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6 février 2015 5 06 /02 /février /2015 23:42

Le théâtre de la nature de Joris Hoefnagel, et le Musée de l'innocence d'Orhan Pamuk.

Voir dans ce blog sur Hoefnagel :

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I. Joris Hoefnagel (Anvers 1542-Vienne 1601).

De nombreuses miniatures du peintre flamand Joris Hoefnagel se présentent comme des vitrines du Cabinet de curiosités d'un naturaliste, montrant les fruits ou les insectes enfermées dans un petit théâtre pour modifier notre regard et le focaliser sur les choses banales et naturels : alors que précédemment les plantes et les animaux étaient toujours englobés dans un contexte symbolique et/ou religieux, il les découpe du sens avec lequel nous les interprétions et, par là, nous les négligions et nous les tends comme ce qu'il propose qu'ils soient, des objets à considérer comme tels, des objets d'étude. Ce nouveau regard prélude d'une part à ce qui sera l'Histoire naturelle (et notamment l'Entomologie), et d'autre part, dans l'Art, aux Natures mortes du XVIIe siècle.

C'est ce qui donne toute son importance au cadre et à l'appareillage dans lequel ces objets naturels sont présentés : anneaux et pinces de fixation, supports et fils d'accrochage, patères, petits mobiles censés se balancer autour de l'axe central, banderoles, etc. Ces vitrines sont des castelets de Guignols, des petits théâtres où, par convention, chacun joue un rôle dans un monde fictif. A commencer par les objets exposés. Chez Hoefnagel, le trompe-l'œil est à la fois une démonstration de virtuosité magistrale, et à la fois le principe fondateur : tendre un piège au spectateur pour le transporter dans un autre monde, en jouant, comme au théâtre, sur la duplicité de la salle qui n'est jamais complètement dupe.

Mais ces fausses vitrines accueillent systématiquement un autre acteur : le Temps. Par des inscriptions stoïciennes ou bibliques sur la fuite du temps, sur le caractère éphémère de l'existence, par un sablier, par une tête de mort succédant à celle d'un angelot, par des médaillons timbrés des signes zodiacaux, et, plus secrètement, par le choix des plantes et des insectes ( Éphémères, Myosotis "Ne-m'oublies-pas", Hémérocalle ou "Belle-d'un-jour", ...), les naturalia exposés baignent ou flottent dans un éther temporel afin que leur contemplation s'accompagne d'un mouvement de l'âme : la prise de conscience de la fragilité de l'existence, incommensurablement dérisoire face au mystère de la Création. Car les fleurs, les fruits, les insectes, suspendus dans ce Temps interrompu, nous dévisagent silencieusement dans l'énigme de leur propre existence. Tant de complexité, tant de compétences pour se reproduire et se métamorphoser, tant de génie pour résoudre ce qui est, à nous aussi humains, le défi majeur et que Spinoza nommera le conatus : l'effort pour persévérer en son être ! "Chaque chose, autant qu'il est en elle, s'efforce de persévérer dans son être" (Éthique III), et la réalisation de cet effort est source de joie. Mettre en scène les plantes et les petits animaux scrupuleusement, consciencieusement, obstinément tendus dans cette course, avec leurs graines et leurs fruits, avec leurs chenilles et leurs chrysalides, suscite sans-doute aussi la joie.

 Les œuvres de Joris Hoefnagel sont :

— Missel Romain pour Ferdinand de Tyrol, 1581-1590. 658 folios : Missale Romanum (Vienne, Österreichische Nationalbibliothek)

— Enluminures complémentaires sur le Livre d'Heures de Philippe de Clèves

— Les Quatre éléments : Feu, Terre, Eau, Air. Les insectes appartiennent au premier volume Ignis. 1575-1585. Washington, (National Gallery of Art, Department of Prints and Drawings).

— Schriftmusterbuch (livre de modèle de calligraphie) 1591 1594 calligraphie de Georg Bocskay (Vienne, Kunsthistorisches Museum, Schatzkammer) 127 folios

Mira calligraphiae monumenta : 1591-1596 Paul Getty Los Angeles

Archetypa studiaque : 1592 (gravures, publiées par son fils Jacob)

— Miniatures isolées :

  • Un jardin et deux nymphes, 1579, Berlin https://rkd.nl/nl/explore/images/record?query=joris+hoefnagel&start=297
  • 2 Allégories de la brièveté de la vie, Musée des Beaux-Arts de Lille.
  • 4 Allégories des Quatre Saisons, 1589,  Musée du Louvre
  • Diane et Actéon,1597  Musée du Louvre
  • Lethaeus Amor 1589 http://www.lavieb-aile.com/2015/01/joris-hoefnagel-amor-lethaos-1598.html
  • Amoris monumentum Matri chariss. Nature morte avec papillon et escargot, 1589, http://www.metmuseum.org/toah/works-of-art/2008.110
  • Amicitiae monumentum Abrahamo Ortelio 1593 https://rkd.nl/nl/explore/images/121325
  • Amicitis non est utendum Ioanni Radermacher 1589 https://rkd.nl/nl/explore/images/record?query=joris+hoefnagel&start=10
  • Leda et le Cygne 1591 :

Analyse de Dolor, Allégorie de l'Hiver.

La structure d'ensemble est la même pour les quatre miniatures, et s'apparente à celle des deux Allégories de Lille et d'autres œuvres d'Hoefnagel : un faux cadre de cuivre est censé maintenir un appareil d'anneaux, de cartouches et de supports (que je nomme "patères"). J'ai interprété cette présentation comme une fausse vitrine de cabinet de curiosité, ce qui s'accorde avec l'hypothèse que ces œuvres étaient accrochées dans le Kunstkammer de Rodolphe II. Ici, il s'y ajoute une fausse tenture écartée à la manière d'un rideau et retenue par un cordon dont le gland aux franges dorées passe négligemment devant le faux cadre. Comme à Lille, la patère centrale qui comporte la devise-titre sert à suspendre comme pour un Mobile de Calder une succession d'élément : une plaque portant un signe du zodiaque, puis le phylactère recevant l'épigramme, puis un motif allégorique (sphère axillaire ; fléaux ; crâne sur des ailes de chauve-souris ; cœur embrasé). Le phylactère, comme une bannière de fête, est tendu en travers de la vitrine par des pinces entre deux supports en C dont la branche inférieure porte un élément du zodiaque. Chaque dessin comporte donc, comme dans les calendriers des Livres d'Heures, trois signes zodiacaux sur des médaillons traités à la manière d'intailles sur fond de lapis lazuli.

Les deux tiers supérieurs de cette mise en scène exposent comme en un Naturalia divers animaux, qui, pour accroître la vraisemblance, prennent appui sur l'appareillage précédemment décrit, ou bien sont suspendus par un fil à un plafond imaginaire. Mais cette vraisemblance disparaît lorsque ce sont un singe, un castor, un phoque ou des chiens qui sont couchés sur la banderole. On peut alors imaginer, comme ce fut le cas dans ces vitrines au XVIIe siècle, que les spécimens réels sont disposés dans des boites aux parois peintes ou brodées.

Le tiers inférieur est censé être le plancher de la boîte-vitrine, et les objets ou spécimens y projettent une ombre sous l'effet d'un éclairage venant de la gauche : ils sont de taille plus importante, proche de la grandeur nature, et la proportion respective des spécimens est globalement respectée. Ce seront sur les espèces qui y sont exposés que portera mon inventaire.

