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27 décembre 2010 1 27 /12 /décembre /2010 20:31

Je profite de ces images récentes de bergeronnettes de Yarrell Motacilla alba yarrellii Gould, 1837 pour revenir sur la personne de John Gould . Je renvoie à mon article initial : "Yarrell et Alex à Pentrez " du 7 novembre.

 

DSCN5824

 

Mais suis-je si sûr qu'il s'agisse d'une femelle yarrellii et non alba, alors que Gould lui-même signalait la difficulté de les distinguer ?  Voici les éléments que donne Aurélien Audevard:

  http://files.biolovision.net/www.faune-maine.org/userfiles/Bergeronnettegrise-Yarrell-6678.pdf 

 

 Femelle yarrellii en hiver:

  -plus de noir sur la calotte et la nuque

  - manteau et scapulaires plus sombres

  -croupion et sus-caudales noirs ou noirâtres

  -d'avantage de gris sur les côtés de la poitrine  et les flancs

  - contrairement à de nombreuses alba, les femelles yarrellii n'ont jamais le front, la calotte et la nuque toute grise.

 

 

DSCN5832

 

John Gould (1804-1881) a été un immense ornithologue, et a bien mérité l'épitaphe qu'il s'était choisi: John Gould the Bird Man. Il a décrit 377 nouvelles espèces d'oiseaux, rédigé plus de 300 articles scientifiques, il a été en relation avec les meilleurs ornithologues de son époque, il a écrit la partie ornithologique de la Zoologie de Darwin, il n'a pas hésité à se rendre en Australie pour y collecter l' avifaune, ce fut un pilier de la Societé Zoologique de Londres, il a introduit en Europe les espèces majeures d'oiseaux de compagnie, etc...etc..., ce fut réellement un Grand, Grand nom de l'histoire de l'ornithologie.

   Il laissa à sa mort une collection de 12395 spécimens, dont 5378 colibris (collection acquise par le Département Zoologique du British Muséum ).

Je veux lui rendre hommage en donnant ici un aperçu de sa biographie.

 

 

 

 

1. La pierre : John Gould éditeur de lithographies.

 

John Gould fut non seulement un ornithologue hors pair, mais tout autant un chef d'entreprise exceptionnel, novateur, ambitieux et comblé par le succès: outre  son entreprise de taxidermie, il créa une maison d'édition d'où sortirent 15  publications d'intérêt majeur, totalisant 50 volumes dont les planches coloriées atteignent le nombre de 3000, et qui décrivent dans leur milieu les oiseaux de tous les continents hormis l'Afrique.

   Alors qu'il semblait destiné à suivre la voie de son père jardinier aux jardins royaux de Windsor, il constate l'intérêt que portent les fils des aristocrates de la Cour aux oiseaux qu'il réussit à naturaliser dès l'âge de 14 ans : son sens des affaires le pousse à s'installer en 1824 à Londres comme taxidermiste, et il rencontre vite le succès, si bien  qu'il est recruté  en 1827 comme conservateur des collections du Muséum de la Société Zoologique, fondée un an auparavant. Il y découvre avant les autres les peaux ou les spécimens adressés par des collectionneurs du monde entier.

En 1798, Aloys Senefelder découvre en Allemagne le procédé d'impression par  lithographie, qui permet de reproduire toutes les techniques de dessin appliquées sur la pierre : plume, encre, craie, crayon. Dessiner sur le bloc de calcaire soigneusement  poli avec des crayons et stylos adaptés est aussi naturel que de travailler sur le papier. En 1830 sera inventé la lithoteinte, une aquarelle appliquée au pinceau.

Après que le dessin soit tracé au crayon gras, le bloc est lavé à l'acide nitrique, essuyé à la gomme arabique, puis l'encre, qui ne se fixera que sur le tracé gras du crayon, est appliqué avant l'impression à plat sous presse. 

La plupart des pierres sont réutilisées après polissage.

   En 1824, Charles Joseph Hullmandel (1789-1850) et Ludolf Ackermann introduisent en Angleterre la technique de la lithographie  (L'art du dessin sur pierre, Hullmandel, 1824). Ce procédé d'illustration est très onéreux car chaque planche est ensuite colorée à la main : elle est réservée aux livres médicaux. Gould réalise tout l'intérêt de cette jeune technique en ornithologie après avoir examiné Family of Psittacidae d'Edwar Lear (1830) : les courbes qu'impose le tracé des plumes est rendu avec une meilleure liberté qu'avec la gravure sur métal, et la technique est plus économique car le dessin est réalisé directement sur la pierre tandis qu' un graveur sur métal doit reproduire le dessin de l'artiste.  En 1820-23 avaient aussi paru les trois volumes du  Zoological Illustrations de William Swainson dont les lithographies avaient été suggérées par E.Lear ; néanmoins la qualité du résultat fait bien apparaître la supériorité du travail des Gould .

   John a épousé Elisabeth Coxen en 1829 : c'est une dessinatrice de talent. Il sollicite Edwar Lear pour qu'il initie son épouse à la lithographie , et il crée sa propre maison d'édition à son domicile londonien à Golden Square, Soho, où il vit avec ses six enfants. Les pierres (de l'argile de Dusseldorf) y seront dessinées au crayon gras   par Elisabeth et par Lear, puis par Henry Constantine Richter d'après l'esquisse de John Gould, avant d'être transportées à l'atelier de Charles Hullmandel pour l'impression, puis les planches seront confiées aux coloristes dirigés par Gabriel Bayfield : entre 1831 et 1861, ce sont plus de 500 000 planches qui seront ainsi produites.

 Gould  utilise ainsi les compétences de meilleurs artistes naturalistes de son époque : aux noms cités, ajoutons ceux de Joseph Wolf et William Mathew Hart

   Les oiseaux du monde entier provenaient d'une équipe internationale de collecteur : John Gilbert en tête, mais aussi F.Strange, son beau-frère Charles Coxen, Johnson Drumond ou  John Mac Gillivray.

  A cette époque, les oiseaux étaient collectés essentiellement en les chassant, et les bons ornithologues étaient d'abord de bons tireurs. Ainsi l'australien William Holmes, zoologiste de l'Australian Museum, se tue accidentellement en 1831 par une décharge de son fusil alors qu'il "collectait" les oiseaux. Les spécimens arrivaient sous forme de peaux, puis étaient "naturalisés", c'est à dire empaillés.

 

    John Gould lui-même n'était pas un artiste chevronné, mais il réalisait des dessins au crayon, à l'encre, au lavis ou à la craie, annotés d'instructions et de consignes de couleurs, et il s'impliqua dans toutes les étapes de réalisation des planches. Il était le seul garant de l'exactitude de l'illustration. A la fin des années 1840, il adopte une formule où chaque planche montre le mâle et la femelle,en vue dorsale et ventrale, avec si possible leur nid et les oeufs ou les poussins. En fait, ce sont ses esquisses qui procurent tous les détails scientifiques d'identification des espèces, et qui donnent leur originalité à ses planches par l'attention portée à l'environnement et au comportement.

   Sur la fin de sa vie, il délaissa les oiseaux australiens pour ceux des forets de l'Amérique du Sud et notamment des colibris.

 Voici deux planches  qui montrent   des espèces proches de celles de nos côtes : l'une représente le Fou austral, l'autre notre échasse blanche à coté de l'échasse noire de Nouvelle Zélande :

 

Australian Gannet Gould BirdsofAustralia

The Birds of Australia, pl 76. Australian Gannet.

 

 

 

Gould Birds of New Guinea vol 6 pl 25 New Zealand Stilt

 The Birds of New guinea, Pl 25

 

 

 

En 1870, 1062 riches particuliers, ou des bibliothèques,ou des  institutions composaient la clientèle et possédaient un  ou plusieurs des luxueux et splendides ouvrages de Gould.

Parmi ceux-ci :

1830-1833 :  A century of birds from the Himalaya mountains,1 volume, 80 planches

1832-37 : The Birds of Europe, 5 volumes, 22 parties, 448 planches, Londres.

1835-38 :  A monograph of the Trogonidae.

1833-35 : A monograph of the Ramphastidae or Family of Toucan

 1837-38 ; The birds of Australia and the adjacents islands, 1 vol, 2 part. 20 planches, Londres (supprimé )

1837-38 : Icones Avium, or Figures and description of New and Interesting species of Birds from various parts of the Globe.

1840-48 : The Birds of Australia, 7 vol, 36 parts, 600 planches.

1841-42 : A monograph of the Odontophorinae.

1845-63 The Mammals of Australia, 3 vol, 13 parts, 182 planches.

1849-61 : A monograph of the Trochildae or Family of the Humming birds.  (les colibris ), 5 vol,25 parts,360 planches.

                 The Birds of Asia;

                  Supplement to the Birds of Australia

                  A monograph of the Ramphastidae

                  A monograph of the Trogonidae

1862-73 ; The Birds of Great Britain, 5 vol,25 parts, 367 planches

1875-88 : The Birds of New-Guinea and the adjacent Papouan Islands.

                  A monograph of the Pittidae

                  Suppl. to the monograph of the Trochlidae

 

   Lorsqu'il meurt en 1881, il laisse une collection de 12395 spécimens d'oiseaux

 

 

2- John Gould et les " pinsons" de Darwin.

 

  Quand Charles Darwin revient en 1836 du second voyage du Beagle (le fouineur) qui a conduit ce navire destiné à dresser la cartographie des côtes de l'Amérique du Sud à boucler une circumnavigation via Tahiti et l'Australie, il soumet  ses collections aux plus éminents spécialistes. Son ancien professeur d'histoire naturelle, John Stevens Henslow se charge de la botanique, les ossements fossiles de mammifères géants  sont étudiés par Sir Richard Owen au Collège Royal de Chirurgie, les mammifères, crustacés et reptiles sont confiés à Charles Bell, et c'est  John Gould qui ètudie les exemplaires ornithologiques présentés le 4 janvier 1837 lors de la réunion de la Société zoologique de Londres. Cessant toutes ses activités, il remet ses conclusions à la réunion suivante du 10 janvier ! 

   Darwin, quoique collectionneur réputé de coleoptères, est néanmoins surtout préoccupé par ses découvertes géologiques et géographiques sous l'inspiration  de Charles Lyell. Les oiseaux  sont pour lui d'intéret secondaire, et d'ailleurs ce n'est pas lui, mais son jeune assistant Syms Covington qui les a récolté.

   Parmi les oiseaux ramenés de îles Galapagos se trouvent ce que l'on appelle "les pinsons" (il me semble que tout passereau à gros bec granivore reçoive cette appelation traduite de l'anglais Finch). Treize sortes viennent des Galapagos, une des îles Cocos, ce sont tous des oiseaux bruns ou noirs, de 10 à 20 cm, mais dont la forme du bec est très variée.Gould les identifient comme treize espèces différentes appartenant à quatre genre distincts mais à la même famille des Thraupidae :

 

Geospiza scancens (Gould, 1837), au bec fin adapté à s'alimenter des cactus et de leurs fleurs.

Geospiza fuliginosa Gould, 1837

Geospiza magnirostris Gould 1837, au gros bec destiné à briser les graines résistantes

Geospiza fortis Gould 1837

Geospiza difficilis Sharpe 1888, ce géospize à bec pointu se nourrit du sang des oiseaux marins

Geospiza conirostris Rigdway 1890 

   n.b le mot geospiza vient de geo, le terre, et du grec ancien  spiza, le pinson. Spiza est aussi un genre (Bonaparte,1824) dans le famille des cardinaux.

 

Camarhynchus psittacula Gould 1837

Camarhynchus parvulus ( Gould 1837)

Camarhynchus pauper  Rigdway 1890

Camarhyncus pallidus Sclater et Salvin 1870. Ce Géospize pique-bois utilise des èpines de cactus pour extraire sous l'écorce des arbres les insectes et des larves, occupant aux Galapagos la même niche écologique que nos pics qui utilisent leur langue : aussi le nomme-t-on Pinson-pic ou Woodpecker Finch.

Camarhynchus heliobates Snodgrass et Heller 1901

Camarhynchus crassirostris

 

Certhidea olivacea Gould 1837 au bec fin et pointu d'insectivore

 

Pinaroloxias inomata ( Gould 1843) : endémique sur l'île Cocos au Costa-Rica.

 

 

1839 Zoology F8 11 fig067 geospiza magnirostris

Geospiza magnirostris, Gould, The zoology of the Beagle, part. The Birds, Pl 36

C'est pour Gould l'espèce type du genre geospiza.

 

Darwin, découvrant qu'il ne s'agit pas de variètès de pinsons, mais réellement d'espèces différentes, perçoit tout l'intéret de cette observation rare, et tente de savoir l'origine géographique de ces oiseaux, mais celle-ci n'a pas été notée et il doit la reconstituer grace aux spécimens colléctés avec plus de soin par le capitaine Fitzroy. Il s'avère bientôt que chaque espèce vient d'une île différente et qu'à partir d'une espèce ancestrale commune, l'isolement géographique a entrainé leur différenciation. Plus tard, il comprend que c'est l'adaptation à leur régime alimentaire qui a sélectionné, parmi les individus aux formes variées, les formes les plus aptes à la survie : sur certaines îles des Galapagos, les épisodes de sécheresse furent suivis par une raréfaction des graines molles et par une sélection des individus aux becs les plus forts, dont la descendance fut mieux armée pour consommer les graines plus dures et mieux se reproduire (travaux de Grant sur l'île Daphne major,1973) . Les populations initialement inter-fécondes ont perdu ultérieurement cette capacité en raison de l'isolement des îles. C'est la spéciation allopathique.

 C'est dire l'importance du travail de Gould sur la genèse de la théorie darwinienne de l'évolution par la selection naturelle.

 

 

Plus tard John Gould montre également que les moqueurs polyglottes Mimus polyglottos (Linnaeus 1758) sont également des espèces différentes. Or Darwin peut  localiser ses spécimens et ceux du Beagle:

- Mimus parvulus G.R.Gray (initialement baptisé Orpheus parvulus par Gould in Proceeding of Zool. Soc. 1837 p.27) ne se trouve que sur Albemarle, la plus grande des Galapagos.

- Tous les Mimus trifasciatus viennent des îles de Chatham et de James,

- alors que les Mimus melanotis viennent tous de l'île  Charles .

   Darwin,(Zoology of the Beagle, part.3, p.63 ) mentionne ces différences mais ce n'est que plus tard qu'il exposera les conséquences théoriques de ces constatations.

 

1839_Zoology_F8_6_fig044-mimus-melanotis.jpg

Mimus melanotis, Zoology of the Beagle, pl 44

 

 

1839_Zoology_F8_6_fig048-mimus-parvulus.jpg

Mimus parvulus, Pl 48

 

1839_Zoology_of-Beagle-F8_6_fig040-mimus-trifasciatus.jpg 

Mimus trifasciatus, Zoology Pl 40

 

 

 

 En 1833, Darwin avait trouvé en escale à Porto Deseado (Patagonie argentine )  une espèce de Rhea, une sorte d'autruche aussi appelée Nandou et qui avait semble avoir été servie sur la table du Capitaine FitzRoy comme dinde de Noël. Darwin raconte l'histoire ainsi :

 "La première fois que j'entendis parler de cette espèce, c'était dans le Rio Negro où les gauchos décrivaient un oiseau très rare chez eux,  qu'il nommaient Avestruz Petise, assez ressemblant avec l'autruche qui y est abondante, mais à la couleur sombre et tachetée, aux pattes plus courtes et au plumage plus bas; cette espèce ètait signalée comme beaucoup plus abondante dès que l'on descendait un degrè et demi plus au sud.

