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12 juillet 2013 5 12 /07 /juillet /2013 13:18

Le papillon Vanessa atalanta, Jonathan Swift et Vladimir Nabokov.

       Voir aussi :

Zoonymie du papillon Vulcain, Vanessa atalanta .

Zoonymie du papillon la Mélitée du Plantain, Melitaea cinxia.

 

Le Vulcain Vanessa atalanta (Linné, 1758) tisse d'étranges rapports avec la littérature, à travers l'œuvre de deux écrivains, le satiriste irlandais Jonathan Swift (1667-1745) et le romancier russo-américain Vladimir Nabokov (1899-1977),  les deux parties de son nom scientifique fonctionnant comme des rébus aux solutions inépuisables.

  C'est bien-sûr un rébus, ou un nom-valise, qui est à l'origine du prénom Vanessa, fusion du début du nom et du prénom d' Esther Vanhomrigh qui donne son titre au poème Cadenus and Vanessa de Swift, composé en 1712, daté de 1713 et publié en 1726.

 Vanessa fut repris comme nom de genre de papillons de jour par Johan Christian Fabricius en 1807, avec comme espèce-type Vanessa atalanta, sans que personne ne sache pourquoi cet entomologiste danois avait choisi ce nom, et si même, bien que cela soit très probable puisqu'il avait séjourné en Angleterre, il connaissait le poème éponyme.

 Pourtant, en reprenant ce nom générique, Fabricius réussissait une de ces créations onomastiques géniales par l'ensemble des coïncidences qui s'y trouvent, et Vladimir Nabokov, grand expert en papillons avant même d'être un romancier célèbre, les avait parfaitement décelées avant de les dissimuler à son tour dans son œuvre. Si on trouve plus de 700 mentions de noms de papillons dans son œuvre, Vanessa atalanta est mentionné 19 fois (dont 5 fois dans "Fire Pale"), et Vanessa cardui 10 fois.

Le prénom de Vanessa, très rarement donné, par des parents artistes, jusqu'au XXe siècle, connu une vogue extraordinaire (se classant dans la liste des dix prénoms les plus fréquents), à partir des années 1970, ...soit peu après le succès international du roman Lolita (1955-1959) et du film de Stanley Kubrick (1962). 

  Il n'est pas abusif de prêter aux deux écrivains un goût diabolique pour la cryptographie et la distorsion du langage, et Nabokov s'ingénie à avancer devant un kaleïdoscope de miroirs, ce qui rend le sujet que j'aborde bien difficile à présenter clairement, puisque je ne saurais parler de l'un sans évoquer l'autre. Une grande partie du travail de documentation a été fait par les spécialistes de Nabokov Bryan Boyd et Dieter E. Zimmer, et le site de ce dernier auteur procure ses résultats en ligne dans la version web  de A guide to Nabokov Butterfliesand Moths

Pour m'ingénier à rendre mon article moins accessible, je débuterai par un pas de coté.

 


I. Swift le rapide, et son rébus .

 On se souvient que pour la mythologie, la jeune et belle Atalante — qui impose à un éventuel mari de la dépasser d'abord à la course à pied — est célèbre pour sa rapidité. Or, le nom de Jonathan Swift signifie en anglais "rapide". 

 Cela n'avait pas échappé à Miss Hessy, notre Vanessa, qui, dans ses amours épistolaires avec Swift, composa un rébus, auquel il fut répondu. 

                                 A REBUS.  BY VANESSA

Cut the name of the man  who his mistress denied,
And let the first of it be only applied
To join with the prophet  who David did chide;
Then say what a horse is that runs very fast;
And that which deserves to be first put the last;
Spell all then, and put them together, to find
The name and the virtues of him I design’d. 
Like the patriarch in Egypt, he’s versed in the state;
Like the prophet in Jewry, he’s free with the great;
Like a racer he flies, to succour with speed,
When his friends want his aid, or desert is in need.


Couper le nom de l'homme qui a nié sa maîtresse, (Joseph, et la femme de Putiphar*)

Et ne prenez que la première syllabe   (JO)

Pour la joindre avec le nom du prophète qui a reprocher à David sa faute, (NATHAN)

Ensuite, dites  ce qu' est un cheval qui court très vite; (SWIFT)

Et placez en dernier ce qui mériterait d'être en premier;

Prononcez tout ensemble, et découvrez 

Le nom et les vertus de celui que j'ai désigné.

Comme le patriarche en Egypte, il est versé dans les affaires de l'État;

Comme le prophète dans la communauté juive, il est libre avec les grands;

Comme un athlète il vole pour secourir avec célérité,

Ses amis demandant son aide, ou quiconque est dans le besoin.

 

  Ce Rébus versifié illustre le type de relation des deux amants, faite d'échanges littéraires basés sur les jeux de mots autour des noms, et de ce qu'ils dissimulent. Si on y voit un éloge des vertus du Doyen de la cathédrale Saint-Patrick à Dublin, la rapidité avec lequel il s'occupe des autres (et d'Esther Vanhomrigh), on voit aussi des reproches entre les lignes : "celui qui nie sa maîtresse", le reproche d'Esther face à Swift paralysé par ses autres relations féminines et son statut d'écclésiastique ; la faute de David, à qui Nathan reproche son adultère avec Bethsabée (la scène est illustrée dans beaucoup de Bibles), si on suppose qu'Esther connaissait la liaison de Swift avec "Stella", Esther Johnson ; enfin sa "rapidité", qualité devenant un défaut si elle qualifie, pour le moindre, la durée des visites à sa maîtresse. 

*n.b Swift se dissimulait, dans ses lettres à Stella, derrière le sigle mystérieux pdfr, correspondant à podefar, inexpliqué mais  qui rappelle Potifar, nom anglais de Putiphar, officier du pharaon dont l'épouse tente de séduire Joseph. Coïncidence ?

  Swift (the Dean, le "Doyen")  répondit à ce rébus par un poème de son cru :

  

                                           THE DEAN’S ANSWER

 

"The nymph who wrote this in an amorous fit,
I cannot but envy the pride of her wit,
Which thus she will venture profusely to throw
On so mean a design, and a subject so low. 
For mean’s her design, and her subject as mean,
The first but a rebus, the last but a dean. 
A dean’s but a parson:  and what is a rebus? 
A thing never known to the Muses or Phoebus. 
The corruption of verse; for, when all is done,
It is but a paraphrase made on a pun. 
But a genius like hers no subject can stifle,
It shows and discovers itself through a trifle. 
By reading this trifle, I quickly began
To find her a great wit, but the dean a small man. 
Rich ladies will furnish their garrets with stuff,
Which others for mantuas would think fine enough: 
So the wit that is lavishly thrown away here,
Might furnish a second-rate poet a year. 
Thus much for the verse, we proceed to the next,
Where the nymph has entirely forsaken her text: 
Her fine panegyrics are quite out of season: 
And what she describes to be merit, is treason: 
The changes which faction has made in the state,
Have put the dean’s politics quite out of date: 
Now no one regards what he utters with freedom,
And, should he write pamphlets, no great man would read ’em;
And, should want or desert stand in need of his aid,
This racer would prove but a dull founder’d jade."