Theatrum naturae, theatrum mundi et Theatrum insectorum

L'importance des textes dans les autres œuvres de Hoefnagel et la manière dont les courbes, les déliés et les artifices de leur calligraphie se retrouvaient dans les volutes des patères en "style Joris" et dans les formes des tiges et des pétales, des corps, des antennes ou des queues des spécimens naturels m'avait conduit à comprendre que Hoefnagel considérait son travail d'observateur des plantes et des animaux comme équivalent à la lecture du Livre de la Nature : Dieu y avait écrit à l'intention de l'Homme un texte qu'il devait déchiffrer avec autant d'attention que les Livres sacrés de la Bible. Mais sans renier cette analyse où la Nature est un Livre , ici, mon étude de la composition des Allégories m'incite à comprendre que Hoefnagel développe la métaphore de la Nature comme Théâtre. Il monte les tréteaux de la scène, soigne l'éclairage, lève le rideau, et il donne à voir un spectacle pour lequel, par ses inscriptions, il donne quelques pistes d'interprétation.

Cette métaphore est loin d'être anecdotique. Elle s'apparente à l'idée baroque parfaitement contemporaine du Theatrum mundi où les êtres jouent tous un rôle, consciemment ou malgré eux, sur la grande scène du monde et sont des pantins dont les ficelles sont tirées par le grand horloger. La réplique de la pièce de Shakespeare Le Marchand de Venise "Je tiens ce monde pour ce qu'il est : un théâtre où chacun doit jouer son rôle." "Le monde entier est un théâtre/" date de 1596, celle de Comme il vous plaira "Et tous, hommes et femmes, n'en sont que les acteurs/ Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles." date de 1599, année où le Théâtre du Globe présentera à ses spectateurs l'épigramme Totus mundus agit histrionem "Le monde entier fait l'acteur ".

C'est aussi en 1595 que Jean Bodin publie son Amphithéâtre de la nature suivi en 1596 de son Universae naturae theatrum . Ajoutons qu'en 1577 Hoefnagel avait accompli avec le cartographe Abraham Ortelius un voyage de Anvers vers l'Italie, et qu'en 1584 Ortelius avait publié son recueil de cartes sous le nom de Theatrum Orbis Terrarum. En réalité, autour de 1580, le terme theatrum prend la place de celui de speculum ou de Miroir pour donner un titre à un ouvrage encyclopédique sur un sujet donné.Mais c'est surtout dès 1589 ou 1590 que le médecin anglais Thomas Moffet crée la page de titre de son Insectorum sive Minimorum Animalium Theatrum. Décrire la Nature comme une scène, c'est concevoir les plantes et les animaux comme des acteurs d'un scénario divin. Dans la conception humaniste ou de la Réforme, un nouveau devoir devient évident, celui d'être un spectateur attentif à l'ordre qui régit les insectes (minimorum animalium), l'ordre de ce microcosme étant analogue à celui du macrocosme. Cet ordre, Hoefnagel en cherche les grandes divisions dans ses Quatre Éléments, dans les Quatre Saisons, dans les deux temps de la Vie et de la Mort (ou du Jour et de la Nuit). Le Temps est à la fois mobile comme la succession des Douze signes du Zodiaque, et à la fois figé dans la répétition de cycles cosmiques immuables.Il est le véritable éclairagiste du Théâtre du Monde.

Dans ce changement de paradigme où l'Homme spectateur prend en charge la description de la Nature comme objet de son investigation, les choses les plus banales, comme une poire ou une pomme, une abeille ou une mouche deviennent des centres d'intérêt et prennent place sur la scène.

Hoefnagel 1589 Allégorie des saisons : l'Hiver, © Musée du Louvre, dist. RMN-Grand Palais - Photo M. Beck-Coppola

Hoefnagel 1589 Allégorie des saisons : l'Hiver, © Musée du Louvre, dist. RMN-Grand Palais - Photo M. Beck-Coppola

 

II. Orhan Pamuk (Istanbul 1952-)

Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature en 2006, a publié en 2008 Le Musée de l'innocence, où il décrit le fétichisme amoureux du narrateur : Kémal, qui entre dans une maroquinerie y acheter un sac pour sa fiancée, tombe amoureux de la vendeuse Füsun. A défaut de pouvoir l'épouser, il va devenir cleptomane de tous les objets familiers que la jeune fille a touché et devenir, à la fin de sa vie, le gardien d'un musée rassemblant ces trésors..

  Mais parallélement à ce livre, et pour la première fois dans l'histoire de la littérature, Orhan Pamuk a créé à Istambul un véritable "Musée de l'Innocence", basé sur le musée décrit dans le roman, et qui rassemble de nombreux objets dont il est question dans le récit. Le musée se trouve dans une bâtisse du quartier de Çukurcuma à Beyoğlu et rassemble une collection évoquant la vie quotidienne et la culture à Istanbul au cours de la période pendant laquelle se déroule le récit. Après de longs délais, le musée a finalement été inauguré en avril 2012.

 

 

Musée de l'Innocence à Istambul. Image scannée du livre L'innocence des objets Gallimard 2012.

Musée de l'Innocence à Istambul. Image scannée du livre L'innocence des objets Gallimard 2012.

En complément de ce roman et de ce musée, l'auteur a écrit "Orhan Pamuk, l'innocence des objets" où il explique sa démarche et dresse le catalogue de 74 vitrines.

http://www.masumiyetmuzesi.org/?Language=ENG

Ainsi se mêle la fiction et la réalité, la robe à fleurs de Füsun et son permis de conduire (boite 73), les 4213 mégots qu'elle fuma et écrasa dans le cendrier (boite 68), et la poignée en porcelaine de sa chasse d'eau (boite 37).

Or, par leur encadrement désuet, par leur forme de boites, par leurs suspensions, par l'éclairage soigneux, par les objets confinés dans leur solitude muette mais criante, ces vitrines partagent de nombreux points communs avec les montages en trompe-l'œil de Hoefnagel. Du temps de l'artiste flamand, le mot Musée n'existait pas, mais le Kunstkammer  de l'empereur Rodolphe II n'est pas très différent, à la taille prés, du Masumiyetmuzesi de Pamuk.

 

"Boites" du Musée de l'Innocence . Image scannée du livre L'innocence des objets Gallimard 2012.
"Boites" du Musée de l'Innocence . Image scannée du livre L'innocence des objets Gallimard 2012.
"Boites" du Musée de l'Innocence . Image scannée du livre L'innocence des objets Gallimard 2012.
"Boites" du Musée de l'Innocence . Image scannée du livre L'innocence des objets Gallimard 2012.
"Boites" du Musée de l'Innocence . Image scannée du livre L'innocence des objets Gallimard 2012.

"Boites" du Musée de l'Innocence . Image scannée du livre L'innocence des objets Gallimard 2012.

Certains citations de "L'Innocence des objets" d'Orhan Pamuk peuvent nourrir cette reflexion sur le changement de statut des objets lorsqu'ils sont ainsi exposés, et, par là, avec notre propre statut au sein de notre environnement et dans le cours du temps, car, fatalement, c'est un peu nous-mêmes qui nous retrouvons derrière la vitre.

"..parvint finalement au douloureux constat que, sans objets, le monde comme sa propre existence n'avaient aucun sens. Ils emble pratiquement impossible de découvrir le secret des objets sans un immense chagrin. Et nous devons humblement admettre la vérité de cet ultime secret".

"Le musée de l'Innocence a été fondé par des gens qui croyaient à la magie des choses. Ce qui nous a inspiré, c'est la foi de Kémal en les objets. Mais à la différence du collectionneur pssionné, nous étions mus par le désir fétichiste de posséder des choses, mais par l'envie de percer leurs secrets ! A mseure que notre âme se concentre sur des objets, nous sentons l'unité du monde entiers dans nos cœurs brisés et nous en venons à accepter nos souffrances" (p.195)

"De même que, dans la Physique d'Aristote, le temps émerge quand les instants retournent à leur substrat, les objets se dépouillent de leur histoire quand ils reviennent à eux-mêmes. C'est alors que l'innocence des objets devient apparente. Notre musée a été construit sur deux désirs contradictoires : celui de relater l'histoire des objets et celui de montrer leur innocence intemporelle." (p. 141, "la consolation des objets").

http://tmagazine.blogs.nytimes.com/2014/03/20/small-museums/?_php=true&_type=blogs&hpw&rref=t-magazine&_r=1  :

 http://www.itsnicethat.com/articles/museum-of-innocence   :

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Published by jean-yves cordier - dans histoire entomologie - Hoefnagel
31 janvier 2015 6 31 /01 /janvier /2015 12:45
Identification des insectes représentés dans les deux Allégories de la vie brève de Joris Hoefnagel (1591) du Musée des Beaux-Arts de Lille. Petit inventaire entomologique amateur, et étude.

