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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 21:00

La mort de Corot et la mort de Bergotte.

Suite de mes réflexions sur le petit pan de mur jaune de Proust.

Voir aussi :

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CET ARTICLE EST LE MILLIÈME DE CE BLOG : je ne pouvais souhaiter mieux pour cet événement que d'accueillir la participation spéciale de Marcel Proust et de Jean-Baptise Corot.

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Résumé :

Pour décrire la mort de Bergotte, l'écrivain à succès d'A la Recherche du temps perdu, dans le tome V paru à titre posthume en 1923, Proust, dans une anticipation de sa propre mort, s'est inspiré de la description de la maladie digestive qui a emporté Corot , dans la biographie qui accompagne le Catalogue des œuvres de Corot (1905). Les déclarations de Corot recueillies par Alfred Robaut, "Il me semble que je n'ai jamais su faire un ciel ! Ce que j'ai devant moi est bien plus rose, plus profond, plus transparent ! " me semble une source évidente pour la fameuse pensée de Bergotte : "C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune."

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Depuis que j'ai écrit Pan, pan, pan, pan : ce que contient le précieux petit pan de mur jaune de Proust. sur les sept occurrences du petit pan de mur dans La Recherche, ce fameux petit pan me trotte dans la tête.

Repensant à l'œuvre de Corot (Jean-Baptiste Camille Corot, 1796-1875), et à ses peintures architecturales qui se sont toujours montrées spontanément à mon esprit lorsque je prononce le formule magique du petit pan de mur jaune, j'ai ré-emprunté à ma bibliothèque quelques ouvrages sur le peintre, et j'ai testé sur le moteur de recherche le résultat de l'association "Proust Corot" ou de "pan de mur Corot".

Le premier bénéfice de ce divertissement a été de renforcer ma conviction : Ces murs que Corot choisit de peindre, à Rome ou Volterra, à Chartres ou ailleurs, frappés par les premiers rayons matinaux du soleil sont, j'en suis sûr, je les reconnais avec le cœur, des "petits pans de murs jaunes" parfaitement proustiens.

Swann ne collectionnait-il pas les Corot ? 

"Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann devait venir dîner, et leur avait personnellement envoyé une caisse de vin d'Asti, ma tante, tenant un numéro du Figaro où à côté du nom d'un tableau qui était à une Exposition de Corot, il y avait ces mots : « de la collection de M. Charles Swann », nous dit : « Vous avez vu que Swann a « les honneurs » du Figaro ? » – « Mais je vous ai toujours dit qu'il avait beaucoup de goût », dit ma grand'mère. "

"[...] tante Flora, pour montrer qu'elle avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. "

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La grand'mère n'avait-elle pas aussi "beaucoup de goût" ?

"Elle essayait de ruser et, sinon d'éliminer entièrement la banalité commerciale, du moins de la réduire, d'y substituer, pour la plus grande partie, de l'art encore, d'y introduire comme plusieurs « épaisseurs » d'art : au lieu de photographies de la Cathédrale de Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d'art de plus. "

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Proust n'avait-il pas, dans sa préface aux Propos sur les peintres, de David à Degas de Jacques-Emile Blanche (Paris, 1919), choisi de citer des passages dans lesquels Blanche décrivait "certaines fabriques de Corot sous un divin ciel bleu d'août qui éclaire d'un éternel rayon le cabinet dans lequel j'écris ces lignes" ?

Les "Fabriques", ce sont deux toiles, Soissons, maison d'habitation et fabrique de M.Henry, et Soissons fabrique de M. Henry.

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Car qu'est-ce-qu'un "pan de mur" ? Une façade. Et que montre Corot, sinon des façades, ou plutôt le jeu d'un soleil bas sur les couleurs et les volumes ?

Corot n'est-il pas l'un des (nombreux) modèles d'Elstir ?

Marcel Proust n'a-t-il pas écrit en 1899 un chapitre de Jean Santeuil intitulé "Un amateur de peinture. Monet-Sisley-Corot" ?  

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Petit pan de mur

 

Corot, Soissons, maison d'habitation et fabrique de M.Henry

Corot, Soissons, maison d'habitation et fabrique de M.Henry

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Petit pan de mur, petit pan de mur avec un auvent...

 

Corot

Corot

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Petit pan de mur, petit pan de mur, petit pan de mur jaune petit pan de mur avec un auvent...

Corot, Genève

Corot, Genève

Le petit pan se martele comme le boléro de Ravel : 

Pan de mur, pan de mur, petit pan de mur, petit pan de mur, petit pan de mur jaune petit pan de mur avec un auvent...

La mort de Corot et la mort de Bergotte .

Petepedemeje, petepedemeje, petitpapademamanjau, patapadamaja, pitipidimiji, puituipuiduimuijuif poitoipoidoimoi, rendre-ma phrase-en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune ce petit pan si bien peint en jaune peint en jaune peint en jaune. en jaune. 

Corot, la femme à la perle, détail.

Corot, la femme à la perle, détail.

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pommes de terre pas assez cuites, pommes de terre pas cuite, pommes de pommes de pommes de terre pas cuite en jaune

 

La mort de Corot et la mort de Bergotte .

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Corot, La Cathédrale de Chartres.

Corot, La Cathédrale de Chartres.

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pan de mur pan de mur pan de mur pan de

chemise

jaune

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Corot, autoportrait

Corot, autoportrait

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Parme Pontorson Pont-Aven Paris Temps Pan Pan Pan Mer Mer Mer petit pont de mer jean petit papa mère jeanne Proust jeanne jeune j'en sans tœil jaune .

 

Corot.

Corot.

J'en étais là de mes rêveries, feuilletant les livres d'art sur Corot en laissant mon imagination tisser les façades d'une Maison aux environs d'Orléans, de l'Île de San Bartolomeo, de la Vasque de la Villa Médicis, d'une Vue de Gêne, d'un Pont sur la Saône à Macon, lorsque, atteignant les derniers chapitres, je lus la description des derniers jours de Corot frappé d'une maladie digestive (un cancer de l'estomac) , et je lus cette phrase du peintre:  "Il me semble, dit-il, que je n'ai jamais su faire un ciel." (Camille Corot: un rêveur solitaire, 1796-1875 ,Jean Selz - 1996).

Bien sûr, tout lecteur de la Recherche pense aussitôt à la mort de Bergotte, et au moment où, devant le petit pan de mur de la Vue de Delft de Ver Meer, ce dernier est illuminé par une évidence esthétique : 

« C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l'un des plateaux, sa propre vie, tandis que l'autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu'il avait imprudemment donné le premier pour le second. 

J'ai voulu en savoir plus. La déclaration de Corot était rapporté par un ouvrage de Gaëtan Picon Admirable tremblement du temps, Genève, Skira, 1970, page 24. Ce dernier me mena à la source véritable, la biographie de Corot par Moreau-Nélaton : L'oeuvre de Corot : catalogue raisonné et illustré. Précédé de L'histoire de Corot et de ses oeuvres. Tome 1  par Alfred Robaut et par Étienne Moreau-Nélaton . Paris, Floury, 1905.  Par chance, le texte était numérisé sur Gallica

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6515426v/f338.image.r=mort

La scène se passe dans l'atelier du 56 de la rue du Faubourg-Poissonnière (alors nommée Rue de Paradis-Poissonnière, Paris 10e) installé depuis 1853 et où il avait pris l'habitude de dormir et de recevoir ses amis.

Fond Château de Versailles et de Trianon.

 

Source image http://www.parisrevolutionnaire.com/spip.php?article277

 

Le 6 janvier, Corot se déclare dans une lettre "souffrant depuis deux mois", mais bien décidé à en tirer profit : "Courage, et mettons de tout ça dans nos peintures".  Puis Moreau-Nélaton retranscrit les notes prises par Alfred Robaut. Le peintre est clairement conscient de la sévérité du pronostic de sa maladie. Un régime "au lait de vache seul" —2 litres par jour—  ; le 28 janvier, le docteur Cambay (sic) "opère une ponction". 

"Vendredi 29 janvier 1875. M. Corot, étendu sur son lit, cause avec moi. « Vous n'avez pas idée de ce que je vois à faire de nouveau. J'aperçois des choses que je n'ai jamais vues. Il me semble que je n'ai jamais su faire un ciel ! Ce que j'ai devant moi est bien plus rose, plus profond, plus transparent ! Ah, que je voudrais vous montrer ces immenses horizons" Et, les yeux en l'air, il se passe l'index sur le front. "

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Le décès survient le lundi 22 février à 11heures.

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Alfred Robaut prend le 23 février deux croquis de la chambre mortuaire, aux murs couverts de tableaux . Les obsèques sont célébrées à l'église Saint-Eugène. "Après la messe, le char funèbre a pris le chemin du cimetière de l'Est, suivi par la même foule. Quatre paysagistes tenaient les cordons du poèle : MM. Jules Dupré, Oudinot, Lavieille et Karl Daubigny. Ce dernier remplaçait son père malade. M. de Chennevières, directeur des Beaux-arts, a prononcé sur la tombe d'éloquentes et nobles paroles" (p. 329).

Jean-Baptiste Corot est enterré au cimetière du Père-Lachaise, 24e division, près des tombes de Karl Daubigny et d'Honoré Daumier. La tombe de Marcel Proust (décédé le 18 novembre 1922) se trouve dans la 85è division.

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http://www.landrucimetieres.fr/spip/spip.php?article940

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Admirateur de Ruskin, traducteur de la Bible d'Amiens, auteur dans le Figaro du 16 août 1904 d'un article sur La mort des cathédrales,  Proust avait de bonnes raisons de s'intéresser à un écrivain tel qu'Étienne Moreau-Nélaton (1859-1927), l'auteur de Les églises de chez nous, 3 vol., 1913-1914, de La Cathédrale de Reims, 1915, et d'un essai sur la cathédrale de Soissons. D'autant qu'il partageait avec cet auteur la passion pour les peintres, et qu'il ne pouvait être indifférent à l'auteur de Histoire de Corot et de ses œuvres, d'après les documents recueillis par Alfred Robaut, 1905, Corot, biographie critique, 1913, Le Roman de Corot, 1914, mais aussi Delacroix raconté par lui-même, étude biographique d'après ses lettres, son journal, etc., 2 vol., 1916, Jongkind raconté par lui-même, 1918, Millet raconté par lui-même, 3 vol., 1921. 

Mais c'est le graveur et dessinateur Alfred Robaut (1830-1909) qui s'exprime, et qui est l'auteur du récit,  Moreau-Nélaton étant celui qui a poursuivi la publication du Catalogue entrepris par Robaut. 

Bergotte, Corot et Near Death Experience ?

Je suis alors incité à m'interroger sur la nature de la "vision", de l'"illumination", de l'"hallucination" , bref sur l'experience esthétique, onirique et visuelle vécue par Corot trois semaines avant sa mort.  Nous sommes presque fondés à la considérer comme une manifestation d'un état cérébral modifié, soit par l'anoxie (c'est le mécanisme suspecté pour les "Expériences de Mort Imminente") soit par la fièvre ou par la douleur, soit par trouble nutritionnel, etc.. Dans le cas des expériences de mort imminente E.M.I , le témoignage d'une perception lumineuse particulièrement apaisante voire mystique est fréquent.

Dans le cas de Corot, il est certain que lorsqu'il décrit  des choses qu'il n'a jamais vues, bien plus rose, plus profond, plus transparent , d' immenses horizons... il décrit une vision intérieure, et non des objets peints sur son plafond !

Si on applique cette expérience au cas de Bergotte, cela devrait nous inciter à réaliser que le "petit pan de mur jaune" ne doit pas être recherché (comme cela l'a été, en vain, par des générations de spécialistes) sur la Vue de Delft de Vermeer, où il ne se trouve pas, mais qu'il témoigne d'une vision intérieure de Bergotte. La phrase qui suit peut nous en convaincre : "Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l'un des plateaux, sa propre vie, tandis que l'autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune." L'écrivain voit se dérouler le film instantané de son passé, film qui apparaît "sur une balance" (comme celle du Jugement Dernier) c'est à dire qu'il soumet son existence à un examen de vie. Ce dernier est le 6ème critère du Weighted core experience index de Kenneth Ring pour valider une E.M.I. Dans le cas de Corot, ce jugement existentiel correspond à la phrase : "il me semble que je n'ai jamais su faire un ciel".

Note : Je ne cautionne bien-sûr ici aucune croyance ésotérique ou religieuse et je me fonde seulement sur les travaux des psychologues, tels qu'ils sont rapportés dans l'article Wikipédia sur ces expériences nommées EMI ou NDE.

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Je peux m'arrêter là, car le parallèle entre les deux scènes et les deux sentiments esthétiques me semble éloquent. Si besoin, on lira le chapitre XIII Les derniers jours et la mort (31 décembre 1874-22 février 1875) de Rodaut et Moreau-Nélaton en parallèle de la Mort de Bergotte, ou bien on le lira en se mettant à la place du lecteur Marcel Proust. Car je parie maintenant qu'il a lu ce récit, et, comme chacun de nous tend à le faire, qu'il a anticipé sa propre mort.

Mort à jamais ?

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SOURCES ET LIENS.

COMPAGNON (Antoine), Proust au musée, 

https://www.college-de-france.fr/media/antoine-compagnon/UPL18804_13_A.Compagnon_Proust_au_mus_e.pdf

KATO (Yashué),2000 "Elstir et Corot, la préface de Proust aux Propos de peintre de Jacques-Émile Blanche" in Proust et les peintres, publié par Sophie Berto,  page 49

MILLY (Jean), 1974, "Sur quelques noms proustiens"  Littérature  Année 1974  Volume 14  Numéro 2  pp. 65-82

MOREAU-NÉLATON (Etienne), 1905,  L'oeuvre de Corot : catalogue raisonné et illustré. Précédé de L'histoire de Corot et de ses oeuvres. Tome 1 avec Alfred Robaut , Paris, Floury, 1905 

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6515426v/f338.image.r=mort

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Published by jean-yves cordier - dans Proust
25 janvier 2016 1 25 /01 /janvier /2016 10:17

Étude d'une phrase de Marcel Proust, extraite de "Du coté de chez Swann. Combray" ; (ou de "L'église de village" Le Figaro, 1912).

Voir aussi :

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Marcel Proust, une écriture impressionniste ? Ou illusionniste ?

  On connaît la longueur et la structure complexe des phrases de Proust. Je me propose d'en étudier une, pour montrer comment elle est construite sur un motif central autour duquel des adjectifs sont ajoutés comme des touches de pinceau . Voici la phrase, extraite dans  La Recherche, Combray. J'aurai d'ailleurs pu la lire aussi dans un article paru dans Le Figaro du 3 septembre 1912 sous le titre L'église de village  où seul manque  la précision "voisine de Balbec" après le mot "Normandie". 

 

 "Je n'oublierai jamais, dans une curieuse cité de Normandie, voisine de Balbec, deux charmants hôtels dix-huitième siècle, qui me sont à beaucoup d'égards chers et vénérables, et entre lesquels, quand on regarde du beau jardin qui descend des perrons vers la rivière, la flèche gothique d'une église, qu'ils cachent, s'élance, ayant l'air de terminer, de surmonter leurs façades, mais d'une manière si différente, si précieuse, si annelée, si rose, si vernie, qu'on voit bien qu'elle n'en fait pas plus partie que de beaux galets unis, entre lesquels est prise sur la plage, la flèche purpurine et crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé d'émail. "

 

La phrase comporte, si mon calcul est juste, 117 mots. Elle occupe 13 lignes de l'édition dans laquelle je la lis, le recueil Chroniques, L'Imaginaire, Gallimard, juillet 2015, page 131.

François Richaudeau considère qu'une phrase de La Recherche est longue si elle dépasse 10 lignes (de l'édition Pléiade), soit approximativement près de 100 mots. Il dénombre une phrase longue pour 46 phrases courantes. La moyenne des phrases a 43 mots. L'une des phrases les plus longues (Combray, page 7) possèderait  491 mots (ou 518 ?), mais je trouve signalée une phrase record dans Sodome et Gomorrhe I avec 856 mots. Richaudeau explique ensuite que si l'empan de mémoire immédiate d'un lecteur déjà évolué est de 15 mots, ce chiffre peut augmenter de 40% chez des lecteurs entraînés, et qu'il est amélioré par la présence de mots à évocations visuelles, "et fréquemment aussi, lorsqu'il s'agit de thèmes abstraits, ceux-ci sont éclairés par des métaphores de nature généralement visuelle". Au contraire, les structures de phrase auto-enchassées (entre tirets ou entre virgules) se mémorisent plus difficilement. Or, la moitié des phrases proustiennes comprennent des enchâssements ; et en ce qui concerne les phrases très longues, chaque phrase, en moyenne, comprend un enchâssement.

Au total, il est ainsi démontré que cette phrase est si longue qu'il est impossible de se souvenir du début lorsqu'on parvient à la fin. Et, par ses enchâssements, qu'il est impossible d'en comprendre le sens global. Certes, la lecture qu'on en fait  spontanément est très agréable, quoique hachée par les césures répétées des virgules. Un paysage coloré, kaléidoscopique,  se déroule et nous charme.  Mais avons-nous perçu ce que l'auteur voulait dire ? Son propos nous a échappé, mais cela nous est secondaire. On peut aimer une chanson dans une langue étrangère sans en comprendre les paroles. 

J'isole le squelette de la phrase en l'amputant de ces enchâssements et des adjectifs :

 

   "Je n'oublierai jamais deux  hôtels entre lesquels la flèche  d'une église  s'élance, ayant l'air de terminer leurs façades, mais d'une manière si différente qu'on voit bien qu'elle n'en fait pas plus partie que de  galets, entre lesquels est prise  la flèche de quelque coquillage."