 

De cette réponse, je remarque le premier qualificatif, "nymphe", par lequel Swift désigne Vanessa. Forme poétique ? Pas seulement, puisque Swift appartient, avec Humbert, le narrateur de Lolita, ou avec Lewis Caroll, peut-être avec Dante et Pétrarque, à ces écrivains dont la ou les muses sont de très jeunes femmes. De toute façon, ce qualificatif prend désormais une autre saveur si on songe au papillon Vanessa atalanta, une nymphalide. On le retrouve dans d'autres poèmes.

 Dans une formule de modestie rhétorique, Swift se plaint que sa jeune élève s'abaisse à consacrer son art à un genre si bas, le rébus, "une paraphrase sur un mot d'esprit", et à un sujet si bas, lui-même. Mais il semble avoir lu entre les lignes que son son propre jeu a été dévoilé et qu'il n'est, en fait de Swift "rapide", moins un cheval de course qu'un canasson fourbu et ennuyeux. Se montre-t-il ici rétif aux avances et à l'éperon du désir de Miss Essy ?

Quand Swift the swift  met en scène Atalante dans Cadenus and Vanessa, pense-t-il à lui-même ?


II. Lecture de Cadenus and Vanessa de Swift par Nabokov.

 C'est dans quatre lignes du poème Cadenus et Vanessa que les deux noms de Vanessa et d'Atalanta se trouvent, comme par prémonition du nom du papillon, réunis. 

            The goddess thus pronounced her doom,

            When, lo! Vanessa in her bloom

            Advanced like Atalanta's star,

             But rarely seen, and seen from far.


La déesse avait à peine prononcé sa sentence,

Lorsque, là ! Vanessa dans sa fleur,

Apparut comme l'astre d'Atalante,

Rarement visible, et de si loin !

 

  Dans Cadenus et Vanessa, Vénus a créé une nymphe, Vanessa, ayant tous ses charmes, et tous les dons des Muses, mais elle a eu la (mauvaise) idée de demander à Pallas (Athéna, déesse de la Raison, de la Prudence, et de la Sagesse ) de lui conférer aussi les qualités dont elle dispose ; mais comme ces qualités sont, en Olympe, de genre masculin, elle fait passer Vanessa pour un jeune garçon aux yeux de Pallas. Lorsque cette dernière découvre qu'elle a été bernée, elle prédit que, de toute façon, cette alliance contre nature ne générera pas la séductrice ravageuse des cœurs escomptée, capable de réveiller les Bergers à l'Amour. C'est sur cette sentence que s'ouvrent nos quatre vers. 

 Je vais étudier les fragments qui résonnent avec le nom du papillon Vanessa atalanta, et avec l'œuvre de Nabokov.

A. Atalanta's star.

  La première difficulté que je rencontre est liée à "Atalanta's star" : Atalante n'est pas une étoile ou une planète, et ne correspond au nom ou surnom d'aucun astre. Elle n'est pas qualifiée ainsi dans la poésie latine.

   Une interprétation possible est de considérer Atalante comme un avatar de Diane/Artémis, et "l'astre d'Atalante" comme la lune : Artémis, comme la Lune, sont froides, lointaines, nocturnes, et s'opposent à Vénus. Cela ne fait guère mon affaire, puisque Vanessa est pour moi non seulement une fusion des fragments de nom de Esther Vanhomrigh, mais aussi un jeu de mot sur Venussa, la créature de Vénus. 

   Je peux traduire/trahir par " Elle s'avança, comme la stellaire Atalanta", "la brillante Atalanta".

   Deux autres possibilités s'offrent néanmoins, plus précieuses, plus ésotériques ; mais puisque elles me seront soufflées par Nabokov dans Feu Pâle, je les présenterai tout à l'heure au chapitre III.B. Mais Swift, loin de souscrire aux théories fumeuses, s'ingéniait à les atteindre par les flèches de son ironie. 

  Est-ce pour Swift une simple façon de se moquer des formules poétiques pseudo-astronomiques qu'affectionnaient les néoplatoniciens de Florence à la Renaissance ?

Dans "As you like it" III,2, Shakespeare est tout aussi mystérieux lorsqu'il fait lire à Clélie dans son poème " Helen's cheek, but not her heart / Cleopatra's majesty,/ Atalanta's better part ,/ Sad Lucretia modesty." Quelle est "la meilleure part" d'Atalanta ? Sa beauté ? Sa "fleur" ? Tout cela, mais, bien-sûr surtout sa vitesse. Voir l'édition commentée page 93.

Un commentateur, Farmer  écrit "I suppose Atalanta's better part is her wit, i.e her swiftness of her mind". La rapidité de son esprit.

Dans la même pièce, Acte III scène 2, Jacques répond à Orlando : "You have a nimble wit: I think 'twas made of Atalanta's heels." : "Vous avez l'esprit vif, je suppose qu'il est fait des talons d'Atalanta", ce que le commentateur Malone résume en "as swift a wit as Atalanta's heels". Si Swift a lu ceci, il n'a pas évité de relier son nom avec les talons d'Atalanta.

  Ouvrons un nouveau chantier : Swift avait commenté l'œuvre de Mrs Manley, "The New Atalantis" ( 1709), la Nouvelle Atlantide, une satire de l'Angleterre transportée dans une île fabuleuse de Méditerranée. Swif, rédacteur de la revue The Examiner en 1710-1711,avait fait participer Manley à la rédaction. Elle est désignée sous le terme "the author of the Atalantis" dans les lettres adressées à Stella. Mais, même en supposant un glissement Atalanta/Atalantis, cela ne permet pas d'expliquer l'association avec "star".

  Je suis convaincu désormais que lorque Swift écrivit 1712 le nom Atalanta, il avait à l'esprit des associations avec son propre nom comme qualificatif de la rapidité des talons d'Atalante et de la rapidité d'esprit, d'une part ; et avec Atalantis, nom relié pour lui avec l'auteur d'une satire politique, d'autre part.   




