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7 octobre 2012 7 07 /10 /octobre /2012 16:35

        La Légende des Dix mille martyrs :

le couvent des Carmes de Pont-de-Beauvoisin (Savoie).

 

   Signalons d'abord pour éviter des quiproquos que la commune de Pont-de-Beauvoisin en  Isère, n'est séparée de la commune de Pont-de-Beauvoisin en Savoie que par la largeur du Guiers qui les traverse, ou de celle du pont les réunissant. 

   En 1419, par l'oeuvre de Louis de Savoie, dernier prince d'Achaïe, une communauté religieuse de Carmes venant d'Aix en Provence s'installe à Pont-de-Beauvoisin et y fonde un couvent; mais le duc Amédée VIII, héritier du prince d'Achaïe, ne peut financer la construction de l'église, qui reste inachevée jusqu'en 1491 , jusqu'à ce que le seigneur local, Jacques de Clermont et son épouse Jeanne de Poitiers (la soeur de Diane) fasse restaurer ou agrandir le couvent, léguant par leur testament du 7 juin 1491 aux religieux 300 florins d'or, un calice et une cloche, et l'année suivante, un reliquaire en vermeil renfermant des reliques des dix mille martyrs, demandant en contrepartie aux religieux et à leurs successeurs à perpétuité la récitation d'un salve regina la veille des principales fêtes de la Vierge et la célébration d'une messe la veille de la fête des dix mille martyrs. Cette donation était attestée par un tableau représentant les donateurs avec l'inscription de l'engagement pris, et par un acte notarié. Une chapelle de l'église fut dédiée aux dix mille martyrs, et Jacques de Clermont et Jeanne de Poitiers demandèrent à y être inhumés.

Note : ces éléments sont extraits de l'Histoire du Pont-de-Beauvoisin par l'abbé Perrix, curé de Sainte-Marie d'Alloix (Isère)  Bull. Hist. eccles. et archeol. relig. diocèse de Valence, Gap, 1895 link : l'abbé écrit "dix mille martyres", précisant que le culte des dix mille vierges martyres, compagnes d'Ursule, était très répandu dans les diocèses de Vienne et de Belley. Mais il s'agit d'onze milles martyres, et l'abbé Perrix commet une erreur, à moins que l'acte notarié original ne mentionne bien "martyres" et non "martyrs".

 

  Dès 1492, une procession est organisée à partir de Miribel-les-Echelles A vers Pont-de-Beauvoisin D, passant par le Col des Mille Martyrs B, par les communes de Merlas et de St-Geoire-en-ValdaineC  soit un parcours d'une vingtaine de kilomètres. Le passage par le Col des Mille Martyrs (une zone de tourbière du Parc Naturel de la Grande Chartreuse) était marqué par une Croix des Mille Martyrs, à 874 m d'altitude : une croix est toujours présente de nos jours. Ce pèlerinage avait lieu le lundi de Pentecôte (et non pour la fête des Dix mille martyrs). Mais, pour des raisons de bienséance liées aux nombreux arrêts des pèlerins pour étancher leur soif, la procession dût être interdite au XVIIe siècle. 

 

pont-de-beauvoisin.png

 

   Au nord-est de Pont-de-Beauvoisin, un autre pèlerinage partait de la paroisse d'Ayn F en passant par le Col du Banchet E. D'après le riche article consacré à l'histoire religieuse du col sur le site de la commune d'Ayn http://ayn.fr/L-HISTOIRE-RELIGIEUSE-DU-COL.html, les liens avec les Carmes de Beauvoisin commencèrent en 1666 avec la fondation d'une confrérie du Saint-Scapulaire de Notre-Dame des Carmes, confrérie qui se rendait en procession au couvent ; puis à la suite d'averses de grêle particulièrement dévastatrices en 1669, 1670 et 1671 les paroissiens d'Ayn auraient fait voeu de se rendre en pèlerinage vénérer la chapelle des Dix mille martyrs du couvent des Carmes de Beauvoisin. Il s'y rendait  pour le 22 juin et cette date élimine toute confusion avec les dix mille martyrs de la Légion thébaine de saint Maurice, fêtés le 22 septembre (et, à fortiori, avec les onze mille vierges). Le pèlerinage a été supprimé en 1736, puis ré-autorisé en 1742 à condition de se rendre dans une autre église que celle de Beauvoisin (les pèlerins, qu'ils soient de Miribel ou d'Ayn, s'étaient manifestement rendus très indésirables au couvent); les paroissiens allèrent alors en procession vraisemblablement (et avec certitude de 1810 à 1950) au col du Blanchet, mais le pèlerinage fut consacré à la Vierge et eut lieu le premier dimanche après la Pentecôte. On érigea une croix (en bois, puis en pierre), la Croix du Blanchet, et en 1912-1914, une chapelle vouée à la Vierge de l'Immaculée Conception : le culte des Dix mille martyrs avait pris fin.

