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21 novembre 2015 6 21 /11 /novembre /2015 10:06

L'Amour est un oiseau et Psyché un papillon : la métamorphose amoureuse. Iconographie des ailes de Psyché.

Zoonymie de Papilio cupido Linnaeus, 1758, Papilio psyche Hubner 1800 , du Satyrus psyche Godart et de la famille des Psychidae (Boisduval, 1828).

Voir :

Une pièce de la Tenture de l'histoire de Psyché (Sully-sur-Loire, >1609) : Psyché va chercher la laine d'or des brebis.

Zoonymie (étude du nom) du papillon l'Argus frêle Cupido minimus (Fuessly, 1775).

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Au début du XIXe siècle, les entomologistes attribuèrent à des papillons le nom de Psyché. En même temps, (à partir de 1810) des artistes se mirent à représenter Psyché, l'héroïne de l'Âne d'Or d'Apulée, avec une paire d'ailes de papillons, pour la première fois depuis le début de l'ère chrétienne. Un changement de paradigme ? Une métamorphose des concepts de l'âme ??

Parti de cette question simple (pourquoi ces ailes sont apparues si tardivement à Psyché ?), j'ai été, une fois de plus, entraîné dans une aventure à rebondissement, un de ces labyrinthes dans lesquels les dieux prennent plaisir à m'enfermer pour me punir de ma curiosité (comme Psyché ouvrant la boite de beauté malgré l'interdiction de Vénus). Une fois de plus, je serai long, alambiqué, et gyrovague.

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Introduction.

Après avoir étudié l'origine des noms de papillon ( plus de 85 articles de Zoonymie des rhopalocères) ou les descriptions et illustrations des papillons dans l'histoire de l'entomologie (Hoefnagel, Aubriet, Ernst, etc...), ma découverte récente des représentations de l'Histoire de Psyché sur les tentures copiées de celle à 26 épisodes de François Ier  ( à Sully-sur-Loire, Pau, Fontainebleau, Cadillac, Orléans), et de  quelques lectures annexes, a été l'occasion d'une découverte toute simple. 

Un beau jour, les artistes se mirent à représenter Psyché, femme de simple humanité, avec des ailes de papillon. En contrepoint à la représentation de son amant Éros, qui, depuis l'antiquité, dispose d'une solide paire d'ailes d'oiseau, version ailes d'aigle.

Quand et où a eu lieu cette petite révolution? C'est là toute l'affaire ! Sous réserve d'inventaire, je vais en fixer le début pendant le néoclassicisme français avec le  tableau du baron François  Gérard, Psyché et l'Amour. Certes, l'héroïne ne porte pas encore d'ailes, mais, encore réveuse comme la Vierge à l'arrivée de Gabriel, pas encore éveillée aux sentiments amoureux, elle est survolée par un papillon blanc qui va bientôt se poser et la transformer. 

On me dira que dans la langue grecque antique, psyche, psukhê, [ψυχή] ; « souffle » signifie à la fois "âme" et "papillon". (Alain Rey) L'union du Somâ "corps, ou plutôt "cadavre"" et du psukhê définit l'être vivant. 

Psukhê = âme. Dans l’épopée homérique reprise par les grands tragiques grecs (Eschylle et Sophocle), il est absolument nécessaire d’enterrer le cadavre, pour que l’âme puisse se séparer du corps pour rejoindre l’Hadès (le royaume des ombres) et se régénérer afin de renaître dans un autre corps. Ce qui explique l’acharnement d’Achille à ne pas vouloir enterrer Hector et l’acharnement d’Antigone à vouloir enterrer son frère Polynice, car c’est la pire tragédie qui puisse arriver à l’homme.

La beauté, la force, la jeunesse sont les témoins visibles de la beauté de l’âme et de la noblesse. Il y a une harmonie (qui veut dire jointure) au sens profond du terme, entre Sôma et Psukhé, qui sont à la fois distincts et unis pendant la vie ; l’âme est clouée au corps dira Platon plus tard. Cette harmonie confère à l’âme son identité et permet la représentation du corps (sculptures, peintures, fresques). Il y a, dès lors, une idéalité du corps qui devient mesurable et exemplaire : c’est la beauté-canon de Polyclète qui exprime en même temps la perfection et l’identité. C’est la psukhé invisible et invariante qui maintient la permanence de l’identité ; et c’est le corps qui exprime le mouvement et le changement.

 Platon, qui voit dans l'âme la partie vitale "tombée dans le corps", alors qu’elle accompagnait les dieux dans le monde des Idées. L'âme est « un mouvement qui se meut soi-même », elle ressemble aux Idées, aux Formes idéales, au divin. Dans le Phédon et La République, Platon développe le mythe de la métempsycose suivant lequel l’âme après la mort du corps rejoint le monde des Idées ou un autre corps suivant les catégories du juste ou du méchant . 

Socrate : “ Supposons qu’elle soit pure, l’âme qui se sépare de son corps : elle n’entraîne rien avec elle, [...] c’est vers ce qui lui ressemble qu’elle s’en va, vers ce qui est invisible, vers ce qui est divin et immortel et sage, c’est vers le lieu où son arrivée réalise pour elle le bonheur, où divagation, déraison, terreurs [...] tous les autres maux de la condition humaine, cessent de lui être attachés, et [...] c’est véritablement dans la compagnie des Dieux qu’elle passe le reste de son temps ! ” — Phédon, 80, d, e ; 81, a. 

 

Psukhê = papillon . Sans doute sous l'influence de cette doctrine où l’âme quittait le corps à la mort, le mot psukhê désignait aussi “ le papillon ou la mite ”, bêtes qui viennent d’une métamorphose, celle de la chenille en créature ailée. Le mot grec psukhê désignait aussi un papillon nocturne, la phalène (toujours appelé psukhari en grec) parce que ce papillon était symbole de l'immortalité de l'âme chez les Anciens.