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Voir dans ce blog sur Hoefnagel :

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Présentation. 

Voir ici :

 —   https://archive.org/stream/MasterworksfromtheMuseedesBeauxArtsLille#page/n97/mode/2up

—   http://www.photo.rmn.fr/archive/10-533934-2C6NU0Y4ZX3I.html

—   http://www.photo.rmn.fr/archive/97-022109-2C6NU0G1A7S5.html

 


 

 Il s'agit d'une paire de deux miniatures à l'aquarelle sur parchemin, encollées au panneau, chacun mesurant 12,3 x 18 cm,  signée et datée ( au centre en bas): G.H F / -I-5-9I-

La signature G.H est interprétée comme celle de Georgius (Joris) Hoefnagel, peintre Flamand (Anvers 1542-1601 Vienne) : ces peintures ont sans-doute été réalisées pour l'empereur Rodolphe II à Prague. 

  Le Musée des Beaux Arts de Lille possède un dyptique de deux peintures sur parchemin de Joris Hoefnagel, présentées dans deux cadres de bois noir articulés entre eux par des charnières. Ces deux miniatures presque jumelles forment donc un ensemble indissociable sous le thème de l'Allégorie de la Brièveté de la vie, l'une comportant une tête d'ange et l'autre une tête de mort. Le corpus d'inscriptions (versets bibliques et poésie sur les Roses d'Ausonius) est consacré au thème de la brièveté de la vie, alors que les roses en boutons puis fanées, les autres fleurs, et les insectes forment l'illustration naturelle du caractère éphémère de l'existence. Il faut imaginer ce dyptique fermé, dans le cabinet de l'empereur Rodolphe II à Prague. S'il l'ouvre, c'est pour se livrer à une méditation raffinée offerte par le dernier des miniaturistes flamands. Hoefnagel, contemporain de Rabelais et de Shakespeare, de Ronsard et de Lope de la vega, ici comme ailleurs, réalise pleinement l'idéal du Peintre érudit concevant ses tableaux comme de petits théâtres.

 

Description

 1. Le dessin de gauche (Tête de mort) comporte des roses aux différents stades de leur évolution du frais bouton vers l'épanouissement puis la chute des pétales autour d'étamines ébouriffées. On y voit aussi à gauche des myosotis, dont le nom allemand Vergiss mein nicht (Ne m'oublie pas) semble ici être prononcé par la Mort. En vis-à-vis, des fleurs rouges (anémones ? mais 6 pétales). Selon  G. Fettweiss,  l'anémone, "fleur du vent, symbolise l’éphémère, le printemps qui renaît, la beauté fragile. Elle est née du sang d’Adonis, amoureux de Vénus et mortellement blessé par son rival Mars. Des pleurs de Vénus naquit l’anémone ". Le sablier médian, les lampes à huile dont la mêche fume participent du même propos sur le temps qui passe et sur son caractère évanescent : Dans la célèbre citation de l'Ecclesiaste "Vanité, tout est vanité", le mot hébreu correspondant au latin vanitas signifie buée, souffle : "buée de buée, tout est buée". L'huile qui se dissipe en fumée après un éclat passager relève de cette vanitas. 

L'inscription supérieure en lettres capitales ROSA[M] QVAE PRAETER/IERIT NE QVAE-RAS ITERV[M] cite un adage d'Erasme 1540. II, VI, 40 qui peut se traduire par : "Ne demandes pas à la rose fanée de fleurir à nouveau". Hoefnagel l'a déjà inscrite dans le

 volume Ignis de ses Quatre Éléments (offerts aussi à l'empereur Rodolphe II), sur la planche XXIV qui représente une rose isolée.

L'inscription en bas à gauche dit : Homo sicut fanum dies/eius, tanqua[m] flos agril sic efflorebit. psal. 102. La numérotation des psaumes utilisée par Hoefnagel est celle des Protestants, correspondant au psaume 103 pour les Bibles catholiques, et la Vulgate. Ce Psaume 102 est dit Psaume de la bonté car il bénit Dieu pour ses bienfaits, mais les versets 14 à 16 souligne la fragilité de l'homme :

14 "Car il sait de quoi nous sommes formés, Il se souvient que nous sommes poussière.

15 L'homme! ses jours sont comme l'herbe, Il fleurit comme la fleur des champs.

16 Lorsqu'un vent passe sur elle, elle n'est plus, Et le lieu qu'elle occupait ne la reconnaît plus. "(Trad. L. Segond)

Pendant tout le Moyen-Âge, puis à l'époque baroque le verset 15 a fait l'objet de traduction en français sous forme de paraphrases poétiques, et un rapprochement avec le verset d'Isaïe qui va suivre a été établi : "L'homme n'est rien que poudre, un peu de vent l'emporte, c'est une tendre fleur, qu'on voit bientôt fener" (La Céppède).

L'inscription de droite cite Isaïe : Omnis caro foenum, /Et omnis gloria eius / quasi flos agri Isa.42. On y 

 reconnaît Isaïe 40:6 :

"6 Toute créature est comme l'herbe, et toute sa beauté comme la fleur des champs.

7 L'herbe sèche et la fleur tombe quand le vent de l'Eternel souffle dessus. Vraiment, le peuple est pareil à l'herbe:

8 l'herbe sèche et la fleur tombe, mais la parole de notre Dieu subsiste éternellement." (Trad. L. Segond)

On voit que ces inscriptions étayent l'allégorie de l'être humain semblable à une rose vite déchue de sa beauté. L'unité entre intention morale, peinture et texte est complète.

Ce dessin de gauche correspondrait, dans la partition binaire des deux œuvres, à la Nuit, comme l'indiquent les ailes de chauve-souris dont la tête de mort est dotée.

 Le dessin de droite (tête d'ange entourée d'ailes d'oiseau) ne comporte pas de roses, mais deux Lis martagon, dont celui de droite est en bouton alors que celui de gauche penche déjà son inflorescence sous le poids des étamines et des pétales retroussés. Ce port floral fléchi est caractèristique de Lilium martagon, et justifie peut-être son choix dans l'allégorie. Au centre, deux boutons allongés sont peut-être aussi ceux de Lis, alors parmi  les fleurs en situation intermédiaire basse je crois reconnaître à gauche un œillet (Dianthus) et une Pensée  (Viola tricolor).

L'inscription supérieure : IPSA DIES APERIT/CONFlCIT/IPSA DIES  est un vers de l'Idylle De rosis nascentibus du poète aquitain du IVe siècle  Ausone. Lionel-Édouard Martin en donne la traduction suivante : "Issues d’un même jour qu’un même jour consume !"   Cette citation apparaît aussi dans l'Archetypa studiaque Pars I,9 de Jacob Hoefnagel (1592) et dans la planche L d'Ignis de Joris Hoefnagel, associée à la fleur Mirabilis jalapa ("Belle-de-nuit"). De ce fait, j'identifiie les "deux boutons allongés" du centre de cette peinture comme correspondant à cette fleur, fortement emblématique d'une vie éphémère.

   Dans la partie inférieure, l'inscription de gauche  Florete flores, quasi / Lilium, et date odorem, /Et frondete in gratia[m]:/  est une citation de L'Ecclésiastique (B.J)  ou Livre de Sirah ou Siracide 39:14 : "Fleurissez comme le lis et donnez votre parfum. Chantez ensemble un chant". Ce livre est classé parmi les apocriphes dans les Bibles protestantes. 