Lorsqu' à Porto Deseado Mr Martens a abattu une autruche, j'avais oublié la Petise, et je pensais qu'il avait tué l'espèce commune. Lorsque la mémoire me revint, l'oiseau était déjà plumé et cuit. Mais la tête, le cou, les pattes, les ailes, les principales plumes et une grande partie de la peau avaient été préservés, et un spécimen tout à fait convenable a pu être confectionné : c'est lui qu'on peut voir exposé au musée de la Société Zoologique " (traduction libre personnelle)

 

 Gould confirma  à Darwin qu'il s'agissait d'une espèce nouvelle qu'il baptisa Rhea de Darwin (actuellement Rhea pennata ), et non de Rhea americana dont le territoire en Argentine se situe plus au nord, et qui avait été décrite par Linné ( Syst. Nat. 1758 p.155 ). On doit le genre Rhea à Brisson (Orn.1 p 46; 5 p. 8 ). Il publia sa description dans les Proceeding ofZoological Society, 1837, P.35.

 

1841 Zoology F8 15 fig067 Nandou de darwin

  The zoology of the Beagle, part3, 5pl XLVII : Rhea darwinii

 

John Gould rédigea la troisième partie, nommée Birds.1838-1841 du livre en cinq parties, tiré en dix-neuf exemplaires et intitulé The Zoology of the voyage of the H.M.S.Beagle under the command of captain Fitzroy, R.N, during the Years 1832 to 1836.  Cette troisième partie est divisée en  cinq volumes totalisant 96 pages.Les 40 planches sont de la main d'Elisabeth Gould sur une esquisse de son mari.

  Elle est disponible ici : http://darwin-online.org.uk/content/frameset?viewtype=side&itemID=F8.11&pageseq=1

 

Charles Darwin ramena de son périple 468 peaux d'oiseaux, 10 parties détachées du Rhea de Darwin, les nids et oeufs de 10 espèces, 14 oiseaux entiers, et 4 prélèvement d'oiseaux conservés dans l'alcool.

On imagine difficilement le travail necessaire à l'époque pour ceux qui recevaient les peaux et devaient à partir de là décrire les oiseaux et réaliser des planches tant qu'on n'a pas vu des exemples de ces peaux : voici celles qui sont conservées au Muséum d'Histoire Naturelle de Londres :

2004 Steinheimer peaux d'oiseaux darwin Photo Harry Taylor

 Les specimens avec leur étiquette. in Steinheimer 2004, Photo Henry Taylor,

 

2004 Steinheimer A161 fig05 4 specimens de captiv-bred pige

  4 specimens de pigeons, Steinheimer, 2004

2004 Steinheimer A161 fig04 Specimens de melanodera melanod

    Peaux de melamodera melanorera sur la planche 32 d' Elisabeth et John Gould in Zoology of the Beagle. Steinheimer 2004

 

   Darwin n'avait pas de connaissances approfondies en ornithologie, mais était un bon chasseur, et avait appris auprés du préposé du Muséum d'Edimbourg comment préparer les peaux d'oiseau ; c'était tout ce qui était necessaire, avec un esprit d'observation et un souci de collecte, pour amener à Gould une collection prècieuse.

 

 

 2' John  Gould, un nomenclateur typique de l'époque victorienne.

 

    On l'a dit, John Gould a décrit 377 espèces nouvelles : cela signifie qu'il a créé 377 dénominations scientifiques, et si toutes n'ont pas été validées par la suite par les Commissions taxonomiques, ce travail de dénomination reste interessant à étudier pour ce qu'il nous apprend de l'auteur et de son époque.

   Ne pouvant reprendre les 377 appellations, je vais donner la liste des espéces baptisées par Gould lors de son étude des oiseaux ramenés par Darwin: d'abord le nom proposé par Gould, puis si il y a lieu le nom actuel en gras,d'après Steinheimer, puis mes commentaires; je suivrai l'ordre d'apparition dans le texte de  Zoology of the voyage of the Beagle:

 

Famille des Falconidae:

- Polyborus (Phalcobaenus ?) albogularis, Gould/ Milvago albogularis Gould : Phalcoboenus megalopterus albogularis Gould, 1837.

 

Famille des Accipitridae

- Genre Cravirex Gould non valide

  Cravirex galapagoensis Gould. Buteo galapagoensis (Gould,1837)

 

-Buteo varius Gould : Buteo polyosoma polyosoma (Quoy & Gaimard;1824)

-Buteo ventralis Gould : Buteo ventralis Gould, 1837.

-Circus megaspilus Gould : Circus buffoni Gmelin, 1788

 

Famille des Strigidae :

- Otus galapagoensis Gould : Asio flammeus galapagoensis (Gould, 1837)

-Otus palustris Gould : Asio flammeus palustris (Gould,1837).

 

Famille des Caprimulgidae:

-Caprimulgus bifasciatus Gould: Caprimulgus longirostris bifasciatus Gould, 1837.

-Caprimulgus parvulus Gould : Caprimulgus parvulus parvulus Gould,1837.

 

 Famille des Hirundinidae :

-Progne modesta  Gould : Progne modesta modesta Gould 1838

-Hirundo frontalis Gould : Tachycineta leuchorroa (Vieillot 1817)

 

Famille des Alcedinidae

-Halcyon erythrorhyncha Gould : Halcyon leucocephala acteon (Lesson, 1830)

 

Famille des Tyrannidae

 

sous-genre pyrocephalus Gould;

-Pyrocephalus parvirostris Gould : Pyrocephalus rubinus rubinus (Boddaert, 1783).

- Pyrocephalus obscurus Gould : Pyrocephalus rubinus obscurusGould, 1838.

- Pyrocephalus nanus Gould       : Pyrocephalus rubinus nanusGould 1838.

- Pyrocephalus dubius Gould      : Pyrocephalus rubinus dubiusGould 1839.

 

  -Myiobius auricepsTyrannula auriceps  Gould : Myiobius fasciatus auriceps(Gould, 1839)

-Myiobius parvirostris : Tyrannula parvirostris Gould : Ochthoeca parvirostris(Gould 1839)

- Myiobius magnirostris ; Tyrannula magnirostris Gould : Myiarchus magnirostris(Gould, 1838)

 

Genre Serpophaga Gould

-Serpophaga parvulus Gould : Anairetes parulus patagonicus (Hellmayr, 1920)

-Serpophaga coronata Gould : Serpophaga subcristata straminae (Temminck, 1822)

- Serpophaga nigricans Gould : Serpophaga nigricans (Vieillot, 1817).

 

 

-Pachyrhynchus albescens Gould : Suiriri suiriri (Vieillot 1818)

- Pachyrhynchus erythropterus Gould : Polysticus pectoralis pectoralis ( Vieillot, 1817)

 

-Lichenos erythropterus Gould :Hymenops perspicillata perspicillata (Gmelin,1789)

- Fluvicola Azarae Gould : Xolmis dominica (Vieillot,1823) ou Heteroxolmis dominica

 

Genre Agrionis Gould

-Agrionis gutturalis Gould : Agriornis livida livida (Kittlitz, 1835)

-Agrionis striatus Gould : Agriornis microptera microptera Gould 1839.

-Agrionis micropterus Gould : Agriornis microptera microptera Gould 1839.

-Agrionis maritimus Gould : Agriornis montana leucura Gould 1839.

 

Famille des Mimidae.

 

-Orpheus modulator Gould : Mimus saturninus modulator (Gould,1836)

- Orpheus trifasciatus Gould  : Nesomimus trifasciatus (Gould 1837)

-Orpheus melanotis Gould :Nesomimus trifasciatus melanotis (Gould, 1837)

-Orpheus parvulus Gould : Nesomimus trifasciatus parvulus (Gould, 1837)

 

Troglodytidae.

 

-Troglodytes Magellanicus Gould : Troglodytes aeron chilensis Lesson,1830.

 

Famille des Furnariidae.

 

-Opetiorhynchus lanceolatus Gould : Cinclodes nigrofumosus (D'Orbigny & Lafresnaye 1838)

 

Genre Eremobius Gould

-Eremobius phoenicurus Gould 1839

 

-Synallaxis major Gould : Anumbius annumbi (Vieillot,1817)

-Synallaxis rufogularis Gould : Asthenes anthoides (King, 1821)

-Synallaris flavogularis Gould :Asthenes pyrrholeuca flavogularis (Gould, 1839)

-Synallaris brunnea Gould. : Asthenes pyrrholeuca flavogularis (Gould, 1839)

 Genre Limnornis Gould 1839.

-Limnornis rectirostris Gould : Limnoctites rectirostris (Gould, 1839)

- Limnornis curvirostris Gould, 1839 : le Synallaxe à bec court

 

-Oxyurus tupinieri Gould : Aphrastura spinicaudata fuva Angelini, 1905. ou Synallaxe radatido.

-Oxyurus ? dorso-maculatus Gould : Phleochryptes melanops melanops (Vieillot 1817)

 

Genre Dendrodramus Gould

-Dendrodramus leucosternus Gould : Pygarrhichas albogularis (King, 1831)

 

Famille des Rhinocryptidae 

-Scytalopus fuscus Gould 1837. (Un Tapaculo)

 

Famille des Motacillidae.

-Muscisaxicola brunnea Gould : Lessonia rufa (Gmelin, 1789).

 

 Famille des Parulidae.

- Sylvicola aureola Gould : Dendroica petechia aureola (Gould,1839)

 

Famille des Alaudidae

- Melanocorypha cinctura Gould ; Ammomanis cincturus cincturus (Gould, 1839)

-Pyrrhalauda nigriceps Gould : Eremopterix nigriceps nigriceps (Gould,1839)

 

Famille des fringillidae

-Chrysometris campestris Gould : Carduelis barbata (Molina 1782)

 

Famille des Emberizidae.  

 -Spermophila nigrogularis Gould : Sporophila caerulescens caerulescens ( Vieillot 1823)

-Crithagra ? nigriceps Gould : Sicalis ? luteola luteiventria (Meyen 1837)

-Ammodramus longicaudatus Gould : Docanospiza albifrons (Vieillot 1817)

-Ammodramus humeralis xanthornus Gould 1839

-Zonotrichia canicapilla Gould : Zonotrichia capensis australis Latham 1790

-Zonotrichia strigiceps Gould : Aimophila strigiceps (Gould, 1839)

- Fringilla formosa Gould : Phrygilus patagonicus Lowe,1923

 genre Geospiza Gould:

-Geospiza magnirostris Gould : Geospiza magnirostris magnirostris Gould, 1837

-Geospiza strenua Gould : Geospiza magnirostris strenua Gould, 1837.

-Geospiza fortis Gould, 1837

-Geospiza nebulosa Gould, 1837.

-Geospiza fuliginosa Gould : Geospiza fuliginosa fuliginosa Gould, 1837.

-Geospiza dentirostris Gould: Geospiza fortis Gould, 1837.

-Geospiza parvula Gould : Camarhynchus parvulus parvulus Gould,1837

-Geospiza dubia Gould : Geospiza fortis Gould,1837

sous-genre Camarhyncus Gould :

-Camarhynchus psittacula Gould : Camarhynchus psittacula psittacula Gould,1837.

-Camarhynchus crassirostris Gould,1837.

sous-genre cactornis Gould :

- Cactornis scandens Gould : Geospiza scandens scandens Gould, 1837.

-Cactornis assimilis Gould : Geospiza scandens ? Rothschildi Heller & Snodgrass, 1901.

sous-genre Certhidea Gould,1837

-Certhidea olivacea Gould : Certhidea olivacea olivacea Gould,1837.

 

Famille des Proceidae

Passer jagoensis Gould : Passer iagoensis iagoensis (Gould,1838)

 

 Famille des Icteridae

Molothus niger Gould : Molothus bonariensis bonariensis (Gmelin 1789)

 

Famille des Columbidae.

 

-Zenaida galapagoensis Gould : Neopelia galapagoensis galapagoensis Gould 1841.

 

Famille des Rheidae.

-Rhea Darwinii Gould : Pterocnemia pennata pennata (D'orbigny, 1834)

 

Famille des Charadriidae

 

-Squatarola fusca Gould : Zonibyx modestus (Lichtenstein, 1828).

 

Famille des Scolopacidae.

 

-Totanus fuliginosus Gould : Heteroscelus incanus (Gmelin, 1789)

- Pelidna minutilla Gould : Erolia minutilla (Vieillot 1819)

 

Famille des Rallidae.

 

-Zapornia notata Gould : Coturnicop notata (Gould 1841) Le râle étoilé.

-Zapornia spilonota Gould : Laterallus spilonotus (Gould, 1841).

-Porphyrio simplex Gould : Porphyrula alleni (Thomson, 1842)

 

-Rhynchaspis maculatus Gould : Anas platalea Vieillot 1816.

 

Famille des Laridae.

 

-Larus fuliginosus Gould,1841

 

 

 

   Que déduire de cette liste de 83 dénominations binominales ?

  J'y dénombre :

   -2 toponymes, galapagoensis, appliqué à deux espèces,

                            , jagoensis [sic] l'indication de localisation, l'île de Sâo Tiago (actuelle Santiago) au Cap Vert, se justifiant sans-doute par le fait que ce passereau (Iago sparrow, Moineau du Cap-Vert) est le seul qui ait reçu sur l' étiquette qu' apposait Darwin la mention "loc St Jago"  au crayon en plus du numéro d'inventaire 189. Pour tous les autres spécimens, Darwin n' ècrit sur l'étiquette qu'un chiffre, qui renvoit aux commentaires de son carnet de zoologie. Gould l'a décrit dans la parution 1837 des Prooceding of Zoological Society sous le nom de Pyrgita jagoensis, pyrgita désignant les moineaux. Celui-ci, enrémique au Cap Vert, est trés proche de notre moineau domestique, avec une bavette très réduite et une coloration canelle des joues et du croupion.

   -4 patronymes  : Magellanicus  dédié à Magellan en toute logique pour une expédition qui se rendit en Patagonie. Mais nous aurions alors Magellanii.

                               : Darwinii, hommage attendu à Darwin .

                               : Azarae  : cf infra.

                               : tupinieri  : cf infra.

   - Une soixantaine adjectifs qualifiant l'anatomie : 

                            -la couleur alba, niger, erythro-, olivacea, fuscus (noir sombre), fuliginosus, nebulosus, maculatus,   brunnea, aureola, 

                           - la taille ; magnis, major, parvis, parvulus,

                            -la forme ou la couleur du bec (-rhynchus ou -rostris), des ailes (-pterus),des pattes (-ceps)

                            -une particularité : cinctura (ceinture), psittacula (petit perroquet ?), strenua (actif).

                                 -Le qualificatif formosa est issu du latin formosus, "qui a de belles formes".

                                 -Le pyrocephalus (tête de feu) est bien décrit comme ayant la tête d'un écarlate brillant.

   - 3 à 6 adjectifs qualifiant l'environnement : palustris (des marais), campestris ( de la campagne) et maritimus,  un nom de sous-genre cactornis, ( qui orne les cactus ?) et de genre Limnornis (qui orne les rivages ?) et Geospiza (pinson des terres [arides] ).

     Parmi ceux-ci, je note le genre monospécifique baptisé par Gould, Eremobius du grec eremos, désert, et bios, manière de vivre : l'Eremobius phoenicurus ( phoenikos = pourpre ), ou Annumbi rouge-queue, vit effectivement en Patagonie, selon Darwin " le plus souvent dans des régions sèches et arides où il hante les fourrés en courant de l'un à l'autre ".

 

Hormis quelque noms de genre et de sous-genre (Eremobius, Limnornis, Geospiza, Cactornis, Certhidea...)les noms créés par Gould sont des épithétes spécifiques, pour  lesquels les auteurs  sont théoriquement tenus à introduire une valeur descriptive de l'espèce, quoiqu'en pratique ils aient beaucoup de liberté. Or notre ornithologue s'en tient à une stricte application de la régle, dans une visée d'objectivation anatomique qui est peut-être à attribuer à son travail et à son poste au Muséum : ce n'est pas ( avant son départ en Australie ) un homme de terrain, mais de musée, de collection et de bibliothéque, et son travail de taxidermiste le place au plus prêt de la réalité physique de l'oiseau.

   Mais mon postulat est que l'onomastique zoologique (ou botanique) reflète l'époque et la mentalité _les paradigmes_ des auteurs, et que Gould est, comme nomenclateur, typique d'une ére victorienne soucieuse d'explorer le monde (encore largement incognita), de le décrire, de l'étiqueter et de le ranger selon les critères scientifiques et objectifs.