B. Le prénom Vanessa et le zoonyme Vanessa.

  Quoiqu'il en soit, cette conjonction des deux noms de Vanessa et de Atalanta n'est pas passée inaperçue à Vladimir Nabokov. Dans son roman Lolita (1955), il avait donné le nom de Vanessa Van Ness a la mère de la première nymphette que connaît le narrateur, Humbert Humbert : c'est le minuscule, mais très commenté passage  décrivant avec mépris la fat, powdered Mrs. Leigh (born Vanessa van Ness),  "grasse, poudrée Madame Leigh, (née Vanessa Van Ness)". Ce petit   fragment suscite beaucoup de commentaires :

1. L'adjectif powdered, "poudrée"  renvoie à la caractéristique principale des lépidoptères, littéralement "ailes à écailles", c'est-à-dire "ailes poudreuses" les minuscules écailles apparaissant comme une poudre à celui qui saisit un papillon.

2.  Madame Leigh est la mère d'Annabel Leigh, nymphette (terme créé, dans le sens actuel, par Nabokov) de treize ans avec laquelle Humbert Humbert, quand il avait le même âge, fit l'amour sur une plage du midi de la France. Si Annabel est prépubère, une nymphe comparée à la chrysalide chez les papillons, sa mère correspond à la forme adulte, ou imago, du papillon. Cette forme imago reçoit tout le mépris du narrateur, qui ne goûte que les vertes adolescentes : l'adjectif fat témoigne de ce mépris. Cette Annabel Leigh renvoie sans vraie dissimulation à Annabel Lee du poème d'Edgar Poe décrivant l'amour du poète pour une jeune femme que les anges, jaloux de ses charmes, font mourir. Les correspondances avec ce poème sont majeures dans Lolita, dont le premier titre devait être A Kingdom by the sea, "Un Royaume près de la mer", citation du deuxième vers du poème. Edgar Poe avait épousé à 27 ans sa cousine de 13 ans Virginia, qui est morte en 1847 à 24 ans de tuberculose. Esther Vanhomrigh, 22 ans ans plus jeune que Swift, est morte de tuberculose également, à 35 ans, en 1723. Dans le roman, Lolita, deuxième nymphette âgée de 12 ans 1/2 lorsque Humbert Humbert, 37 ans, la rencontre, meurt en couche le 31 décembre 1952 la veille de ses 18 ans.

3. Le dédoublement de Vanessa en Vanessa Van Ness répond à une habitude onomastique de Nabokov de doubler les noms propres de ses personnages, à commencer par le narrateur Humbert Humbert, habitude que l'on peut interpréter comme un dédoublement spéculaire (cf. Mesmer Mesmer,... et  Harold D. Doublename). Dans d'autres cas, ce sont les initiales qui se doublent : Gaston Godin. Le propre nom de l'auteur est Vladimir Vladimirovitch Nabokov. Mais, en outre, et surtout, ce nom est l'équivalent de Vanessa Vanesse, le nom de genre créé par Fabricius et celui créé par Latreille. 

4. Les initiales de Van Ness V.N sont celles de Vladimir Nabokov. 

5. Nabokov a récidivé avec l'une des héroïnes de sa nouvelle The Vane Sisters, "Les Sœurs Vane" (1959) qui se nomme...Cynthia Vane. Son nom associe le genre Cynthia (Fabricius, 1807) et Vanessa (Fabricius, 1807), les deux genres ayant été réunis sous le nom de Vanessa par la ICZN en 1944. L'espèce-type du genre Cynthia était Vanessa cardui, la Belle-Dame. L'autre sœur se nomme Sybil Vane, peut-être en souvenir de Maria-Sibylla Merian, auteur d'une très célèbre étude sur les chenilles et leurs transformations, Metamorphosis insectorum Surinamensium (1705). Les métamorphoses sexuelles d'une part, vitales d'autre part, sont au centre de l'œuvre de Nabokov, et The Vane Sisters est basé sur des histoires de fantôme et de signes. Surtout, ce récit est construit sur l'idée que les acrostiches composés par les premières lettres d'un poème ou d'un roman recèlent des secrets : une bonne raison pour être attentif à la cryptographie de Nabokov, notamment en onomastique. Nabokov qui a aussi introduit un anagramme de son nom dans le roman Lolita, où Vivian Darkbloom (Viviane —la Vie— Fleur Sombre) est une romancière, maîtresse de Clare Quilty), pouvait signer une lettre à sa mère du nom de Dorian Vivalcomb et s'identifier au héros spéculaire Dorian Gray. On en trouvera d'autres, comme le Baron Klim Avidov (Ada), Adam von Ibrikov ( La transparence des choses), Vivian Bloodmark ( Autres Rivages), Vivian Damor-Blok (Lolita traduit en russe par Nabokov), et Blavdak Vinomori  ou Vivian Bladlook (Roi, Dame, Valet). 

6. Vladimir Nabokov est connu pour être sensible aux synesthésies par lesquelles il associe les graphèmes aux couleurs. En outre, certaines lettres sont pour lui plus belles que d'autres. Il est indéniable que la lettre V le fascine ; c'est l'initiale de son prénom, de celui de son épouse Vera Slonim Eveseevna, de son double Vivian Darkbloom. Le héros de Ada ou l'Ardeur se nomme Van Veen ; son histoire est celle de son amour charnel à 14 ans avec Ada, sa sœur, une autre nymphette. Le héros de Regarde, regarde les arlequins se nomme Vivian Vadim Vadimovitch. Celui de La vraie vie de Sébastien Knight est, en réalité le frère de Sébastien, V. Knight (V.N puisque le k ne se prononce pas en anglais).

     Les noms d'insectes étaient, pour un tel auteur, une mine inépuisable de noms et de sonorités qui devait le fasciner autant qu'elle me fascine, si on en juge par sa belle habitude d'offrir à son épouse sur des dédicaces de livres ou sur des dessins des papillons imaginaires baptisés à sa guise autour du prénom Vera :  Colias verae nabokov, Verina raduga, Papilionita -mot valise associant papilio et Lolita- verae, ou Verina verae. Dans la photographie d'un tel dessin, on voit la dédicace "From V to V", qui témoigne du rôle de cette lettre. (image)

                                     260px-Nabokov_butterfliws_5.JPG

7. Vanesse est un anagramme partiel de Eveseevna.


C. When, lo!

      Cette interjection lo! trouve place ici alors que, coïncidence, elle trouve une place importante dans le roman Lolita. 

