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20 septembre 2014 6 20 /09 /septembre /2014 19:36

 

La bannière de Annaïg Le Berre à la chapelle de Ty Mamm Doué, paroisse de Kerfeunten à Quimper.

 

  Annaïg Keriven-Le Berre est une artiste aux dons multiples (illustratrices de livres, auteurs de pastels, de dessins à la mine de plomb, de poèmes illustrés et mis en musique) mais qui, par sa formation de licier à Angers en haute et basse lisse*, est particulièrement connue pour ses création de tapisseries brodées. Née le 23/03/1947 à Morlaix, elle eut longtemps un atelier d'Art sacré à Saint-Pol-de-Léon, à l'ombre de la cathédrale, et, si je comprends bien, à l'Île Callot de Carantec. Son Atelier d'Art Annaïg est désormais installé à Taulé, rue de la Corniche devant la baie de Morlaix.  

*La première technique permet un travail sur l'endroit de la tapisserie, en vertical, la seconde permet un travail sur l'envers sans voir le travail réel, à l'horizontal ; l'artiste mixte ces techniques.

« Ma technique, explique-t-elle, c'est la broderie sur lin. Je crée d'abord mon dessin, que je brode au passé-plat, puis par-dessus au point de Bayeux. Je peins les visages à l'huile, j'ai repris cette idée des bannières processionnelles. Je trouvais très difficile d'obtenir quelque chose de satisfaisant autrement ». (Ouest-France 5-12-2013)

 

 

 

Après avoir travaillé pour le Père Abjean au service de la chapelle Notre-Dame de Callot  (antépendium, chasuble, étole ..) en 2010, elle a réalisé une bannière  pour la chapelle Saint-Etienne de Monistrol d'Allier ; mais c'est en 2012-2013, à la demande du Comité d'animation de la chapelle de Ty Mamm Doué (Maison de la Mère de Dieu), qu'elle a brodé les deux faces de la nouvelle bannière de procession, qui a été inaugurée lors du pardon du 7 juillet 2013.

Mesurant 1,40m sur 0,80m, elle a demandé pas moins de six cents heures de travail !


1) Le recto représente SANTEZ MARI MAMM DOUÉ, la sainte Mère de Dieu (dont la forme bretonne Mamm Doué souligne la grande tendresse maternelle), une Vierge à l'Enfant librement inspiré de la statue vénérée dans la chapelle. On remarque cette technique du visage peint qui confère par ses modelés une présence et une expression presque photographique.

Mais Mamm Doué tient aussi dans ses bras les paroissiens qui mènent leur procession de Pardon du premier dimanche de juillet dans leurs beaux costumes traditionnels, portant la Croix et les Bannières. 

Cliquez pour agrandir.

                  bannieres-ty-mamm-doue 0625c

 

 

Les couleurs marient "le brun de l'Argoat et le bleu de l'Armor", avec une belle palette de bruns, ocres, vert-brun, brun-roux, etc. Mais l'oiseau est, avec le visage féminin, un motif récurrent de l'artiste, évocateur de vie, de légèreté, de chant et d'élévation.

bannieres-ty-mamm-doue 0589c

 

La bordure qui reste dans ces tons neutres d'humus en les mariant à divers gris argentés montre deux oiseaux et des feuilles de chêne ou à leurs glands, et ceux qui se sont rendus à Ty Mamm Doué comprennent bien pourquoi. 

 

2) Le verso  porte l'inscription TAD MANER.

"Tad Maner", c'est ainsi que l'on désigne en breton le père Julien Maunoir, O.P (1606-1683), l' "apôtre de la Bretagne" qui l'évangélisa au pas de charge en 400 missions. Et ces missions, que j'ai déjà décrite dans mon article sur Kerlaz  Vierges allaitantes IV, Kerlaz, église Saint-Germain, les vitraux, 1ère partie..  n'étaient pas des promenades pieuses, mais de vrais opérations concernant plusieurs paroisses, faisant appel à de très nombreux prêtres chargés de confesser en continu pendant des journées entières, utilisant le support pédagogique de tableaux présentant les tourments de l'enfer qui menaçaient les récalcitrants ( ces tableaux nommés Taolennou et testés avec succès par le père Michel Le Nobletz) et s'achevant par une dramaturgie de la Passion. 