   L'inscription de droite  Et collaudate canticum, /Et benedicite Dominum /In operibus suis. Ecc: 38.  est la fin de ce verset. Le chapitre est numéroté 38 dans la Bible du roi Jacques de 1611. Le verset se traduit (Crampon) "chantez un cantique, célébrez le Seigneur pour toutes ses œuvres".  

Les cartouches et les consoles en volute  s'inspirent des grotesques du "style Floris" et témoignent des propositions d'embellissement architectural et ornemental de l'ornemaniste Cornelis Floris de Vriendt, (1514-1575), comme les mascarons et les motifs du Mira calligraphiae. Comme dans d'autres dessins, les cartouches inférieurs semblent (par trompe-l'œil)  fixés à un mince encadrement de cuivre qui reçoit, sur les faces latérales et le bord supérieur, des anneaux.  Sur les côtés, ceux-ci maintiennent les tiges des fleurs coupées, qui sont serrées par des pinces métalliques. En haut, ils mainteinnent le cartouche supérieur dont les prolongements latéraux en volute  soutiennent les deux petits vases d'où monte dans un cas une sombre fumée (dessin de gauche "nocturne") et dans l'autre (dessin de droite "diurne") des flammes vives. Ce montage tant ornemental que quincailler se poursuit sur la ligne médiane, où le crâne (ou l'ange), les ailes, le sablier enrubanné et le gland rouge terminal semblent suspendus les uns aux autres. Cette présentation assimile l'œuvre picturale à une vitrine de Cabinet de curiosité où le soigneux assemblage des objets précieux dissimule un message mi-philosopique mi-religieux pour celui qui saurait le déchiffrer. Autrement dit (et les formes calligraphiques des cartouches et des insectes y contribuent), tout ici n'est que "chiffre", les inscriptions sacrées et les spécimens naturels témoignant d'un seul Livre écrit par le Créateur et que l'humaniste raffiné de la fin du XVIe siècle s'attache à lire.

La miniature n'est pas dénuée d'humour, qui apparaît notamment par la situation en miroir des deux libellules dont la position et dont la posture rappelle fortement les couples d'anges en adoration ou soutenant des phylactères, des peintures religieuses. Ces insectes angéliques, par leur attitude d'orans, semblent dès lors participer  à l'invitation aux chants de louange  des versets qu'ils présentent.

 

 

Inventaire entomologique.

On tiendra compte que certaines couleurs ont passé :  les roses et leur feuillages se sont transformées en formes fantomatiques. Les couleurs rose et vert sont devenues blanches. Seules sept espèces ont été identifiées avec certitude sur 21 espèces. Cinq ordres sont représentés (Odonata x 4, Orthoptera x 1, Lepidoptera x13, Diptera x 2, Hymenoptera x 1). 

 

a) Allégorie de la Nuit ou de la Mort : Rosam quae praeterit. Huit insectes et un escargot.

Outre l'escargot (Mollusque, Gasteropoda Cepaea sp.), huit insectes sont disposés symétriquement autour d'un papillon aux ailes étalées placée sur l'axe médian.

- Ce papillon central est Aglais urticae "La Petite Tortue", ailes étalées. C''est  l'un des premiers papillons représentés par les peintres flamands (Hans Memling, Jugement Dernier) et par les miniaturistes dans les marges des Livres d'Heures. Chez Memling, le motif de ses ailes est prêté aux ailes des diables de l'Enfer, il possède donc une connotation négative lié au Mal. Leclercq et Thirion remarquent les antennes très bien dessinées.

- Dans la moitié gauche, on trouve de haut en bas :

  • Lepidoptera Nymphalidae Vanessa cardui la "Belle-Dame", ailes dressées.

  • Hymenoptera Gasteruptionidae : Gasteruption assectator (L.)

  • Odonata Zygoptera Coenagrion puella ou "Agrion jouvencelle".

  • Lepidoptera Sphingidae Hyles euphorbiae Chenille : "Sphinx de l'Euphorbe"

- Dans la partie droite :

  • Lepidoptera Nymphalidae Satyridae [Lasiommata megera "Mégère, Satyre"]. Pour Leclerc & Thirion, probable Hipparchia semele, "Agreste".

  • Odonata Zygoptera non identifiable.

  • Lepidoptera Lymantridae Euproctis similis ou "Cul doré" chenille 

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b) Allégorie du Jour, ou de la Vie Ipsa Dies aperit. Treize insectes

Douze insectes sont disposés symétriquement autour d'un papillon aux ailes étalées placé sur l'axe médian.

Ce papillon est Vanessa cardui la "Belle-Dame", "antennes très bien dessinées" (Leclercq et Thirion).

- A gauche :

  • Lepidoptera Nymphalidae (décoloré mais très semblable à son vis-à-vis de droite), ailes dressées. Pour Leclercq et Thirion, Hipparchia semele, malgré "quelques doutes parce que très décoloré".

  • Diptera Calliphoridae : une mouche nécrophage ou coprophage comme par exemple la"mouche bleue" Calliphora vomica, ou la "mouche verte" Lucilia caesar.

  • Diptera Sciaridae ( Leclercq et Thirion, qui font cette identification, ajoutent :"certainement")

  • Odonata Zygoptera Calopterygidae Calopteryx sp. [femelle]

  • Lepidoptera Pieridae [Pieris brassicae] chenille, décolorée

- A droite :

  • Lepidoptera Nymphalidae [Lasiommata megera] "presque certainement" selon Leclercq et Thirion.

  • Lepidoptera Lycaenidae [Polyommatus icarus aux  lunules orange décolorées ?]

  • Orthoptera [Tettigoniidae]. Les antennes manquent.

  • Odonata Zygoptera Calopteryx sp.

  • Lepidoptera Sphingidae Chenille (verte, décolorée ?).

​- De chaque coté du sablier, Leclercq et Thirion ont vu deux Tineidae "probablement ; en tout cas, ce sont des microlépidoptères placés comme s'ils étaient attirés par une lampe, celle-ci étant remplacée par un sablier !"


 

Conclusion :

   De dessin en dessin, d'œuvre en œuvre, Joris Hoefnagel poursuit le même projet en recomposant inlassablement les mêmes versets de psaumes et de poème, les mêmes roses et les mêmes lis, les mêmes réseaux de formes contournées, les mêmes espèces d'insectes, sans jamais épuiser la complexité de la vérité toute simple de notre présence éphémère au sein d'une Nature qui n'est qu'un vaste champ de correspondances avec notre destinée. Dans sa série des Allégories, plus tardives dans sa carrière, il présente ces inscriptions, cette faune et cette flore dans un cadre en trompe-l'œil réalisant ainsi la scène d'un petit théâtre, ou la vitrine d'un Cabinet de curiosité. La démarche allégorique est claire : la vie est un théâtre, le Theatrum Naturalis, et celui qui sait en observer le spectacle y déchiffre  l'incommensurable et admirable complexité de la Création dont les moindres témoins sont autant de reflets des lois qui réglent le Cosmos. La loi la plus claire est celle du cycle des métamorphoses, sous-tendu par la sexualité —la Reproduction— dont les chenilles, les chrysalides et les papillons sont d'éloquents acteurs. Nous sommes d'éphémères vermisseaux, mais notre privilège est, par le dédoublement du regard que permet la Représentation (au sens de l'illustration ou au sens scénique), d'associer le sentiment d'admiration à la prise de conscience, la distanciation humoristique et la participation délibérée à ce destin. Ce plaisir du spectateur est accru par le plaisir de l'esthète érudit, savourant de reconnaître Ausone par quelques-uns de ses vers, de partager l'admiration pour la poésie des psaumes, et de deviner l'inter-texte et le contexte. C'est ainsi que le vermisseau passe son temps.