 Lo est définie en anglais comme une interjection  utilisée pour appeler l'attention de l'interlocuteur sur quelque chose, ou témoigner d'émerveillement — comme dans ce vers— ou de surprise.  Elle provient du vieil anglais  et lo, forme abrégée de loke, l'impératif de loken ou look, "vois". On pourrait donc la traduire par "Voyez !" ou "et voilà !". Si elle est utilisée seule, elle est fréquemment associée, depuis le XIXe siècle à -behold-, "regardez" dans l'expression lo and behold ! exprimant l'étonnement ou l'émerveillement de manière parfois humoristique pour évoquer une tournure biblique.

Dans le roman de Nabokov, Lo, diminutif de Lolita, apparaît dès l'incipit comme le martèlement d'une obsession :

"Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-li-ta : le bout de la langue fait trois petits bonds le long du palais pour venir, à trois, cogner contre les dents. Lo. Li. Ta.

Elle était Lo le matin, Lo tout court, un mètre quarante-huit en chaussettes, debout sur un seul pied. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l’école. Elle était Dolorès sur le pointillé des formulaires. Mais dans mes bras, c’était toujours Lolita."

 On apprend vite que ce diminutif sert de support à une réponse insolente de la fillette lorsque sa mère l'utilise :

"Lo ! cried Haze (sideglancing at me, hoping I would throw rude Lo out). "And behold," said Lo (not for the first time).

 Ce jeu entre interjection et diminutif reviendra souvent, notamment lors d'une scène scabreuse sur le canapé.

  C'est dire si Nabokov utilise et réutilise les mots du poème comme autant de points de tissage de son roman.


 

 

D. In her bloom.

Dans le poème de Swift autant que dans la lecture que Nabokov peut en faire, l'expression in her bloom, littéralement "dans sa fleur", a le charme de son ambiguïté de sens, bloom signifiant la fleur d'une plante, la floraison, la prime fraîcheur, vigueur et beauté, la brillance ; mais évoquant aussi la "fleur" de la virginité, ou encore, comme dans le titre de Proust "A l'ombre des jeunes filles en fleur", des amours juvéniles. 

 

E. Her doom.

Le mot doom peut avoir, comme ici, le sens de "sentence, décision", ou bien celui, plus terrible, de fatalité, de catastrophe annoncée, de ruine ou de destruction. 

 Dans l'esprit de Nabokov, ce mot est liè au nom vernaculaire du papillon Vanessa atalanta, puisqu'il a raconté un jour à Alfred Apple que  «Sa coloration est tout à fait magnifique et je l'ai beaucoup aimé dans ma jeunesse. Un grand nombre d'entre eux migré de l'Afrique à la Russie du Nord, où il a été appelé «The Butterfly of Doom», car il est apparu la première fois en 1881, l'année où le tsar Alexandre II a été assassiné, et les inscriptions sur la face inférieure de ses deux ailes postérieures semblent composer le chiffre 1881. Il ya quelque chose de fascinant dans la capacité du Red Admirable à voyager si loin "(Strongs opinions, p. 170).

 

III. Nabokov et le papillon Vanessa atalanta.


A. Nabokov et les papillons.

On sait que le romancier Vladimir Nabokov a été aussi le lépidoptériste spécialisé dans la  sous-famille Polyommatinae des Lycaenidae V. Nabokov, auteur de très sérieux articles dans les revues spécialisées allant de Psyche—A Third Species of Echinargus Nabokov (Lycaenidae, Lepidoptera)— au Bulletin of the Museum of Comparative Zoology at Harvard College—The Nearctic Members of the Genus Lycaeides Hübner (Lycaenidae, Lepidoptera) Dans les années 1940, il fut chargé de l'organisation de la collection de papillons du Museum of Comparative Zoology de l'université Harvard. . Sa collection de papillons (4 300 spécimens) est abritée au Musée cantonal de zoologie de Lausanne. On lui doit la description d'un genre, Echinargus,  de quatre espèces nouvelles, comme le Satýridae Cyllópsis pertepída dorothéa Nabokov 1942, et  d'au moins deux sous-espèces de papillons, dont l'un est appelée (accidentellement, mais prophétiquement)  la "nymphe des bois de Nabokov", Lycaeides melissa inyoensis Gunder, Nabokov 1949.

 Voir la liste des papillons décrits par Nabokov : http://dezimmer.net/eGuide/Lep1.htm


Dans Strongs Opinions (1973), Nabokov, parlant de ses propres plaisirs, constatait : « Mes plaisirs sont les plus intenses connus des hommes : l'écriture et la chasse des papillons. Dans "Speak, Memory" (Autres Rivages, 1966), il décrit «les plus grandes joies devant l'Éternel» que sont les instants où il se tient face à un papillon rare : "c'est une extase, et derrière l'extase se trouve autre chose, qui est ardu à expliquer. C'est comme une absence momentanée pendant laquelle fait irruption tout ce que j'aime. Une sentiment d'union avec le soleil et les pierres."

 

  Nabokov s'est intéressé aux papillons en Russie, alors qu'il était encore un garçon de 6 ans et il raconte qu'à 10 ans, il était si passionné que Muromtsev , le président de la première Douma russe le supplia : «Viens avec nous comme tu veux, mais par pitié ne chasse pas les papillons, petit : tu casses le rythme de la promenade ". En 1919, en Crimée, une sentinelle bolchevique qui patrouillait parmi les arbustes en fleurs a tenté de l'arrêter pour avoir soi-disant communiqué avec son filet avec un navire de guerre britannique dans la mer Noire. Arrivé en Amérique en 1940,  il est devenu chercheur au Museum of Comparative Zoology à Harvard, un des rares endroits , sans doute, où sa passion a été appréciée pour sa valeur. Depuis 1948, il était devenu membre du département de littérature à l'Université Cornell, mais il profitait de ses longues vacances d' été pour partir à la recherche de ses chers papillons, parcourant l'Ouest américain. 

  «Rien n'est plus agréable pour moi que de parcourir le sommet des montagnes ou des tourbières avec le sentiment agréable d'être familier du lieu et d'être surpris quand vous obtenez plus que vous n'attendiez. Vous pouvez vous sentir aussi proche que possible de ces êtres vivants et voir se refléter en eux une loi supérieure : leur mimétisme et leurs transformations évolutives sont pour moi de plus en plus fascinant .... je ne peux pas séparer le plaisir esthétique de voir un papillon et le plaisir scientifique savoir ce que c'est ..." Le frisson d'obtenir des informations sur certains mystères structurelles dans ces papillons est peut-être plus agréable que n'importe quelle œuvre littéraire ". 

