Dimanche 31 août 2014 7 31 /08 /Août /2014 16:19

Le retable de l'Arbre de la Sainte Parenté de la cathédrale Saint-Sauveur de Bruges.

 

Die heilige Sippe / Heilig Familieleven.  Retabel Historie van Sint-Anna :  Sint Salvatorskathedraal Brugge  

N'ayant trouvé en ligne aucune image de ce retable datant du début du XVIe siècle (vers 1500), je propose celles-ci, malgré la piètre qualité liée au piètre opérateur, à la vitre plus ou moins propre qui le sépare du visiteur, et de l'éclairage inadapté. Elles rendront donc peu hommage à la réelle beauté de l'œuvre, mais permettra une étude iconographique satisfaisante. Dans la cathédrale, on trouve un panneau explicatif que j'ai photographié.

Il s'agit d'un tryptique, le groupe sculpté central disposant de deux volets peints représentant des scènes l'hagiographie : intronisation d'un évêque (haut à gauche), apparition d'un cerf blanc portant la croix dans ses bois à saint Julien ou saint Eustache (bas à gauche), martyre de sainte ? que deux bœufs ne peuvent tirer (haut à droite) et ?? rencontre de saint Jacques et d'un autre pélerin (bas à droite).

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— Groupe 1 :

 

— Groupe 2 :

  • Sainte Anne.
  • Stolanus, père de sainte Anne
  • Emerencia, mère de sainte Anne

 

— Groupe 3 :

  • Cleophas, second mari de sainte Anne,
  • Salomas, troisième mari de sainte Anne,
  • Zacharias, époux d' Elisabeth
  • Elisabeth, nièce de sainte Anne.
  • Jean-Baptiste, fils d' Elisabeth et de Zacharie.

 

— Personnage A1 :

Marie Cléophas, fille de sainte Anne et de Cléophas

 

— Groupe A2 :

  • JOSEEH IUSTUS Joseph le Juste, fils de Marie Cléophas
  • Judas Thaddeus, Jude Thaddée fils de Marie Cleophas.

 

— Groupe A3 :

La Vierge et l'Enfant : Marie fille de Sainte Anne.

 

— Groupe 4 :

  • Jacob le mineur fils de Marie Salomé.
  • Simon, fils de Marie Cléophas

 

— Personnage A5 :

Marie Salomée, fille de sainte Anne et de Salomé.

— Personnage A7 :

Alphée époux de Marie Cléophas.

— Personnage A8 :

      Zébédée, époux de Marie Salomé.

 

Les intérêts de ce retable sont multiples. Le premier est d'y trouver une formule d'arbre généalogique directement dérivé des Arbres de Jessé, non seulement dans le motif d'un ancêtre assis d'où naît l'arborescence de sa descendance, mais aussi dans l'esprit, qui est de construire une argumentation prouvant que le Christ est "de la maison de David", que la Vierge est cette vierge -virgo- née de Jessé, et qu'ainsi elle accomplit les Écritures. Mais ici, l'Arbre de Sainte Anne (Arbor Annae) poursuit le raisonnement en réunissant dans une même parenté des acteurs des Évangiles comme Jean-Baptiste et ses parents Elisabeth et Zacharie, mais aussi les trois Marie réunies lors de la Passion, ou les apôtres Jacques, Simon, ou Jude. 

  Mon but n'est pas de présenter cette légende de la parenté d'Anne et de ses trois maris, bien détaillée ailleurs :

http://ste.anne.trinitaire.online.fr/la-sainte-parente.php

http://fr.wikipedia.org/wiki/Sainte_Parent%C3%A9 (voir le tableau généalogique)

Non, mon but est de nourrir le dossier iconographique en ligne dans le cadre de mon étude de l'Arbre de Jessé, et de ses évolutions au XVe siècle (introduction de la généalogie de Joachim, et de l'épisode de Joachim et Anne sous la Porte Dorée) dans le souci donner une base historiée à la conception virginale de Marie et de son Immaculée Conception, exempte du péché originel.

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Par jean-yves cordier
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Mardi 19 août 2014 2 19 /08 /Août /2014 13:52

Le vitrail des Dix mille martyrs de la cathédrale Notre-Dame de l'Annonciation de Moulins.

 

  1.  

 

La Baie 8 : vitrail des Dix mille martyrs du Mont Ararat vers 1480. Description.    

      Datation : ~1476 ou ~1480/1490


Ce vitrail de 4,60 m de haut sur 3,10 m de large comporte quatre lancettes trilobées couronnées par un tympan de onze ajours. Les lancettes comportent en majeure partie du verre blanc peint de grisaille et largement rehaussé de jaune d'argent, avec quelques verres colorés bleu, rouge ou vert.

 

  Chaque lancette s'encadre dans une demi-niche architecturée qui se poursuit avec la lancette voisine, rappelant les dais gothiques des vitraux légendés, avec une influence Renaissance. Le soubassement porte les trois lettres d'un monogramme RML en jaune d'argent. La lettre R prête à confusion et semble un I orné d'un jambage ; Du Broc de Segange lit BML dans lequel il propose de voir Beatis Martyribus Laus., Louange aux Bienheureux martyrs, B. Kurmann-Schwarz et F. Gaudillat lisent KLM ou BLM, témoignant de la difficulté de lecture du premier caractère.


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                                    LES LANCETTES.

 

I. Lancette A (première à gauche).

Cette lancette débute, comme un bon roman, son récit de la légende des Dix mille martyrs in medias res et il est nécessaire ici de raconter le début. 

 Vous avez manqué le début :

 Le vitrail représente la légende du martyre par crucifixion de soldats chrétiens sur le mont Ararat en Arménie, en 120 après Jésus-Christ, sous le règne de l' empereurs Hadrien (117-138) et sous la juridiction du proconsul d'Asie Antonin.  À la suite d’une révolte de populations arméniennes contre l’occupation romaine, une armée de seize mille soldats est envoyée face à un ennemi supérieur en nombre : pris de panique, la plupart des troupes romaines s'enfuient, et il ne  reste que neuf mille hommes pour combattre. Leur chef Acace offre un sacrifice aux dieux romains, mais leur frayeur s'accroît. C'est alors qu'un ange  leur apparaît et  leur assure la victoire s’ils se convertissent et adorent le vrai Dieu. Leur conversion faite, ils remportent triomphalement la bataille, puis se retirent en prière au sommet du Mont Ararat sans intention de rejoindre le camp impérial ; ils y sont nourris par le pain des anges, y sont instruits des vérités de leur nouvelle foi et s'y confessent.  

Le troisième jour, Hadrien et Antonin s'inquiètent de leur absence (neuf mille hommes d'élite et leurs officiers !) et les pressent de les rejoindre. Les nouveaux chrétiens refusent. Face à cette rébellion, et au problème géopolitique de l'extension d'une religion venue d'Orient, l'empereur organise une conférence au sommet avec cinq rois des territoires limitrophes afin de prendre une décision consensuelle, et de rassembler une armée. Ils peuvent désormais user de la force pour convoquer leurs chefs afin de les juger : c'est le moment représenté dans cette première lancette.

La scène représentée : Acace et ses hommes face aux sept rois.

 

Deux soldats romains en cuirasse conduisent manu militari les nouveaux convertis, qui ont quitté leur uniforme au profit de longues tuniques ; ils sont ligotés mains dans le dos. L'empereur Hadrien est assis, entouré des six autres rois et de son proconsul et fils adoptif Antonin.

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       Parmi les six officiers du premier plan, nous pourrions citer le prince Acace, le duc Éliade, le maître des chevaliers Thierry ainsi que Cartoire, en se référant  au texte du XIIe siècle qui rapporte ce martyre. 


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      L'empereur Hadrien est assis sur un trône, la tête couronnée d'or, vêtu de la pourpre impériale et tenant une épée face à lui. A sa droite, trois rois sont bien visibles, couronnés, vêtus de robes doublées d'hermine, le sceptre à la main. Les deux personnages enturbannés sont sans-doute les deux rois manquants, alors que le seigneur tenant un sabre et revêtu d'une cotte de maille pourrait être Antonin. Il donne un ordre aux soldats convertis qui sont rassemblés à sa gauche.

En arrière-plan, les murailles d'une ville.

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Détail de l'architecture :

 

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Le texte correspondant : 

 

 

  " Quand les trois jours furent passés les empereurs les firent chercher, et ils disaient entre eux : "que croyez-vous qu'il soit arriver à ces chevaliers ? Nous nous sommes enfuis de la bataille, envoyons de nos gens à leur recherche." Ceux qui furent envoyés allèrent à la montagne où se trouvaient les saints et en les observant ils comprirent qu'ils étaient devenus chrétiens, car ils les entendirent glorifier et bénir Dieu. Quand ils entendirent cela ils redescendirent de la montagne pour annoncer ces choses aux empereurs. Lorsqu'ils eurent appris cela, les empereurs en furent très affligés, ils se couvrirent leur tête de cendres et restèrent cinq jours sans manger ni boire à pleurer abondamment.

  Quand les cinq jours furent passés, ils se mirent d'accord pour appeler cinq autres rois pour prononcer le jugement. Et ils traduisirent ces saints hommes en justice par devant ces rois. Ils s'assirent aussitôt et écrivirent une lettre qui disait ceci : "Antonin et Adrien les nobles empereurs des romains présentent leurs salutations aux autres très puissants rois Sapor, Maximin, Adrien, Tibère et l'autre Maximin. Nous voulons que vous sachiez que nous livrâmes bataille contre les Gadarains et ceux qui sont à coté du fleuve Euphrate. En cette bataille nous avions une troupe de sept mille hommes d'une part, et de neuf mille de l'autre, tous chevaliers forts, courageux et bien armés. Mais quand nous vîmes la multitude de nos adversaires nous nous enfuîmes avec sept mille de nos hommes. Les neuf mille autres chevaliers se lancèrent dans la bataille, combattirent courageusement et eurent la victoire sur leurs ennemis. Ils en tuèrent cent mille, tant et si bien que ce fut merveilleux à voir. Quand nous apprîmes la nouvelle nous fîmes un grand sacrifice à nos dieux pour célébrer cette grande victoire et nous fûmes extrêmement joyeux. Mais après cet enchantement, nous connûmes une très grande angoisse lorsque nous eûmes entendu que ces combattants étaient devenus chrétiens, qu'ils s'étaient retirés sur une haute montagne qui dépasse en altitude tous les autres monts d'Arménie. Venez donc nous rejoindre et nous déciderons ensemble de ce que nous devons faire. 

  Quand les rois reçurent cette lettre, ils furent remplis de tristesse et rassemblèrent une très forte armée d'hommes vigoureux et atteignirent la ville où les attendaient les deux empereurs. Aussitôt qu'ils arrivèrent, la première chose qu'ils firent fut de sacrifier à leurs idoles, puis ils burent et mangèrent avant d'entreprendre de faire rechercher les chevaliers de Jésus-Christ. Ils envoyèrent des messagers sur la montagne où les saints de Dieu étaient en prière. Quand ceux-ci les virent venir vers eux saint Acace dit à ses compagnons : "Seigneurs frères levez-vous et plaçons notre entente dans la prière, car le diable a envoyé sa propre armée contre nous. Et ils baissèrent la tête, se mirent à genoux et prièrent :

  "Dieu Notre Seigneur, qui n'a pas de pareil, qui ne peut être compris, qui forma l'homme du limon de la terre et lui donna l'honneur de ton image, qui envoya ton Esprit-Saint à la Vierge Marie pour la couvrir de ton ombre afin que Notre Seigneur Jésus-Christ ton Fils y prît chair, Dieu tout puissant écoutez nous, à qui vous avez daigner envoyer votre saint ange qui nous révéla le chemin de vérité et ... la victoire sur nos ennemis et nous a amenés au sommet de cette montagne et nous a nourri de la viande du ciel la quantité nécessaire pour trente jours et ne nous a pas laissé tomber dans les pièges de l'asservissement par notre ennemi le diable ni permettre que ses hardis maléfices ne puisse vaincre la constance et la vertu de tes saints. Qu'il ne puisse se moquer de nous et dire "j'ai eu la victoire assurée". Viens, Biaux sire Jésus-Christ et sois le patron de l'ensemble de nos passions et préserve-nous du reniement et de la peur des cruautés de ce roi félon, Biaux sire qui a daigné nous annoncer que nous serons traduits en justice devant les rois, dorénavant et jusqu'à la fin des temps nous te rendons grâces et louanges toi qui es le vrai Dieu Tout-Puissant éternellement et sans fin."

   Quand les saints eurent fait cette prière une voix descendit du ciel qui leur dit : "je suis le seigneur glorieux qui siège parmi les saints. J'ai entendu la requête que vous m'avez adressé en vos oraisons. N'ayez pas peur de ceux qui tuent le corps mais qui ne peuvent placer aucune entrave sur les âmes. Je suis le vrai Seigneur et je suis avec vous." 

  Quand les saints entendirent cette voix qui venait du ciel ils furent remplis d'une grande joie et se réjouirent en Notre-Seigneur. Alors les chevaliers que les rois avaient envoyé s'approchèrent d'eux et leur dire : Les empereurs, les rois et ceux qui sont avec eux nous ont envoyés à vous afin que vous descendiez d'ici et que vous les rejoignez." Alors ils descendirent et se présentèrent devant les rois, et ils avaient en eux toute leur espérance en Jésus-Christ."


La lancette B.

      Pressés d'abjurer leur foi et de sacrifier aux dieux de Rome, ils refusent et affirment leur foi dans le vrai Dieu. Ils sont condamnés à subir le même supplice que ce Jésus qu'ils prétendent vouloir suivre, et sont donc dénudés, liés à des colonnes et flagellés. Aucun ne renie, au contraire ; ébranlés par leur courage, Théodore et ses mille légionnaires de l'armée impériale les rejoignent dans le martyre et se convertissent. Cela fait donc bien dix mille martyrs.

Dans la Légende, cette flagellation est précédée d'un épisode où Hadrien ordonnent de les faire lapider, mais les pierres se retournent miraculeusement sur les bourreaux. Puis il demande de les faire marcher sur une route semée de clous à trois pointes, mais des anges viennent les ramasser devant leurs pas. Enfin, ils sont couronnés d'épines.

                                              MG 7338c

 

Les initiales BML sont ici ceintes d'une cordelière franciscaine. 

 

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Les martyrs sont liés six par six et fouettés par des bourreaux : comme dans les Passions des vitraux contemporains, on distingue les soldats romains, en armure, et les bourreaux, en tunique courte et haut-de-chausse très colorés, parfois dépareillés.

 

                                             MG 7311c

 

D'autres convertis attendent courageusement leur tour, fiers de mériter les mêmes souffrances que le Christ à l'Imitation duquel ils se sont voués. En arrière-plan, le paysage rocheux et boisé évoque le Mont Ararat où a lieu le supplice.

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      Le texte correspondant : 


La lapidation échoue miraculeusement :

   "Adrien devint furieux et ordonna qu'ils furent lapidés, et il dit : "J'applique sur vous la condamnation de Jésus-Christ de Nazareth. Mais comme on lapidait les saints, les pierres se retournaient contre la face de ceux qui les lançaient. Alors Adrien leur dit : "Que vous apporte cette imposture ? Sacrifiez à nos dieux et vous serez délivrés de vos tortures. Minas et Acace les princes de ces saints lui dirent : Ennemis de Dieu et adversaires de toute vérité, vous n'êtes même pas capables, toi et Antonin, de nous juger, et vous avez eu besoin d'amener aujourd'hui ici cinq rois avec toutes leurs armées pour chercher à nous épouvanter et à nous détourner de la foi en Jésus-Christ. Que vous soyez en peu nombreux ou en grand nombre, nous nous tiendrons à  cette foi que nous avons embrassée. Antonin répondit : " Déloyaux ennemis de toute religion, vous imaginez nous manipuler par vos menaces, vous et ceux qui sont avec vous". Aussitôt il commanda qu'ils s'approchassent de lui et leur seigneur dit "soldats, sacrifiez à vos dieux". Le comte Speusippe qui était l'un des seigneurs des quatre comtes de l'armée des saints dit à l'empereur : "Honni traître déloyal arrière de nous, ton désir est diabolique, tu cherches par cette condamnation à nous tromper ; tu n'oses pas donner sentence contre nous. Quand l'empereur eut entendu ces paroles, il frémit de colère contre les saints et commanda qu'ils furent flagellés. Alors que le bourreau les battaient, un de la compagnie des saints, qui se nommait Draconaire, et était frère d'Acace et d'Éliade dit : "Seigneur saint homme priez pour nous car les violences que nous endurons sont terribles. Acace répondit Seigneur frères soutenez vertueusement et persévérer en confession où vous êtes. Car notre sauveur Jésus-Christ dit que celui qui persévérera dans sa foi à la fin sera sauvé. Après cela, il fit sa prière à Notre-Seigneur et dit: "Biauxsires dieux très grand et éternel juge des vifs et des morts qui n'as pas en dépit ceux qui te requièrent, qui nous a appelé à la merveilleuse aventure de la connaissance, qui brisa par la croix la force du diable, qui boucha la gueule des lions et délivra son serviteur Daniel. Sire qui as la seigneurie de toute créature écoutez notre prière et délivrez-nous des mains de ces fourbes. Car nous sommes ta création et l'œuvre de tes mains. Sire octroie-nous la parfaite persévérance et hâte vers nous ta miséricorde car tu es notre Dieu béni éternellement."

  La conversion de mille soldats supplémentaires :

  "Quand cette oraison fut finie toute la terre trembla et aussitôt les mains de ceux qui frappaient les saints devinrent toutes desséchées.  En l'armée du roi Maximin qui était l'un des sept rois était maître Théodore, maître des chevaliers, qui avait sous son commandement mille chevaliers, et qui, merveille, fut ébahi de tels miracles et s'écria à haute voix et dit : "Biauxsires du ciel et de la terre qui as envoyé l'aide de ta miséricorde à ces neuf mille, Sire en qui est miséricorde sans envie et bonté sans méfiance et misération sans fin, Sire daigne mener nos pécheurs au nombre de ce glorieux martyre. Aussitôt qu'il eut dit cela il s'écria ouvertement et se tourna vers la compagnie des saints damedieu avec tous les mille chevaliers qui étaient sous ses ordres. Alors que les saints arrivaient les anges de Notre-Seigneur se mirent à leur compagnie. quand ils furent venus le roi Maximin dit à Thierry (Théodore) "qu'as-tu gagné en m'abandonnant ?" Thierry lui répondit : "j'ai gagné ma grande multitude de biens  car je connais le dieu vivant et vrai". Le roi Maximin se tourna vers les autres et dit : "Seigneurs qui êtes dix mille écoutez-moi : ne croyez pas que vous puissiez faire passer ce fait comme une chose légère et pour cela je vous conseille de faire sacrifice à nos dieux , et vous vivrez et ainsi vous pourrez éviter ma colère et échapper à une mort très cruelle." Saint Acace répondit : " la colère d'une puce ne vaut guère contre la force d'un taureau. Depuis que nous avons le Dieu vivant et vrai nous n'avons pas cure de toi."

