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19 août 2014 2 19 /08 /août /2014 12:52

Le vitrail des Dix mille martyrs de la cathédrale Notre-Dame de l'Annonciation de Moulins.

Voir  aussi :

 

 

 

  1. Ce vitrail, dont le sujet est parfois mal compris, a été considéré comme un ex-voto de Louis XI pour la victoire de Morat, en raison de la conjonction de la date de cette victoire avec la fête des Dix mille martyrs le 22 juin. Marie-Élisabeth Bruel, qui émet cette belle hypothèse, mentionne l'Iconographie de Louis Réau qui souligne la richesse de ce thème dans l'art germanique. A la suite de mes recherches sur le retable de Crozon, en Finistère, très éloigné de la Bavière et des bords du Rhin, je souhaite montrer que le culte des Dix mille martyrs est attesté, outre à Crozon, à Paris (Chapelle des  Célestins fondée par Charles de Bourbon, église Saint-Etienne-du-Mont), à Lyon, dans le Forez, etc.

  2.   En effet, alors que l'art germanique représente les martyrs précipités du haut de falaises sur des buissons épineux qui les transpercent (parfois en association avec le supplice du crucifiement), le martyre des soldats de saint Acace est représenté à Moulins, comme à Crozon, exclusivement par crucifiement, conformément à la légende qui, depuis le XIIe siècle en France, est détaillée par les moines de Saint-Denis, par Vincent de Beauvais, par  Alain Bouchart ou dans la Légende Dorée : la tradition scripturaire est, en France, ancienne et riche, et ses expressions iconographiques sont particulièrement précieuses. 

  3. Par ailleurs, ce vitrail doit être rapproché et comparé avec celui de Berne, qui date de 1450. 

 

La Baie 8 : vitrail des Dix mille martyrs du Mont Ararat vers 1480. Description.    

      Datation : ~1476 ou ~1480/1490

 

Ce vitrail de 4,60 m de haut sur 3,10 m de large comporte quatre lancettes trilobées couronnées par un tympan de onze ajours. Les lancettes comportent en majeure partie du verre blanc peint de grisaille et largement rehaussé de jaune d'argent, avec quelques verres colorés bleu, rouge ou vert.

 

  Chaque lancette s'encadre dans une demi-niche architecturée qui se poursuit avec la lancette voisine, rappelant les dais gothiques des vitraux légendés, avec une influence Renaissance.

Le soubassement porte les trois lettres d'un monogramme RML en jaune d'argent. La lettre R prête à confusion et semble un I orné d'un jambage (ou d'un signe abbréviatif) ; Du Broc de Segange lit BML dans lequel il propose de voir Beatis Martyribus Laus., Louange aux Bienheureux martyrs, B. Kurmann-Schwarz et F. Gaudillat lisent KLM ou BLM, témoignant de la difficulté de lecture du premier caractère. M-E Bruel lit KLM et suggère Charlotte-Marie-Louis en relation avec Louis XI et la reine Charlotte de Savoie. Je note que les deux lettres latérales sont atypiques, proches de lettres I modifiées.

 

 002c

 

                                    LES LANCETTES.

 

I. Lancette A (première à gauche).

Cette lancette débute, comme un bon roman, son récit de la légende des Dix mille martyrs in medias res et il est nécessaire ici de raconter le début, qui manque sur le vitrail. 

 Vous avez manqué le début :

 Le vitrail représente la légende du martyre par crucifixion de soldats chrétiens sur le mont Ararat en Arménie, en 120 après Jésus-Christ, sous le règne de l' empereurs Hadrien (117-138) et sous la juridiction du proconsul d'Asie Antonin (futur successeur d'Hadrien).  À la suite d’une révolte de populations arméniennes contre l’occupation romaine, une armée de seize mille soldats est envoyée face à un ennemi supérieur en nombre : pris de panique, la plupart des troupes romaines s'enfuient, et il ne  reste que neuf mille hommes pour combattre. Leur chef Acace offre un sacrifice aux dieux romains, mais leur frayeur s'accroît. C'est alors qu'un ange  leur apparaît et  leur assure la victoire s’ils se convertissent et adorent le vrai Dieu. Leur conversion faite, ils remportent triomphalement la bataille, puis se retirent en prière au sommet du Mont Ararat sans intention de rejoindre le camp impérial ; ils y sont nourris par le pain des anges, y sont instruits des vérités de leur nouvelle foi et s'y confessent.  

Le troisième jour, Hadrien et Antonin s'inquiètent de leur absence (neuf mille hommes d'élite et leurs officiers !) et les pressent de les rejoindre. Les nouveaux chrétiens refusent. Face à cette rébellion, et au problème géopolitique de l'extension d'une religion venue d'Orient, l'empereur organise une conférence au sommet avec cinq rois des territoires limitrophes afin de prendre une décision consensuelle, et de rassembler une armée. Ils peuvent désormais user de la force pour convoquer leurs chefs afin de les juger : c'est le moment représenté dans cette première lancette.

La scène représentée : Acace et ses hommes face aux sept rois.

 

Deux soldats romains en cuirasse conduisent manu militari les nouveaux convertis, qui ont quitté leur uniforme au profit de longues tuniques ; ils sont ligotés mains dans le dos. L'empereur Hadrien est assis, entouré des six autres rois et de son proconsul et fils adoptif Antonin.

                                                       MG 7339c

 

       Parmi les six officiers du premier plan, nous pourrions citer le prince Acace, le duc Éliade, le maître des chevaliers Thierry ainsi que Cartoire, en se référant  au texte du XIIe siècle qui rapporte ce martyre. 

 

 MG 7307c

      L'empereur Hadrien est assis sur un trône, la tête couronnée d'or, vêtu de la pourpre impériale et tenant une épée face à lui. A sa droite, trois rois sont bien visibles, couronnés, vêtus de robes doublées d'hermine, le sceptre à la main. Les deux personnages enturbannés sont sans-doute les deux rois manquants, alors que le seigneur tenant un sabre et revêtu d'une cotte de maille pourrait être Antonin. Il donne un ordre aux soldats convertis qui sont rassemblés à sa gauche.

En arrière-plan, les murailles d'une ville.

 MG 7308c

 

 

Détail de l'architecture :

 

MG 7309c

 

Le texte correspondant : 

 

 

  " Quand les trois jours furent passés les empereurs les firent chercher, et ils disaient entre eux : "que croyez-vous qu'il soit arriver à ces chevaliers ? Nous nous sommes enfuis de la bataille, envoyons de nos gens à leur recherche." Ceux qui furent envoyés allèrent à la montagne où se trouvaient les saints et en les observant ils comprirent qu'ils étaient devenus chrétiens, car ils les entendirent glorifier et bénir Dieu. Quand ils entendirent cela ils redescendirent de la montagne pour annoncer ces choses aux empereurs. Lorsqu'ils eurent appris cela, les empereurs en furent très affligés, ils se couvrirent leur tête de cendres et restèrent cinq jours sans manger ni boire à pleurer abondamment.