Le clocher d'une église s'élevant entre deux immeubles est comparé à un coquillage pris entre deux galets. C'est tout. 

L'image est amusante, parce que la métaphore crée une rupture entre son premier terme, le paysage urbain, et le second terme, un détail d'une plage.  Nous sommes surpris par le changement d'échelle et par le passage de l'architecture au milieu naturel. Proust excelle dans ces métaphores qui sont de vrais points de vue originaux, qu'il nous fait voir. Imaginons un peintre qui représenterait le clocher entre deux immeubles sous la forme d'un coquillage ...

 

Une flèche de la cathédrale de Quimper derrière la façade du palais épiscopal, photo lavieb-aile.

Une flèche de la cathédrale de Quimper derrière la façade du palais épiscopal, photo lavieb-aile.

Mais c'est aussi la description d'un moment de confusion, de perte de sens de la lecture de l'image : un instant, le narrateur, perdant le sens de la profondeur de champ, a vu sur le même plan et comme un seul objet les deux façades prolongées par une tour élevée. 

Ou bien il a vu comme un seul objet (je vous laisse imaginer lequel) les deux galets entre lesquels se dressait le coquillage.

Cette fusion de deux éléments que notre raison identifie comme distincts pointe la défaillance brève, mais toujours troublante, de l'intellect. Ces égarements de la raison sont  le genre d'expérience que Proust adore nous amener à retrouver dans notre mémoire.

 

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Proust est comme un peintre. Il trace à la pierre noire sur le papier l'esquisse de cette vision (deux hôtels, un clocher) et de l'image qu'elle a suscitée (deux galets, un coquillage). Puis, pour jouer avec nous, il en masque le motif derrière une arborescence de traits qui nous distraient. En même temps qu'il nous décrit une expérience de perte de repères visuels, il brise nos marques. Nous sommes des promeneurs qui nous égarons dans la ville. Il ajoute des portions de phrases qui se greffent comme des nouveaux rameaux sur les branches principales de son propos : 

"Je n'oublierai jamais, 

dans une cité de Normandie, 

voisine de Balbec,

  deux  hôtels

qui me sont  chers 

 et entre lesquels

quand on regarde du  jardin 

 la flèche  d'une église,

qu'ils cachent,

  s'élance, ayant l'air de terminer,

de surmonter

 leurs façades, mais d'une manière si différente, 

si précieuse

qu'on voit bien qu'elle n'en fait pas plus partie que de  galets , entre lesquels est prise

sur la plage,

 la flèche de quelque coquillage. "

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L'artiste a mis en place la structure complète, mais à la pierre noire ou à l'encre. Puis il prend son pinceau pour accumuler de petites touches colorées qui vont animer, mais aussi dissimuler le réseau de traits : ce sont les adjectifs (en rouge). Il ajoute aussi des rameaux adjacents (en bleu).

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"Je n'oublierai jamais, 

dans une curieuse cité de Normandie, voisine de Balbec,

deux charmants  hôtels dix-huitième siècle,

qui me sont à beaucoup d'égards chers et vénérables

 et entre lesquels,

quand on regarde du beau jardin 

 qui descend des perrons vers la rivière,

 la flèche  gothique d'une église

qu'ils cachent,

s'élance, ayant l'air de terminer,

de surmonter

 leurs façades, mais d'une manière si différente 

si précieuse, si annelée, si rose, si vernie

qu'on voit bien qu'elle n'en fait pas plus partie que de beaux galets unis , entre lesquels est prise

sur la plage,

 la flèche

purpurine et crénelée

 de quelque coquillage

 fuselé en tourelle

et glacé d'émail . "

 

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Maintenant que la couleur est mise, nous distinguons deux parties dans ce tableau, ayant chacune leur teinte dominante : 

— La première partie rassemble des adjectifs propres à un guide touristique :   curieuse / charmants /  dix-huitième siècle / chers et vénérables /  beau /   gothique . Ils sont assez neutres ou abstraits, dignes, et on les entendrait volontiers prononcés par un vieux monsieur érudit en architecture. Dans l'œuvre de Proust, ils évoquent —par exemple — sa traduction de la Bible d'Amiens de Ruskin.

— La seconde partie débute après le mot "différent". On y trouve  précieuse /annelée / rose / vernie, / beaux / unis / purpurine /  crénelée /  fuselé en tourelle  glacé d'émail  Le changement de palette est radical car ces adjectifs évoquent des expériences visuelles ou sensorielles.

Les adjectifs de couleur, rose et purpurine, sont proches l'un de l'autre. Le premier, rose,  est l'un des plus fréquents de La Recherche, et il évoque aussitôt Gilberte, Odette, Albertine,  l'épine rose, les effets du soleil, etc... C'est, en général dans notre vocabulaire, et en particulier chez Proust, une couleur sensuelle. Le second adjectif (purpurine) est beaucoup plus rare puisqu'il n'est employé dans La Recherche que dans cette phrase"Pourpre" n'est employé que 15 fois, dans des contextes souvent solennels. Remarquons que la Pourpre de Tyr est, dans l'antiquité, la couleur extraite d'un coquillage, le Murex brandaris. Par les lois somptuaires, elle est insigne de haute dignité.

D'autres renseignement significatifs sont tirés de l'étude des noms ou adjectifs de couleur du paragraphe consacré à l'église Saint-Hilaire , de Combray. On s'attendrait à une dominance de teintes de pierres (jaune, or, brun, gris, ) et ma récolte est la suivante (selon le fil de la lecture) : fuchsias, violettes fuchsias, rougeâtre, violet, noir, doré, bleu, brun, violette, rougeâtre, noir. Sept termes sur douze tournent autour de la teinte violette : il y a deux fois fuchsia, trois fois violet et deux fois rougeâtre. 

– Les adjectifs  de forme sont encore d'ordre visuels : annelée ; crenélée ; fuselé en tourelle. Ils ne figurent (si on excepte la barbe annelée du roi Sargon) que dans cette phrase, et pour cause : ils décrivent visuellement le coquillage visé dans la métaphore. 

Le mot "tourelle" est intéressant, car parmi les trois autres emplois dans La Recherche, on trouve cette phrase : 

 

 

"Je ne vis plus de quelque temps Albertine, mais continuai, à défaut de Mme de Guermantes qui ne parlait plus à mon imagination, à voir d'autres fées et leurs demeures, aussi inséparables d'elles que du mollusque qui la fabriqua et s'en abrite la valve de nacre ou d'émail, ou la tourelle à créneaux de son coquillage. " 

Les autres adjectifs sont certes visuels, mais liés aussi au sens du toucher : vernie ; unis ; glacé d'émail. Ils s'opposent aux adjectifs "annelé" et "crénelé" ou au substantif "tourelle", qui  évoquent des sensations tactiles hétérogènes et désagréables. Au contraire, "verni", "uni" et "glacé" évoque la sensation douce d'une surface homogène et polie, lorsque le passage de la main se fait caresse. Si l'extérieur du coquillage est comme une tourelle annelée et crénelée, son intérieur – sa "valve de nacre ou d'émail" – est lisse et soyeuse. 

Le mot "émail" est associé au rose dans ce passage : "dans ses cheveux blonds les petites boules de corail ou d'émail rose, givrées de diamant," . Mais "émail" revient encore dans le passage suivant qui concerne Albertine:

 

 

  "...quelquefois ses joues étaient si lisses que le regard glissait comme sur celui d'une miniature sur leur émail rose, que faisait encore paraître plus délicat, plus intérieur, le couvercle entr'ouvert et superposé de ses cheveux noirs ; il arrivait que le teint de ses joues atteignît le rose violacé du cyclamen, et parfois même quand elle était congestionnée ou fiévreuse, et donnant alors l'idée d'une complexion maladive qui rabaissait mon désir à quelque chose de plus sensuel et faisait exprimer à son regard quelque chose de plus pervers et de plus malsain, la sombre pourpre de certaines roses, d'un rouge presque noir..."  

Nous voyons que ce nouveau registre tourne le dos à l'architecture urbaine et aborde un monde sensuel dans lequel le coquillage est une métaphore de l'intimité, de la  féminité ou de la sexualité.

Étudions les cinq occurrences du mot "coquillage". Deux nous sont déjà connues. La troisième évoque les joues de Madame de Guermantes ( un petit morceau rose de coquillage concassé). La quatrième renvoie à "Albertine de Balbec  (car, depuis son départ, elle l'était redevenue pour moi ; comme un coquillage auquel on ne fait plus attention quand on l'a toujours sur sa commode, une fois qu'on s'en est séparé pour le donner, ou l'ayant perdu, et qu'on pense à lui, ce qu'on ne faisait plus, elle me rappelait toute la beauté joyeuse des montagnes bleues de la mer)".

Je garde pour la fin l'occurrence capitale du mot "coquillage" : celle du fameux passage de la Petite Madeleine, car on ne doit pas oublier que la Madeleine est, d'abord, une coquille :

"Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques. [...]La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé ; les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot – s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. "

Camille Corot, La cathédrale de Chartres, 1830,  entré au Louvre dans la donation Moreau-Nélaton en 1906, mais qui fut exposé au musée des Arts décoratifs jusqu’en 1934.

 "Au lieu de photographies de la Cathédrale de Chartres, [ ...][ma Grand-Mère] se renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus." I, 27 

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Où nous faisons le point.

Nous  avons vu comment Proust utilise la technique des "longues phrases", et la technique impressionniste des nombreuses touches colorées pour nous jouer un tour de passe-passe en métamorphosant l'image de clocher de son village en celle d'un coquillage érigé entre deux galets. Une teinte principale, le violet, est déclinée dans l'extrait étudié par les adjectifs rose et purpurin, et dans le paragraphe par ceux de rougeâtre et violet. Le rose, couleur du désir chez Proust, a viré au pourpre, à la fois pour se conformer à la métaphore du coquillage, et à la fois pour placer ce coquillage dans le champ du désir "grassement sensuel" et "plus pervers et plus malsain" de la sexualité. Les renvois internes aux autres apparitions du motif du coquillage dans La Recherche, selon une technique délibérément proustienne, sont nombreux et confirment mon interprétation.

Mais le passage étudié va encore plus loin, surtout si on le considère à l'intérieur de son paragraphe. Un aspect doit être encore souligné.

.

 La perte du chemin.

Le thème de la perte du chemin , qui renvoie à celui de l'égarement du cœur et de l'esprit (pour reprendre le titre d'un roman libertin) ou plutôt de l'égarement des sens, est présent dans le paragraphe à son début, sous forme d'une anecdote amusante, et à la fin, sous celle d'une chute à visée morale. L'anecdote est celle par laquelle le père du narrateur conduit sa famille dans un tour de village qui les égare en ville, malgré le point de repère du clocher. Soudain, il sort sa clé de sa poche : ils sont devant chez eux !

Le thème de la perte de repères vient conclure le paragraphe :

 

"Et aujourd'hui encore si, dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m'a « mis dans mon chemin » me montre au loin, comme un point de repère, tel beffroi d'hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d'une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et disparue, le passant, s'il se retourne pour s'assurer que je ne m'égare pas, peut, à son étonnement, m'apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là, devant le clocher, pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l'oubli qui s'assèchent et se rebâtissent ; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à l'heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue... mais... c'est dans mon cœur..."

 

  Le narrateur, qui a perdu sa route, mais qui retrouve inopinément l'image ou le souvenir du clocher de son village, fait une expérience de type "Petite Madeleine" pendant laquelle il se livre à un travail d'introspection : "pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir". Ce n'est pas le surgissement d'une mémoire involontaire, mais un effort laborieux pour retrouver des souvenirs affectifs ("dans mon cœur"). Or, il est curieux de constater que dans le cas du clocher comme dans le cas du petit gâteau, Proust fait appel à la métaphore du coquillage avec ses connotations sexuelles. Le souvenir du clocher ne lui offre pas gracieusement l'accès à des émotions passées, mais au contraire, elle le confronte à un trouble et à un égarement : "plus anxieusement que tout à l'heure [...], je cherche encore mon chemin". Ce n'est pas à une certitude qu'il a accès, ou à une révélation, ou à un bolus de mémoire, mais au contraire à un flottement, une interruption de la connaissance, à  la confrontation à une image énigmatique. Comme Perceval face aux gouttes de sang dans la neige, dans le roman de Chrétien de Troyes, achoppe sur le signe insoluble du rouge sur blanc, le narrateur vient buter sur le chiffre d'un coquillage dressé entre deux galets, et sur l'insistance du pourpre, du rose et du rougeâtre à lui envoyer des signaux. 

 

SOURCES ET LIENS.

— RICHAUDEAU (François), 1980, "248 phrases de Proust" Communication et langages  Année 1980  Volume 45  Numéro 1  pp. 17-38



 

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Published by jean-yves cordier - dans Proust
14 novembre 2015 6 14 /11 /novembre /2015 13:24

Pan, pan, pan, pan : ce que contient le précieux petit pan de mur jaune de Proust.

Voir aussi :

La laitière de Proust et celle de Jean-Baptiste Huet

 

 

Pan ! J'appris très tôt la signification de l'onomatopée, lorsque Maman, face à une belle balourdise que je venais de proférer, percutait sa tempe de son index droit en s'exclamant "Pan !" tout en me regardant d'un air goguenard. Comme elle réussissait parfaitement cette petite figure de pantomime, elle en tirait une jubilation gourmande qui devait compenser pour elle la constatation, trop souvent répétée, que ce n'était pas la vérité, mais de copieuses énormités qui  sortaient  de la bouche de son enfant.  Cette semonce m'amusait aussi, et ce ne fut que bien plus tard que me fut réellement révélée l'existence en mon esprit d'un locataire discret mais terrible : ma Bêtise. 

Un peu plus tard, les exhortations de Maman, "rentres le pan de ta chemise ! " m'apprirent le second usage du mot, "partie tombante d'un vêtement, pouvant flotter". Une fois de plus, ce n'était guère à mon honneur : cette acceptation du substantif "pan" découle du latin pannus, "morceau d'étoffe, pièce, bande", mais Maman, qui savait son Gaffiot, et connaissait le diminutif pannulus "haillon, guenille", veillait à ce que je n'ai pas l'allure d'un gueux. J'étais mal fringué."Tu es fagoté comme l'As de Pique ! ". Ou la honte lorsqu'elle lançait son "Vive l'Empereur ! " devant un bouton de braguette en buissonnière.

Le sens proustien du mot "pan", "partie d'une construction verticale (un mur)" n'est que second par rapport à son origine vestimentaire, mais est attesté dès 1150 dans le Roman de Thèbes.

Chacun connaît sans-doute le célèbre "petit pan de mur jaune" de Proust,  dans le récit de la mort de l'écrivain Bergotte de la Recherche (A la recherche du temps perdu, tome 5 "La Prisonnière").  Je me propose d'en établir la généalogie en étudiant les occurrences du mot "pan" (en excluant Pan, le nom du dieu) dans le texte. J'ai utilisé le site dont voici le lien : http://alarecherchedutempsperdu.com/search/node/pan

Le mot est utilisé précocement, et à de nombreuses reprises (13 fois ??) dans six paragraphes. Je place en italique les éléments du texte que j'intègre dans ma réflexion. Mes commentaires précèdent la citation, placée en retrait.

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I. Le "pan de château" de Geneviève de Brabant et la lanterne magique :   §002 "À Combray, tous les jours dès la fin de l'après-midi". Du coté de chez Swann.

— pan de château= lumière = lanterne magique repoussant l'obscurité vespérale. le "supplice du coucher". Les "coulisses" de la lanterne, le "changement d'éclairage" = théâtre /décor.

— pan de château = château et landes jaunes = couleur mordorée de Geneviève de Brabant (= Guermantes = Maman)

— pan de château = drame de Golo menaçant Geneviève de Brabant et son enfant.

 

Ce pan de château est directement lié au drame du coucher dont il précède le récit. Par la lanterne magique, il troue l'obscurité des murs. La couleur jaune lui est déjà attribuée, associée à une sorte de mère mythique, Geneviève de Brabant. Le mot "pan" est associé à la fiction, à la théâtralisation de l'univers quotidien et à son décor animé par la succession du jour et de la nuit, du soleil et de l'obscurité. Proust enchâsse à l'intérieur du mot "pan" ce drame, mais aussi celui, projeté sur le mur, de Geneviève de Brabant menacée par l'intendant Golo et accusée d'adultère (comme Joseph le fut par Putiphar la femme du pharaon). Geneviève étant enceinte, c'est sur le couple mère-enfant (mère-fils) que pèse la menace de mort :

 

"Geneviève, fille du duc de Brabant, était l’épouse du palatin Siffroi. Marié depuis quelque temps, mais n’ayant pas encore d’enfants, le palatin dut la quitter pour rejoindre Charles Martel et son armée. Geneviève, enceinte le jour du départ de son mari mais sans qu’elle le sût encore, fut confiée à l’intendant Golo. Celui-ci n’étant pas parvenu à la séduire, il la dénonça en affirmant qu’elle venait de donner le jour au fruit d’un adultère. Par courrier, Siffroi ordonna à Golo de faire noyer la mère et l'enfant.

L’intendant livra les deux victimes à des domestiques, qui, parvenus dans une forêt voisine, furent émus et attendris. Ils résolurent de leur laisser la vie et de les abandonner dans ce lieu sauvage. Pendant plusieurs années, Geneviève et son enfant survécurent dans la forêt grâce au lait d’une biche qui s’attacha à eux. Un jour, lors d’une chasse, Siffroi parvint jusqu’à la grotte où vivait Geneviève.