  L'épreuve des clous : 

  "Le roi Maximin fut emporté par ces paroles dans une forte colère et commanda que l'on fasse venir une grande quantité de clous à trois pointes, de telle sorte qu'une pointe soit toujours dressée quelque soit la position du clou, puis il commanda qu'on les répande sur un chemin de deux lieues de long ; il ordonna qu'on y mène les saints hommes tous pieds nus. 

  Quand les saints furent préparés à affronter cette sorte de torture, Notre-Seigneur envoya ses anges qui, en allant  devant eux, ôtaient les clous et les rassemblaient en tas afin qu'ils ne blessent pas les pieds des saints. Quand ils s'en aperçurent, ils rendirent grâces à Dieu en disant "Biauxsires dieux tout-puissants, à toi nous rendons grâces et remerciements de nous avoir trouvé dignes de nous montrer ces signes et les grandes merveilles des miracles inouïs (qui jamais par personne n'avaient été entendus).

  Quand les rois virent la nouvelle de ce miracle ils dirent nos dieux ont voulu faire cette chose pour démontrer aux dix mille martyrs qu'ils étaient des dieux tout-puissants."

Couronne d'épines, flagellation et outrages :

  "Saint Éliade dit aux empereurs : "vous êtes sans cœur et sans entendement et le diable vous a si bien aveuglés que vous ne pouvez reconnaître la grandeur les œuvres de Notre-Seigneur". Quand le roi Maximin eût entendu ces paroles il dit à ses ministres : "j'ai entendu dire de Jésus-Christ, comme ils appellent leur dieu, qu'il avait été crucifié, qu'on lui fit porter sur la tête une couronne d'épine et qu'on lui transperça le coté par une lance acérée. Aussi nous ordonnons que ces traîtres subissent le même sort. Alors les ministres arrivèrent et firent comme cela leur avait été ordonné autant de couronnes d'épines qu'il y avait de saints, puis prirent des lances bien pointues et  transpercèrent le flanc de chacun des saints martyrs de Dieu avant de placer sur la tête de chacun une couronne d'épines. Puis arrivèrent dix mille païens qui poursuivirent les saints à travers toute la ville et les frappaient avec des lanières et leur maltraitaient de beaucoup d'autres façon. Mais les saints de Notre-Seigneur supportaient avec patience toutes ces tortures et proclamaient grâces et louanges à Notre-Seigneur, et ils disaient : "Sois glorifié Seigneur Jésus-Christ, puisque tu nous a cru digne de souffrir cette passion bien que nous n'en fussions pas digne."

  Après cela, les saints furent ramenés au palais et les empereurs entreprirent de les humilier par leurs moqueries, leur disant : "Seigneurs, Dieu vous fait rois des (juifs). Que vous apporte votre Jésus-Christ ? Peut-il vous délivrer des tortures et des affronts que l'on vous fait ? Les saints répondirent d'une seule et même voix aux empereurs : "Écoutez, vous tous, peuple misérable, Dieu vous a fait à son image, mais vous, vous êtes fait à celle du diable. ô vous œuvre du diable, lequel chaque jour vous désunit de Dieu,

qui êtes dans l'erreur sans fin,

qui êtes enveloppe périssable ,

qui êtes (pris par) les lacets du cruel ennemi auquel vous vous liez de jour en jour,

qui , étant  faits par  le vrai Dieu, êtes défaits par les faux dieux,

qui êtes le grand peuple que le diable a trompé par ses erreurs,

qui êtes le mauvais blé qui n'a pas de fruit qui brûlera éternellement au feu de l'enfer,

qui êtes empereurs trompeurs, sans sens, et pénibles et envieux,

qui ne connaissez pas le vrai Dieu  mais adorez les pierres et les (fuz) qui sont faites de mains d'hommes."

 

 

 

Lancette C.

Les dix mille martyrs subissent le martyre de la croix .

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Le texte correspondant :

La communion par le sang :

    "Tandis que les saints prononçaient ces paroles, le sang s'écoulait de leur coté à terre : prenant leur sang dans leur mains ils en oignaient leur corps et leur tête et disaient à Notre-Seigneur : Biauxsires dieux de toute créature ce sang nous soit lieu de baptême et en rémission de nos péchés.

  En cet instant même leur vint une voix qui leur dit "mes très chers amis , il en adviendra comme vous avez requis".

   Au moment où l'empereur et la foule de gens qui étaient avec lui ce jour là entendirent cette voix, ils virent la terre s'écrouler (trembler) et le tonnerre gronder. Après passa une heure de jour et le roi Sapor dit aux martyrs de Notre-Seigneur repentez-vous de vos mauvaises actions et convertissez-vous à vos dieux tout-puissants par qui toutes choses sont faites. Car Jupiter fit le ciel, Apollon la terre, Hercule les eaux, Esculape les hommes, Artémis les oiseaux, Vénus fit la lune et les étoiles, Junon fit les chevaux et les vaches, Serapis fit la seigneurie des oiseaux du ciel et du paradis. S' il y a parmi vos quelques sages, maintenant je réponds à ces choses.

  Un jeune qui avait nom Cartère répondit : "Si mes maîtres et mon seigneur qui sont mes aînés me le commandent, je disputerais avec vous. Saint Acace dit "Parole biaux sires, car il t'appartient bien de prêcher la parole divine". Alors Cartère commença et dit :" toute votre sagesse-ci est erreur manifeste et perdition ; n'avez-vous pas entendu l'écriture qui dit "les dieux des païens sont d'or et d'argent et œuvres de mains d'homme" ? Ils sont tels que sont ceux qui les firent, et tels que sont ceux qui s'en servent. Maintenant vous pouvez voir sire roi que l'homme est là avant la statue qu'il utilise, et comment dis-tu donc qu'Esculape fit les hommes ? Il y a une espèce de mécréants qui disent qu'Ascalon qui est une statue où le diable habite créa les hommes. D'autres affirment que ce sont les anges qui formèrent les hommes. Maintenant Roi, dis-moi  qui est là avant, de l'homme, ou de la maison ? Le roi Sapor, fort de son sens lui répondit que d'abord naît l'homme, et qu'alors la maison peut être faite. A cela Cartère lui répondit que si donc on juge que l'homme est antérieur à la maison, il est évident que l'homme est antérieur à la statue. Car comme la maison est faite par l'homme, la statue est faite par l'outil de l'homme. Que celui qui ne croit pas en Dieu entende donc ce que Dieu dit par les prophètes, je suis la sagesse qui fut engendrée avant toute créature. La sagesse est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui est venu en ce monde et est né de la Vierge Marie pour accomplir ces choses qui auparavant manquaient à l'Ancien Testament. Car il est celui qui accomplit la loi et qui a fait à la fois deux /peuples un ...Folio 22 v ...deux peuples un, qui descendit aux enfers pour condamner les diables. Je crois donc chose certaine que Jésus-Christ se fit homme et donna à l'homme la bonté pour qu'il accomplisse en toute chose la volonté de Notre-Seigneur.

  Quand le roi Sapor eut entendu ces paroles  il fut fort en colère contre Cartère et le regardait très cruellement et avec le désir de le détruire pour la vertu de ses paroles. Mais Cartère qui était, quoique jeune en age, expérimenté et  ancien en sagesse et en vertu lui répondit et dit : " La parole que j'ai dite est tombée dans l'oreille d'un homme mort ; car ainsi que le disent les Écritures, la vraie sagesse ne peut entrer en âme de mauvaise volonté."

Les crucifiements :

  Le roi Sapor quand il entendit cela fut pris par une très grande colère et conseilla aux empereurs qui étaient là, aux rois et à toutes leurs armées que les saints de Dieu fussent crucifiés ; la sentence fut aussitôt prononcée. Et les saints de Notre-Seigneur à grande liesse et agréant de tout cœur allèrent à leur passion comme s'ils fussent allés à leur noce.

  En leur compagnie étaient aussi ceux qui devaient les crucifier au nombre de près de vingt mille et il y en avait une grande multitude d'autres qui restaient avec eux pour voir ce martyr ; et ceux-ci pleuraient tant qu'ils vinrent à la montagne d'Ararat, où l'ordre avait été donné de les crucifier.

  Quant ils vinrent là, les croix furent attribuées à chacun et furent plantées dans la roche puis  les dix mille martyrs de Notre-Seigneur furent crucifiés. La montagne où ils furent crucifiés était terriblement haute, et rude, et acérée. 

 Les chevaliers qui crucifièrent les saints les gardaient en leur croix comme cela leur avait été commandé.

  Quand ils furent en croix saint Eliade commença à parler et dit à saint Acace qui était leur chef : "Seigneur preux qui  vous êtes fiés en la victoire de la croix de Jésus-Christ je vous prie de ne rien abjurer de la vrai foi". Saint Acace commença son sermon et dit devant tous : "Vous qui êtes  des vases sanctifiés à Notre-Seigneur Jésus-Christ et purifiés écoutez ma parole de la foi car je crois car de même qu'il convient  de croire vraiment du cœur, de même il convient de confesser de la bouche  que chacun proclame  leur foi en ce qu'il croit :

   "Je crois en Dieu le Père tout puissant qui créa le ciel et la terre et tout autant en Jésus-Christ qui se rendit visible et au Saint-Esprit qui est du Père et tout autant du Fils.  Le Fils de Dieu fut envoyé sur terre, et celui qui l'envoya est Dieu le Père, et celui qui fut envoyé est Dieu le Fils, qui est né de la Vierge Marie de qui il prit chair ; il fut annoncé par les prophètes et démontré par les apôtres. Crucifié et mort et enseveli, il reposa en sépulture,  au troisième jour il ressuscita pour nous délivrer des douleurs de la mort et démontrer la résurrection des morts ; il monta aux cieux et est assis à la droite de Dieu le Père Tout-puissant et dont il reviendra à la fin du siècle pour juger les vifs et les morts et rendre à chacun selon ses mérites. Qui croit fermement cette foi en toutes bonnes œuvres aura son héritage avec les saints  anges."

  Quant saint Acace eut dit ceci, une voix descendit du ciel qui lui dit : "Acace, tu as bien parlé car ta voix est la pure vérité."

La lancette D .

Les corps des martyrs sont ensevelis par les anges.

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                                       MG 7320c

 

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                 MG 7323c

 

 

Le texte correspondant :

  L'oraison des martyrs demandant des grâces pour les pénitents :

 "Quand vint l'heure de midi toute la terre trembla et les pierres et la terre se fendirent et les saints martyrs firent leurs oraisons à Notre-Seigneur et dirent Biauxsires souviens-toi de nous en ces tourments de cette croix et reçoit notre requête et daigne nous octroyer ce que nous te demandons : que ceux qui feront mémoire de nos passions par un jeûne en silence puissent glorieux louer et que tu leur accordes santé du corps et salut de leur âme, abondance de tout bien, et qu'un jour de jeûne pour notre passion procure un an de pénitence Seigneur Dieu sire de toute créature. Ou encore nous te demandons que ceux qui se garderont honnêtement pour toi des machinations du diable, tu les préserves de toute infirmité, car ton nom est glorieux et digne de louange éternellement. Après cette prière, tous les saints répondirent : "Amen".
 Après descendit une voix de ciel qui dit "mes chers amis sachez qu'il vous est accordé ce que vous avez demandé, soyez joyeux et contents. Car vos prières ont été écoutées et agrées devant Jésus-Christ qui règne pour l'éternité".

L'ensevelissement par les anges.

Quand vint la neuvième heure, les âmes des glorieux martyrs  trépassèrent à la joie éternelle du Paradis. Et alors le ciel s'ouvrit et une grande lumière descendit du ciel sur le corps des saints et en cette lumière descendit Notre Seigneur et autour de lui une grande compagnie d'anges qui accompagna les âmes au ciel et enterrèrent les corps. Alors la montagne trembla et en ce séisme les corps des saints tombèrent des croix et les anges de Notre Seigneur leur fabriquèrent des cercueils de leurs propres mains et placèrent chacun dans son cercueil en cette montagne ; où ils participent encore dans la joie au règne éternel les âmes.
  Que soit louez pour cela Dieu le Père et son cher Fils Jésus-Christ et le Saint-Esprit qui a la seigneurie, le pouvoir et la victoire sur toutes choses éternellement. Amen."

 

 


                           LE TYMPAN

Il comporte un soufflet sommital, six mouchettes, et quatre écoinçons.  Il est possible d'y distinguer deux registres : le registre inférieur, les anges mènent les martyrs vers le ciel, alors que dans le registre supérieur, ceux-ci, rassemblés en un chœur de louange et d'adoration au milieu des anges, célèbrent la gloire de Dieu qui occupe l'ajour sommital.

  J'ai d'abord pensé qu'il s'agissait des corps glorieux des saints martyrs crucifiés, mais à la réflexion rien ne permet d'affirmer qu'il ne s'agit pas seulement de ceux des fidèles qui, par le bénéfice des grâces obtenus par les martyrs, par leurs pénitences et par leurs prières, seraient ainsi élevés vers le trône de Dieu. Malgré tout, ma première interprétation est celle qu'adopte Brigitte Kurmann-Schwarz, qui voit ici, comme déjà Gaston Du Broc de Segange, l'enlèvement des âmes des martyrs vers le ciel. Selon elle, la version alsacienne (Légende dorée alsacienne) de la légende se termine ainsi : après la mort des martyrs les cieux se sont ouverts et le Christ est apparu dans une lumière céleste, entouré de saints et des anges, pour recevoir les âmes des 10.000 chrétiens et les conduire en un Palais céleste. 

De chaque coté, le phylactère tenu par un ange porte les mots MADAM*M, où une étoile est placée entre MADAM et M.  Cela évoque pour M.E. Bruel la Vierge "étoile du matin". B. Kurmann-Schwarz remarque que l'épouse de Jean de la Goutte, le possible donateur, appartenait à la famille Goerges de l'Étoile.


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L'adaptation et l'annotation du texte de la Légende des Dix mille martyrs telle qu'elle apparaît dans le manuscrit en ancien français de la Bibliothèque nationale de France Français 696 est un travail d'amateur que j'ai réalisé sur mon blog  ici :  Les Dix mille martyrs dans le manuscrit Fr. 696 La Vie et passion de Saint-Denis : transcription, annotations, adaptation en français moderne.

 Il s'agit d'un manuscrit écrit entre 1270 et 1285 en écriture gothique en français sous le titre Vie et passion de saint Denis, traité des reliques, Légende de la passion des dix mille martyrs, Légende de la Véronique ; Chronique abrégée de la naissance de J.C à 1112, Continuation de 1120 à 1278. Il est conservé à la Bibliothèque Nationale de France, département des manuscrits sous le nom  de "Français 696" et  provient des ateliers de copistes et de peinture de l'Abbaye de Saint-Denis. La Légende des Dix mille martyrs est traitée sur les folio 18v à 23r.  Datant du XIIIe siècle, c'est, à ma connaissance, la plus ancienne version disponible en français. Elle est la traduction d'un texte latin d'Anastase le Bibliothécaire, texte que j'ai transcrit et annoté sur mon blog ici :

Les Dix mille martyrs dans le manuscrit Fr. 696 La Vie et passion de Saint-Denis : confrontation avec le texte latin d'Anastase.

      La Légende a surtout été diffusée grâce à sa relation dans le Speculum historiale de Vincent de Beauvais (en latin, milieu du XIIIe siècle) et à la traduction du Miroir historial par Jean de Vignay en français en 1495-1496. 

La légende des Dix mille martyrs dans le Miroir historial de Vincent de Beauvais.

A partir de 1400, elle apparaît dans les Fêtes additionnelles de la Légende dorée de Jacques de Voragine, notamment dans deux manuscrits alsaciens de 1480 :

La légende des Dix mille martyrs dans la Légende dorée de Jacques de Voragine.

On la trouve dans l'entourage royal d'Anne de Bretagne dans les Grandes Croniques d'Alain Bouchard (1514) et, en illustration d'une oraison, dans les Grandes Heures d'Anne de Bretagne (1503-1508) :

Légende des Dix mille martyrs : la version des Grandes Croniques de Bretaigne de 1514.

La Légende des dix mille martyrs dans les Livres d'Heures et autres livres.


 

      DISCUSSION

 

 

  Le sujet de ce vitrail, la Légende des Dix mille martyrs crucifiés sous Hadrien sur le Mont Ararat, a été clairement identifié par G. Du Broc de Segange en 1892, qui redressait ainsi l'erreur d'Émile Montégut qui y voyait le crucifiement du Christ multiplié à l'infini comme dans une boule à facette. Pourtant encore en 1922 le chanoine Clément, remarquable par son érudition et son intérêt pour les verrières de Moulins, ne se montrait pas convaincu et évoquait "plus vraisemblablement les 200 bienheureux martyrs de Sinope, les 70 martyrs de Scythopotes en Palestine, les 50 martyrs de Porto en Italie ou les 49 martyrs de Jérusalem", partageant sans s'en rendre compte "l'ignorance en matière écclésiastique" qu'il dénonçait chez É. Montégut. Depuis, l'appelation, aussi désuète qu'imprécise, de  "Verrière de l'Église souffrante et Triomphante" détourne le touriste et l'amateur d'une compréhension appropriée de ce qu'il admire. 

 C'est elle qui s'affiche au pied du vitrail sur le  panonceau du S.I de Moulins (Syndicat d'Initiative)  :

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        De même, l'article dédié aux vitraux sur l'encyclopédie Wikipédia ne mentionne que "Un cinquième vitrail [qui] retrace, en quatre panneaux, la vie des martyrs condamnés sur terre et glorifiés au ciel". 

Mieux renseigné, le document "Laissez-vous conter...La cathédrale de Moulins" indique :  "Plus loin, dans le bas côté sud un vitrail évoque un sujet très rarement abordé en France, à savoir la légende des Dix Mille Martyrs du Mont Ararath."