  Quand les cinq jours furent passés, ils se mirent d'accord pour appeler cinq autres rois pour prononcer le jugement. Et ils traduisirent ces saints hommes en justice par devant ces rois. Ils s'assirent aussitôt et écrivirent une lettre qui disait ceci : "Antonin et Adrien les nobles empereurs des romains présentent leurs salutations aux autres très puissants rois Sapor, Maximin, Adrien, Tibère et l'autre Maximin. Nous voulons que vous sachiez que nous livrâmes bataille contre les Gadarains et ceux qui sont à coté du fleuve Euphrate. En cette bataille nous avions une troupe de sept mille hommes d'une part, et de neuf mille de l'autre, tous chevaliers forts, courageux et bien armés. Mais quand nous vîmes la multitude de nos adversaires nous nous enfuîmes avec sept mille de nos hommes. Les neuf mille autres chevaliers se lancèrent dans la bataille, combattirent courageusement et eurent la victoire sur leurs ennemis. Ils en tuèrent cent mille, tant et si bien que ce fut merveilleux à voir. Quand nous apprîmes la nouvelle nous fîmes un grand sacrifice à nos dieux pour célébrer cette grande victoire et nous fûmes extrêmement joyeux. Mais après cet enchantement, nous connûmes une très grande angoisse lorsque nous eûmes entendu que ces combattants étaient devenus chrétiens, qu'ils s'étaient retirés sur une haute montagne qui dépasse en altitude tous les autres monts d'Arménie. Venez donc nous rejoindre et nous déciderons ensemble de ce que nous devons faire. 

  Quand les rois reçurent cette lettre, ils furent remplis de tristesse et rassemblèrent une très forte armée d'hommes vigoureux et atteignirent la ville où les attendaient les deux empereurs. Aussitôt qu'ils arrivèrent, la première chose qu'ils firent fut de sacrifier à leurs idoles, puis ils burent et mangèrent avant d'entreprendre de faire rechercher les chevaliers de Jésus-Christ. Ils envoyèrent des messagers sur la montagne où les saints de Dieu étaient en prière. Quand ceux-ci les virent venir vers eux saint Acace dit à ses compagnons : "Seigneurs frères levez-vous et plaçons notre entente dans la prière, car le diable a envoyé sa propre armée contre nous. Et ils baissèrent la tête, se mirent à genoux et prièrent :

  "Dieu Notre Seigneur, qui n'a pas de pareil, qui ne peut être compris, qui forma l'homme du limon de la terre et lui donna l'honneur de ton image, qui envoya ton Esprit-Saint à la Vierge Marie pour la couvrir de ton ombre afin que Notre Seigneur Jésus-Christ ton Fils y prît chair, Dieu tout puissant écoutez nous, à qui vous avez daigner envoyer votre saint ange qui nous révéla le chemin de vérité et ... la victoire sur nos ennemis et nous a amenés au sommet de cette montagne et nous a nourri de la viande du ciel la quantité nécessaire pour trente jours et ne nous a pas laissé tomber dans les pièges de l'asservissement par notre ennemi le diable ni permettre que ses hardis maléfices ne puisse vaincre la constance et la vertu de tes saints. Qu'il ne puisse se moquer de nous et dire "j'ai eu la victoire assurée". Viens, Biaux sire Jésus-Christ et sois le patron de l'ensemble de nos passions et préserve-nous du reniement et de la peur des cruautés de ce roi félon, Biaux sire qui a daigné nous annoncer que nous serons traduits en justice devant les rois, dorénavant et jusqu'à la fin des temps nous te rendons grâces et louanges toi qui es le vrai Dieu Tout-Puissant éternellement et sans fin."

   Quand les saints eurent fait cette prière une voix descendit du ciel qui leur dit : "je suis le seigneur glorieux qui siège parmi les saints. J'ai entendu la requête que vous m'avez adressé en vos oraisons. N'ayez pas peur de ceux qui tuent le corps mais qui ne peuvent placer aucune entrave sur les âmes. Je suis le vrai Seigneur et je suis avec vous." 

  Quand les saints entendirent cette voix qui venait du ciel ils furent remplis d'une grande joie et se réjouirent en Notre-Seigneur. Alors les chevaliers que les rois avaient envoyé s'approchèrent d'eux et leur dire : Les empereurs, les rois et ceux qui sont avec eux nous ont envoyés à vous afin que vous descendiez d'ici et que vous les rejoignez." Alors ils descendirent et se présentèrent devant les rois, et ils avaient en eux toute leur espérance en Jésus-Christ."

 

La lancette B.

      Pressés d'abjurer leur foi et de sacrifier aux dieux de Rome, ils refusent et affirment leur foi dans le vrai Dieu. Ils sont condamnés à subir le même supplice que ce Jésus qu'ils prétendent vouloir suivre, et sont donc dénudés, liés à des colonnes et flagellés. Aucun ne renie, au contraire ; ébranlés par leur courage, Théodore et ses mille légionnaires de l'armée impériale les rejoignent dans le martyre et se convertissent. Cela fait donc bien dix mille martyrs.

Dans la Légende, cette flagellation est précédée d'un épisode où Hadrien ordonnent de les faire lapider, mais les pierres se retournent miraculeusement sur les bourreaux. Puis il demande de les faire marcher sur une route semée de clous à trois pointes, mais des anges viennent les ramasser devant leurs pas. Enfin, ils sont couronnés d'épines.

                                              MG 7338c

 

Les initiales BML sont ici ceintes d'une cordelière (franciscaine ?). 

 

MG 7310c

 

Les martyrs sont liés six par six et fouettés par des bourreaux : comme dans les Passions des vitraux contemporains, on distingue les soldats romains, en armure, et les bourreaux, en tunique courte et haut-de-chausse très colorés, parfois dépareillés.

 

                                             MG 7311c

 

D'autres convertis attendent courageusement leur tour, fiers de mériter les mêmes souffrances que le Christ à l'Imitation duquel ils se sont voués. En arrière-plan, le paysage rocheux et boisé évoque le Mont Ararat où a lieu le supplice.

