Saint-Martin, Nativité sur épitaphe en pierre, Vierge allaitante, XVe,  link
  • Une très belle collection iconographique est disponible sur la thèse suivante : Ikonografieder Mutterschaftsmystik, Brigitte Eleonore Zierhut-Boesch, 2007, Université de Vienne, en ligne ici : http://othes.univie.ac.at/407/2/Mutterschaftsmystik_nach_Korrektur.pdf avec quinze exemples de sculptures.

Le livre de Serge Laruë de Charlus La Nativité, les Vierges allongées, Ed. Les dossiers d'Aquitaine,2011 vient compléter la liste des sculptures: 

  • Bourg-Artensal tympan roman de l'église
  • Cathédrale Saint-Caprais d'Agen, chapiteau
  • Musée des Arts décoratifs de Paris, bas-relief d'albâtre du XIVe, et fragment de retable de bois polychrome du XIVe
  • Musée de Cluny à Paris, fragment de retable en albâtre, XVe
  • Musée Dell' Opera Del Duomo, Florence, Nativité, 1296-1298
  • Portail abbaye de Moissac, 
  • Lauzerte, église Saint-Barthélémy, retable du XVIIe, bois doré

Le même auteur donne également six exemples de fresques et de peintures : parmi celles-ci, une Nativité duXIVe siècle  de Melchior Broederlam à Anvers (Musée Mayer Van Den Bergh), et une Nativité de Guido da Siena consérvée au Louvre.

 Poitiers, Notre-Dame la Grande, XIIe, http://web.me.com/joel.jalladeau/images/page1/page1.html

La Charité-sur-Loire http://revue.shakti.pagesperso-orange.fr/charloir.htm

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2. La tradition chrétienne sur la maternité de Marie.

   a) Les évangiles eux-mêmes ne sont guère diserts sur la naissance du Christ. Matthieu se contente d'écrire " Joseph ne la connut pas jusqu'au jour où elle enfanta un fils et il l'appela du nom de Jésus". Luc (2,7) est à peine plus prolixe en écrivant " Elle enfanta son fils premier-né, l'enveloppa de langes et le coucha dans une crèche car ils manquaient de place dans la salle."

  b) les textes apocryphes et les Pères de l'Église.

Cette concision posa problème lorsqu'il fallut à la fois répondre à la curiosité des fidèles sur la maternité virginale, et trouver une cohérence dans le débat sur la double nature du Christ ; lorsqu'il fallut aussi mettre en scène les textes évangéliques, sur les tréteaux des théâtres médiévaux ou sur les chapiteaux et tympan des églises. On fit alors appel aux textes apocryphes. Ce fut d'abord le Protévangile de Jacques (écrit en grec au milieu ou fin du IIe) puis l'évangile de l'enfance du Pseudo-Matthieu, compilation en latin du Protévangile de Jacques élaboré au V-VIe siècle, et enfin au IXe siècle Le Livre de la Nativité de Marie De Natiuitate Mariae de Paschase Radbert. Si ces textes apocryphes, bien accueillis dans le monde byzantin, rencontrèrent plus de réticence en Occident, c'est à eux que nous devons l'âne et le boeuf dans la crèche ainsi que l'épisode de "Marie et les deux sages-femmes".

    Ce dernier épisode aborde le point problématique de la virginité de Marie . Celle-ci, bien différente de l'Immaculèe Conception qui affirme que Marie a été préservée du péché originel, peut être abordée comme Conception virginale ( la conception de Jésus se déroulant en l'absence d'acte sexuel, comme le précise Matthieu dans la citation déjà évoquée), ou bien comme Naissance virginale ( l'Enfant sortant miraculeusement du ventre maternel sans passer par la filière génitale, ou en en préservant l'intégrité). Comme les docteurs de l'Église l' affirmèrent dogmatiquement, il s'agit d'une virginité  ante partum, in partu et post partum. A cette virginité organique vient s'ajouter le fait que, selon les théologiens, Marie avait fait le voeu  de sa virginité en se consacrant à Dieu avant que ne survienne l'Annonciation. Comme l'écrivait saint Bernard (Sermon à la louange de la Vierge), " La Vierge reçut le don de la virginité [...], vierge de corps, vierge d'esprit, vierge aussi par décision et engagement".