   Cette rareté est remarquable, puisqu'il s'agit ici du SEUL vitrail consacré à ce thème en France à ma connaissance. Un autre vitrail se trouve en Suisse, et il est intéressant à comparer avec celui-ci.

1. Le vitrail de Berne (Suisse).

Un  vitrail consacré aux Dix mille martyrs a été réalisé en 1450 pour la Collégiale de Berne et a été étudié par Brigitte Kurmann-Schwarz, qui estime que "Tout porte à croire qu'au Nord des Alpes la vénération des saints guerriers fut acceptée comme pendant à celle des 11 000 vierges. La légende de saints guerriers luttant à l'Est de l'Empire romain a intéressé les Chevaliers Teutoniques chargés depuis 1226 du pastorat de l'église paroissiale de la ville de Berne".

Photographie de Andreas Praefcke  illustrant l'article Wikipédia en allemand.

Le vitrail a perdu de nombreux panneaux et a été recomposé. On y reconnaît en bas de gauche à droite 1-la bataille livrée contre les rebelles, 2- la déroute, 3- les pierres de la lapidation se retournant contre les bourreaux, 4- la comparution devant Hadrien.

      

 

Le panneau de droite est reproduit dans la publication de Brigitte Kurmann-Schwarz,(figure 1) et il est intéressant de le rapprocher de la lancette A de Moulins. A Berne, un ange s'interpose entre l'empereur et les saints (nimbes) martyrs comme s'il leur servait de porte-parole ; un deuxième ange est aussi visible. Mais ce motif n'est attesté par aucune version écrite de la Légende. Le vitrail de Moulins semble donc plus fidèle. (On remarque aussi à Berne les fonds damassés et les modelés de grisaille des plis ou des visages et le dessin plus soigné).

Vitrail-Dix-Mille-martyrs-Berne-in-Br-Kurmann-Schwarz-3.png

Sa figure 5 montre saint Acace à la tête de ses hommes, nimbé, face à deux rois (sans-doute plutôt les empereurs Hadrien et Antonin assimilé à un empereur dans les faits des textes). Il est maintenu par un homme barbu coiffé d'un turban pointu, qui pourrait être l'un des cinq rois, Sapor par exemple.

                         Vitrail-Dix-Mille-martyrs-Berne-in-Br-Kurmann-Schwarz--figu.png

La figure 3 montre les martyrs ligotés par trois (un peu comme à Moulins) et flagellés sous le regard des rois (couronnes et turbans sont visibles), tandis qu'une main dee bénédiction sort des nuées.

                    Vitrail-Dix-Mille-martyrs-Berne-in-Br-Kurmann-Schwarz-fig.2.png

 

 2. Les autres exemples iconographiques en France.

     Chaque œuvre consacrée jadis en France aux Dix mille martyrs est insolite, surgissant dans un néant d'informations dans des lieux dont on peine à comprendre la cohérence, comme une plante souterraine aux racines très étendues mais n'extériorisant sa floraison que lorsque les conditions spécifiques (qu'il resterait à identifier) sont réunis. C'est le cas du retable et du reliquaire de Crozon dans le Finistère, des peintures murales de Saint-Étienne-du-Mont à Paris, et du vitrail de Moulins. Le réseau sous-jacent bien plus fourni est celui des manuscrits et de leurs enluminures, des Livres d'Heures, des chapelles  ou de confréries dédiées à ce culte et surtout des oraisons issues des lêvres des fidèles et désormais effacées.

3. Les Bourbons, les Célestins et le culte des Dix mille martyrs.

  Le 22 juin 1482 (date significative), le cardinal Charles de Bourbon  avait  posé, comme archevêque de Lyon, la première pierre de la Chapelle des Dix mille martyrs au couvent des Célestins de Paris, avant que Louis de Beaumont, évêque de Paris, n'en fit la dédicace la même année. Charles de Bourbon fut enterré aux Célestins (nécropole princière) dans la chapelle Saint-Louis qu'il avait également fait bâtir. La Chapelle des Dix mille martyrs fut restaurée par la famille de Gesvres et accueillit les tombeaux des ducs de Gesvres et des chanceliers de Rochefort. Une confrérie des Dix mille martyrs y était attachée.

  Cela indique-t-il des liens particuliers entre les Bourbons et le culte des Dix mille martyrs ? Ce lien s'établit plutôt entre l'Ordre des Célestins et ce culte. Le pape Eugène IV  avait donné en 1434  le crâne de saint Acace au R.P. Jean Bassan, Provincial des Célestins, et ce crâne fut enchassé dans une châsse d'argent et conservé à Lyon. Une chapelle des Dix mille martyrs fut créée en l'église des Célestins de Lyon (ou aménagée dans la chapelle des Onze mille vierges elle-même crée en 1434 par Jean Palmier), avec une Confrérie de marchands drapiers qu'on y constitua. La relique fut brûlée par les calvinistes en 1562. Selon la légende, le R.P. Bassan avait obtenu cette relique du pape pendant son séjour à Rome, et le Cardinal de Foix avait envoyé, sur le lieu du sépulcre des Dix mille martyrs où s'accumulait les ossements, un enfant qui ne ramena que la moitié d'un crâne ; retournant au sépulcre avec l'enfant, le prélat découvrit une autre moitié, qui vint se coller miraculeusement à la première.




4. Un ex-voto de la bataille de Morat ?

La Fête des Dix mille martyrs était célébrée le 22 juin dans le Martyrologe romain, et à Moulins, Marie-Élisabeth Bruel a soulevé l'hypothèse séduisante d'un possible ex-voto consécutif à la victoire de Morat gagné par les Suisses alliés de  Louis XI le 22 juin 1476  sur Charles le Téméraire duc de Bourgogne. 

 A Berne, les habitants célèbrent comme un jour fondateur l'anniversaire de la victoire de Laupen contre Louis IV de Bavière le 21 juin 1339, et on a pu s'interroger aussi sur une relation entre cette date, et le culte des Dix mille martyrs célébré le lendemain. 

5. Martyrs crucifiés ou martyrs empalés, deux motifs différents et trois Types d'images.

      J'ai classé les sources écrites et les données iconographiques selon deux traditions, celle des martyrs crucifiés attestée en France  (Crozon ; Saint-Étienne-du-Mont), et celle des martyrs jetés du haut de montagnes sur des épines (avec un jeu sur le nom de saint Acace et les épines de l'Acacia) propre à l'Allemagne et l'Europe du Nord, l'association des deux générant un troisième type de données, mixtes (Grandes Heures de Bretagne ; Tableaux et gravures de Dürer). Seul le Type I est fidèle au texte latin du VIIIe siècle et à celui du Speculum Historiale du XIIe, au texte français de l'abbaye de Saint-Denis du XIIe siècle, à celui du Miroir Historial de Jean de Vignay et à la Légende rapportée dans les Grandes Croniques d'Alain Bouchart pour Anne de Bretagne.

Les Dix mille martyrs : les retables et panneaux sculptés germaniques.

A Moulins, nous avons donc affaire au "Type I" dans lequel seul le crucifiement est attesté ; cela écarte une influence germanique et témoigne d'une Source liée aux textes que j'ai nommé. (A Berne, la destruction des panneaux ne permet pas d'être aussi formel, mais l'influence germanique est probable).

6. Saint Acace, l'un des quatorze Saints Auxiliaires.

      Les chapelles de la Collégiale de Moulins édifiée entre 1468 et 1550 par les ducs de Bourbon étaient financées par de grandes familles de Moulins proches des Bourbons, et ces donateurs s'y sont fait souvent représenter présentés par leur saint patron. Le vitrail le plus remarquable est celui de sainte Catherine avec, à genoux, le duc Jean II et son épouse Catherine d'Armagnac, et le cardinal Charles de Bourbon. Un autre vitrail est dédié à sainte Barbe, et un autre à saint Gilles. Le choix de faire représenter sainte Catherine et sainte Barbe n'est pas seulement lié aux prénoms des donateurs (c'est plutôt l'inverse), car la présence de ces saintes est, si ce n'est constante, du moins très fréquente sur les vitraux et dans la statuaire. En effet, celles-ci sont, avec sainte Marguerite,  invoquées contre les périls graves (notamment liés à l'enfantement), et elles figurent pour cette raison là dans les Livres d'Heures. Elles appartiennent à ces saints-Samu que sont les 14 Saints Intercesseurs, comme Gilles, Denis, Georges, Blaise, Christophe, etc. 

  Or, saint Acace appartient à ce groupe des 14, et il me semble probable que le donateur de la baie 8 l'a invoqué, avec ses Dix mille martyrs, pour bénéficier des grâces que je rappelle ici : "que ceux qui feront mémoire de nos passions par un jeûne en silence puissent glorieux louer et que tu leur accordes santé du corps et salut de leur âme, abondance de tout bien, et qu'un jour de jeûne pour notre passion procure un an de pénitence Seigneur Dieu sire de toute créature. Ou encore nous te demandons que ceux qui se garderont honnêtement pour toi des machinations du diable, tu les préserves de toute infirmité, car ton nom est glorieux et digne de louange éternellement."

      Les Dix mille martyrs étaient invoqués, en raison des circonstances de leur mort, contre les tourments de l'agonie. 

7. Les donateurs du vitrail.

Quel serait le donateur ? S'est-il manifesté discrétement par les initiales BLM, KLM ou RLM et par la cordelière (un indice de franciscain) ou bien par les phylactères au texte mystérieux MADAM ?

Les donateurs des vitaux de Moulins étaient des hauts fonctionnaires du duché plutôt que les ducs eux-mêmes, et souvent des financiers d'origine rotulière. Mais à la Révolutions, les inscriptions et les armoiries ont été systématiquement détruites.

La famille de La Goutte.

A la fin du XVe siècle, la chapelle appartenait à la famille de La Goutte. Maître Jean de la Goutte († 1487), seigneur de l'Écluse à Neuilly-le-Réal, garde-scel de la chancellerie ducale de 1479 à 1485 secrétaire des finances puis président de la Chambre des comptes du Bourbonnais, avait donné 1000 livres à la Collégiale en 1486. En 1480 et en 1526, alors que l'édifice était en construction, deux membres de cette famille furent  doyens du chapitre, dont Jean de la Goute en 1526.  Cette famille était donc proche des ducs de Bourbon depuis 1480.

Le monogramme KLM ou BLM est interprété par M.E. Bruel comme se rapportant à Charlotte de Savoie, à la Vierge ou à Louis XI.

 

Style.

  Selon B. Kurmann-Schwarz, ce vitrail est l'œuvre du même peintre verrier que l'Arbre de Jessé  L'étrange vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale de Moulins., et on y retrouve le même choix de couleur dominé par le bleu, le rouge, le jaune et le blanc et la même prédominance du blanc et du jaune dans les lancettes, et des couleurs plus chaleureux dans les remplages du tympan. En outre, les anges en particulier et les personnages en général lui paraissent comparables.


Restauration.

Le vitrail fut l'un des plus touchés par  l'explosion dans une usine de chargement d'obus le 2 février 1918 : "plusieurs panneaux semblaient anéantis" (Clément 1922), impression corrigée quelques pages plus tard p. 342 par "Il avait moins souffert de l'explosion que ceux que nous venons de décrire". L'atelier parisien des frères Charles et Émile Tournel fut alors chargé en 1918-1919 de sa restauration, remplaçant les parties manquantes, comme le sommet des dais et deux parties de soubassement (lancette B et D) qui avaient été jusque là remplacées par des bouche-trous. "M. Tournel a du y enlever certains fragments étrangers [bouche-trous] qui rendaient plusieurs panneaux et les soubassements inintelligibles. Il a de plus complété dans la quatrième lancette, les détails de ces pittoresques réssurections de martyrs enlevés de leur tombeau par des anges aux ailes grandes ouvertes comme pour prendre leur vol vers le trône de Dieu. De plus, le peintre verrier a restitué dans les deux losanges du tympan les couronnements qui reliaient les architectures des lancettes" (Clément, 1922). 

Après la Seconde Guerre durant laquelle les vitraux avaient été déposés, ceux-ci ont été  photographiés puis nettoyés,et reposés par l'atelier Chigot de Limoges qui se contenta pour la baie 8 de refaire les pointes de lobes.

 

Sources et liens.

Le retable des dix mille martyrs, (2, avec les commentaires des panneaux), église Saint-Pierre de Crozon (29).

Légende des Dix mille martyrs : les peintures murales de Saint-Etienne-du-Mont-à Paris.

     —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2009 "Etudes bourbonnaises : Le Vitrail des dix mille martyrs de Notre-Dame de Moulins, un ex-voto de Louis XI pour la victoire de Morat ?"

  —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2007 " Un témoignage de l'attachement du duc Jean II de Bourbon et de Jeanne de France à l'Immaculée Conseption : la messe fondée en 1475 dans la Collégiale de Moulins"  Bulletin de la Société bourbonnaise des études locales,  Moulins.

  —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2005 "Les Vitraux historiés de la cathédrale de Moulins : mise au point chronologique et historique"  Bulletin de la Société bourbonnaise des études locales Moulins

  —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2003 "Un vitrail de Jacquelin de Montluçon à la cathédrale de Moulins" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, Moulins 

— BRUEL (Marie-Elisabeth) BRUEL ( Jean-Thomas ), 2014  "La chapelle de Jean II de Bourbon à la collégiale de Moulins : Chef-d'oeuvre oublié de Hugo Van der Goes et manifeste du pouvoir princier"  Société bourbonnaise des études locales, Moulins.

 CLÉMENT  Chanoine Joseph Henri-Marie) 1923 La Cathédrale de Moulins : Histoire et Description  Edition de "Entre nous ... les Jeunes", Moulins-sur-Allier dans la collection Collection des Guides Joseph Clément 

 CLÉMENT  (Chanoine Joseph) 1922 La réfection des verrières de la cathédrale de Moulins, Bulletin de la Société d'émulation et des beaux-arts du Bourbonnois, pages 297-298 et 338-344 en ligne Gallica.

— DU BROC DE SEGANGE (Gaston) 1892, Histoire et description de la cathédrale de Moulins Plon, Paris page 89-97 Gallica

— DU BROC DE SEGANGE (Gaston)  1907 Anciens et nouveaux vocables des chapelles de Notre-Dame de Moulins : Listes des doyens et membres de la Collègiale. Notice sur le doyen Claude Feydeau Impr. Etienne Auclaire, Moulins  

— GATOUILLAT (Françoise) HÉROLD (Michel)  Les vitraux d'Auvergne et du Limousin, Corpus Vitrearum Recensement IX, Presses Universitaires de Rennes 2011 pages 80-81.

—GUY, (André) 1951 Petit guide de la cathédrale de Moulins : son tryptique, ses vitraux  Les Impr. Réunies, Moulins

 — KURMANN-SCHWARZ  (Brigitte) « Les vitraux de la Cathédrale de Moulins » In: "Congrès Archéologique de France, 146e session, 1988 : Bourbonnais", p. 21-49 29 p. : ill. en coul ; 27 cm

 — KURMANN-SCHWARZ  (Brigitte) 1992  Das 10 OOO-Ritter-Fenster im Berner Münster und seine Auftraggeber. Überlegungen zu den Schrift- und Bildquellen sowie zum Kult der Heiligen in Bern (1992) - In: Zeitschrift für schweizerische Archäologie und Kunstgeschichte Bd. 49 (1992) pages 9-54 En ligne Pdf

 

 

 

 ZATOCIL, (Leopold ) 1968 Die Legende von den 10000 Rittern nach altdeutschen und mittelniederländischen Texten nebst einer alttschechischen Versbearbeitung und dem lateinischen Original, in: ders., Germanistische Studien und Texte I. Beiträge zur deutschen und niederländischen Philologie des Spätmittelalters (Opera Universitatis Purkynianae Brunensis. Facultas Philosophica / Spisy University J. E. Purkynĕ v Brnĕ. Filosofická Fakulta 131), Brünn 1968, S. 167-280, hier: S. 187–197 (nach Heidelberg, Universitätsbibl., Cpg 108). En ligne :

http://digilib.phil.muni.cz/bitstream/handle/11222.digilib/120017/SpisyFF_131-1968-1_4.pdf?sequence=1

Ce travail considérable comporte :

A . DIE BAIRISCHE VERSLEGENDE

B. DIE DEUTSCHE PROSALEGENDE (Nach der Handschrift der Univ.-Bibliothek in Heidelberg: Cod. Pal. Germ. 108, fol. 91r—lOOv)

C . MITTELNIEDERLÄNDISCHE LEGENDEN

D . DIE BRÜNNER ALTTSCHECHISCHE VERSLEGENDE

 E. DAS LATEINISCHE ORIGINAL  

http://digilib.phil.muni.cz/bitstream/handle/11222.digilib/120017/SpisyFF_131-1968-1_4.pdf

 


http://www.ville-moulins.fr/IMG/pdf/cathedrale.pdf

http://vitrail.ndoduc.com/vitraux/htm5601/eg_ND@Moulins_nef.php

Par jean-yves cordier
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Lundi 18 août 2014 1 18 /08 /Août /2014 19:30

Le vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale Notre-Dame de l'Annonciation de Moulins :  remise en cause du modèle de Suger à Saint-Denis ou argumentation de l'Immaculée Conception ?

 Voir dans ce blog lavieb-aile les articles consacrés aux Arbres de Jessé de Bretagne:  

Les sculptures :

Et les vitraux : 

Et en comparaison avec les œuvres bretonnes :


    Après y avoir lu les surprenants mots PANTHER et BARPANTHER, j'ai été étonné, après ma visite de la cathédrale de Moulins, de ne trouver que des descriptions vagues du vitrail de l'Arbre de Jessé : certes j'apprenais dans l'encyclopédie Wikipédia que " le vitrail qui orne l'ancienne chapelle des seigneurs de Lécluse montre, en bas, l'arbre de Jessé, donnant la généalogie de tous les ancêtres de la Vierge et du Christ depuis le roi David. La partie supérieure représente la légende de saint Joachim et sainte Anne". Le document de la série "Laissez-vous conter" du Service du Patrimoine m'informait que "le vitrail est dédié à la Conception Immaculée de Marie ; si le dogme fut défini au XIXe siècle, , la ferveur pour l'Immaculée Conception se manifesta dès le XVe siècle, spécialement chez les Bourbons". 

  Quand au panonceau, certainement assez ancien, placé par le Syndicat d'Initiative devant le vitrail, il n'était guère plus précis.