Devant le caractère miraculeux de cette rencontre, il comprit la vérité et fit exécuter son intendant Golo. À l’emplacement où elle fut retrouvée, et en remerciement pour sa protection, Geneviève de Brabant fit ériger une chapelle en l’honneur de la Vierge." (Wikipédia)

Le texte de Proust : 

"À Combray, tous les jours dès la fin de l'après-midi, longtemps avant le moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin de ma mère et de ma grand'mère, ma chambre à coucher redevenait le point fixe et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé, pour me distraire les soirs où on me trouvait l'air trop malheureux, de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l'heure du dîner, on coiffait ma lampe ; et, à l'instar des premiers architectes et maîtres verriers de l'âge gothique, elle substituait à l'opacité des murs d'impalpables irisations, de surnaturelles apparitions multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail vacillant et momentané. Mais ma tristesse n'en était qu'accrue, parce que rien que le changement d'éclairage détruisait l'habitude que j'avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du coucher, elle m'était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais plus et j'y étais inquiet, comme dans une chambre d'hôtel ou de « chalet », où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de chemin de fer.

Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d'un affreux dessein, sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d'un vert sombre la pente d'une colline, et s'avançait en tressautant vers le château de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château était coupé selon une ligne courbe qui n'était guère que la limite d'un des ovales de verre ménagés dans le châssis qu'on glissait entre les coulisses de la lanterne. Ce n'était qu'un pan de château, et il avait devant lui une lande où rêvait Geneviève qui portait une ceinture bleue. Le château et la lande étaient jaunes, et je n'avais pas attendu de les voir pour connaître leur couleur, car, avant les verres du châssis, la sonorité mordorée du nom de Brabant me l'avait montrée avec évidence. [...]

. Et dès qu'on sonnait le dîner, j'avais hâte de courir à la salle à manger, où la grosse lampe de la suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui connaissait mes parents et le bœuf à la casserole, donnait sa lumière de tous les soirs, et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de Geneviève de Brabant me rendaient plus chère, tandis que les crimes de Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de scrupules."

 

.

 

 

II. Le "pan lumineux", pyramide tronquée, icone du drame du coucher à Combray. § 009 : "C'est ainsi que, pendant longtemps"

— Le pan lumineux = lumière découpé dans l'obscurité = pan tronqué = Combray = la scène du coucher = icone.

—Le théâtre : "projection électrique" ; "décor strictement nécessaire" ; "vieilles pièces pour les représentations en province ".

— "toujours vu à la même heure" :  le "pan", élément spatial, a été associé dans le texte I à "la fin de l'après-midi". L'élément temporel va fusionner avec l'élément spatial et le "pan" va désormais porter définitivement une heure précise : sept heures, le temps du coucher. "comme si Combray n'avait consisté qu'en deux étages reliés par un mince escalier et comme s'il n'y avait jamais été que sept heures du soir. "

— Le coucher : 

C'est le passage fondamental où le mot "pan" rentre dans le vocabulaire proustien en devenant une icone de la réminiscence du drame du coucher à Combray. Comme au théâtre, le narrateur revoit dans ses nuits d'insomnie se découper, comme par les projecteurs, le pan lumineux : c'est une pyramide irrégulière (allusion égyptienne) formée par une base large (le petit salon, la salle à manger) qui est celle des parents ou des adultes, puis par le vestibule qui fait un sas, puis l'escalier  très étroit de la marche au supplice. Le pan pyramidal culmine en un pyramidon où se logent la chambre à coucher du jeune Marcel, et "le petit couloir vitré pour l'entrée de maman". Ce pan devient le hiéroglyphe de Combray, un fût en barre verticale (l'escalier) reliant deux traverses (les deux étages) tel un I en lettre romaine. Si l'escalier est comparé à une pyramide à degré, alliance de la construction funéraire et du temple solaire, c'est qu'en son  sommet se consomme un drame sacrificiel. Dans le domaine biblique, c'est une échelle de Jacob inversée, où les cieux sont en bas et le dormeur en haut, mais où les anges ne montent ni ne descendent. C'est surtout la mise en scène du sacrifice d'Isaac, où le fils doit s'allonger sur le bûcher pour être sacrifié par le père, et où la délivrance rédemptrice est assurée par l'intervention de la mère faisant son entrée par le couloir vitré. Le passage rituel du jour à la nuit rejoue un rituel de la mise à mort et de la renaissance, ou celui de l'ouverture de la bouche dans le Livre des morts de l'Égypte pharaonienne lors du baiser maternel.

— Le drame du coucher est ici nommé "drame de mon déshabillage", ce qui, si on y réfléchit, n'est pas évident. Certes, l'heure du coucher est celui où l'enfant se met en chemise de nuit ou en pyjama. Mais le terme "déshabillage" évoque plutôt une mise à nu qu'un changement de tenue. Comme si l'enfant ne se déshabillait pas, mais qu'il était  déshabillé. Cette mise à nu évoque alors à son tour la préparation d'un sacrifice, d'un supplice, ou d'une mise en bière.  Ceci est d'autant plus intéressant que nous allons bientôt retrouver ce terme, appliqué à une momie.

— La reprise du "pan" précédent. Le "pan de château" persiste à travers le "pan lumineux" et est incorporé par lui, puisque ce dernier est aussi généré par la lumière dans la nuit ; puisqu'il est lui aussi un élément de décor, dans un drame qui n'est plus celui de Golo, mais de Swann accaparant la mère du narrateur. 

 

   "C'est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me ressouvenais de Combray, je n'en revis jamais que cette sorte de pan lumineux, découpé au milieu d'indistinctes ténèbres, pareil à ceux que l'embrasement d'un feu de bengale ou quelque projection électrique éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties restent plongées dans la nuit : à la base assez large, le petit salon, la salle à manger, l'amorce de l'allée obscure par où arriverait M. Swann, l'auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule où je m'acheminais vers la première marche de l'escalier, si cruel à monter, qui constituait à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide irrégulière ; et, au faîte, ma chambre à coucher avec le petit couloir à porte vitrée pour l'entrée de maman ; en un mot, toujours vu à la même heure, isolé de tout ce qu'il pouvait y avoir autour, se détachant seul sur l'obscurité, le décor strictement nécessaire (comme celui qu'on voit indiqué en tête des vieilles pièces pour les représentations en provinceau drame de mon déshabillage ; comme si Combray n'avait consisté qu'en deux étages reliés par un mince escalier et comme s'il n'y avait jamais été que sept heures du soir. À vrai dire, j'aurais pu répondre à qui m'eût interrogé que Combray comprenait encore autre chose et existait à d'autres heures. Mais comme ce que je m'en serais rappelé m'eût été fourni seulement par la mémoire volontaire, la mémoire de l'intelligence, et comme les renseignements qu'elle donne sur le passé ne conservent rien de lui, je n'aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela était en réalité mort pour moi.

Mort à jamais ? C'était possible."

.

III. Le "pan tronqué" de l'épisode de la petite madeleine. 

— hiver ; froid :  version hivernale du "pan".

— pan tronqué = réminiscence de la maison des parents à Combray = décor de théâtre pour un drame.

Proust donne une définition précise du "pan", tout en reprenant par l'adjectif "tronqué" (CNRTL: "retrancher une partie importante de l'extrémité") la comparaison avec une pyramide amputée de sa pointe. Le pan représente le "  petit pavillon, donnant sur le jardin, qu'on avait construit pour mes parents sur ses derrières". Autrement dit, ses deux étages et son escalier central. On voit combien l'auteur est fidèle au contenu qu'il a attribué à ses mots, et combien le mot "pan" ne désigne pas, au grè du texte, des objets différents. Au contraire, le mot acquiert de la densité en se répétant pour signifier la même chose, le décor du drame originel de l'angoisse mortelle du coucher.


Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n'était pas le théâtre et la drame de mon coucher n'existait plus pour moi, quand un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. [...] Et dès que j'eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, ou était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s'appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu'on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j'avais revu jusque-là) ; et avec la maison, la ville, depuis le matin jusqu'au soir et par tous les temps, la place où on m'envoyait avant déjeuner, les rues où j'allais faire des courses, les chemins qu'on prenait si le temps était beau."

.

IV. "tout un pan verni et cloisonné de fruits écarlates" .  § 115 : Bien plus, les goûters eux-mêmes que Gilberte offrait à ses amies

Est-ce un pas de coté dans ma démonstration ? Car rien ici ne semble rappeler ou s'accorder aux autres occurrences du mot "pan". Certes le pan est encore, sinon jaune, du moins lumineux puisqu'il est verni ; les fruits écarlates sont radieux. Dans la complicité établie entre la jeune Gilberte et le narrateur, le palais oriental (rappelant celui de Geneviève de Brabant, sous la domination de Golo) est détruit, découronné.

— Darius Ier : empereur perse, roi bâtisseur qui éleva des fortifications à Suse puis créa la capitale de Persépolis sur une immense terrasse fortifiée. Lorsque Darius le Grand succède à Cyrus, il choisit la ville de Suse pour y instaurer la capitale administrative de son empire unifié.  Il entreprend l'édification d'un complexe palatial sur les trois terrasses naturelles qui dominent la ville au nord. Il y construit son palais royal de tradition mésopotamienne sur lequel s'ouvre une vaste salle d'audiences appelée en perse apadana. Proust a pu voir au Louvre un chapiteau d'une des 36 colonnes de cette apadana. Darius peut être ici considéré comme une figure paternelle puissante et répressive, et la destruction de son palais par ingestion comme une forme infantile de meurtre du père. Quant au  l'Apadana de Persépolis , il est accessible par deux escaliers monumentaux en doubles rampes et un palais de 72 colonnes. L'escalier Est, aux crètes ornées de merlons crénelées, porte les bas-reliefs d'une processions de nobles Mèdes et Perses, et des peuples assujetis. Tout cela procède d'un souci "de se faire un nom" (D. Charpin, 2008) et de divinisation royale, et donc de survie après la mort, deux projets qui ne sont pas étrangers au thème que développe pas à pas (pan à pan) notre mot-clef.

  

Darius est cité quatre fois dans la Recherche, dont trois fois à propos de son palais. La premier exemple décrit le visage de Nissim Bernard :

"un visage qui semblait rapporté du palais de Darius et reconstitué par Mme Dieulafoy, si, choisi par quelque amateur désireux de donner un couronnement oriental à cette figure de Suse, ce prénom de Nissim n'avait fait planer au-dessus d'elle les ailes de quelque taureau androcéphale de Khorsabad ".

Jane Dieulafoy était l'épouse de l'archéologue Marcel Dieulafoy ; elle était connue pour son goût pour les vêtements masculins. Archéologue elle-même, peintre et dessinatrice, elle a participé avec son mari à une exploration de la Perse en 1881-1882. Ils explorent  Suse, mais aussi Persépolis dont ils ramènent pour la première fois des documents photographiques. Ils réalisent également des reconstructions et rapportent de nombreuses pièces archéologiques.  Elle a raconté cette aventure dans  La Perse, la Chaldée, la Susiane, Paris, Hachette, 1887. Le chapiteau de l'apadana de Suse visible au Louvre provient de la mission Dieulafoy, 1885-1886.  Khorsabad est le siège du palais du roi assyrien  Sargon II , et Proust a pu voir son taureau androcéphale au Louvre. A la mort de Sargon, la capitale fut délaissée au profit de Ninive. J'en  conclu (comme Jacques Nathan, Citations références et allusions de Proust, 1953, p. 72 que Proust rapproche Darius et Sargon, associe Suse  avec Khorsabad, et, par contagion, avec Ninive.

Voir une gravure de Jane Dieulafoy, Porte du palais de Suse dans Gallica :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62128841/f415.item.r=darius.zoom

Le second exemple concerne Bloch, figure du Juif dans la Recherche:

toute pareille à celle des scribes assyriens peints en costume de cérémonie à la frise d'un monument de Suse qui défend les portes du palais de Darius

J'ajoute que, quoique Proust cite Suse et non Persépolis, ce dernier site était considéré alors comme n'étant occupé que lors des cérémonies annuelles et rituelles  du Nouvel an perse, à l'équinoxe de printemps : 

Persépolis n’avait qu’une occupation annuelle et rituelle dédiée à la réception par le roi des tributs offerts par les nations assujetties de l’empire à l’occasion des cérémonies du nouvel an perse a longtemps prévalu. Je relie cette notion à celle des fêtes de confirmation du nouvel an pour le pharaon (cf. infra).

On sait aussi que Darius Ier affirmait tenir son pouvoir du dieu Ahura Mazda ; sur le cachet royal, le dieu apparaît en costume perse dans un globe ailé, symbolisant le ciel ou le soleil. Le même motif, qui porte le nom de Faravahar, est sculpté sur les frontons du palais à Persépolis. On retrouve ici  le "pan lumineux", le globe solaire, la solarisation et divinisation du roi, qui lui confère l'éternité. 

— ninitive : serait une coquille pour "ninivite", correcte dans l'édition de 1919. Cet adjectif signifie "relatif à Ninive", l'ancienne ville du nord de la Mésopotamie célèbre dans la Bible après que Jonas soit parvenu à la convertir.  On ne lui connaît aucune spécialité gastronomique, aucune pâtisserie, et les termes "pâtisseries ninivite" évoquent en premier lieu les ziggourats, tour à étage, édifice religieux à degrés constitués de plusieurs terrasses supportant probablement un temple à son sommet". Ce qui nous ramène aux pyramides tronquées, aux escaliers menant à un temple, .

 

"Et elle nous faisait entrer dans la salle à manger, sombre comme l'intérieur d'un Temple asiatique peint par Rembrandt, et où un gâteau architectural, aussi débonnaire et familier qu'il était imposant, semblait trôner là à tout hasard comme un jour quelconque, pour le cas où il aurait pris fantaisie à Gilberte de le découronner de ses créneaux en chocolat et d'abattre ses remparts aux pentes fauves et raides, cuites au four comme les bastions du palais de Darius. Bien mieux, pour procéder à la destruction de la pâtisserie ninitive, Gilberte ne consultait pas seulement sa faim ; elle s'informait encore de la mienne, tandis qu'elle extrayait pour moi du monument écroulé tout un pan verni et cloisonné de fruits écarlates, dans le goût oriental. "

 

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V. "Le pan de soleil plié à l'angle du mur extérieur", §182 : Puis les concerts finirent, le mauvais temps arriva, mes amies quittèrent Balbec...

—Pan  = soleil sur l'angle d'un mur. Version estivale du "pan" .

—Lutte entre soleil et obscurité, ombre et couleur (écarlate, cf. supra).

— Zénith = midi = éclatant et fixe = immuable = morne , émail inerte et factice = mort. La figure du "pan" est transformée en une constellation quasi zodiacale dans le monde supralunaire, éternel comme un astre mort.

— déshabillage d'une momie, le jour d'été.

Comme la petite phrase de Vinteuil, qui se déploie dans la Recherche de la blanche sonate au rougeoyant septuor,  le "pan" se modifie et enrichit son thème : le "pan lumineux" du souvenir iconique des pièces intérieures de la maison de Combray occupe  désormais l'angle d'un mur extérieur. Semblable au soleil d'été à son zénith, l'écrasant souvenir-ostensoir est un temps figé et immuable. Surtout, ce "pan de soleil plié" s'enrichit, sur le thème du déshabillage précédent le coucher, et sur celui du tombeau égyptien, de cette inoubliable phrase :  "Et tandis que Françoise ôtait les épingles des impostes, détachait les étoffes, tirait les rideaux, le jour d'été qu'elle découvrait semblait aussi mort, aussi immémorial qu'une somptueuse et millénaire momie que notre vieille servante n'eût fait que précautionneusement désemmailloter de tous ses linges, avant de la faire apparaître, embaumée dans sa robe d'or".    Bien que le sujet de la description soit "le jour d'été", un glissement s'opère entre la momie désemmaillotée, et l'enfant qu'on déshabillait avant de le mettre au lit / de le mettre à mort. L'enfant sacrifié, en son temple où mène l'escalier,  est élevé à la dignité d'un dieu.

 Cette momie solaire m'évoque (par simple réminiscence dépourvue de fondement logique) la cérémonie de confirmation annuelle du pharaon, où, la fin de l'année égyptienne étant une période de danger et de rupture, des  rites de régénération doivent  y remédier :  Le pharaon subit un long cérémonial de renaissance où le pouvoir monarchique est confirmé par l'assimilation de la personne royale à Rê le dieu solaire d'Héliopolis et à Horus, fils d'Osiris. . Après l'incorporation de la « fonction » dans le corps du roi par ingestion, l'année passée est symboliquement enterrée sous la forme d'une galette enrobée dans du limon de l'année nouvelle.Enfin, le roi est couché sur un lit d'apparat durant un sommeil simulé qui évoque la mort. Le matin du jour de l'an, Pharaon se réveille, jeune et renouvelé. (d'après Wikipédia)

 

 " Il avait fallu quitter Balbec en effet, le froid et l'humidité étant devenus trop pénétrants pour rester plus longtemps dans cet hôtel dépourvu de cheminées et de calorifère. J'oubliai d'ailleurs presque immédiatement ces dernières semaines. Ce que je revis presque invariablement quand je pensai à Balbec, ce furent les moments où chaque matin, pendant la belle saison, comme je devais l'après-midi sortir avec Albertine et ses amies, ma grand'mère sur l'ordre du médecin me forçait à rester couché dans l'obscurité. Le directeur donnait des ordres pour qu'on ne fît pas de bruit à mon étage et veillait lui-même à ce qu'ils fussent obéis. À cause de la trop grande lumière, je gardais fermés le plus longtemps possible les grands rideaux violets qui m'avaient témoigné tant d'hostilité le premier soir. Mais comme malgré les épingles avec lesquelles, pour que le jour ne passât pas, Françoise les attachait chaque soir, et qu'elle seule savait défaire, comme malgré les couvertures, le dessus de table en cretonne rouge, les étoffes prises ici ou là qu'elle y ajustait, elle n'arrivait pas à les faire joindre exactement, l'obscurité n'était pas complète et ils laissaient se répandre sur le tapis comme un écarlate effeuillement d'anémones, parmi lesquelles je ne pouvais m'empêcher de venir un instant poser mes pieds nus. Et sur le mur qui faisait face à la fenêtre, et qui se trouvait partiellement éclairé, un cylindre d'or que rien ne soutenait était verticalement posé et se déplaçait lentement comme la colonne lumineuse qui précédait les Hébreux dans le désert. Je me recouchais ; obligé de goûter, sans bouger, par l'imagination seulement, et tous à la fois, les plaisirs du jeu, du bain, de la marche, que la matinée conseillait, la joie faisait battre bruyamment mon cœur comme une machine en pleine action, mais immobile, et qui ne peut que décharger sa vitesse sur place en tournant sur elle-même.

