La peinture murale (détrempe sur chaux, 2ème moitié XVe siècle) de Christophe portant Jésus en l'abbaye de Solignac (Haute-Vienne).
Sur l'iconographie de saint Christophe, voir dans ce blog par ordre chronologique:
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Iconographie de saint Christophe : la cathédrale de Burgos. XIVe siècle
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Iconographie de saint Christophe : Semur-en-Auxois (c.1372).
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Iconographie de Saint Christophe : les vitraux de la cathédrale d'Angers, II. La baie 117 (1451)
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Iconographie de saint Christophe dans les vitraux de la cathédrale de Quimper. I. La baie n°113.
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Iconographie de saint Christophe dans les vitraux de la cathédrale de Quimper. II. La baie n°114.
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Iconographie de saint Christophe dans les vitraux de la cathédrale de Quimper. II. La baie n°115.
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Iconographie de saint Christophe dans les vitraux de la cathédrale de Quimper. IV. La baie n°126.
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Iconographie de saint Christophe dans les vitraux de la cathédrale de Quimper V. La baie n°128.
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Panneau de Jeanne du Pont présenté par Saint Christophe à Tonquédec (1470)
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Iconographie de saint Christophe : La peinture murale de saint Christophe à Louviers (vers 1510).
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Les dorsaux (chêne, v.1510-1530) des stalles de l'église Notre-Dame de Bourg-en-Bresse.
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Petite iconographie de Saint Christophe à Séville. II : La cathédrale. (1584)
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Petite iconographie de Saint Christophe à Séville. IV: à l'Alcazar
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Les peintures murales (1540) de l'église Saint-Martin de Sillegny (Moselle). II. Saint Christophe.
PRÉSENTATION.
Jusqu'en 1950, de grands panneaux en bois imitant le marbre et soutenant des autels recouvraient les murs de l'abbatiale. On décida de les enlever pour mettre à nu l'appareillage de pierre. L'enduit à la chaux recouvrant le pilier droit laissa apparaître des traces de couleurs et une fois enlevé fit place à une peinture murale de 5 m de haut sur 3,20 m dont le bas était détruit. L'humidité risquait de l’abîmer. L'œuvre fut restaurée à plusieurs reprises : en 1973 par Robert Baudouin, en 1984 puis en 1991 par Albert Carré. Pour raisons de préservation, la peinture a été déposée en 1999 par Véronique Legoux et reposée en avant de son emplacement original en 2001.
Au centre du panneau est représentée l'image gigantesque du saint portant sur ses épaules l'Enfant Jésus. Il s'appuie sur un bâton de la main droite et retient l'Enfant de l'autre. Ce dernier, représenté de face, tient entre ses mains un globe marqué d'une croix. Autour de cette représentation prennent place différents épisodes de la vie de saint Christophe, d'après la "Légende dorée" de Jacques de Voragine (XIIIe siècle) , et, en bas à gauche, la figure d'un chevalier donateur.
Les sujets se détachent sur un fond damassé à fleurs de lys et couronnes dorées suggérant une influence royale (comme pour le vitrail de l'abbatiale, offert entre 1457 et 1484 par l'abbé Martial de Bony, et où un roi couronné est agenouillé devant une Vierge de Pitié avec sa prière Ave Maria gratia plena sur le phylactère).
Saint Christophe, de son vrai nom Reprobus, (le réprouvé) était originaire du pays de Chanaan où vivaient des géants (entre autre : Goliath). Il mesurait dit-on 12 coudées soit 4 mètres ! C'est précisément en géant que la peinture le représente. Résolu à ne servir que le maître le plus puissant, il alla tout d'abord chez un roi. Le château en haut à droite pourrait certes relater cet épisode, malgré des éléments discordants.
Mais ce roi avait peur du diable et Reprobus le quitta pour se mettre au service du diable.
Au détour d'un chemin, tous deux rencontrèrent une croix et, la voyant, le diable prit la fuite.
