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PRÉSENTATION
Le Musée de Saint-Marc de Venise ( Musée Marciano), inauguré en 1927 par le proto Luigi Marangoni, était situé dans la Basilique de Saint-Marc, près des espaces de l'étage situé au-dessus de l'atrium-narthex.
En 1986, à l'occasion du nouveau système avec agrandissement des espaces d'exposition, le Musée fut conçu comme un instrument pour comprendre l'héritage spirituel, culturel et matériel constitutif de la Basilique. Les espaces du musée comprennent aujourd'hui la zone historique au-dessus de l'atrium-narthex de la basilique Saint-Marc et l'ancienne salle de banquet du Doge. La zone d'exposition s'articule autour des trois grands thèmes du patrimoine du Musée de San Marco : les mosaïques, les textiles (une très belle tenture de la Passion faite à Arras), et les chevaux du Quadrige.
On y accède par un petit escalier, à droite du portail central. La tribune du côté nord offre une vue d'ensemble sur l'intérieur de la basilique et place le visiteur au pied de la grande mosaaïque de l'Arbre de Jessé. On se dirige ensuite vers l'ouest et après avoir admiré de très près les quatre chevaux de Saint-Marc sur la Loggia dei Cavalli, on accède aux galeries extérieures avec une vue sur la Place Saint-Marc, mais aussi sur la façade ouest.
L'itinéraire muséal est composé de cinq sections positives. La première est consacré aux mosaïques
Plus de vingt fragments de mosaïques— dégagés lors de la restauration des murs mais non réinstallés — ont été insérés dans une couche de mortier et placés dans des caissons à bordure en bois ou "cassine". Bon nombre de ces vestiges ont été sauvés durant la restauration des murs de la façade sud de la basilique (1865-1875). Le décor en mosaïque est une reconstitution quasi complète de plusieurs tableaux, dont la quasi-totalité provient de la chapelle Zen et du baptistère. Ils sont principalement datés du XIIe et du XIVe siècle. Ils sont regroupés selon la provenance et les thèmes iconographiques.
Le fragment photographié (le buste du saint) est particulièrement intéressant parce qu'il montre une étape de maturité de l'art des mosaïstes de Saint-Marc. Nous quittons peu à peu l'émotion contenue de la Déposition pour entrer dans le domaine du récit hagiographique.
Le panneau appartenait à une vaste série consacrée à la Vie de saint Marc, provenant de la tribune nord du chœur, à côté du presbytère.
Le sujet est identifié depuis longtemps comme : Saint Marc guérissant un lépreux. Deux fragments sont aujourd'hui conservés. La photographie représente celui où apparaît le saint en buste.
On trouve cet épisode dans le cycle du décor d'un devant d'autel gothique du XIVe siècle qui présente quatorze scènes : 1) l'ange lui dicte l'Évangile ; 2) saint Marc guérit un lépreux ; 3) il baptise ; 4) son Évangile est approuvé par saint Pierre. On sait en effet que l'apôtre Saint Marc servit, selon la tradition, de secrétaire et d'interprète à saint Pierre, et que son Évangile est considéré comme la prédication de saint Pierre mise par écrit : Il aurait accompagné Pierre dans ses voyages à Rome. Il rédigea son Évangile en grec, la langue la plus répandue à l'époque. L'Évangile selon saint Marc a pour but de démontrer la puissance de Jésus-Christ, Fils de Dieu, telle qu'elle se manifeste à travers l'accomplissement de nombreux grands miracles, dont celui de Jésus guérissant un lépreux.
Le 31 janvier 828 , les reliques de saint Marc furent transférées d'Alexandrie, en Égypte, à Venise et accueillies par le doge Giustiniano Particiaco. Saint Marc deviendra le saint patron de la ville, son symbole étant un lion ailé armé d'un livre, ouvert en temps de paix à la phrase Pax Tibi Marce Evangelista Meus, et brandissant une épée de manière menaçante en temps de guerre.
Sur la vie de saint Marc et son importance à Venise, voir :
https://www.basilicasanmarco.it/storia/san-marco-evangelista/
Il est l'œuvre d'un des premiers ateliers du XIIe siècle. Mais par rapport à la Déposition (ou Déploration ?) MSM-001, les formes gagnent en souplesse, les volumes sont plus amples, les draperies moins strictement géométriques .
Avant même d'identifier le sujet, quelque chose frappe immédiatement. Le personnage semble surgir de la lumière. Il n'est pas enfermé dans un contour. Il émerge du fond d'or.