Je savais que mes amies étaient sur la digue mais je ne les voyais pas, tandis qu'elles passaient devant les chaînons inégaux de la mer, tout au fond de laquelle et perchée au milieu de ses cimes bleuâtres comme une bourgade italienne se distinguait parfois dans une éclaircie la petite ville de Rivebelle, minutieusement détaillée par le soleil. Je ne voyais pas mes amies, mais (tandis qu'arrivaient jusqu'à mon belvédère l'appel des marchands de journaux, « des journalistes », comme les nommait Françoise, les appels des baigneurs et des enfants qui jouaient, ponctuant à la façon des cris des oiseaux de mer le bruit du flot qui doucement se brisait), je devinais leur présence, j'entendais leur rire enveloppé comme celui des Néréides dans le doux déferlement qui montait jusqu'à mes oreilles. « Nous avons regardé, me disait le soir Albertine, pour voir si vous descendriez. Mais vos volets sont restés fermés, même à l'heure du concert. » À dix heures, en effet, il éclatait sous mes fenêtres. Entre les intervalles des instruments, si la mer était pleine, reprenait, coulé et continu, le glissement de l'eau d'une vague qui semblait envelopper les traits du violon dans ses volutes de cristal et faire jaillir son écume au-dessus des échos intermittents d'une musique sous-marine. Je m'impatientais qu'on ne fût pas encore venu me donner mes affaires pour que je puisse m'habiller. Midi sonnait, enfin arrivait Françoise. Et pendant des mois de suite, dans ce Balbec que j'avais tant désiré parce que je ne l'imaginais que battu par la tempête et perdu dans les brumes, le beau temps avait été si éclatant et si fixe que, quand elle venait ouvrir la fenêtre, j'avais pu, toujours sans être trompé, m'attendre à trouver le même pan de soleil plié à l'angle du mur extérieur, et d'une couleur immuable qui était moins émouvante comme un signe de l'été qu'elle n'était morne comme celle d'un émail inerte et factice. Et tandis que Françoise ôtait les épingles des impostes, détachait les étoffes, tirait les rideaux, le jour d'été qu'elle découvrait semblait aussi mort, aussi immémorial qu'une somptueuse et millénaire momie que notre vieille servante n'eût fait que précautionneusement désemmailloter de tous ses linges, avant de la faire apparaître, embaumée dans sa robe d'or." 

 

 

VI. "'un pan de mur violemment éclairé § 244,   : Seulement une fois en tête à tête avec les Elstir.

—" l'heure du dîner" : "sept heures", l'heure de la lanterne magique (I), celle du drame du coucher (II) —"les fragments": fragment = pan = partie morcelée d'un tout.

— "la projection" ..."comme les images lumineuses d'une lanterne magique" :  le lien est explicite avec la première occurrence du mot "pan" lié à la lanterne magique, avec le théâtre, et avec son éclairage.

— Pan de mur violemment éclairé = mirage de la profondeur = illusion d'optique confondant le mur avec une longue rue claire.

 

— La sixième occurrence du mot "pan" rappelle les différents thèmes dont il a été chargé par l'auteur, et notamment le premier : "pan" = projection lumineuse de la lanterne magique.  Mais cette lanterne va être exploitée comme une métaphore de la création artistique, dans un basculement où le roman n'est plus le récit de souvenirs, mais celui de la naissance d'une compréhension d'une vocation artistique. Or, chacun sait que c'est là le sujet majeur qui sous-tend la Recherche. Il ne s'agit plus de se souvenir, mais, pour l'auteur, et à l'instar d'Elstir, de se transformer en lanterne magique pour projeter sur la feuille blanche une façon particulière de voir. 

— Le mot "pan" introduit alors une  théorie esthétique basée sur la reproduction de ce que l'artiste voit, et non de ce qu'il sait voir. Ce thème majeur ne peut être exposé ici, mais il importe seulement de montrer que cette théorie est introduite par les différentes amplifications qu'a connu le mot "pan" .

 

"Seulement une fois en tête à tête avec les Elstir, j'oubliai tout à fait l'heure du dîner ; de nouveau comme à Balbec j'avais devant moi les fragments de ce monde aux couleurs inconnues qui n'était que la projection, la manière de voir particulière à ce grand peintre et que ne traduisaient nullement ses paroles. Les parties du mur couvertes de peintures de lui, toutes homogènes les unes aux autres, étaient comme les images lumineuses d'une lanterne magique laquelle eût été, dans le cas présent, la tête de l'artiste et dont on n'eût pu soupçonner l'étrangeté tant qu'on n'aurait fait que connaître l'homme, c'est-à-dire tant qu'on n'eût fait que voir la lanterne coiffant la lampe, avant qu'aucun verre coloré eût encore été placé. Parmi ces tableaux, quelques-uns de ceux qui semblaient le plus ridicules aux gens du monde m'intéressaient plus que les autres en ce qu'ils recréaient ces illusions d'optique qui nous prouvent que nous n'identifierions pas les objets si nous ne faisions pas intervenir le raisonnement. Que de fois en voiture ne découvrons-nous pas une longue rue claire qui commence à quelques mètres de nous, alors que nous n'avons devant nous qu'un pan de mur violemment éclairé qui nous a donné le mirage de la profondeur. Dès lors n'est-il pas logique, non par artifice de symbolisme mais par retour sincère à la racine même de l'impression, de représenter une chose par cette autre que dans l'éclair d'une illusion première nous avons prise pour elle ? Les surfaces et les volumes sont en réalité indépendants des noms d'objets que notre mémoire leur impose quand nous les avons reconnus. Elstir tâchait d'arracher à ce qu'il venait de sentir ce qu'il savait, son effort avait souvent été de dissoudre cet agrégat de raisonnements que nous appelons vision. "

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VII.  Le précieux petit pan de mur jaune. § 360. La prisonnière : la mort de Bergotte.

— "Petit pan de mur" revient huit fois (en sept passages) dont sept fois avec jaune et trois fois avec "précieux". On a noté  l'allitération des "p" (précieux petit pan) et des labiales (Jean Milly), complétées par la discrète allitération des "v" : "avec un auvent". On remarque le chiffre sept de ces répétitions incantatoires du paragraphe, le même chiffre que le nombre de textes convoqués ici.: De même que la sonate de Vinteuil pour piano et violon (2 instruments) se répète au fil de l'œuvre en se développant pour s'achever en un septuor (sept instruments), et de même que la "petite phrase" musicale poignante et entêtante est retrouvée, parfois inopinément par le narrateur, ce "pan" prend le statut d'un leitmotiv et achève sa dernière apparition dans la Recherche en sept coups ; pan pan pan pan pan pan pan. Un destin qui frappe à la porte. L'artiste (Bergotte, et à travers lui, le narrateur) va-t-il mourir avec le jour qui s'achève, ou bien va-t-il survivre par son œuvre ? La réponse est donnée par cette très belle image de la nuit funèbre, où, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois comme autant de pan lumineux, tracent le hiéroglyphe de sa résurrection.

— Ce petit pan de mur jaune avec un auvent est censé se trouver sur la Vue de Delft de Vermeer, mais personne ne s'accorde à son sujet : "La phrase "petit pan de mur jaune avec un auvent" a étonné les critiques. S'agit-il d’une partie du mur de la ville en briques (à droite dans le tableau), ou bien d'une toiture en pente avec lucarne que Proust aurait prise pour un pan de mur ? Si cette dernière hypothèse paraît la plus fiable, Proust a peut-être cependant voulu provoquer son lecteur avec un détail coloré qui, en effet, n'existe pas ou qui semble simplement fondu dans la technique raffinée du peintre hollandais."  http://www.lintermede.com/dossier-couleurs-marcel-proust-analyse-recherche.php

— "Mort à jamais ? Qui peut le dire ?" reprend la remarque : "Mort à jamais ? C'était possible" de la fin du texte II, dans ces entrelacements de motifs qui caractérisent la Recherche. Le lien du mot "pan" avec la mort est présente depuis la première occurrence dans la menace de mort que Golo fait peser sur Geneviève de Brabant et l' enfant qu'elle porte, elle est présente aussi dans le texte II où le pan lumineux brille comme un cénotaphe d'or où est cristallisé l'angoisse mortelle de la séparation avec la mère, elle s'inverse dans la réssurrection du souvenir de la petite madeleine, elle persiste lors de l'évocation du palais d'immortalité de Darius et de son appropriation/destruction par dévoration, elle est évidente lorsque le pan de soleil plié est l'épiphanie d'un jour d'été mort, immémorial et exhibé comme une momie divine, elle s'esquive avec Elstir mais revient en force avec la Mort de Bergotte.

— Le texte de Proust est assez énigmatique, voire même incompréhensible, et il semble dissimuler un message à décrypter. D'abord cette histoire d'indigestion de pomme de terre est grotesque. Ensuite ce pan de mur jaune prétendu appartenir à la Vue de Delft conservé au Mauritshuis de la Haye  ne s'y trouve pas, et quand bien même on croit  le décèler parmi les nombreuses façades de Delft, on est alors devant un détail parfaitement insignifiant. ... qui n'est pas un mur, mais un toit mansardé, et dépourvu d'auvent. 

 

Alors, on cherche encore, et on finit par trouver, à l'extrême droite du tableau, à coté de la Porte de Rotterdam (un pont fortifié en réalité), dans une partie souvent coupée sur les reproductions, un minuscule mur plus blanc que jaune. Sans auvent, mais au dessus d'un pont basculant, à coté de deux barques à harengs en réparation dans un chantier naval.

Les deux taches de couleur incriminés n'ont pas de quoi provoquer, chez un écrivain comme Bergotte visitant l'exposition (l'Exposition Hollandaise du Musée du Jeu de Paume (* ) à Paris en 1921) un malaise identique au Syndrome de Stendhal ! La matière picturale ne semble pas "précieuse" là plus qu'ailleurs, et l'application de couches successives n'y est pas apparente. De même que "les petits personnages en bleu" ne sont pas exclusivement bleus — mais que l'allitération en -p est ainsi rendu possible.

(* ) la Vue de Delft n°104 de Johannes Vermeer (et non Ver Meer) y est accompagnée de deux autres tableaux, n° 105 La Cuisinière, et n°106 Tête de jeune fille. )

Les experts soulignent l'influence de  trois articles de Vaudoyer parus dans l'Opinion d'avril et mai 1921, mais cet auteur ne mentionne jamais ce détail du mur jaune. Force est donc de conclure que le petit pan de mur jaune est "une pure fiction littéraire" (Nicolas Valazza).

On est alors amené à chercher la signification, dans le domaine du style littéraire, de la leçon d'écriture qui est révélée à Bergotte : que signifie pour un auteur "passer plusieurs couches de couleurs" ? Comment s'inspirer d'un "petit pan de mur jaune" pour transformer un style trop sec ? Là encore, la réponse n'est pas limpide. Nicolas Valazza a fait le lien (dans une démarche analogue à la mienne) entre le "pan de mur" et les "morceaux" qui caractérisent Bergotte (§ 021). Ces "morceaux" sont les digressions qu'affectionne Proust dans sa lecture de John Ruskin, et qu'il imite dans sa préface de sa traduction de la Bible d'Amiens. Est-ce la bonne clef d'interprétation du "petit pan de mur" ?

— Pour ma part, le parcours que je viens de faire à travers les sept textes dans lesquels le mot "pan" apparaît dans la Recherche me donne la conviction que ces occurences ne sont pas venues au hasard du fil de l'écriture sous la plume de Proust, mais qu'elles ont été construites selon un "patron", au point de bâti, et qu'elles se répondent les unes au autres, avant de culminer dans le récit de la mort de Bergotte, qui préfigure celle de l'auteur lui-même. Puisque ces sept pans de mur composent, par leurs échos, par leurs rythmes, par les réminiscences générées par leur retour dans le texte, par l'enrichissement mutuel de leur thème, un habit chatoyant dont je ne peux saisir un reflet ou une couleur sans en trahir le charme, je ne résumerais pas en une formule ce que j'ai découvert. Mais le paragraphe de Bergotte succède à celui d'Elstir. La compréhension par le narrateur de l'importance, pour sa vocation artistique, de rendre compte strictement de ce qu'il voit, et de faire voir le monde à autrui tel qu'il le voit (c'est la métaphore de l'oculiste) lui permet d'espérer échapper à la mort et à l'oubli par son œuvre, comme Vermeer. S'il se voue à sa vie, il la perd, c'est la vie mondaine de Bergotte qu'il voit sur un coté de la balance ; alors que s'il se voue à son œuvre, il la sauve, c'est le petit pan de mur jaune de Vermeer sur l'autre plateau de la balance. 

  L'angoisse mortelle du narrateur, celle d'être séparé de maman, et celle de s'abandonner au sommeil et de ne pas se lever le lendemain comme se lève le soleil, cette angoisse a été projetée en pleine lumière dans une image hiéroglyphique de la chambre à coucher de Combray, de l'escalier qui y monte, et du baiser maternel qui sera déposé en viatique  : c'est le "pan". Une scène peu glorieuse ? En la révélant à sa manière sur le théâtre littéraire, il la transforme en une pyramide reflétant le soleil fixé en son zénith. Dans les vitrines éclairées, la page blanche une fois couverte d'écriture luit comme un papillon, psyché qui est le symbole de sa résurrection. 

Ma réflexion va-telle mourir à jamais ? Qui peut le dire ?.

 

 

 

.

 

"On n'absorbe le produit nouveau, d'une composition toute différente, qu'avec la délicieuse attente de l'inconnu. Le cœur bat comme à un premier rendez-vous. Vers quels genres ignorés de sommeil, de rêves, le nouveau venu va-t-il nous conduire ? Il est maintenant en nous, il a la direction de notre pensée. De quelle façon allons-nous nous endormir ? Et une fois que nous le serons, par quels chemins étranges, sur quelles cimes, dans quels gouffres inexplorés le maître tout-puissant nous conduira-t-il ? Quel groupement nouveau de sensations allons-nous connaître dans ce voyage ? Nous mènera-t-il au malaise ? À la béatitude ? À la mort ? Celle de Bergotte survint la veille de ce jour-là où il s'était ainsi confié à un de ces amis (ami ? ennemi ?) trop puissant. Il mourut dans les circonstances suivantes : Une crise d'urémie assez légère était cause qu'on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu'il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu'il ne se rappelait pas) était si bien peint, qu'il était, si on le regardait seul, comme une précieuse oeuvre d'art chinoise, d'une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l'exposition. Dès les premières marches qu'il eut à gravir, il fut pris d'étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l'impression de la sécheresse et de l'inutilité d'un art si factice, et qui ne valait pas les courants d'air et de soleil d'un palazzo de Venise, ou d'une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu'il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l'un des plateaux, sa propre vie, tandis que l'autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu'il avait imprudemment donné le premier pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. »

Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s'abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l'optimisme, se dit : « C'est une simple indigestion que m'ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n'est rien. » Un nouveau coup l'abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? Certes, les expériences spirites, pas plus que les dogmes religieux, n'apportent la preuve que l'âme subsiste. Ce qu'on peut dire, c'est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d'obligations contractées dans une vie antérieure ; il n'y a aucune raison, dans nos conditions de vie sur cette terre, pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l'artiste cultivé à ce qu'il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l'admiration qu'il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces obligations, qui n'ont pas leur sanction dans la vie présente, semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d'y retourner revivre sous l'empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l'enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées – ces lois dont tout travail profond de l'intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement – et encore ! – pour les sots. De sorte que l'idée que Bergotte n'était pas mort à jamais est sans invraisemblance. On l’enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres,disposés trois par trois, veillaient comme des anges aux ailes éployées et semblaient, pour celui qui n’était plus, le  symbole de sa résurrection. "

.

 

 

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FUGACE CONCLUSION .

Pas de conclusion sur ce défrichage d'un chantier archéologique qui attend son décryptage. Mais une simple notule.

 Ces sept "pans" qui composent une vraie queue de paon aux reflets chatoyants autour du thème obsédant de la mort et de la survie, de la nuit à traverser comme épreuve avant l'apothéose du jour, peuvent être considérés comme un ensemble de sept hypotyposes, si j'adopte la définition suivante (Wikipédia, Hypotypose, technique stylistique) : "descriptions fragmentaires où seulement les notations sensibles et les informations descriptives marquantes sont restituées, dans une esthétique proche du kaléidoscope ou du style impressionniste appliqué à la littérature".