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On m'emmenera au Louvre, pour me montrer cette statue romaine antique :
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Ou bien, encore au Louvre, pour voir cette Psyché agenouillée, de l'époque héllénistique, venant du site de Myrina, dont les ailes manquent, mais dont les attaches sont bien visibles.
 
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Lorsque l'on m'aura bien promené de salle en salle, de musée en musée, de collections d'intaille en alignements de sarcophages, je pourrais dire enfin que ceci n'est point mon sujet. Je m'intéresse aux représentations de l'héroïne de l'Histoire de Psyché, tiré des livres IV à VI des  Métamorphoses d'Apulée, un livre écrit au IIe siècle. De notre ére. 
Cette histoire a été lue dans les premiers siècles, est mentionnée par Saint Augustin, transposée par Fulgence dans un sens chrétien où Psyché est l'âme humaine, son père est Dieu, etc..

Mais au Moyen Âge, le roman d'Apulée était peu diffusé, et aucune trace de la lecture du roman ne nous est parvenue. A fortiori, aucune illustration. 

En 1469 paraissent à Rome les premiers incunables des œuvres d'Apulée, édités par Giovanni Andrea De Bussi. En 1479, Matteo Maria Boiardo traduit les Métamorphoses en italien sur ordre d'Hercule Ier d'Este, duc de Ferrare. LApulegio volgare n'est imprimé qu'en 1518. 

Une traduction en français de Guillaume Michel paraît en 1518.

 Jean de La Fontaine publie en 1669 son roman « Les amours de Psyché et de Cupidon », dans lequel il transpose le conte mythique à la cour de Versailles.

Mon propos est de soutenir que, depuis le Moyen-âge jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, Psyché ne portait pas d'ailes. Et donc, qu'elle n'était pas assimilée à un papillon.

 
Ainsi dans cette lettrine du manuscrit de 1345  Vat.Lat. 2194 de la bibliothèque vaticane de Rome, Psyché, assoupie dans le jardin d'Amour, est "aptère", elle ne porte pas d'ailes. 
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La première apparition du lépidoptère — j'évite les répétitions — a lieu sur le tableau du Baron Gérard, en 1798. Apparition timide, mais sublime.
 

 

François Gérard, Psyché et l'Amour, 1798, Musée du Louvre

 

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Gérard s’inspire d’une légende rapportée par l’auteur latin Apulée dans ses Métamorphoses . Vénus, déesse de la Beauté et mère de l’Amour, furieuse des charmes de Psyché, cette vulgaire humaine, lui mène une guerre cruelle. Dans une ultime épreuve, elle vient d'exiger qu’elle rapportât des Enfers un flacon, tout en lui interdisant rigoureusement de l’ouvrir.
Mais la curieuse ne peut s’en empêcher : ayant respiré les effluves infernaux, la jeune fille tombe aussitôt dans un profond sommeil proche de la mort. La voyant étendue sans vie, Amour accourt à tire-d’aile et enlace tendrement Psyché, la redresse, et rapproche son visage de celui de sa bien-aimée. Elle sort de sa léthargie. Les dieux tiennent conseil et accorde au dieu de l'amour la main de Psyché, donnant ainsi à la jeune fille l’immortalité et le statut de déesse de l’Âme. Cette métamorphose instantanée  est illustrée par le papillon.

Puisqu'ici Psyché n'est pas figurée avec des ailes, ce tableau n'est que le prémisse du tournant iconographique sur lequel j'enquête.

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II. Fausse piste à Pau.

Après cette première découverte, j'ai ensuite cru que Psyché était déjà représentée avec de très belles ailes de papillons sur les tapisseries de la tenture de Psyché du château de Pau (vers 1660). En réalité, dans les deux pièces dites La toilette de Psyché et le Repas de Psyché, ce sont les servantes invisibles qui s'empressent autour de Psyché, dans le palais de l'Amour où elle a été conduite,  qui portent ces ailes. Elles témoignent de leurs caractères de fées, de créatures surnaturelles. Ouf, ma théorie évitait un cinglant camouflet, comme on dit.

 

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III. Pierre-Paul-Prud'hon.

Alors, de quand daterait la première Psyché-Papillon de la période post-apuléenne ? De P.P.P, alias Pierre-Paul Prud'hon?  Pourquoi pas ?

En 1810, Prud'hon fut désigné pour fournir les dessins du mobilier que la ville de Paris voulait offrir à l'impératrice Marie-Louise. Le mariage eut lieu le premier avril 1810 et le mobilier lui fut remis le 15 août. Les meubles, exécutés par Thomyre et Odiot, surpassaient par leur luxe et leur raffinement les plus belles idées de Percier. Exécutés en bois précieux, agrémentés de décor de nacre et lapis-lazuli, ils ruisselaient de guirlandes de fleurs, de rinceaux et de figures symbolisant l'amour, sculptés en ronde-bosse, ciselés en bronze, doré ou vermeil. L'ensemble comprenait une psyché *, une table-coiffeuse, une athénienne, un fauteuil, un candélabre et un coffret. Peu à après, Prud'hon donna le dessin du berceau du Roi de Rome, seul meuble restant (conservé à Vienne, Schatzkammer). Après la chute de Napoléon, Marie-Louise s'établit à Parme, où elle emporta son mobilier. En 1832, une épidémie de choléra fit des ravages, et Marie-Louise donna l'ordre de démonter toutes les parties précieuses de ses meubles pour les vendre afin de soulager le peuple démuni. Notre dessin est une étude pour les figures de Psyché et l'Amour soutenant les bras du fauteuil, les pieds représentant des cornes d'abondance d'où s'échappent des fleurs (voir Guiffrey, opus cité supra, n°993, p. 371). Prud'hon rompt avec la rigidité guindée de Percier et retrouve la joie de la courbe et de la volute. La grâce ingénue et cruelle de l'enfance vient ici symboliser les jeux de l'amour avec une poésie virgilienne, antique et vivante à la fois. Jules de Goncourt, plein d'admiration pour le dessin de Prud'hon, le grava à l'eau-forte, tentant de retrouver son génie, " une accusation de lumière, (…) un dessin de soleil, modelé avec des rayons " (citation du Journal, premier avril 1860, in Elizabeth Launay, opus cité supra, p. 422). 