  Dans  les textes apocryphes, c'est Anne elle-même qui voue sa fille au service divin ; dans le Protévangile, Anne prend cette décision lorsqu'un ange lui annonce qu'elle sera enceinte après 20 ans de stérilité, disant "Que ce soit un garçon ou une fille que j'engendre, je l'offrirai au Seigneur, et il passera toute sa vie au service divin", et dans le  Pseudo-Matthieu, elle déclare s'être engagée dès le début de son mariage à confier son enfant au Temple. Effectivement, Marie sera placée à six mois dans un sanctuaire créé à cet effet dans la maison paternelle, puis conduite au Temple à trois ans, après avoir été sevrée, "pour qu'elle habitât avec les vierges qui passaient le jour et la nuit à louer Dieu". Rappelons que son père Joachim avait été chassé lui-même du Temple par les prêtres qui lui reprochaient la stérilité de son couple, preuve du désaveu de Dieu.

  La conception virginale de Marie par Anne, sans relation sexuelle avec Joachim, est clairement précisée par les textes apocryphes, préalable de la conception virginale de Jésus par Marie. Le baiser échangé entre les époux sous la Porte d'Or est lui-même postèrieur à la conception, survenue plus de trente jours auparavant.

   Dans le Pseudo-Matthieu, on relate que le prêtre Abiathar souhaite  réclame Marie  comme épouse pour son fils, mais que celle-ci refuse, déclarant "j'ai résolu dans mon coeur de ne jamais connaître d'hommes".

  A douze ans, elle ne peut rester plus longtemps au Temple, qui serait souillé par la présence d'une jeune fille réglée, et on recherche un veuf à qui la confier : les prêtres convoquent tous les veufs qui remettent chacun au grand-prêtre une baguette. Lorsque Zacharie rend à Joseph sa baguette, une colombe en sort pour se poser sur son épaule : Dieu l'a désigné pour accueillir Marie. Joseph s'offusque, il est trop vieux, elle a l'age de ses petits-enfants ! Mais il doit se plier au choix divin et accueillir Marie chez lui. Elle y  est chargée de tisser avec cinq autres filles  un voile pour le Temple ; et c'est à elle qu'échoit le fil de pourpre et d'écarlate

  On voit combien les problèmes de stérilité/fécondité et de virginité-pureté/nubilité/mariage sont au coeur de ces textes, qui donnent toutes les précisions nécessaires à combattre les propos malveillants des adversaires de la religion chrétienne qui considèrent que Jésus est le fils que Marie a eu de Joseph.

  Lorsque Marie devient enceinte après la visite de l'ange de l'Annonciation, et que Joseph, après neuf mois d'absence sur un chantier à Capharnaüm, s'en aperçoit, le récit détaille là encore comment on s'assura que ni Joseph ni la Vierge n'avaient fauté, par l'épreuve de l'eau qu'il faut boire en faisant sept fois le tour de l'autel : aucune marque n'apparait sur leur visage après cette épreuve, ce qui atteste de leur innocence. Et Marie renouvelle alors, devant la foule encore septique, son voeu de virginité.

  

  Je ne résiste pas à citer ici in extenso les chapitres XVIII à XX du Protévangile de Jacques (trad. d'après G. Brumet), tant j'en aime le texte : 