   L'époque idéaliste de la période Arcadienne est révolue, où les auteurs du Siécle des Lumières puisaient dans la mythologie et la culture grecque ou latine pour baptiser les espèces. (Voir mon article sur le Vulcain ) 

  A contrario la fin du XIXème siècle, préoccupée par le principe de l'entropie, par la décadence, par la perte du vivant dans sa diversité, et plus tard par l'action prédatrice d 'Homo sapiens reste à venir. On prendra alors ses distances avec l'imperatif nominaliste : "nommer et classer". (Marilyne Cettou, Jardins d'hiver et de papier : http://doc.rero.ch/lm.php?url=1000,42,5,20080117194646-ML/Lire_Ecrire_Cettou.pdf )

 

Dans cette liste, le seul nom de la mythologie grecque n'est pas de Gould, mais il est significatif ; c'est celui d'Orphée (Orpheus modulator et autres mimidae). C'est le personnage qui signe la perte du monde irénique de l'harmonie universelle, où le son de la lyre charme les animaux : le serpent mord Eurydice, Orphée se confronte à la mort et à l'impossibilitè d'échapper au temps, et à son retour des Enfers les Bacchantes le dèchirent, détruisant l'unité paisible, démocratique et intemporelle des bergers d'Arcadie.

 

  Terminons ce chapitre en satisfaisant la curiosité développée par le -maigre- butin des noms amusants ou inattendus. Par exemple :

 -Oxyurus tupinieri : je suis intrigué par le manque de la majuscule qui s'impose pour ce que je pense être un patronyme, celui du baron Jean Marguerite Tupinier(1779-1850), qui, avant même d'être briévement Ministre de la Marine et des colonies en 1839, joua un rôle suffisamment  important pour soutenir les expéditions scientifiques françaises pour que Dumont-d'Urville,qui commandait l'Astrolabe lors de trois voyages, baptisa de son nom plusieurs ilots en Antarctique. René Primevère Lesson, chirurgien et naturaliste de La Coquille (future Astrolabe) lors de la circumnavigation de 1822-25, nomma Sinallaxe de Tupinier un oiseau du Chili (Zoologie de La Coquille, Pl.29,fig.1) Gould avait-il aussi ses raisons ou bien reprit-il une dénomination antérieure?

 

- Fluvicola Azarae : la majuscule est cette fois de rigueur pour saluer Felix de Azara (1746-1841), ce militaire espagnol qui se vit affecter au Paraguay à une mission de délimitation des frontières entre Espagne et Portugal : comprenant qu'il y resterait longtemps, il s'interessa en amateur à la zoologie du Rio de la Plata et de ses alentours, pour publier, enfin revenu de son long exil, son Apuntamientos para la historia natural de las Paxaros del Paraguay y Rio de la Plata de 1802 à 1805. Il y décrit  448 espèces dont la moitiè étaient nouvelles. Il en donne les dénominations vernaculaires savoureuses, et ainsi  le Pyrocephalus parvirostrisde Gould est-il pour Azara le Churrincho, le Serpophaga nigricans, le Petit Tachuris noirâtre, et l'Agriornis le Pepoaza. Le Fluvicolae azarae est décrit par Gould comme très proche ou semblable au Pepoaza Dominica d'Araza, un Tyran gobe-mouche qu'il signale comme "très commun aux alentours de Maldonado" (Uruguay), alors qu'il s'agit actuellement d'une espéce dont les populations ont fortement déclinée depuis 1850.

 

  

 On déduit de la rareté des epithètes spècifiques patronymiques chez Gould que notre bergeronnette Yarrellii n'a pas été dédié à son ami Yarrell par complaisance banale entre collègue. 

   Source :

  Frank.D.Steinheimer,2004, Charles Darwin's birds collection and ornithological knowledge during the voyage of the H.M.S. " Beagle", 1831-1836, J.Ornithol. (2004) 145 : 300-320

  http://darwin-online.org.uk/content/frameset?itemID=A161&viewtype=text&pageseq=1

 

 

3. John Gould et le Diamant.

 

Au début des années 1830, ses beaux-frères Charles et Stephen Coxen émigrèrent en Australie et lui adressèrent des specimens d'oiseaux étranges et inhabituels, que Gould décida de décrire dans une publication intitulée A synopsis of the birds of Australia, and the adjacent islands, car il jugeait insuffisants les ouvrages existants sur le sujet.

Voyant l'opportunité d'un travail plus conséquent, il se lança dans la rédaction d' un Birds of Australia, mais il lui apparût vite qu'il manquait de spécimens et de renseignements sur les habitudes et l'environnement des oiseaux : il décida de se rendre sur place lui-même. Utilisant les bénéfices réalisés sur ses livres précédents, il quitta son poste à la Zoological Society et confia à son secrétaire Edwin Prince la gestion de son entreprise de taxidermie et de sa maison d'édition . Il reprit les deux premiers volumes de Birds of Australia déjà publié sur la promesse qu'il seraient remplacés plus tard par une édition corrigée.( tous les volumes "annulés" retournés à l'éditeur sont devenus des raretés que s'arrachent les collectionneurs ).

En mai 1838, John Gould et son épouse Elisabeth, accompagnés de leur fils Henry âgé de sept ans, de son neveu Henry Coxen et de son assistant John Gilbert quittent l' Angleterre pour un séjour de trois ans en Australie afin d'effectuer le premier recencement scientifique des populations ornithologiques de ce continent. Ils arrivent en septembre à Hobarth en Tasmanie où ils font connaissance avec le gouverneur Sir John Franklin et où ils débutent leurs investigations. Elisabeth est enceinte de leur futur fils qui portera le nom doublement justifié de Franklin Tasman, aussi attendra-t-elle à Hobarth pendant que son mari gagne Sidney et la Nouvelle-Galle du Sud en février 1839 à la découverte des oiseaux autour de Yarrundi , effectuant un voyage de 400 miles; John Gilbert explore de son coté Swan River à Perth.

Bientôt, ils recueillent 800 oiseaux, ainsi que leurs oeufs et leur nid dès que possible, identifiant plus de 300 espèces ou sous-espèces. Ce chiffre représente 44% des 745 espèces de l'avifaune australienne ! John Gould pût être le premier à admirer, puis montrer par ses illustrations le nid extraordinaire du Jardinier satiné, espèce que notre compatriote Louis Jean Pierre Vieillot avait décrite en 1816 : pièce essentielle du rituel de séduction du mâle, cette chambre d'amour où il tente d'attirer la femelle est ornée d'un jardin décoré de motifs confectionné avec des pétales ou des objets colorés.

 

Jardinier satin, Gould Birds Austr vol4 pl 10Univ of Glasgo

Gould, Birds of Australia,

 

  L'expédition était audacieuse, car le continent était largement sous exploré, très peu peuplé, et dangereux. Parmi les hommes que Gould employa pour ses collectes, trois perdirent la vie. John Gilbert lui-même, qui resta juqu'en 1841 pour explorer les parties occidentale  et septentrionale de l'Australie, et qui fut si productif et précieux qu'il y fut ré envoyé plus tard, fut tué par les aborigènes en 1845. 

  En août 1840, les Gould reviennent en Angleterre et dès le premier décembre, le premier volume de Birds of Australiaparaît. Pendant huit ans, John Gould travaillera afin de faire paraître un volume par trimestre, mais Elisabeth ne réalisa "que" les 84 premières planches lithographiques avant d'être emportée par la fièvre puerpérale en 1842.

    Les souscripteurs des 250 exemplaires de l'ouvrage , qui  avaient versé la somme très élevée de 115 Livres Sterling durent  patienter huit ans avant de recevoir leurs sept volumes aux 681 planches. 84 sont de la main d'Elisabeth Gould, une d' Edward Lear, une de Waterhouse Hawkins, et 595 de H.C.Richter.

Dix ans plus tard ils reçurent le supplément présentant les espèces récemment découvertes.

 On peut consulter Birds of Australia en ligne : http://nla.gov.au/nla.aus-f4773

 

   La perruche.  

 

  Gould est l'auteur du genre Melopsittacus ( 1840 in  Birds Austr. Pt1, Pl 10) dont l'unique espèce est la perruche ondulée, Melopsittacus undulatusShaw, 1805. Avant 1838, un seul exemplaire était parvenu en Europe. Gould en ramena un couple vivant d'Australie, et initia ainsi leur élevage en Angleterre; il les appreciait aussi beaucoup pour son repas.Ce perroquet des zones arides d'Australie élevé en captivité depuis 1850  est devenu le deuxième oiseau  de compagnie au monde après le canari. .

 

   Le Diamant 

 

Le Diamant de Gould (Gouldian finch pour les anglais) Erythrura gouldiae(Gould, 1844) ou Chloeba gouldiae  pour reprendre l'appellation ancienne  de Reichenbach est un passereau granivore au bec court et conique  de la famille des estrildidés, que l'on peut trouver encore à l'état sauvage dans les savanes boisées d'eucalyptus du nord de l'Australie où subsiteraient moins de 2500 individus. Découvert par une expédition française en 1833 ( Jacquemot en tue trois specimens), il est retrouvé par John Gilbert qui  fait parvenir le spécimen abattu à Gould. celui-ci le décrit, le peint et le nomme Lady Gould amadineen raison de sa similitude avec le diamant africain amadine à tête rouge, et en mémoire de son épouse Elisabeth.

Les premiers exemplaires vivants arrivent en 1887 en Angleterre. Leur élevage est difficile et la première réussite revient à P.H.Teague en 1930-1946.

L' importation à partir de l'Australie est interdite depuis les années 1960.

  Cet oiseau, s'il n'est pas le plus répandu des oiseaux de compagnie, est l'un des plus admirables et des plus recherchés; des milliers d'éleveurs  maîtrisent actuellement son élevage, et espèrent l'heureuse mutation (une sur 100 000 naissances) qui procurerait un oiseau unique. Il existe à l'état natif en trois variétés : à tête rouge, comme les premiers exemplaires découverts; à tête noire, et à tête orangée. Il a le ventre jaune, le dos vert, la poitrine mauve, et mesure 13 cm.

  " Il ne s'attire souvent pour toute  critique, écrit l'un de ses éleveurs passionnés, Jean-Yves Hervé, que de laisser à penser qu'il a été peint." 

 

diamant de gould vol3,planche 89 Birds of Australia, site

Birds of Australia, vol 3, pl 89 : site de l'université de Glasgow.

 

  John Gould a décrit également parmi les estrilidés :

   _Le Diamant modeste, Aidemosyne modesta ( Gould 1837), actuellement Neochima modesta.

   _le Diamant à queue rousse, Bathilda ruficauda (Gould 1837) l'actuel Neochmia ruficauda. 

   _le Donacole à poitrine chataine, ou capucin donacole, Lonchura castaneothorax (Gould 1837).

   _ le Diamant bavette,  Poephila cincta (Gould 1837)

   _ le Donacole à poitrine blanche, Heteromunia pectoralis 

   _ le Diamant à longue queue, Poephila acuticauda (Gould 1840)

   _ l'Emblème peint, Emblema picta Gould 1842

   _ le Diamant à masque, Poephila personata (Gould 1842)

   _L'Eurylaine de Gould, Serilophus lunatus, Gould 1834.

 

source : l'exposition de l'Université de Glasgow http://special.lib.gla.ac.uk/exhibns/month/july2005.html

               : le site de l'Australian Museum : http://australianmuseum.net.au/John-Gould

 

 

4- John Gould et la girafe de Georges IV .

 

  1) Zarafa la girafe française.

 L'histoire commence en Egypte où un vice-roi, Méhémèt-Ali, avait reçu en cadeau d'un seigneur du Soudan, Mouker Bey,  des  girafons. Le consul de France à Alexandrie suggère de les offrir au Roi de France  Charles X afin d 'enrichir le zoo du Jardin des Plantes.

   Une girafe a toujours été un cadeau somptueux, conférant au propriétaire prestige et pouvoirs. En 1261, le sultan d'Egypte en avait offert une à Frédéric II des Deux Siciles en échange d'un ours blanc ; au XVième siècle, le Duc de Calabre en posséda une, ainsi que le Duc Hercule Ier de Ferrare. C'était l'époque des Cabinets de curiosité, regroupant les artificialia, les exotica, les scientifica , et enfin les naturalia, corne de narval, branche de corail, oeuf d'autruche, animaux empaillés, insectes séchés,et autres fossiles : Ces dernières collections seront à l'origine de nos Musées d'Histoire Naturelle, les trésors de Sir Hans Sloane au départ du British Muséum et les collections de Réaumur de Ferchaut alimentant le Cabinet du roi, notre futur Muséum .

  En 1486, c'est Laurent de Médicis qui en reçoit une d'un Mamelouk. 

Ces échanges se situent au coeur de la fascination pour l'Exotique et de l'attirance pour les produits rares qui suscitent les grandes voies du commerce international, les menées expansionnistes : la girafe de Laurent le Magnifique précéde de peu la conquète du Nouveau Monde et de ses richesses, celles qu'offrit Méhémèt-Ali annonce la conquète de l'Algérie, puis l'ouverture par la diplomaties des cannonières du marché extrème-oriental du caoutchouc,du thé, des porcelaines et des soieries.

 

La girafe arrive ainsi à Marseille le 14 novembre 1826 accompagnèe de deux palefreniers, Atir et Hassan, et elle est conduite à pied vers Paris au printemps 1827, sous la responsabilité et la compagnie du Directeur du Jardin des Plantes en personne, Geoffroy Saint Hilaire : c'est dire toute l'importance de l'opération, et Zarafa (c'est le nom du girafon) reçoit un accueil enthousiaste de la population tout au long de son trajet. Elle arrive enfin au château de Saint-Cloud le 9 juillet 1827, où Charles X se meurt d'impatience  de vivre ce grand moment.

  On l'installe au Jardin des Plantes où elle reçoit 600 000 visites, tandis que  tout le pays est atteint de girafomania : on représente des girafes partout, on la chante, on en parle, cela dure trois ans, et puis on s'en lasse et on l'oublie.

   Zarafa vivra 18 ans, jusqu'au 12 janvier 1845 dans la ménagerie du Jardin des Plantes,puis sera naturalisée et rejoindra les collections du Museum d'Histoire Naturelle de La Rochelle.

 

  2) La girafe de Georges IV.

 

 Le pacha d'egypte souhaita honorer les autres souverains de ce cadeau diplomatique, et offrit une girafe à Francis II, Empereur du Saint Empire Germanique, qui l'installa dans la ménagerie de son palais de Schönbrunn, ainsi qu'au roi d'Angleterre Georges IV.

 

      Lorsqu'en 1811, le roi Georges III décidemment trop atteint de folie fut déchu de son trône et que son fils  devint prince régent , l'Angleterre connut les fastes du style Regency, où l' élégance, la richesse, l'ambition des réalisations se mélent au goût pour l'exotisme  et les tendances extravagantes de celui qui devint en 1820 le Roi Georges IV, et fut vite surnommé "Prinny", le scandaleux.

  Il était connu pour le déréglement de ses moeurs ou de son esprit, et aussi accesoirement pour son goût pour les animaux sauvages, qu'il rassemblait dans un zoo privé du parc du château de Windsor. On  trouvait à WindsorGreat Park  les lamas, zébus, les antilopes, les gnous ou les  wapitis.

   La girafe nubienne femelle  y arriva le 11 août 1827, agèe de 18 mois, après un séjour à Malte ; mais il s'avéra qu'elle avait mal supporté le voyage, et  elle ne put se dresser sur ses pattes que soutenue par un palan ! Georges IV en devint véritablement obsédé, mais cette toquade prit fin lorsque la royale girafe mourut deux ans après son arrivée.  Quelle disgrâce nationale face à la zarafa tricolore !  Le chagrin du roi était tel qu'il fallut rechercher le meilleur empailleur du royaume pour naturaliser sa girafe et la conserver dans ses collections.