   Pourtant, une rapide inspection montre que, s'il s'agit bien d'un Arbre de Jessé, celui-ci est tout à fait particulier : il s'agit presque du contre-pied des arbres habituels, et il témoigne d'une réflexion approfondie et d'un parti-pris théologique qu'il est passionnant de découvrir , puisqu'il honore Joseph et Joachim et leurs ancêtres présumés.

 

  Le premier vitrail au monde de l'Arbre de Jessé, celui qui en a créé le prototype, est, on le sait, celui de Suger à la basilique de Saint-Denis en 1144. Jessé y est allongé, surmonté dans un alignement vertical de son fils le roi David, de deux autres rois, de la Vierge et du Christ entouré de sept colombes de l'Esprit, tandis que six prophètes de chaque coté se chargent de faire comprendre que l'Incarnation (Nouveau Testament) est annoncée et préparée par les prophéties de l'Ancien Testament et par le déroulement historique du Royaume de Juda.

  Cet arbre met en effet en image l'affirmation que Jésus est, par la Vierge, de la maison de David, et qu'il réalise les prophéties d'Isaïe  Isaïe Is 11,1, Egredietur virga de radice Jesse, e flos de radice eius ascendet  " Puis un rameau sortira du tronc d’Isaïe, et un rejeton naîtra de ses racines " et Isaïe 7,14  Ecce virgo concipiet et pariet filium "Voici que la Vierge a conçu, et elle enfante un fils".  Ce vitrail, qui éclaire la chapelle axiale de Saint-Denis, occupe la place de choix dans la basilique royale (nécropole des rois de France qui détient les régalia) établit un lien entre les rois de Juda et la dynastie carolingienne et capétienne pour souligner que ces royautés obéissent à un dessein divin; il attribue un rôle capital à la Vierge comme médiatrice et porte à croire que celle-ci est une descendante de Jessé et de David. En résumé, l'abbé Suger y exposait l'importance de la démarche typologique ( le Nouveau Testament s'enracine dans l'Ancien) ; l'importance du culte de Marie ; l'importance de la lignée royale de David dans l'ascendance du Christ.

  L'éviction de Joseph par Suger.

Le motif en est tellement habituel à nos yeux que nous ne percevons plus qu'il repose sur un raccourci, voire un subterfuge : celui qui a consisté a transformer les généalogies de Jésus affirmant qu'il est le fils de Joseph, lui-même "de la maison de David" par la succession des ancêtres dûment énumérés par les évangiles de Matthieu et de Luc, en une généalogie de Marie. Joseph y est purement escamoté, et l'image laisse croire que c'est Marie qui est l'héritière du trône de David, ce qu'aucun texte des Écritures n'affirme. Une infidélité frappante aux textes évangéliques, bien acceptée aux XII et XIIIe siècle, mais qui, à l'aube de la Réforme et dans un siècle qui étudie les textes de près et remonte à leurs sources, nécessitait de devenir plus argumentée.

   Les difficultés d'interprétation des textes évangéliques sur la généalogie du Christ et celle de la Vierge préoccupaient en réalité les théologiens depuis les premiers siècles, et une argumentation longue, complexe voire alambiquée avait été développée par Léon l'Africain, Jean Damascène ou Augustin. Parallèlement, les textes légendaires apocryphes avaient proposé des récits certes non fondés, mais très séduisants pour combler les "déficits" des textes évangéliques et ils avaient attribués avec verve à Marie des parents (Anne et Joachim), une naissance miraculeuse, une enfance vouée à Dieu et une virginité déterminée alors qu'ils attribuaient à Joseph un âge élevé, une profession de charpentier, des fils, tout en en donnant une image dévalorisée. Puisant à ces sources, au culte naissant de Joachim — son nom apparaît dans les martyrologes dès la fin du XVe siècle le 9 décembre,  et sa fête sera instituée le 20 mars en 1510 par Jules II — et aux textes de Damascène lues lors de sa fête, les concepteurs du vitrail de Moulins ont proposé un Arbre de Jessé mieux argumenté.

 

 Ici, à Moulins, l'artiste ou son commanditaire a créé un compromis : tout en maintenant la Vierge à la place centrale entre Jessé et Jésus, il a placé Joseph à gauche du Christ comme l'aboutissement de la généalogie selon Matthieu, et il a placé  à sa droite Joachim, père de Marie, dans une lignée selon Damascène tentant de prouver que Joachim est aussi "de la maison de David".

 


  Loin d'organiser douze rois de Juda sur l'arbre qui naît de Jessé et qui mène au Christ pour en illustrer la généalogie (David, Salomon, Roboam, Abia, etc...),  on observe un axe vertical faisant se succéder Jessé, puis David à cheval, la Vierge et l'Enfant-Jésus, et de chaque coté, outre trois Prophètes ou Patriarches entourant Jessé, cinq personnages à gauche et cinq personnages à droite qui, lorsque leur nom est indiqué, ne correspondent pas à l'ordonnancement habituel.

 En effet, nous trouvons du coté gauche la séquence [Salomon], Roboam, Mathan puis Jacob menant, près du Christ, à Joseph. Celle-ci reproduit la liste de l'évangile de Matthieu Mt 1,7-16 : David - Salomon - Roboam - [ Abia - Asa - Josaphat - Joram -Ozias - Joatham - Achaz - Ézéchias - Manassé - Amon - Josias - Jeconiah - Salathiel - Zorobabel - Abioud - Eliaqim - Azor - Sadoq - Ahim - Elioud - Eléazar ]- Matthan - Jacob - Joseph - Jésus.

   Pourtant, ce coté gauche reste encore assez conventionnel si on le compare au coté droit, où le visiteur déchiffre les noms de (N)athan, Mathat , Panther et  Barpanther, puis Joachim près de Jésus face à Joseph.

 Les premiers noms correspondent sans-doute à la Généalogie de Jésus selon l'évangile de Luc,  Lc 3,23-31, généalogie qui ne suit pas la séquence des rois de Juda à partir de Salomon, mais qui passe par son frère aîné Nathan, autre fils de David :

David - Nathan - Mathatha - Menna - Méléa - Eliaqim - Yonam - Joseph - Juda - Simeon - Lévi - Matthath - Yorim - Eliézer - Jésus - Er - Elmadam - Kosam - Addi - Melki - Néri - Salathiel - Zorobabel - Rhésa - Yoanan - Yoda - Yoseh - Sémeïn - Mattathias - Maath - Naggaï - Esli - Nahoun - Amos - Mattathias - Joseph - Yannaï - Melki - Lévi - Matthath - Heli- Joseph - Jésus.

   Mais cette liste est ici détournée pour devenir une généalogie du Christ par Joachim, père (selon la Loi mais non selon la chair) de la Vierge Marie : il s'agit désormais d'une généalogie de Marie, et non de Joseph. 

Les Arbres de Jessé de Saint-Denis, Chartres, Soissons, Beauvais, Le Mans etc... :

Jésus

Joseph  Marie

Autres rois de Juda (Roboam, Abia - Asa - Josaphat - Joram -Ozias - Joatham - Achaz - Ézéchias - Manassé) 

Salomon

David

Jessé

 

L'Arbre de Jessé de la cathédrale de Moulins :

                   Jésus

Joseph ------Marie--------Joachim

Jacob----------------------- Barpanther

Mathan ---------------------Panther

Roboam --------------------Matthatha

Salomon--------------------Nathan 

                  David

                  Jessé

Trois Prophètes (Isaïe ? Jérémie ?) ou Patriarches (Abraham ? Booz ? Obed ? ).


   Bien-entendu, le commanditaire de Moulins ne pouvait pas faire réaliser un vitrail dans lequel Joseph, digne successeur de Jessé et de douze rois de Juda, aurait figuré, torse nu, en tablier de menuisier, tenant dans ses bras musclés son fils Jésus qu'il aurait présenté avec fierté au monde : "Voilà le rejeton de la racine de Jessé !" Une telle image, pourtant conforme aux textes évangéliques, n'était plus, après Suger, acceptable. 

Pour rendre une place aux hommes (les seuls à compter dans une généalogie valide dans le monde hébraïque), il fallait passer par Joachim, tout aussi effacé que Joseph mais époux de sainte Anne.

  Mais, direz-vous, quels sont ces noms barbares de Panther et Barpanther qui lui servent d'ancêtres? Il proviennent des écrits de Jean Damascène, mais avant de répondre, mes explications étant déjà suffisamment absconses, partons à la découverte du vitrail lui-même.

 


Le vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale de Moulins : description.

 Ce vitrail éclaire la chapelle de la Conception fondée en 1474 par le duc Jean II, le thème de l'Immaculée Conception de la Vierge étant cher à deux duchesses de Bourbon, Jeanne et Anne de France.  

  Il comporte un tympan illustrant la vie de sainte Anne et de son époux Joachim, et deux lancettes jumelles, dont seule celle de gauche est ancienne, la lancette droite, moderne, exécutée par Jean Bony  étant consacrée aux litanies de la Vierge et à sainte Anne portant la Vierge dans son ventre. Toute la lancette droite avait été détruite en totalité, et j'ignore ce qu'elle représentait jadis, et B. Kurmann-Schwarz suggère qu'elle fut détruite à la Révolution parce qu'y figuraient les donateurs et leurs armoiries .

      Selon Marie Litaudon (Moulins en 1660), ce vitrail ne proviendrait pas d'une commande personnelle du duc, mais aurait été offert par les descendants de Jean Cadier  et de Marguerite Camus. Plusieurs personnes ont porté le nom de Jean Cadier dans l'entourage proche de duc de Bourbon : Jean Cadier II / Jeanne d'Augère bienfaitrice de l'église de Moulins (encore vivante en 1453) ; Jean Cadier III / Marguerite de Lare ; Jean Cadier, écuyer et trésorier général du duché de Bourbonnois.

En 1474, Louis XI est roi de France depuis 1461 ; le  sixième duc de Bourbon  est Jean II le Bon  (1456-1488), époux de Jeanne de France fille de Charles VII dont il fut un favori , grand chambrier de Louis XI, puis connétable de Charles VIII . 


                          131c

 

La lancette de Gauche : l'Arbre de Jessé.

Cette lancette comporte cinq panneaux, mais le dessin s'établit plus irrégulièrement, sur quatre registres. En bas se trouve une inscription, puis Jessé est assis, entouré de trois personnages debout. Au dessus, un roi à cheval est entouré de deux personnages. La Vierge occupe les panneaux sus-jacents, elle aussi entourée de six personnages. Enfin, l'Enfant-Jésus occupe le sommet, au centre de rayons d'or, adoré par deux derniers personnages.

                                118c

I. Premier registre. Inscription ; Jessé entouré de trois personnages.

      "La partie inférieure a subi de graves mutilations. C'est là où le vitrier a introduit une inscription mutilée qui n'a aucun rapport avec l'arbre de Jessé." (Du Broc de Segange) Le visage de Jessé était détruit et a été restauré.

Au centre, Jessé, assis, fait un songe, la tête appuyée sur la main droite et les yeux clos. De sa poitrine naît le tronc vert qui va se développer pour former son Arbre (généalogique).

   Les deux personnages à sa gauche et celui de droite portent de longues barbes, des bonnets de prêtre juif et des franges rituelles : on peut supposer qu'il s'agit des prophètes Isaïe et Jérémie (qui occupent cette place dans de nombreux Arbres de Jessé), et/ou des Patriarches ancêtres de Jessé comme Abraham.

MG 7344c

 

MG 7341c

 

      L'inscription semble tracée dans la même écriture que les autres inscriptions du vitrail. Les deux premières lignes reproduisent las versets 5 et 6 du Psaume 45 : 

Flúminis ímpetus letíficat civitátem Dei : sanctificávit tabernáculu(m) suum Alt(íssimus). Il est un fleuve dont les courants réjouissent la cité de Dieu, le sanctuaire des demeures du Très-Haut.  La lignée généalogique de Jessé et de ses descendants, ou "Maison de David" de la Tribu de Juda est-elle assimilé à ce fleuve ?

      Vita (Vlla) non po--- Fosdef

Peccati ---- portis origin

Quam ----non fle---

Per li ---sanctificata

ad ---

 

MG 7342c

 

Deuxième registre Le roi David à cheval et deux personnages.

Au centre, le roi David (tête refaite), couronné, tenant le sceptre, vêtu d'un manteau rouge à revers or doublé d'hermine, chevauchant un palefroi de parade blanc à l'harnachement et aux éperons d'or. Le sabot antérieur gauche est posé sur la fourche de l'Arbre de Jessé. Inscription DAVID en lettres onciales. Le manteau se déploie  sur les deux coté en larges pans qui sont retenus par les deux autres personnages.

A gauche, personnage dont le nom n'est pas inscrit (ou a été détruit). Il n'est pas couronné, mais porte un sceptre qui incite à y voir Salomon, le fils de David et son successeur sur le trône de Juda. Il porte un manteau royal bleu doublé d'hermine.

A droite, inscription  (N)ATHAN. Celui-ci porte le manteau royal bleu doublé d'hermine identique à celui de son vis à vis, sur un plastron d'or damassé.

Les trois têtes sont dues au restaurateur Chigot.

MG 7345c

 

MG 7343c7

 

 

Troisième registre : la vierge et six personnages.

La Vierge de l'Apocalypse, longs cheveux recouverts d'un voile, manteau bleu, mains jointes, posture légèrement hanchée, les pieds posés sur un croissant de lune. On notera que la Vierge n'est donc pas posée sur une branche de l'Arbre, dont les branches s'écartent vers les deux lignées latérales. Visage restauré.

 On peut la comparer à la Vierge du fameux  Tryptique du Maître de Moulins (vers 1501) commandée par le duc Pierre II : il s'agit aussi d'une Vierge de l'Apocalypse, avec son croissant de lune, mais qui est couronnée et entourée d'étoiles, avec l'inscription   Hæc est illa de qua sacra canunt eulogia, sole amicta, Lunam habens sub pedis, Stellis meruit coronare duodecim (  Voici celle que chantent les louanges sacrées, enveloppée de soleil, la lune sous les pieds, elle a mérité d’être couronnée de douze étoiles ) Apocalypse XII, 1

La Vierge de ce vitrail, dont la tête a été brisée et refaite, n'était-elle pas aussi couronnée pour souligner le lien avec la lignée de David ?

 

MG 7346c

 

Les personnages latéraux sont, eux, bien situés sur les branches de l'Arbre, et émergent de fleurs de lys très épanouies dont les  pétales blancs portent leurs noms.

Sur le coté droit de bas en haut : Mathat-- , Panther et  Barpanthe(r).

Les deux premiers tiennent dans la main droite des feuillets alors que Barpanther, coiffé d'un somptueux turban et vêtu d'un manteau bleu-roi doublé d'hermine,  désigne de l'index la page d'un livre. 

 

                             MG 7347c

 

Sur le coté gauche de bas en haut :  Roboam, Mathan puis Jacob. 

le visage de Roboam est effacé ; il semble désigner de la main la Vierge. Mathan la montre de l'index. Jacob est royalement vêtu d'un manteau d'or et d'hermine et d'une robe rouge, et coiffé d'un somptueux bonnet. Il tient des deux mains la branche de l'Arbre.

                                MG 7348c

 

 

Quatrième registre : l'Enfant-Jésus et deux personnages.

L'Enfant Jésus, nu, tient un objet ( pomme ? globe ??) dans la main gauche et trace une bénédiction de la main droite. Il donne naissance à un cercle de rayons de lumière dorée qui irradie ses deux voisins Joseph et Joachim.

MG 7351c

 

 

Du coté droit, Joachim au dessus de son père Barpanther.

Joachim, époux de sainte Anne qui est la mère de la Vierge, est tête nue, la capuche de son vêtement rejeté en arrière. Il porte une besace. Il est tourné vers l'Enfant.

 Le dessin de Joachim est quasi identique à celui de l'élément central du tympan.

                     MG 7350c

 

 

 

 

Du coté gauche, Joseph fils de Jacob fils de Matthan.

      Joseph est représenté comme un homme âgé, voûté dans une posture humble ou rustre, la tête coiffée d'un capuchon ; son buste n'émerge qu'à moitié de la fleur sommitale  de l'Arbre. Il est de profil, totalement tourné vers son Fils. Rien dans son attitude ou dans ses vêtements ne souligne l' ascendance royale qu'illustre pourtant le vitrail, et son allure contraste avec celle de Jacob. 

 

                                        MG 7349c

 

 

Tympan : la vie de sainte Anne et de saint Joachim.

 

 

      Le tympan est composé de quatre mouchettes latérales organisées autour d'une mouchette centrale.

MG 7360c

 

A gauche, apparition d'un ange à Joachim.

Celui-ci a quitté Jérusalem après que son offrande ait été rejeté par le grand prêtre, la stérilité du couple qu'il forme avec Anne passant comme un signe d'indignité. L'ange annonce à Joachim que son épouse va être enceinte, et l'engage à revenir auprès d'elle.

L'inscription  Quare non reverteris ad uxorem tuam / angelus dei ego sum est extraite de l'évangile du Pseudo-Matthieu :

 

In ipso autem tempore apparuit quidam juvenis inter montes ubi Ioachim pascebat greges suos et dixit ad eum : « Quare non reverteris ad uxorem tuam ? (…) Angelo dei ego sum, qui apparui hodie flenti et orenti uxori tuae et consolatus sum eam, quam suis ex semine tuo concepisse filiam. Haec templum dei erit et spiritus sanctus requiescet in ea, et erit beatitudo super omnes feminas sanctas, ita ut nullus dicat qui fuit talis aliquando ante eam, sed et post eam non erit similis ei. Descende ergo de montibus et revertere ad conjugem tuam et invenies eam habentem in utero. Excitavit enim deus semen in ea et fecit eam matrem benedictionis aeternae.  

Je suis l’ange de Dieu, qui est apparu aujourd’hui à ta femme au milieu de ses larmes et de ses prières, et je l’ai consolée. Sache qu’elle a conçu une fille de ta semence. Celle-ci sera le temple de Dieu, et l’Esprit saint reposera sur elle, et elle sera bienheureuse plus que toutes les saintes femmes de telle sorte que personne ne puisse dire qu’il y eut jamais une telle femme avant elle, mais aussi après elle, et n’y en aura pas de semblable à elle. Descends donc de la montagne et retourne auprès de ton épouse, et tu la trouveras enceinte, car Dieu a suscité auprès d’elle une postérité et l’a rendue mère de l’éternelle bénédiction.


 la Légende dorée CXXXI De Nativite beatae Mariae virginis reprend sous une autre forme ce récit.