     Chap. XVIII.  Et trouvant en cet endroit une caverne, il y fit entrer Marie, et il laissa son fils pour la garder, et il s'en alla à Bethléem chercher une sage-femme. Et lorsqu'il était en marche, il vit le pôle que le ciel s'étaient arrêtés, que l'air était obscurci, et les oiseaux étaient arrêtés au milieu de leur vol. En regardant à terre, il vit une marmite pleine de viande préparée, et des ouvriers qui étaient couchés et dont les mains étaient dans les marmites. Et, au moment de manger, ils ne mangeaient pas, et ceux qui étendaient la main, ils ne prenaient rien, et ceux qui voulaient porter quelque chose à leur bouche n'y portaient rien, et tous tenaient leurs regards tournés vers le haut. Et les brebis étaient dispersées, qui ne marchaient point mais demeuraient immobiles. Et le pasteur, élevant la main pour les frapper de son bâton, sa main restait sans s'abaisser. Et regardant du coté du fleuve, il vit des boucs dont la bouche touchait l'eau, mais qui ne buvaient pas, car toutes choses étaient en ce moment détournées de leur cours.

     Chap. XIX.  Et voici qu'une femme descendant des montagnes lui dit : "Je te demande où tu vas". Et Joseph répondit : "Je cherche une sage-femme de la race des Hébreux." Et elle lui dit : "  Es-tu de la race d'Israël ? " Et il répondit que oui. Elle dit alors : " Et quelle est cette femme qui enfante dans cette caverne ? " Et  il répondit : " C'est celle qui est ma fiancée." Et elle dit :" Elle n'est pas ton épouse ? " Et Joseph dit : "Ce n'est pas mon épouse, mais c'est Marie qui a été élevée dans le temple du Seigneur, et qui a conçu du Saint-Esprit." Et la sage-femme lui dit : " Est-ce que c'est véritable ? Et il dit : "Viens le voir." Et la sage-femme alla avec lui. Et elle s'arréta quand elle fut devant la caverne. Voilà qu'une nuée lumineuse couvrait cette caverne, et la sage-femme dit : "Est-ce que c'est véritable?" Et il dit : "Viens le voir." Et la sage-femme alla avec lui. Et elle s'arréta quand elle fut devant la caverne. Voici qu'une nuée lumineuse couvrait cette caverne. Et la sage-femme dit :" Mon âme a été glorifiée aujourd'hui, car mes yeux ont vu des merveilles." Et tout d'un coup la caverne fut remplie d'une clarté si vive que l'oeil ne pouvait la contempler, et quand cette lumière se fut peu à peu dissipée, l'on vit l'enfant. Sa mère Marie lui donnait le sein. Et la sage-femme s'écria : "Ce jour est grand pour moi, car j'ai vu un grand spectacle." Et elle sortit de la caverne et Salomé fut au devant d'elle. Et la sage-femme dit à Salomé : "J'ai de grandes merveilles à te raconter ; une vierge a engendré, et elle reste vierge." Et Salomé dit : "Vive le Seigneur mon Dieu ; si je ne m'en assure pas moi-même, je ne croirai pas"

     Chap. XX. Et la sage-femme, rentrant dans la caverne, dit à Marie : "Couche-toi, car un grand combat t'est réservé." Et Salomé l'ayant touchée, sortit en disant : "malheur à moi, perfide et impie, car j'ai tenté le Dieu vivant. Et ma main brûlée d'un feu dévorant tombe et se sépare de mon bras." Et elle fléchit les genoux devant Dieu et elle dit : " Dieu de nos pères, souviens-toi de moi, car je sui de la race d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.. Et ne me  confonds pas devant les enfants d'Israël, mais rends-moi à mes parents. Tu sais, Seigneur, qu'en ton nom j'accomplissais toutes mes cures et guérisons, et c'est de toi que je recevais une récompense." Et l'ange du Seigneur lui apparut et lui dit : " Salomé, Salomé, le Seigneur t'a entendue ; tends la main à l'enfant et porte -le. Il sera pour toi le salut et la joie." Et Salomé s'approcha de l'enfant et elle le porta dans ses bras en disant : "Je t'adorerai, car un grand roi est né en Israël." Et elle fut aussitôt guérie, et elle sortit de la caverne justifiée. Et une voix se fit entendre près d'elle, qui lui dit : " N'annonce pas les merveilles que tu as vues, jusqu'à ce que l'enfant soit entré à Jérusalem."