 


 


 



 

Musée de Lille, Hoefnagel, Allégorie panneau A Rosam quae

Musée de Lille, Hoefnagel, Allégorie panneau A Rosam quae

Musée de Lille, Hoefnagel, Panneau B Ipsa Dies

Musée de Lille, Hoefnagel, Panneau B Ipsa Dies

Annexe I. Les identifications de Leclercq et Thirion (1989).

J'avais déjà terminé cet inventaire lorsque j'ai pu prendre connaissance de l'article  "Les insectes du célèbre diptyque de Joris Hoefnagel (1591) conservé au Musée des Beaux-Arts de Lille", de Jean Leclercq et Camille Thirion, qui s'étaient livrés au même exercice, après avoir obtenu, de la conservatrice du Musée, des diapositives des aquarelles originales, et qui ont peut-être bénéficié d'une meilleure vision des détails. Malgré leur grande compétence, ils s'étaient fait aidés pour la détermination des papillons par Charles Verstraeten, conservateur en entomologie de la Faculté de Gembloux. Jean Leclercq a été un spécialiste mondial en taxonomie des Sphecidae ; il enseigna la zoologie à Gembloux. Dans son équipe de recherche sur les Hyménoptères figurait C. Thirion, chargé des Ichneumonidés. 

J'ai donc modifié cet article en conséquence.

L'une de leur trouvaille est d'y avoir reconnu, dans leur champ de compétence, Gasteruption assectator, un hyménoptère appartenant au sous-ordre des Apocrites reconnaissables à l'étranglement séparant le thorax et l'abdomen, le pétiole. Chez ces Apocrites, les Térébrants (autrefois Parasites) pondent leurs œufs sur ou dans les jeunes stades (chenilles ou chrysalides) d'autres insectes, grâce à l'ovopositeur de la femelle, ce long tube visible comme une queue à l'extrémité de l'abdomen. Notre Gasteruption assectator avait été décrit sous le nom d'Ichneumon assectator par Linné en 1758, puis Pierre-André Latreille a décrit le genre Gastruption en 1796. Les adultes passent la belle saison sur les fleurs d'ombellifères, et leurs larves parasitent les abeilles solitaires. L'ovopositeur d'assectator est plus court que celui de G. jaculator ou Gastérupion à javelot.

http://sv.wikipedia.org/wiki/Gasteruption_assectator.

L'autre apport de cette publication est d'affirmer avec certitude la présence d'un Sciaridae, moucheron Nématocère se développant en milieu humide (litière, pots de fleurs, humus) et ravageurs des champignonières ou des serres.

 

 

Annexe II : Biographie de Hoefnagel.

j'utiliserai le texte de Walter Liedtke dans le Catalogue Les chefs-d'oeuvre du Musée des Beaux-Arts de Lille : [exposition, New York, Metropolitan museum of art, 27 octobre 1992-17 janvier 1993, disponible en ligne dans sa version américaine.

 

Joris (ou Georg) Hoefnagel, fils d'un diamantaire d'Anvers, s'est décrit comme autodidacte, même si Van Mander signale qu'il a étudié avec Hans Boel. Vers 20 ans, il a voyagé en France, il a passé quatre ans en Espagne (1563-1567), puis s'est rendu en Angleterre avant de s' installer à Anvers, où il se maria en 1571. Sa carrière de miniaturiste dépendait du patronage d'une cour, qu' Hoefnagel n'eut aucun mal à trouver une fois qu'il quitta Anvers (vers 1576-1577). Hans Fugger d'Augsbourg le recommanda au duc Albrecht V de Bavière, au service duquel Hoefnagel fut engagé tout en visitant l'Italie (avec Abraham Ortelius) avant de revenir à Munich. Pendant cette période, il a fait des vues de la ville qui ont ensuite été publiés dans le Civitates orbis terrarum de Georg Braun et  de Frans Hogenberg (Cologne, 1572- 1618). Entre 1582 et 1590 Hoefnagel a travaillé aux illuminations du célèbre Missale romanum (Vienne, Österreichische Nationalbibliothek) pour l'archiduc Ferdinand II de Tyrol, et en Avril 1590, il a négocié pour entrer au service de Rodolphe II. L'artiste a probablement visité Prague, la capitale de Rodolphe II,  en 1590 ou en 1591 et en 1594, mais pendant ces années, il a surtout vécu à Francfort. À la demande de l'empereur Hoefnagel a peint de nombreuses miniatures (surtout des fleurs, avec des animaux et des insectes dans des arrangements décoratifs) dans deux Livres de modèles de calligraphie (Schriftmusterbücher) - chefs-d'œuvre calligraphiques composés une génération plus tôt par Georg Bocskay, qui avait été secrétaire de grand-père paternel de Rodolphe, l'empereur Ferdinand I.  Les  miniatures indépendantes de Hoefnagel datent de la même année et à partir de 1595 jusqu'à sa mort en septembre 1601. au cours des cinq dernières années de sa vie, Hoefnagel a surtout vécu à Vienne, mais il a visité Prague en 1598.

Le diptyque Lille est une des premières œuvres indépendantes que l'artiste a réalisées très tôt, et peut avoir été peinte à Prague, Munich ou Francfort. En tout état de cause, les miniatures ont été faites alors qu'il était au service de l'empereur et reflètent quelques-uns des intérêts sophistiqués de l'empereur, telles que les espèces de la vie naturelle, les œuvres d'art exquises, les et allégories intelligentes.

 

Liens et sources :

 

FETTWEIS (Geneviève) s.d Les fleurs dans la peinture des XV e , XVI e et XVIIe siècles Musées royaux des Beaux -Arts de Belgique 

— LECLERCQ (Jean), THIRION (Camille), 1989, "Les insectes du célèbre diptyque de Joris Hoefnagel (1591) conservé au Musée des Beaux-Arts de Lille", Bull. Annls Soc. r. belge Ent. 125, 302-308.

— Masterworks from the Musee des Beaux- Arts, Lille 

 https://archive.org/stream/MasterworksfromtheMuseedesBeauxArtsLille/MasterworksfromtheMuseedesBeauxArtsLille_djvu.txt

Bibliographie du Catalogue Chefs-d'Oeuvre du Musée des Beaux-Arts de Lille :

-BERGSTROM, Ingvar. Dutch Still-Life Painting in the Seventeenth Century. London, 1956. 
 -BERGSTROM, Ingvar. "Georg Hoefnagel, le dernier des grands miniaturistes flamands." L'Oeil 101 (May 1963), pp. 2-9, 66. 
-BERGSTROM, Ingvar. "On Georg Hoefnagel's Manner of Working, with Notes on the Influence of the Archetypa Series of 1592." In Netherlandish Mannerism: Papers Given at a Symposium in Nationalmuseum Stockholm, 

-KAUFMANN, Thomas DaCosta. The School of Prague: Painting at the Court of  Rudolf II. Chicago and London, 1988. 

 

 -VIGNAU-WILLBERG ( Thea). "Naturemblematik am Ende des 16. Jahrhunderts." Jahrbuch der kunsthistorischen Sammlungen in Wien, n.s., 46-47 (1986-87), pp. 146-56. 

— Images :

http://www.photo.rmn.fr/C.aspx?VP3=SearchResult&VBID=2CO5PCUQM2LD

http://www.photo.rmn.fr/archive/97-022109-2C6NU0G1A7S5.html

http://www.photo.rmn.fr/archive/97-022109-2C6NU0G1A7S5.html

https://archive.org/stream/MasterworksfromtheMuseedesBeauxArtsLille#page/n97/mode/2up

https://archive.org/stream/MasterworksfromtheMuseedesBeauxArtsLille#page/n99/mode/2up

 
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Published by jean-yves cordier - dans histoire entomologie - Hoefnagel
29 janvier 2015 4 29 /01 /janvier /2015 15:25

La planche "Ater, Insectes et dieu du vent" de Joris Hoefnagel (Metropolitan Museum, New-York).