Cette impression provient de la manière dont les mosaïstes ont organisé les orientations des tesselles. Le fond n'est pas un simple décor. Il devient une véritable lumière.
Le fragment montre saint Marc en buste. Son visage est celui d'un apôtre inspiré. La barbe, ample et soigneusement modelée, est déjà un véritable chef-d'œuvre de construction graphique.
Les yeux ont une remarquable intensité, accentuée par le cerne sombre de la paupière inférieure.
La main droite, conservée, exécute le geste traditionnel de bénédiction, deux doigts étendus tandis que les autres sont repliés. Ce geste liturgique identifie immédiatement l'action miraculeuse de saint Marc. La perte du reste de la scène empêche de voir le lépreux, mais le geste suffit à évoquer sa présence, et d'évoquer sa guérison.
Il porte un grand manteau blanc et beige jeté sur l'épaule sur une tunique bleue barrée par une bande d'or sous l'épaule.
Le fond d'or
On y observe plusieurs nuances. Certaines tesselles sont franchement dorées. D'autres prennent des reflets verts. D'autres encore deviennent brun miel.
Ce phénomène ne traduit pas seulement le vieillissement. Il résulte surtout de l'orientation volontaire des cubes. Chaque tesselle constitue un minuscule miroir.
Autour de la tête, les tesselles ne sont pas disposées au hasard : elles rayonnent, elles accompagnent le contour du visage.
Même si la majorité de l'auréole au cercle délimité par le trait rouge est perdu, la lumière forme une aura lumineuse autour du visage, par une technique très raffinée. Le mosaïste compose littéralement avec la lumière.
Les chairs sont d'une subtilité remarquable.
On distingue un blanc ivoire, un rose très pâle, un beige rosé, un brun clair, le rouge brun pour les paupières. Le contour du nez et les lèvres sont tracées par des tesselles rouges.
Le visage est construit par juxtaposition de minuscules transitions. Il ne s'agit jamais d'aplats. La chair est un véritable dégradé minéral.
C'est probablement la partie la plus admirable.
Elle utilise le blanc ; le gris clair ; le gris bleuté ; le bleu très pâle ; et quelques noirs. Le résultat produit une vibration extraordinaire. Les tesselles ne sont pas posées horizontalement, elles tournent, elles s'enroulent, elles décrivent des ondes concentriques soulignées par les coutours noirs.
On retrouve ici une technique héritée directement des grands ateliers constantinopolitains. Le mosaïste ne dessine pas la barbe : il la fait naître de la direction des tesselles. Chaque rang suit le mouvement naturel des mèches. La barbe est moins représentée que "construite" par l'orientation même de la matière. Cette maîtrise du sens de pose constiturait l'un des critères qui distinguent les grands ateliers byzantins.
La gamme des couleurs est là-encore très belle, avec un bleu gris, un bleu ardoise, un bleu légèrement violacé, et un bleu presque noir.
Les mosaïstes évitent soigneusement toute uniformité. Chaque nuance participe au modelé, et le vêtement semble respirer.
Si j'observe mon cliché, je remarque que les tesselles de la tunique présentent une gamme de bleus plus étendue que ne le suggèrent les reproductions publiées ; plusieurs cubes semblent légèrement inclinés vers la gauche afin d'accroître les effets de réflexion.
Ils constituent l'ossature du dessin. Ils sont réalisés avec un verre très sombre, probablement coloré par le manganèse. Mais lorsque ce trait traverse le fond d'or, il est fait de tesseles rouges. Nous retrouverons cette caractéristique dans les autres fragments de notre Catalogue.
On peut penser que ces lignes n'enferment pas les formes, mais qu'ellles les rythment.
On remarque immédiatement plusieurs catégories. Le fond utilise des cubes relativement réguliers. Le visage emploie des cubes beaucoup plus petits. La barbe devient presque une micro-mosaïque. Le mosaïste adapte donc constamment la taille des tesselles à la difficulté du motif. C'est l'une des marques des grands ateliers.
Comme dans MSM-001, la mosaïque n'est pas exclusivement composée de verre. Quelques tesselles calcaires apparaissent dans les carnations, et leur matité équilibre les surfaces vitrées.
Cette alternance donne au visage une présence étonnamment vivante.