MG 7312c

 

      Le texte correspondant : 

 

La lapidation échoue miraculeusement :

   "Adrien devint furieux et ordonna qu'ils furent lapidés, et il dit : "J'applique sur vous la condamnation de Jésus-Christ de Nazareth. Mais comme on lapidait les saints, les pierres se retournaient contre la face de ceux qui les lançaient. Alors Adrien leur dit : "Que vous apporte cette imposture ? Sacrifiez à nos dieux et vous serez délivrés de vos tortures. Minas et Acace les princes de ces saints lui dirent : Ennemis de Dieu et adversaires de toute vérité, vous n'êtes même pas capables, toi et Antonin, de nous juger, et vous avez eu besoin d'amener aujourd'hui ici cinq rois avec toutes leurs armées pour chercher à nous épouvanter et à nous détourner de la foi en Jésus-Christ. Que vous soyez en peu nombreux ou en grand nombre, nous nous tiendrons à  cette foi que nous avons embrassée. Antonin répondit : " Déloyaux ennemis de toute religion, vous imaginez nous manipuler par vos menaces, vous et ceux qui sont avec vous". Aussitôt il commanda qu'ils s'approchassent de lui et leur seigneur dit "soldats, sacrifiez à vos dieux". Le comte Speusippe qui était l'un des seigneurs des quatre comtes de l'armée des saints dit à l'empereur : "Honni traître déloyal arrière de nous, ton désir est diabolique, tu cherches par cette condamnation à nous tromper ; tu n'oses pas donner sentence contre nous. Quand l'empereur eut entendu ces paroles, il frémit de colère contre les saints et commanda qu'ils furent flagellés. Alors que le bourreau les battaient, un de la compagnie des saints, qui se nommait Draconaire, et était frère d'Acace et d'Éliade dit : "Seigneur saint homme priez pour nous car les violences que nous endurons sont terribles. Acace répondit Seigneur frères soutenez vertueusement et persévérer en confession où vous êtes. Car notre sauveur Jésus-Christ dit que celui qui persévérera dans sa foi à la fin sera sauvé. Après cela, il fit sa prière à Notre-Seigneur et dit: "Biauxsires dieux très grand et éternel juge des vifs et des morts qui n'as pas en dépit ceux qui te requièrent, qui nous a appelé à la merveilleuse aventure de la connaissance, qui brisa par la croix la force du diable, qui boucha la gueule des lions et délivra son serviteur Daniel. Sire qui as la seigneurie de toute créature écoutez notre prière et délivrez-nous des mains de ces fourbes. Car nous sommes ta création et l'œuvre de tes mains. Sire octroie-nous la parfaite persévérance et hâte vers nous ta miséricorde car tu es notre Dieu béni éternellement."

  La conversion de mille soldats supplémentaires :

  "Quand cette oraison fut finie toute la terre trembla et aussitôt les mains de ceux qui frappaient les saints devinrent toutes desséchées.  En l'armée du roi Maximin qui était l'un des sept rois était maître Théodore, maître des chevaliers, qui avait sous son commandement mille chevaliers, et qui, merveille, fut ébahi de tels miracles et s'écria à haute voix et dit : "Biauxsires du ciel et de la terre qui as envoyé l'aide de ta miséricorde à ces neuf mille, Sire en qui est miséricorde sans envie et bonté sans méfiance et misération sans fin, Sire daigne mener nos pécheurs au nombre de ce glorieux martyre. Aussitôt qu'il eut dit cela il s'écria ouvertement et se tourna vers la compagnie des saints damedieu avec tous les mille chevaliers qui étaient sous ses ordres. Alors que les saints arrivaient les anges de Notre-Seigneur se mirent à leur compagnie. quand ils furent venus le roi Maximin dit à Thierry (Théodore) "qu'as-tu gagné en m'abandonnant ?" Thierry lui répondit : "j'ai gagné ma grande multitude de biens  car je connais le dieu vivant et vrai". Le roi Maximin se tourna vers les autres et dit : "Seigneurs qui êtes dix mille écoutez-moi : ne croyez pas que vous puissiez faire passer ce fait comme une chose légère et pour cela je vous conseille de faire sacrifice à nos dieux , et vous vivrez et ainsi vous pourrez éviter ma colère et échapper à une mort très cruelle." Saint Acace répondit : " la colère d'une puce ne vaut guère contre la force d'un taureau. Depuis que nous avons le Dieu vivant et vrai nous n'avons pas cure de toi."

  L'épreuve des clous : 

  "Le roi Maximin fut emporté par ces paroles dans une forte colère et commanda que l'on fasse venir une grande quantité de clous à trois pointes, de telle sorte qu'une pointe soit toujours dressée quelque soit la position du clou, puis il commanda qu'on les répande sur un chemin de deux lieues de long ; il ordonna qu'on y mène les saints hommes tous pieds nus. 

  Quand les saints furent préparés à affronter cette sorte de torture, Notre-Seigneur envoya ses anges qui, en allant  devant eux, ôtaient les clous et les rassemblaient en tas afin qu'ils ne blessent pas les pieds des saints. Quand ils s'en aperçurent, ils rendirent grâces à Dieu en disant "Biauxsires dieux tout-puissants, à toi nous rendons grâces et remerciements de nous avoir trouvé dignes de nous montrer ces signes et les grandes merveilles des miracles inouïs (qui jamais par personne n'avaient été entendus).

  Quand les rois virent la nouvelle de ce miracle ils dirent nos dieux ont voulu faire cette chose pour démontrer aux dix mille martyrs qu'ils étaient des dieux tout-puissants."

Couronne d'épines, flagellation et outrages :

  "Saint Éliade dit aux empereurs : "vous êtes sans cœur et sans entendement et le diable vous a si bien aveuglés que vous ne pouvez reconnaître la grandeur les œuvres de Notre-Seigneur". Quand le roi Maximin eût entendu ces paroles il dit à ses ministres : "j'ai entendu dire de Jésus-Christ, comme ils appellent leur dieu, qu'il avait été crucifié, qu'on lui fit porter sur la tête une couronne d'épine et qu'on lui transperça le coté par une lance acérée. Aussi nous ordonnons que ces traîtres subissent le même sort. Alors les ministres arrivèrent et firent comme cela leur avait été ordonné autant de couronnes d'épines qu'il y avait de saints, puis prirent des lances bien pointues et  transpercèrent le flanc de chacun des saints martyrs de Dieu avant de placer sur la tête de chacun une couronne d'épines. Puis arrivèrent dix mille païens qui poursuivirent les saints à travers toute la ville et les frappaient avec des lanières et leur maltraitaient de beaucoup d'autres façon. Mais les saints de Notre-Seigneur supportaient avec patience toutes ces tortures et proclamaient grâces et louanges à Notre-Seigneur, et ils disaient : "Sois glorifié Seigneur Jésus-Christ, puisque tu nous a cru digne de souffrir cette passion bien que nous n'en fussions pas digne."