  (D'après Robert H. Boyle "An Absence Of Wood Nymphs, Vladimir Nabokov, famed author of 'Lolita,' and a renowned lepidopterist, seeks his favorite butterfly in Arizona" 1959, en ligne)

 

 

  On a peut-être lu la nouvelle de Nabokov The Aurelian (1941), dans laquelle le héros, Paul Pilgram, un entomologiste et marchand de papillon qui n'a jamais quitté Berlin, sa ville natale rêve de parcourir le monde à la recherche de papillons rares en suivant l'exemple du Père Dejean. Un jour qu' il s'apprête à partir, mais il est victime  d'un accident vasculaire cérébral fatal.  Aurelian renvoie bien-sûr au groupe anglais des Auréliens (en latin aurelia signifie chrysalide) collectionneurs de papillon qui se réunissaient à Londres pour échanger leurs découvertes.

 

  Outre cette nouvelle, l'œuvre de Nabokov fourmille de références plus ou moins limpides aux lépidoptères, notamment dans "Speak, Memory" ; "The Gift" ; "Fire Pale" et "Ada". Ces allusions tournent essentiellement autour de deux mots, "nymph" et "vanessa". Comme dans la plupart des traits onomastiques des textes de Nabokov , on en trouve des réverbérations dispersées dans différentes parties des romans.


B. Le Roman Lolita et les Nymphalidés. 

 On sait que cet immense succès est le récit, écrit à la première personne par Humbert Humbert, un narrateur  qui relate sa passion amoureuse et sexuelle pour Dolores Haze (Lolita) une nymphette âgée de douze ans et demi au début d'une relation qui se terminera tragiquement. 

 

Dans Lolita, la première allusion —c'est, plus que cela, le thème du livre— aux papillons est d'abord que Lolita est une nymphette, le nom de nymphe qualifie chez les lépidoptères la chrysalide, le stade intermédiaire entre la larve et l'imago.

Le narrateur se définit au chapitre 5 comme nympholepte: "Toutes les enfants entre ces deux âges sont-elles des nymphettes ? Non, assurément pas. Le seraient-elles que nous aurions depuis beau temps perdu la raison, nous qui avons vu la lumière, nous les errants solitaires, les nympholeptes." Mais le nom construit sur nympho- (« nymphe »), avec le suffixe d’origine grecque -lepte, apocope de -leptique (« qui prend »), peut aussi désigner celui qui attrape les nymphalides, les papillons, donc Nabokov lui-même. Dans l'antiquité grecque dans un texte de Plutarque, li désigne les hommes consacrés au culte des Nymphes et inspirés par elles.

Nabokov fait rapidement mention de  "John Ray, Jr", auteur moralisateur de l'avant-propos et éditeur du mémoire de Humbert : c'est une allusion à l'entomologiste John Ray (1627-1705), "père de l'histoire naturelle britannique" et l'un des premiers auteurs à décrire, après James Petiver, les papillons. 

   Comme Réaumur, comme Sibylla Merian, ce qui fascine Nabokov dans les papillons, ce sont leurs métamorphoses, et on a pu montrer que ce thème de la transformation structure tous le roman de Lolita : non seulement les personnages évoluent (l'adolescente Lolita devient une femme, l'émoi sexuel de Humbert devient de l'amour) et meurent, non seulement l'écriture romanesque déroule le cycle de ses développements, l'auteur modifie et enrichi son œuvre au fur et à mesure de son élaboration mais le lecteur progresse aussi en avançant sa lecture jusqu'au dénouement. De même, le roman est censé être issu des notes rédigées par Humbert pendant sa détention pour préparer sa défense lors du procès, mais n'est publié qu'après sa mort par John Ray, ami de son avocat. Ainsi son “crime” devient-il une œuvre d'art.

On peut aussi noter que Quilty, le double et rival de Humbert dans Lolita, est l'auteur de The Little Nymph, et, en collaboration avec Vivian Darkbloom  de The Lady who loved the Lightning, "La Dame qui aimait la lumière", périphrase qui peut désigner la Belle Dame, ou tous les Nymphalides.

 


 C.Vanessa atalanta et The Pale Fire.

 Pale Fire,  ou  "Feu Pâle" est un chef-d’œuvre de Vladimir Nabokov. Ce roman parait en 1962, alors que Nabokov vient de s'installer en Suisse, où il vivra jusqu'à sa mort. 

 Écrit après Lolita,  Fire Pale se présente comme la publication posthume d'un poème de 999 vers divisé en quatre chants de John Shade, ("ombre") accompagné d'une introduction, d'un commentaire détaillé et d'un index rédigés par Charles Kinbote, connaissance de John Shade. Mais l'auteur - un poète fictif, John Shade, universitaire américain spécialiste d’Alexander Pope, qui vit avec sa femme Sybil, à New-Wye, ville imaginaire au cœur des collines idylliques des Appalaches - meurt assassiné au moment où il termine la rédaction de son poème.

   Le commentaire a pour ambition d'interpréter le poème par un système de notes référant à tel ou tel vers ; néanmoins le texte de Kinbote est centré sur sa propre expérience et divulgue, fragment par fragment, ce qui se révèle être l'intrigue , contemporain de Nabokov. le roman fourmille de références : Thomas Hardy, John Keats, Alexander Pope, Robert Browning, Rabelais, Proust, Dostoïevski, Goethe, Robert Frost, poète américain.

On y trouve deux références à Vanessa dans le poème lui-même, et cinq autres dans les commentaires de Kinbote, ces dernières étant colligées dans l'Index qui termine l'ouvrage : 

 "Vanesse : le vulcain ou "Rouge admirable" (sumpsimus) mentionné, 270 ; survolant un parapet sur une colline suisse, 408 ; illustré, 470 ; caricaturé, 949 ; accompagnant les derniers pas de S. dans le crépuscule, 993.".


Débutons par les mentions accessoires :

— commentaire du vers 408 A male hand:

"Il entendit tout en bas, les tintements d'un travail de maçonnerie lointain, et un train passa tout à coup entre les jardins et un papillon héraldique volant en arrière [en français], sable et gueules, traversa le parapet de pierre, et John Sade prit une nouvelle fiche" (p. 177 édit. fr.).

 Je souligne l'allusion. Si les couleurs "sable et gueules", noir et rouge, correspondent à V. atalanta, il n'est pas connu que les papillons puissent pratiquer, comme les colibris, le vol arrière.

— vers 470 : Negro :

A propos de l'habitude de nommer "hommes de couleurs" les Noirs, Kinbote écrit : Dans les premiers ouvrages scientifiques sur les fleurs, les oiseaux, les papillons, etc.,les illustrations étaient peintes à la main par d'habiles aquarellistes. Dans certaines publications défectueuses ou prématurées, les illustrations sur certaines planches restaient^en blanc. La juxtaposition des mots "un blanc" et "un homme de couleur" rappelait toujours à mon poète, avec assez de force pour en chasser le sens accepté, une de ces silhouettes que l'on avait envie de remplir des couleurs appropriées — le vert et le violet d'une plante exotique, le bleu uni d'un plumage, la raie géranium d'une aile dentelée. "En outre, dit-il, nous, les blancs, ne sommes pas blancs du tout, nous sommes mauves à notre naissance, puis rose thé, et plus tard de toute espèce de couleurs répugnantes". (page 191 édit. fr.)