   A ce récit du Protévangile, le Pseudo-Matthieu ajoute :

  • le prénom de la première sage-femme, Zahel (ou Zélomi), 
  • le fait que Zahel procède d'abord à un examen gynécologique par lequel elle s'assure de la virginité organique de Marie avant de s'écrier : "Seigneur, grand pitié ! Jamais on n'a entendu ni même soupconné que des seins soient remplis de lait alors que le fils qui vient de naître manifeste la virginité de sa mère. Ce nouveau-né n'a connu nulle souillure de sang, l'accouchée n'a éprouvé nulle douleur. La vierge a enfanté et après l'enfantement continue à être vierge".

  L'absence de douleurs est un élément important puisque c'est après avoir commis le péché originel que Éve entendit la sentence de Dieu : "J'augmenterai les souffrances de tes grossesses, tu enfanteras dans la douleur".  Cet accouchement sans douleur, signifié dans les sculptures par le visage serein et détendu voire souriant de la Vierge, témoigne que Marie, Nouvelle Éve, est exempte du péché originel. Ce pouvoir de triompher de la malédiction des douleurs de l'accouchement est aussi  un élément important pour les femmes qui invoquent ces "Vierges en gésine".

 

 

Lire le Pseudo-évangile de Jacques : http://remacle.org/bloodwolf/apocryphes/jacques.htm

Lire l'évangile du Pseudo-Matthieu : http://seigneurjesus.free.fr/evangilepseudomatthieu.htm

c) La Légende Dorée de Jacques de Voragine.

   Elle est écrite en 1260 et suit les fêtes liturgiques. C'est au 8 septembre, fête de la Nativité de Marie, link que se trouve le récit de la naissance de Marie et le fait qu'elle soit vouée à la virginité, et c'est à la Nativité de Notre-Seigneur link que sont développès les arguments de cette virginité. Jacques de Voragine reprend, en détaillant les preuves de la virginité mariale, les textes apocryphes.

  Le propre de ces textes secondaires aux Évangiles est de placer en continuité la vie de sainte Anne et de son mari Joachim et l'enfance de Marie avec la naissance du Christ. La présence sur deux des retables bretons étudiés ici d'Anne et de Joachim doit être comprise par rapport à ces réferences littéraires. 

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3. Les Vierges Couchées de Bretagne    

Un inventaire des Vierges Couchées a été dressé par Georges Provost  (Un lieu saint et ses représentations, le Yaudet, Ann. Bret. Pays Ouest 110-2, 2003) :

On constate que six oeuvres sont de la même époque autour de 1450 ( entre 1425 et  1455):

  • Le Folgoet (29), Basilique, Tympan du porche, Kersantite, XVe siécle (1425 ou 1450)
  • La Martyre (29), église Saint-Salomon, Tympan du porche, Kersantite, XVe siécle (1450).
  • Morlaix (29), église Saint-Matthieu, anciennement N.D.-du.Mur, volet de statue ouvrante, bois, XVe siécle (ou : 1390).link
  • Saint.Hernin (29) Kerbreudeur, calvaire, pierre, 1450.link
  • Saint-Jean-Trolimon (29), chapelle de Tronoen, calvaire, pierre, 1450, link
  • Plouaret (22), église paroissiale, oeuvre disparue, bois, 1455.
  • Limerzel (56), chapelle Saint-Julien du Temple, retable du maitre-autel, pierre, XVe siècle. link
  • Plouguernevel (22), église paroissiale, statue isolée, pierre (schiste), XV-XVIe siècle?.
  • Landerneau (29), èglise Saint.Thomas, statue isolée, bois, XV-XVIe siècle
  • Landerneau (29), chapelle de la Fontaine-Blanche, oeuvre disparue, pierre (granit), mentionnée en 1794 par Jacques Cambry
  • Ploulec'h (22), chapelle Notre-Dame du Yaudet, retable maître-autel, bois, fin XVIIe ?
  • Lanrivain (22), chapelle Notre-Dame du Guiaudet, retable maître-autel, bois, début XVIIIe?
  • Paimpol (22), chapelle Notre-Dame de Kergrist à Plounez, retable du maître-autel, bois, XVIIIe siècle ?