Cette définition reprend la notion de fragment propre au substantif "pan" ; celle d'impression visuelle propre au caractère lumineux des "pans" ; celle où le pan illustre la technique picturale d'Elstir ; celle du kaleidoscope et de l'instantanée photographique de la lanterne magique. 

A vos thèses ! 

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SOURCE ET LIENS.


VALAZZA (Nicolas), 2011 « Portrait de Proust en dentellière », pp 148-164 in Proust et la Hollande Ed;  Sjef Houppermans, Amsterdam New-York.

https://books.google.fr/books?id=gdnZHAmtfSoC&pg=PA150&dq=pan+de+mur+jaune&hl=fr&sa=X&ved=0CFUQ6AEwCWoVChMI0cTru42QyQIVRl4aCh0TuArk#v=onepage&q=pan%20&f=false


 

 

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Published by jean-yves cordier - dans Proust
1 novembre 2015 7 01 /11 /novembre /2015 21:01

La Laitière de Jean-Baptiste Huet et les laitières de Marcel Proust.

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Voir aussi :

Pan, pan, pan, pan : ce que contient le précieux petit pan de mur jaune de Proust.

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La Laitière (1769) de Jean-Baptiste Huet (1745-1811) a-t-elle pu inspirer à Marcel Proust ce personnage de la jolie laitière qui court en leitmotiv dans A la recherche du temps perdu comme la métaphore d'un plaisir auquel le narrateur aurait pu goûter, et qui s'éloigne ?

Non, sans-doute. Car mes recherches sur la toile ne retrouvent aucune réponse à l'interrogation Proust + "Jean-Baptiste Huet".

Traditionnellement, la laitière de Proust est mise en relation avec celle de Vermeer. Cela ne me semble guère convaincant.

La sage et concentrée bourgeoise ou domestique de Delft est un bel exemple de cette tranquillité qui naît de la vie humble aux travaux ennuyeux et faciles, du "cœur à l'ouvrage" suscitée par l'utilisation routinière des nourritures simples. Mais est-elle sexuellement attirante ?

Celle que Proust décrit est, d'abord, désirable. Ses laitières sont des objets du désir qui troublent le narrateur car elles lui semblent accessibles et faciles alors qu'elles lui échappent toujours. Comme les arbres d'Hudimesnil, elles résistent à la possession, à la captation.

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Aussi j'en viens à proposer aux proustophiles et proustomaniaques ce tableau de Jean-Baptiste Huet conservé actuellement (depuis 1929) au Musée Cognacq-Jay après avoir appartenu aux collections des propriétaires de la Samaritaine, Ernest Cognacq et Marie-Louise Jaÿ.

Le seul réel argument que je leur propose —et dont ils devraient je pense accepter la validité — est le très fort sentiment de reconnaissance, immédiat, que la vue du tableau a suscité chez moi : "Ah, — me suis-je dit— voici  la laitière que Marcel a vu apparaître alors qu'il était dans le train vers Balbec : "la grande fille que je vis sortir de cette maison et, sur le sentier qu'illuminait obliquement le soleil levant, venir vers la gare en portant une jarre de lait. ".

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D'où me venait cet émoi intérieur ? Ce plaisir délicieux de la certitude d'une retrouvaille ? Qu'est-ce qui suscitait cette puissance joie ? D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender ? Plutôt que de scruter la toile de Huet, je me tourne vers mon esprit et j'y retrouve les phrases de La Recherche. 

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"Le paysage devint accidenté, abrupt, le train s'arrêta à une petite gare entre deux montagnes. On ne voyait au fond de la gorge, au bord du torrent, qu'une maison de garde enfoncée dans l'eau qui coulait au ras des fenêtres. Si un être peut être le produit d'un sol dont on goûte en lui le charme particulier, plus encore que la paysanne que j'avais tant désiré voir apparaître quand j'errais seul du côté de Méséglise, dans les bois de Roussainville, ce devait être la grande fille que je vis sortir de cette maison et, sur le sentier qu'illuminait obliquement le soleil levant, venir vers la gare en portant une jarre de lait. Dans la vallée à qui ces hauteurs cachaient le reste du monde, elle ne devait jamais voir personne que dans ces trains qui ne s'arrêtaient qu'un instant. Elle longea les wagons, offrant du café au lait à quelques voyageurs réveillés. Empourpré des reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. Je ressentis devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous prenons de nouveau conscience de la beauté et du bonheur.  [...] Telle, étrangère aux modèles de beauté que dessinait ma pensée quand je me trouvais seul, la belle fille me donna aussitôt le goût d'un certain bonheur (seule forme, toujours particulière, sous laquelle nous puissions connaître le goût du bonheur), d'un bonheur qui se réaliserait en vivant auprès d'elle. Mais ici encore la cessation momentanée de l'Habitude agissait pour une grande part. Je faisais bénéficier la marchande de lait de ce que c'était mon être complet, apte à goûter de vives jouissances, qui était en face d'elle. Je ne sais si, en me faisant croire que cette fille n'était pas pareille aux autres femmes, le charme sauvage de ces lieux ajoutait au sien, mais elle le leur rendait. La vie m'aurait paru délicieuse si seulement j'avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l'accompagner jusqu'au torrent, jusqu'à la vache, jusqu'au train, être toujours à ses côtés, me sentir connu d'elle, ayant ma place dans sa pensée. Elle m'aurait initié aux charmes de la vie rustique et des premières heures du jour. Je lui fis signe qu'elle vînt me donner du café au lait. J'avais besoin d'être remarqué d'elle. Elle ne me vit pas, je l'appelai. Au-dessus de son corps très grand, le teint de sa figure était si doré et si rose qu'elle avait l'air d'être vue à travers un vitrail illuminé. Elle revint sur ses pas, je ne pouvais détacher mes yeux de son visage de plus en plus large, pareil à un soleil qu'on pourrait fixer et qui s'approcherait jusqu'à venir tout près de vous, se laissant regarder de près, vous éblouissant d'or et de rouge. Elle posa sur moi son regard perçant, mais comme les employés fermaient les portières, le train se mit en marche ; je la vis quitter la gare et reprendre le sentier, il faisait grand jour maintenant : je m'éloignais de l'aurore. [...] ; cette belle fille que j'apercevais encore, tandis que le train accélérait sa marche, c'était comme une partie d'une vie autre que celle que je connaissais, séparée d'elle par un liséré, et où les sensations qu'éveillaient les objets n'étaient plus les mêmes ; et d'où sortir maintenant eût été comme mourir à moi-même. Pour avoir la douceur de me sentir du moins attaché à cette vie, il eût suffi que j'habitasse assez près de la petite station pour pouvoir venir tous les matins demander du café au lait à cette paysanne. Mais, hélas ! elle serait toujours absente de l'autre vie vers laquelle je m'en allais de plus en plus vite et que je ne me résignais à accepter qu'en combinant des plans qui me permettraient un jour de reprendre ce même train et de m'arrêter à cette même gare, projet qui avait aussi l'avantage de fournir un aliment à la disposition intéressée, active, pratique, machinale, paresseuse, centrifuge qui est celle de notre esprit car il se détourne volontiers de l'effort qu'il faut pour approfondir en soi-même, d'une façon générale et désintéressée, une impression agréable que nous avons eue. Et comme d'autre part nous voulons continuer à penser à elle, il préfère l'imaginer dans l'avenir, préparer habilement les circonstances qui pourront la faire renaître, ce qui ne nous apprend rien sur son essence, mais nous évite la fatigue de la recréer en nous-même et nous permet d'espérer la recevoir de nouveau du dehors." A la recherche du temps perdu (Marcel Proust) II : A l'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs II : Noms de pays : le pays

Nous voyons que la laitière de Proust, comme celle de Huet, regarde le narrateur. Qu'elle ne se trouve pas dans une cuisine ou un office de maison bourgeoise, dans un cercle familier. Elle surgit comme une apparition sauvage, étrangère, elle se lève avec l'aurore à laquelle elle s'identifie.

  J'ignore si Proust a connu ce tableau. Mais par contre, les liens —peut-être amoureux— qui l'unissait à Nissim de Camondo sont bien connus. (Et le héros de la Recherche Nissim Bernard en tire son nom) 

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Et alors ?

Nissim a vécu dans l'hôtel particulier de la Porte Monceau que son père le comte Moïse de Camondo, banquier et collectionneur d'art, avait fait construire en 1911 pour abriter ses collections. C'est actuellement le Musée Nissim de Camondo. On y trouve au rez-de-chaussée haut le "Salon des Huet" spécialement conçus pour recevoir les panneaux peints de scènes champêtres de Jean-Baptiste Huet. Ce grand cycle décoratif comprend sept compositions et trois dessus de porte et illustre les progrès de l’amour entre un berger et une bergère, grâce à la complicité d’un chien et d’une colombe. Jean-Baptiste Huet fut l’un des grands peintres animaliers du XVIIIe siècle et c’est en hommage à son cycle que le salon circulaire placé à la jonction des deux ailes de l’hôtel Camondo prit le nom de Salon des Huet.

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La Bouquetière de Jean-Baptiste Huet.

Notre laitière fait la paire avec une Bouquetière au corsage tout aussi généreux et à la fraîcheur délicieuse, qui propose ingénument les roses de son tablier et les bouquets de ses paniers d'osier

Une huile sur toile de 67,5 x 50,5, comme La Laitière, et, comme elle, conservée au Musée Cognacq-Jay (actuellement en restauration). Mais, à ma connaissance, Proust ne fait pas apparaître de bouquetière dans son œuvre.

http://museecognacqjay.paris.fr/fr/les-actualites/restauration-de-deux-oeuvres-peintes-par-huet-la-bouquetiere-et-la-laitiere

http://art.rmngp.fr/fr/library/artworks/jean-baptiste-huet_la-bouquetiere_huile-sur-toile

 

 

Jean-Baptiste Huet, La Bouquetière, détail, Musée Cognacq-Jay (copie d'écran du site du musée)

Jean-Baptiste Huet, La Bouquetière, détail, Musée Cognacq-Jay (copie d'écran du site du musée)

 .

Une fausse piste.

Je consulte Le Musée retrouvé de Marcel Proust par Yann le Pichon (Stock, 1990, 1995), mais J-B. Huet ne figure pas dans le "musée imaginaire" composé par l'auteur. J'y trouve néanmoins une liste des peintres cités dans La Recherche, et , à la lettre H, je trouve "HUET (Jean-Baptiste), III, 1518". Le cœur battant, j'ouvre le tome III de mes volumes de la Pléiade à la page 1518. C'est une variante de la page 309 de Sodome et Gomorrhe, II.

..choses qu'elle possédait et qui pouvaient aisément se marier à cet intérieur, notamment de vieilles toiles françaises et des paravents de laque [...]. Surtout, Mme Verdurin poussant même jusqu'à des conséquences extrêmes un de ses axiomes qui était qu'on doit vivre fut-ce pour quelques mois au milieu des choses qu'on aime, avait rapporté à la Raspelière et placé des encadrements de vernis Martin, des chinoiseries décoratives Leprince, et de Huet (1), qui se mariaient aimablement aux paravents leurs voisins, comme l'Orient français des adaptations de Galland aux Mille et Une Nuits véritables. "

On voit que Proust ne fait pas allusion à Jean-Baptiste Huet, mais, bien évidemment, à son oncle Christophe Huet,(1663-1739),  peintre animalier célèbre pour sa décoration des salons de Chantilly nommés Grande et Petite Singerie : ce sont bien là  des "chinoiseries décoratives". 

Pourtant, ce n'est pas l'opinion d'Antoine Compagnon, qui accompagne la mention du nom Huet de cette variante d'une note (1) page 1518-1519 en précisant : Jean-Baptiste Huet (1745-1811), peintre réputé pour des paysages et des scènes animalières ; ses dessins gravés restèrent réputés". C'est cette note qui explique la mention de J-B. Huet dans la liste des peintres cités par Proust, dans le livre de Y. Le Pichon. 

En définitive, Marcel Proust ne mentionne pas Jean-Baptiste Huet dans son œuvre.

 

Annexe. Quelques laitières de La Recherche du Temps Perdu.

Il me reste, avant de lancer cette bouteille à la mer à destination d'une éventuelle âme sensible,  à chercher dans La Recherche d'autres apparitions de "la laitière", parfois qualifiée de "crémière".

 

 

"Si, sortant de mon lit, j'allais écarter un instant le rideau de ma fenêtre, ce n'était pas seulement comme un musicien ouvre un instant son piano, et pour vérifier si, sur le balcon et dans la rue, la lumière du soleil était exactement au même diapason que dans mon souvenir, c'était aussi pour apercevoir quelque blanchisseuse portant son panier à linge, une boulangère à tablier bleu, une laitière à bavette et manches de toile blanche, tenant le crochet où sont suspendues les carafes de lait, quelque fière jeune fille blonde suivant son institutrice, une image enfin que les différences de lignes, peut-être quantitativement insignifiantes, suffisaient à faire aussi différente de toute autre que pour une phrase musicale la différence de deux notes, et sans la vision de laquelle j'aurais appauvri la journée des buts qu'elle pouvait proposer à mes désirs de bonheur. Mais si le surcroît de joie, apporté par la vue des femmes impossibles à imaginer a priori, me rendait plus désirables, plus dignes d'être explorés, la rue, la ville, le monde, il me donnait par là même la soif de guérir, de sortir, et, sans Albertine, d'être libre. Que de fois, au moment où la femme inconnue dont j'allais rêver passait devant la maison, tantôt à pied, tantôt avec toute la vitesse de son automobile, je souffris que mon corps ne pût suivre mon regard qui la rattrapait et, tombant sur elle comme tiré de l'embrasure de ma fenêtre par une arquebuse, arrêter la fuite du visage dans lequel m'attendait l'offre d'un bonheur qu'ainsi cloîtré je ne goûterais jamais ! "

La Recherche V. La Prisonnière

 

  "Parfois, comme la voiture gravissait une route montante entre des terres labourées, rendant les champs plus réels, leur ajoutant une marque d'authenticité, comme la précieuse fleurette dont certains maîtres anciens signaient leurs tableaux, quelques bleuets hésitants pareils à ceux de Combray suivaient notre voiture. Bientôt nos chevaux les distançaient, mais après quelques pas, nous en apercevions un autre qui en nous attendant avait piqué devant nous dans l'herbe son étoile bleue ; plusieurs s'enhardissaient jusqu'à venir se poser au bord de la route et c'était toute une nébuleuse qui se formait avec mes souvenirs lointains et les fleurs apprivoisées.

Nous redescendions la côte ; alors nous croisions, la montant à pied, à bicyclette, en carriole ou en voiture, quelqu'une de ces créatures – fleurs de la belle journée, mais qui ne sont pas comme les fleurs des champs, car chacune recèle quelque chose qui n'est pas dans une autre et qui empêchera que nous puissions contenter avec ses pareilles le désir qu'elle a fait naître en nous – quelque fille de ferme poussant sa vache ou à demi couchée sur une charrette, quelque fille de boutiquier en promenade, quelque élégante demoiselle assise sur le strapontin d'un landau, en face de ses parents. Certes Bloch m'avait ouvert une ère nouvelle et avait changé pour moi la valeur de la vie, le jour où il m'avait appris que les rêves que j'avais promenés solitairement du côté de Méséglise quand je souhaitais que passât une paysanne que je prendrais dans mes bras, n'étaient pas une chimère qui ne correspondait à rien d'extérieur à moi, mais que toutes les filles qu'on rencontrait, villageoises ou demoiselles, étaient toutes prêtes à en exaucer de pareils. Et dussé-je, maintenant que j'étais souffrant et ne sortais pas seul, ne jamais pouvoir faire l'amour avec elles, j'étais tout de même heureux comme un enfant né dans une prison ou dans un hôpital et qui, ayant cru longtemps que l'organisme humain ne peut digérer que du pain sec et des médicaments, a appris tout d'un coup que les pêches, les abricots, le raisin, ne sont pas une simple parure de la campagne, mais des aliments délicieux et assimilables. Même si son geôlier ou son garde-malade ne lui permettent pas de cueillir ces beaux fruits, le monde cependant lui paraît meilleur et l'existence plus clémente. Car un désir nous semble plus beau, nous nous appuyons à lui avec plus de confiance quand nous savons qu'en dehors de nous la réalité s'y conforme, même si pour nous il n'est pas réalisable. Et nous pensons avec plus de joie à une vie où, à condition que nous écartions pour un instant de notre pensée le petit obstacle accidentel et particulier qui nous empêche personnellement de le faire, nous pouvons nous imaginer l'assouvissant. Pour les belles filles qui passaient, du jour où j'avais su que leurs joues pouvaient être embrassées, j'étais devenu curieux de leur âme. Et l'univers m'avait paru plus intéressant.