Le géologue distingue immédiatement deux mondes. Les cubes dorés proviennent d'une matière entièrement artificielle. Les tesselles calcaires sont extraites de carrières bien réelles. La mosaïque est donc une rencontre entre la géologie et la chimie.
Chaque visage associe une roche vieille de dizaines de millions d'années et un verre fabriqué quelques semaines avant la pose.
Le mosaïste admire surtout la pose. Regardez la barbe : les rangées de tesselles suivent exactement le mouvement des boucles. Les cheveux ne sont pas dessinés. Ils sont construits par l'orientation même des cubes, et la matière devient le dessin. C'est probablement l'une des plus belles leçons techniques que donne ce fragment.
Il reconnaît immédiatement l'évolution du style. Le visage n'est plus entièrement hiératique. Les joues prennent du volume. Le cou tourne légèrement. La barbe se déploie avec naturel. Nous approchons progressivement de ce que l'on appellera bientôt le « style vénitien », sans rompre encore avec la tradition byzantine.
Le restaurateur s'intéresse d'abord aux limites du fragment. Le pourtour n'est pas un contour ancien : c'est une fracture. Les tesselles s'arrêtent brutalement là où la dépose a séparé le fragment du reste du décor. Le support moderne, uniforme et neutre, met volontairement cette irrégularité en évidence afin que le visiteur distingue sans ambiguïté l'œuvre médiévale des compléments contemporains.
Ne pouvons-nous pas penser qu'il ne s'agit pas d'un portrait ni même non plus d'une illustration? Ne pouvons-nous pas voir ici une surface qui produit de la lumière ?
Un tableau absorbe une partie de la lumière qui l'éclaire. Une mosaïque d'or, au contraire, la renvoie, la diffracte, la fragmente. Ainsi, l'image change lorsque le spectateur se déplace. Il n'existe donc pas une seule vision de saint Marc, mais une infinité de visions successives, dépendantes de l'heure, de la saison, de la flamme des cierges ou du soleil entrant dans la basilique. La mosaïque est un art du temps autant que de l'espace.
Le geste du mosaïste
Le maître a commencé par le regard. Les yeux sont les tesselles les plus précises du visage. Puis il a construit les pommettes, la barbe, enfin les draperies. Le fond d'or n'est venu qu'en dernier, comme un ciel que l'on ferme autour de la figure. Ainsi, en suivant les joints et l'orientation des cubes, le visiteur peut presque reconstituer l'ordre du travail exécuté il y a huit siècles.
Biographie de l'œuvre (proposition)
—Datation : premier atelier du XIIᵉ siècle (selon le Museo di San Marco). Quelle proportion de tesselles est encore d'origine ?
—XIIIᵉ–XIVᵉ siècle : restauration locale.
—après l'incendie : reprises ponctuelles.
—XIXᵉ siècle : dépose. Existe-t-il des photographies anciennes avant la dépose ?
—1955 : découverte du fragment.
Conservation actuelle : Museo di San Marco.
Discussion sur la datation
a) Les arguments en faveur d'une datation au début du XIIᵉ siècle sont letraitement encore très byzantin du visage ; la barbe construite en spirales régulières ;les tesselles fines dans les carnations ; le hiératisme de la figure ;les analogies avec les premières campagnes décoratives de Saint-Marc.
b) Leséléments pouvant évoquer une date plus tardive sont la souplesse plus grande des draperies ; la recherche plus sensible du volume ; la palette bleu-gris plus riche.
En l'absence d'étude archéométrique spécifique et conformément à la datation retenue par le Museo di San Marco, il est préférable de conserver l'attribution au premier atelier du XIIᵉ siècle. Tout avis complémentaire sera le bienvenu.
Article réalisé à partir des cartels du Musée de la basilique Saint-Marc et en collaboration avec l'IA chatgpt.
SOURCES ET LIENS.
La littérature spécialisée montre que les mosaïques de Saint-Marc sont constituées majoritairement de tesselles de verre coloré et de verre à feuille d'or, auxquelles s'ajoutent des tesselles en pierres naturelles utilisées pour certaines carnations, les architectures, les sols ou des effets chromatiques. Les pierres mentionnées comprennent notamment le marbre blanc, le marbre noir, les calcaires, parfois le porphyre, la serpentine et d'autres roches décoratives selon les campagnes de mosaïque.
Il est toutefois difficile d'attribuer une provenance géologique précise à chaque pierre sans s'appuyer sur des études pétrographiques ou archéométriques spécifiques ; les ouvrages de Demus décrivent surtout les techniques et l'histoire artistique, tandis que les analyses de Dal Bianco et Russo concernent principalement les tesselles de verre.