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Le tympan du porche occidental de la basilique du Folgoet.

 

La scène représente la Nativité, l'Adoration des Mages et l'Annonce faite aux bergers.

Datée de 1425-1430 par René Couffon, ce serait alors l'oeuvre la plus ancienne conservée en kersantite ; mais Jean-Marie Guillouët (Congrès archéologique de France (Finistère-2007), 2009 pp. 166-176 link) penche pour une datation contemporaine du tympan, assez comparable, de La Martyre, qui date de 1450.

A gauche se tient Joseph, accroupi, tenant un bâton d'une main et  un pompon de l'oreiller de l'autre, puis la Vierge, adossée au coussin, en appui sur le coude, dominée par la tête de l'âne. Elle tient l'Enfant, mais ne semble pas l'allaiter, et celui-ci se redresse et se tourne vers le premier des rois mages, qui, prosterné, lui tend son présent. Debout, le second roi mage tend l'index vers l'étoile des Bergers, bien visible au dessus de la tête du premier roi. La partie de droite très dégradée montre un personnage debout, qui ne peut être que le troisième roi, puis au-dessous d'un phylactère, les moutons et les bergers.

  René Couffon a fait remarquer l'écharpe à clochettes en sautoir du second mage, écharpe suffisamment singulière dans l'art breton du XVe siècle pour qu'il y voit, dans cette sculpture attribuée aux "ateliers ducaux", l'influence des milieux "bourgeois" des pays de la Loire succédant à l'art "courtois" (cité par J.M. Guillouët).

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le-folgoet 4334c

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le-folgoet 4336c

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Le tympan du porche sud de l'église Saint-Salomon à La Martyre.

    Daté de 1450, il présente un grand intérêt à mes yeux si on le compare aux trois retables de maître-autel réalisés deux siècles plus tard. En effet, on y retrouve la même disposition d'un lit occupant plus de la moitié de l'espace, vu en profil strict, sur lequel la Vierge, allongée sur le flanc et adossée à un coussin, et dont la tête porte un long voile, allaite l'Enfant-Jésus qu'elle entoure de ses deux bras. C'est au XIXe siècle que la poitrine nue et l'Enfant furent martelée pour répondre aux convenances de l'époque. Saint Joseph, couvert d'un manteau et coiffé d'un bonnet, se tient assis, en vue frontale, le visage tourné vers la mère et l'enfant. La façon dont son fauteuil est plaqué contre le pied du lit, et la raideur ramassée de sa posture, sont très proches des retables de Ploulec'h et Plounez.

  Il semble possible qu'un personnage ait pu occuper le triangle qui ferme le porche à droite de Joseph.

  Au dessus, les têtes de l'âne et du boeuf apparaissent, dans une mangeoire, pour affirmer que nous sommes dans la crèche de la Nativité.

  Enfin, dans le coin gauche se trouve un petit personnage aux cheveux longs et vêtu d'une robe : selon toute vraisemblance, et en fidélité avec le Protévangile, il s'agit de l'une des deux sages-femmes qui ont attesté de la virginité corporelle du post-partum, Zelomi (Zahel) et Salomé. Le site Topic-topos se prononce pour Zelomi, celle qui a cru en la virginité de Marie sur la seule parole de Joseph, mais il se pourrait que Salomé ait été figurée dans le coin opposé.

   Par rapport à l'oeuvre précédente, nous constatons donc deux changements : la scène de l'allaitement et de l'alitement de Marie est traitée de manière autonome séparée du récit de l'Adoration des Mages et de l'Annonce aux bergers, avec l'accent mis sur le personnage de la Vierge plutôt que sur celui de l'Enfant, d'une part ; et à cette scène est intégré la légende des deux sages-femmes. Cela correspond, dans le Protévangile, aux versets 19,1 à 20,4.

  Autrement dit, bien que cette scène ne soit pas encore isolée d'un contexte sculptural traitant de la crêche et de la Nativité, nous avons plutôt affaire ici à une Virginité qu'à une Nativité.