[* La Psyché désigne un miroir dans lequel on peut se voir en entier depuis le  septembre 1812, date à laquelle Mozin-Biber attribua ce nom "parce que la femme qui se voit dans cette glace s'y voit belle comme Psyché" (Journal des dames et des modes t.13 p. 277) ; 

Une paire de chenet de bronze a été réalisée en laiton doré et patiné sur ce dessin de Prudhon de Psyché jouant avec Amour aux mains ligotées dans le dos : Sermentizon (Puy-de-Dôme, château d'Aulteribe.

Les ailes de Psyché ressemblent (avec indulgence) à celles des papillons, contrastant franchement avec celles de son petit compagnon de jeu sado-maso, et qui sont clairement aviaires (les ailes des papillons sont faites d'écailles, et celles des oiseaux de plume, oui monsieur).

 

 

Pierre-Paul PRUD'HON Psyché et Amour, étude pour les bras du fauteuil de l'impératrice Marie-Louise, 1810.
Crayon noir sur papier bleu passé  Hauteur : 21 Largeur : 36 cm artcurial.com

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On doit aussi à Thomire, à la même époque, ce "feu à figure de Psyché" :

Feu en deux parties à figure de Psyché, 1809, Pierre-Philippe Thomire (1751-1843) , château de Fontainebleau.

Les ailes sont assez semblables aux précédentes, mais incompatibles avec quelque modèle naturel que ce soit, avec leur forme de pyramide tronquée ornée de deux taches rondes. Voir aussi les figures de la base, où deux Psychés ailées font du pédalo.

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A partir de ce mariage de Napoléon avec Marie-Louise, la mode est lancée, et Psyché ne sortira plus sans ses ailes. On la verra partout, jusqu'à la fin du siècle, et au début du siècle suivant.

Il suffit de se baisser pour en ramasser les exemples. Si bien qu'un site mignon et glamour, maplumefeedans paris.com,  en collectionne une quantité. Je m'en inspire, et je renvoie à ce site ou à d'autres compilations pour complément.

 

Henri-Joseph Rutxhiel Zéphyr et Psyché,1814, Le Louvre

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Thorvaldsen Bertel (1768-1844)

 

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Wolf von Hoyer(1806-1873), Psyché,  1842 Neue Pinakothek Munich

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Wilhem Kray, Psyché au papillon.

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Psyché, Ferdinand Levillain (1837-1905), Musée d'Orsay

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William Bouguereau (1825-1905), Le ravissement de Psyché, 1895.

 

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William Bouguereau, Psyché et Cupidon

 

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William Bouguereau, Psyché et Cupidon

William Bouguereau, Psyché et Cupidon

 

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Parfois, ce n'est pas Psyché, mais Zéphyr qui porte les ailes de papillons, comme dans :

Paul Baudry, 1885, l'enlévement de Psyché.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a1/Lenlevement_de_psyche-paul_baudry.jpg/397px-Lenlevement_de_psyche-paul_baudry.jpg 

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Sans doute parce que certains philosophes païens enseignaient que l’âme quittait le corps à la mort, le mot psukhê désignait aussi “ le papillon ou la mite ”, bêtes qui viennent d’une métamorphose, celle de la chenille en créature ailée. Le mot grec "psukhê" désignait aussi un papillon nocturne, la phalène (toujours appelé psukharê en grec) parce que ce papillon était symbole de l'immortalité de l'âme chez les Anciens.

 

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Sur les fresques de la Loggia de Psyché (1517-1518) , villa Farnesina. Guilio Romano, d'après les dessins de Raphaël, Psyché, qui arrive couronnée de fleurs, ne porte pas d'ailes, à l'inverse de trois fées tenant une couronne au dessus des dieux buvant l'ambroisie. Image http://www.wga.hu/html_m/r/raphael/5roma/4a/

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LA ZOONYMIE.

1°) Papilio psyche Hübner 1800 = Melanargia occitanica Esper, 1793 : 

En 1800, l'entomologiste allemand Jacob Hübner donne le nom de Papilio psyche à un papillon proche du Demi-Deuil Menalargia galathea, mais dont il se distingue par des ocelles bleus cerclées de noir. Il avait déjà été décrit par Esper en 1789 et 1793, sous le nom de Papilio arge occitanica, qui souligne son caractère méditérranéen. Hübner localise son spécimen en France, dans le Dauphiné. Il le classe parmi les Nymphales, les Nymphes, dont les espèces portent le nom de divinités féminines ou de femmes renommées pour leur beauté, comme, précisément, Galathée. Dans sa description, cette espèce est précédée par P. amphitrite, (le "Demi-deuil aux yeux bleus" d'Engramelle) du nom de la néréïde épouse de Poséidon. Elle est suivie par P. phryne, du nom de l'hétaïre (prostituée) de l'antiquité qui servit à Praxitèle de modèle pour son Aphrodite de Cnide.

C'est dire que Hübner a fait le choix du nom de Psyché, non pas parce que l'héroïne d'Apulée était associée dans son esprit aux papillons, mais pour compléter une liste de noms de Nymphales par une référence à une femme réputée par sa beauté.

Cela faisait près de 50 ans que des noms étaient attribués aux papillons, et personne n'avait songé encore à Psyché, ce qui démontre qu'à la fin du XVIIIe siècle, le personnage de Psyché n'évoquait nullement les papillons.  Linné, qui avait dès 1758 nommé l'un de ses petits Plebeji du nom de Papilio cupido, ne pensa pas à elle. Quand à Schrank*, qui nomma Cupido en 1801 l'une des familles de Lycaenidae, il donna le nom de Psyché à une famille de papillons assez misérables, que nous allons voir maintenant, les Psychidae.