       ]

                                     MG 7358c

 

      Au centre : Rencontre de Joachim et d'Anne sous la Porte Dorée de Jérusalem

...et échange d'un chaste baiser (Anne est déjà enceinte, ou le devient à cet instant) :

 Évangile du Pseudo-Matthieu : "Alors, après avoir marché trente jours, ils approchaient de leur but, un ange du Seigneur apparut à Anne qui était en prière et lui dit : « Va à la porte qu’on appelle « dorée », à la rencontre de ton mari, car il reviendra vers toi aujourd’hui. » Et elle, tout en hâte, partit avec ses servantes et se mit, à la porte même, à prier et à attendre longuement. Et alors que, par suite de cette longue attente, elle défaillait presque, élevant son regard, elle vit Joachim qui arrivait avec ses troupeaux. Anne courut vers lui et se suspendit à son cou, rendant grâce à Dieu et disant : « J’étais veuve et voilà que je ne le suis plus, j’étais stérile et voilà que j’ai conçu. » Et toutes leurs connaissances et leurs proches se réjouirent, de sorte que tout le pays et les gens d’alentour les félicitaient de cette bonne nouvelle."

 

 

                                    MG 7355c

 

 

Joachim est vêtu d'un manteau rouge aux revers d'or, d'un capuchon violet, d'une robe bleue ; il porte une aumônière à la ceinture.

Anne est vêtue d'une robe bleue et coiffée d'un bourrelet orné d'une broche et rabattu autour du menton par une barbette.

MG 7354c

 

 

 

   Anne reçoit la visite de l'ange.

  A droite, Anne reçoit, comme son époux, la visite de l'ange qui lui annonce qu'elle va enfanter et l'incite à se rendre à la Porte Dorée . Inscription Quae dum fleret : Noli timere,  Anna quoniam  in consilio dei  germen fuit. selon le conseil "Pendant qu'elle pleurait en priant [un ange apparut et lui dit] "Ne crains pas, Anne, puisque ton enfant à naître est dans les vues de Dieu" : il s'agit d'un extrait du Libri de nativate Mariae Pseudo-Matthaei evangelium ou Evangile du Pseudo-Matthieu, qui précède le texte se rapportant à Joachim.  

Quae dum fleret in oratione sua et diceret : « Domine jam quia filios non dedisti mihi, virum meum quare tulisti a me ? Ecce enim quinque menses fluxerunt et virum meum non video, et nescio ubinam mortuus sit vel sepulturam eius fecissem (…) Et dum ista dicit, ante faciem eius apparuit angelus domini dicens : « Noli timere, Anna, quoniam in consilio dei est germen tuum, et quod ex te natum fuerit dabitur in admirationem omnibus saeculis usque in finem. Et cum haec dixisset, ab oculis eius elapsus est .

 Et elle pleurait, tout en priant et disait : « Seigneur, tu ne m’as déjà point donné d’enfants, pourquoi m’as-tu enlevé mon mari ? Voilà cinq mois passés et je ne vois pas mon mari, et je ne sais pas s’il est mort ni où je puis faire sa tombe. »(…)

 Tandis qu’elle parlait ainsi, devant elle apparut un ange du Seigneur qui lui dit : « Ne crains pas, Anne car ta postérité est dans le dessein de Dieu, et ce qui naîtra de toi sera un objet d’admiration pour tous les siècles jusqu’à la fin du monde. »

 

 

 

 

                    MG 7359c

 

 

     Anne et  Joachim font l'aumône aux pauvres.

Au dessus, un ange joue de la viole.


                                   MG 7356c

 

Anne et Joachim s'acquittent de l'offrande au Temple.

Les futurs parents offrent chacun un agneau ; des lettres sont inscrites sur le livre ouvert : MO/NT/EF / UX/NT/LE. Au dessus, un ange joue de la flûte.

                         MG 7357c

 

 

Discussion.

        La source de ce vitrail pourrait bien reposer sur les seuls écrits de Jean Damascène, (VIIIe siècle) tels qu'ils apparaîtront dans la liturgie. 

1. L'Homélie pour la Nativité de la Vierge Marie développe en effet le thème de la Virginité rédemptrice de Marie, trouvant ses prémisses et ses fondements dans la naissance miraculeuse de la Vierge elle-même, la chasteté d'Anne et de Joachim étant le biais permettant de résoudre par la grâce la stérilité du couple. Cette stérilité, critère de réprobation divine pour les Juifs, se transforme donc, jointe à la chasteté, comme un critère de pureté (et le passage par le corps et la sexualité comme la marque infamante et impure propre au genre humain peccamineux). Marie est vouée à Dieu dès avant sa naissance, par gratitude, et donc vouée à la virginité. 

 On remarquera la mention de Jessé par Damascène :

Neuf mois étant accomplis, Anne mit au monde une fille et l'appela du Nom de Marie. Quand elle l'eut sevrée, la troisième année, Joachim et elle se rendirent au Temple du Seigneur et, ayant offert au Seigneur des victimes, ils présentèrent leur petite fille Marie pour qu'elle habitât avec les vierges qui, nuit et jour, sans cesse, louaient Dieu. [...]

 Puisque la Vierge Marie devait naître d'Anne, la nature n'a pas osé devancer le germe béni de la grâce. Elle est restée sans fruit jusqu'à ce que la grâce eût porté le sien. En effet il s'agissait de la naissance, non d'un enfant ordinaire, mais de cette première-née d'où allait naître le premier-né de toute créature, en qui subsistent toutes chose. Ô bienheureux couple, Joachim et Anne ! Toute la création vous doit de la reconnaissance, car c'est en vous et par vous qu'elle offre au créateur le don qui surpasse tous les dons, je veux dire la chaste Mère qui était seule digne du Créateur.

Aujourd'hui sort de la souche de Jessé le rejeton sur lequel va s'épanouir pour le monde une fleur divine. Aujourd'hui Celui qui avait fait autrefois sortir le firmament des eaux crée sur la terre un ciel nouveau, formé d'une substance terrestre ; et ce ciel est beaucoup plus beau, beaucoup plus divin que l'autre, car c'est de lui que va naître le soleil de justice, celui qui a créé l'autre soleil...

... Fille de la stérilité, elle sera la virginité qui enfante.


 (Saint Jean Damascène, Première homélie pour la Nativité de la Vierge Marie)

 

2. Le second texte de Damascène, également lié aux parents de la Vierge, se trouve dans De fide orthodoxa, texte qui ne parvint, dans une traduction du Burgundio, aux théologiens occidentaux qu'au milieu du XIIe siècle mais qui exerça une influence majeure sur le développement de la christologie de l'époque auprès de Pierre Lombard, Thomas d'Aquin ou Albert le Grand. L'ouvrage était imprimé au début du XVIe siècle, y compris le passage qui nous intéresse, par Jacques Lefèvre d'Étaples en 1512 en ligne .

C'est un passage beaucoup plus complexe, dans lequel saint Jean Damascène (Père de l'Église, 676-749) est en effet à l'origine de la lignée Panther (ou Panthar) / Barpanther (ou Barpanthar) / Héli qui apparaît sur le vitrail de Moulins comme généalogie de Joachim, et donc de la Vierge. Il développe cette explication dans le Livre 4 de son De Fide orthodoxa, chapitre 15  de Domini genealogia et sanctæ Dei Genetricis : 

  

 De la souche donc de Nathan, fils de David, Lévi engendra Melchi et Panther. Panther engendra Barpanther (c’est ainsi qu’on l’appelait). Barpanther engendra Joachim, qui fut père de la sainte Mère de Dieu. Revenons en arrière : de la souche de Salomon, fils de David, Mathan eut de son épouse Jacob, et à la mort de Mathan, Melchi, issu de Nathan, fils de Lévi et frère de Panther, épousa la veuve de ce même Mathan, laquelle était mère de Jacob ; de son second mariage naquit Héli. Jacob et Héli étaient donc frères utérins ; le premier était de la lignée de Salomon, le second, de celle de Nathan.

   Or Héli, qui était de la descendance de Nathan, mourut sans enfants ; ce qui fit que Jacob, de la lignée de Salomon, épousa la veuve de son frère et en eut un fils nommé Joseph. Selon la nature, Joseph était fils de Jacob et tirait son origine de Salomon, mais aux yeux de la loi, son père était Héli, et sa race, celle de Nathan. Les choses étant ainsi, Joachim s’unit par le mariage à Anne, femme supérieure et digne des plus hauts éloges. Semblable à cette Anne d’autrefois, qui, affligée par l’épreuve de la stérilité, dut à sa prière et à son vœu de donner naissance à Samuel, celle-ci obtint du ciel, par des supplications et des promesses, de mettre au monde la Mère de Dieu ; en cela donc aussi elle ne le cède à aucune des mères illustres. Ainsi donc c’est la grâce, (telle est la signification du nom d’Anne) qui engendra la Souveraine (c’est ce que signifie le nom de Marie). Elle est, en effet, devenue la souveraine de toute la création, quand elle fut élevée à la dignité de Mère du Créateur.

  Ce texte doit être "corrigé" en tenant compte (Calmet) que le texte utilisé par saint Jean Damascène, Julius Africanus, saint Irénée, saint Ambroise, saint Grégoire de Naziance a omis les deux générations qui séparent Heli de Melchi.   Melchi doit donc être remplacé par Mathat, comme c'est le cas sur le vitrail. 

 Le raisonnement est basé sur la filiation selon le lévirat, type de mariage où où le frère d'un défunt épouse la veuve de son frère, afin de poursuivre la lignée de son frère. Les enfants issus de ce remariage ont le même statut que les enfants du premier mari. Joseph, fils biologique  de Jacob selon la généalogie de Matthieu, peut également être en même temps le fils de Héli selon la Loi hébraïque (Deutéronome XXV,5), afin de suivre la généalogie de l'Évangile de Luc. 

L'hypothèse avait été imaginée par Jules l'Africain au IIe siècle dans une Lettre à Aristide, puis rapportée par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique I, VII,8. La grand-mère de Joseph, Estha aurait épousé d'abord Matthan, le descendant de Salomon selon Matthieu, dont elle aurait eu Jacob ; devenue veuve, elle aurait épousé Matthat, le descendant de Nathan selon Luc dont elle aurait eu Héli qui se serait marié et serait mort sans enfant. Sa veuve aurait épousé Jacob son frère utérin, selon la règle du lévirat. Joseph serait alors le fils légal de Héli selon Luc et le fils biologique de Jacob selon Matthieu.

 Au 4ème siècle, saint Augustin avait adopté les thèses de Julius Africanus.

Ceci permettait certes d'accorder les deux généalogies évangéliques, mais la conclusion en était que Joseph était un descendant de la glorieuse Maison de David. Jésus était alors à son tour de la maison de David par son père adoptif Joseph. Certes saint Bernard avait insisté sur la valeur et l'authenticité du statut de père que méritait Joseph, mais ce lien avec David restait un lien faible et indirect. Saint Paul (Romains 1,3) affirmait que Jésus était descendant de David "selon la chair". Pour lui donner tout son faste, et affirmer avec suffisamment d'autorité que le Christ était bien le Sauveur de la Maison de David qu'annonçaient les Écritures vétéro-testamentaires, il fallait démontrer que c'était Marie elle-même qui , comme l'exposait le vitrail de Suger à Saint-Denis, descendait de Jessé, de David et de la lignée royale de Juda. En outre, les images de Couronnement de la Vierge s'en trouveraient renforcées. 

Une solution était d'assimiler Joachim avec Héli, par proximité des deux noms. Joachim n'est qu'une variante d' Eliacim, qui aurait été abrégée  en Eli, avec sa forme Héli.  Héli, Héliacim, Éliacim, Joacim, Joachim sont des formes équivalentes. Cornelius a Lapide a soutenu cette thèse.

Eusèbe de Césarée remarque aussi qu'en Israël, il convenait d'épouser une femme de la même tribu, et que Joseph, de la tribu de Juda, n'avait pu épouser Marie que si celle-ci était aussi de cette tribu. 

Ces questions se posaient avec d'autant plus d'acuité que, pendant toute la période médiévale, Joseph n'était considéré, notamment en iconographie, que comme un vieillard de second plan, fort rustre, un benêt tout juste bon à préparer le potage dans les crèches des Nativités ou à conduire l'âne lors de la Fuite en Égypte, alors qu'au contraire, le culte de Marie se développait et que la Vierge rejoignait le Christ dans sa divinité et sa royauté sur les scènes de Couronnement.

Au XIIIe siècle, la Légende dorée de Jacques de Voragine résume le problème ainsi  dans le chapitre consacré à la Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie et expose la thèse de Damascène:

 

   La glorieuse Vierge Marie tire son origine de la tribu de Juda et de la race royale de David. Or, saint Mathieu et saint Luc ne donnent pas la généalogie de Marie, mais celle de saint Joseph, qui ne fut cependant pour rien dans la conception de J.-C. C'est, dit-on, la coutume de l’Écriture sainte de ne pas établir la suite de la génération des femmes, mais celle des hommes. Il est très vrai pourtant. que la sainte Vierge descendait de David ; ce qui est évident parce que  l’Ecriture atteste en beaucoup d'endroits que J.-C. est issu de la race de David. Mais comme J.-C. est né seulement de la Vierge, il est manifeste que la Vierge elle-même. descend de David par la lignée de Nathan. Car entre autres enfants, David eut deux fils, Nathan et Salomon. De la lignée de Nathan, fils de David, d'après le témoignage de saint Jean Damascène, Lévi engendra Melchi et Panthar, Panthar engendra Barpanthar, et Barpanthar engendra Joachim, et Joachim la Vierge Marie. Par la lignée de Salomon, Nathan eut une femme de laquelle il engendra Jacob. Nathan étant mort, Melchi de la tribu de Nathan, qui fut fils de Lévi, mais frère de Panthar, épousa la femme de Nathan, mère de Jacob, et engendra d'elle Héli. Jacob et Héli étaient donc frères utérins, mais Jacob était de la tribu de Salomon et Héli de celle de Nathan. Or, Héli, de la tribu de Nathan, vint à mourir, et Jacob, son frère, qui était de la tribu de Salomon, se maria avec sa femme, suscita un enfant à son frère et engendra Joseph. Joseph est donc par la nature fils de Jacob; en descendant de Salomon, et selon la loi; fils d'Héli qui descend de Nathan. Selon la nature, en effet, le fils qui venait alors au monde était fils de, celui qui l’engendrait, mais selon la loi, il était le fils du défunt. C'est ce que dit le Damascène. 

Au total, l'hypothèse de Damascène semble avoir pour principal intérêt de séparer l'identité de Joachim de celle d'Héli, au prix d'un montage généalogique assez hasardeux et d'un écart par rapport au texte de saint Luc, mais qui a néanmoins été retenu comme lecture lors de l'office de la fête de Joachim.

 

 A partir du XVIe siècle, après que le Pape Jules II ait introduit la fête de St Joachim en 1512 et l'eut  fixée au 20 mars, entre la fête de St Joseph et celle de l’Annonciation, ce texte de Damascène était lu au troisième nocturne de l'office ( Bréviaire du dimanche dans l'octave de l'Assomption, fête de saint Joachim). (St Pie V  supprima cette fête, comme la fête de St Anne (26/07) et celle de la Présentation de Marie au Temple (21/11) : dans l’optique de reconquête face à l’hérésie protestante, il fallait exclure de la liturgie romaine ces fêtes issues des évangiles apocryphes. Grégoire XIII la rétablit en 1584 toujours au 20 mars, Paul V établit que tout serait au commun d’un Confesseur (toujours dans l’optique d’éviter les évangiles apocryphes) ; en 1623 Grégoire XV en fit une fête double et la dota d’un nouvel Office (lectures des 2ème et 3ème Nocturnes, antienne de Magnificat et du Benedictus). Clément XII l'éleva au rang de double majeur et la fixa à l'Octave de l'Assomption. Léon XIII, dont St Joachim était le saint Patron, l’éleva au rang de double de seconde classe.)

 

 

 Généalogie de Joseph selon Jules l'Africain :

David                               David

Salomon                         Nathan

...                                      ...

Matthan                          Matthat

Jacob                               Héli 

Joseph par la nature       Joseph  (Jacob étant son par la Loi).

 

Généalogie de Joseph et de Marie selon Jean Damascène :

David                                David

Salomon                           Nathan

...                                     ...

                                         Lévi

Matthan                            Melki (lire Matthan) et son frère Panther

Jacob                                Héli                                               Barpanther

Joseph                             Pas d'enfant                                  Joachim

...                                                                                          Marie.

 

 

Conclusion.

Le vitrail de l'Arbre de Jessé de Moulins est l'exemple à ma connaissance unique d'une réflexion critique sur la généalogie davidique de Marie et d'une tentative d'en résoudre les difficultés en une image synthétique et pédagogique incluant Joseph et Joachim. C'est sans-doute aussi l'un des rares exemples de représentation de l'arrière grand-père Panther et du grand-père Panther attribué à la Vierge Marie par Damascène.

  Alors que ce vitrail est traditionnellement considéré sous l'angle du développement du culte de l'Immaculée Conception, cela incite à réfléchir aussi à la thématique du Couronnement de Marie, superbement illustré quelques années plus tard par le Tryptique de Moulins, puisque les arguments pour l'ascendance royale de la Vierge à travers la longue lignée des Rois de Juda inscrit ce Couronnement dans une Histoire du Salut déchiffrée dans ses prémisses dans l'Ancien Testament.

 Quoique Joseph y soit présent, il ne me semble pas que l'on puisse y voir le signal d'un basculement de l'image médiévale dévalorisante du père de Jésus, alors que ces signaux sont d'ors et déjà perceptibles dans des Nativités (Campin) et que le Joseph de la Tapisserie de La Chaise-Dieu au début du XVIe siècle soit inégalable de noblesse.  

 

                       ADDENDUM

 

I. Sainte Anne, Jessé et la duchesse Jeanne de France.    

 Ce vitrail éclaire la chapelle de la Conception fondée en 1474 par le duc Jean II et son épouse Jeanne de France.

    Jeanne de France ou Jeanne de Valois (1435-1482) troisième fille de Charles VII  et de Marie d'Anjou mourut sans avoir eu d'enfant en 1482, et fut inhumée dans la Collégiale  Notre-Dame de l'Annonciation de Moulins. Son Livre d'Heures avait été réalisé en 1452, à l'occasion de son mariage avec Jean II de Clermont, qui deviendra en 1456 Jean II, duc de Bourbon. A sa mort, cet ouvrage   appartint ensuite à la seconde épouse du duc, Catherine d'Armagnac - fille de Jacques d'Armagnac, duc de Nemours et de Marie d'Anjou - épousée en 1484. Or, ce manuscrit, enluminé par le Maître de Jouvenel des Ursin et Jean Fouquet, récemment acquis par la Bnf et mis en ligne sur Gallica, contient parmi ses suffrages folio 330v une antienne à sainte Anne qui est la suivante :

 

De sainte anne ant...