 Dieter Zimmer  signale qu' étant enfant, Nabokov avait mis en couleurs les gravures noir et blanc de papillons de John Kirchner dans  An Illustrated Natural History of British Butterflies and Moths d' Edward Newman(London 1871), et que le Musée Zoologique de Saint-Petersbourg en conserve un exemplaire noté "Colorié par W. Nabokow".

 

 

— vers 949 And all the time :

"Nous pouvons enfin décrire sa cravate, cadeau de Pâques d'un boucher coquet, son beau-frère à Onhawa : simili-soie, couleur brun chocolat, rayée de rouge, l'extrémité rentrée dans la chemise..." (page 241 édit. fr.)

Venons-en aux mentions plus directes. 

 — Vers 270-271. My dark vanessa :

Le nom Vanessa apparaît dans le poème ligne 270-271 sous la forme où on peut reconnaître Vanessa atalanta, le Red Admirable (Vulcain) sans que l'espèce ne soit précisée: 

Come and be worshiped, come and be caressed / My dark Vanessa, Crimson barred, my blest / my Admirable Butterfly ! "Viens te faire adorer, viens te faire caresser, Ma sombre vanesse à bande cramoisie, mon bienheureux, mon Admirable Papillon".

  Dans le livre, Charles Kinbote en fait le commentaire suivant :

" Quel enthousiasme pour l'érudit recherchant un nom d'espèce de trouver empilé un nom générique de papillon  sur celui d'une divinité orphique au dessus de l'allusion inévitable à Vanhomrigh, Esther ! A cet égard me reviennent à la mémoire  quelques vers d'un poème de Swift (que, dans le fonds des bois, je n'arrive pas à retrouver) : When, lo! Vanessa in her bloom / Advanced like Atalanta's star « Lorsque soudain Vanessa épanouie / apparut comme l'étoile d'Atalante.

 

 J'ai d'abord cru que la "divinité orphique" désignait Atalante : je n'avais pas lu le poème, mais seulement des extraits. Dans le poème, John Shade évoque sa première rencontre avec Sybil, qui deviendra son épouse : "Sybil, tant que nous fûmes à l'école (v. 247)...Ton profil n'a pas changé (261)...Il y a quarante ans que nous nous sommes mariés (275)." 

 J. Shade appelle Sybil sa sombre Vanesse, la "divinité orphique" est donc pour moi Sybil. 

Mais le biographe et critique Brian Boyd n'a pas cette analyse, et, tout en se déclarant incapable de vérifier ce que Nabokov voulait dire par "divinité orphique" , il propose d'y voir Phanès (du grec phaino, "briller").

Rappel (ici): dans la cosmogonie orphique, au commencement est Nyx, la Nuit ténébreuse, la Primordiale,  aux côtés de Chaos, Tartare et Erèbe. Puis dans cet abîme de noirceur, Nuit revêtit la forme d'un oiseau aux ailes sombres et déposa un Oeuf d'argent, un Œuf "clair", non fécondé, dans le sein gigantesque des ténèbres. Sous l'action du Temps infini, l'Œuf se brisa, laissant surgir Phanès aux ailes d'or, un être extraordinaire, androgyne, d'une blancheur éclatante, et que l'on nomme aussi Eros, Protogonos ou Eriképaios. 

Et jaillissant dans sa splendeur de l'Œuf primordial où se trouvait la "semence du Vivant", il apparut à l'univers, portant quatre têtes animales: celles du Bélier, du Taureau, du Lion; et lui-même entouré d'un Serpent. Son nom de Phanès rappelle que ce fut lui qui en premier éclaira le monde, en révélant ce qui était dissimulé dans l'Œuf.

 

 Cette hypothèse est parfaitement en phase avec l'étymologie que le médecin et poète russe Wilhem Sodoffsky (de Riga) proposait en (1837) pour le nom de genre Vanessa :

  Sodoffsky, (Wilhem),1837. "Etymologische Untersuchungen ueber die Gattungsnamen der Schmetterlinge"  Bulletin de la Société Impériale des Naturalistes de Moscou. 10(6) : 80.: Phanessa ;

"In der griechischen Mythologie, sowie in der ägyptischen, war Phanès, des Liebesgott, der Beiname von Amor. Phanesse wäre demnach der weibliche Liebesgott, mithin die in dieser Schmetterlings-Abtheilung regierende Venus. "

  Mais Sodoffsky avait créé cette déesse orphique Phanessa de toute pièce par féminisation de Phanes, et son nom a été critiqué par un certain R.T dans les Annales et Magazine d'histoire naturelle Vol. 2 (2e série), n ° 7 (Londres, 1848) comme relevant d'une "conjecture superflue" (p. 68) ; le "genre Phanessa, Sodoffsky, 1837", était de toute façon invalidé par l'antériorité du nom de Fabricius. Il témoigne seulement du fait que Sodoffsky ne connaissait pas le poème de Swift.

 

Je reprends donc mon hypothèse faisant de Sybil la divinité orphique : voilà ce que j'obtiens.

   Le mythe d'Atalante associe deux légendes, dont la plus ancienne fait d'elle une vierge chasseresse aux qualités viriles (tout à fait du goût de Swift), la seule femme parmi les Argonautes de Jason. Dans la version béotienne, elle refuse de se marier à un homme qui serait inférieur à elle à la course (où, bien-sûr, elle est imbattable). Hippomène la vainc par ruse. Les deux amants seront transformés en lions. Pas de notion d'orphisme, cette croyance en la métempsychose et en la réincarnation des âmes.

 La doctrine orphique, très ancienne, riche et complexe, a profondément imprégné la pensée grecque (Pindare, les Tragiques, Platon). Mais de la littérature orphique elle-même, il ne reste que des fragments et des ouvrages de basse époque. Son eschatologie consistait en la croyance que l'homme possédait une âme immortelle qui avait été déchue à la suite d'une sorte de péché originel et qui, par des réincarnations successives, se purifiait en tendant vers le bien pour retourner au Zeus-Tout par des purifications et surtout par l'initiation. Le mythe d'Orphée, héros qui donne son nom à ce mouvement, contient, dans la recherche de son épouse Eurydice, le modèle le plus connu de catabase, ou descente aux Enfers.