On aperçoit sous le château un dragon (le diable) qui s'écarte du calvaire et que Reprobus, en costume du Moyen-Âge (du règne de Charles VII plus précisément) s'apprête à quitter pour chercher ce Christ capable de fair fuir le diable. Au dessus, une licorne, symbole de pureté, pourrait représenter le Christ [ou la virginité de la Vierge NDE].
Sous le calvaire, on voit un homme, de dos, attaché à une croix (larron, saint Sébastien ?)
Tout à sa recherche, Reprobus rencontra un ermite du nom de Babylas auquel un corbeau apportait quotidiennement du pain. On voit à gauche un ermite sortir d'une toute petite chapelle surmontée d'une croix et d'un oiseau noir [en réalité à bec et pattes rouges : un Crave à bec rouge]. L'ermite élève une lanterne.
Mais Reprobus avait servi le diable et Babylas lui imposa une pénitence : faire traverser le fleuve aux pèlerins en les transportant sur ses larges épaules puisqu'il n'y avait pas de pont ? Un jour, qu'il transportait un enfant, il faillit se noyer car cet enfant était très lourd : c'était Jésus portant tout le poids du monde. Reprobus devint alors Christophoros « celui qui porte le Christ ».
"Mais voilà que, peu à peu, l’eau enflait, et que l’enfant devenait lourd comme un poids de plomb ; et sans cesse l’eau devenait plus haute et l’enfant plus lourd, de telle sorte que Christophe crut bien qu’il allait périr. Il parvint cependant jusqu’à l’autre rive. Et, y ayant déposé l’enfant, il lui dit : « Ah ! mon petit, tu m’as mis en grand danger ; et tu as tant pesé sur moi que, si j’avais porté le monde entier, je n’aurais pas eu les épaules plus chargées ! » Et l’enfant lui répondit : « Ne t’en étonne pas, Christophe ; car non seulement tu as porté sur tes épaules le monde entier, mais aussi Celui qui a créé le monde. Je suis en effet le Christ, ton maître, celui que tu sers en faisant ce que tu fais. Et, en signe de la vérité de mes paroles, quand tu auras franchi le fleuve, plante dans la terre ton bâton, près de ta cabane : tu le verras, demain matin, chargé de fleurs et de fruits. » Sur quoi l’enfant disparut ; et Christophe, ayant planté son bâton, le retrouva, dès le matin suivant, transformé en un beau palmier plein de feuilles et de dattes." (Jacques de Voragine)
COMPLÉMENT ET DISCUSSION.
1°) Le donateur.
Il est agenouillé, en armure, son heaume devant lui, mains jointes. Sa prière figure sur un phylactère vertical, et elle semble s'adresser à Marie (dernières lettres MA) ; l'inscription a été déchiffrée en 1953 mais je n'ai pu y accéder. Un auteur a remarqué que "l'épée, avec sa garde à quillons retournés vers la pointe de la lame, fut en usage aux XIVe et XVe siècle. ;La forme de l'armure à plates semble indiquer le XVe siècle."
Ses armoiries sont un écartelé qui associent en 1 et 3 les armes de la famille de Bony de gueules à trois besants d'argent posés 2 et 1 et celles d'une autre famille, portant de gueules à la fasce d'argent accompagnée de 3 étoiles de même en chef.