La voiture de Mme de Villeparisis allait vite. À peine avais-je le temps de voir la fillette qui venait dans notre direction ; et pourtant – comme la beauté des êtres n'est pas comme celle des choses, et que nous sentons qu'elle est celle d'une créature unique, consciente et volontaire – dès que son individualité, âme vague, volonté inconnue de moi, se peignait en une petite image prodigieusement réduite, mais complète, au fond de son regard distrait, aussitôt, mystérieuse réplique des pollens tout préparés pour les pistils, je sentais saillir en moi l'embryon aussi vague, aussi minuscule, du désir de ne pas laisser passer cette fille sans que sa pensée prît conscience de ma personne, sans que j'empêchasse ses désirs d'aller à quelqu'un d'autre, sans que je vinsse me fixer dans sa rêverie et saisir son coeur. Cependant notre voiture s'éloignait, la belle fille était déjà derrière nous et comme elle ne possédait de moi aucune des notions qui constituent une personne, ses yeux, qui m'avaient à peine vu, m'avaient déjà oublié. Était-ce parce que je ne l'avais qu'entr'aperçue que je l'avais trouvée si belle ? Peut-être. D'abord l'impossibilité de s'arrêter auprès d'une femme, le risque de ne pas la retrouver un autre jour lui donnent brusquement le même charme qu'à un pays la maladie ou la pauvreté qui nous empêchent de le visiter, ou qu'aux jours si ternes qui nous restent à vivre le combat où nous succomberons sans doute. De sorte que, s'il n'y avait pas l'habitude, la vie devrait paraître délicieuse à ces êtres qui seraient à chaque heure menacés de mourir – c'est-à-dire à tous les hommes. Puis si l'imagination est entraînée par le désir de ce que nous ne pouvons posséder, son essor n'est pas limité par une réalité complètement perçue dans ces rencontres où les charmes de la passante sont généralement en relation directe avec la rapidité du passage. Pour peu que la nuit tombe et que la voiture aille vite, à la campagne, dans une ville, il n'y a pas un torse féminin mutilé comme un marbre antique par la vitesse qui nous entraîne et le crépuscule qui le noie, qui ne tire sur notre coeur, à chaque coin de route, du fond de chaque boutique, les flèches de la Beauté, de la Beauté dont on serait parfois tenté de se demander si elle est en ce monde autre chose que la partie de complément qu'ajoute à une passante fragmentaire et fugitive notre imagination surexcitée par le regret.

Si j'avais pu descendre parler à la fille que nous croisions, peut-être eussé-je été désillusionné par quelque défaut de sa peau que de la voiture je n'avais pas distingué ? (Et alors, tout effort pour pénétrer dans sa vie m'eût semblé soudain impossible. Car la beauté est une suite d'hypothèses que rétrécit la laideur en barrant la route que nous voyions déjà s'ouvrir sur l'inconnu.) Peut-être un seul mot qu'elle eût dit, un sourire, m'eussent fourni une clef, un chiffre inattendus, pour lire l'expression de sa figure et de sa démarche, qui seraient aussitôt devenues banales. C'est possible, car je n'ai jamais rencontré dans la vie de filles aussi désirables que les jours où j'étais avec quelque grave personne que, malgré les mille prétextes que j'inventais, je ne pouvais quitter : quelques années après celle où j'allai pour la première fois à Balbec, faisant à Paris une course en voiture avec un ami de mon père et ayant aperçu une femme qui marchait vite dans la nuit, je pensai qu'il était déraisonnable de perdre pour une raison de convenances ma part de bonheur dans la seule vie qu'il y ait sans doute, et sautant à terre sans m'excuser, je me mis à la recherche de l'inconnue, la perdis au carrefour de deux rues, la retrouvai dans une troisième, et me trouvai enfin, tout essoufflé, sous un réverbère, en face de la vieille Mme Verdurin que j'évitais partout et qui, heureuse et surprise, s'écria : « Oh ! comme c'est aimable d'avoir couru pour me dire bonjour. »

A la recherche du temps perdu (Marcel Proust) II : A l'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs II : Noms de pays : le pays

 

 

 

" Souvent avant cette soirée au théâtre, je faisais ainsi de petites sorties avant le déjeuner, quand le temps était beau ; s'il avait plu, à la première éclaircie je descendais faire quelques pas, et tout d'un coup, venant sur le trottoir encore mouillé, changé par la lumière en laque d'or, dans l'apothéose d'un carrefour poudroyant d'un brouillard que tanne et blondit le soleil, j'apercevais une pensionnaire suivie de son institutrice ou une laitière avec ses manches blanches, je restais sans mouvement, une main contre mon coeur qui s'élançait déjà vers une vie étrangère ; je tâchais de me rappeler la rue, l'heure, la porte sous laquelle la fillette (que quelquefois je suivais) avait disparu sans ressortir. Heureusement la fugacité de ces images caressées et que je me promettais de chercher à revoir les empêchait de se fixer fortement dans mon souvenir. N'importe, j'étais moins triste d'être malade, de n'avoir jamais eu encore le courage de me mettre à travailler, à commencer un livre, la terre me paraissait plus agréable à habiter, la vie plus intéressante à parcourir depuis que je voyais que les rues de Paris comme les routes de Balbec étaient fleuries de ces beautés inconnues que j'avais si souvent cherché à faire surgir des bois de Méséglise, et dont chacune excitait un désir voluptueux qu'elle seule semblait capable d'assouvir."

III. Le coté de Guermantes

 

": J'avais à peine le temps d'apercevoir, aussi séparé d'elles derrière la vitre de l'auto que je l'aurais été derrière la fenêtre de ma chambre, une jeune fruitière, une crémière, debout devant sa porte, illuminée par le beau temps, comme une héroïne que mon désir suffisait à engager dans des péripéties délicieuses, au seuil d'un roman que je ne connaîtrais pas."

 

 

Je venais de finir le mot de maman quand Françoise revint me dire qu'elle avait justement là la petite laitière un peu trop hardie dont elle m'avait parlé. « Elle pourra très bien porter la lettre de Monsieur, et faire les courses si ce n'est pas trop loin. Monsieur va voir, elle a l'air d'un petit Chaperon rouge. » [...] Elle était parée pour moi de ce charme de l'inconnu qui ne se serait pas ajouté pour moi à une jolie fille trouvée dans ces maisons où elles vous attendent. Elle n'était ni nue ni déguisée, mais une vraie crémière, une de celles qu'on s'imagine si jolies quand on n'a pas le temps de s'approcher d'elles ; elle était un peu de ce qui fait l'éternel désir, l'éternel regret de la vie, dont le double courant est enfin détourné, amené auprès de nous. [...] Je levai les yeux sur les mèches flavescentes et frisées, et je sentis que leur tourbillon m'emportait, le coeur battant, dans la lumière et les rafales d'un ouragan de beauté.

V : La Prisonnière

 

 353 Les petites porteuses de pain se hâtaient d'emfiler dans leur panier les flûtes destinées au « grand déjeuner » et, à leurs crochets, les laitières attachaient vivement les bouteilles de lait. La vue nostalgique que j'avais de ces petites filles, pouvais-je la croire bien exacte ? N'eût-elle pas été autre si j'avais pu garder immobile quelques instants auprès de moi une de celles que, de la hauteur de ma fenêtre, je ne voyais que dans la boutique ou en fuite ? Pour évaluer la perte que me faisait éprouver la réclusion, c'est-à-dire la richesse que m'offrait la journée, il eût fallu intercepter dans le long déroulement de la frise animée quelque fillette portant son linge ou son lait, la faire passer un moment, comme une silhouette d'un décor mobile entre les portants, dans le cadre de ma porte, et la retenir sous mes yeux, non sans obtenir sur elle quelque renseignement qui me permît de la retrouver un jour et pareille, cette fiche signalétique que les ornithologues ou les ichtyologues attachent, avant de leur rendre la liberté, sous le ventre des oiseaux ou des poissons dont ils veulent pouvoir identifier les migrations.
A la recherche du temps perdu (Marcel Proust)

 V : La Prisonnière

"Cette année-là à Balbec, au moment de ces rencontres, j'assurais à ma grand-mère, à Mme de Villeparisis qu'à cause d'un grand mal de tête il valait mieux que je rentrasse seul à pied. Elles refusaient de me laisser descendre. Et j'ajoutais la belle fille (bien plus difficile à retrouver que ne l'est un monument, car elle était anonyme et mobile) à la collection de toutes celles que je me promettais de voir de près. Une pourtant se trouva repasser sous mes yeux, dans des conditions telles que je crus que je pourrais la connaître comme je voudrais. C'était une laitière qui vint d'une ferme apporter un supplément de crème à l'hôtel. Je pensai qu'elle m'avait aussi reconnu et elle me regardait, en effet, avec une attention qui n'était peut-être causée que par l'étonnement que lui causait la mienne. Or le lendemain, jour où je m'étais reposé toute la matinée quand Françoise vint ouvrir les rideaux vers midi, elle me remit une lettre qui avait été déposée pour moi à l'hôtel. Je ne connaissais personne à Balbec. Je ne doutai pas que la lettre ne fût de la laitière. Hélas, elle n'était que de Bergotte qui, de passage, avait essayé de me voir, mais ayant su que je dormais m'avait laissé un mot charmant pour lequel le liftman avait fait une enveloppe que j'avais cru écrite par la laitière. J'étais affreusement déçu, et l'idée qu'il était plus difficile et plus flatteur d'avoir une lettre de Bergotte, ne me consolait en rien qu'elle ne fût pas de la laitière. Cette fille-là même, je ne la retrouvai pas plus que celles que j'apercevais seulement de la voiture de Mme de Villeparisis. La vue et la perte de toutes accroissaient l'état d'agitation où je vivais et je trouvais quelque sagesse aux philosophes qui nous recommandent de borner nos désirs (si toutefois ils veulent parler du désir des êtres, car c'est le seul qui puisse laisser de l'anxiété, s'appliquant à de l'inconnu conscient. Supposer que la philosophie veut parler du désir des richesses serait trop absurde). Pourtant j'étais disposé à juger cette sagesse incomplète, car je me disais que ces rencontres me faisaient trouver encore plus beau un monde qui fait ainsi croître sur toutes les routes campagnardes des fleurs à la fois singulières et communes, trésors fugitifs de la journée, aubaines de la promenade, dont les circonstances contingentes qui ne se reproduiraient peut-être pas toujours m'avaient seules empêché de profiter, et qui donnent un goût nouveau à la vie.

Mais peut-être, en espérant qu'un jour, plus libre, je pourrais trouver sur d'autres routes, de semblables filles, je commençais déjà à fausser ce qu'à d'exclusivement individuel le désir de vivre auprès d'une femme qu'on a trouvé jolie, et du seul fait que j'admettais la possibilité de le faire naître artificiellement, j'en avais implicitement reconnu l'illusion."

Nom de pays : le Pays

 

Le narrateur est dans le train qui le mène en villégiature à Balbec en compagnie de sa grand-mère. Il est triste d’avoir quitté sa mère et inquiet car il sent qu’il est au bord d’une crise d’étouffement. Soudain, la vue d’une belle jeune femme vendeuse de lait dans une petite gare lui redonne de l’espoir et le goût de vivre 

Le paysage devint accidenté, abrupt, le train s’arrêta à une petite gare entre deux montagnes. On ne voyait au fond de la gorge, au bord du torrent, qu’une maison de garde enfoncée dans l’eau qui coulait au ras des fenêtres. Si un être peut être le produit d’un sol dont on goûte en lui le charme particulier, plus encore que la paysanne que j’avais tant désiré voir apparaître quand j’errais seul du côté de Méséglise, dans les bois de Roussainville, ce devait être la grande fille que je vis sortir de cette maison et, sur le sentier qu’illuminait obliquement le soleil levant, venir vers la gare en portant une jarre de lait. Dans la vallée à qui ces hauteurs cachaient le reste du monde, elle ne devait jamais voir personne que dans ces trains qui ne s’arrêtaient qu’un instant. Elle longea les wagons, offrant du café au lait à quelques voyageurs réveillés. Empourpré des reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. Je ressentis devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous prenons de nouveau conscience de la beauté et du bonheur. (JF 655/224).

Les extraits :

*Cette année-là, à Balbec, au moment de ces rencontres, j’assurais à ma grand’mère, à Mme de Villeparisis qu’à cause d’un grand mal de tête, il valait mieux que je rentrasse seul à pied. Elles refusaient de me laisser descendre. Et j’ajoutais la belle fille (bien plus difficile à retrouver que ne l’est un monument, car elle était anonyme et mobile) à la collection de toutes celles que je me promettais de voir de près. Une pourtant se trouva repasser sous mes yeux, dans des conditions telles que je crus que je pourrais la connaître comme je voudrais. C’était une laitière qui vint d’une ferme apporter un supplément de crème à l’hôtel. Je pensai qu’elle m’avait aussi reconnu et elle me regardait, en effet, avec une attention qui n’était peut-être causée que par l’étonnement que lui causait la mienne. Or le lendemain, jour où je m’étais reposé toute la matinée quand Françoise vint ouvrir les rideaux vers midi, elle me remit une lettre qui avait été déposée pour moi à l’hôtel. Je ne connaissais personne à Balbec. Je ne doutai pas que la lettre ne fût de la laitière. Hélas, elle n’était que de Bergotte qui, de passage, avait essayé de me voir, mais ayant su que je dormais m’avait laissé un mot charmant pour lequel le liftman avait fait une enveloppe que j’avais cru écrite par la laitière. J’étais affreusement déçu, et l’idée qu’il était plus difficile et plus flatteur d’avoir une lettre de Bergotte, ne me consolait en rien qu’elle ne fût pas de la laitière. Cette fille-là même, je ne la retrouvai pas plus que celles que j’apercevais seulement de la voiture de Mme de Villeparisis. II, 203

 

*Souvent avant cette soirée au théâtre, je faisais ainsi de petites sorties avant le déjeuner, quand le temps était beau ; s’il avait plu, à la première éclaircie je descendais faire quelques pas, et tout d’un coup, venant sur le trottoir encore mouillé, changé par la lumière en laque d’or, dans l’apothéose d’un carrefour poudroyant d’un brouillard que tanne et blondit le soleil, j’apercevais une pensionnaire suivie de son institutrice ou une laitière avec ses manches blanches, je restais sans mouvement, une main contre mon cœur qui s’élançait déjà vers une vie étrangère; je tâchais de me rappeler la rue, l’heure, la porte sous laquelle la fillette (que quelquefois je suivais) avait disparu sans ressortir. Heureusement la fugacité de ces images caressées et que je me promettais de chercher à revoir les empêchait de se fixer fortement dans mon souvenir. […] Pourtant, au bout de quelques jours pendant lesquels le souvenir des deux jeunes filles lutta avec des chances inégales pour la domination de mes idées amoureuses avec celui de Mme de Guermantes, ce fut celui-ci, comme de lui-même, qui finit par renaître le plus souvent pendant que ses concurrents s’éliminaient; ce fut sur lui que je finis par avoir, en somme volontairement encore et comme par choix et plaisir, transféré toutes mes pensées d’amour. Je ne songeai plus aux fillettes du catéchisme, ni à une certaine laitière; et pourtant je n’espérai plus de retrouver dans la rue ce que j’étais venu y chercher, ni la tendresse promise au théâtre dans un sourire, ni la silhouette et le visage clair sous la chevelure blonde qui n’étaient tels que de loin. III

 

*Et puis ç’avait été fini. J’avais cessé mes sorties du matin, et si facilement que je tirai alors le pronostic, qu’on verra se trouver faux, plus tard, que je m’habituerais aisément, dans le cours de ma vie, à ne plus voir une femme. Et quand ensuite Françoise m’eut raconté que Jupien, désireux de s’agrandir, cherchait une boutique dans le quartier, désireux de lui en trouver une (tout heureux aussi, en flânant dans la rue que déjà de mon lit j’entendais crier lumineusement comme une plage, de voir, sous le rideau de fer levé des crémeries, les petites laitières à manches blanches), j’avais pu recommencer ces sorties. III

 

*Si, sortant de mon lit, j’allais écarter un instant le rideau de ma fenêtre, ce n’était pas seulement comme un musicien ouvre un instant son piano, et pour vérifier si, sur le balcon et dans la rue, la lumière du soleil était exactement au même diapason que dans mon souvenir, c’était aussi pour apercevoir quelque blanchisseuse portant son panier à linge, une boulangère à tablier bleu, une laitière à bavette et manches de toile blanche, tenant le crochet où sont suspendues les carafes de lait, quelque fière jeune fille blonde suivant son institutrice, une image enfin que des différences de lignes, peut-être quantitativement insignifiantes, suffisaient à faire aussi différente de toute autre que pour une phrase musicale la différence de deux notes, et sans la vision de laquelle j’aurais appauvri la journée des buts qu’elle pouvait proposer à mes désirs de bonheur. Mais si le surcroît de joie, apporté par la vue des femmes impossibles à imaginer a priori, me rendait plus désirables, plus dignes d’être explorés, la rue, la ville, le monde, il me donnait par là même la soif de guérir, de sortir, et, sans Albertine, d’être libre. V

 

*Les petites porteuses de pain se hâtaient d’enfiler dans leur panier les flûtes destinées au « grand déjeuner » et, à leurs crochets, les laitières attachaient vivement les bouteilles de lait. La vue nostalgique que j’avais de ces petites filles, pouvais-je la croire bien exacte ? N’eût-elle pas été autre si j’avais pu garder immobile quelques instants auprès de moi une de celles que, de la hauteur de ma fenêtre, je ne voyais que dans la boutique ou en fuite ? Pour évaluer la perte que me faisait éprouver la réclusion, c’est-à-dire la richesse que m’offrait la journée, il eût fallu intercepter dans le long déroulement de la frise animée quelque fillette portant son linge ou son lait, la faire passer un moment, comme une silhouette d’un décor mobile entre les portants, dans le cadre de ma porte, et la retenir sous mes yeux, non sans obtenir sur elle quelque renseignement qui me permît de la retrouver un jour et pareille, cette fiche signalétique que les ornithologues ou les ichtyologues attachent, avant de leur rendre la liberté, sous le ventre des oiseaux ou des poissons dont ils veulent pouvoir identifier les migrations. V

 

*Je me mis à lire la lettre de maman. À travers ses citations de Mme de Sévigné : «Si mes pensées ne sont pas tout à fait noires à Combray, elles sont au moins d’un gris brun ; je pense à toi à tout moment ; je te souhaite ; ta santé, tes affaires, ton éloignement, que penses-tu que tout cela puisse faire entre chien et loup ? » je sentais que ma mère était ennuyée de voir que le séjour d’Albertine à la maison se prolonger et s’affermir, quoique non encore déclarées à la fiancée mes intentions de mariage. Elle ne me le disait pas plus directement parce qu’elle craignait que je laissasse traîner mes lettres. Encore, si voilées qu’elles fussent, me reprochait-elle de ne pas l’avertir immédiatement, après chacune, que je l’avais reçue : «Tu sais bien que Mme de Sévigné disait : «Quand on est loin on ne se moque plus des lettres qui commencent par : j’ai reçu la vôtre.» Sans parler de ce qui l’inquiétait le plus, elle se disait fâchée de mes grandes dépenses : «À quoi peut passer tout ton argent ? Je suis déjà assez tourmentée de ce que, comme Charles de Sévigné, tu ne saches pas ce que tu veux et que tu sois «deux ou trois hommes à la fois», mais tâche au moins de ne pas être comme lui pour la dépense, et que je ne puisse pas dire de toi : «il a trouvé le moyen de dépenser sans paraître, de perdre sans jouer et de payer sans s’acquitter.» Je venais de finir le mot de maman quand Françoise revint me dire qu’elle avait justement là la petite laitière un peu trop hardie dont elle m’avait parlé. «Elle pourra très bien porter la lettre de Monsieur, et faire les courses si ce n’est pas trop loin. Monsieur va voir, elle a l’air d’un Petit Chaperon Rouge.» Françoise alla la chercher et je l’entendis qui la guidait en lui disant : «Hé bien, voyons, tu as peur parce qu’il y a un couloir, bougre de truffe, je te croyais moins empruntée. Faut-il que je te mène par la main ?» Et Françoise, en bonne et honnête servante qui entendait faire respecter son maître comme elle le respecte elle-même, s’était drapée de cette majesté qui anoblit les entremetteuses dans les tableaux de vieux maîtres, où, à côté d’elles, s’effacent, presque dans l’insignifiance, la maîtresse et l’amant.