  Après cela, les saints furent ramenés au palais et les empereurs entreprirent de les humilier par leurs moqueries, leur disant : "Seigneurs, Dieu vous fait rois des (juifs). Que vous apporte votre Jésus-Christ ? Peut-il vous délivrer des tortures et des affronts que l'on vous fait ? Les saints répondirent d'une seule et même voix aux empereurs : "Écoutez, vous tous, peuple misérable, Dieu vous a fait à son image, mais vous, vous êtes fait à celle du diable. ô vous œuvre du diable, lequel chaque jour vous désunit de Dieu,

qui êtes dans l'erreur sans fin,

qui êtes enveloppe périssable ,

qui êtes (pris par) les lacets du cruel ennemi auquel vous vous liez de jour en jour,

qui , étant  faits par  le vrai Dieu, êtes défaits par les faux dieux,

qui êtes le grand peuple que le diable a trompé par ses erreurs,

qui êtes le mauvais blé qui n'a pas de fruit qui brûlera éternellement au feu de l'enfer,

qui êtes empereurs trompeurs, sans sens, et pénibles et envieux,

qui ne connaissez pas le vrai Dieu  mais adorez les pierres et les (fuz) qui sont faites de mains d'hommes."

 

 

 

Lancette C.

Les dix mille martyrs subissent le martyre de la croix .

                                      MG 7336c

 

MG 7315c

 

MG 7316c

 

                                               MG 7318c

 

Le texte correspondant :

La communion par le sang :

    "Tandis que les saints prononçaient ces paroles, le sang s'écoulait de leur coté à terre : prenant leur sang dans leur mains ils en oignaient leur corps et leur tête et disaient à Notre-Seigneur : Biauxsires dieux de toute créature ce sang nous soit lieu de baptême et en rémission de nos péchés.

  En cet instant même leur vint une voix qui leur dit "mes très chers amis , il en adviendra comme vous avez requis".

   Au moment où l'empereur et la foule de gens qui étaient avec lui ce jour là entendirent cette voix, ils virent la terre s'écrouler (trembler) et le tonnerre gronder. Après passa une heure de jour et le roi Sapor dit aux martyrs de Notre-Seigneur repentez-vous de vos mauvaises actions et convertissez-vous à vos dieux tout-puissants par qui toutes choses sont faites. Car Jupiter fit le ciel, Apollon la terre, Hercule les eaux, Esculape les hommes, Artémis les oiseaux, Vénus fit la lune et les étoiles, Junon fit les chevaux et les vaches, Serapis fit la seigneurie des oiseaux du ciel et du paradis. S' il y a parmi vos quelques sages, maintenant je réponds à ces choses.

  Un jeune qui avait nom Cartère répondit : "Si mes maîtres et mon seigneur qui sont mes aînés me le commandent, je disputerais avec vous. Saint Acace dit "Parole biaux sires, car il t'appartient bien de prêcher la parole divine". Alors Cartère commença et dit :" toute votre sagesse-ci est erreur manifeste et perdition ; n'avez-vous pas entendu l'écriture qui dit "les dieux des païens sont d'or et d'argent et œuvres de mains d'homme" ? Ils sont tels que sont ceux qui les firent, et tels que sont ceux qui s'en servent. Maintenant vous pouvez voir sire roi que l'homme est là avant la statue qu'il utilise, et comment dis-tu donc qu'Esculape fit les hommes ? Il y a une espèce de mécréants qui disent qu'Ascalon qui est une statue où le diable habite créa les hommes. D'autres affirment que ce sont les anges qui formèrent les hommes. Maintenant Roi, dis-moi  qui est là avant, de l'homme, ou de la maison ? Le roi Sapor, fort de son sens lui répondit que d'abord naît l'homme, et qu'alors la maison peut être faite. A cela Cartère lui répondit que si donc on juge que l'homme est antérieur à la maison, il est évident que l'homme est antérieur à la statue. Car comme la maison est faite par l'homme, la statue est faite par l'outil de l'homme. Que celui qui ne croit pas en Dieu entende donc ce que Dieu dit par les prophètes, je suis la sagesse qui fut engendrée avant toute créature. La sagesse est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui est venu en ce monde et est né de la Vierge Marie pour accomplir ces choses qui auparavant manquaient à l'Ancien Testament. Car il est celui qui accomplit la loi et qui a fait à la fois deux /peuples un ...Folio 22 v ...deux peuples un, qui descendit aux enfers pour condamner les diables. Je crois donc chose certaine que Jésus-Christ se fit homme et donna à l'homme la bonté pour qu'il accomplisse en toute chose la volonté de Notre-Seigneur.

  Quand le roi Sapor eut entendu ces paroles  il fut fort en colère contre Cartère et le regardait très cruellement et avec le désir de le détruire pour la vertu de ses paroles. Mais Cartère qui était, quoique jeune en age, expérimenté et  ancien en sagesse et en vertu lui répondit et dit : " La parole que j'ai dite est tombée dans l'oreille d'un homme mort ; car ainsi que le disent les Écritures, la vraie sagesse ne peut entrer en âme de mauvaise volonté."

Les crucifiements :

  Le roi Sapor quand il entendit cela fut pris par une très grande colère et conseilla aux empereurs qui étaient là, aux rois et à toutes leurs armées que les saints de Dieu fussent crucifiés ; la sentence fut aussitôt prononcée. Et les saints de Notre-Seigneur à grande liesse et agréant de tout cœur allèrent à leur passion comme s'ils fussent allés à leur noce.

  En leur compagnie étaient aussi ceux qui devaient les crucifier au nombre de près de vingt mille et il y en avait une grande multitude d'autres qui restaient avec eux pour voir ce martyr ; et ceux-ci pleuraient tant qu'ils vinrent à la montagne d'Ararat, où l'ordre avait été donné de les crucifier.

  Quant ils vinrent là, les croix furent attribuées à chacun et furent plantées dans la roche puis  les dix mille martyrs de Notre-Seigneur furent crucifiés. La montagne où ils furent crucifiés était terriblement haute, et rude, et acérée. 

 Les chevaliers qui crucifièrent les saints les gardaient en leur croix comme cela leur avait été commandé.

  Quand ils furent en croix saint Eliade commença à parler et dit à saint Acace qui était leur chef : "Seigneur preux qui  vous êtes fiés en la victoire de la croix de Jésus-Christ je vous prie de ne rien abjurer de la vrai foi". Saint Acace commença son sermon et dit devant tous : "Vous qui êtes  des vases sanctifiés à Notre-Seigneur Jésus-Christ et purifiés écoutez ma parole de la foi car je crois car de même qu'il convient  de croire vraiment du cœur, de même il convient de confesser de la bouche  que chacun proclame  leur foi en ce qu'il croit :

   "Je crois en Dieu le Père tout puissant qui créa le ciel et la terre et tout autant en Jésus-Christ qui se rendit visible et au Saint-Esprit qui est du Père et tout autant du Fils.  Le Fils de Dieu fut envoyé sur terre, et celui qui l'envoya est Dieu le Père, et celui qui fut envoyé est Dieu le Fils, qui est né de la Vierge Marie de qui il prit chair ; il fut annoncé par les prophètes et démontré par les apôtres. Crucifié et mort et enseveli, il reposa en sépulture,  au troisième jour il ressuscita pour nous délivrer des douleurs de la mort et démontrer la résurrection des morts ; il monta aux cieux et est assis à la droite de Dieu le Père Tout-puissant et dont il reviendra à la fin du siècle pour juger les vifs et les morts et rendre à chacun selon ses mérites. Qui croit fermement cette foi en toutes bonnes œuvres aura son héritage avec les saints  anges."