Anna pia mater ave / anne nomen est suave / anna sonat gratiam / ave radice jesse floris. / Que celestis dat odoris /perhennem fragrantiam / ave dei mater fete . / dei matris ortu iete. / dei leta unctio . / Ave cuius fuit grata / per te deo presentata virginis oblatio / ave parens stell(a)e maris. Quam tuam nuptam contemplaris / regis regum filio.

Ora pro nobis anna Ut digni efficiamur promissionibus christi.

"Salut, Anne, modèle des mères dont le nom est si doux, car Anne signifie Grâce.

Salut, fleur de la racine de Jessé qui prodigue une odeur céleste, un perpétuel parfum.

Salut mère de la Mère de Dieu ..."

On y remarquera le verset  ave radice jesse floris  "Salut, Fleur de la racine de Jessé". Cette qualification, loin d'être propre à ce texte, se retrouve avec une fréquence très élevée dans les hymnes et prières dédiées à sainte Anne, comme on s'en convaincra facilement en consultant "Le Culte de Sainte Anne"de Charland dont les hymnes, antiennes et poèmes liturgiques multiplient les exemples du XIV au XVIe siècle. Anne est la Racine de Jessé  et de David, "descendue de race royale", "arbre fertile", comme l'affirme encore ses Litanies. 

La nouvelle interprétation des prophéties concernant Jessé est affirmé dans le Petit office de Sainte Anne autorisé par Alexandre VI (1492-1503) et confirmé par Clément VIII : 

 

Inclyta stirps Jesse virgam produxit amoenam, de quam processit flos : stirps est Anna, Dei genitrix est virga, flos est Jesus-Christus.  "La célèbre racine (stirps) de Jessé a fait germer une tige (virga) gracieuse, d'où a poussé une fleur (flos). La racine est Anne, la Mère de Dieu est la tige, et la fleur est Jésus-Christ".

   [Mais pour pouvoir affirmer que non seulement Joachim, mais aussi Anne était "de la Maison de David", il fallut encore lui construire une généalogie adaptée : si elle eut pour père Mathan, prêtre de Bethlém, de la tribu de Lévi et de la famille d'Aaron, elle eut pour mère Marie, de la tribu de Juda. Etc...] 

    [Annexe : composition du Livre d'Heures de Jeanne de France :

  • Calendrier
  • Péricopes (coupures) des 4 évangiles : f13-26
  • Deux oraisons à la Vierge : O intemerata 27-32v ( Obsecro : pages blanches)
  • Heures ou Office de la Vierge : 35-126v : Annonciation, Visitation, Nativité, Annonce aux bergers, Adoration des mages, Circoncision, Fuite en Égypte, Couronnement de la Vierge
  • Psaumes de la pénitence :127-154v
  • Office des morts 155-218v
  • Heures de la Croix ou de la Passion et Heures du Saint-Esprit : 219-234v Crucifixion, Pentecôte,  Crucifixion
  • Office de la Passion : 235-290v Arrestation du Christ, , le Christ devant Pilate, Flagellation, Portement de Croix, Mise en Croix , Crucifixion , Descente de Croix , Mise au tombeau,
  • Quinze Joies de Notre-Dame et sept Requêtes de Notre Seigneur: f291-298 Vierge à l'enfant, Christ en majesté
  • Litanies des saints
  • Suffrages: 299-336 saint Pierre et saint Paul, et autres saints, saint Antoine et saint François et autres saints et saintes. ] 

 

La Médiathèque communale de Moulins conserve 5 Livres d'Heures, dont 3 en ligne, les Ms 79, 80 et 89, parfaitement commentés par la bibliothécaire Marie-Élisabeth Bruel, dont on connaît par ailleurs les compétences dans l'étude des vitraux de la cathédrale. J'ai donc consulté à la fois les Calendriers (pour chercher une mention des Dix mille martyrs le 22 juin) et les Suffrages. Sainte Anne figure bien entendu dans les Suffrages des trois livres avec Catherine, Geneviève et Barbe, mais l'oraison est très différente de celle du Livre de Jeanne de France et ne la qualifie pas de "Racine de Jessé". 

 

II. Jeanne de France et l'Immaculée Conception.


 a) la fondation d'une messe quotidienne.

  En mars 1475, Jean II et sa femme Jeanne de France fondent dans la chapelle de la collégiale de Moulins une messe quotidienne en l'honneur de l'Immaculée Conception : (A.D. Allier, 1 G 32 : « Ordonnance de fondation de la messe du duc et des enfants de la Conception» ) Voir Bruel 2007.

b) la traduction du Liber de Innocentia...

C'est sur  blog.pecia.fr, le blog de Jean-Luc Deuffic, que j'ai découvert le Livre d'Heures de Jeanne de France. J'y trouve aussi l'énumération d'une douzaine d' autres manuscrits de la Duchesse. Certains lui étaient dédiés ou avaient été écrits pour elle, comme la Gésine Notre-Dame, une Histoire de Saint Louis, et ... la traduction d'un texte du XIVe siècle sur l'Immaculée Conception.

  Au XIVe siècle en Galice le théologien franciscain espagnol Pedro Tomas (ca.1280-ca.1340) — Pierre Thomas, Petrus Thomae, Peter Thomae— écrivit le Liber de Innocentia Virginis Mariae dédicacée à l'infante Jeanne d'Aragon (1330-1358) dont les convictions immaculistes sont connus. (Aussi signalé sous le titre De immaculata Beatae Mariae Conceptione ). Une confusion est possible avec le Bienheureux Pierre Thomas (1305-1366), carme français qui fut légat du pape et patriarche de Constantinople ; A. P. Paris (voir infra) commet cette confusion dans son texte de 1848.

Séverine Lepape (2009) écrit à propos du Liber de Innocentia :

Son ouvrage sur l’Innocence de la Vierge est constitué de parties thématiques où sont regroupés les différents types de sources qu’il utilise pour démontrer l’Immaculée Conception de la Vierge: la première partie est consacrée à l’Ancien Testament, la deuxième au Nouveau Testament, et la troisième aux docteurs de l’Église. Dans le chapitre portant sur le livre d’Isaïe, la prophétie d’Isaïe est citée comme un élément vétérotestamentaire prouvant que la Vierge est de conception immaculée : 

«Accedat et Isaias et proferat testimonium de conceptione Virginis illibatae: Egredietur virga de radice Jesse et flos de radice ejus ascendet. Glossa interlinealis, Virga, id est Maria, tunc sic; egressus virgae de radice est sine virgae obliquitate, sed conceptio Virginis est sicut egressus virgae de radice secundum Isaiam. Ergo Conceptio Virginis est sine ipsius obliquitate. Confirmatur per Glossam ibidem, sic dicentem per Virginem Mariam intelligimus cui nullum stercus, scilicet peccati adhaesit.»  

 

   Vers 1460*-1480, Antoine de Lévis traduisit pour la duchesse de Bourbon le traité de Pierre Thomas pour la défense de l'immaculée conception sous le titre  Le Defenseur de l'originale innoncence de la glorieuse Vierge Marie, traduit du latin de Pierre Thome  par Antoine de Lévis, comte de Villars, pour Jeanne de France, duchesse de Bourbonnais . Ce manuscrit est conservé à la Bnf sous la cote Ms français 989; il comporte des enluminures qui serait (M.E. Bruel) l'œuvre de l'atelier de Guillaume Lambert à Lyon au service du duc Jean II.

* Selon Bernard de Montfaucon (1739) Antoine de Lévis, comte de Villars,  vicomte de Lautrec, baron de la Roche et  d'Annonay  à partir de l'année 1440,  mourut avant 1461.

Or, Alexis Paulin Paris donne en 1848 une description de ce manuscrit (Les manuscrits français de la bibliothèque du roi, leur histoire ..., Volume 7 page 402) sous son ancienne cote 7307 : il en donne le titre un peu différent de celui que j'ai cité, de Le Deffenseur de la Conception Immaculée de la Sainte Vierge, traduit de Pierre Thomas par Antoine de Levis comte de Villar, puis le décrit comme un volume in-4° vélin de 191 feuillets, lignes longues, une miniature, vignettes, initiales, XVe siècle avant de décrire la miniature où Antoine de Levis à genoux fait le don de son ouvrage à la Duchesse, selon le stéréotype des dédicaces de l'époque. On me pardonnera de ne pas résister à la gourmandise de le citer :

   ...Pour le costume de Jeanne, il est d'une élégance et d'une grâce inexprimables. Sur ses cheveux dorés brille un large diadème garni de pierres précieuses. Le cou est nu, et sur une jupe de samit ou drap de soie et or, fourré d'hermine, une sorte de casaquin en velours vert, également fourré d'hermine, est attaché sur le devant par une bande dorée, de manière à presser gracieusement la taille. La tête de tous les personnages sont d'une finesse exquise. Il en faut dire autant des mains. 

 Mais cette miniature me réserve une surprise : je poursuis ma lecture.

...Sur la marge de la même miniature, l'habile artiste a réservé onze petites cases comme dans les tableaux tryptiques du XVe. La troisième et la neuvième, dans le milieu transversal, offrent l'un une tige de trois fraises, l'autre les armes de Bourbon parti de France.  

Les autres représentent : 1. Joachim en prières. 2. Apparition d'un ange à sainte Anne. 4. Rencontre de Joachim et Anne. 5. Mariage de Joachim. 6. Joachim et les pasteurs. 7. Vision de Joachim. 8. Naissance de la sainte Vierge. 10. Présentation au temple à l'âge de trois ans. 11. Salutation angélique. Celle-ci occupe la place principale dans la marge inférieure.

Hélas, le manuscrit Bnf Fr. 989 n'est pas consultable en ligne actuellement.

  Le rapprochement entre 1) les cases de cette miniature entourant la duchesse de Bourbon Jeanne de France dans un livre de défense de l'Immaculée Conception, 2) l'oraison à sainte Anne du Livre d'Heures de Jeanne de France, et 3) le vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale de Moulins éclaire la compréhension de ces trois documents autour d'un argumentaire réunissant ce que je pourrais appeler "le mythe de Jessé" (arbre généalogique de douze rois de la dynastie de David fleurissant en la tige d'une mère vierge donnant naissance à un Sauveur), le Protévangile de Jacques (naissance inespérée chez un couple stérile, par une conception chaste — un baiser sous la Porte Dorée de Jérusalem— d'une fille vouée à la virginité et à Dieu), et l'affirmation de la conception virginale de la Vierge, elle-même liée à l'affirmation d'une conception en dehors du péché originel qui est le dogme de l'Immaculée Conception. La date de ces documents incite à rappeler que c'est en 1477 que le pape Sixte IV favorisa la fête de l'Immaculée Conception le 8 décembre en attachant à cet office les indulgences alors réservées à l'office du Saint-Sacrement : la fête se généralisa alors chez les franciscains. 

Le seul vitrail de l'Arbre de Jessé n'illustre pas à proprement parler l'Immaculée Conception, mais seulement la conception virginal.

  Dans son manuscrit, Antoine de Lévis précise clairement son but :

"A la confusion des pervers hereticques et à la confirmation des devots chrestiens ... a été compilé...ce livre ...contre ceulx qui ont voulu et veulent tenir par opinion que ladite glorieuse mère de Jésu-Crist a été conceue en péché original comme les autres hommes et femmes. Laquelle opinion a été condamnée par la saincte Église en notre mère l'Université de Paris, et déclarée héretique tous ceulx et celles qui ensuivent ladicte opinion."

Enfin il précise que cette traduction lui a été commandée par la Jeanne de France : "Lequel livre à la prière et requeste de vous très haulte et très excellente princesse..."


III. Sainte Anne, Joachim et Jessé : d'autres exemples.


1. Cathédrale de Burgos, chapelle de Sainte-Anne dite Chapelle de la Conception. 1477-1488.  L'arbre de Jessé de la cathédrale de Burgos.

L'arbre de Jessé se développe en deux rameaux latéraux où trouvent place les 12 Rois de Juda, mais, au centre, enchâssé dans l'arborescence, se trouve représenté la rencontre de Joachim et d'Anne à la Porte Dorée.

Le rapprochement avec le vitrail de Moulins est d'autant plus intéressant que les deux œuvres sont contemporaines.

arbre-de-jesse 4123v Cliquez pour agrandir

2. L'Arbre de Jessé de la chapelle de Lansalaün de Paule en Bretagne (1528):

Le vitrail de l'arbre de Jessé de la chapelle N.D. de Lansalaün à Paule.

Le thème de son tympan consacré à Joachim et Anne est très proche de celui de Moulins, alors que dans les lancettes la mention d'Ezéchiel 44,1 Porta haec clausa erit, entourée des scènes de l'Annonciation et de la Nativité soulignent le lien créé entre le Mythe de Jessé, la Légende d'Anne et Joachim et la conception virginale par Marie.

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3. Le retable de l'Arbre de la Sainte Parenté de la cathédrale Saint-Sauveur de Bruges (vers 1500).

On y voit sainte Anne  donnant naissance à un arbre très semblable à celui de Jessé et culminant comme lui en une Vierge à l'Enfant, mais dont l'arborescence fleurit en 21 figures de la Parenté d'Anne et de ses trois maris Joachim, Cléophas et Salomé.

Le retable de l'Arbre de la Sainte Parenté de la cathédrale Saint-Sauveur de Bruges.

133cc

                                 

 

                               Restauration du vitrail.

La verrière a supporté les outrages du temps et des hommes. Toute la partie droite a été détruite, en totalité. Dans la partie gauche, réparée à plusieurs reprises, parfois de façon abusive, il manquait la tête de la Vierge, celle de David, ainsi ainsi que toute l'arcature haute. Restauration par l'atelier Chigot de Limoges après la Seconde Guerre Mondiale.

 


Sources et liens.

  —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2005 "Les Vitraux historiés de la cathédrale de Moulins : mise au point chronologique et historique"  Bulletin de la Société bourbonnaise des études locales Moulins

— BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2007 "Un témoignage de l'attachement du duc Jean II de Bourbon et de Jeanne de France à l'Immaculée Conception : la messe fondée en 1475 dans la Collégiale de Moulins" dans Etudes bourbonnaises, 309, 2007, p. 191-199 - (non consulté) 

 —  CALMET ( Augustin) Discours et dissertations sur tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament : Dissertation pour tenter de concilier... En ligne 

  CLÉMENT  Chanoine Joseph Henri-Marie) 1923 La Cathédrale de Moulins : Histoire et Description  Edition de "Entre nous ... les Jeunes", Moulins-sur-Allier dans la collection Collection des Guides Joseph Clément 

 CLÉMENT  (Chanoine Joseph) 1922 La réfection des verrières de la cathédrale de Moulins, Bulletin de la Société d'émulation et des beaux-arts du Bourbonnois, pages 297-298 et 338-344 en ligne Gallica.

— DU BROC DE SEGANGE (Louis) 1876  Notre-Dame de Moulins, guide historique, archéologique et iconographique à travers la cathédrale... par L. Du Broc de Segange,(1808-1885), Éditeur Desrosiers (Moulins): 1876 : In-18, VI-298 p., pl. page 83 Gallica  

— DU BROC DE SEGANGE (Gaston) 1892, Histoire et description de la cathédrale de Moulins Plon, Paris page 89-97 Gallica

 — DU BROC DE SEGANGE (Gaston)  1907 Anciens et nouveaux vocables des chapelles de Notre-Dame de Moulins : Listes des doyens et membres de la Collègiale. Notice sur le doyen Claude Feydeau Impr. Etienne Auclaire, Moulins 

GATOUILLAT (Françoise) HÉROLD (Michel)  Les vitraux d'Auvergne et du Limousin, Corpus Vitrearum Recensement IX, Presses Universitaires de Rennes 2011 pages 80-81.

—GUY, (André) 1951 Petit guide de la cathédrale de Moulins : son tryptique, ses vitraux  Les Impr. Réunies, Moulins

— KURMANN-SCHWARZ (Brigitte) 1988  "Les vitraux de la Cathédrale de Moulins" in : Congrès Archéologique de France, 146e session, 1988 : Bourbonnais, p. 21-49. 29 p. : ill. en coul ; 27 cm

LEPAPE (Séverine ), « L’Arbre de Jessé : une image de l’Immaculée Conception? », Médiévales [En ligne], 57 | automne 2009,  http://medievales.revues.org/5833

LITAUDON (Marie)       Moulins en 1460  et La ville de Moulins en 1660, Moulins 1961, extrait  du "Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais" T. 50.  réédité par Chevagnes en Sologne 1999 -

 Société d'émulation du Bourbonnais, Société d'émulation du département de l'Allier. sciences, arts et belles-lettres volume 72 Les Imprimeries réunies., 2004  page 393 et suivantes

« Textes théologiques importants pour l’Immaculée Conception de la Vierge »,L’Atelier du Centre de recherches historiques [En ligne], 10 | 2012, mis en ligne le 05 avril 2012, consulté le 23 août 2014. URL : http://acrh.revues.org/4279 ; DOI : 10.4000/acrh.4279  

 

 

Par jean-yves cordier
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Dimanche 17 août 2014 7 17 /08 /Août /2014 00:54

"Mars, Tempus, Faunus" : le Temps à la cathédrale de Clermont-Ferrand.

 

 

 

 

 

 

 

 

    Sous l'arcade est du croisillon nord du transept, le visiteur de la cathédrale de Clermont-Ferrand découvre un curieux Jaquemart où trois hommes à poils le regardent de très haut : non seulement cette horloge à automate est encadrée par une architecture Renaissance qui évoque plus le fronton d'un temple grec que les voûtes d'une église, mais sous les pieds d'une sorte de capitaine au long cours échevelé et barbu maniant la barre se lisent les trois mots latins MARS TEMPUS FAUNUS qui n'ont rien de très catholique. S'il apprend vite que cet appareil aux allures de castelet de Guignol n'appartient pas réellement à la cathédrale mais qu'il provient du monastère d'Issoire d'où il fut enlevé à la suite du terrible siège de 1577, le visiteur peine à comprendre pourquoi les moines ou les chanoines d'Issoire ont fait appel à ces marionnettes de la mythologie latine pour les inciter à consacrer leur temps à la prière et au service de Dieu, le Dieu unique du christianisme et non le dieu Mars, le dieu Saturne et les divinités lubriques à pattes de bouc apparentées au dieu Pan.