*Schrank F. von Paula 1801. Fauna Boica. Durchgedachte Geschichte der in Baiern einheimischen und zahmen Tiere. Zweyter Band erste Abtheilung. - — 2(1):1–274. 

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Papilio psyche Jacob Hübner, [1799-1800] Sammlung europscher Schmetterling page 32 n°40 et  planche 44, f. 198-199

Voir Papilio arge occitanica Esper, 1789 Die Schmeterlinge., Suppl. Th 1 (3-4): 17, pl. 96, f. 3-4, 

Wikipédia Échiquier de l'Occitanie.

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En 1822, Jean-Baptiste Godart reprit le nom de Hübner et nomma cette espèce  Satyre Psyché,  Satyrus psyche dans le volume 2  de son Histoire naturelle des lépidoptères ou papillons de France .

Satyre psyche mâle, http://raf.dessins.free.fr/2bgal/img.php?id_img=14197

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2°) La famille des Psychides : Psychidae Boisduval

Ce n'est pas sans déception que nous constatons que les entomologistes nomment aujourd'hui "psychés" des sortes de teignes, dont les femelles sont le plus souvent dépourvues d'ailes, dont les chenilles se cachent dans un fourreau de soie et de brindilles (on les voit souvent attachées à des tiges de graminées), et dont les imagos sont de pâles et miteux petits insectes. Qu'est-ce qui a bien pu conduire Boisduval à nommer ainsi sa Psyché graminella et sa famille des "Psychides" ? Il ne l'a pas raconté, (il a reprit le nom à Schrank)  mais, une fois de plus, nous constatons que l'image de la belle Psyché avec ses deux petites ailes de papillon n'a pas marqué les esprits des savants du XIXe siècle chargés de nommer les espèces de leurs collections.

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DISCUSSION.

Alors que dans la langue grecque  mot psukhê  désigne à la fois l'âme et le papillon, et que  dans l'art antique l'âme est parfois figurée comme un papillon s'envolant du corps du défunt, dans les représentations de l'Histoire de Psyché issue des Métamorphoses d'Apulée au IIe siècle, l'héroïne dont la beauté humaine rend amoureux Amour lui-même, ne porte pas d'ailes de papillon avant le XIXe siècle. Pourtant, les chrétiens ont vite vu dans Psyché une allégorie de l'âme accédant à l'immortalité, et les  humanistes de la Renaissance ont repris cette lecture allégorique. L'équation Psyché = âme a bien été posée, mais  son corollaire Psyché = âme = papillon a été omis.

De même, lorsque Linné et les entomologistes qui, à sa suite, se sont préoccupés de nommer les papillons, l'équation inversée papillon = Psyché ne s'est imposée que tardivement (1800 et 1801), discrètement, sans attribuer ce nom aux espèces les plus admirables.

Ce n'est qu'au cours du XIXe siècle que les peintres et les sculpteurs ont multiplié les représentations de Psyché dotée de petites ailes rondes et ocellées face à Éros aux ailes de plume aux extrémités pointues.

Pourquoi ?

1. Les connaissances sur psukhê et Psyché dans l'antiquité ne furent disponibles que tardivement dans notre langue. (voir Annexe)

 Si on explore sur moteur de recherche l'association des deux mots "papillon" et "psyché" de 1500 à 1680, on n'obtient aucune réponse.

En 1683, le médecin et numismate protestant Jacob Spon consacre la Cinquième Dissertation de ses Recherches curieuses d'antiquités parues à Lyon aux Nopces de Cupidon et de Psyché.  Il donne plusieurs indications précieuses sur des pièces archéologiques témoignant des figurations de l'âme sous la forme de papillon. En 1698, Louis Moreri  rapporte les informations de J. Spon dans le Grand Dictionnaire historique, tout comme Gilles Ménage  dans son Dictionnaire étymologique de 1694 ou Pierre Danet dans son Dictionarium de 1698.

En 1719, Bernard de Monfaucon reprend et complète les informations iconographiques de Spon dans son Antiquité expliquée et rerésentée en figure, vol. I, planches 120 à 122.

 planche 120 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k114615m/f430.image

 planche 121 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k114615m/f431.item.zoom

planche 122 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k114615m/f432.item

Ces informations sont reprises à leur tour dans les dictionnaires et compilations jusqu'en 1780, où une meilleure connaissance archéologique permet d'enrichir encore les données.

En résumé, ce n'est qu'à la fin du XVIIe siècle que les relations entre âme, Psyché et papillon sont disponibles dans une publication en français. Pourtant, cette explication n'est pas suffisante puisqu'il faudra attendre encore plus de 120 ans avant de voir Psyché endosser ses ailes dans les créations artistiques.

 

2. Les connaissances entomologiques furent également tardives.

Les premières illustrations des ailes de papillons apparaissent dans les marges des manuscrits ou les enluminures dès le IXe siècle, pour des espèces imaginaires. mais les premières figures exactes et fidèles attendent, hormis pour quelques espèces (Papilio machaon, Iphiclides podalirius, Pieris brassicae, Aglais io, Aglais urticae et Vanessa atalanta), les planches d'Hoefnagel (fin XVIe) et les publications scientifiques d'Aldrovandi (1602), de Thomas Mouffet (1634), de Maria Sibilla Merian (1679), de James Petiver (1695-1703), de Réaumur (1734) et de Roesel (1740), alors que la mise en ordre scientifique date du Systema Naturae  de Linné (1758). Les artistes n'ont donc pas de documentation, et pas d'avantage de capacité d'appréhender mentalement ces espèces animales.

3. Les insectes font l'objet d'un ostracisme.

Les animaux sont divisées en espèces nobles, dignes d'être étudiées et peintes, et en espèces méprisables, comme les insectes (jusqu'au Lucane de Dürer en 1505).