Or, le Bienheureux (il fut béatifié en 1951), s'il parlait latin et grec qu'il enseignait au collège de Quimper, ne parlait pas le breton, car il était né en pays gallo. Il s'est donc mis à apprendre le breton avec une telle détermination qu'il deviendra bientôt l'auteur en breton  d'un catéchisme et dès 1641 d'un recueil de cantiques dont le titre seul montre les progrès accomplis : "Canticou spirituel hac instrutionou profitable evit disqui an hent da vont dar Barados. Composed gant an Tat Julian Maner Religius eus ar Gompagnunez Iesus, corriget ganta a nevez en Edition pemzegvet man".

 Où ce diable d'homme trouvait-il ces capacités ? Quel était son truc ? 

  Ici, chacun sait qu'un jour qu'il s'était rendu, quittant son Collège pour une sainte escapade, à la chapelle de Ty Mamm Doué (dont il ne savait même pas encore traduire le nom) pour confier à Marie son ambition de s'inscrire à des cours de breton, un ange apparut pour poser un angélique index sur ses lèvres : aussitôt, Julien Maunoir se sentit transformé ; et montant en chaire dans la chapelle vide, il improvisa son premier prêche en breton avec autant d'aisance qu' un apôtre ayant reçu le Paraclet. La preuve : Diapo.

                                          

 

La chapelle, qui s'enorgueillit à juste titre d'avoir été le lieu d'élection de la Mère de Notre-Seigneur pour réaliser ce miracle, se devait de rendre hommage sur sa bannière au père des Missions. Comme l'ange est remplacé dans les récits locaux par une Colombe du Saint-Esprit, c'est donc le Père Maunoir et sa colombe qui figurent, au dessus de la chapelle, sur l'autre face de la bannière. Lui aussi est entouré par la procession en drap bleu et coiffes blanches.

 

 

                    bannieres-ty-mamm-doue 0585c

 

                              bannieres-ty-mamm-doue 0588c

 

 

3) Depuis sa première participation au pardon de juillet 2013, la bannière claque fièrement au vent à chaque grande occasion, soit sur son terrain, soit en déplacement, comme ici au Pardon de Kerdévot où je l'ai admirée.

 

                279c

 

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MG 7950c

 

Proposition 1 : Une bannière est une tapisserie brodée.

Une bannière relève, dans sa période de gestation, de la fusion de trois éléments : le travail des doigts ; celui du cœur qui y infuse l'art et l'esprit ; et le temps passé.

a) la main.

Annaïg Le Berre emploie le point passé et le point de Bayeux. Le point passé plat sert au remplissage : il peut être droit ou oblique, repiqué ou empiétant. Voyez La-boutique-du-tricot ou Marie-Claire. Le point de Bayeux semble plus compliqué bien que ce soit aussi un point de remplissage : il "se fait à trois temps après le point de tige "point lancé, barrettes et picots". N'essayez pas sans placer la trousse de pharmacie à proximité.

 Les doigts et le temps marchent de pair, et rien n'est plus beau pour en parler que notre mot d'ouvrage  : ces travaux d'aiguille de femmes au Cœur simple (Flaubert : "Madame Aubain, assise, travaillait à son ouvrage de couture") mais qui évoquent la patience de Pénélope. Quoiqu'ayant la même étymologie (le latin opus, eris —avec la tonalité musicale qu'a pour nous le mot "opus"), que le mot "œuvre",  "ouvrage" a pris une direction féminine, modeste et laborieuse ; maintenu tout près du corsage, l'ouvrage s'est naturellement allié au cœur. "Avoir le cœur à l'ouvrage".

Pour le temps, les comptables veulent toujours connaître le nombre d'heures passées. — 600 heures. — Ah, c'est beaucoup! disent ces amateurs de quantités, de kilogrammes, de kilomètres-heures et de productivité. Plusieurs mois. Mais ce temps-là ne se compte pas, et celle qui a déjà brodée sait qu'elle n'a pas vu le temps passer. Temps s'arrête et regarde par dessus votre épaule.

 

 b) Le cœur

  Le cœur, c'est précisément ce qui ne se voit pas quand le travail avance au ras du tapis, mais qui pénètre point après point. Disons que dans une bannière, le travail manuel est le fil de chaîne, et l'élan sacré son fil de trame : le motif spirituel n'est révélé que lorsque l'on lève le nez pour un recul qu'on espère salutaire.

Je n'omets pas les yeux, mais ils sont du coté du cœur, et il suffit de voir les yeux d'Annaïg Le Berre sur une vidéo pour que cela soit une évidence.

 

Proposition 2 : une bannière n'est pas une tapisserie brodée.