 

   John Gould  s'était installé comme taxidermiste à Londres en 1825 à 21 ans; en 1829, il avait déjà acquis une solide réputation d'autant qu'il avait été nommé responsable des collections du Museum de la Société Zoologique de Londres, ce fut donc lui que Georges IV  chargea de naturaliser sa chère girafe !  L'histoire ne dit pas comment the Bird Man s'y prit pour appliquer à un animal de 10 pieds et demi de haut les techniques qu'il utilisait pour les petits oiseaux.

     A la mort de Georges IV, la girafe fut léguée au Museum de la Société Zoologique.

  

Le nouveau roi Guillaume IV voulut venger l'honneur national bafoué et chargea un français, Monsieur Thibaut , de capturer au Soudan 8 nouvelles girafes; 4 survécurent au trajet, et le 25 mai 1836, 3 mâles et une femelle s'installèrent dans la Maison de l'Éléphant du zoo londonien avant qu'en 1837 soit terminée the Girafe House.

   Vu le glorieux service rendu au Royaume, Thibaut reçu la coquette somme de 700 livres par animal livré.

Nos voisins ont amélioré leurs capacités de soins aux Giraffa camélopardalis puisque la pensionnaire actuelle du Zoo de Londres, Ellis, est agèe de 6 ans; c'est la doyenne des girafes du zoo et regarde du haut de ses sept vertèbres cervicales (autant que nous) de quarante centimètres les jeuns girafons Molly et Margaret. Vous pouvez l'adopter pour 24 Livres sterling.

 

Satisfaisons notre curiosité de naturaliste amateur et découvrons la Société Zoologique de Londres: fondée en 1826 à partir du Club zoologique de la société linnéenne de Londres  par Sir Thomas Stamford Raffles, qui mourut la même année, elle obtint une parcelle à Reg

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Published by jean-yves cordier
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10 décembre 2010 5 10 /12 /décembre /2010 09:03

 


 

 

 

Aujourd'hui nous allons prendre notre cahier de Vocabulaire, ( Euh, qui a dit:" encore! " ?) et écrire :

               

                  Dissection linguistique du papillon dit Vulcain.

 

    Le mot Vulcain vous a été distribué, vous l'épinglez sur la planche de liège et vous ouvrez votre trousse de dissection, nous allons prendre tous notre temps, voire même le perdre en digression sur les détails qui sont les  épices de notre quotidien. ( commençons par un détour : le mot espèce (zoologique) a la même étymologie que le mot épice )

 

 

I) Sur les noms vernaculaires du Vulcain.

  

 

  a) des papillons immatriculés : Cher ou Tarn ?

 

DSCN2704

 

   Cette image m'a amené à consulter et à lire avec passion l'article de Jacques d'Aguilar et Fabien Raimbault  " Les noms vernaculaires de Vanessa Atalanta (L.)", dans la revue  Insectes 17 n°132 - 2004, (1).

   Les auteurs nous apprennent une appellation méconnue du Vulcain, le "papillon à numéro" ou encore "numéro quatre vingt dix-huit "  Regardez l'aile postérieure et vous y lirez distinctement un 8 , plus ou moins précédé d'hiéroglyphes que je pourrais déchiffrer comme 138P, mais qui sont plus communément lus comme 98 ou 18, avec un effet de miroir selon que l'on regarde l'aile droite  ( 18 ou 98) ou comme ici l'aile gauche (81 ou 8P).

           Alors, Vulcain immatriculé Cher (18) ou Tarn (81) ?

   Les mêmes auteurs mentionnent la dénomination espagnole numerada, le numéroté, proche de notre papillon "Chiffre", mais sont surtout parvenus à retrouver une publication germanique de 1756, le tome I de l' Insecten-Belustigung où Rösel von Rosenhof décrit ces inscriptions .

 D'autres auteurs y  ont lu  8118, ou 980, comme une forme précoce et naturelle de baguage.

 

DSCN2718

 

 

  b) sur le nom Vulcain lui-même.

 

   Cela paraît bien simple : Vulcain, c'est l'homologue latin du dieu grec Héphaïstos, c'est le fils de Jupiter et de Junon, qui naquit si laid que sa mère le balança du haut de l'Olympe, le quartier chic réservé aux stars. Il se blessa le pied dans la chute et restera boiteux, ce qui n'arrangea pas son allure, mais il fut recueilli par les filles d'Océan et devint forgeron, réalisant de magnifiques bijoux. Plus tard, il remonta sur la divine montagne, mais pour confectionner les orfévreries, les armes des héros, et même les foudres de son père, il se rendait dans sa forge installée sous une des îles Lipari, l'île Vulcano.

   De même que le nom grec hephaïstos avait été utilisé dès Homère pour désigner le feu, le mot latin vulcanus servit par métonymie du dieu du feu et de la forge pour désigner la flamme et l'incendie.

   En français, le latin vulcano, par l'italien vulcano ou volcano a donné notre mot volcan, pour désigner les montagnes de feu. Toujours par métonymie du dieu du feu, le substantif masculin vulcain, d'abord écrit vulcan (1552) a pu être employé par latinisme pour "feu" :Paul Claudel l'utilise ainsi  (Poésies diverses, 1952) :

                                    Le soleil dans un trou plein d'eau

                                    Vulcain dans une marmite,

                                     Admire parmi les roseaux

                                   La flamboyante pépite !

 

           Mais ce n'est qu'en 1762 qu'il devient le nom courant du papillon qui avait déjà alors reçu de Linné son nom scientifique.C'est  E.L Geoffroy qui l'emploie  dans son Histoire abrégée des insectes des environs de Paris, Paris, Tome 2, p.40.    Mais Etienne Louis Geoffroy , ce pharmacien et entomologiste  français (1725-1810) n'est pas l'inventeur du nom puisqu'il écrit : "Le nom de vulcain a apparemment été donné à ce beau papillon à cause des taches ou bandes couleur de feu qui sont sur ses ailes ". Dans son livre, il cite, comme on doit le faire, les références bibliographiques de ses prédécesseurs, avec le nom qu' utilise l'auteur : Papilio nymphalis atalanta pour Linné 1758, Inferne pour Goed. (Goedart ), ce qui permet de vérifier que les auteurs français ou francophones n' utilisent pas d'autre nom vernaculaire (Réaumur, De Geer ) . La mention de "inferne" suggère un rapprochement avec Vulcain.

   Si Geoffroy n'a pas inventé le nom, il ne l'a certainement pas récolté dans le langage courant puisque le mot n'avait auparavant que des usages érudits, poètiques ou précieux, et ce n'est pas un mot "vulgaire" et vernaculaire: j'imagine pour ma part une invention par un zoologue contemporain de Geoffroy.

 Nos voisins italiens le nomment aussi Vulcano, mais j'ignore si le nom italien est attesté à une date antérieure ou postérieure à notre vulcain.

 En Allemagne, il peut s'appeler der Admiral, der Mars, die Jungfrau, der nummerpapillon, der acht und neunziger, et aussi pour Jakob Hübner ou pour N.J Brahm (1791) der Heiternesselfalter, le beau (ou gai) papillon de l'ortie.

   En Grande-Bretagne il répond au nom de Red Admiral, l'Amiral rouge (il existe aussi, pour le Petit Sylvain , the White Admiral), comparant ainsi la bande rouge de ses ailes ("son grand ruban ponceau" comme l'a écrit Gérard de Nerval) avec l'écharpe de l'uniforme d'un amiral anglais. L'occasion d'apprendre que le mot amiral vient de l'arabe émir : le chef.

 

 

II) Origines du nom scientifique Vanessa atalanta.

 

a) Nom de genre : Vanessa.

 

    Le premier terme du nom scientifique est dans la nomenclature binominale, le nom de genre. Dans la dénomination initiale, le "protonyme" que l'on doit à Linné, Papilio atalanta, la notion de genre n' avait pas cours et il nommait tous les papillons diurnes Papilio (l'équivalent actuel d'une superfamille), séparés des Sphinx et des Phalènes aux moeurs nocturnes ou crépusculaires. Ce sont ses successeurs, tout au long de la fin du XVIIIème siècle et du début du XIXème, qui s'efforcèrent de créer des rangs entre la superfamille et l'espèce, de définir cette notion de genre et de la faire apparaître dans la dénomination : ce fut donc une période de flottement taxonomique, responsable de dénominations synonymes.

   Puisque le nom initial de Linné n'a pas été retenu, on écrit son nom entre parenthèse : Vanessa atalanta (Linnaeus, 1758).

  Le genre Vanessa a été créé par Johan Christian Fabricius dans Magazin f.Insektenk. (Illiger) 6 : 281. en 1807.

 

   Un mot sur cette publication : Johan Karl Wilhem Illiger, (1775-1813) est un zoologiste allemand , élève et gendre de l'entomologiste Johan Hellwig, qui fut chargé des collections naturalistes  du comte J.C.von Hoffmannsegg puis fut  à partir de 1810 le conservateur du Musée zoologique de Berlin .

     C'est l'auteur de "Prodromes systematis mammelum et avium " en 1811, publication où il reprend la classification linnéenne en mammologie et ornithologie en introduisant l'idée de famille, un rang supra-générique.

     De 1802 à 1807, il édita son  Magazin für Insektenkunde. C'est dans la sixième volume  de 1807,  que parut un article anonyme donnant  une synthése des classifications de lépidoptères de Fabricius, de Latreille telle que celui-ci l'avait présenté dans le Nouveau Dictionnaire d'Histoire naturelle de Buffon en 1804, et enfin de Schrank . Les 41 "familles" de papillons diurnes (Papilio) de Fabricius y sont nommées ; celle de Vanessa comptait 30 espèces.

 

Fabricius  (1745-1808) est un Danois qui suivit les cours de Linné dont il est le disciple le plus distingué; professeur d'histoire naturelle à Copenhague puis en 1775 à Kiel, qui ne disposait ni d'un jardin botanique, ni de collections, il dut se déplacer fréquemment à Paris, où il devint l'ami de P.A.Latreille, à Londres ou à Copenhague. Sa classification repose sur la structure des pièces buccales.

  Il proposa aussi pour ce genre vanessa les noms de Cynthia (1807) -que l'on retrouve dans l'un des noms de l'autre vanesse bien connue, la Belle-Dame Cynthia cardui.

Il décrivait en même temps Colias, Limenitis, Lycaena, Pamphila, Thymele, Pontia, Hesperia, etc.

 

 

L'origine du nom Vanessa attribué par  Fabricius  se trouve dans le poème de Jonathan Swift Cadenus and Vanessa.

    Quoi, l'auteur des Voyages de Gulliver , le créateur des "Yahoo" et de la Laputa, le satiriste auteur du Conte du tonneau et de "Méditation sur un balai",  un poète? Oui, et qui tient une place majeure dans la poésie irlandaise.

   Swift a créé  le prénom Vanessa à partir du début du nom d'Esther Vanhomright, son élève et son amante frustrée , morte à trente-trois ans en 1723 : le poème écrit à Windsor en 1713 dissimule le nom de l'amante  dans un collage :  Van-/-Essa , Essa étant le diminutif d'Esther. Depuis le prénom fut attribué aux jeunes anglaises, puisaux françaises et allemandes, explosant chez nous depuis 1970.

   Cadenus and Vanessa est une histoire de bergers et de nymphes dont la vie,comme partout ailleurs, se complique à cause d'un certain Cupidon : alors que Vanessa est en train de lire les poésies de Cadenus, Cupidon décoche une flèche qui transperce le volume du poète et le coeur de la bergère : voilà la belle amoureuse du doux versificateur, qui voue sa plume à l'hommage de son amante. Une plume ? elle espérait plus, et, de dépit, elle rend l'âme.

    Ce que je voudrais savoir, c'est l'origine du nom Cadenus.Sur la toile, il est aussi inséparable de celui de Vanessa que l'aurait voulu celui qui les a imaginé.

   Swift,homme d'église, doyen de la cathédrale Saint Patrick de Dublin fut aussi amoureux d'une autre Esther, Esther Johnston, qu'il désigna sous le nom de Stella,et de Jane Waring, surnommée Varina. mais aucune ne donna son nom à un papillon.

Puisque nous en sommes aux prénoms terminant par -a, mentionnons Lolita, pour dire que Vladimir Nabokov tout autant écrivain que chasseur de papillons, dédicaçait à son épouse Vera ses ouvrages en ornant la page de garde d'un dessin de papillon qu'il baptisait à sa fantaisie Colias verae nabokov,Verina raduga, Papilionita-mot valise associant papilio et Lolita- verae, ou Verina verae, pour décliner par cette lépidopteronymie imaginaire son hommage à Vera.

 

b) Nom de genre synonyme : Pyrameis.

   Jakob Hübner était un entomologiste allemand (1761-1826) qui s'interessait particuliérement aux papillons et notamment à leur illustration. On lui doit les planches remarquables du Geschichte europaïscher Schmetterlinge, 1806-1824.

Fidéle à l'esprit Linnéen et à la culture classique latine et surtout grecque,Il y proposa de baptiser les vanesses du nom de Pyrameis (1819), de Bassaris (1821) et enfin de Pyrameides (1826).

Scudder en 1889 proposa "Neopyrameis".

   On trouve donc dans le début du XIXème siècle des publications désignant le vulcain sous le nom de Pyrameis atalanta.

 C'est au couple de Pyrame et Thisbé qu'il voulait rendre hommage, et à l' histoire racontée par Ovide dans les Métamorphoses, Iv, 55-166. A priori aucun rapport avec l'aspect du vulcain, sauf si on veut voir dans ses couleurs celles de la fameuse écharpe ensanglantée de Thisbée qui fit croire à son amant qu'elle avait été dévorée par une lionne.



 c) L'épithète spécifique atalanta.

 

   L'épithète spécifique atalanta fait référence à Atalante, héroïne dans la mythologie grecque.

 Selon la tradition développée en Béotie (région de Thèbes en Grèce), cette jeune-fille  résiste aux projets de mariage en exigeant de n'épouser qu'un homme capable de la vaincre à la course à pied, où elle excelle : bien-sûr, les prétendants sont distancés par la championne d'athlétisme, et payent  de leur vie leur tentative, jusqu'à ce que le jeune et bel Hyppomène, qui a l'appui de la déesse de l'amour Aphrodite agacée de voir une joggeuse mépriser les joies d'Eros, trouve l'idée de faire tomber pendant sa course trois pommes d'or : est-ce l'envie, est-ce la curiosité, Atalante ralentit sa foulée pour les saisir et Hyppomène est vainqueur.

  On connaît ces jeunes filles rétives au mariage et vouées à Artémis la vierge chasseresse, telle Sara qui, dans le Livre de Tobie, avait fait périr dans le lit nuptial sept soupirants avant d'être délivrée des sortilèges d'Asmodée par le fieil de poisson péché par Tobie et son archange gardien.

 

   Mais que signifie" Swift" en anglais ? rapide. Sa Vanessa avait composé un rébus de son nom où mon premier était  le début du nom de Joseph, mon second était le prophète Nathan et mon troisième était :"what a horse is that runs very fast.", et Jonathan Swift se retrouvait ainsi sous les puissances tutélaires d'un mari passif ou délaissé, d'un prophète qui faisait la leçon à David après qu'il eût séduit Bethsabée,, et d'un cheval courant très vite :
Like a racer he flies, to succour with speed,
When his friends want his aid, or desert is in need.

Curieuse alliance dans ce Vanessa atalanta d'une héroïne qui meurt d'une ardeur  frustrée par un amant voué  à sa Muse, et de sa figure inverse, véloce et glacée : le Vulcain, papillon ardent, rapide, affairé et curieux.Mais il est inutile de chercher dans la figure d'Atalante la raison pour laquelle le papillon fut ainsi dénommé : en réalité, il semble que les causes de ce parrainage soit autre.



 

   d) atalanta, suite : Linné

 

L'attribution de l'épithète spécifique des 542 espèces de papillons  que Linné a du nommer dans son Systema naturae de 1758 s'est faite selon des critères liés le plus souvent non pas à la morphologie, au comportement ou aux particularités de l'espèce à baptiser, mais selon son rang dans la Classification Générale: dans celle-ci, Linné détermine trois groupes qu'il nomme "genre" , les Papilio, les Sphinx et les Phalenae.