  Quant saint Acace eut dit ceci, une voix descendit du ciel qui lui dit : "Acace, tu as bien parlé car ta voix est la pure vérité."

La lancette D .

Les corps des martyrs sont ensevelis par les anges.

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                                       MG 7320c

 

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                 MG 7323c

 

 

Le texte correspondant :

  L'oraison des martyrs demandant des grâces pour les pénitents :

 "Quand vint l'heure de midi toute la terre trembla et les pierres et la terre se fendirent et les saints martyrs firent leurs oraisons à Notre-Seigneur et dirent Biauxsires souviens-toi de nous en ces tourments de cette croix et reçoit notre requête et daigne nous octroyer ce que nous te demandons : que ceux qui feront mémoire de nos passions par un jeûne en silence puissent glorieux louer et que tu leur accordes santé du corps et salut de leur âme, abondance de tout bien, et qu'un jour de jeûne pour notre passion procure un an de pénitence Seigneur Dieu sire de toute créature. Ou encore nous te demandons que ceux qui se garderont honnêtement pour toi des machinations du diable, tu les préserves de toute infirmité, car ton nom est glorieux et digne de louange éternellement. Après cette prière, tous les saints répondirent : "Amen".
 Après descendit une voix de ciel qui dit "mes chers amis sachez qu'il vous est accordé ce que vous avez demandé, soyez joyeux et contents. Car vos prières ont été écoutées et agrées devant Jésus-Christ qui règne pour l'éternité".

L'ensevelissement par les anges.

Quand vint la neuvième heure, les âmes des glorieux martyrs  trépassèrent à la joie éternelle du Paradis. Et alors le ciel s'ouvrit et une grande lumière descendit du ciel sur le corps des saints et en cette lumière descendit Notre Seigneur et autour de lui une grande compagnie d'anges qui accompagna les âmes au ciel et enterrèrent les corps. Alors la montagne trembla et en ce séisme les corps des saints tombèrent des croix et les anges de Notre Seigneur leur fabriquèrent des cercueils de leurs propres mains et placèrent chacun dans son cercueil en cette montagne ; où ils participent encore dans la joie au règne éternel les âmes.
  Que soit louez pour cela Dieu le Père et son cher Fils Jésus-Christ et le Saint-Esprit qui a la seigneurie, le pouvoir et la victoire sur toutes choses éternellement. Amen."

 

 

 

                           LE TYMPAN

Il comporte un soufflet sommital, six mouchettes, et quatre écoinçons.  Il est possible d'y distinguer deux registres : le registre inférieur, les anges mènent les martyrs vers le ciel, alors que dans le registre supérieur, ceux-ci, rassemblés en un chœur de louange et d'adoration au milieu des anges, célèbrent la gloire de Dieu qui occupe l'ajour sommital.

  J'ai d'abord pensé qu'il s'agissait des corps glorieux des saints martyrs crucifiés, mais à la réflexion rien ne permet d'affirmer qu'il ne s'agit pas seulement de ceux des fidèles qui, par le bénéfice des grâces obtenus par les martyrs, par leurs pénitences et par leurs prières, seraient ainsi élevés vers le trône de Dieu. Malgré tout, ma première interprétation est celle qu'adopte Brigitte Kurmann-Schwarz, qui voit ici, comme déjà Gaston Du Broc de Segange, l'enlèvement des âmes des martyrs vers le ciel. Selon elle, la version alsacienne (Légende dorée alsacienne) de la légende se termine ainsi : après la mort des martyrs les cieux se sont ouverts et le Christ est apparu dans une lumière céleste, entouré de saints et des anges, pour recevoir les âmes des 10.000 chrétiens et les conduire en un Palais céleste. 

De chaque coté, le phylactère tenu par un ange porte les mots MADAME.*.Me, où une étoile à six branches  est placée entre MADAME et Me.  Cela évoque pour M.E. Bruel "Madame Marie étoile du matin". B. Kurmann-Schwarz remarque que l'épouse de Jean de la Goutte, le possible donateur, appartenait à la famille Georges de l'Étoile, mais le texte de J. Clément d'où vient cette affirmation dit seulement "Divers actes relatifs à la terre de la Foret possédée par Jean de la goutte, font supposer qu'il eut pour femme une Saint-Georges de l'Étoile" (La cathédrale de Moulins p. 84-85).

 

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L'adaptation et l'annotation du texte de la Légende des Dix mille martyrs telle qu'elle apparaît dans le manuscrit en ancien français de la Bibliothèque nationale de France Français 696 est un travail d'amateur que j'ai réalisé sur mon blog  ici :  Les Dix mille martyrs dans le manuscrit Fr. 696 La Vie et passion de Saint-Denis : transcription, annotations, adaptation en français moderne.

 Il s'agit d'un manuscrit écrit entre 1270 et 1285 en écriture gothique en français sous le titre Vie et passion de saint Denis, traité des reliques, Légende de la passion des dix mille martyrs, Légende de la Véronique ; Chronique abrégée de la naissance de J.C à 1112, Continuation de 1120 à 1278. Il est conservé à la Bibliothèque Nationale de France, département des manuscrits sous le nom  de "Français 696" et  provient des ateliers de copistes et de peinture de l'Abbaye de Saint-Denis. La Légende des Dix mille martyrs est traitée sur les folio 18v à 23r.  Datant du XIIIe siècle, c'est, à ma connaissance, la plus ancienne version disponible en français. Elle est la traduction d'un texte latin d'Anastase le Bibliothécaire, texte que j'ai transcrit et annoté sur mon blog ici :

Les Dix mille martyrs dans le manuscrit Fr. 696 La Vie et passion de Saint-Denis : confrontation avec le texte latin d'Anastase.

      La Légende a surtout été diffusée grâce à sa relation dans le Speculum historiale de Vincent de Beauvais (en latin, milieu du XIIIe siècle),  et à la traduction du Miroir historial par Jean de Vignay en français en 1320-1330. 

La légende des Dix mille martyrs dans le Miroir historial de Vincent de Beauvais.