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la-martyre 1922

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  Je peux proposer l'hypothèse que ce tympan de porche inaugure en Bretagne (peut-être précédé par d'autres oeuvres flamandes germaniques ou liguriennes) un nouveau thème ; alors qu'après le XIVe siècle les Nativités ne reprèsenteront plus la Vierge couchée, mais en adoration, le trio Vierge en gésine-Enfant-Joseph va abandonner les références à la crèche (disparition de l'âne et du boeuf, ou du lit en osier) alors qu'une colombe du Saint-Esprit va venir prendre une place centrale, et que Anne et Joachim feront leur apparition. Les sages-femmes ne seront plus là (pour répondre aux directives du Concile de Trente, mais les retables et sculptures ont pu être plus complet et perdre, comme semble l'attester la disparition de Joseph à Lanrivain, des personnages) mais le sujet sera bien celui-ci : le mystère de la Virginité mariale opéré par l'Esprit-Saint, mystère accentué par la capacité de la Vierge à allaiter.

   Il est bien naturel qu'à ce thème thèologique, noble choix des commanditaires, soit venu s'unir le besoin des femmes de pouvoir trouver une Vierge dédiée à leurs préoccupations quotidiennes de femmes parturientes et allaitantes et à leur recherche d'une puissance protectrice face aux dangers de l'accouchement et de ses suites immédiates. Si le risque vital des accouchements pour la mère dans les sociètès pré-modernes par dystocies, hémorragies, éclampsies ou infections doit être tempéré (Bertrand-Yves Mafart 2007 link) (Chiffre de mortalité per et post-partum : 0,1% actuellement en France, 0,7 % en Afrique de l'Ouest contemporaine, 1,5% au XVIIe siècle à Genève, 3% au maximum au Moyen-Âge ), il faut aussi considérer que dans la tradition scripturaire chrétienne, la Vierge a accouché sans douleur ni éffraction, et que la possibilité pour les femmes, de quelque époque que ce soit, d'invoquer Marie face aux souffrances du travail et de l'accouchement et face aux risques de délabrement répond à une nécessité très forte.

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  Conclusion.

  Les trois retables dits des Vierges couchées de N.D du Guiaudet, du Yaudet et de Kergrist en Côtes d'Armor possèdent des similitudes incitant à les étudier comme un ensemble. Ils ont été souvent mis en relation avec des influences prè-chrétiennes orientales et celtes, mais il est interessant de les confronter à l'évolution du christianisme au triple niveau théologique, scripturaire et iconographique. On relie alors ces oeuvres singulières à l'affirmation théologique de la virginité mariale d'une part, à la diffusion du Protévangile de Jacques avec ses récits de la Nativité et de la vérification de la virginité par les deux sages-femmes, et enfin à l'autonomisation en iconographie de "la Vierge en gésine sur son lit d'accouchée" comme représentation propre, avec apparition plus tardive du Saint-Esprit, opérateur de la conception et de la naissance virginale. Enfin, cette ligne de développement religieux vient rencontrer sur le plan médical et anthropologique la ligne de l'aspiration des femmes à trouver une puissance tutélaire dont le culte puisse les protéger des souffrances, des délabrements et des dangers de l'accouchement et de ses suites.

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Published by jean-yves cordier - dans Vierges couchées
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  • : Le blog de jean-yves cordier
  • Le blog de jean-yves cordier
  • : 1) Une étude détaillée des monuments et œuvres artistiques et culturels, en Bretagne particulièrement, par le biais de mes photographies. Je privilégie les vitraux et la statuaire. 2) Une étude des noms de papillons (Zoonymie) observés en Bretagne.
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  • jean-yves cordier
  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" Guillevic, Théraqué.  "Un peu de Pantagruélisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit conficte en mespris des choses fortuites)" (Rabelais )"prends les sentiers". Pytha
  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" Guillevic, Théraqué. "Un peu de Pantagruélisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit conficte en mespris des choses fortuites)" (Rabelais )"prends les sentiers". Pytha

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