   Très influencé par sa culture classique gréco-latine, Linné va classer ses papillons en créant des parallèles avec la civilisation et la mythologie grecques. ainsi les Papilio sont divisés en six "phalanges", comme les formations de soldats d'infanterie, les hoplites. Il crée les phalanges des Cavaliers (Equites), des Muses habitant sur le mont Hélicon, (Heliconii), des Danaïdes, les cinquantes filles du roi Danaus, (Danai), des Nymphes (Nymphales), des gens de la plèbe pour les plus petits papillons (Plebeji), et des Barbares ( Barbari).

 

    Poursuivant sa création comme un joueur inventant une nouvelle civilisation, il répartit ses Cavaliers entre Troyens (Trojani) et Achéens -les grecs de la guerre de Troie venus venger Mélénas dont la belle Héléne a été ravie par Pâris - (Achivi) .

  Les papillons de la phalange des Heliconii reçoivent le nom des Muses, ou de leur patron Apollon, ou de leurs sosies les pierides.

  Les Danaïdes sont de deux camps : les blancs (Candidi) où nous trouvons nos actuels piérides et les colorés (Festivi), tous dotés de noms grecs.

  Les Plebéiens sont soit des gens des villes, soit des gens des champs: Urbicoles ou  Rurales.

 Enfin les Nymphes,  qui inspireront le nom de notre famille des  Nymphalidés, sont aussi de deux groupes :

        - les Gemmati, dont le nom latin signifie "ornés de pierres précieuses", car leurs ailes sont ocellés.

         - et les Phalerati, " ornés de phalères" dépourvus d'ocelles.

 

  Notre Vulcain , le vigoureux forgeron boiteux s'est retrouvé embrigadé dans la phalange... des Nymphes , dans la section des Phalerati. Je dois donc vous expliquer ce que sont des " phaléres" , qu' en langage contemporain on désignerait sous le nom de " bling-bling ". Ce sont des plaques de métal sonnant et brillant portées par les soldats en décoration ou par les chevaux en ornement. Le mot latin a été aussi utilisé pour désigner le clinquant, le tape à l'oeil.

   Les 33 papillons phalerati reçoivent des noms de nymphes, ou d'héroïnes grecques, sans égard à leur aspect, leur localisation (peu sont européens, la plupart sont d'Inde ou d'Asie ) ce sont Cydippe, Tiphia, Antiopa, Polychloros (c'est notre Grande tortue), Ariadne, Dirce, Venilia, Alimena, Leucothoe, Phaerusa, et le Vulcain hérite ainsi du nom  d'Atalante.

    Cela a permis à Linné de faire vivre les chers personnages dont il lisait à l'école les aventures dans Homère, Ovide, Virgile ou Horace, et c'est vrai qu'ils sont attachants.

   Par exemple, Cydippe est une  belle athénienne qui a séduit Acontios lorsqu'ils se sont vus aux fètes d'Artemis à Delos. Le rusé Acontios lui lance une pomme où est écrit  "je jure devant Artemis de n'épouser personne d'autres qu' Acontios" ; la jolie étourdie lit tout haut ce qu'il y a écrit, et la voilà liée  malgré elle à son admirateur lanceur  de pomme sans qu'elle n'y prenne garde. Revenue à Athènes, elle veut se fiancer à un autre, mais elle tombe malade dès qu'on prépare les noces, et il faudra que la Pythie de Delphes en personne lui explique le stratagème . Cydippe et Acontios se marièrent, et ils eurent beaucoup d'enfants, ou du moins, grace à papa Linné,  beaucoup de petits Cethosia cydippe, superbe lépidoptère australien, ou de Neptis cydippe, l'exemplaire de Linné qui  provenait d'Inde.

 

 

En résumé, le Vulcain ne s'appelle atalanta que parce qu'il est le numero 175 de la classification de Linné.

 

 

 

 

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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 08:40

  C'est un souvenir de l'été : sur la falaise de l'île d' Houat, le 18 juillet, j'avais photographié cette guêpe en train de creuser le sol sablonneux.

  Il me semble qu'il s'agit de Bembix rostrata Linnaeus 1758. (Bembex à rostre)

Le mot bembix ou bembex vient du grec bembis, -ikos, bourdon.

Nous ne sommes plus dans la superfamille des Vespoidea, comme avec la guêpe germanique précédente, mais dans celle des Apoïdes et dans la famille des Crabronidea (Latreille 1802).

Le genre Bembix a été décrit par Fabricius (1775), et on dénombre 340 espèces mondiales.

   Le Bembix ou Bembex rostrata est décrit ainsi :

Une taille de 15 à 25 mm, ce qui en fait l'une des plus grandes guêpes fouisseuses

Un abdomen orné de bandes jaunes sinueuses souvent brisées au milieu.

Les yeux verdâtres.

Les premières pattes munies d'un peigne, plus développé chez la femelle.

Les pattes jaunes.

Un labre étiré en long bec étroit qui lui vaut son nom de rostrata. (non visible ici car rabattu vers le bas)

L'extrémité des mandibules noirâtre et tacheté de noir à la base.

Le scape jaune dessous et noir dessus.

 

 

 

DSCN0181

 

 

 

 

Bembix rostrataest une "sandwasp" une guêpe inféodée aux milieux sablonneux telles que les dunes littorales. C'est dire qu'elle est menacée. En France, on la trouve principalement sur le littoral, de mai à septembre. Elle vit en colonies d'une dizaine à une centaine d'insectes ; chaque femelle creuse dans le sable un tunnel d'une vingtaine de centimètres, contenant la cellule d'une seule larve, pour laquelle elle stocke six à huit grosses mouches (taon, syrphides) de taille progressivement croissante en fonction du développement de la dite-larve (ce qui est remarquable car elle elève en même temps plusieurs larves d'age différent) en une quinzaine de jours vers le stade d'imago. A chaque sortie, la femelle prend soin de refermer l'entrée du tunnel. Elle nourrira ainsi au cours de l'été sept à huit larves tout-au-plus.

Chaque année, elle reviendra sur le même site.

Pierre André Latreille a signalé que son nid est parfois parasité par une "guêpe coucou," Parniopes grandior.

 

 

  Ses moeurs ont fasciné Jean-Henri Fabre (souvenirs entomologiques, série I, chapitre 16), et avant lui Le Pelletier de Saint Fargeau (Histoire des Hyménoptères, Tome II ) ou Pierre Latreille.

 

Tous insistent sur la rapidité d'exécution de l'insecte lorsqu'elle creuse le sable :

 

  . "Avec ses tarses antérieurs qui, armés de robustes rangées de cils, rappellent à la fois le balai, la brosse et le râteau, il travaille à déblayer sa demeure souterraine. L'insecte se tient sur les quatre pattes postérieures, les deux de derrière un peu écartées ; celles de devant, à coups alternatifs, grattent et balaient le sable mobile. La précision et la rapidité de la manoeuvre ne seraient pas plus grandes si quelque ressort animait le moulinet des tarses. Le sable, lancé en arrière sous le ventre, franchit l'arcade des jambes postérieures, jaillit en un filet continu semblable à celui d'un liquide, décrit sa parabole et va retomber à deux décimètres plus loin. Ce jet poudreux, toujours également nourri, des cinq et des dix minutes durant, démontre assez l'étourdissante rapidité des outils en action. Je ne pourrais citer un second exemple de pareille prestesse, qui n'enlève rien néanmoins à la grâce dégagée, à la liberté d'évolution de l'insecte, avançant et reculant d'un côté puis de l'autre, sans discontinuer la parabole de son jet. " (J.H Fabre)

  

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23 novembre 2010 2 23 /11 /novembre /2010 20:16

                                                 "Nous n'en jugeons pourtant si mal que pour ne pas les connoître. Il en est des guespes comme de ces peuples éloignés que nous pensions être barbares,& par lesquels nous nous sommes trouvés surpassés en bien des choses."  R.A.F. de Réaumur.

 

 

 

Nous avions terminé notre pique-nique sur la plage de Pentrez ( voir article précédent) mais le pot de crème caramel pourtant bien léché par une langue gourmande a attiré l'animal que voici. Sa taille impressionnante m'a fait évoquer, que l'on veuille bien pardonner mon ignorance, un frelon, mais c'était une guêpe.

 

 ( Merci à la glacière d'avoir fourni le fond bleu. )

 

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Une guêpe, c'est vite dit, mais laquelle ?

Les quatre taches jaunes du thorax pouvaient m'aider à réduire le choix entre Vespula vulgaris et V. germanica, et il fallait alors regarder la tête pour y chercher les trois points qui trahissent la germanique, mais la bestiole tournait autour du pot _au sens propre_ sans que je parvienne à un face-à-face (sur certains sites, on voit une grosse épingle transabdominale qui doit faciliter la tâche à l'opérateur), et puis lorsque  je réussissais à la dépasser sur le bord du yaourth elle plongeait à l'intérieur, et lorsqu'enfin l'entrevue entre quatzieux allait avoir lieu, l'ombre de ma main s'étendait  pour tout éclipser : je n'ai que cette image où on voit bien trois élément, mais c'est la forme losangique médiane qui me contrarie à ne pas vouloir ressembler au point gentiment rond des photos de référence.

 

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   Je passais à un autre jeu : déterminer le sexe de ma visiteuse. Il fallait compter les articles des antennes pour que le chiffre 13 indique le mâle, lequel a un abdomen à 7 segments (6 pour la femelle) et est dépourvu d'aiguillon.

Là, je tenais l' image : pas d'aiguillon, "c'est un garçon, madame ! "

 

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Il nous reste à accompagner la goulue velue dans son périple circumbarquettier : merci Mamie Vespa !

 

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   A la réflexion -j'ai un cerf-volant- je me souviens que j'ai observé un nid de guêpe à deux kilomètres de là, en front de mer sur le sentier cotier de la Pointe de Talagrip, le 12 octobre dernier, et en reprenant les images, il me semble bien que ce sont aussi des germanica :

 

vespula 8150

 

 

Ce nid est fait de fibres végétales prélevées sur des bois durs par les vigoureuses mandibules des guêpes, mâchées et mélangées de salive. Il est débuté par la jeune reine qui, au sortir de l'hiver, cherche un lieu propice dans un coin sombre : souvent dans le sol,en  profitant de trous de murs, de pierres creuses, un vieux terrier, plus rarement dans le haut des arbres. Elle y façonne une cellule arrondie centrale qui deviendra hexagonale après avoir été entourée  de six cellules identiques; puis elle continue ses rayonnages et quand son couvent dispose d'une trentaine de bonnes cellules, elle y pond de futures larves qui, grâce aux phéromones, seront unanimes pour l'élire Mère Supérieure et faire voeu d'obéissance. Ce sont elles qui agrandiront le monastère souterrain qui pourra bientôt accueillir 1000, 3000, parfois 5000 congrégationnistes pour une vie d'abord strictement recluse, puis de labeur, dans l'abstinence sexuelle la plus rigoureuse. Partir chercher les mouches et les moustiques, ou une chenille à l'occasion, transformer cette nourriture hyperprotéinée en une bouillie qui ferait concurrence avec les gelées et les miels, les confitures et les pâtes de fruit, les tisanes et les bénédictines des meilleuresde nos moniales. Mais ici, pas de vente pour les pèlerins et les laïcs de passage, tout est destiné à leurs soeurs les  larves.

   Et les sucs de nos fruits , et les larcins effectuées sur nos tartines ? Ces péchés leurs sont pardonnés, ainsi que les petites gorgées de nectar, les lichettes de miellat de cochenille, tout cela est consommé directement par les ouvrières pour se donner du coeur à l'ouvrage.

  Les guêpes récoltent jusqu'à 500 mètres du nid, tout l'été et au début de l'automne, jusqu'à mi-novembre si le temps est clément. Mais lorsque survient l' hiver, elles meurent : heureuses, sereines, fières de l'accomplissement de leur vocation, la survie de jeunes reines qui vont passer la méchante saison cachée dans le creux d'un arbre ou d'une pierre.

Le nid de couleur grise, la vieille ruche d'où montaient les fervents bourdonnements des soeurs zélées subira le même sort que, pendant l'hiver 1709-1710, l'abbaye de Port-Royal -des-Champs lorsque la bulle pontificale et la décision du Conseil d' Etat imposa l'exil des 15 soeurs professes et des sept soeurs converses et la démolition  par la poudre  des bâtiments :il périra de même, le monument de papier mâché.

 

 

J'apprends de la plume de Claire Villemant (Revue Insectes n° 136) que les ouvrières se servent de cristaux d' ilménite composés de titane, d'oxygène et de fer doués de propriétés magnétiques : incorporés dans la pâte à papier, ils servent de niveaux à bulle pour donner à toutes les alvéoles la même orientation.

.

 

 

vespula 8144

 

 

  On ne saurai trouvé une meilleure occasion d'évoquer la mémoire de R.A.F de Réaumur. Si ce nom ne vous évoque qu'une station de métro sur les lignes 3 et 4 , dont vous ignorez même qu'elle doit son nom au croisement  à son aplomb de la rue Réaumur et du Boulevard Sébastopol, 2ème et 3ème arrondissement de Paris, il est temps de découvrir notre René-Antoine Ferchault de Réaumur, l'inventeur du thermomètre à alcool, Géo Trouvetou génial , ancêtre à lui tout seul de la plupart de nos disciplines scientifiques, et dont je n' interromps ici  l'éloge que pour parler de son Histoire des guespes, Mémoire de l' Académie Royale, 15 novembre 1719, pp 230-27 (ou Mem.Acad. Sc Paris XXI, 1721) : on y lit comment il eut le premier l'idée de la fabrication du papier en utilisant le bois. Et puisque je suis cordier je vous fabrique un lien vers ce texte : http://www.academie-sciences.fr/archives/doc_anciens/hmvol3521_pdf/p230_277_vol3521m.pdf

 

 

   Réaumur  s'interesse  en tout sujet à ses applications pratiques. Des araignées, il veut savoir si on peut copier leur art de fabriquer la soie. Des oiseaux, il veut trouver comment les faire éclore en toute saison, ou comment conserver les oeufs; devant un flacon de liqueur, il s'efforce d'en ralentir l'évaporation; et des guêpes, il s'attache à étudier " les moeurs, à découvrir leurs industries, à raconter comment elles peuplent et gouvernent leurs républiques." ( C'est un pionnier de l'ethologie). Aussi il ne s'intéresse pas aux guêpes solitaires mais aux guêpes sociales , "de celles qui travaillent des espèces de gâteaux composés de cellules hexagones comme ceux des abeilles, mais faits d'une matière fort différente de la Cire " . Ces gâteaux l'attirent, et de tous les animaux ingénieux il veut récupérer les brevets. Il dédaigne les abeilles, déjà domestiquées, et il surveille les guêpes, qui font tant de dégâts sur nos fruits "et surtout sur les muscats" . Il jette son dévolu sur les guêpes souterraines, les plus communes de toutes dans le royaume", et c'est donc notamment les Vespula germanica (qui n'ont pas encore été nommées ainsi, il faut attendre Fabricius 1793) qu'il va étudier.

   On pourrait penser que ce touche-à-tout ne s'interesse que superficiellement aux sujets qu'il aborde, mais la lecture de ses travaux convainc vite du contraire: les guêpes, il les a vraiment observé, il a disséqué leurs nids, étudié leurs moeurs, et s'il reconnaît que c'est son valet qui a subi le plus de piqures,(il lui demande de déterrer les nids, ou il lui applique une guépe sur le bras après qu'elle eut déjà piqué pour voir ce que cela lui fait), il revendique sa part de blessures de guerre. Tout à l'opposé de Buffon qui recueille plus facilement les observations des collaborateurs et qui le dénigre insidieusement d'avoir passé tant de temps à de vulgaires "mouches" en écrivant dans le Discours sur la nature des Animaux  "Car enfin une mouche ne doit pas tenir dans la tête d'un naturaliste plus de place qu'elle ne tient dans la nature " Et toc !