A partir de 1400, elle apparaît dans les Fêtes additionnelles de la Légende dorée de Jacques de Voragine, notamment dans deux manuscrits alsaciens de 1480 :

La légende des Dix mille martyrs dans la Légende dorée de Jacques de Voragine.

On la trouve dans l'entourage royal d'Anne de Bretagne dans les Grandes Croniques d'Alain Bouchart (1514) et, en illustration d'une oraison, dans les Grandes Heures d'Anne de Bretagne (1503-1508) :

Légende des Dix mille martyrs : la version des Grandes Croniques de Bretaigne de 1514.

La Légende des dix mille martyrs dans les Livres d'Heures et autres livres.

 

 

      DISCUSSION

 

 

  Le sujet de ce vitrail, la Légende des Dix mille martyrs crucifiés sous Hadrien sur le Mont Ararat, a été clairement identifié par G. Du Broc de Segange en 1892, qui redressait ainsi l'erreur d'Émile Montégut qui y voyait le crucifiement du Christ multiplié à l'infini comme dans une boule à facette. Pourtant encore en 1922 le chanoine Clément, remarquable par son érudition et son intérêt pour les verrières de Moulins, ne se montrait pas convaincu et évoquait "plus vraisemblablement les 200 bienheureux martyrs de Sinope, les 70 martyrs de Scythopotes en Palestine, les 50 martyrs de Porto en Italie ou les 49 martyrs de Jérusalem", partageant sans s'en rendre compte "l'ignorance en matière écclésiastique" qu'il dénonçait chez É. Montégut. Depuis, l'appelation, aussi désuète qu'imprécise, de  "Verrière de l'Église souffrante et Triomphante" détourne le touriste et l'amateur d'une compréhension appropriée de ce qu'il admire. 

 C'est elle qui s'affiche au pied du vitrail sur le  panonceau du S.I de Moulins (Syndicat d'Initiative)  :

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        De même, l'article dédié aux vitraux sur l'encyclopédie Wikipédia ne mentionne que "Un cinquième vitrail [qui] retrace, en quatre panneaux, la vie des martyrs condamnés sur terre et glorifiés au ciel". 

Mieux renseigné, le document "Laissez-vous conter...La cathédrale de Moulins" indique :  "Plus loin, dans le bas côté sud un vitrail évoque un sujet très rarement abordé en France, à savoir la légende des Dix Mille Martyrs du Mont Ararath."

   Cette rareté est remarquable, puisqu'il s'agit ici du SEUL vitrail consacré à ce thème en France à ma connaissance. Un autre vitrail se trouve en Suisse, et il est intéressant à comparer avec celui-ci.

1. Le vitrail de Berne (Suisse).

Un  vitrail consacré aux Dix mille martyrs a été réalisé en 1450 pour la Collégiale de Berne et a été étudié par Brigitte Kurmann-Schwarz, qui estime que "Tout porte à croire qu'au Nord des Alpes la vénération des saints guerriers fut acceptée comme pendant à celle des 11 000 vierges. La légende de saints guerriers luttant à l'Est de l'Empire romain a intéressé les Chevaliers Teutoniques chargés depuis 1226 du pastorat de l'église paroissiale de la ville de Berne".

Photographie de Andreas Praefcke  illustrant l'article Wikipédia en allemand.

Le vitrail a perdu de nombreux panneaux et a été recomposé. On y reconnaît en bas de gauche à droite 1-la bataille livrée contre les rebelles, 2- la déroute, 3- les pierres de la lapidation se retournant contre les bourreaux, 4- la comparution devant Hadrien.

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Le panneau de droite est reproduit dans la publication de Brigitte Kurmann-Schwarz, (figure 1) et il est intéressant de le rapprocher de la lancette A de Moulins. A Berne, un ange s'interpose entre l'empereur et les saints (nimbes) martyrs comme s'il leur servait de porte-parole ; un deuxième ange est aussi visible. Mais ce motif n'est attesté par aucune version écrite de la Légende. Le vitrail de Moulins semble donc plus fidèle. (On remarque aussi à Berne les fonds damassés et les modelés de grisaille des plis ou des visages et le dessin plus soigné).

Vitrail-Dix-Mille-martyrs-Berne-in-Br-Kurmann-Schwarz-3.png

Sa figure 5 montre saint Acace à la tête de ses hommes, nimbé, face à deux rois (sans-doute plutôt les empereurs Hadrien et Antonin assimilé à un empereur dans les faits des textes). Il est maintenu par un homme barbu coiffé d'un turban pointu, qui pourrait être l'un des cinq rois, Sapor par exemple.

                         Vitrail-Dix-Mille-martyrs-Berne-in-Br-Kurmann-Schwarz--figu.png

La figure 3 montre les martyrs ligotés par trois (un peu comme à Moulins) et flagellés sous le regard des rois (couronnes et turbans sont visibles), tandis qu'une main dee bénédiction sort des nuées.

                    Vitrail-Dix-Mille-martyrs-Berne-in-Br-Kurmann-Schwarz-fig.2.png

 

 2. Les autres exemples iconographiques en France.

     Chaque œuvre consacrée jadis en France aux Dix mille martyrs est insolite, surgissant dans un néant d'informations dans des lieux dont on peine à comprendre la cohérence, comme une plante souterraine aux racines très étendues mais n'extériorisant sa floraison que lorsque les conditions spécifiques (qu'il resterait à identifier) sont réunis. C'est le cas du retable et du reliquaire de Crozon dans le Finistère, des peintures murales de Saint-Étienne-du-Mont à Paris, et du vitrail de Moulins. Le réseau sous-jacent bien plus fourni est celui des manuscrits et de leurs enluminures, des Livres d'Heures, des chapelles  ou de confréries dédiées à ce culte et surtout des oraisons issues des lêvres des fidèles et désormais effacées.

3. Les Bourbons, les Célestins et le culte des Dix mille martyrs.

  Le 22 juin 1482 (date significative de la fête des Dix mille martyrs), le cardinal Charles de Bourbon  avait  posé, comme archevêque de Lyon, la première pierre de la Chapelle des Dix mille martyrs au couvent des Célestins de Paris, avant que Louis de Beaumont, évêque de Paris, n'en fit la dédicace la même année. Charles de Bourbon fut enterré aux Célestins (nécropole princière) dans la chapelle Saint-Louis qu'il avait également fait bâtir. La Chapelle des Dix mille martyrs fut restaurée par la famille de Gesvres et accueillit les tombeaux des ducs de Gesvres et des chanceliers de Rochefort. Une confrérie des Dix mille martyrs y était attachée.