Elstir, quand il les regardait, n’avait pas à se préoccuper de ce que faisaient les violettes. L’entrée de la petite laitière m’ôta aussitôt mon calme de contemplateur, je ne songeai plus qu’à rendre vraisemblable la fable de la lettre à lui faire porter, et je me mis à écrire rapidement sans oser la regarder qu’à peine, pour ne pas paraître l’avoir fait entrer pour cela. Elle était parée pour moi de ce charme de l’inconnu qui ne se serait pas ajouté pour moi à une jolie fille trouvée dans ces maisons où elles vous attendent. Elle n’était ni nue ni déguisée, mais une vraie crémière, une de celles qu’on s’imagine si jolies quand on n’a pas le temps de s’approcher d’elles; elle était un peu de ce qui fait l’éternel désir, l’éternel regret de la vie, dont le double courant est enfin détourné, amené auprès de nous. Double, car s’il s’agit d’inconnu, d’un être deviné devoir être divin d’après sa stature, ses proportions, son indifférent regard, son calme hautain, d’autre part on veut cette femme bien spécialisée dans sa profession, nous permettant de nous évader dans ce monde qu’un costume particulier nous fait romanesquement croire différent. Au reste, si l’on cherche à faire tenir dans une formule la loi de nos curiosités amoureuses, il faudrait la chercher dans le maximum d’écart entre une femme aperçue et une femme approchée, caressée. Si les femmes de ce qu’on appelait autrefois les maisons closes, si les cocottes elles-mêmes (à condition que nous sachions qu’elles sont des cocottes) nous attirent si peu, ce n’est pas qu’elles soient moins belles que d’autres, c’est qu’elles sont toutes prêtes; que ce qu’on veut précisément atteindre, elles nous l’offrent déjà; c’est qu’elles ne sont pas des conquêtes. L’écart, là, est à son minimum. Une grue nous sourit déjà dans la rue comme elle le fera près de nous. Nous sommes des sculpteurs, nous voulons obtenir d’une femme une statue entièrement différente de celle qu’elle nous a présentée. Nous avons vu une jeune fille indifférente, insolente, au bord de la mer; nous avons vu une vendeuse sérieuse et active à son comptoir, qui nous répondra sèchement, ne fût-ce que pour ne pas être l’objet des moqueries de ses copines; une marchande de fruits qui nous répond à peine. Hé bien! nous n’avons de cesse que nous puissions expérimenter si la fière jeune fille au bord de la mer, si la vendeuse à cheval sur le qu’en-dira-t-on, si la distraite marchande de fruits ne sont pas susceptibles, à la suite de manèges adroits de notre part, de laisser fléchir leur attitude rectiligne, d’entourer notre cou de leurs bras qui portaient les fruits, d’incliner sur notre bouche, avec un sourire consentant, des yeux jusque-là glacés ou distraits — ô beauté des yeux sévères — aux heures du travail où l’ouvrière craignait tant la médisance de ses compagnes, des yeux qui fuyaient nos obsédants regards et qui maintenant que nous l’avons vue seule à seul, font plier leurs prunelles sous le poids ensoleillé du rire quand nous parlons de faire l’amour. Entre la vendeuse, la blanchisseuse attentive à repasser, la marchande de fruits, la crémière — et cette même fillette qui va devenir notre maîtresse — le maximum d’écart est atteint, tendu encore à ses extrêmes limites, et varié par ces gestes habituels de la profession qui font des bras, pendant la durée du labeur, quelque chose d’aussi différent que possible comme arabesque de ces souples liens qui déjà, chaque soir, s’enlacent à notre cou tandis que la bouche s’apprête pour le baiser. Aussi passons-nous toute notre vie en inquiètes démarches sans cesse renouvelées auprès des filles sérieuses et que leur métier semble éloigner de nous. Une fois dans nos bras, elles ne sont plus ce qu’elles étaient, cette distance que nous rêvions de franchir est supprimée. Mais on recommence avec d’autres femmes, on donne à ces entreprises tout son temps, tout son argent, toutes ses forces, on crève de rage contre le cocher trop lent qui va peut-être nous faire manquer notre premier rendez-vous, on a la fièvre. Ce premier rendez-vous, on sait pourtant qu’il accomplira l’évanouissement d’une illusion. Il n’importe tant que l’illusion dure; on veut voir si on peut la changer en réalité, et alors on pense à la blanchisseuse dont on a remarqué la froideur. La curiosité amoureuse est comme celle qu’excitent en nous les noms de pays; toujours déçue, elle renaît et reste toujours insatiable.

Hélas! une fois auprès de moi, la blonde crémière aux mèches striées, dépouillée de tant d’imagination et de désirs éveillés en moi, se trouva réduite à elle-même. Le nuage frémissant de mes suppositions ne l’enveloppait plus d’un vertige. Elle prenait un air tout penaud de n’avoir plus (au lieu des dix, des vingt, que je me rappelais tour à tour sans pouvoir fixer mon souvenir) qu’un seul nez, plus rond que je ne l’avais cru, qui donnait une idée de bêtise et avait en tous cas perdu le pouvoir de se multiplier. Ce vol capturé, inerte, anéanti, incapable de rien ajouter à sa pauvre évidence, n’avait plus mon imagination pour collaborer avec lui. Tombé dans le réel immobile, je tâchai de rebondir; les joues, non aperçues de la boutique, me parurent si jolies que j’en fus intimidé, et pour me donner une contenance, je dis à la petite crémière : «Seriez-vous assez bonne pour me passer le Figaro qui est là, il faut que je regarde le nom de l’endroit où je veux vous envoyer.» Aussitôt, en prenant le journal, elle découvrit jusqu’au coude la manche rouge de sa jaquette et me tendit la feuille conservatrice d’un geste adroit et gentil qui me plut par sa rapidité familière, son apparence moelleuse et sa couleur écarlate. Pendant que j’ouvrais le Figaro, pour dire quelque chose et sans lever les yeux, je demandai à la petite : «Comment s’appelle ce que vous portez là en tricot rouge, c’est très joli.» Elle me répondit : «C’est mon golf.» Car, par une déchéance habituelle à toutes les modes, les vêtements et les mots qui, il y a quelques années, semblaient appartenir au monde relativement élégant des amies d’Albertine, étaient maintenant le lot des ouvrières. «Ça ne vous gênerait vraiment pas trop, dis-je en faisant semblant de chercher dansle Figaro, que je vous envoie même un peu loin ?» Dès que j’eus ainsi l’air de trouver pénible le service qu’elle me rendrait en faisant une course, aussitôt elle commença à trouver que c’était gênant pour elle. «C’est que je dois aller tantôt me promener en vélo. Dame, nous n’avons que le dimanche. — Mais vous n’avez pas froid, nu-tête comme cela ? — Ah! je ne serai pas nu-tête, j’aurai mon polo, et je pourrais m’en passer avec tous mes cheveux.» Je levai les yeux sur les mèches flavescentes et frisées, et je sentis que leur tourbillon m’emportait, le cœur battant, dans la lumière et les rafales d’un ouragan de beauté. Je continuais à regarder le journal, mais bien que ce ne fût que pour me donner une contenance et me faire gagner du temps, tout en ne faisant que semblant de lire, je comprenais tout de même le sens des mots qui étaient sous mes yeux, et ceux-ci me frappaient : «Au programme de la matinée que nous avons annoncée et qui sera donnée cet après-midi dans la salle des fêtes du Trocadéro, il faut ajouter le nom de Mlle Léa qui a accepté d’y paraître dans les Fourberies de Nérine. Elle tiendra, bien entendu, le rôle de Nérine où elle est étourdissante de verve et d’ensorceleuse gaîté.» Ce fut comme si on avait brutalement arraché de mon cœur le pansement sous lequel il avait commencé, depuis mon retour de Balbec, à se cicatriser. Le flux de mes angoisses s’échappa à torrents. Léa c’était la comédienne amie des deux jeunes filles de Balbec qu’Albertine, sans avoir l’air de les voir, avait un après-midi, au Casino, regardées dans la glace. Il est vrai qu’à Balbec, Albertine, au nom de Léa, avait pris un ton de componction particulier pour me dire, presque choquée qu’on pût soupçonner une telle vertu : «Oh non, ce n’est pas du tout une femme comme ça, c’est une femme très bien.» Malheureusement pour moi, quand Albertine émettait une affirmation de ce genre, ce n’était jamais que le premier stade d’affirmations différentes. Peu après la première, venait cette deuxième : «Je ne la connais pas.» En troisième lieu, quand Albertine m’avait parlé d’une telle personne «insoupçonnable» et que (secundo) elle ne connaissait pas, elle oubliait peu à peu, d’abord avoir dit qu’elle ne la connaissait pas, et, dans une phrase où elle se «coupait» sans le savoir, racontait qu’elle la connaissait. Ce premier oubli consommé et la nouvelle affirmation ayant été émise, un deuxième oubli commençait, celui que la personne était insoupçonnable. «Est-ce qu’une telle, demandais-je, n’a pas de telles mœurs ? — Mais voyons, naturellement, c’est connu comme tout!» Aussitôt le ton de componction reprenait pour une affirmation qui était un vague écho, fort amoindri, de la toute première : «Je dois dire qu’avec moi elle a toujours été d’une convenance parfaite. Naturellement, elle savait que je l’aurais remisée et de la belle manière. Mais enfin cela ne fait rien. Je suis obligée de lui être reconnaissante du vrai respect qu’elle m’a toujours témoigné. On voit qu’elle savait à qui elle avait affaire.» On se rappelle la vérité parce qu’elle a un nom, des racines anciennes; mais un mensonge improvisé s’oublie vite. Albertine oubliait ce dernier mensonge-là, le quatrième, et, un jour où elle voulait gagner ma confiance par des confidences, elle se laissait aller à me dire de la même personne, au début si comme il faut et qu’elle ne connaissait pas : «Elle a eu le béguin pour moi. Trois ou quatre fois elle m’a demandé de l’accompagner jusque chez elle et de monter la voir. L’accompagner, je n’y voyais pas de mal, devant tout le monde, en plein jour, en plein air. Mais, arrivée à sa porte, je trouvais toujours un prétexte et je ne suis jamais montée.» Quelque temps après, Albertine faisait allusion à la beauté des objets qu’on voyait chez la même dame. D’approximation en approximation on fût sans doute arrivé à lui faire dire la vérité, qui était peut-être moins grave que je n’étais porté à le croire, car, peut-être, facile avec les femmes, préférait-elle un amant, et, maintenant que j’étais le sien, n’eût-elle pas songé à Léa. En tous cas, pour cette dernière je n’en étais qu’à la première affirmation et j’ignorais si Albertine la connaissait. Déjà, en tous cas pour bien des femmes, il m’eût suffi de rassembler devant mon amie, en une synthèse, ses affirmations contradictoires pour la convaincre de ses fautes (fautes qui sont bien plus aisées, comme les lois astronomiques, à dégager par le raisonnement, qu’à observer, qu’à surprendre dans la réalité). Mais elle aurait encore mieux aimé dire qu’elle avait menti quand elle avait émis une de ces affirmations, dont ainsi le retrait ferait écrouler tout mon système, plutôt que de reconnaître que tout ce qu’elle avait raconté dès le début n’était qu’un tissu de contes mensongers. Il en est de semblables dans les Mille et une Nuits, et qui nous y charment. Ils nous font souffrir dans une personne que nous aimons, et à cause de cela nous permettent d’entrer un peu plus avant dans la connaissance de la nature humaine au lieu de nous contenter de nous jouer à sa surface. Le chagrin pénètre en nous et nous force par la curiosité douloureuse à pénétrer. D’où des vérités que nous ne nous sentons pas le droit de cacher, si bien qu’un athée moribond qui les a découvertes, assuré du néant, insoucieux de la gloire, use pourtant ses dernières heures à tâcher de les faire connaître.

N’importe, cela revenait au même. Il fallait à tout prix empêcher qu’au Trocadéro elle pût retrouver cette connaissance, ou faire la connaissance de cette inconnue. Je dis que je ne savais si elle connaissait Léa ou non; j’avais dû pourtant l’apprendre à Balbec, d’Albertine elle-même. Car l’oubli anéantissait aussi bien chez moi que chez Albertine une grande part des choses qu’elle m’avait affirmées. La mémoire, au lieu d’un exemplaire en double, toujours présent à nos yeux, des divers faits de notre vie, est plutôt un néant d’où par instant une similitude actuelle nous permet de tirer, ressuscités, des souvenirs morts; mais encore il y a mille petits faits qui ne sont pas tombés dans cette virtualité de la mémoire, et qui resteront à jamais incontrôlables pour nous. Tout ce que nous ignorons se rapporter à la vie réelle de la personne que nous aimons, nous n’y faisons aucune attention, nous oublions aussitôt ce qu’elle nous a dit à propos de tel fait ou de telles gens que nous ne connaissons pas, et l’air qu’elle avait en nous le disant. Aussi, quand ensuite notre jalousie est excitée par ces mêmes gens, pour savoir si elle ne se trompe pas, si c’est bien à eux qu’elle doit rapporter telle hâte que notre maîtresse a de sortir, tel mécontentement que nous l’en ayons privée en rentrant trop tôt, notre jalousie, fouillant le passé pour en tirer des indications, n’y trouve rien; toujours rétrospective, elle est comme un historien qui aurait à faire une histoire pour laquelle il n’est aucun document; toujours en retard, elle se précipite comme un taureau furieux là où ne se trouve pas l’être fier et brillant qui l’irrite de ses piqûres et dont la foule cruelle admire la magnificence et la ruse. La jalousie se débat dans le vide, incertaine comme nous le sommes dans ces rêves où nous souffrons de ne pas trouver dans sa maison vide une personne que nous avons bien connue dans la vie, mais qui peut-être en est ici une autre et a seulement emprunté les traits d’un autre personnage, incertaine comme nous le sommes plus encore après le réveil quand nous cherchons à identifier tel ou tel détail de notre rêve. Quel air avait notre amie en nous disant cela ? N’avait-elle pas l’air heureux, ne sifflait-elle même pas, ce qu’elle ne fait que quand elle a quelque pensée amoureuse et que notre présence l’importune et l’irrite? Ne nous a-t-elle pas dit une chose qui se trouve en contradiction avec ce qu’elle nous affirme maintenant, qu’elle connaît ou ne connaît pas telle personne ? Nous ne le savons pas, nous ne le saurons jamais; nous nous acharnons à chercher les débris inconsistants d’un rêve, et pendant ce temps notre vie avec notre maîtresse continue, notre vie distraite devant ce que nous ignorons être important pour nous, attentive à ce qui ne l’est peut-être pas, encauchemardée par des êtres qui sont sans rapports réels avec nous, pleine d’oublis, de lacunes, d’anxiétés vaines, notre vie pareille à un songe.