   Réaumur rétorque par l'argumentation suivante : " Les recherches de science naturelle, même celles qui ne semblent être que de pure & de vaine curiosité, peuvent avoir des utilités très réelles, qui suffiraient pour les justifier auprès de ceux même qui voudraient qu'on ne chercha que des choses utiles, si avant de les blamer on avait la patience d'attendre que le temps eut appris les usages qu'on en peut faire . "

 

    Il note très bien leur utilité, et raconte l'histoire de ce boucher _c'était à Charenton..._ qui leur donne un morceau de foie de veau  pour qu'en les attirant, elles éloignent ou dévorent les mouches, qui gâtent la viande en y pondant des oeufs.

La description des nids, ou guêpiers, est minutieuse, imagée, manifestement nourrie d'une observation prolongée sur le terrain, et je n'en ai pas trouvée d'aussi complète ailleurs, ni décrite en une langue aussi élégante et pleine de charme, ni témoignant d'un tel amusement à se livrer à cette étude.

Mais  ce qu'il veut, c'est découvrir le secret de la fabrication de ce papier dont est fait le guépier, en une sorte de carton aux qualités précieuses. Rien n'y fait, il ne surprend pas les guêpes prélevant les fibres des plantes. Comme à l'époque le papier est fabrique à partir de tissus de chanvre ou de lin, il n'imagine pas la solution, pourtant évidente pour nous : le papier se fabrique à partir du bois! c'est en regardant  une reine prélever du bois de sa propre fenêtre pour en faire une boule de papier mâché :

                                     " Lorsque je ne songeais plus à suivre ce genre d'insecte, une mère guêpe, de la classe des souterraines, vint m'instruire de ce que j'avais cherché tant de fois inutilement. Elle se posa auprès de moi sur le chassis de ma fenêtre, qui était ouverte. Je la vis rester en repos en un endroit d'où il ne me parut pas qu'elle pût tirer rien de fort succulent. Pendant que le reste de son corps était tranquille, je remarquai divers mouvements de sa tête. Ma première idée fut que la guêpe détachait du chassis de quoi bâtir, et cette idée se trouva vraie. Je l'observais avec attention, je vis qu'elle semblait ronger le bois, que les deux serres ou dents mobiles dont nous avons parlé plusieurs fois, agissaient avec une extrême activité : elles coupaient des morceaux de bois très fins. La guêpe n'avalait point ce qu'elle avait ainsi détaché, elle l'ajoutait à une petite masse de pareille matière qu'elle avait déjà ramassée entre ses jambes. [ ...]  J'ai vu que les guêpes de toutes espèces y vont couper les filaments dont elles ont besoin pour faire leur papier. Je les ai vu surtout s'attacher aux treillages des espaliers, aux chassis, et aux contrevents des fenêtres. Mais il est à remarquer qu'elles ne s'attachent qu'au bois vieux, sec, et qui a été pendant longtemps exposé aux injures de l'air. [...] Les unes et les autres nous apprennent qu'on peut faire du papier des fibres des plantes sans les avoir fait passer par être linge & chiffon ; elles semblent nous inviter à essayer si nous ne pourrions pas parvenir à faire de beaux et de bons papiers, en employant immédiatement certains bois. [..] Les bois blancs y seraient probablement propres. En brisant, en divisant encore plus les fibres de bois que ne font les guêpes et en employant mince la pâte qui en viendrait, nous en composerions un papier très fin. c'est une recherche qui n'est nullement à négliger, que même j'ose dire importante. "

   Pourtant, il fallu plus d'un siècle pour mettre cette idée en application : les lecteurs des Illusions perdues de Balzac, se souviennent que  l'histoire du papier, de la pénurie de chiffon annoncée par Réaumur , de l'inflation des prix face à la demande croissante des imprimeurs est au coeur de l'intrigue de ce roman  qui débute à Angoulème, où David Séchard cherche en secret de découvrir le moyen de produire un papier plus économique et de meilleure qualité : le roman se passe sous la Restauration, on en est toujours au papier chiffon :

    "Des chiffoniers ramassent dans l'Europe entière les chiffons, les vieux linges, et achètent les débris de toute espèce de tissus, dit l'imprimeur en terminant. Ces débris, triés par sorte, s'emmagasinent chez les marchands de chiffons en gros, qui fournissent les papeteries [..] Le fabricant lave ses chiffons et les réduit en une bouillie claire qui passe, absolument comme une cuisinière passe une sauce à son tamis, sur un chassis en fer appelé forme, et dont l'intérieur est rempli par une étoffe métallique au milieu de laquelle se trouve le filigrane qui donne son nom au papier. De la grandeur de la forme dépend alors la grandeur du papier ."

   L'idée prêtée à Séchard par Balzac est d'utiliser le roseau; son roman est publié de 1836 à 1843. C'est en 1844 que Friedrich Gotlob Keller dépose un brevet sur la fabrication de papier de bois, qui va remplacer le papier de chiffon.

La cellulose a été isolée et identifiée par Anselme Payen en 1834. 

  

 

.     La prochaine fois que j'entendrai que "le trafic est interrompu sur la ligne 4 entre Réaumur-Sébastopol et  Porte de Clignancourt ", je penserai à ce pionnier de l'entomologie, de l'éthologie , ...et de la feuille blanche. 

  

 

 

 

 

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  Etymologie

 

  Le mot vespula, comme le mot guêpe, vient du latin vespa, la guêpe, issu lui-même d'une racine indo-européenne vobhsa. La forme vespas'est acoquinée en français avec le francisque wapsa, de même sens, pour donner notre "guêpe".

  Quand au scooter , il a été baptisé "Vespa" par Enrico Piaggio  en 1946,quelques mois après la sortie du modèle japonais "Rabbit" , sans-doute pour évoquer la rapidité vrombissante de l'insecte.

 

Jaune et rayée, lourde peine.

 

Les américains désignent par le terme deyellowjacketles guêpes prédatrices des genres Vespula et Dolichovespula, non pas en relation avec le maillot jaune du premier au classement général du Tour de France, mais pour indiquer la dangerosité de ces insectes. Car si le jaune est, chez les animaux, une couleur aposématique indiquant à un candidat prédateur les risques qu'il prendrait à s'attaquer à un insecte, un papillon, un reptile affichant cette signalisation (risque de toxicité  notamment) , il semble que nous ayons hérité de cette ancienne tendance à nous méfier des adeptes du jaune.

   C'est notre historien des couleurs Michel Pastoureau qui nous l'apprend: le jaune vient en dernier dans le choix des couleurs préférées, après le bleu, le vert, le rouge, le blanc et le noir. Si les chinois le réservait à l'empereur, si cette couleur honore les bonzes qui la porte, en Occident depuis le Moyen-Age le jaune a tous les attributs de l'infame : c'est la couleur de l'étranger, du traitre, du trompeur, peut-être parce que c'est l'or qui a pris pour lui tous les attributs positifs (energie solaire, chaleur, vie, puissance) et que le jaune évoque le toc, le faux, l'ersatz. On représente Judas avec des vêtements jaunes, qu'on prête aussi à Ganelon le chevalier félon, ou aux faux monnayeurs, on utilise cette couleur pour dévaloriser les personnes qu'on dépeint, ou pour signifier leur état morbide, pour habiller les hérétiques, et on choisit la couleur honteuse pour la rouelle, puis pour l'étoile que l'on fait porter aux juifs.

 

Mais lorsqu'on associe le jaune avec les rayures, là, c'est de la provocation : on veut vraiment montrer son arrogance, son agressivité, "qui s'y frotte s'y pique", on choisit un maillot à rayures noires et jaunes pour le club de foot (le Stade Montois :  88% des supporters souhaitent conserver les rayures jaunes et noires  du Club), pour les rugbymen des London Wasp, pour une voiture de course... mais de là à aller au travail en costume jaune  rayé, non, on me prendrait pour le larbin, Nestor passant le plumet sur les cuirasses du château de Moulinsart, ou on me ramènerait en prison retrouver les frères Dalton !

   Une fois encore, cela ne date pas d'hier, lisez "L'étoffe du diable : une histoire des rayures et des tissus rayés", Ed du Seuil, coll Points 1991 de l'incontournable Michel Pastoureau : au Moyen-Age, on évitait soigneusement tout ce qui n'était pas pur, uni , tout ce qui évoquait le péché et l'alliance avec le démon par manque d'intégrité.

La société médiévale fait preuve d’une aversion pour les mélanges de couleurs. Mêler, brouiller, fusionner, amalgamer sont des opérations jugées infernales car elles enfreignent l’ordre et la nature des choses. On ne mélange pas les couleurs, on juxtapose, on superpose. Le bariolage sur un tissu est la marque de la souillure, marque infamante.

 Cette aversion a persisté, et même si, avec les progrès de l'individuation, on hésitait moins à s'individualiser par une tenue marginale, les costumes mi-partie ou à rayures releveront plus des uniformes à visée signalisatrice que de l'élégance. On les retrouvera chez les bagnards, puis, par un décret du 27 mars 1858, pour les matelots de la Flotte. 

 

   Si on pense que ces parti-pris concernant le chromatisme ne s'applique plus à nos cerveaux cartésiens confrontés aux alternances de xanthoptérine et d'eumélanine cuticulaires  à visée vexillaire d'insectes fort précieux à la biodiversité, que l'on propose successivement à un moteur de recherche le mot "coccinelle" puis le mot "guêpe" : dans le cas du maillot à pois,  nous verrons des chansons, des comptines, un amour de voiture, un parc de loisir, un magazine pour enfant, des conseils pour adopter la bête au Bon Dieu comme insecticide. Dans l'autre, plus de Bon Dieu, mais des sites de destruction de nid, de fabrication de pièges, de lutte contre les hyménoptères responsables d'allergies et de piqûres, de reconnaissance des ennemis rayés pour les distinguer des abeilles, bonnes puisque prodigue en miel.

  

 

 

  

 

 

   

 

 

 

 

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3 novembre 2010 3 03 /11 /novembre /2010 09:38

La coccinelle asiatique ! Depuis le temps qu'on signale les progrès de son "invasion", je ne l'avais jamais vu, et voilà qu'à l'occasion d'un séjour à Carolles (Manche), ma cousine me la signale dans sa maison : j'accoure, et effectivement je découvre, dans sa cuisine,  arpentant le plafond ou agglutinées dans les coins des murs, les fameuses Harmonia axyridis(Pallas 1773).

    On aura compris que je ne tiens ce blog que pour m'amuser, eh bien, l'occasion était fameuse ce soir là : soutenu par un cousin _lorsqu'il ne se précipitait pas à la recherche d'un autre spécimen_  et par deux de mes cousines ( question fécondité, notre famille n'a rien a envié aux coléoptères que nous poursuivions), et grimpé sur une chaise, je tachais de saisir une bestiole dont le forme lisse dépourvue de prises échappait à mes doigts et qui, malgré mes ruses, parvenait à choir sur le carrelage rouge-brique avec lequel elle se confondait. Renonçant à celle-ci, je traquais celle que mon cousin avait fait sortir d'un amas, mais elle s'envolait vers les faïences de l'évier et y grimpait avec une célérité telle que je n'obtenais d'elle qu'un cliché bougé. Ou encore on me l'a présentait saisie entre pouce et index, et je réalisais une belle image de dermatoglyphes et d' unguis sordida. Placée dans une coupelle métallique, elle disparaissait parmi les reflets ; trop éloignée du pauvre néon de cuisine, elle s'assombrissait tant que, comble pour une coccinelle, on ne dénombrait plus ses points. Enfin j'en tenais une qui, entre le robinet et le crochet à torchon, interrompait sa course vers ses collègues amassées pour reprendre son souffle, las, c'est alors qu' un de mes assistants me mettait sous le nez sa paume afin que je sente l'odeur prétendument nauséabonde (un doux parfum de feuille séchée ou _et c'est la même chose_ de tabac ) que l'animal laissait derrière lui sous forme d'un liquide jaunâtre afin  -m'assurait-on de prévenir par un message phéromonal ses congénères.

   Le but de ces grandes manoeuvres était de contempler le pronotum de ces dames (les coccinelles, pas mes cousines), cette région du thorax qui porte les signes distinctifs de l'espèce mais qui n'est pas plus grosse que la moitiè d'une tête d'allumette  : on y cherchait "la patte de chat" ou le M caractéristique qui associés à la couleur rousse des pattes, à la taille supérieure au modèle habituel et à cette façon de se réfugier à  l'intérieur des maisons, allait nous permettre d' authentifier l'identité de nos hôtes. Après bien des combats, j'obtenais de piètres images qui allaient servir de preuve  :c' en étaient !

 

 

 

   Le "M" ou "W" :

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  La "patte de chat" incomplète, il manque l'élément central.

 

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   Il me faut revenir sur un point : ce liquide jaune qu' avait produit l'aimable insecte n'était pas du tout  une phéromone (composé sémiochimique à action intraspécifique), et nous venions d'assister à des "pleurs de sang", une "saignée réflexe ", une autohémorrhée : moyen de défense exclusif des coccinelles et des chrysomèles consistant à sécreter de l'hémolymphe riche en alcaloïdes toxiques au niveau de l'orifice buccal ou des articulations fémoro-tibiales. Moore & al 1990 ont montré que l'hémolymphe est non seulement riche en alcaloïdes (22 alcaloïdes ont été décrits chez les coccinellideae dont la coccinelline et l'adaline) mais aussi en alkylmethoxypyrazines volatils agissant comme signal d'alerte spécifique.

  ( L'autre technique face à un agresseur est la thanatose où la bestiole fait le mort.)  

Dans leur article publié dans Behav Ecol Sociobiol (2007) 61:14011408  ",Elytra color as a signal of chemical defense in the Asian ladybird bettle Harmonia axyridis",  Alexander L.Bezzerides & al ont travaillé sur les rapports entre l'intensité de la coloration rouge des elytres, due à la quantité de pigments caroténoides, et la concentration de l'alcaloïde propre à la coccinelle asiatique, l'harmonine : chez cette coccinelle, le nombre de tache varie de zéro à 22, et la couleur elle-même peut aller de l'orange pâle au rouge brillant. Les mâles ont des élytres plus petites mais la proportion de taches est moins élevé que pour les femelles, et ces taches sont moins sombres.

   Parmi les pigments responsables de la couleur des élytres, on connaît les ptérines, extraits dés 1889 des ailes de papillons, obtenus à l'état pur (xanthoptérine) des ailes du Citron en 1924 par H.O Wieland, et formant une classe de pigments allant du jaune au rouge, ou au blanc.

  D' autres pigments, responsables de colorations orange à rouge, sont les caroténoïdes, molécules antiradicalaires, immunostimulantes et photoprotectrices : une forte concentration est donc un avantage en terme de survie.

  La troisième classe est représenté par les pigments mélaniques des taches sombres. Les coccinelles  les plus mélaniques absorbent mieux l'energie solaire, et sont donc plus actives .

  On sait que la couleur rouge des insectes fonctionne comme signal aposématique avertissant les prédateurs de la toxicité et des désagréments qu'encourrait l'oiseau, par exemple, à avaler l'insecte. Alexander L. Bezzerides a effectivement prouvé que les coccinelles Harmonia les plus rouges, avec le moins de taches et les taches les moins foncées, si elles étaient les moins actives, étaient plus attractives sexuellement et mieux défendues chimiquement par un taux plus élevé d'alcaloïde harmonine . Certes les coccinelles ne distinguent pas la longueur d'onde rouge, mais on pense qu'elles sont sensibles au contraste rouge-noir.

   Une espèce qui présente à la fois des formes rouge vif, et d'autres moins, et des formes avec un nombre élevé de taches (formes mélaniques) et d'autres non-mélaniques, dispose donc à priori d'une superiorité adaptative sur d'autres espèces aux caractères pigmentaires stéréotypées.