4. Notre regard sur les papillons n'est pas celui de nos ancêtres.

C'est, à mes yeux, le motif principal. Aujourd'hui, nous voyons les papillons comme de plaisants insectes, qui symbolisent la légèreté et la beauté, voire la nonchalance, la futilité et la gratuité, ou les fées et Peter Pan. Mais cette vision est récente.

a) Dans l'antiquité grecque et romaine, le papillon (psukhê et phalena) est considéré comme un nuisible. J'emprunte ces citations à Jacques Bousquet 2015 :

« Ce qu’on appelle les papillons naissent des chenilles ; et les chenilles se trouvent sur les feuilles vertes, et spécialement, sur le légume connu sous le nom de chou. D’abord, la chenille est plus petite qu’un grain de millet; ensuite, les petites larves grossissent; elles deviennent en trois jours de petites chenilles; ces chenilles se développent; et elles restent sans mouvement; puis, elles changent de forme; alors, c’est ce qu’on appelle des chrysalides; et elles ont leur étui qui est dur. Quand on les touche, elles remuent. Elles sont entourées de fils qui ressemblent à ceux de l’araignée ; et l’on ne distingue à ce moment, ni leur bouche, ni aucune partie de leur corps. Après assez peu de temps, l’étui se rompt; et il en sort, tout ailés, de ces animaux volants qu’on appelle papillons (psyche).  D’abord et quand ils sont chenilles, ils mangent et rejettent des excréments; mais une fois devenus chrysalides, ils ne prennent plus rien et ne rendent plus d’excrétions" . Aristote, Historia Animalium, Livre Cinquième, Chapitre XVII,551b

« Ce papillon lâche et vil, qui vole autour des flambeaux allumés, leur est funeste, et de plus d’une façon : il mange la cire, et laisse des excréments qui engendrent des teignes ; de plus, partout où il va il masque les fils d’araignée, qu’il  couvre du duvet de ses ailes. Il s’engendre aussi dans le bois même de la ruche des teignes, qui font des ravages surtout dans la cire ».Pline, Histoire Naturelle, XI, 21 « 

« Le papillon que la lumière des lampes attire est compté parmi les substances malfaisantes ; on lui oppose le foie de chèvre. Le fiel de la chèvre est un préservatif contre les maléfices faits avec la belette des champs» Pline, Histoire Naturelle, XXVIII, 45, Traduction française : E. Littré

–L'autre vision propre aux Grecs dès Homère est de voir dans le papillon la représentation d'une âme morte s'échappant du cadavre : symbole macabre qui n'a rien de plaisant. Cette polysémie du mot  psyché âme et papillon se retrouve en latin dans le mot animula "petite âme" et "papillon", et lorsque l'empereur Hadrien compose cette fameuse épitaphe :

 Animula vagula blandula / Hospes comesque corporis / Quæ nunc abibis in loca / Pallidula rigida nudula / Nec ut soles dabis iocos  « « Petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps, qui fut ton hôte, tu vas descendre dans ces lieux pâles, durs, et nus, où tu devras renoncer aux jeux d’autrefois.» (Trad. Yourcenar)

... ce petit esprit espiègle et papillonnant reste associé à une image funèbre.

On lit dans Le Feu d'Annunzio ceci, qui atteste du lien entre animula et papillon :

 :" En nous existe, vagabonde comme un papillon voletant à la surface de notre âme profonde, une  animula, un minuscule esprit joyeux qui souvent nous séduit et nous amène à nous incliner vers les plaisirs aimables et médiocres, vers les passe-temps puérils, vers les musiques légères. "

 

 

b) Au Moyen-Âge, les papillons n'appartiennent pas aux Bestiaires. (moteur de recherche "Bestiaire médiéval" : 20 000 réponses. "Bestiaire médiéval" + "papillon" : 2 réponses non exploitables.

Comme le constate E.H. Langlois dans Essai historique ...sur les danses des morts, Rouen, 1852, page 66: "Le symbole païen du papillon, quoique représentant l'immortalité de l'âme, n'a point trouvé grâce aux yeux des artistes du Moyen-Âge, qui pourtant ont retenu tant de choses des Anciens. Ils ont mieux aimé ...représenter l'âme sous la forme d'une petite figure humaine que paraît exhaler la bouche du personnage expirant."

Les papillons restaient par ailleurs mal vus. Certes les papillons blancs étaient utilisés par les peintres comme des éléments célestes du Bien, mais beaucoup de papillons étaient vus comme malfaisants et liés au Diable, en raison de leurs couleurs jaunes, rouge, orange et noir dont le caractère bariolé était suspect. Voir sur mon blog :

Voir aussi :

  • Cornelis van Haarlem, La chute de Lucifer, 1588

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/93/Cornelis_Cornelisz._van_Haarlem_002.jpg

 

c) Par ailleurs, les papillons furent surtout assimilés aux métamorphoses dont il sont l'objet, métamorphoses mystérieuses et même suspectes comme tout ce qui n'est pas stable, durable et uniforme. Au XVII et XVIIIe siècle, les savants comme Goedart, Merian et Réaumur firent des chenilles leur principal sujet d'étude et d'émerveillement. Une hypothèse est que cette assimilation des papillons aux transformations de leurs chenilles occultait les images de liberté aérienne et gracieuse que nous associons aux papillons.

d) Argument philologique : L'absence de dénomination des différentes espèces de papillons en langue vernaculaire (jusqu'aux créations par des savants de nos noms usuels, ils étaient désignés dans le langage usuel par le terme "papillon" complété d'un adjectif de taille ou de couleur, et il ne subsiste pas de traces écrites de ces usages) montre par cette muette éloquence que ce qui n'est pas nommé n'existe pas, n'est pas visible. Nos ancêtres voyaient, mais ne distinguaient pas les papillons.

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CONCLUSION.

L'apparition tardive (XIXe siècle) d'ailes ocellées de papillon dans le dos de Psyché, héroïne du conte d'Apulée, témoigne vraisemblablement du changement de regard porté sur ces insectes, et du changement de valence, jadis plutôt négative, désormais exclusivement positive et quasi féerique dans notre imaginaire, des lépidoptères. Ce changement modifie notre représentation de Psyché, et, peut-être, de l'âme.