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Voir dans ce blog sur Hoefnagel :

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Image : Metropolitan Museum of Art, New-York

Titre : Insecte et tête d'un dieu des Vents Joris Hoefnagel date: ca. 1590-1600 Plume et encre brune, lavis de couleur, peinture d'or, sur velin.

Inscription: en haut "ATER". En bas, Dans un cartouche " Qui ponis nübem / ascensum tuum q ... / ambulas stylo süper / nas Venio-u / PS: 103: "

Ater signifie en latin "Noir", un noir de suie, mat et profond et non le noir brillant du mot niger. Ater qualifie ce qui est obscur, sombre, foncé. En français, il a donné "âtre", mais aussi (par le latin atrox «cruel, méchant", l'adjectif "atroce".

Le verset du Psaume 104 (103 dans la numérotation grecque ) est le suivant: Ps 104: 3

qui tegis in aquis superiora eius qui ponis nubem ascensum tuum qui ambulas super pinnas ventorum : "Il forme avec les eaux le faîte de sa demeure ; il prend les nuées pour son char, il s’avance sur les ailes du vent. " (Trad. Louis Segond)

Comme dans les autres dessins de Joris Hoefnagel, une tringlerie en trompe-l'œil réunit la bordure présentée comme un cadre de laiton et équipée de six anneaux, le cartouche inférieur, et le cartouche supérieur suspendu aux anneaux: ce dernier cartouche semble muni d'œillets latéraux qui maintiennent les pinces d'un scarabée. En regardant de près, on constate que les anneaux latéraux maintiennent une patère qui, par un œillet à vis, permet de recevoir la tige de deux fleurs, maintenant décolorées, mais que l'on devine comme un lis ou un Hémérocalle à gauche, et un Iris foétide à droite.

Cette mise en scène crée l'illusion d'une vitrine d'un Cabinet de curiosité (Kunstkammer) comme Vincent Levinus les proposera plus tard à ses visiteurs. Une savante composition y tient un discours, muet, secret et réservé aux happy few qui partagent les mêmes connaissances encyclopédiques, les mêmes valeurs fondées sur l'étude des textes antiques et bibliques, le même sentiment d'appartenance à une communauté, et le même souci de partager, à travers l'Europe, les échantillons, les illustrations, les publications et les compétences. Enfin, le plus souvent, une même foi religieuse et une même confession.

L'insecte central est le Scarabée rhinocéros Oryctes nasicornis, élytres écartées révélant les ailes à la nervation soigneusement reproduite. L'artiste reprend ici l'illustration qui occupait la planche VII du volume de Ignis de ses "Quatre éléments". On peut deviner une relation entre le titre Ater, et la couleur sombre de l'insecte.

Pourtant, le thème central est celui du Vent et du Souffle et des "ailes du vent" pinnas ventorum du psaume 104: Celles-ci sont sanctifiées, elles sont au service de Dieu (le sujet de la phrase du psaume) lors de la Création du monde et s'apparentent au Souffle de l'Esprit. Ainsi, le Vent qui apparaît comme une divinité joufflue, un Éole au antique au centre du registre inférieur n'est-il qu'une allégorie de l'Esprit divin. Du même coup, tous les insectes ailés réunis sur cette planche participent à cette allégorie et, selon la théorie du microcosme visible révélateur du macrocosme invisible, témoignent de la puissance créatrice de Dieu.

 On dénombre deux fleurs (Liliacées) et 19 insectes ailès disposés selon une certaine symétrie. Outre le scarabée central, ce sont :

— Du coté gauche :

  • Lepidoptera Lycaenidae "Azuré"
  • Lepidoptera Nymphalidae Satyrinae (Coenonympha pamphilus "Fadet" ?)
  • Odonata Zygoptera
  • Hymenoptera Vespinae
  • Odonata Zygoptera (Agrion, couleur bleue)
  • ailes isolées ?? Lepidoptera Noctuidae ?
  • Orthoptera Ensifera "Sauterelle" femelle
  • ?
  • ?
  • lepidoptera Nymphalidae Vanessa atalanta le "Vulcain".

— Du coté droit :

  • Lepidoptera Lycaenidae "Azuré"
  • Odonata Anisoptera ressemble à un mâle de Sympetrum sanguineum (perostigmas sombres)
  • Arachoidea Araneidae ?
  • Lepidoptera Sphingidae Macroglossum stellatarum "Sphinx colibri"
  • Diptera Tipulidae (peut-être Limonia nubeculosa)
  • Lepidoptera Nymphalidae Satyrinae : possible Maniola jurtina "le Myrtil"
  • Orthoptera Ensifera Tettigoniidae "Sauterelle" femelle
  • Coleoptera Coccinellidae : probable Coccinella septempunctata

Conclusion : Dés la fin du XVIe siècle, avant la parution du livre d'Aldrovandi sur les Insectes (De animalibus insectis ) en 1602, mais dans l'ébullition européenne de la volonté d'approfondir la connaissance du monde comme manière de rendre compte de la grandeur de Dieu, des illustrations précises et entomologiquement exactes de diverses sortes d'insectes, des plus spectaculaires comme le Scarabée rhinocéros jusqu'à la plus petite mouche, sont réalisées par un artiste qui est à la fois le dernier des miniaturistes de l'école Bruges-Gand, et le premier des entomologistes.

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Published by jean-yves cordier - dans histoire entomologie - Hoefnagel
26 janvier 2015 1 26 /01 /janvier /2015 12:36

Nasci, Pati, Mori : première description de la séquence chenille-chrysalide-imago par Hoefnagel en 1592.

Voir dans ce blog sur Hoefnagel :

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Crédit photo: www-sicd.u-strasbg.fr

Crédit photo: www-sicd.u-strasbg.fr

Image source: Service Commun de Documentation, Université de Strasbourg, France, http://www-sicd.u-strasbg.fr. All rights reserved.

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Après avoir examiné le dessin joyeusement coloré par le miniaturiste Joris Hoefnagel, Allégorie de la Vie et de la Mort, daté de 1595, il est intéressant de le comparer à une planche gravée sur cuivre en 1592 par son fils Jacob (alors âgé de 19 ans) pour la série Archetypa studiaque Patris Georgii Hoefnageli ou "Épreuves et études de mon père Joris Hoefnagel" . Il s'agit de la planche 8 de la Pars II.

En effet, elle n'est pas étrangère au dessin paternel, puisque le titre NASCI. PATI. MORI : "Naître-Souffrir-Mourir" est proche du thème de l'allégorie, et que la même souris morte y est représentée.

1. Description :

Le titre inscrit en lettres capitales NASCI-PATI-MORI reproduit les trois mots de ce qui était au XVIe siècle une devise fréquente, parfois inscrite sur des pierres tombales. On la retrouve dans le titre d'un motet SW6 Fortuna Nasci Pati Mori de Ludwig Sentf composé à Vienne en 1533 : ce compositeur allemand et protestant (1450-1517) a été actif à Vienne et enfin à Munich à la cour du duc Albrecht, et son motet était sans-doute connu de Hoefnagel. Théa Vignau-Willberg donne en référence le Livre VI du De Musica d'Augustin d'Hippone :

"Quam plagam summa Dei sapientia mirabili et ineffabilis sacramento dignata est assumere, cum hominem sine peccato, non sine peccatoris conditione, suscepit. Nam et nasci humaniter et pati et mori voluit, nihil horum merito, sed excellentissima bonitate, ut nos caveremus magis superbiam, qua dignissime in ista cecidimus, quam contumelias, quas indignus excepit ; et animo aequo mortem debitam solveremus, si propter nos potuit etiam indebitam sustinere." De musica VI, 4-7.