 

   On distingue sur ce cliché une gouttelette de cette arme de la dernière chance :

 

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   Nous en étions là, à raconter des histoires de coccinelles qui ont des points de cotè, où à deviser sur ce coléoptère adiphiphage (mangeur de pucerons) d'origine chinoise utilisé pour la lutte biologique en Amérique depuis 1916, en Europe depuis 1990, devenu soudain invasif en 1988 en Amérique du Nord-Est par un foyer initial qui, selon l'INRA, servit de tête de pont pour s'installer en Europe où la population présente actuellement 60% de matériel génétique "américain" et 40% de la souche originaire importée par l'INRA en 1982, lorsque j'en vins à parler de la punaise  californienne inféodée aux pins que le site d'André Lequet, insectes.net avait magnifiquement présenté récemment. La propriétaire de la cuisine leva les bras et s'écria : "des punaises ? mais j'en suis envahi dans ma chambre sous le grand pin !" Elle gravit l'escalier avec la rapidité enthousiaste que procurent les grandes révélations et revint en brandissant un grand insecte aux antennes proéminentes : comme dans le plus beau de mes rêves, j'avais, à n'en point douter, devant moi, l'illustre Leptoglossus occidentalis !

  Encore fallait-il voir replié sous son abdomen, le long rostre ventral qui, déployé en avant, permettra à un stylet de perforer le végétal afin de sucer la substantifique sève. Et je le vis, le rostre qui vaut à cette punaise le doux nom de lepto (fine) glossus (langue).

 

je vous passerai la séance photo autour de la lampe halogène, les commentaires sur ses cuisses de grenouille à épines, ou sur ses tibias en forme de feuille :la voilà, avec son zigzag blanc sur ses hémiélytres :

 

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   Je rappellerai que ce "bug" (punaise) californien, après avoir conquis toute Amérique et y avoir reçu le titre de ravageur des plantations de conifères (la "peste" californienne") est apparu en Italie en 1999, en France en 2005 où il remonta rapidement la vallée du Rhône et fut noté le 9 août 2008 à Trouville. Le 17 août 2008 Mael Garrin le découvre dans son appartement rennais, et cette année il a été remarqué dans toute la Bretagne.

 

Puisque le hasard a réuni une coccinelle, qui appartient à l'ordre des coléoptères, et une punaise, de l'ordre des hémiptères (les insectes, comme les congrégations religieuses, appartiennent à des Ordres et si une âme pieuse  ne confond pas un picpusien avec un caracciolin, un bénédictin, un franciscain ou encore un barnabite,de même les Collemboles,les Orthoptères, les Thysanoptères, et  les Phasmoptères, s'ils sont tous frères, n' ont pas prononcé les mêmes voeux),  j'en profite pour réviser mon entomologie sous l'égide de son Prince, Pierre-André Latreille. 

     En 1822, son Histoire naturelle  et iconographie des Insectes coléoptères d'Europe  nous définit en effet les coléoptères comme ayant "deux ailes membraneuses pliées transversalement sous deux élytres crustacés" d'où leur nom tiré du grec coléo, étui, remplaçant, avantageusement sans-doute le"vaginipenne" que les auteurs latins utilisaient pour rassembler ces scarabées.  Mais ces critéres doivent être complétés par la présence d' une machoire, car ce sont des masticateurs et non des suceurs.

   Tout au contraire, les hémiptères qui incluent les punaises et les cigales, les cicadelles, les pucerons et les cochenilles sont des suceurs qui ont, toujours selon notre pape de l'entomologie,deux paires d'ailes dont l'une, en partie cornée, est transformée en hémiélytre, et des pièces buccales piqueuses avec un long rostre, ce bec tubulaire articulé et courbé en dessous.

  Or notre Latreille, illustre enfant de Brive-la-Gaillarde qui le vit naître d'une union illégitime du baron d' Espagnac et y être abandonné à son sort vagissant, s'est longtemps occupé de ranger les collections d'insectes du Museum National d' histoire naturelle avant de diriger en 1833 la chaire d'Histoire naturelle des crustacées, arachnides et insectes,  puis d' être le premier président de la Société Entomologique de France ; c'est lui l'auteur taxinomique du sous-ordre des Heteroptères, de la famille des coccinellidae (1807), de la sous-famille des coccinelinae, mais aussi de la super-famille des cucujoidae (1802) ! En matière de coccinelle, de punaise  et de cucujii (je crois que cucujus est le  nom brésilien d'un insecte qui a servi a baptisé cette famille à laquelle appartiennent les coccinelles ), on peut lui faire confiance, non ? Mieux vaut avoir à faire au Bon Dieu qu'à ses saints quand il s'agit de sa bête à lui, la bête à Bon Dieu.

 

Notre rubrique etymologique pour finir.

 

1)Coccinelle

 

Le  Robert  historique de la langue française fait remonter au grec kokkos, "noyau, pépin", noyau dont la forme de coque fait attribuer à la cochenille, puis à la teinture écarlate qu'on en tire le nom de kokkinos . Le latin impérial coccinusqui en est issu avec la même signification d'écarlate a été utilisé par Linnépour créer coccin/ ella en 1740 et en baptiser la bête à bon dieu Coccinella septempunctata en 1758.

   Mais quel terme utilisait René-Antoine Ferchault de  Réaumur ?  Vivre avant Linné, n'est-ce pas vivre avant Adam? Celui-ci n'est-il pas sensé avoir nommé toute chose ? Quelle existence y a-t-il sans le mot coccinelle ?

   Nos ancêtres parlaient-ils (site l'écho des Chênaies) de la vache de Dieu, la poulette de Dieu, la poulette de la Madone, des oiseaux de la Vierge, des petits veaux du Seigneur, de la Géline du bon Dieu, de la bête du paradis, des catherinettes , ou bien chantaient-ils comme dans le Comté de Nice :

      Catarineta, vola, vola,vola,

      Catarineta, vola volera ,   ?

  En Bretagne on parlait de Buoc'h Doué, Yarig-Doué, C'hwilig-Doué,  (vache de Dieu, dindonneau de Dieu, scarabée de Dieu ), et on récitait :

       Buoc' hig-Doue me ho ped

       Va zremenit dreist d'ar gloued

       Va c'hasit d'ar baradoz

        Me ho ped deiz ha noz.

      

      (Coccinelle, je t'en prie,

        fais-moi passer la barrière

       emportes-moi au paradis

       Je t'en prie jour et nuit )

 

  

 

    Les anglophones y voient une lady : ladybird pour les anglais, ladybug pour les américains, lady beetles pour les entomologistes qui se refusent à prendre les coccinelles pour des oiseaux ou des punaises. Que diraient-ils à ceux qui les désignent par des ladyclock, ladycow, ou ladyfly ? Mais l'essentiel semble d'utiliser le mot lady.

Puisque nous rencontrons le mot beetle (coléoptère,scarabée, ), signalons que les Beatles doivent leur nom à la fusion de beetle et des rythmes beat .

 

Le mot coccinelle vient donc de la couleur de ses élytres , couleur qui lui a valu d'être comparé à la teinture rouge qu'on obtient en broyant des cochenilles desséchées.

Les cochenilles sont des insectes phytophages. Notre cochenille méditerranéenne,Kermes vermilio

 (petit ver) ou Kermes des teinturiers est un parasite du chêne vert et du chêne kermes. Le femelle était récoltée dans le Languedoc et en Provence et produisait une teinte rouge-sang (vermilio a donné vermillon) ; il fallait 1kg de cochenilles pour 10 à 15 grammes de ce pigment qui servait à teindre les étoffes royales. L'invention de l'alizarine, pigment de synthése, a mis fin à cette production.

Son concurrent est la cochenille d'origine méxicaine, Dactylopus coccus, qui parasite les cactus et notamment le figuier de barbarie, Opuntia ficus-indica. Avec 70 000 insectes riches en ac. carminique on obtient une livre de teinture " Rouge cochenille", de couleur carmin. Le Pérou et les Iles Canaries continuent à élever ces dactylopus et à exporter le colorant, c'est l' E120 des saucisses de francfort et de l'Orangina rouge.

 

   Sans-doute a-t-on jadis tenté de récolter de milliers de coccinelles pour en faire une teinture ?

 

    Cela peut servir : pour jouer, non au tarot ou à la belote, mais au petit entomologiste, comment compter les points ?Face aux espèces de coccinelles nommées Calvia 14-punctata, Coccinella 11-punctata, ou encore Psyllobora 22-punctata, voici comment prononcer ces chiffres:

1 à 9 : . duo. quatuor quinque . septem .   ex : Chylocorrus 2-pustulatus, Exochomus 4-pustul, Coccinella 5-punctata, .

10 : decem                                                 ex Adalia 10-punctata

11 : undecim

12 : duodecim,

13 : tredecim

14 : quatuordecim                                    ex : Propylea 14-punctata, Calvia 14-guttata, Harmonia 14-punctata

15 : quindecim

16 : sedecim                                              ex  ; Halyzia 16-punctata, Tytthaspsis 16-punctata

17 septendecim

18 duodeviginti                                           ex : Myrrha 18-guttata

19 novemdecim ou undeviginti                ex : Anisosticta 19-punctata (Coccinelle des roseaux)

21 viginti unus

22 vigintiduo                                                 ex Psyllobora 22 -punctata, Thea 22-punctata

24 vigintiquatuor                                         ex : Subcoccinella 24-punctata

 

 

  Quelques images de notre Coccinella septempunctata. Ce qu'il y a de délicat pour ce genre de photos, c'est bien-sûr...la mise au point:

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 2) Punaise:

Selon le Robert historique de la langue française , le mot, qui date des années 1200, est le féminin substantivé de l'adjectif  punais qui signifie "puant , fétide", issu lui-même du latin putinasius, "qui pue" composé de l'adjectif putidus 

 "gâté, fétide" dérivé de putere "pourrir, se corrompre" et qui a donné aussi "pute" et "putain", et de nasus, le nez. Charmant !

 

 

 

  Mes bonnes lectures :

    - Synthèse bibliographique 2010 sur l'écologie chimique des coccinelles par l'Unité d'entomologie fonctionnelle de l'Université de Liège : http://www.pressesagro.be/base/text/v14n2/351.pdf

     - l'article Wikipédia sur les glucosinolates : les moyens de défense du chou et des crucifères contre les prédateurs et l'adaptation du puceron et de la piéride de la rave.

 

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29 octobre 2010 5 29 /10 /octobre /2010 18:25

  Vu à Plouzané en octobre sur mon drap piège-à-lumière : 

 

 

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28 octobre 2010 4 28 /10 /octobre /2010 18:30

Nous sommes le 28 octobre, et on voit encore des Vulcains, des Tircis, ...et des Piérides qui me serviront de prétexte pour parler de Victor Hugo.

 

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  C'est au début de la cinquième partie des Misérables, intitulée Jean Valjean, dans le premier chapitre du livre premier , la description de l'émeute  de juin 1832 :

 

    " L' éblouissant soleil de juin inondait de lumière cette chose terrible.

 C'était la barricade du faubourg du Temple.

[ ...]

De temps en temps, si quelqu'un, soldat, officier ou représentant du peuple, se hasardait à travers la chaussée solitaire, on entendait un sifflement aigu et faible, et le passant tombait mort ou blessé, ou, s'il échappait, on voyait s'enfoncer dans quelque volet fermé, dans un entre-deux de moellons, dans le plâtre d' un mur, une balle. [...] Presque tout coup portait. Il y avait quelques cadavres çà et là, et des flaques de sang sur les pavés. Je me souviens d'un papillon blanc  qui allait et venait dans la rue. L'été n'abdique pas. "

 

C'est bien-sûr moi qui souligne, pour pointer ces deux phrases singulières. L'irruption de "je" est étrange, et semble indiquer, comme le suggère Mario Vargas Llosa  (La tentation de l'impossible, Gallimard 2008) un souvenir , une "chose vue" par Victor Hugo lui-même, dont nous savons qu'il s'est effectivement trouvé le 5 juin 1832 face à la révolte parisienne, avant de mener lui-même au feu les gardes mobiles contre les insurgés le 23-24 juin 1848 en tant que député commis par la Constituante. Et ce détail m'émeut, tant il témoigne de la force de certaines rencontres avec les animaux, lorsque les circonstances nous rendenthypersensibles à leur présence. Ici c'est le face-à face avec la mort, c'est le sang qui donnent à la présence de ce papillon une réalité frappante, inoubliable, et c'est à nous d'imaginer pourquoi : la légèreté, l'innocence, la candeur du papillon, ou son caractère éphémère et sa fragilité ?

 

   Au chapitre XIV du même Livre, Victor Hugo nous décrit le Jardin du Luxembourg le 6 juin 1832 à "cet instant du solstice [où] la lumière du plein midi est, pour ainsi dire, poignante." et nous en donne une description édénique : " Tout rit, tout chante et s'offre. On se sent doucement ivre. Le printemps est un paradis provisoire ; le soleil aide à faire patienter l'homme." et il y remarque"l 'avant-garde des papillons rouges de juin fraternisait avec l'arrière-garde des papillons blancs de mai."

 

   Opposition complémentaire du rouge-sang, qui est aussi le rouge des insurgés, ce rouge avec lequel ils ont mené les obsèques du Général Lamarque, et du blanc du mois de Marie, de la pureté, mais aussi de la monarchie, opposition des couleurs comme, en l'homme politique Hugo, il y eut  ces tensions qui lui firent écrire en 1848 "Je suis rouge avec les rouges, blanc avec les blancs, bleus avec les bleus. En d'autres termes je suis pour le peuple, pour l'ordre et pour la liberté."

   Il se pourrait bien que ce papillon qui voletait dans la rue barricadée et ensanglantée ait  condensé la terrible ambiguité de l'homme Victor Hugo confronté à un choix impossible entre le Peuple, qui allait être réprimé, l'Ordre, qui allait procéder aux arrestations, à l'état de siège, aux jugements et aux déportations, et la Liberté, à laquelle il ne restera plus qu'à croire tout en y renonçant.

 

   La seconde phrase est aussi ambiguë, elle n'est pas logique car nous sommes encore, le 5 juin, au printemps, elle peut évoquer le roi Louis-Philippe qui, cette fois là, n'abdiquera pas, ou bien elle témoigne de la force irrépressible de la Nature, qui fait apparaître ce papillon, élément vital insouciant, au moment où règne la mort , et dans des circonstances si historiques, si humaines, que toute présence non-humaine semble incongrue : L'été n'abdique pas, les troubles humains sont dérisoires à l'échelle des forces vitales.

 

Le choc au rouge.

 

   On pourrait s'amuser à voir dans l'irruption dans le texte narratif de cette micro-souvenir  l'équivalent de ce que l'on nomme, dans l'interprétation du test de Rorschah, le choc au rouge, lorsque certains sujets réagissent à la présentation des planches II et III ( qui associent la couleur rouge à la couleur noire des autres planches ) par une manifestation de sidération : un "blanc"  (ou une extinction, un "black-out") qui se traduit par un silence prolongé, un temps de latence exagérément long, une fuite vers un "dbl", un détail blanc, lacunaire. Ce choc traduit l' impact intense de la couleur sur le psychisme.

   La couleur rouge n'est évoquée  qu' indirectement dans ce texte des Misérables par les flaques de sang sur le pavé, mais nous savons que la confrontation à la mort, aux cadavres et au sang des condamnés a été une expérience très marquante pour le jeune Victor et qu'elle a déterminé son opposition radicale et inébranlable à la peine de mort. Mario Vargas Llosa énumère les expériences qui ont marqué notre auteur : bandits pendus, spectacle de l'échafaud de Burgos en 1812, exécution de son parrain, le général Lahorie, exécution capitale de l' assassin du duc de Berry, puis d'un parricide, puis de malfrats, vision de la guillotine et du bourreau le décidant à écrire, en 1829, Le dernier jour d'un condamné.

 

Les dominos au lieu du papillon : Blanc partout. 