 

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A Issoire, le monastère aurait été fondé selon la légende par saint Austremoine, mais la première mention d'un monastère est bien postérieure et date de 927, suivi d'une église dédiée à saint Pierre et saint Austremoine dédicacée en 937 : elle accueillera au XIIe siècle 24 moines prêtres, des convers et novices. Le cardinal Charles de Bourbon réduit ce nombre à 20 en 1462,  le système de la commende entraîne un appauvrissement de l'abbatiale, mais le monastère d'Austremoine se redresse temporairement sous la direction d'Antoine Bohier, archevêque de Bourges puis abbé d'Issoire de 1517 à 1519. Lors des guerres de religion, les troupes de Merle, un capitaine huguenot, s'emparent le 15 octobre 1575 d'Issoire, saccagent l'abbatiale et assassinent un certain nombre de moines. C'est alors que l'horloge, qui avait d'abord été enlevée par Merle au monastère d'Issoire. A cette époque, tout l’ensemble fut démonté par des mercenaires: Clermontois, Annet Rigoulet et Antoine Chassalaix, et revendu à la ville de Clermont Ferrand, réinstallé dans l’église Saint Genés, aujourd’hui détruite  

  L'église d'Issoire montre encore aujourd'hui autour de sa chapelle rayonnante les sculptures extérieures des signes du Zodiaque,— du Bélier aux Poissons— autre témoin de l'attention portée au Temps et à sa sacralisation. Les inscriptions lapidaires VIRGO et LIBRA dateraient du XIIe siècle. Comme l'écrit David Morel, "ce cycle, symbolisant l’ordonnancement de toutes choses autour du Seigneur, révèle d’abord une culture éminemment savante et marque le point de départ d’un cheminement complexe où le commencement des Temps, voulu et orchestré par Dieu, succède au monde païen régit par le Diable."

On ignore qui  a construit cette horloge, et en quelle année. Je trouve dans un document la date de 1527. Une influence italienne amenant la culture des antiquités romaines incite à s'intéresser au cardinal Antoine Bohier: son frère Thomas Bohier, secrétaire et chambellan de Charles VIII et maire de Tours a fait construire le chateau de Chenonceau ; il fut  trésorier général des guerres d'Italie, où il décéda en 1524. Son autre frère, chanoine à Clermont fut évêque de Nevers de 1508 à 1512.

 

A quoi correspond ce guerrier romain en costume d'opérette, ce capitaine Haddock soudain dénudé et son sosie en pantalon de fourrure ? Le projet du commanditaire me semble clair. Au centre, Tempus le Temps, tient la roue du temps qui tourne, roue sur laquelle quatre têtes crachent du feu ou, plus exactement, dévorent le flux des heures et des minutes pour faire avancer les choses. Si on observe plus précisément, Tempus ne tient pas le cadran mais ces mains maniaient jadis une grande faux, moissonnant les champs des secondes futiles légères comme des fétus de paille. Pourquoi est-il ailé ?  

 

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A sa droite, Mars est certes le dieu de la Guerre, mais c'est aussi, dans les temps ancestraux (Ovide en parle dans Les Fastes comme d'un événement très ancien) le premier mois de l'année. Guerrier, c'est le destructeur, celui qui détruit le passé, le temps écoulé.

A sa gauche au contraire, Faunus représente, comme Pan, la Nature qui crée ; c'est pour cela qu'il tient, pour frapper les heures sur la cloche, une branche, équipée par obligation d'une mailloche.  Faunus est, dans la mythologie, le fils ou le petit-fils de Saturne ; il confère la fécondité aux troupeaux et sa fête, les Lupercales, a lieu le 15 février. Si son mois est Février, comme dernier mois de l'année, il est donc logique qu'il accompagne Mars.

 

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Liens et sources.

L'étude de cet automate est détaillée dans "le patrimoine des horloges ; Clermont-Ferrand". En ligne.

MOREL (David) Saint Austremoine d'Issoire, études archéologiques. En ligne http://www.academia.edu/6691855/Saint-Austremoine_dIssoire._Etude_archeologique

 

Par jean-yves cordier
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Jeudi 14 août 2014 4 14 /08 /Août /2014 21:50

 

      Nom d'un chien ! Tristan et le chien Petit-Crû : magie des couleurs et magie du son.

 

                          Voir aussi :  Tristan et la Ronce : la blanche fleur et le fruit rouge de la passion.

 


 Ouverture.

C'est l'un des épisodes du roman de Tristan les plus séduisants à mes yeux ; enchâssé dans le texte comme un élément autonome, il me plonge dans ces délicieuses apories dont la poésie a le secret. Et je reviens de mon exploration sur ce thème de l'animal magique et du grelot qui apaise, comblé d'étranges charmes.

 Déflorons le sujet par un résumé qui lui ôtera l'essentiel : séparé d'Yseut par l'exil après un procès pour adultère, Tristan, ayant risqué sa vie pour obtenir le chien magique Petit-crû dont la vision et le grelot font oublier tout tourment, l'envoie à la reine qui se ravie de sa compagnie ; mais réalisant que les sons cristallins du collier la détournent de son chagrin d'amour, elle arrache le grelot et elle le jette afin de rester fidèle à son amant par le partage du mal d'amour. Nom d'un chien !


                               

La reine Yseut recevant le chien Petit-Crû adressé par Tristan, xylographie de 1448 ou 1484 par Anton Sorg d' Augsbourg. Source: Kay Körner, Dresde. 

 

 Qu'en pensez-vous ? Mille questions ne naissent-elles pas aussitôt ? Le geste plein de sollicitude de Tristan n'est-il pas ambiguë, qui propose à Yseut l'oubli ? Le comportement d'Yseut n'est-il pas riche de réflexion, qui préfère rejeter tout remède à son chagrin, hormis la présence de Tristan lui-même ? La jouissance du chagrin d'amour est-elle supérieure à son apaisement ?  Le manque qui constitue le désir est-il, pour des amants, un mal auquel il ne faut avoir la sagesse de ne jamais rechercher de remède ? 

 Pourquoi un chien? De quelle antique tradition vient-il ? Que signifie son nom énigmatique ? Quel est le pouvoir du grelot ? Pourquoi le merveilleux fait-il retour dans le récit ? 

Noué au thème de l'amour souffrant, celui de l'animal magique et celui de la musique de guérison ont-ils dans le corpus du Tristan d'autres expressions ?

Pourquoi cet épisode, parenthèse qui ne semble avoir aucun rôle dans l'économie du récit ?

Et pourquoi, mais pourquoi ai-je choisi ce sujet, croyant saisir un point de détail cocasse du corpus avant de m'apercevoir qu'il m'entourait en se développant en orbes sans fin comme les serpents étouffant Laocoon ?

   Car l'épisode qui semblait serti comme un solitaire dans le poème se découvre en réalité lié comme en un collier à d'autres gemmes identiques, où Petit-Crû, parfois sous un hétéronyme comme un vrai Pessoa, fait son retour tandis que le lecteur jappe et bondit, étranglé par l'émotion des retrouvailles. Ainsi lorsque Tristan, banni de la cour du roi Marc et séparé d'Yseut, se décide par dépit à épouser sa contrefaçon Yseut aux Belles Mains mais la dédaigne dès le soir des noces. Menacé de mort par les parents de celle-ci, il n'est sauvé que parce qu'il peut faire la preuve qu'il est lié par la fidélité à une amante extraordinaire  : il démontre que son Yseut n°1 témoigne au chien Petit-Crû plus d'amour que Yseut n°2 n'en prodigue à Tristan. Petit-Crû est alors l'alter ego de Tristan sous une forme animale, et l'objet intermédiaire du couple.

 Oui, ce Petit-Crû a des prête-noms. On connaît Husdent, le braque de Tristan qui retrouve la trace de son maître après sa fuite dans la forêt, que celui-ci dresse à chasser à la muette sans aboyer, et qui reconnaît Tristan déguisé en fou alors qu'Yseut elle-même se méprend. Mais on sait moins que, dans une version, la chienne d'Yseut lèche le philtre d'amour tombé de la coupe qui unît les amants, et associe son sort au leur , alors que dans d'autre version, un chien, Husdent ou un autre, vient les rejoindre lors de leur mort et meurt à son tour. L'analogie des destins entre les amants et l'animal devient complète. 

 Et c'est sous le déguisement d'un cheval féerique —celui que cette fois-ci Yseut a offert à Tristan — qu'il revient dans un clin d'œil complice.

 

 


  Je lis d'abord ce récit dans le texte de Joseph Bédier qui l'a écrit en 1902 à partir des manuscrits médiévaux. A-t-il arrangé cet épisode, a-t-il créé le nom du chien, comment se nommait le chien dans les textes originaux, peut-on en déduire l'étymologie ?

J'ai trouvé des réponses, j'ai lu les premières descriptions de Petit-Crû, j'ai tenté de lire entre les lignes des différentes versions du XIIe et XIIIe siècle, j'ai connu d'autres chiens, d'autres animaux aux pouvoirs magiques, d'autres sons aux puissants pouvoirs, le fil a tiré l'aiguille et l'aiguille a conduit le fil plus loin encore... Je souhaite en partager les émotions, mais plutôt que de livrer mes conclusions (qui sont de nouvelles interrogations) je vais vous proposer de parcourir le chemin, ses détours ou ses impasses, et les bonheurs qui s'y trouvent. On ne prend jamais trop son temps pour calmer son attente, si tant est, précisément, qu'il faille la calmer.

N.B : toutes les citations de texte sont placées en retrait.


             I. Le texte de Joseph Bédier (1902). 

http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Roman_de_Tristan_et_Iseut/14

 

XIV. LE GRELOT MERVEILLEUX

   ... "Tristan se réfugia en Galles, sur la terre du noble duc Gilain. Le duc était jeune, puissant, débonnaire ; il l’accueillit comme un hôte bienvenu. Pour lui faire honneur et joie, il n’épargna nulle peine ; mais ni les aventures ni les fêtes ne purent apaiser l’angoisse de Tristan.

 Un jour qu’il était assis aux côtés du jeune duc, son cœur était si douloureux qu’il soupirait sans même s’en apercevoir. Le duc, pour adoucir sa peine, commanda d’apporter dans sa chambre privée son jeu favori, qui, par sortilège, aux heures tristes, charmait ses yeux et son cœur. Sur une table recouverte d’une pourpre noble et riche, on plaça son chien Petit-Crû. C’était un chien enchanté : il venait au duc de l’île d’Avalon ; une fée le lui avait envoyé comme un présent d’amour. Nul ne saurait par des paroles assez habiles décrire sa nature et sa beauté. Son poil était coloré de nuances si merveilleusement disposées que l’on ne savait nommer sa couleur ; son encolure semblait d’abord plus blanche que neige, sa croupe plus verte que feuille de trèfle, l’un de ses flancs rouge comme l’écarlate, l’autre jaune comme le safran, son ventre bleu comme le lapis-lazuli, son dos rosé ; mais, quand on le regardait plus longtemps, toutes ces couleurs dansaient aux yeux et muaient, tour à tour blanches et vertes, jaunes, bleues, pourprées, sombres ou fraîches. Il portait au cou, suspendu à une chaînette d’or, un grelot au tintement si gai, si clair, si doux, qu’à l’ouïr, le cœur de Tristan s’attendrit, s’apaisa, et que sa peine se fondit. Il ne lui souvint plus de tant de misères endurées pour la reine ; car telle était la merveilleuse vertu du grelot : le cœur, à l’entendre sonner, si doux, si gai, si clair, oubliait toute peine. Et tandis que Tristan, ému par le sortilège, caressait la petite bête enchantée qui lui prenait tout son chagrin et dont la robe, au toucher de sa main, semblait plus douce qu’une étoffe de samit, il songeait que ce serait là un beau présent pour Iseut. Mais que faire ? le duc Gilain aimait Petit-Crû par-dessus toute chose, et nul n’aurait pu l’obtenir de lui, ni par ruse, ni par prière.

Un jour, Tristan dit au duc :

« Sire, que donneriez-vous à qui délivrerait votre terre du géant Urgan le Velu, qui réclame de vous de si lourds tributs ?

— En vérité, je donnerais à choisir à son vainqueur, parmi mes richesses, celle qu’il tiendrait pour la plus précieuse ; mais nul n’osera s’attaquer au géant.

— Voilà merveilleuses paroles, reprit Tristan. Mais le bien ne vient jamais dans un pays que par les aventures, et, pour tout l’or de Pavie, je ne renoncerais pas à mon désir de combattre le géant.

— Alors, dit le duc Gilain, que le Dieu né d’une Vierge vous accompagne et vous défende de la mort ! »

Tristan atteignit Urgan le Velu dans son repaire. Longtemps ils combattirent furieusement. Enfin la prouesse triompha de la force, l’épée agile de la lourde massue, et Tristan, ayant tranché le poing droit du géant, le rapporta au duc :

« Sire, en récompense, ainsi que vous l’avez promis, donnez-moi Petit-Crû, votre chien enchanté !

— Ami, qu’as-tu demandé ? Laisse-le-moi et prends plutôt ma sœur et la moitié de ma terre.

— Sire, votre sœur est belle, et belle est votre terre ; mais c’est pour gagner votre chien-fée que j’ai attaqué Urgan le Velu. Souvenez-vous de votre promesse !

— Prends-le donc ; mais sache que tu m’as enlevé la joie de mes yeux et la gaieté de mon cœur !

Tristan confia le chien à un jongleur de Galles, sage et rusé, qui le porta de sa part en Cornouailles. Le jongleur parvint à Tintagel et le remit secrètement à Brangien. La reine s’en réjouit grandement, donna en récompense dix marcs d’or au jongleur et dit au roi que la reine d’Irlande, sa mère, envoyait ce cher présent. Elle fit ouvrer pour chien, par un orfèvre, une niche précieusement incrustée d’or et de pierreries et, partout où elle allait, le portait avec elle en souvenir de son ami. Et, chaque fois qu’elle le regardait, tristesse, angoisse, regrets s’effaçaient de sen cœur.

Elle ne comprit pas d’abord la merveille ; si elle trouvait une telle douceur à le contempler c’était, pensait-elle, parce qu’il lui venait de Tristan ; c’était, sans doute, la pensée de son ami qui endormait ainsi sa peine. Mais un jour elle connut que c’était un sortilège, et que seul le tintement du grelot charmait son cœur. 

Ah ! pensa-t-elle, convient-il que je connaisse le réconfort, tandis que Tristan est malheureux ? Il aurait pu garder ce chien hanté et oublier ainsi toute douleur ; par belle courtoisie, il a mieux aimé me l’envoyer, donner sa joie et reprendre sa misère. Mais il ne sied pas qu’il en soit ainsi ; Tristan, je veux souffrir aussi longtemps que tu souffriras. »

Elle prit le grelot magique, le fit tinter une dernière fois, le détacha doucement ; puis, par la fenêtre ouverte, elle le lança dans la mer."

 

                    II. D'où vient le texte de Bédier ?

 Dans une démarche parfaitement scientifique, Joseph Bédier a donné tout le détail des sources qui composent son texte dans Le Roman de Tristan par Thomas, paru en 1903. Dans le chapitre XXV, "Petitcrû", page 217, il signale qu'il a suivi essentiellement la traduction du texte allemand de Gottfried de Strasbourg ;  il signale ses emprunts aux autres sources du Roman, et renvoie aux pages ou références du texte :

 

1°) Thomas v. 1170-1173 , version écrite en Angleterre dans l'entourage des Plantagenêt (sans-doute pour Aliénor d'Aquitaine) en français en vers de huit syllabes à rime plate ; il n'en reste que six passages issus de six manuscrits, soit 3298 vers c'est à dire le quart du roman complet de 13000 vers environ, dont le fragment dit de Carlisle de 154 vers. L'histoire de Petit-Crû ne figure pas dans ces fragments.

2°) l'anglo-normand Béroul ; v. 1181, manuscrit très incomplet ne mentionnant pas non plus l'épisode de Petit-Crû.

3°) Saga de Frère Robert (S) : copie en prose norroise du Tristan de Thomas (en en rejetant la moitié environ), composée en 1226 et commandée par Hákon V, roi du Danemark ;  Edition E. Kölbing 1878. Notre chien est le héros des chapitres LXI et LXIV.

4°) Tristan und Isolde (G), poème inachevé de près de 20 000 vers en moyen haut-allemand de Gottfried de Strasbourg composé vers 1200-1220:  Edition de Belchstein 1890, de Golther 1889, remaniement par William Hertz 1901. Petit-Crû apparaît dans les vers 15769-16406.

5°) Sir Tristem, (E) poème composé dans le nord de l'Angleterre  : 3343 vers groupés en strophes de 11 vers rimés et souvent allitérés. Edition Kölbing, 1883. Le chien est cité dans la  strophe CCIX vers 2293- strophe CCXXII vers 2436.

6°) La Folie Tristan d'Oxford poème de 996 vers composé en Angleterre, Bodleian Library manuscrit Douce d6 , fin XIIe siècle. Voir les vers 742-755-760.

7°) Tavola ritonda, (titre complet :  Il libro delle istorie della Tavola Ritonda, e di missere Tristano e di missere Lancillotto e di moltri altri cavalieriTableau Ritonda : Le livre de l'histoire de la Table Ronde, et de Messire Tristan et de Messire Lancelot) : conservé à la Bibliothèque Nationale Centrale de Florence (Codex Palatinus 556), ce manuscrit  appartient à la tradition littéraire de la matière de Bretagne. Daté du 20 Juillet, 1446, il a été écrit par le scripte Zuliano Anzoli et ses collaborateurs. Travail de grande valeur, tant sur le plan  littéraire que artistique, il comprend 289 miniatures attribuées la main de Bonifacio Bembo ou son frère Ambroise. Son commanditaire serait un membre de la famille des  Gonzague, des Visconti, ou le condottiere Pier Maria Rossi. Il a été édité par F.L. Polidori à Bologne en 1864-1865 en italien. Le chapitre concernant le chien Petit-crû (nommé Araviuto) correspond aux pages 241-244.

      En réalité, le frère Robert pour la Saga, ou Gottfried pour Tristan und Isolde , et l'auteur de Tavola ritonda suivent sans-doute le même modèle, qui est le texte perdu de Thomas.