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ANNEXE. Jacob Spon et Bernard de Monfaucon.

Je donne ici ma transcription du texte de Jacob Spon, qui est d'une telle qualité qu'il pourrait être cité aujourd'hui tel quel comme article documentaire sur "psyché-Psyché-âme".

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I. Jacob Spon, 1683, Cinquième dissertation.

Figure 1.

Les Amours de Cupidon et de Psyché sont assez connues de tout le monde, et il serait inutile d'en faire ici le récit. Apulée, Fulgence et plusieurs autres auteurs en ont fait des descriptions fort agréables et fort utiles ; mais comme elles ne serviraient de rien à l'explication de ces figures, on laisse le soin de les chercher aux curieux qui les voudront bien, et on se contente de dire que cette belle planche est tirée d'après le dessin d'une pierre précieuse ; dont la copie est dans les dessins de Monsieur de Bagarris (*), et représente le mariage de ces deux amants d'une façon très particulière.

(*) Pierre Antoine de Rascas de Bagarris : Avocat et numismate français (Aix-en-Provence 1562-Aix-en-Provence 1620). Ayant mis tous ses soins à se constituer un cabinet de curiosités, il devint un des plus savants antiquaires de son temps.Vers 1601, Henri IV l'attira auprès de lui en lui confiant la direction de son cabinet avec la charge de « garde particulier des médailles et antiques du roi ». Il a laissé divers ouvrages manuscrits sur la numismatique.

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Cupidon marche à la droite de Psyché, la tête voilée, le visage découvert, ayant entre ses mains une tourterelle, symbole ordinaire de l'amour conjugal, et Psyché qui est à coté de lui est voilée depuis la tête jusqu'aux pieds. C'etait la coutume chez les Anciens pour les personnes qui se mariaient, et principalement pour celles du Sexe. Aussi le mot latin nubere, qui veut dire à présent « se marier », ne signifiait au commencement que « se voiler ». Ces deux amants sont joints avec une forte chaîne, pour montrer qu'il n'y a point d'union plus forte et qui dure plus que celle du mariage. Un de ces amours tient cette chaîne d'une main et de l'autre un flambeau. Il fait l'office de meneur qu'on appelait autrefois « Paranymphe ». Un autre les suit et les couronne d'un panier de fleurs, et cette cérémonie se faisait par rapport à une fête de Diane appellée Caniphoria, dans laquelle toutes les filles à marier offraient à cette déesse des paniers pleins de petits ouvrages travaillés à l'aiguille, et faisaient connaître par cette offrande qu'elles s'ennuyaient d'être filles, et qu'elles avaient envie de goûter du mariage ; et le dernier de ces amours, frère ou courtisan de celui qui se marie, prépare le lit nuptial.

On voit quelque chose de semblable à ce que nous représente cette planche, dans un récit que Pétrone fait de la pompe nuptiale de ces amants. Déjà, dit-il, on avait voilé la tête de la jeune Psyché, déjà le meneur la précédait avec un flambeau, déjà une troupe de femmes échauffées des vapeurs du vin jetaient mille cris de joie, et accommodaient le lit des nouveaux mariés. Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans ce dessin sont les ailes de papillon qui sont attachées aux épaules de Psyché, et avec lesquelles elle est dépeinte dans tous les monuments antiques, comme on peut le voir dans deux des planches qui suivent, qui sont la septième et la huitième. La raison qu'on peut donner de cette fiction est, que les anciens représentaient la nature et les propriétés de l'âme sous l'emblème de Psyché (lequel mot Psyché, signifiant en Grec l'âme, dont le papillon était aussi le symbole:) parce qu'ils concevaient l'âme comme un air et un souffle que la légèreté de ce faible volatile exprime fort bien. Aussi voyons nous que Virgile la compare aux Vents et aux Oiseaux.

Par levibus ventis volucrique simillima somno. [Livre II v. 794 : "semblable aux brises légères, toute pareille à un songe fugitif ]

L'un de mes amis doute que de ces mots Volucri somno, qui veulent dire Vago somno, on puisse inférer que Virgile ait voulu comparer l'Âme aux oiseaux car il dit cela de Créuse dont l'image s'évanouit aux yeux d'Enée comme le sommeil, ou un songe qui se dissipe. Il y en a qui croient, dit Lactance, que l'âme est un art, et ce qui les trompe est sans-doute la nécessité que nous avons de respirer pour vivre. Varron suivant cette pensée dit, que l'âme est un air reçu par la bouche, épuré par les poumons, échauffé dans le cœur, et épandu de là par tout le corps. Le mot latin anima, vient du grec anemos, qui signifie « vent ». Aussi les latins disaient-ils animam efflare pour dire « mourir », comme nous disons « rendre le dernier soupir », et nous voyons dans Hesychius que Psyché veut dire en grec un esprit,et un petit insecte volant, tel qu'un papillon.

Fulgence évêque de Carthage expliquant moralement la fable de Psyché dit, que ces deux sœurs représentaient la chair, et le libre arbitre, que Psyché qui était la cadette, signifiait l'âme, parce qu'elle ne vient que quand le corps est formé, que la concupiscence figurée par Cupidon se joint à l'âme pour la corrompre, et lui défend de se servir des lumières de ses sœurs, qui sont les sens et la liberté, pour connaître Dieu de qui elle est si fort aimée ; mais qu'étant enfin poussée à s'en éclaircir par leurs conseils, elle fait paraître la flamme qui était cachée dans son cœur et qui devient capable de mille maux, comme l'huile de la lampe qui découvre le mystère de l'amour et qui causa tant de peines à Psyché. Toutefois ces moralités paraissent un peu tirées, et difficilement pourraient-elles tomber dans l'esprit des païens.