Dans ce contexte, Nasci-Pati-Mori n'est pas une devise caractérisant, avec pessimisme, le destin de l'être humain (ou de toute créature), mais un raccourci de la Rédemption divine par laquelle le Christ s'est fait homme, est né, a souffert et est mort pour racheter la dette du péché originel. Ces trois mots renvoient donc aux termes du Credo : "natus ex Maria Virgine, passus sub Pontio Pilato, crucifixus, mortuus, et sepultus ". Cette profession de foi et cette référence à Augustin ne sont pas du tout invraisemblables de la part des Hoefnagel. Joris Hoefnagel avait dû quitter la cour du duc de Bavière Guillaume au catholicisme devenu radical : "il comptait parmi ceux qui en 1591 furent incapables (jugèrent impossible) de souscrire au strict credo de la Contre-Réforme que, sous la forme du Professio dei, tout membre de la cour ducale devait signer." (Vignau-Willberg 1994 p. 19). Quand à Jacob, il devint un Protestant engagé, responsable de la collecte de fonds pour la construction d'une église Saint-Simon et Saint-Jude à Prague.

Deux fleurs sont accrochées par leurs tiges à des anneaux fixés en trompe-l'œil à la ligne d'encadrement de la planche : une Liliacée, symbole de pureté et symbole de virginité notamment de la Vierge Marie, et une rose, fleur de Vénus. Elles sont toutes les deux fraîches sur leur tige tonique, sans signe de flétrissure.

L'affaire devient très excitante lorsque l'on découvre les identifications botaniques proposées par Stéphane Sneckenburger (Université de Technologie de Darmstadt) en 1992 dans l'étude de l'Archetypae par Théa Vignau-Wilberg : si, à droite, il s'agit d'une Rose de Provins Rosa gallica L. , à gauche, on reconnaît une Hémérocalle fauve Hemerocallis fulva L..

— Eh alors ?

— Alors ? Ouvrons une Encyclopédie rapide : "Ces plantes vivaces doivent leur nom au grec ἡμέρα (hemera), « jour », et καλός (kalos), « beauté ». Les fleurs de la plupart des espèces s'épanouissent à l'aube et se fanent au coucher du soleil, pour être remplacées par une autre sur la même tige le lendemain. Orange Daylily, Tawny Daylily, Tiger Lily, Ditch Lily ". "Dailily", ou Belle-de-Jour". Ces fleurs sont les homologues botaniques des Éphémères. Dont le nom vient du grec ancien ἑφήμεριος ephếmerios (« qui ne dure qu’un jour ». Nous avons affaire ici à une sorte de transcription-rébus de l'Allégorie de la Vie et de la Mort (ou l'inverse, car cette peinture serait postérieure et est datée de 1595. L'Hémérocalle tient lieu d'Éphémère pour exprimer la brièveté de l'existence entre naissance, souffrance et mort, ou, dirait Schopenhauer, entre naissance, reproduction et mort.

— Fabuleux. Tout ce décor serait déterminé par le titre ? Poursuivons cette enquête.

Deux autres brins floraux semblent posés sur le sol, l'ombre portée participant à cette illusion ; à droite, nous trouvons un rameau d'une Fabacée, avec ces fleurs semblables au Pois de senteur. Les Fabeae ont cinq genres, les Gesses ou Lathyrus L. , les Lentilles ou Lens Mill., les Pois ou Pisum L. (pois), les Vavilovia Fed. et les Vesces ou Vicia L..

— Ici, aucun rapport avec le sujet.

— Mais si : toutes ces plantes sont des Papilionacées, car leurs fleurs ont la forme de papillons. Le papillon, être fragile issu de métamorphoses comme l'âme (psyché, nom des papillons en grec ancien, signifie d'abord "âme") sema libérée du corps soma, est le porte-drapeau du thème de la vie qui passe.

A gauche, un naturaliste du XVIIIe siècle qui a noté ses identifications en marge, propose Legumen scorpiuri : la "Chenillette sillonée" ou "Queue de scorpion venimeux" Scorpiurus muricatus . Bravo pour cette identification de la Scorpiure aux gousses recroquevillées et pubescentes. Son nom de Chenillette, (en anglais Prickly Caterpillar) souligne sa ressemblance aveec les chenilles, sa présence ici établissant ainsi un pont avec les insectes et les phénomènes de métamorphoses, thème de la Planche.

— C'est trop fort ! La fleur papillon à droite, la plante chenille à gauche !

— C'est plus fort encore si on consulte le dessin de Hoefnagel père : on y voit un scorpion, symbole du danger de mort pouvant abréger brutalement la vie par sa seule blessure. Ici, il est remplacé par une plante qui porte son nom.

— C'est pourtant vrai ! Et là, dans le coin inférieur droit, cet insecte à la queue dressée en hameçon, c'est la Mouche-scorpion, le Panorpe, Panorpa communis L. ! Le scorpion est présent deux fois dans ce rébus !

— Mais j'y pense, tous ces insectes et toutes ces plantes ne portent pas encore de noms. Linné n'est même pas né ! Bizarre bizarre...

— En ce qui concerne Hemerocallis, le nom grec remonterait à Dioscoride, et son premier emploi en latin remonte aux Commentaires sur Disocoride de Matthiolus en 1554 : Commentarii in libros sex Pedacii Dioscoridis Liber tertius page 407 chap. CXX. On y trouve aussi Liber Quartum chap. CLXXXVI page 562 le Scorpioïdes de Dioscoride. Mais pour les noms d'insectes, Gessner étant décédé avant la publication de son livre les concernant, il faudra attendre Aldrovandi en 1602. Néanmoins, tous ces naturalistes étaient en relation entre eux, et bien que les insectes dessinés par Hoefnagel ne soient pas accompagnés de descriptions ou de noms, ils témoignent peut-être d'un bouillon de culture où la dénomination des petits êtres s'élabore.

Plus bas, nous trouvons trois autres végétaux : deux clous de girofle (Sigyzium aromaticum), une noix de muscade (Myristica fragrans) entière, et une autre coupée présentant sa tranche. La symbolique de ces deux épices peut être considérée individuellement, ou dans leur ensemble, pour leur capacité à lutter contre le dépérissement.

Enfin, dans la série végétale, quelle est cette simili banane placée au premier plan ? C'est le légume de Vicia faba L., la Fève des marais ou, au Québec, la Gourgane. A sa droite, la sorte de noix striée est identifiée par Scheckenbürger comme étant une amande (prunus dulcis), mais je propose d'y voir plutôt une fève , celle qui est contenue dans la gousse de Vicia faba, et dont les plus grosses pèsent 1 à 2 grammes (Fève "potagère", Fève de Windsor).

— Et ce légume comme cette fève relèvent toutes les deux des Papilionacées, nous restons chez les papillons !

Au centre, la souris (Mus musculus) est manifestement morte, mais sans blessure, comme par extinction non violente de la vie. On admirera la précision avec laquelle ses vibrisses sont tracées, témoignant de la méticulosité du miniaturiste Joris.

Dans la partie basse de la planche, je trouve encore à gauche un hyménoptère qui serait une Cynipidée ( Guèpe à Galle) ou plutôt, parmi les Térébrants, un Chalcicidé.

Au milieu, une inscription :

Exanimat tenuis mures Ut noxa salaces/ sic modico casu lubrica Vita perit.

Tiens,on remarque le mot salax, acis "aphrodisiaque ; lascive, lubrique", mais aussi "roquette" (la salade) . Plus loin, on trouve lubrica qui est un faux-ami puisque ce mot signifie "glissant ; incertain ; décevant, trompeur". Comment traduire ? Théa Vignau-Wilberg propose : (je traduis sa traduction en allemand et en anglais) " Tout comme un petit dommage tue la souris lascive, Ainsi la vie facile s'achève pour une cause insignifiante."

Dans la partie supérieure, nous trouvons :

- à gauche, un microlépidoptère ; un escargot imaginaire sur le pétale de l'hémérocalle ;

et dans le coin de la planche, un insecte mal identifié, peut-être un hémérobe aux deux ailes confondues.