Selon un auteur qui a publié dans le Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin de 1949 :
"Il y eut vraisemblablement deux donateurs dont l'un doit être un religieux . A cause des deux écus dont les armes appartiennent à deux membres différents de la même famille . Quels auraient donc été ces deux donateurs ? Probablement d'abord un Abbé de Solignac , puisque cette peinture en orne l'église abbatiale . Or nous connaissons trois personnageş appartenant à la maison de Bony qui furent abbés de Solignac . D'abord Hugues , qui vivait au XIV ° siècle . Puis Martial , élu , suivant certains auteurs , en 1456 et auquel nous devons le vitrail armorié dont nous avons parlé , ainsi que les stalles établies en 1479. Enfin Aymeric , qui appartint à la génération suivante . L'époque indiquée par divers éléments de la fresque désignerait donc de préférence l'abbé Martial de Bony . Nous avons vu que l'un des donateurs , celui qui est représenté priant à genoux en armure , l'épée au côté et le casque devant lui , était un laïc. Ce dernier devait être proche parent du précédent abbé Martial , puisque ses armes le désignent aussi comme un membre de la famille de Bony . Or nous savons que cet abbé avait justement un frère portant le prénom de Christophe : c'était noble Christophe de Bony, damoiseau , fils de Jean ( 1409-1458 ) de Bony de Lavergne, damoiseau , et de Jeanne de Bruny . Il épousa lui-même par contrat du 5 septembre 1445 Antoinette Cotet et rendit hommage en 1465 . Il est donc vraisemblable que cette fresque , exécutée au XVe siècle , est due à Martial de Bony , abbé de Solignac , et à son frère , Christophe de Bony . et à son frère , Christophe de Bony , seigneur de Lavergne . Mais ce n'est là qu'une probabilité , car une certitude ne pourrait être obtenue qu'après identification des armes écartelant l'écu peint au-dessus du chevalier …"
Christophe de Bony eut des enfants : Pierre, seigneur de Lavergne et de Saint-Priest-Ligoure qui épousa Marguerite de Tranchillon [Tranchelion] et qui existait en 1465 et jusqu'en 1492; Jean, prieur de l'Artige ; Jeanne ; Aymeric, abbé de Solignac.
Mais on peut remarquer que :
a) les armoiries pleines de la famille de Bony, en bas à droite, ne sont pas marquée de la crosse abbatiale (à la différence du blason du vitrail de l'abbatiale, avec sa crosse en pal).
b) les armes en 2 et 4 de l'écartelé ne sont pas celles de l'épouse de Christophe de Bony (les armes ne seraient pas alors un écartelé, mais un blason mi-parti). Sont-elles celles de ses parents? Je ne peux retrouver les armes de la mère, Jeanne de Bruny. (Les généalogistes indiquent Jeanne Brun). Le donateur pourrait être Pierre de Bony, qui honorerait par cette dévotion à saint Christophe la mémoire de son père ; mais cela ne règle pas la difficulté.
2°) Les trois personnages dans un pli de la robe de saint Christophe évoquent très fortement les trois pèlerins que, sur les fresque espagnoles, notamment à la cathédrale de Burgos, le saint porte à la ceinture.
Voir
https://www.lavieb-aile.com/2015/06/iconographie-de-saint-christophe-la-cathedrale-de-burgos.html
— GRAU LOBO, Luis (1994-1995): “San Cristóbal, Homo Viator en los caminos bajomedievales: avance hacia el catálogo de una iconografía particular”, a Brigecio, 4-5, p. 167-184. http://dialnet.unirioja.es/servlet/articulo?codigo=1402347
Je ne vois pas d'autre explication à la présence de ces trois hommes sur la robe du saint.
3°) la collerette blanche de saint Christophe ne pourrait-elle être une roue de moulin , par rapprochement avec ces roues de moulin portées autour de l'avant-bras de saint Christophe à Burgos et à de nombreux autres sanctuaires espagnols?
https://www.lavieb-aile.com/2015/06/iconographie-de-saint-christophe-la-cathedrale-de-burgos.html
4°) Les deux scènes, à droite et à gauche, incluant un château sont difficiles à interpréter.
A droite ( sur la rive précédant le miracle de la conversion de Reprobus) le château porte les armes de la famille de Bony. Le Géant s'y présente tenant à la main son bâton de marche reverdi — ce qui atteste de l'inrtervention miraculeuse de Jésus—, et il est accueilli par une jeune femme qui semble surprise ou enthousiaste.
Un cavalier quitte le château.
À gauche, donc sur la rive que Reprobus/Christophe a fait traverser à l'Enfant-Jésus, l'ermite tient la lanterne, c'est logique, car il a guidé les voyageurs, on retrouve cet ermite de la rive gauche sur de très nombreux exemples.
Mais le château qui domine l'ermitage est difficile à interprêter. Sous la herse, la porte est gardée par un soldat tenant une hallebarde, et un personnage vêtu de rouge (un roi? Dieu ??) regarde à travers une fenêtre grillagée.