  Cela indique-t-il des liens particuliers entre les Bourbons et le culte des Dix mille martyrs ? Ce lien s'établit plutôt entre l'Ordre des Célestins et ce culte. Le pape Eugène IV  avait donné en 1434  le crâne de saint Acace au R.P. Jean Bassan, Provincial des Célestins, et ce crâne fut enchassé dans une châsse d'argent et conservé à Lyon. Une chapelle des Dix mille martyrs fut créée en l'église des Célestins de Lyon (ou aménagée dans la chapelle des Onze mille vierges elle-même crée en 1434 par Jean Palmier), avec une Confrérie de marchands drapiers qu'on y constitua. La relique fut brûlée par les calvinistes en 1562. Selon la légende, le R.P. Bassan avait obtenu cette relique du pape pendant son séjour à Rome, et le Cardinal de Foix avait envoyé, sur le lieu du sépulcre des Dix mille martyrs où s'accumulait les ossements, un enfant qui ne ramena que la moitié d'un crâne ; retournant au sépulcre avec l'enfant, le prélat découvrit une autre moitié, qui vint se coller miraculeusement à la première.

 

 

 

4. Un ex-voto de la bataille de Morat ?

La Fête des Dix mille martyrs était célébrée le 22 juin dans le Martyrologe romain, et à Moulins, Marie-Élisabeth Bruel a soulevé l'hypothèse séduisante d'un possible ex-voto consécutif à la victoire de Morat gagné par les Suisses alliés de  Louis XI le 22 juin 1476  sur Charles le Téméraire duc de Bourgogne. 

 A Berne, les habitants célèbrent comme un jour fondateur l'anniversaire de la victoire de Laupen contre Louis IV de Bavière le 21 juin 1339, et on a pu s'interroger aussi sur une relation entre cette date, le culte des Dix mille martyrs célébré le lendemain, et le vitrail de Berne. 

 

5. Martyrs crucifiés ou martyrs empalés, deux motifs différents et trois Types d'images.

      J'ai classé les sources écrites et les données iconographiques selon deux traditions, celle des martyrs crucifiés attestée en France  (Crozon ; Saint-Étienne-du-Mont), et celle des martyrs jetés du haut de montagnes sur des épines (avec un jeu sur le nom de saint Acace et les épines de l'Acacia) propre à l'Allemagne et l'Europe du Nord, l'association des deux générant un troisième type de données, mixtes (Grandes Heures de Bretagne ; Tableaux et gravures de Dürer). Seul le Type I est fidèle au texte latin du VIIIe siècle et à celui du Speculum Historiale du XIIe, au texte français de l'abbaye de Saint-Denis du XIIe siècle, à celui du Miroir Historial de Jean de Vignay et à la Légende rapportée dans les Grandes Croniques d'Alain Bouchart pour Anne de Bretagne.

Les Dix mille martyrs : les retables et panneaux sculptés germaniques.

A Moulins, nous avons donc affaire au "Type I" dans lequel seul le crucifiement est attesté ; cela écarte une influence germanique et témoigne d'une Source liée aux textes que j'ai nommé. (A Berne, la destruction des panneaux ne permet pas d'être aussi formel, mais l'influence germanique est probable).

6. Saint Acace, l'un des quatorze Saints Auxiliaires.

      Les chapelles de la Collégiale de Moulins édifiée entre 1468 et 1550 par les ducs de Bourbon étaient financées par de grandes familles de Moulins proches des Bourbons, et ces donateurs s'y sont fait souvent représenter présentés par leur saint patron. Le vitrail le plus remarquable est celui de sainte Catherine avec, à genoux, le duc Jean II et son épouse Catherine d'Armagnac, et le cardinal Charles de Bourbon. Un autre vitrail est dédié à sainte Barbe, et un autre à saint Gilles. Le choix de faire représenter sainte Catherine et sainte Barbe n'est pas seulement lié aux prénoms des donateurs (c'est plutôt l'inverse), car la présence de ces saintes est, si ce n'est constante, du moins très fréquente sur les vitraux et dans la statuaire. En effet, celles-ci sont, avec sainte Marguerite,  invoquées contre les périls graves (notamment liés à l'enfantement), et elles figurent pour cette raison là dans les Livres d'Heures. Elles appartiennent à ces saints-Samu que sont les 14 Saints Intercesseurs, comme Gilles, Denis, Georges, Blaise, Christophe, etc. 

  Or, saint Acace appartient à ce groupe des 14, et il me semble probable que le donateur de la baie 8 l'a invoqué, avec ses Dix mille martyrs, pour bénéficier des grâces que je rappelle ici : "que ceux qui feront mémoire de nos passions par un jeûne en silence puissent glorieux louer et que tu leur accordes santé du corps et salut de leur âme, abondance de tout bien, et qu'un jour de jeûne pour notre passion procure un an de pénitence Seigneur Dieu sire de toute créature. Ou encore nous te demandons que ceux qui se garderont honnêtement pour toi des machinations du diable, tu les préserves de toute infirmité, car ton nom est glorieux et digne de louange éternellement."

      Les Dix mille martyrs étaient invoqués, en raison des circonstances de leur mort, contre les tourments de l'agonie. 

7. Les donateurs du vitrail.

Quel serait le donateur ? S'est-il manifesté discrétement par les initiales BLM, KLM ou RLM et par la cordelière (un indice de franciscain) ou bien par les phylactères au texte mystérieux MADAM ?

Les donateurs des vitaux de Moulins étaient des hauts fonctionnaires du duché plutôt que les ducs eux-mêmes, et souvent des financiers d'origine rotulière. Mais à la Révolutions, les inscriptions et les armoiries ont été systématiquement détruites.

— La famille de La Goutte.

A la fin du XVe siècle, la chapelle appartenait à la famille de La Goutte. Maître Jean de la Goutte († 1487), seigneur de l'Écluse à Neuilly-le-Réal, garde-scel de la chancellerie ducale de 1479 à 1485 secrétaire des finances puis président de la Chambre des comptes du Bourbonnais, avait donné 1000 livres à la Collégiale en 1486. En 1480 et en 1526, alors que l'édifice était en construction, deux membres de cette famille furent  doyens du chapitre, dont Jean de la Goute en 1526.  Cette famille était donc proche des ducs de Bourbon depuis 1480.

— Le monogramme KML  est interprété par M.E. Bruel comme se rapportant à Charlotte de Savoie, à la Vierge et à Louis XI. Le couple royal serait, selon cette hypothèse, donateurs de ce vitrail pour rendre grâce de la victoire de Morat le 22 juin 1476. Mais il est étonnant que ce don n'ait pas laissé de trace ; l'interprétation du monogramme KML est discutable ; et le choix de Moulins pour recevoir la verrière est mal compréhensible. 

 

 

Style.