La Sibylle de Cumes est précisément celle qui guide Énée aux Enfers dans le chant VI de l'Éneide de Virgile. Parvenu aux Champs Élysés, Énée rencontre un certain nombre d'âmes, puis son propre père.

  C'est dans le Livre X de la République de Platon, qui présente le mythe d'Er le Pamphylien, que le lecteur suit ce dernier dans le voyage des âmes après leur mort, lorsque, face à la déesse Ananké, à Lachésis, Clotho et Atropos, elle doivent choisir sous quelle forme elles se réincarneront : Er, fils d'Armenios, voit alors passer l'âme d'Orphée, qui se métamorphose en cygne pour ne pas avoir à s'unir au genre féminin... celle d' Agamemnon qui choisit l'aigle, celle d'Ulysse, qui opte pour la vie d'un homme simple, ... et au vers 620, celle d'Atalante, qui se réincarne dans le corps d'un athlète pour jouir des grands honneurs qu'il reçoit. 

 (Signalons aussi, comme plus populaire peut-être pour Swift, la légende d'Atalante et Calydon, où l'héroïne participe avec Jason, Thésée, Castor et Pollux à une chasse au sanglier : c'est elle qui le blesse, et Méléagre l'achève. Cette légende se trouve dans les... Métamorphoses d'Ovide)

  Il faut bien avouer qu'un papillon, animal symbole de la métamorphose et du déguisement (mimétisme), qui cumule par son nom de genre une référence à Swift et à la vanité des êtres, par son nom d'espèce une allusion à la metempsychose, par le chiffre de ses ailes (1881) l'illustration de la cryptographie qu'il idolâtre , par son nom anglais de Rouge Admirable la pourpre de la gloire, avait tout pour devenir pour Vladimir Nabokov une espèce emblématique, sans parler de ses capacités migratoires digne d'un écrivain russe émigré à Paris, puis aux États-Unis puis en Suisse !

Il est possible d'évoquer une autre atalante "orphique" : c'est celle qui donne son titre à Atalanta fugiens (Atalante fugitive) du médecin et alchimiste allemand Michel Maier ( 1569-1622).

  Atalanta Fugiens, hoc est, Emblemata Nova de Secretis Naturae Chymica, accommodata partim oculis et intellectui, figuris cupro incisis, adjectisquesententiis, Epigrammatis et Notis, partim auribus & animi recreationi plus moins 50 Fugis Musicalibus trium Vocum, quarum duae annonce UNAM simplicem melodiam distichis canendis . peraptam, correspondeant, non absq; singulari jucunditate Videnda, Legenda, meditanda, intelligenda, dijudicanda, canenda et audienda  Oppenheim: Johann Theodori de Bry, 1617. Gravures de Jean Théodore de Bry et de Matthäus Merian (1).

(1) Matthäus Merian est le père de Anna Maria Sibylla Merian, qui décrivit les métamorphoses des chenilles.

Le titre est expliqué de façon très banale par l'auteur dans sa Préface p.15 :

"Atalante a été célébrée par les poètes pour la fuite qui lui permettait de précéder tous ses prétendants à la course".

Puis on lit :

"Cette même vierge est purement chymique. Elle est le mercure philosophique fixé et retenu dans sa fuite par le soufre d'or|Hippomène]. Atalante et Hippomène s'unissant d'amour dans le temple de la Mère de Dieu, qui est le vase, deviennent des lions, c'est à dire qu'ils acquièrent la couleur rouge".

Le livre présente cinquante Emblema, qui se composent chacun, un peu comme ceux d'André Alciat, d'un titre, d'une gravure, d'une phrase latine descriptive, d'un épigramme de six vers, et d'un Discours d'une page. Aucun d'entre eux ne représente une étoile ou un astre, aucun n'est consacré à Atalante.

 

En résumé, aucune solution n'élucide le commentaire de Kinbote dans "Pale Fire" justifiant de qualifier Sibyl (ou atalanta) de " divinité orphique", mais cette difficulté donne l'occasion d'approfondir des aspects moins connus du nom d'Atalanta. La Sibylle de Cumes guide Énée vers une descente orphique vers les Enfers, Atalante bénéficie, dans le mythe d'Er, d'une renaissance orphique vers une autre vie.

Reprenons le commentaire de Kinbote :

 "Quant au papillon Vanessa, ce papillon, — le vulcain — il réapparaîtra lignes 993-995 (voir note). Shade avait l'habitude de dire que son ancien nom anglais était The Red Admirable, Le Rouge Admirable, plus tard corrompu en The Red Admiral, le Rouge  Amiral. C' est l'un des rares papillons que je connaisse. Les Zembliens l'appelle harvalda ( l' héraldique ) peut-être parce que l'on peut reconnaître sa forme sur sur l'écusson des Ducs de Payn. À l'automne de certaines années, il était assez commun dans les jardins du Palais où il visite les reines marguerites en compagnie d'une phalène aux mœurs diurnes. J'ai vu le Rouge Admirable faire son festin de prunes sirupeuses et aussi une fois, sur un lapin mort. C'est un insecte des plus espiègles. Un spécimen presque apprivoisé de celui-ci a été le dernier que John Shade m'e fit remarquer avant de marcher vers sa perte "(voir maintenant ma note aux vers 993-995) J'ai noté un léger parfum de Swift dans quelques unes de mes notes. Je suis aussi un mélancolique, pessimiste de nature, un homme inquiet, maussade et méfiant même si j'ai mes moments de frivolité et de fou-rire." (en ligne).

 

 

— Ligne 993-995. A dark vanessa, etc.

Il s'agit des vers suivants (que je fais précéder des vers qui s'adresse à Sybil) qui sont les tout derniers vers du poème:  

[Il avait le double de mon âge l'année où je t'ai épousée.

Où es-tu ? Dans le jardin. Je puis voir

Une partie de ton ombre auprès du hickory.]

Une sombre Vanesse à la bande cramoisie

          Rayonnant dans le soleil bas, se pose dans le sable

          Et montre l'extrémité  d'encre bleu moucheté de blanc de ses ailes.

          Et dans la montée des ombres et la chute de la lumière,

          Un homme, insouciant du papillon 

          —Le jardinier de quelque voisin, je suppose— va 

          Roulant une brouette vide jusqu'à la ruelle.