Sitôt échappée de l'atelier, la bannière renie son ancien statut et rentre en communauté. Elle y fera tapisserie pendant de longs mois entre les murs humides d'un sanctuaire, mais dans un état d'hibernation pendant lequel elle s'absente dans l'Ailleurs. 

 Jeune, saturée d'énergie spirituelle par sa brodeuse, elle ne pense qu'à s'élever et s'échapper vers les beaux cieux bretons et ses nuages du rêve. Il faut la dresser.

 Et on la dresse sur une forte hampe, et les porteurs la tiennent serrée par les cordons tressées de sa traverse. Il faut apprendre à voler à deux mètres du sol, s'habituer aux foules ou aux canticou du Père Maunoir. Elle doit se faire à son rôle d'étendard, devenir le point de convergence des regards et le point de ralliement d'une paroisse. Elle relève désormais de la vexillologie, c'est tout dire. Elle doit aussi apprendre "le salut des bannières" lorsqu'elle croise l'emblème d'une autre paroisse.

 Elle, une tapisserie ? Plutôt l'étrange alliance d'un cerf-volant à ailes courtes, d'une icône et d'un drapeau.

Du point de Bayeux, elle est passée au Point d'orgue. Une sacrée aventure.


 


                                        ANNEXE.

Dom Guy-Alexis Lobineau Les vies des saints de Bretagne et des personnes d'une éminente piété qui ont vécu dans cette province Rennes, 1725

  "A un quart de lieue de Quimper, assez près du chemin de Châteaulin, il y avait une chapelle dédiée à la sainte Vierge, et appelée en breton Ti-Mam-Doué, c'est-à-dire Maison de la Mère de Dieu, où les professeurs du collège menaient tous les ans leurs écoliers en pèlerinage pour les mettre sous la protection de Marie. Maunoir, allant à cette chapelle, se trouva l'esprit uniquement occupé de tout ce que le Père Bernard lui avait dit du besoin qu'avait la Basse-Bretagne d'ouvriers évangéliques. Une vue intérieure lui représenta les diocèse de quimper, de Tréguier, de Léon, et de Saint-Brieuc, comme une carrière ouverte à son zèle ; et dans le moment il sentit former dans son cœur la langue bretonne. Arrivé à la chapelle, avec ces mouvements qui lui faisaient une douce violence, il s'offrit à Dieu qui l'appelait, et le supplia, puisqu'il le destinait à l'instruction de ces peuples, de lui apprendre à parler leur langue. Il s'adressa ensuite à la sainte Vierge, et il lui dit avec confiance : « Ma bonne Maîtresse ! Si vous daigniez m'apprendre vous-même le breton je le saurais en peu de temps, et je serais bientôt en état de vous gagner des serviteurs. » Après cette prière, Maunoir rendit compte de ses dispositions au Père Bernard, et l'assura qu'il apprendrait la langue du pays, aussitôt qu'il aurait eu la permission. On la demanda pour lui : elle lui fut donnée le jour de la pentecôte, jour auquel les apôtres avaient reçu le don des langues ; après huit jours seulement d'étude, il parla l'une des langues les plus difficiles au monde, assez bien pour pouvoir faire le catéchisme à la campagne, et au bout de quelques mois il s'exprimait en breton si parfaitement q'il prêchait en cette langue sans préparation.

Comme c'était dans la paroisse de Cuzon, où est située la chapelle Ti-Mam-Doué, qu'il avait reçu les premiers mouvements de sa vocation, ce fut elle aussi qui eut les prémices de son zèle ; et pour rendre en quelque sorte hommage à la Mère de Dieu d'un bien qu'il reconnaissait tenir d'elle, il commença à catéchiser en breton dans la chapelle même. Après avoir instruit Cuzon, il passa aux chapelles voisines, et ne pouvant, à cause de sa classe, leur donner que les fêtes et les dimanches, il en instruisait deux par jour en faisant le catéchisme dans l'une le matin et le soir dans l'autre. De cette sorte, en deux mois, trois paroisses qui contenaient chacune plus de deux mille personnes, se trouvèrent suffisamment catéchisées."



 

 

Liens et sources :

— Blog du Comité d'animation :http://tymammdoue.canalblog.com/

— http://leberreannaig.blogspot.fr/2008/06/bannire-de-saintetienne.html

 

— http://leberreannaig.blogspot.fr/2010/03/art-sacre.html

 

Ouest-France 18 juin 2013 

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Published by jean-yves cordier
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