— BERGMEIER (Armin) The Production of ex novo Spolia and the Creation of History in Thirteenth-Century Venice
https://www.academia.edu/47146937/The_Production_of_ex_novo_Spolia_and_the_Creation_of_History_in_Thirteenth_Century_Venice
— BETTINI (Sergio) 1944, Mosaici Antichi di San Marco a Venezia
—DAL BIANCO (Barbara), 2012, Elena Paz Rebollo San Miguel, "Basilica of San Marco (Venice, Italy/Byzantine period): Nondestructive investigation on the glass Mosaic Tesserae. ", J. Non-Cryst. Solids 358 (2012) 368–378. Pdf en ligne
Étude scientifique fondée sur des analyses non destructives des tesselles de verre. Très utile pour distinguer les tesselles de verre des tesselles en pierre naturelle et pour caractériser leur composition.
https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0022309311006272
— DEMUS (Otto), 1988, The Mosaics of San Marco in Venice (4 volumes), The Mosaic Decoration of San Marco Venice (Chicago: University of Chicago Press, Ed. Herbert
C'est l'ouvrage de référence sur les mosaïques de Saint-Marc. Il traite de la chronologie, de l'iconographie, des techniques d'exécution et des matériaux employés.
https://www.persee.fr/doc/ccmed_0007-9731_1993_num_36_141_2558_t1_0084_0000_1
— DEMUS (Otto), 1960, The Church of San Marco in Venice: History, Architecture, Sculpture (Washington: Dumbarton Oaks Research Library and Collection, 1960) OCLC 848981462
Il donne le contexte architectural et artistique de la basilique et aborde les revêtements de marbre et les mosaïques.
https://books.google.fr/books/about/The_Church_of_San_Marco_in_Venice.html?id=5GiG9-KgdbYC&redir_esc=y
— DEMUS (Otto), 1988, The Mosaic Decoration of San Marco, Venice.
Synthèse des recherches de Demus sur le décor de Saint-Marc.
https://archive.org/details/mosaicdecoration0000demu
https://www.persee.fr/doc/ccmed_0007-9731_1993_num_36_141_2558_t1_0084_0000_1
— LAZZARINI (Lorenzo), 1997 'Le pietre e i marmi colorati della basilica di San Marco a Venezia', in Renato Polacco, ed., Storia dell'arte marciana: l'architettura, Atti del Convegno internazionale di studi, Venezia 11–14 ottobre 1994 (Venezia: Marsilio, 1997), pp. 309–328 En ligne
https://www.academia.edu/6979376/I_marmi_e_le_pietre_del_pavimento_marciano_Lorenzo_Lazzarini
— LAZZARINI (Lorenzo), 2025, Myriam Pilutti Namer, Luigi Sperti, Ancient Marbles and Stones in Venice. Architecture, Sculpture, Reuse from Antiquity to the Baroque (2025). pdf en ligne
C'est aujourd'hui la meilleure synthèse sur les pierres antiques de Venise, avec une large section consacrée à San Marco.
https://www.istitutoveneto.it/wp-content/uploads/2026/02/ancient-marbles-and-stones-in-venice-architecture-sculpture-reuse-from-antiquity-to-the-baroque-revised-edition.pdf
—ZULIANI (Fulvio), 1969 I marmi di San Marco. Uno studio ed un catalogo della scultura ornamentale marciana fino all'XI secolo .
Toujours indispensable pour le corpus des sculptures et des remplois.
https://www.academia.edu/65045121/I_marmi_di_San_Marco_Uno_studio_ed_un_catalogo_della_scultura_ornamentale_marciana_fino_al_XI_secolo
— VIO (Ettore), 2001, Lo splendore di san Marco (Rimini: Idea, 2001).
Pendant 35 ans, Ettore Vio fut proto de la basilique Saint-Marc , responsable de sa conservation.
—VIO (Ettore), 2001 La basilique Saint-Marc de Venise. Texte imprimé / sous la dir. de Vio Ettore, Edité par Citadelles & Mazenod. Paris - 2001
—VIO (Ettore), 1999, Scienza e tecnica del restauro della Basilica di San Marco : atti del convegno internazionale di studi, Venezia, 16-19 maggio 1995 — 2 v. (1058 p.) : ill. (some col.), plans ; 24 cm.