Je m’aperçus que la petite laitière était toujours là. Je lui dis que décidément ce serait bien loin, que je n’avais pas besoin d’elle. Aussitôt elle trouva aussi que ce serait trop gênant : «Il y a un beau match tantôt, je ne voudrais pas le manquer.» Je sentis qu’elle devait déjà aimer les sports et que dans quelques années elle dirait : vivre sa vie. Je lui dis que décidément je n’avais pas besoin d’elle et je lui donnai cinq francs. Aussitôt, s’y attendant si peu, et se disant que, si elle avait cinq francs pour ne rien faire, elle aurait beaucoup pour ma course, elle commença à trouver que son match n’avait pas d’importance. «J’aurais bien fait votre course. On peut toujours s’arranger.» Mais je la poussai vers la porte, j’avais besoin d’être seul, il fallait à tout prix empêcher qu’Albertine pût retrouver au Trocadéro les amies de Léa. Il le fallait, il fallait y réussir; à vrai dire je ne savais pas encore comment, et pendant ces premiers instants j’ouvrais mes mains, les regardais, faisais craquer les jointures de mes doigts, soit que l’esprit qui ne peut trouver ce qu’il cherche, pris de paresse, s’accorde de faire halte pendant un instant, où les choses les plus indifférentes lui apparaissent distinctement, comme ces pointes d’herbe des talus qu’on voit du wagon trembler au vent, quand le train s’arrête en rase campagne (immobilité qui n’est pas toujours plus féconde que celle de la bête capturée qui, paralysée par la peur ou fascinée, regarde sans bouger), soit que je tinsse tout préparé mon corps — avec mon intelligence au dedans et en celle-ci les moyens d’action sur telle ou telle personne — comme n’étant plus qu’une arme d’où partirait le coup qui séparerait Albertine de Léa et de ses deux amies. Certes, le matin, quand Françoise était venue me dire qu’Albertine irait au Trocadéro, je m’étais dit : «Albertine peut bien faire ce qu’elle veut», et j’avais cru que jusqu’au soir, par ce temps radieux, ses actions resteraient pour moi sans importance perceptible; mais ce n’était pas seulement le soleil matinal, comme je l’avais pensé, qui m’avait rendu si insouciant; c’était parce que, ayant obligé Albertine à renoncer aux projets qu’elle pouvait peut-être amorcer ou même réaliser chez les Verdurin, et l’ayant réduite à aller à une matinée que j’avais choisie moi-même et en vue de laquelle elle n’avait pu rien préparer, je savais que ce qu’elle ferait serait forcément innocent. De même, si Albertine avait dit quelques instants plus tard : «Si je me tue, cela m’est bien égal», c’était parce qu’elle était persuadée qu’elle ne se tuerait pas. Devant moi, devant Albertine, il y avait en ce matin (bien plus que l’ensoleillement du jour) ce milieu que nous ne voyons pas, mais par l’intermédiaire translucide et changeant duquel nous voyions, moi ses actions, elle l’importance de sa propre vie, c’est-à-dire ces croyances que nous ne percevons pas, mais qui ne sont pas plus assimilables à un pur vide que n’est l’air qui nous entoure; composant autour de nous une atmosphère variable, parfois excellente, souvent irrespirable, elles mériteraient d’être relevées et notées avec autant de soin que la température, la pression barométrique, la saison, car nos jours ont leur originalité, physique et morale. La croyance, non remarquée ce matin par moi et dont pourtant j’avais été joyeusement enveloppé jusqu’au moment où j’avais rouvert le Figaro, qu’Albertine ne ferait rien que d’inoffensif, cette croyance venait de disparaître. Je ne vivais plus dans la belle journée, mais dans une journée créée au sein de la première par l’inquiétude qu’Albertine renouât avec Léa, et plus facilement encore avec les deux jeunes filles, si elles allaient, comme cela me semblait probable, applaudir l’actrice au Trocadéro, où il ne leur serait pas difficile, dans un entr’acte, de retrouver Albertine. Je ne songeais plus à Mlle Vinteuil; le nom de Léa m’avait fait revoir, pour en être jaloux, l’image d’Albertine au Casino près des deux jeunes filles. Car je ne possédais dans ma mémoire que des séries d’Albertine séparées les unes des autres, incomplètes, des profils, des instantanés; aussi ma jalousie se confinait-elle à une expression discontinue, à la fois fugitive et fixée, et aux êtres qui l’avaient amenée sur la figure d’Albertine. Je me rappelais celle-ci quand, à Balbec, elle était trop regardée par les deux jeunes filles ou par des femmes de ce genre; je me rappelais la souffrance que j’éprouvais à voir parcourir, par des regards actifs comme ceux d’un peintre qui veut prendre un croquis, le visage entièrement recouvert par eux et qui, à cause de ma présence sans doute, subissait ce contact sans avoir l’air de s’en apercevoir, avec une passivité peut-être clandestinement voluptueuse. Et avant qu’elle se ressaisît et me parlât, il y avait une seconde pendant laquelle Albertine ne bougeait pas, souriait dans le vide, avec le même air de naturel feint et de plaisir dissimulé que si on avait été en train de faire sa photographie; ou même pour choisir devant l’objectif une pose plus fringante — celle même qu’elle avait prise à Doncières quand nous nous promenions avec Saint-Loup : riant et passant sa langue sur ses lèvres, elle faisait semblant d’agacer un chien. Certes, à ces moments, elle n’était nullement la même que quand c’était elle qui était intéressée par des fillettes qui passaient. Dans ce dernier cas, au contraire, son regard étroit et velouté se fixait, se collait sur la passante, si adhérent, si corrosif, qu’il semblait qu’en se retirant il aurait dû emporter la peau. Mais en ce moment ce regard-là, qui du moins lui donnait quelque chose de sérieux, jusqu’à la faire paraître souffrante, m’avait semblé doux auprès du regard atone et heureux qu’elle avait près des deux jeunes filles, et j’aurais préféré la sombre expression du désir, qu’elle ressentait peut-être quelquefois, à la riante expression causée par le désir qu’elle inspirait. Elle avait beau essayer de voiler la conscience qu’elle en avait, celle-ci la baignait, l’enveloppait, vaporeuse, voluptueuse, faisait paraître sa figure toute rose. Mais tout ce qu’Albertine tenait à ces moments-là en suspens en elle, qui irradiait autour d’elle et me faisait tant souffrir, qui sait si, hors de ma présence, elle continuerait à le taire, si aux avances des deux jeunes filles, maintenant que je n’étais pas là, elle ne répondrait pas audacieusement. Certes, ces souvenirs me causaient une grande douleur, ils étaient comme un aveu total des goûts d’Albertine, une confession générale de son infidélité contre quoi ne pouvaient prévaloir les serments particuliers qu’elle me faisait, auxquels je voulais croire, les résultats négatifs de mes incomplètes enquêtes, les assurances, peut-être faites de connivence avec elle, d’Andrée. Albertine pouvait me nier ses trahisons particulières; par des mots qui lui échappaient, plus forts que les déclarations contraires, par ces regards seuls, elle avait fait l’aveu de ce qu’elle eût voulu cacher, bien plus que de faits particuliers, de ce qu’elle se fût fait tuer plutôt que de reconnaître : de son penchant. Car aucun être ne veut livrer son âme.

Malgré la douleur que ces souvenirs me causaient, aurais-je pu nier que c’était le programme de la matinée du Trocadéro qui avait réveillé mon besoin d’Albertine ? Elle était de ces femmes à qui leurs fautes pourraient au besoin tenir lieu de charme, et autant que leurs fautes, leur bonté qui y succède et ramène en nous cette douceur qu’avec elles, comme un malade qui n’est jamais bien portant deux jours de suite, nous sommes sans cesse obligés de reconquérir. D’ailleurs, plus même que leurs fautes pendant que nous les aimons, il y a leurs fautes avant que nous les connaissions, et la première de toutes : leur nature. Ce qui rend douloureuses de telles amours, en effet, c’est qu’il leur préexiste une espèce de péché originel de la femme, un péché qui nous les fait aimer, de sorte que, quand nous l’oublions, nous avons moins besoin d’elle et que, pour recommencer à aimer, il faut recommencer à souffrir. En ce moment, qu’elle ne retrouvât pas les deux jeunes files et savoir si elle connaissait Léa ou non était ce qui me préoccupait le plus, bien qu’on ne dût pas s’intéresser aux faits particuliers autrement qu’à cause de leur signification générale, et malgré la puérilité qu’il y a, aussi grande que celle du voyage ou du désir de connaître des femmes, à fragmenter sa curiosité sur ce qui, du torrent invisible des réalités cruelles qui nous resteront toujours inconnues, a fortuitement cristallisé dans notre esprit. D’ailleurs, arriverions-nous à détruire cette cristallisation qu’elle serait remplacée par une autre aussitôt. Hier je craignais qu’Albertine n’allât chez Mme Verdurin. Maintenant je n’étais plus préoccupé que de Léa. La jalousie, qui a un bandeau sur les yeux, n’est pas seulement impuissante à rien découvrir dans les ténèbres qui l’enveloppent, elle est encore un de ces supplices où la tâche est à recommencer sans cesse, comme celle des Danaïdes, comme celle d’Ixion. Même si les deux jeunes filles n’étaient pas là, quelle impression pouvait faire sur elle Léa embellie par le travestissement, glorifiée par le succès ? quelles rêveries laisserait-elle à Albertine ? quels désirs qui, même refrénés, lui donneraient le dégoût d’une vie chez moi où elle ne pouvait les assouvir ?

D’ailleurs, qui sait si elle ne connaissait pas Léa et n’irait pas la voir dans sa loge ? et même, si Léa ne la connaissait pas, qui m’assurait que, l’ayant en tous cas aperçue à Balbec, elle ne la reconnaîtrait pas et ne lui ferait pas de la scène un signe qui autoriserait Albertine à se faire ouvrir la porte des coulisses ? Un danger semble très évitable quand il est conjuré. Celui-ci ne l’était pas encore, j’avais peur qu’il ne pût pas l’être, et il me semblait d’autant plus terrible. Et pourtant, cet amour pour Albertine, que je sentais presque s’évanouir quand j’essayais de le réaliser, la violence de ma douleur en ce moment semblait en quelque sorte m’en donner la preuve. Je n’avais plus souci de rien d’autre, je ne pensais qu’aux moyens de l’empêcher de rester au Trocadéro, j’aurais offert n’importe quelle somme à Léa pour qu’elle n’y allât pas. Si donc on prouve sa préférence par l’action qu’on accomplit plus que par l’idée qu’on forme, j’aurais aimé Albertine. Mais cette reprise de ma souffrance ne donnait pas plus de consistance en moi à l’image d’Albertine. Elle causait mes maux comme une divinité qui reste invisible. Faisant mille conjectures, je cherchais à parer à ma souffrance sans réaliser pour cela mon amour.

D’abord il fallait être certain que Léa allât vraiment au Trocadéro. Après avoir congédié la laitière en lui donnant deux francs, je téléphonai à Bloch, lié lui aussi avec Léa, pour le lui demander. Il n’en savait rien et parut étonné que cela pût m’intéresser. Je pensai qu’il me fallait aller vite, que Françoise était tout habillée et moi pas, et, pendant que moi-même je me levais, je lui fis prendre une automobile; elle devait aller au Trocadéro, prendre un billet, chercher Albertine partout dans la salle, et lui remettre un mot de moi. Dans ce mot, je lui disais que j’étais bouleversé par une lettre reçue à l’instant de la même dame à cause de qui elle savait que j’avais été si malheureux une nuit à Balbec. Je lui rappelais que le lendemain elle m’avait reproché de ne pas l’avoir fait appeler. Aussi je me permettais, lui disais-je, de lui demander de me sacrifier sa matinée et de venir me chercher pour aller prendre un peu l’air ensemble afin de tâcher de me remettre. Mais comme j’en avais pour assez longtemps avant d’être habillé et prêt, elle me ferait plaisir de profiter de la présence de Françoise pour aller acheter aux Trois-Quartiers (ce magasin, étant plus petit, m’inquiétait moins que le Bon Marché) la guimpe de tulle blanc dont elle avait besoin. V, 94-102

 

Un instant avant que Françoise m’apportât la dépêche, ma mère était entrée dans ma chambre avec le courrier, l’avait posé sur mon lit avec négligence, en ayant l’air de penser à autre chose. Et se retirant aussitôt pour me laisser seul, elle avait souri en partant. Et moi, connaissant les ruses de ma chère maman et sachant qu’on pouvait toujours lire dans son visage sans crainte de se tromper, si l’on prenait comme clef le désir de faire plaisir aux autres, je souris et pensai : «Il y a quelque chose d’intéressant pour moi dans le courrier, et maman a affecté cet air indifférent et distrait pour que ma surprise soit complète et pour ne pas faire comme les gens qui vous ôtent la moitié de votre plaisir en vous l’annonçant. Et elle n’est pas restée là parce qu’elle a craint que par amour-propre je dissimule le plaisir que j’aurais et ainsi le ressente moins vivement.» Cependant, en allant vers la porte pour sortir elle avait rencontré Françoise qui entrait chez moi, la dépêche à la main. Dès qu’elle me l’eut donnée, ma mère avait forcé Françoise à rebrousser chemin et l’avait entraînée dehors, effarouchée, offensée et surprise. Car Françoise considérait que sa charge comportait le privilège de pénétrer à toute heure dans ma chambre et d’y rester s’il lui plaisait. Mais déjà, sur son visage, l’étonnement et la colère avaient disparu sous le sourire noirâtre et gluant d’une pitié transcendante et d’une ironie philosophique, liqueur visqueuse que sécrétait, pour guérir sa blessure, son amour-propre lésé. Pour ne pas se sentir méprisée, elle nous méprisait. Aussi bien pensait-elle que nous étions des maîtres, c’est-à-dire des êtres capricieux, qui ne brillent pas par l’intelligence et qui trouvent leur plaisir à imposer par la peur à des personnes spirituelles, à des domestiques, pour bien montrer qu’ils sont les maîtres, des devoirs absurdes comme de faire bouillir l’eau en temps d’épidémie, de balayer ma chambre avec un linge mouillé, et d’en sortir au moment où on avait justement l’intention d’y rester. Maman avait posé le courrier tout près de moi, pour qu’il ne pût pas m’échapper. Mais je sentis que ce n’était que des journaux. Sans doute y avait-il quelque article d’un écrivain que j’aimais et qui, écrivant rarement, serait pour moi une surprise. J’allai à la fenêtre, j’écartai les rideaux. Au-dessus du jour blême et brumeux, le ciel était tout rose comme, à cette heure, dans les cuisines, les fourneaux qu’on allume, et cette vue me remplit d’espérance et du désir de passer la nuit et de m’éveiller à la petite station campagnarde où j’avais vu la laitière aux joues roses.

Pendant ce temps-là j’entendais Françoise qui, indignée qu’on l’eût chassée de ma chambre où elle considérait qu’elle avait ses grandes entrées, grommelait : «Si c’est pas malheureux, un enfant qu’on a vu naître. Je ne l’ai pas vu quand sa mère le faisait, bien sûr. Mais quand je l’ai connu, pour bien dire, il n’y avait pas cinq ans qu’il était naquis!»

J’ouvris le Figaro. Quel ennui ! VI, 107

 

À côté de nous, un ministre d’avant l’époque boulangiste, et qui l’était de nouveau, passait lui aussi, en envoyant aux dames un sourire tremblotant et lointain, mais comme emprisonné dans les mille liens du passé, comme un petit fantôme qu’une main invisible promenait, diminué de taille, changé dans sa substance et ayant l’air d’une réduction en pierre ponce de soi-même. Cet ancien président du Conseil, si bien reçu dans le faubourg Saint-Germain, avait jadis été l’objet de poursuites criminelles, exécré du monde et du peuple. Mais grâce au renouvellement des individus qui composent l’un et l’autre, et dans les individus subsistant des passions et même des souvenirs, personne ne le savait plus et il était honoré. Aussi n’y a-t-il pas d’humiliation si grande dont on ne devrait prendre aisément son parti, sachant qu’au bout de quelques années, nos fautes ensevelies ne seront plus qu’une invisible poussière sur laquelle sourira la paix souriante et fleurie de la nature. L’individu momentanément taré se trouvera, par le jeu d’équilibre du temps, pris entre deux couches sociales nouvelles qui n’auront pour lui que déférence et admiration, et au-dessus desquelles il se prélassera aisément. Seulement c’est au temps qu’est confié ce travail; et au moment de ses ennuis, rien ne peut le consoler que la jeune laitière d’en face l’ait entendu appeler «chéquard» par la foule qui montrait le poing tandis qu’il entrait dans le «panier à salade», la jeune laitière qui ne voit pas les choses dans le plan du temps, qui ignore que les hommes qu’encense le journal du matin furent déconsidérés jadis, et que l’homme qui frise la prison en ce moment et peut-être, en pensant à cette jeune laitière, n’aura pas les paroles humbles qui lui concilieraient la sympathie, sera un jour célébré par la presse et recherché par les duchesses. Et le temps éloigne pareillement les querelles de famille. Et chez la princesse de Guermantes on voyait un couple où le mari et la femme avaient pour oncles morts aujourd’hui, deux hommes qui ne s’étaient pas contentés de se souffleter mais dont l’un pour humilier l’autre lui avait envoyé comme témoins son concierge et son maître d’hôtel, jugeant que des gens du monde eussent été trop bien pour lui. Mais ces histoires dormaient dans les journaux d’il y a trente ans et personne ne les savait plus. Et ainsi le salon de la princesse de Guermantes était illuminé, oublieux et fleuri, comme un paisible cimetière. Le temps n’y avait pas seulement défait d’anciennes créatures, il y avait rendu possibles, il y avait créé des associations nouvelles. VII, 184

 

SOURCES ET LIENS.

http://lefoudeproust.fr/2014/08/fascinantes-laitieres/

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Published by jean-yves cordier - dans Proust

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  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" ( Guillevic, Théraqué).  "Les vraies richesses, plus elles sont  grandes, plus on a de joie à les donner." (Giono ) "Délaisse les grandes routes, prends les sentiers !" (Pythagore)
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