  

  

 


  D'après le site d'Ayn, d'autres communes de la Valdaine organisaient des pèlerinage vers Beauvoisin, comme celles de Dulin et de  La-Tour-du-Pin

  A 30 kms de Pont-de-Beauvoisin et 20 kms de Miribel, dans la commune de Saint-Pierre d'Entremonts se trouve la façade d'une ancienne chapelle des Dix mille martyrs (site classé, propriété privée, la chapelle à demi-démolie a été transformée en hangar). Elle est datée du début du XVIe siècle. 

  La commune d'Eysin-Pinet (Isère) abritait jadis un couvent de Carmes qui possédait des reliques des Dix mille martyrs. (Revue de Vienne 1837 ) link

 En restant en Savoie, on peut citer aussi la chapelle des Dix mille martyrs du prieuré des Arcs, prés de Draguignan et de Fréjus. Elle avait été dotée, "près les murs de la ville", d'une chapellenie par Honorade de Bachis, épouse en 1450 d'Arnaud de Villeneuve. "Le seigneur des Arcs est juspatron de cette chapellenie en laquelle il a charge de dire deux messes par semaines". (Bull. société d'étude archéologique de Draguignan, VIII 1870-1871, p. 293)

 

 

  Pont-de-Beauvoisin et Crozon, quels liens ?

   Que retenir, pour la compréhension de la présence du reliquaire et du retable de Crozon, de ce culte autour du couvent des Carmes de Pont-de-Beauvoisin ? D'abord, la présence d'un reliquaire, offert en 1491 par un seigneur (Jacques de Clermont) et son épouse : le reliquaire de Crozon également en "vermeil", daterait de 1516, et a été offert par Hervé Gouzien, recteur (ou par un autre Gouzien, seigneur de Lambouëzer). Il y a donc là une proximité de date qui est intéressante.

  Puis, je note le rapport entre le culte du scapulaire (que j'ai étudié ici : Notre-Dame de Carmès à Neulliac et le scapulaire.) et celui des Dix mille martyrs : ce culte co-existe à Beauvoisin, mais aussi à Ayn où la confrérie du scapulaire précède le pèlerinage aux Dix mille martyrs.

  Or, il se trouve qu'à Crozon, le retable des Dix mille martyrs (1624 ?) est placé dans la chapelle du bras droit du transept, alors que la chapelle du bras gauche contient un retable consacré à Notre-Dame du Rosaire (1664), où la Vierge remet un rosaire à saint Dominique...et un scapulaire à sainte Catherine. Les Carmes possédait un couvent à Quimper et à Morlaix.

  On sait que la carmélite sainte Thérèse d'Avila vénérait les dix mille martyrs : ils lui étaient apparus au cours d'une extase un jour où elle célébrait leur fête, et lui avaient promis de l'assister lors de son trépas ; et effectivement le jour de sa mort, elle déclara qu'elle voyait passer par le cloître une glorieuse compagnie qui venait l'entourer dans sa chambre.

  Enfin, la relation la plus claire entre le culte du scapulaire et celui des Dix mille martyrs est que dans les deux cas  le croyant cherche à se protéger du risque de mourir sans disposer des secours de la religion, et de subir les affres d'une mauvaise mort, en état de péché. Disons qu'en terme de thérapeutique ils possèdent la même "indication".



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Published by jean-yves cordier
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  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" Guillevic, Théraqué.  "Un peu de Pantagruélisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit conficte en mespris des choses fortuites)" (Rabelais )"prends les sentiers". Pytha
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