- à droite, un papillon qui fait le cochon pendu sous un pétale de rose. C'est un Nymphalidae, Satyrinae, mais atypique avec une ocelle de trop pour en faire, par exemple, le Fadet Coenonympha pamphilus L. ou le Mirtil Maniola jurtina. Ou bien, pour trouver ces deux ocelles, il faudrait en faire un Satyrus ferula ou Grande Coronide : difficile.

Enfin, enfin (je rédigeai initialement cet article uniquement pour ce moment), au centre de cette partie supérieure se trouvent les trois stades de développement du Sphinx de l'Euphorbe Hyles euphorbiae (Linnaeus, 1758). En bas, la chenille ; au milieu la chrysalide ; et au dessus l'imago. C'est Brian W. Ogilvie qui fait remarquer qu'il s'agit de la première représentation des trois stades, successivement : une première mondiale dans l'histoire de l'entomologie. La forme imaginale a été représentée par Joris Hoefnagel en 1575-1585 sur la planche de Ignis planche XXV.

Cette séquence n'a rien d'évident à une époque où il n'est pas encore établi et reconnu que les papillons proviennent des chenilles ; même si la séquence est admise, Goedart continuera à penser qu'il s'agit de trois animaux distincts.

Cette planche inaugurale sera le point de départ des travaux du néerlandais Jan Goedart qui va étudier par l'élevage et la nutrition de chenilles les espèces qui en naissent dans Metamorphosis (1662-1667). C'est lui qui va reprendre la présentation verticale des trois stades. Puis Réaumur en France (1734-1742) et Anna Sybilla Merian aux Pays-Bas (1679 et 1705) vont centrer tout leur intérêt sur le mystère des métamorphoses des chenilles.

Le site lepiforum est l'un des plus documentés pour observer les photographies des divers stades de ce Sphinx : on pourra y constater la précision du dessin de Hoefnagel, notamment pour la chrysalide.

Linné ne signale pas cette illustration dans sa description originale de 1758 (Systema naturae page 492) de Papilio euphorbiae, ni dans sa Fauna suecica de 1746. Il cite 5 référence dont Réaumur et Roesel.

Conclusion :

Cette planche II-8 de l'Archetypa studiaque de Jacob Hoefnagel a le premier intérêt d'être comparée avec la peinture ultérieure de Joris Hoefnagel Allégorie sur la Vie, la Souffrance et la Mort avec laquelle elle établit des correspondances.

Sur le plan entomologique, elle témoigne de la connaissance précoce d'espèces qui ne seront décrites et nommées que (beaucoup) plus tard. Les années 1565-1600 s'avèrent cruciales pour la naissance de l'Entomologie comme science : c'est en 1565 que Thomas Penny hérite des observations de Conrad Gessner, bien que ces observations attendront 1634 (Theatrum insectorum de T. Moffet) pour être publiées ; c'est vers 1590 que Aldrovandi constitue sa collection d'insectes et la fait dessiner par une équipe d'illustrateurs (même si De insectis n'est publié qu'en 1602). Un réseau européen est constitué, avec un pôle néerlandais protestant exilé après le saccage d'Anvers soit en Allemagne (notamment en Bohème à la cour de Rodolphe II à Prague), soit à Londres ( groupe d'amis dits " de Lime Street"), étudiant la botanique tout autant que l'entomologie. A ce réseau appartenait deux élèves de Philippe Mélanchton, Charles de l'Escluse et Joachim Camerarius le jeune, qui sont tous deux des amis de Hoefnagel. De l'Escluse (Clusius) a traduit l'Histoire des plantes de Dodoens, où figure l'Hémérocalle. Il collectionnait aussi les insectes puisque Moffet signale qu'il a reçu de lui un Paon-de-Nuit et un Scarabée rhinocéros ; notons que cet envoi provenait de Vienne, donc avant 1588. Camerarius était aussi un correspondant de Thomas Penny ; il lui adressa un illustration d'un Scarabée-éléphant (Megasoma elephas) ; La qualité des illustrations de Joris Hoefnagel et l'attention réellement scientifique portée aux insectes permet d'affirmer que cet artiste était intégré à ce réseau. La réunion sur la même planche des trois stades de développement d'un papillon est un événement fondateur de l'émergence d'une science.

Mais, alors que les dessins et les planches gravées ne sont pas accompagnées de descriptions, de commentaires et, encore moins, de noms propres de plantes ou d'animaux, ils établissent des rapports très étroits avec l'écriture. Soit en animant les marges d'un Livre d'Heure (celui de Philipe de Clèves) ou d'un Missel (celui de l'Archiduc Ferdinand de Tyrol), soit en enrichissant un ancien livre de calligraphie et un alphabet (Mira calligraphiae), soit en participant à la mode des Emblemata et en citant des psaumes, des adages d'Érasme et des vers latins dans un corpus d'inscription.

Mais, si l'analyse de ces inscriptions, de leurs sources et de leur sens est passionnant, cette planche II-8 de l'Archetypa montre que l'écriture se dissimule aussi dans le dessin lui-même. D'abord par les figures calligraphiques que forment les tiges des plantes et les corps ou les antennes des insectes. Mais surtout par les allusions cachées en rébus dans les images.

Si ce type d'œuvre est sous-tendu par l'idée que le microcosme des petites créatures reflète le macrocosme, ou que chacune d'entre elle témoigne de la grandeur du Créateur, ici, la démonstration est faite que les mêmes formes se retrouvent dans les plantes comme chez les animaux : les plantes-chenilles, les plantes-papillons et les plantes-scorpions révèle l'Unité qui est le principe organisateur de la Diversité. Ce principe unique est aussi celui de la succession des métamorphoses qui transforme la chenille en papillon, celui qui mène de la vie à la mort, et de la mort à la Résurrection. L'étude entomologique n'est pas séparable d'une méditation ontologique où la sagesse stoïcienne qui naît de la brièveté et la fragilité de la vie est corrigée par une sotériologie évangélique.

Sources et liens :

— Source des images numérisées de l'Archetypa studiaque : Université de Strasbourg :

http://docnum.u-strasbg.fr/cdm/fullbrowser/collection/coll13/id/72995/rv/compoundobject/cpd/73052

OGILVIE (Brian W.) 2012 Attending to insects: Francis Willughby and John Ray

Notes and records of the Royal Society, DOI: 10.1098/rsnr.2012. http://rsnr.royalsocietypublishing.org/content/66/4/357

OGILVIE (Brian W.) 2013 “The pleasure of describing: Art and science in August Johann Rösel von Rosenhof’s Monthly Insect Entertainment,” inVisible Animals, edited by Liv Emma Thorsen, Karen A. Rader, and Adam Dodd, accepted by Penn State University Press in the series “Animalibus: Of animals and cultures” http://www.philosophie.ens.fr/IMG/Ogilvie,%20Pleasure%20of%20describing%20%282013%29.pdf

— VIGNAU-WILLBERG (Théa) 1994, Archetypae studiaquePatris Georgii Hoefnagelii 1592. Natur, Dichtung und Wissenschaft in der kunst um 1600. München, Staatl.

— Site RKD Netherlands :https://rkd.nl/nl/explore/images/121148

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Published by jean-yves cordier - dans histoire entomologie - Hoefnagel

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  • : Le blog de jean-yves cordier
  • : 1) Une étude détaillée des monuments et œuvres artistiques et culturels, en Bretagne particulièrement, par le biais de mes photographies. Je privilégie les vitraux et la statuaire. 2) Une étude des noms de papillons et libellules (Zoonymie) observés en Bretagne.
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  • jean-yves cordier
  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" ( Guillevic, Terrraqué).  "Les vraies richesses, plus elles sont  grandes, plus on a de joie à les donner." (Giono ) "Délaisse les grandes routes, prends les sentiers !" (Pythagore)
  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" ( Guillevic, Terrraqué). "Les vraies richesses, plus elles sont grandes, plus on a de joie à les donner." (Giono ) "Délaisse les grandes routes, prends les sentiers !" (Pythagore)

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