      "Une minute avant sa mort, comme nous passions de son domaine au mien, et avions commencé à nous faufiler entre les genévriers et les arbustes ornementaux, un "vulcain" (voir note au vers 270) vint tournoyer vertigineux, autour de nous, comme une flamme colorée. Nous avions déjà remarqué le même insecte deux ou trois fois auparavant à la même heure, au même endroit, là où le soleil bas trouvant une ouverture dans le feuillage, éclaboussait le sable brun d'une dernière lueur tandis que les ombres du soir recouvraient le reste de l'allée. Les yeux ne pouvaient suivre le papillon rapide dans les rayons du soleil, comme il s'illuminait et s'éteignait et s'illuminait à nouveau en une imitation presque effrayante d'un jeu conscient auquel il mit fin maintenant en allant se poser sur la manche de mon ami enchanté. Il repartit et nous le vîmes l'instant d'après s'ébattant dans une extase de hâte frivole autour d'un laurier, se posant de temps en temps sur une feuille laquée et se laissant glisser le long de la nervure centrale comme un enfant qui, le jour de son anniversaire, glisse sur la rampe de l'escalier. Puis la marée de l'ombre atteignit les lauriers, engloutissant la magnifique créature de velours flammé." (édition française, p. 252)

  Dans l'interprétation de Brian Boyd de Pale Fire (Pale Fire Nabokov, Princeton, New Jersey 1999 p. 140-145), c'est l'esprit de la simple et malheureuse Hazel Shade [la fille de John —qui porte presque le même nom que Dolores Haze/Lolita] qui s'est transformé à partir d'un " sale blanc des cardamines» (la Piéride de Virginie Pieris virginiensis ) en une " Atalanta exubérante " après sa mort.

—Un autre passage a intrigué les critiques : le commentaire du vers 347 par Kinbote.

 Je ne peux présenter l'ensemble du passage (voir innerlea.com), mais on y trouve ce jargon :

 

"pada ata lane pad not ogo old wart alan / ther tale feur far rant lant tal told."

dans lequel peut être isolé le mot atalane :

 padaatalanepadnotogooldwart alanthertalefeurfarrantlant tal told

 dans un triple message subliminal.

              


        Ce passage pourrait résumer mon article : même émotion onomastique de voir briller dans le même nom de Vanessa tant de références littéraires ! Preuve que Nabokov (professeur de littérature à Cornwell) connaissait parfaitement le poème Cadenus and Vanessa, et qu'il y avait lui aussi décelé la préfiguration prophétique du Vanessa atalanta dans les deux vers cités. Preuve —si besoin était— que dans Lolita, Vanessa Van Ness faisait allusion au nom du papillon.

 

 D. Vanessa atalanta et les autres livres de Nabokov.

  

  a) Ada ou l'Ardeur (titre anglais original : Ada or Ardor: A Family Chronicle) est un roman de Vladimir Nabokov publié en 1969. Le livre est suivi par les Notes de Vivian Darkbloom (notes qui n'étaient pas présentes dans l'édition originale d'Ada). Vivian Darkbloom est un personnage secondaire de Lolita. Ses notes tendraient à faire croire que certains faits exposés dans Lolita ou Feu pâle sont vrais.

     Quand Van Veen mentionne avec désinvolture comment Ada a montré du doigt «un insecte maudit», l'héroïne blessée ajoute accessoirement et en colère, «Maudit? Maudit? C'était la vanesse tout récemment décrite, fantastiquement rare , Nymphalis Danaus Nab., Orange-brun, aux extrémités de noir et blanc, imitant, comme celui qui l'a découvert, le professeur Nabonidus de Babylone College, Nebraska, l'a expliqué, non pas comme le Monarque directement, mais le Monarque par le Vice-roi, l'un des meilleurs imitateurs connus du Monarque. "(page 158). [on devine derrière le "professeur nabonidus" Nabokov lui-même]

b) Dans le chapitre final de Speak, Memory, Nabokov se rappelle avoir vu dans un parc de Paris, juste avant la guerre, une Vulcain (Red Admirable) vivant qu'une petite fille promenait en laisse par un fil , : «  il y avait un certain symbolisme vaguement répugnant de son rapport malsain », écrit-il la page 306.

c) Dans The Gift page 24: "last year's Vanessas".

d) Dans la nouvelle The Vane Sisters : Cynthia et Sybil.

 

L'Impossible conclusion.

  Dans Lolita dans Feu pâle, la principale préoccupation est de réfléchir à ce qui se passe après la mort, et aux éventuelles métamorphoses des êtres que nous perdons, retrouvant le grand thème de la perte de l'être cher, perte de Virginie pour Poe, d'Annabel Lee pour le narrateur du poème, de Béatrice pour Dante, de Laure pour Pétrarque, d'Annabel Leigh pour Humbert, ou de quelque amour d'enfance pour Nabokov, perte qui, pour l'écrivain, trouve sa résolution lorsqu'il transforme le pérenne objet de son amour en un immortel héroïne littéraire. N'est-ce pas ce que Swift proposait à Esther lorsqu'il écrivait que, dans leur liaison, Vanessa serait le nom qui serait celui auquel le monde aurait connaissance, alors que la véritable identité de celle-ci resterait secrète ? Et, en effet, c'est le poème Cadenus et Vanessa qui a immortalisé en une fulgurante métamorphose Esther Vanhomrigh, c'est Annabel Lee qui a immortalisé Virginie, c'est l'œuvre de Dante qui a immortalisé Béatrice, etc...

  Mais ces métamorphoses sont aussi celles du langage, et, au premier chef, celles des noms propres : Dolores Haze se métamorphose en Lolita... et le nom de l'héroïne de Nabokov est désormais substantivée pour désigner une nymphette, une lolita. L'onomastique est le principal et le plus glorieux terrain des métamorphoses, et le personnage littéraire accède à l'immortalité lorsqu'il devient un Type, ou mieux, comme Emma Bovary, lorsqu'il se met à désigner un phénomène, ici, le bovarysme.

 

 

 

 

 

      Sources  : 

— Dieter Zimmer, A guide to Nabokov's Butterflies and Moths  http://dezimmer.net/eGuide/PageOne.htm

— Bryan Boyd, "The vanessa atalanta", in Gavriel Shapir Nabokov at Cornell, Cornell University press 2003 page 81.

— John Pier « Configurations narratives », in Narratologies contemporaines: approches nouvelles pour la théorie et l'analyse du récit  John Pier et Francis Berthelot Paris, 2010  

 — Laurence Guy   Les anagrammes cosmopolites de l'auteur dans son œuvre, ou l'identité renversée de Vladimir Nabokov Cahiers du monde russe : Russie, Empire russe, Union soviétique, États indépendants   1996  37-3  pp. 337-348

 

 

Correspondance entre Swift et Vanessa  : https://openlibrary.org/books/OL22896126M/Vanessa_and_her_correspondence_with_Jonathan_Swift

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