SOURCES ET LIENS.
—Notice POP et 13 photos :
https://pop.culture.gouv.fr/notice/palissy/IM87000971
"Au centre du panneau est représentée l'image gigantesque du saint portant sur ses épaules l'Enfant Jésus. Il s'appuie sur un bâton de la main droite et retient l'Enfant de l'autre. Ce dernier, représenté de face, tient entre ses mains un globe marqué d'une croix. Autour de cette représentation prennent place différents épisodes de la vie de saint Christophe, d'après la 'Légende dorée' de Jacques de Voragine. En haut à droite, saint Christophe se présente devant un château, lieu où il recherche le seigneur le plus puissant qu'il abandonne ensuite pour se mettre au service du diable qui lui apparaît alors plus fort ; mais il quitte ce dernier dont il découvre la crainte devant un calvaire, comme le montre la scène juste en dessous. Puis, éclairé par un saint ermite, peint au centre du côté gauche, il devient passeur, et trouve enfin l'homme le plus puissant du monde : le Christ qu'il porte pour lui faire traverser le gué. En haut à gauche se poursuit le cycle, avec un autre château qui doit représenter la prison de Lycie ; puis comme scène finale, l'avant-dernier supplice de saint Christophe : les flèches qui lui étaient destinées se détournent de lui, atteignant ses bourreaux. Le bas du panneau se rapporte aux donateurs : sur la gauche, un homme en armure est agenouillé en prière, en dessous d'un phylactère et d'un blason. Devant lui, une nef transportant trois ou quatre personnages est représentée. Un second donateur dont il ne reste que l'écu devait être représenté plus loin.
Oeuvre restaurée à plusieurs reprises : en 1973 par Robert Baudouin, en 1984 puis en 1991 par Albert Carré. Pour raisons de préservation, la peinture a été déposée en 1999 par Véronique Legoux et reposée en avant de son emplacement original en 2001.
Ecu de gauche au bas du panneau : écartelé aux 1 et 4 de gueules à trois annelets d'argent, qui est Bony ; aux 2 et 3 de gueules à la fasce d'argent accompagné en chef de trois étoiles de même rangées en fasce (non identifié). Ecu de droite : de gueules à trois besants d'argent posés 2 et 1, (famille Bony). Inscription actuellement illisible peinte sur le phylactère au bas du panneau (relevée en 1953).
Cette peinture murale représentant la vie de saint Christophe date de la 2e moitié du 15e siècle, ses commanditaires pourraient être l'abbé Martial de Bony (élu en 1456) et son frère Christophe de Bony. Elle a été découverte en 1951."
— DENIS (Hortense), 2020. Les représentations artistiques de saint Christophe dans le diocèse de Chartres, du Moyen âge au XVIe siècle. Art et histoire de l’art. Mémoire de recherche (2de année de 2e cycle) en histoire de l’art appliquée aux collections présenté sous la direction de Mme Ioanna RAPTI et M. Jannic DURAND
https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-04570638v1/document
— JOUBERT (Fabienne), 1992, "Le Saint Christophe de Semur-en-Auxois : Jean de Bruges en Bourgogne ?"
Bull. Monumental 150-2 : pp. 165-177.
https://www.persee.fr/doc/bulmo_0007-473x_1992_num_150_2_4431
—RIGAUX (Dominique), 1996, "Une image pour la route. L'iconographie de saint Christophe dans les régions alpines (XIIe-XVe siècle)", Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public Année 1996 26 pp. 235-266
https://www.persee.fr/doc/shmes_1261-9078_1996_act_26_1_1681
— VORAGINE (Jacques de) 1261, ou IACOPO DA VARAZZE, Legenda aurea, traduite en français par JEAN DE VIGNAY sous le titre de Légende des Sains au plus tard en 1348.
https://fr.wikisource.org/wiki/La_L%C3%A9gende_dor%C3%A9e/Saint_Christophe
-Bnf Fr. 242 folio 149r Gallica
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8426005j/f313.image
-Bnf fr. 244-245
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8442920n/f1.image