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Nopces de Cupidon et de Psyché  "dessins selon une pierre précieuse",  fig III, J. Spon, Recherches...1683.

Nopces de Cupidon et de Psyché "dessins selon une pierre précieuse", fig III, J. Spon, Recherches...1683.

idem, Monfaucon, planche CXXI

idem, Monfaucon, planche CXXI

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"Figure IV.

"Le dessin curieux de cette planche est tiré d'un bas-relief de marbre, que j'ai trouvé dans un manuscrit de feu M. de Bagarris. Il nous représente un jeune homme étendu sur un lit, avec une tête de mort à ses pieds qui nous fait connaître qu'il ne vit plus. Le papillon qui s'envole au dessus de lui est la représentation de l'âme, comme nous l'avons déjà dit, et nous marque en s'envolant que cette âme vient d'abandonner le corps auquel elle était unie. Le papillon semble être sorti de la bouche de ce mort, parce que les Anciens croyaient aussi bien que le vulgaire d'à présent que l'âme sortait par la bouche ; ce qui fait dire à Homère au neuvième [livre] de l'Iliade, que quand l'âme a passé une fois la barrière des dents, elle ne peut plus rentrer.

"La femme qui est au pied du lit du défunt est apparemment sa mère. Elle montre au fils qu'on voit debout auprès d'elle, des couronnes de fleurs suspendues, et une fiole, pour lui faire entendre que notre vie ne dure guère davantage que ces fleurs, et qu' elle est toujours accompagnée de larmes, représentées par cette fiole semblable aux lacrymatoires de verre que nous trouvons dans les tombeaux des Romains et qu'on enterrait avec eux, pour apprendre à la postérité qu'ils avaient été bien pleurés ; ou bien on peut dire, que les parfums dont cette fiole est peut-être pleine, et les fleurs dont ces couronnes sont composées représentant chez les Anciens les plaisirs de la vie, cette femme exhorte le jeune homme, qui est auprès d'elle d'en goûter toutes les douceurs pendant qu'il le peut, lui montrant que nous sommes incapables d'en jouir quand nous sommes morts. Les couronnes de fleurs étaient aussi employées dans les pompes funèbres. Il y avait des personnes qui ordonnaient par leur testament, que tous les ans au jour de leur mort on apportât des couronnes de fleurs sur leurs tombeaux, et Moralis rapporte une épigraphe par laquelle le défunt ordonne à ses héritiers de faire voler un papillon sur ses cendres. Heredibus meis mando etiam cinere ut meo volitet ebrius papilio. " [J'ordonne à mes héritiers de faire voler un papillon ivre  et de couvrir mes ossements"]

Figure V.

" L'inscription qui est dans la planche V s'explique assez bien d'elle-même, et est rapportée par Gruter * qui ne fait cependant auxcune mention de l'urne qui la contient, et qui se voit à Rome dans la vigne Madame**, de la même manière qu'elle est dessinée là-dessus. Le papillon qui vole autour du squelette couché sous l'épitaphe confirme l'opinion que nous avons attribuée aux Anciens touchant cet insecte.

Un oiseau perché sur un genou du squelette tient un autre papillon dans son bec, comme si l'on voulait dire, qu'à cause que cette jeune fille appelée Antonia Panaces [voir infra]  âgée de neuf ans avait été fort gaie, en ne demandait qu'à sauter et à chanter pendant sa vie, son âme était passée dans le corps d'un oiseau, suivant la metempsychose dont Tertullien dit que Pythagore et Platon furent les premiers auteurs C'est peut-être dans cette pensée que les Anciens nous ont figuré l'âme par un papillon qui se perpétue en changeant de forme plusieurs fois, de même que les pythagoriciens croyaient que nous changions de genre ou d'espèce par la transmigration de nos âmes ; et enfin les deux papillons que l'on voit dans cette figure peuvent faire allusion aux deux âmes que quelques philosophes s'imaginaient être dans l'homme, comme nous dirons en expliquant les autres planches.

(*) Jean Gruter (en néerlandais Jan Gru[y]ter[e], latinisé en Janus Gruterus), Anvers 1560- Bierhelderhof près d'Heidelberg, 1627, est un philologue et historien flamand. Il a laissé parmi ses nombreux ouvrages un volumineux recueil d'inscriptions à la fin duquel il a réuni près de 13 000 notes tironiennes (1603). Jan Gruter, Inscriptiones antiquae totius orbis romani, 1602 Amsterdam, Halma / J. Gruter, Inscriptiones antiquae totius urbis Romanae in absolutissimum corpus redactae, Heidelberg, 1603.

(**)   Vigne Madame : La villa Madame a été édifiée pour la princesse Marguerite de Parme au milieu du XVIe siècle sur la plus haute colline de la campagne romaine, le Monte Mario. Hubert Robert en donnera une Vue en 1767. On nommait « Vignes » des villas, ou maisons de plaisance des collines de Rome.

 

 

 

 

 

 

 

figure IV de Jacob Spon (à gauche) reproduite par Bernard de Monfaucon

figure IV de Jacob Spon (à gauche) reproduite par Bernard de Monfaucon

Id, Monfaucon planche CXXI

Id, Monfaucon planche CXXI

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Stèle funéraire d'Antonia Panaces, Musée archéologique de Naples : voir site Arachne

Dis Manibus / Antoniae M(arci) f(iliae) / Panaces vix(it) ann(is) IX / mens(ibus) XI dieb(us) XIII / filiae optimae et / piissimae / M(arcus) Antonius Pal(atina) Alypus / et Papinia Zosime / fecerunt 

 

Figure VI.

  "Dans le dessin VI Cupidon semble vouloir fixer une âme volage en l'attachant à un arbre, ou punir son inconstance en la clouant à un tronc sec, et empéchant par ce moyen qu'elle n'entre dans le corps qu'elle souhaîte."