 

    Mais ce coq à l'âne pourrait être aussi un effet de style maîtrisé . Comme les piérides ne sont pas tout-à-fait blancs mais qu'ils sont marqués de points noirs sur l'aile antérieure, ils sont comme des tuiles d'un jeu de dominos, le mâle figurant un double-un et la femelle un double-deux : et les dominos,cela me fait penser à ce passage d'  Autour de la lune de Jules Verne où  le blanc surgit dans la narration pour surprendre le lecteur par le dénouement inattendu d'une situation dramatique : Nous sommes à l'avant-dernier chapitre du roman, Le sauvetage.

       Le Susquehanna a été affrété pour repêcher l'obus qui a été envoyé vers la lune par un canon, et où ont embarqué le président du Gun Club de Baltimore, Imley Barbicane, le capitaine Nicholl, l'impétueux Michel Ardan et les chiens Diane et Satellite. Les recherches n'aboutissent pas et on fait route terre lorsqu'un matelot signale une bouée portant pavillon américain ; on s'approche :

 

          " L'émotion était portée au comble. Tous les coeurs palpitaient, tandis que les canots s'avançaient vers le projectile. Que contenait-il? Des vivants ou des morts ? Des vivants, des vivants, oui ! à moins que la mort n'eût frappé Barbicaneet ses deux amis depuis qu'ils avaient arboré ce pavillon !

             Un profond silence régnait sur les embarcations. Tous les coeurs haletaient. les yeux ne voyaient plus. Un des hublots du projectile était ouvert. Quelques morceaux de vitre, restés dans l'encastrement, prouvaient qu' elle avait été cassée. Ce hublot se trouvait actuellement placé à la hauteur de cinq pieds au dessus des flots.

    Une embarcation accosta, celle de J.T Maston. J.T. Maston se précipita à la vitre brisée...

   A ce moment-là, on entendit une voix joyeuse et claire, celle de Michel Ardanqui s'écriait avec l'accent de la victoire :

     "Blanc partout, Barbicane, blanc partout ! " 

   Barbicane, Michel Ardan et Nicholl jouaient aux dominos. "

 

 

Comme dans Les Misérables, on retrouve la survenue d'un motif blanc inattendu au décours d'une situation ou régne l'angoisse de mort, mais on voit bien ici que cela ressort entierement de la technique romanesque, de l'anecdote humoristique qui vient conclure le chapitre, alors que le papillon de Victor Hugo semble devoir sa présence à des motifs moins conscients.

 

 

 

Mon double-un :

 

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Etymologie du nom Pieride.

 

Le genre Pieris est nommé par Franz von Paula Schrank en 1801 dans sa Fauna Boica 2(1) : 152, 161. Ce jésuite et naturaliste allemand (1747-1835) décrivit et prit en charge le Jardin Botanique de Munich.

    Les Piérides, en mythologie grecque, sont les filles du roi Piéros : Leur histoire est racontée par Ovide dans le Livre V de ses Métamorphoses (250-669), mais aussi par Apollodore et Pausanias

 Le roi macédonien Piéros, fils du Thessalien Magnés, donne  son nom au mont Piéros situé au nord de l'Olympe. Selon les Métamorphoses d'Ovide, ce souverain de Pella après avoir appris l'existence des Muses par un oracle, en Thrace, en introduisit leur culte dans son pays. Il épouse Evippé qui lui donnera neuf filles, les Piérides. Ces dernières défieront les Muses dans un concours de musique, sur le mont Hélicon, arbitré par Apollon, Pallas et les nymphes. Les Muses sont déclarées gagnantes à l'unanimité. Les vaincues se répandent alors en injures,et suscitent la colère des Muses qui décident de les punir :

 

              "  Les filles d'Emathie se moquent et dédaignent [leurs ] menaces

    Tandis qu'elles cherchent à parler et qu'elles tendent éffrontément les mains,

     En poussant de grands cris, elles aperçoivent que des plumes

     Sortent de leurs ongles, et que leurs bras aussi se couvrent de plumes;

     L'une voit le visage de sa compagne s'accroître d'un bec rigide

     Et des oiseaux d'un genre nouveau se diriger vers les forêts.

     Voulant se frapper la poitrine, soulevées par leurs bras en mouvement

     Elles planent dans les airs : ce sont les pies, menant grand tapage

    Dans les bois; De nos jours encore, ces oiseaux ont conservé

     Leur faconde d'antan, leur caquetage rauque et leur infini désir de parler. "

    Ovide, les Métamorphoses, Livre V, 669-678, trad A.M Boxus et J.Poucet, 2006

 

   On peut voir au Musée du Louvre le tableau de Rosso Fiorentino réalisé en 1524-1527 et nommé Le défi des Piérides.

 

 

 

En botanique, David Don a nommé Pieris en 1834 un genre d'érichacée : nous en connaissons l'Androméde, ou Pieris japonica.

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27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 19:41

   C'est une histoire plaisante : le 23 juillet, j'avais vu une belle chenille jaune sur un saule lors de ma visite des tourbières de Kerfontaine (56). Elle était si caractéristique que j'étais persuadé de l'identifier rapidement, mais je revins bredouille de la consultation de mes guides sur les papillons et leurs chenilles, et je plaçais les photographies que j'avais prises dans la rubrique "à identifier".

   Tout récemment je découvrais le Forum du site de Bretagne Vivante et je m'y inscrivais : je ressortais ma chenille de ses oubliettes et je la soumettais à l'identification des membres de l'association : mon appât n'est pas resté longtemps inaperçu et j' avais presque instantanément la réponse de Mael Garrin, "moderator" des rubriques lépidoptéres et odonates : " c'est normal que tu n'aies pas trouvé cette (superbe ) chenille dans tes bouquins sur les papillons et pour cause, ce n'est pas une chenille mais une larve d'hyménoptère symphyte. Je me base sur plusieurs critères d'aspect difficiles à décrire. Le mieux a retenir (bien qu'on le distingue à peine sur la photo) est que les chenilles n'ont jamais plus de cinq paires de fausses pattes abdominales ; tandis que les larves de symphytes en ont au moins six ."

 

   Dès le lendemain Mael Garrin me donnait la proposition de détermination d'espèce : Cimbex lutea.

 

    

   Il me restait à découvrir ce sous-ordre de l'ordre des Hymenoptères, les Symphytes ( c' est-à dire les insectes "associés aux végétaux"), et dans ce sous-ordre, la super-famille des Tenthredinidae, Latreille,1802, le mot tenthredos étant tout droit venu d'Aristote qui désignait ainsi une guèpe nidifiant au sol.

   Sur Obsnorm2, Peter Stallegger décrivait récemment les symphytes comme "des guêpes sans taille de guêpe à régime larvaire phytophage"

    J'apprends d'un dossier du Gretiaqui leur est consacré que ce manque d'étranglement entre le thorax et l'abdomen est en effet distinctif parmi les hyménoptéres, que les symphytes sont aussi nommées mouches à scie (sawflies en anglais alors que les allemands préfèrent Blattwespen, guêpe des feuilles) en raison de la forme en lame de scie des valves de l'ovipositeur des femelles, grâce auquel elles pondent dans une feuille. Les adultes ont des moeurs diurnes, se nourrissent de pollen ou de nectar.

   Je lis encore avec soulagement que les larves, toutes phytophages, ressemblent beaucoup aux vraies chenilles des lépidoptéres, mais en différent effectivement par le nombre de fausses pattes abdominales compris entre six et neuf.

  Je m'amuse à découvrir le monde des entomologistes, qui ressemble à celui des agents secrets : lorsqu'ils ne manipulent  pas les redoutables "pièges jaunes" ou les "pièges Barber", ils manient le "filet fauchoir", le" parapluie japonais" et la "tente Maltaise" !

 

 

    Revenons à nos tenthrédes : on en découvre l'organisation taxonomique en parcourant la "liste systématique des hyménoptères Symphytes de France"  (2004, mise à jour 2007) de Thierry Noblecourt, l'un des rares  "Monsieur Symphyta" , avec Henri Chevin qui prépare actuellement un Atlas des Symphytes de haute-Normandie.

   Si je n'ai pas pris la peine de compter les espèces de cette liste de 80 pages, j' ai trouvé dans le dossier Gretia le chiffre de 791 taxons connus en France.

    Parmi les tenthredinoidea, on trouve la famille des Cymbicidae, Kirby 1837, chez qui nous ignorerons les corynynae et les abiinae : la sous-famille qu'il nous faut ce sont les cimbicinae, riche en France d'un seul genre, Cimbex sp,Olivier 1791 et comportant :

  _Cimbex connatus(Schrank 1776)

  _C. fagi, Zaddacch 1863,

  _ C femoratus(Linné 1758)

 

 et, last but not least,  notre

 

                                                Cimbex luteus (Linné 1758) :

 

 

  DSCN0406

 

  Si la larve de Cimbex luteus eut, en 2002, l' honneur de faire la couverture de la revue Insectes (n° 126), c'est dans le numéro 151 que Lucas Baliteau et Henri Chevin décrivent ces larves éruciformes, unicolores, à la tête globuleuse, dotées des deux paires de fausses pattes abdominales de plus que les chenilles, et  posées sur des feuilles de saule.

 

 DSCN0415

 

DSCN0398

 

 Ces larves mesurent jusqu'à 5 cm.

 

DSCN0402

 

 

 

  Ces larves se nourrissent des tissus foliaires durant 5 ou 6 semaines, hivernent au stade larvaire et se nymphosent sur l'arbre dans un grand cocon de 16 à 25 mm.

Si Cimbex luteus adopte le saule (salix alba, S. caprea) ou le peuplier tremble, Cimbex connata affectionne l'aulne. Si on trouve des tenthrèdes dans tous les types d'habitats, on les voit fréquemment dans les milieux frais et humides ( comme, pour celle-ci, en tourbière ). 

  L'imago ne passe pas inaperçu par sa taille, et cette grande guêpe glabre,de 15 à 25 mm , aux ailes fumées presque  transparentes, aux antennes en forme de massue, est noire. l'abdomen de la femelle est jaune.  L'abdomen est légèrement aplati. Dans sa description princeps du Systema naturae, page 555, Linné le décrit ainsi sous le protonyme de Tenthredo lutea :  " antennis calvatis luteis, abdominis segmentis plerisque flavis ... habitat in Salice, Alno, Betula "

  Ils volent au printemps et au début de l'été .Ils ne vivent que quelques jours en se nourrissant de la sève ponctionnée dans les feuilles. La femelle pondra 50 à 80 oeufs cylindriques  de 3mm de long.

 

 

 

    Un grand merci admiratif à Mael Garrin.

 

 

 

 

 

 

 

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 16:54

    Sur la Rivière de l'Aber  :

 

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   Avec ces couleurs métalliques, c'est un leste : pour choisir parmi les différentes espèces, on regarde les ptérostigmas : ils sont bruns clairs, c'est donc un Leste vert.

 

 

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  On vérifie qu'il présente une pointe sombre sur le thorax, sous les bandes latérales : ici, elle est particulièrement longue.

 

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   C'est un mâle, les appendices anaux sont très clairs : les deux cercoïdes forment un anneau, et le cerque au centre est petit et sombre.

Les derniers segments sont de la même couleur que le reste de l'abdomen, un vert cuivré de fin de saison, sans être recouvert de cette pruine bleuâtre qui caractérise le leste verdoyant

 

 

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   L'autorité taxonomique de Lestes viridis est Pierre Léonard Van Der Linden (ou Vander Linden).

Cet entomologiste belge (1797-1831), titulaire d'un doctorat en médecine à Bologne puis à Louvain,et qui fut le premier Professeur de zoologie de Belgique, s'est surtout intéressé aux hyménoptères mais a décrit en 1825 ce Leste vert.

    Il est émouvant  de retrouver la page 36 de la Monographiae Libellulinarum Europaearum Specimen, Frank, Bruxelles, 1825, 42 pp : sous le nom d' agrion viridis, Linden nous fait la description en latin du specimen de sa collection :

 

 "Caput viridi-aeneum, ore flavo, apice nigro. Thorax et abdomen supra et lateribus viridi-aenea subtus flavencentia : ultimis abdominis segmentis fere totis aeneis. Appendices anales superiores albidae; apice fuscae, inferiores breviores totae fuscae. Pedes rufescentes,femoribus extus, tibiis intus tarsique nigris.Alae albae in quiete patulae , macula marginali rufa.

  Femina : mari similis appendicibus analibus minimis, aeneis." 

(viridi aeneum signifie vert-bronze)

 

   Bien vu, non ?

Ah, pour un peu, je chanterai en paraphrasant la Tempête dans un bénitier de Georges Brassens :

 

   Ils ne savent pas ce qu'ils perdent

   Tous ces fichus crétins

    Sans le latin, sans le latin

    La science nous emmerde

    A la fête odonatologique,

    Plus d'analibus soudain

    Sans le latin, sans le latin,

    Plus de mystère magique

    Le rite qui nous envoûte

    S'avère alors anodin

    Les Museums s'en foutent

    O Johan  Fabricius de

   Copenhag', dites à ces putains

   De savants qu'ils nous emmerdent

   Sans le latin.

 

Sauf vot' respect.

 

 

 

 

 

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12 octobre 2010 2 12 /10 /octobre /2010 20:11

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  C'est quoi, ce dragon chinois ?  La chenille de la Noctuelle de la Patience, Viminia rumicis L.1758, ou Acronicta rumicis, la Cendrée noire, si j'en crois mon guide.

 

 

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   Elle appartient à ces chenilles susceptibles qui se mettent en boule sitôt qu'on veut les saluer.

 

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   Noctuelle est le titre de la première pièce pour piano appartenant  au cycle des cinq Miroirs de Maurice Ravel. Elle est dédiée à Léon-Paul Fargue, avec comme épigraphe l'extrait d'un poème de cet auteur :

 " Les noctuelles d'un hangar qui partent d'un vol gauche cravater d'autres poutres"

     C'est une oeuvre impressionniste, toute en harmonies floues, en bruissements furtifs, en glissements obscurs : une confidence nocturne par une chaude nuit d'été, quand viennent nous froler les papillons de nuit. Mais rien, dans cette chenille de carnaval, ne préfigure l'émergence de ces noctuelles grises dont les ombres inquiétantes et douces viendront hanter nos soirées.

 

  Étymologie de Viminia rumicis.

 

   Je ne la trouve pas, il me reste à la proposer à partir des plantes hôtes de la chenille, le saule marsault, Salix caprea et  la patience sauvage, Rumex obtusifolius : Viminia pourrait être rapproché du latin vimen, viminis, l'osier _ l'osier vert ou osier des vanniers se nomme salix viminalis _ et rumicis est le terme latin pour rumex.

 

P.S je vérifie plus tard mon hypothèse dans l'ouvrage d'A.Maitland Emmet, The scientific names of the British Lepidoptera, 1991 : C'est la dénomination Acronicta rumicis qui y figure :

   Acronicta, Ochsenheimer 1816, vient de akronux, (acros : l'extrémité, le sommet / nux, la nuit) :crépuscule, bien que ces papillons de nuit ne soient pas crépusculaires.

  Rumicis renvoie bien au rumex, "l'une des plusieurs plantes données par Linné comme plante-hote."

En index de l'ouvrage, on trouve en cherchant viminia un renvoi vers Brachylomia viminalis, dont la plante-hote est l'osier, comme elle l'est pour Coleophora viminetella , Stigmella vimineticola, Phyllonorycter viminiella, ou Phyllonorycter viminetorum !

 

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  • : 1) Une étude détaillée des monuments et œuvres artistiques et culturels, en Bretagne particulièrement, par le biais de mes photographies. Je privilégie les vitraux et la statuaire. 2) Une étude des noms de papillons (Zoonymie) observés en Bretagne.
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  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" Guillevic, Théraqué.  "Un peu de Pantagruélisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit conficte en mespris des choses fortuites)" (Rabelais )"prends les sentiers". Pytha
  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" Guillevic, Théraqué. "Un peu de Pantagruélisme (vous entendez que c'est certaine gayeté d'esprit conficte en mespris des choses fortuites)" (Rabelais )"prends les sentiers". Pytha

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