  Selon B. Kurmann-Schwarz, ce vitrail est l'œuvre du même peintre verrier que l'Arbre de Jessé  L'étrange vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale de Moulins., et on y retrouve le même choix de couleur dominé par le bleu, le rouge, le jaune et le blanc et la même prédominance du blanc e

t du jaune dans les lancettes, et des couleurs plus chaleureux dans les remplages du tympan. En outre, les anges en particulier et les personnages en général lui paraissent comparables.

 

 

Restauration.

Le vitrail fut l'un des plus touchés par  l'explosion dans une usine de chargement d'obus le 2 février 1918 : "plusieurs panneaux semblaient anéantis" (Clément 1922), impression corrigée quelques pages plus tard p. 342 par "Il avait moins souffert de l'explosion que ceux que nous venons de décrire". En réalité, le vitrail avait déjà perdu depuis longtemps les soubassements des lancettes B et D, et les losanges du tympan. L'atelier parisien des frères Charles et Émile Tournel fut alors chargé en 1918-1919 de sa restauration, remplaçant les parties manquantes, comme le sommet des dais et deux parties de soubassement (lancette B et D) qui avaient été jusque là remplacées par des bouche-trous. "M. Tournel a du y enlever certains fragments étrangers [bouche-trous] qui rendaient plusieurs panneaux et les soubassements inintelligibles. Il a de plus complété dans la quatrième lancette, les détails de ces pittoresques réssurections de martyrs enlevés de leur tombeau par des anges aux ailes grandes ouvertes comme pour prendre leur vol vers le trône de Dieu. De plus, le peintre verrier a restitué dans les deux losanges du tympan les couronnements qui reliaient les architectures des lancettes" (Clément, 1922). 

Après la Seconde Guerre durant laquelle les vitraux avaient été déposés, ceux-ci ont été  photographiés puis nettoyés,et reposés par l'atelier Chigot de Limoges qui se contenta pour la baie 8 de refaire les pointes de lobes.

 

Sources et liens.

Le retable des dix mille martyrs, (2, avec les commentaires des panneaux), église Saint-Pierre de Crozon (29).

Légende des Dix mille martyrs : les peintures murales de Saint-Etienne-du-Mont-à Paris.

     —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2009 "Etudes bourbonnaises : Le Vitrail des dix mille martyrs de Notre-Dame de Moulins, un ex-voto de Louis XI pour la victoire de Morat ?"

  —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2007 " Un témoignage de l'attachement du duc Jean II de Bourbon et de Jeanne de France à l'Immaculée Conseption : la messe fondée en 1475 dans la Collégiale de Moulins"  Bulletin de la Société bourbonnaise des études locales,  Moulins.

  —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2005 "Les Vitraux historiés de la cathédrale de Moulins : mise au point chronologique et historique"  Bulletin de la Société bourbonnaise des études locales Moulins

  —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2003 "Un vitrail de Jacquelin de Montluçon à la cathédrale de Moulins" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, Moulins 

— BRUEL (Marie-Elisabeth) BRUEL ( Jean-Thomas ), 2014  "La chapelle de Jean II de Bourbon à la collégiale de Moulins : Chef-d'oeuvre oublié de Hugo Van der Goes et manifeste du pouvoir princier"  Société bourbonnaise des études locales, Moulins.

— CLÉMENT  Chanoine Joseph Henri-Marie) 1923 La Cathédrale de Moulins : Histoire et Description  Edition de "Entre nous ... les Jeunes", Moulins-sur-Allier dans la collection Collection des Guides Joseph Clément 

— CLÉMENT  (Chanoine Joseph) 1922 La réfection des verrières de la cathédrale de Moulins, Bulletin de la Société d'émulation et des beaux-arts du Bourbonnois, pages 297-298 et 338-344 en ligne Gallica.

— DU BROC DE SEGANGE (Gaston) 1892, Histoire et description de la cathédrale de Moulins Plon, Paris page 89-97 Gallica

— DU BROC DE SEGANGE (Gaston)  1907 Anciens et nouveaux vocables des chapelles de Notre-Dame de Moulins : Listes des doyens et membres de la Collègiale. Notice sur le doyen Claude Feydeau Impr. Etienne Auclaire, Moulins  

— GATOUILLAT (Françoise) HÉROLD (Michel)  Les vitraux d'Auvergne et du Limousin, Corpus Vitrearum Recensement IX, Presses Universitaires de Rennes 2011 pages 80-81.

—GUY, (André) 1951 Petit guide de la cathédrale de Moulins : son tryptique, ses vitraux  Les Impr. Réunies, Moulins

 — KURMANN-SCHWARZ  (Brigitte) « Les vitraux de la Cathédrale de Moulins » In: "Congrès Archéologique de France, 146e session, 1988 : Bourbonnais", p. 21-49 29 p. : ill. en coul ; 27 cm

 — KURMANN-SCHWARZ  (Brigitte) 1992  Das 10 OOO-Ritter-Fenster im Berner Münster und seine Auftraggeber. Überlegungen zu den Schrift- und Bildquellen sowie zum Kult der Heiligen in Bern (1992) - In: Zeitschrift für schweizerische Archäologie und Kunstgeschichte Bd. 49 (1992) pages 9-54 En ligne Pdf

 —  ZATOCIL, (Leopold ) 1968 Die Legende von den 10000 Rittern nach altdeutschen und mittelniederländischen Texten nebst einer alttschechischen Versbearbeitung und dem lateinischen Original, in: ders., Germanistische Studien und Texte I. Beiträge zur deutschen und niederländischen Philologie des Spätmittelalters (Opera Universitatis Purkynianae Brunensis. Facultas Philosophica / Spisy University J. E. Purkynĕ v Brnĕ. Filosofická Fakulta 131), Brünn 1968, S. 167-280, hier: S. 187–197 (nach Heidelberg, Universitätsbibl., Cpg 108). En ligne :

http://digilib.phil.muni.cz/bitstream/handle/11222.digilib/120017/SpisyFF_131-1968-1_4.pdf?sequence=1

Ce travail considérable comporte :

A . DIE BAIRISCHE VERSLEGENDE

B. DIE DEUTSCHE PROSALEGENDE (Nach der Handschrift der Univ.-Bibliothek in Heidelberg: Cod. Pal. Germ. 108, fol. 91r—lOOv)

C . MITTELNIEDERLÄNDISCHE LEGENDEN

D . DIE BRÜNNER ALTTSCHECHISCHE VERSLEGENDE

 E. DAS LATEINISCHE ORIGINAL  

http://digilib.phil.muni.cz/bitstream/handle/11222.digilib/120017/SpisyFF_131-1968-1_4.pdf

 

 

http://www.ville-moulins.fr/IMG/pdf/cathedrale.pdf

http://vitrail.ndoduc.com/vitraux/htm5601/eg_ND@Moulins_nef.php

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