 

Figure VII et VIII.
  "On voit en plusiers monuments antiques à Rome le type des dessins VII et VIII de cette planche, qui est un Cupidon embrassant Psyché, celui-là presque nu, celle-ci à demi-vêtue, par où il semble que les Anciens exhortaient les hommes à la volupté, selon la pensée de Fulgence, qui explique ces embrassements de l'envie qu'a la cupidité de se joindre à l'âme ; mais il est plus vraisemblable de dire qu'ils ont voulu par ces deux figures faire allusion à la faculté raisonnable, et à l'irraisonable qu'ils supposaient dans l'âme, ou plutôt à la double nature qu'ils lui attribuaient, comme en parle Nicetas Choniates. Quelques-uns, dit-il, se sont persuadés qu'il y a deux natures dans l'âme, l'une lumineuse et l'autre ténébreuse : que celle-ci prend son origine d'en-bas et sort des conduits souterrains, et que celle-là descend du plus haut du Ciel toute enflammée pour embellir le corps : mais qu'en descendant on l'avertit surtout de prendre garde qu'en pensant orner par ses lumières le domicile terrestre, elle ne s'obscurcisse elle-même par ses ténèbres […]. Callippo filio & Helpidi filiae sont quatre mots qui sont écrits au dessus du dessin VII, et qui font connaître que ce monument fut dédié à la mémoire d'un frère et d'une sœur appelés Callipus et Helpis, dont les parents voulurent représenter l'affection mutuelle par celle de Cupidon et Psyché."

Figure IX.

"La neuvième planche est un Cupidon qui brûle un papillon de son flambeau, ce qui marque l'extrême puissance que l'amour a sur les âmes. Son arc et son carquois que l'on a ici dépeints n'ont rien de particilier, mais le flambeau qu'il tient méritre quelques réflexions. En effet nous voyons par le crayon de ce flambeau, que ceux des Anciens n'étaient pas faits comme les notres, car il semble qu'ils n'avaient pas de mêche. [...]"

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Jacob Spon, figure VI , VII , VIII et IX. in Monfaucon
Jacob Spon, figure VI , VII , VIII et IX. in Monfaucon

Jacob Spon, figure VI , VII , VIII et IX. in Monfaucon

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Bernard de Monfaucon, 1719, chapitre XXV, Psyché représentée avec des ailes de papillon....

 

 

"On trouve très souvent des images de Psyché et Cupidon dans les anciens monuments ; leur mariage y est représenté, mais les marbres et les pierres gravées ne s'accordent pas avec l'histoire que nous venons de rapporter. Psyché est presque toujours représentée avec des ailes de papillon. Cet insecte est comme chacun sait, le symbole de l'âme, que les grecs appellent Psyché. La première image que nous donnons est tirée d'un marbre, où Cupido et Psyché sont représentés deux fois, s'embrassant l'un l'autre. Les trois Grâces occupent le milieu de l'image : deux d'entre elles tiennent chacune un Cupidon par la main. Deux autres Cupidons seuls occupent les deux extrémités du marbre.

 

L'image suivante est fort singulière. On y voit d'un coté Cupidon monté sur le dos d'un Centaure mâle et barbu, qui joue de la guitare, et de l'autre Psyché montée sur un Centaure femelle, qui joue de deux flûtes. Entre les Centaures est un Cupidon qui tient un vase : aux deux extrémités sont deux autres Cupidons, qui arrachent des branches d'arbre."

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Bernard de Monfaucon planche CXX.
Bernard de Monfaucon planche CXX.

Bernard de Monfaucon planche CXX.

Cupidon et Psyché, Bernard de Monfaucon, 1719, planche CXX

Cupidon et Psyché, Bernard de Monfaucon, 1719, planche CXX

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Monfaucon planche CXXII

Monfaucon planche CXXII

Monfaucon, planche CXXII

Monfaucon, planche CXXII

Monfaucon, planche CXXI

Monfaucon, planche CXXI

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SOURCES ET LIENS.

— http://www.maplumefeedansparis.com/psyche-et-cupidon-a114675680

— Raphaël, Villa Farnesina : http://www.wga.hu/html_m/r/raphael/5roma/4a/

— https://amourpsychebouguereau.wordpress.com/

— BIANCO (Chiara), 2013, The soul as a butterfly in Greek and Roman though, Durham these, Durham University.

 http://etheses.dur.ac.uk/9419/1/THESIS-BLANCO.pdf?DDD3+

—  BOUSQUET (Jacques), 2015 Voir le site extrêmement complet de Jacques Bousquet sur la valeur symbolique du papillon (Le crâne et le papillon, 16 août 2015) :

http://artifexinopere.com/?p=6698

— MANGOUBI (Sandra), 1977,  La structure littéraire des Métamorphoses d'Apulée.
 Études des jeux de miroirs 
http://bcs.fltr.ucl.ac.be/fe/02/Apulee.html

MONFAUCON (Dom Bernard de), 1719,  L'Antiquité expliquée et représentée  en figures, vol. I, Livre III chapitre XXV p. 192 et ss

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k114615m/f429.image

MONFAUCON , AUDRAN (Benoît), 1719,  [Illustrations de L'Antiquité expliquée] / ed. F. Delaulne (Paris) 1719 

 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b2300685r/f126.item
 

 

PLATT (Verity), 2007 "Burning Butterflies: Seals, Symbols and the Soul in Antiquity", in L. Gilmour (ed.), Pagans and Christians - from Antiquity to the Middle Ages, British Archaeological Reports series, Archaeopress (2007), 89-99. 

https://www.academia.edu/301927/Burning_Butterflies_Seals_Symbols_and_the_Soul_in_Antiquity

— SPON (Jacob) 1683  Recherches curieuses d'antiquité: contenues en plusieurs dissertations, sur des médailles, bas-reliefs, statues, mosaïques & inscriptions antiques ...Lyon, 1683 

http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/spon1683/0104?sid=b8dedb74209f6edcc6470556ee2f2676

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Published by jean-yves cordier - dans Zoonymie des Rhopalocères.
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