  L'épisode de Petit-Crû n'apparaît pas dans le fragments disponibles du texte de Thomas, mais tout laisse à penser qu'il figurait dans son texte complet, car on le retrouve dans les versions qui en découlent. Mais cet épisode n'est pas traité de la même façon dans ces différents textes, et seul Gottfried relate la réaction d'Iseut arrachant le grelot : "La comparaison du poème de Gottfried avec la Saga montre que dans cet épisode le poète strasbourgeois est sans nul doute resté très proche de son modèle, dont il aura fait une adaptation serrée. Cependant, à la fin, il s'écarte du Tristan de Thomas, si l'on en croit la Saga, Sire Tristrem et la Tavola ritonda : il y a dans le poème de Gottfried un épilogue long d'environ soixante vers où il est dit qu'Isolde a arraché le grelot qui délivre de toute peine, car elle ne veut pas éprouver de joie sans Tristan qui, à cause d'elle, vit dans le chagrin. Nous pensons que c'est Gottfried qui a ajouté cet épisode dans un double but : d'une part pour illustre la thèse exposée dans le prologue : l'acceptation par les nobles cœurs, les edele herzen, aussi bien des peines que des joies de l'amour, d'autre part pour amorcer un parallélisme entre l'épisode de Petitcreiu, où Isolde la reine peut assumer un amour même malheureux, et celui d'Isolde aux Blanches Mains, où Tristan en est incapable et est tenté de trahir son amour pour la reine." (D. Buschinger 1995)


 

L'édition de la Pléiade.

Publiée aux éditions Gallimard sous la direction de Christiane Marchello-Nizia en 1995, elle donne le texte traduit ou adapté en français moderne et annoté de douze auteurs (dont ceux mentionnés par Bédier), et huit fragments ou versions en différentes langues européennes. 


 

III. Petit-Crû dans les versions originales de Gottfried, de la Saga, de Sire Tristrem et de la Tavola Ritonda.

Le texte de Bédier est, nous l'avons vu, une synthèse des traductions du texte allemand de Gottfried, du texte en vieux norrois de la Saga , du Sire Tristrem en anglo-normand et du texte italien anonyme de la Tavola ritonda


1. Gottfried ou Godefroy de Strasbourg : Das Hündlein Peticriu.

 

Le texte de Gottfried est disponible en ligne 1) dans sa version originale sur Gutenberg Projekt, et dans Schroder page 220, dans celle de Karl Marold page 266, ou 2)  adapté en allemand moderne par Karl Simrock 1855 et mis en ligne par Gutenberg Projekt, ou bien par Herman Kurtz (ci dessous) et mis en ligne par Zeno.org. 

 

 

 Contemporain de Wolfram von Eschenbach, Gottfried de Strasbourg, l’auteur de cette version de Tristan und Isolde, reste peu connu, mais on lui prête des origines cléricales. Conservé dans onze manuscrits complets (Heidelberg, Munich,... ) et seize fragments du XIIIe au XVe siècle, son texte, demeuré inachevé, se rattache à la tradition du Tristan de Thomas (vers 1175) et à la version norroise du poème anglo-normand, la Saga de Tristan de frère Robert (1226), augmentée de commentaires personnels, voire de digressions lyriques.

   On peut aussi consulter en ligne le manuscrit Bruxellensis 14697,[KBR - Cabinet des Manuscrits, ms. 14697 illustré de près de cent dessins coloriés. Il est daté de 1447-1449 ou 1455 et provient de l’officine de Diebolt Lauber, miniaturiste et copiste de l’avouerie de Haguenau en Alsace, comme en témoignent des caractéristiques dialectales. Sorte de « maison d’édition » avant la lettre, cet atelier, un des plus connus de l’espace germanophone au XVe siècle, s’est montré actif entre 1427 et 1467

J'en donnerai la traduction en français parue dans le recueil de la collection Pléiade de Gallimard qui suit le Ms d'Heidelberg Cod.pal.germ. 360:

          Vers 15796-16402 ... "Tristan était justement assis à coté de Gilan, plongé dans une profonde tristesse, quand tout à coup il soupira, sans s'en rendre compte. Gilan s'en aperçut et ordonna aussitôt qu'on apportât son chien Petitcreiu. Ce petit chien d'Avalon était la joie de son cœur et le plaisir de ses yeux. On fit ce qu'il avait ordonné. Tout d'abord une étoffe de soie noble et précieuse, rare et merveilleuse fut devant lui étendue sur la table, qu'elle recouvrit complètement. Puis on posa dessus le petit chien. On disait qu'il était enchanté, et le duc l'avait reçu d'Avalon, le pays des fées, offert par une déesse en gage d'affection et d'amour. Or le petit chien avait été pourvu avec  grand art d'un pouvoir magique et d'un pelage chamarré tels qu'il n'y eut jamais langue assez éloquente ni esprit assez ingénieux pour décrire ou dire sa nature ou sa beauté. Ses nuances se fondaient les unes dans les autres avec un art si rare que personne ne savait exactement de quelle couleur il était. Le poil chatoyait si merveilleusement que lorsqu'on le regardait de face on ne pouvait dire s'il était plus blanc que neige, avec des lombes plus vert que le trèfle, un flanc plus rouge que l'écarlate et l'autre plus jaune que le safran ; dessous, il était bleu comme l'azur, mais si on le regardait  d'en haut, c'était un mélange de teinte si parfaitement fondues qu'aucune ne l'emportait sur les autres : on ne voyait ni vert, ni rouge, ni blanc, ni noir, ni jaune, ni bleu : tous les tons se fondaient en une sorte de brun pourpré. Et si on regardait à rebrousse-poil cette merveilleuse créature d'Avalon, personne, si perspicace fût-il, n'aurait pu dire sa couleur : toutes les teintes se mêlaient de façon si déroutante qu'on eût cru qu'il n'y en avait aucune.

  Il portait autour du cou une chaîne d'or ; à cette chaîne était suspendu un grelot, au son si doux et si clair que lorsqu'il se mit à tinter le triste Tristan fut libéré de tout le souci et de toute l'affliction que le destin faisait peser sur lui. Il avait totalement oublié la peine qui le torturait à cause d'Isolde. Le tintement du grelot était si doux que nul homme ne pouvait l'entendre sans qu'en un clin d'œil tout son chagrin et toute sa peine ne s'envolent. Tristan  regarda et écouta cette merveille des merveilles. Il se mit à examiner le chien et le grelot ; le chien tout d'abord et sa robe merveilleuse, puis le grelot, écoutant attentivement sa douce et fascinante musique. Tous deux l'émerveillaient, pourtant des deux prodiges c'est la merveille qu'était le chien qui lui sembla bien plus merveilleuse que le doux tintement du grelot qui chantait à ses oreilles et lui ôtait sa tristesse. Il lui semblait incroyable que toutes ces couleurs pussent tromper ses yeux grands ouverts et qu'il n'en reconnut aucune, quelque mal qu'il se donnât.

Il se mit alors à le caresser. Mais quand il toucha de sa main le pelage, il sembla à Tristan qu'il posait ses doigts sur la plus douce des soies, tant il était doux. A quelque jeu qu'on jouât avec lui, il ne grognait pas, ni n'aboyait, ni ne montrait sa hargne. On raconte aussi qu'il n'avait besoin ni de manger ni de boire. Mais quand on l'eut remporté, la tristesse et le chagrin de Tristan reprirent de plus belle, et son affliction grandit tant qu'il se concentra toutes ses facultés et toutes ses pensées sur un seul but : trouver quelque occasion favorable ou quelque ruse qui lui permît d'obtenir pour sa souveraine la reine Petitcreiu, le petit chien enchanté, car il espérait ainsi apaiser la peine d'amour d'Isolde."

[ Tristan obtient Petit-Crû et l'adresse à Isolde par l'intermédiaire d'un ménestrel qui le cache dans sa rote (instrument de musique). Isolde écrit alors à Tristan qu'il peut revenir à la cour du roi Marc, et Tristan revient dans son pays] "La reine Isolde avait dit à son seigneur que c'était  sa mère, la sage reine d'Irlande, qui le lui avait envoyé. Elle fit aussitôt faire une délicieuse petite niche ornée d'objets précieux, de joyaux et d'or, aussi belle qu'on pouvait le rêver. On l'avait tendue à l'intérieur d'un riche brocart sur  lequel le petit chien était couché. Isolde l'avait ainsi nuit et jour sous les yeux, en public et en privé. Elle avait pour habitude de l'avoir toujours avec elle, où qu'elle fut, où qu'elle chevauchât, —jamais elle ne le perdait de vue.On le conduisait ou le portait partout de façon qu'elle l'eut toujours sous les yeux. Elle ne faisait pas cela pour trouver une consolation, elle le faisait, comme on dit, pour renouveler sa peine amoureuse ! Elle le faisait uniquement par amour pour Tristan, qui lui avait envoyé l'animal par amour. La présence du petit chien ne lui apportait ni consolation ni apaisement.

 En voici la raison : à peine la reine fidèle eut-elle reçu le petit chien et entendu le grelot  qui lui faisait oublier sa tristesse, qu'aussitôt elle songea que Tristan, son ami, était à cause d'elle, accablé de souffrance, et elle pensa : "Hélas ! hélas ! je me réjouis ! Que fais-je donc, infidèle que je suis ? Pourquoi serais-je jamais joyeuse un seul instant, aussi longtemps que Tristan sera triste à cause de moi — lui qui pour moi a livré à la tristesse sa joie et sa vie ? Comment puis-je me réjouir sans lui, moi qui suis sa tristesse et sa joie ? Ah comment pourrai-je jamais rire, quand son cœur ne peut trouver ni tranquillité ni joie, si mon cœur n'y prend part ?  Il ne connaît pas de vie sans moi : et je vivrais sans lui gaie et joyeuse, pendant qu'il serait triste ? Que le Dieu de bonté me préserve d'avoir jamais sans lui de joie dans mon cœur ! " Puis elle arracha le grelot, si bien qu'il ne resta que la chaîne. Mais de ce fait, le grelot perdit sa vertu et sa puissance. Jamais il n'eut plus en tintant le pouvoir qu'il avait eu auparavant. On dit que depuis ce temps jamais plus il ne libéra personne de la peine de son cœur. Isolde n'en avait cure, puisqu'elle ne voulait pas être gaie ! L'amante constante et fidèle avait donné sa joie et sa vie au mal d'amour et à Tristan."

Petitcreiu est encore mentionné à la fin du chapitre suivant, celui du bannissement pour indiquer qu'il n'accompagne pas les deux amants dans leur exil dans la grotte d'amour "Avec lui ne resta que Curvenal. Il lui confia sa harpe, et il prit lui-même l'arbalète, le cor et le chien aussi, Huidan, pas Petitcreiu. Ainsi tous trois quittèrent la cour sur leurs chevaux." (Ed. Pléiade page 600). Une note p. 1460 indique : "Dans la Saga, Petitcreiu est entraîné à la chasse dès qu'il est offert par Tristan à Isolde. Dans Sir Tristrem, Hodain, comme chez Gottfried, mais aussi Petitcrewe accompagne les amants dans la forêt".

La suite du texte semble faire perdre tout son sens à cet épisode de Petit-Crû, puisque Tristan rentre immédiatement après à la cour du roi Marc et retrouve Yseut : la consolation offerte à la reine devient caduque, le chien merveilleux également, et les auteurs l'escamotent. 

 



Première halte : Onomastique, l' origine du nom Petit-Crû.

 Muni de ces renseignements me procurant les noms exacts du chien (l'orthographe peut varier dans la même version selon les manuscrits et au sein du même manuscrit), je constate que seul le nom de la version italienne (Petitto Araviuto) s'écarte du modèle principal variant autour de Petitcreiu ( Gottfried de Strasbourg , Tristan ) petitcriupeticriu, piticriu , petitcrew , petit crev ,petitcrev, petecrew , piticrev , pitigrenu , pytikru , piticrey, pittikrey, pitikry, Piticrey, pititcrin,  piticrew,  pititcriuch , pititetrev  Pencru, Peticrewe, Peticru, Petit Crû, Petit Creü, Petitcriur.

 Dans le dictionnaire de Godefroy, Crû, moderne, renvoie à Creu, lequel signifie "ce qui croit dans un territoire déterminé". C'est donc ce qui a crû, le résultat d'une production ou d'un terroir, avec le même sens que lorsque nous parlons, pour un vignoble, d'un "cru". (Godefroy signale aussi un terme de fauconnerie qui ne semble pas devoir être retenu ici). Le lexique de Chrétien de Troyes indique creü, s. croire, et creü, s. croître.

On doit donc considérer ce zoonyme comme signifiant "Petit-Croissance", "Petite-Créature", Petit-Créé", "Petit-être-du cru", ou par extension, "petite bête", un nom très vague Ce qui a amené un commentateur (Philipowski p. 31) à penser que son caractère surnaturel le rendait innommable, non représentable, sans nom,  tout comme ses multiples couleurs le rendent indéfinissable. Il est alors désigné de façon générale comme un "petit-être", une "petite-chose". Son nom témoignerait de son étrangeté ambivalente ; arrivé de l'Autre-Monde (l'île d'Avalon), paradoxalement, il n'est pas d'ici, "il n'est pas du cru".

 Mais on peut y voir aussi l'expression des forces naturelles de croissance, celles qui s'expriment dans la nature à partir du début février, l'équivalent d'une force sexuelle primordiale, quoique dans sa version mineure, avec cette vigueur inquiétante attribuée aux nains.

Le terme italien Araviuto n'a pas pu être étudié.


Seconde halte : consulter le répertoire de la Pléiade. 

L'édition Pléiade  est dotée d'un Répertoire, dont un article est consacré à Petit-Crû.

  "PETIT-CRÛ : PETIT CREU (Oxford), PETIT CREIU (Gottfried), PETITCRU (Ulrich), PETITCREWE (Sire Tristem), PETIT ARAVIUTO. [...] Venu de l'autre-Monde, cet animal merveilleux a été donné au duc par une fée en gage d'amour. Si, selon Gottfried, Petit-Crû provient de ce lieu féerique par excellence qu'est l'île d'Avallon (589), devenue par la fantaisie de la translation l'île de Vallone, dans la Tavola ritonda (1066), selon frère Robert qui essaie d'adapter les données de la mythologie celtique à la mythologie scandinave, Petit-Crû serait le don d'une Alfe, créature surnaturelle de rang divin dans les croyances nordiques, et viendrait de l'île de Polin (Saga, 872). Merveille visuelle, cet animal possède un pelage aux couleurs d'arc-en-ciel (blanc, rouge, vert, jaune, bleu) qui changent selon l'angle du regard pour se fondre en un brun pourpré (Gottfried, 589-590). A ce prodige cinétique s'ajoute le charme auditif : autour de son cou tinte un grelot qui possède le don d'apaiser tout chagrin (Gottfried, 590 ; Saga, 872). [...] Le sens de ce conte apparaît au dénouement. Si Tristan sacrifie son bonheur, symbolisé par Petit-Crû, pour l'offrir à Iseut, celle-ci, en arrachant le grelot magique à l'animal, refuse la jouissance féerique oublieuse des souffrances de son ami, et accepte au contraire de vivre avec lui dans le chagrin de la séparation. Petit-Crû révèle ainsi la part de renonciation et de sacrifice de soi inhérente à la passion tristanienne. "( Pléiade p.1678).

 

N.b : le chien ne porte pas de nom dans la Saga de frère Robert.


  

Premier détour. Le cryptogramme du Tristan de Gottfreid.

   Plus qu'un détour, ce sera une digression. Elle tendra à montrer que Gottfried est un maître en écriture et non un simple traducteur ou adaptateur de Thomas, et que son texte doit être étudié de près, car cet habile lettré peut y dissimuler des messages seulement destinés aux happy few qui savent les y trouver. 

  En effet, la lecture d'une traduction française de son texte nous fait perdre non seulement la versification, mais aussi la disposition des majuscules. Jan Hendrik Scholte a découvert en 1942 que les majuscules des onze quatrains monorimes du début de l'œuvre composent l'acrostiche G DIETRICH TI . On y voit la lettre initiale du nom Gottlied, suivi du nom d'un dédicataire ou mécène, et suivi des initiales de Tristan et Iseut. Or cet acrostiche se poursuit dans toute l'œuvre au moyen d'une série d'autres quatrains monorimes semés dans le poème à de grands intervalles jusqu'au vers 12507 du manuscrit inachevé pour donner G DIETRICH TIIT O RSSR T IOOI E SLLS dont le décryptage donne

ISOL[DE]

TRIS[TAN]

     GOTE[VRIT] 

Non seulement l'auteur entrelace amoureusement les lettres de son nom avec celles des amants, mais il place celles de Tristan et celles d'Isolde dans une série d'accouplement en miroir ou en face à face T.I./I.T, R.S/S.R, etc. dans un véritable culte de ses héros utilisant le pouvoir "sacré" de l'écriture et des lettres (de même que l'évêque trace les lettres majuscules de l'alphabet sur le sol d'une église lors de la dédicace). 


2. Poursuite du chemin : le texte de Frère Robert dans la Saga islandaise.

   Le chapitre LXI s'intitule Un chien venu du royaume des Alfes.  Entendez par là non les elfes au sens où nous l'entendons, mais des "álfars", créatures surnaturelles semi-divines jeunes, petites et belles associées au culte des ancêtres et à la fertilité. On apprend avec intérêt, vu la couleur fantastique de Petit-Crû, que  ce nom dériverait d'une racine indo-européenne signifiant "blanc" (Wikipédia, ElfePlus encore que chez Gottfried où il provenait d'une fée d'Avalon, Petit-Crû est un être de la Surnature, de l'Autre Monde dont le nom de "petite créature" et les qualités (beauté, petite taille, pouvoirs magiques) recouvrent parfaitement celles des "álfars" de la mythologie nordique.

En voici quelques extraits :

   ..."Là-dessus, les pages du duc apportèrent une précieuse étoffe qu'ils étalèrent sur le plancher devant le duc. Et d''autres arrivèrent qui lui amenèrent son chien, lequel lui avait été amené du monde des Alfes. C'était une créature merveilleusement belle, au point que jamais homme ne naquit qui eût pu rapporter ou relater sa nature ou sa taille. Car de quelque façon que l'on regardât ce chien, il montrait tant de couleurs que nul ne pouvait les discerner ni les fixer. Si on le regardait de face, il paraissait blanc, noir et vert du coté que l'on observait. Mais si on le regardait de coté, il paraissait rouge sang comme si on avait retourné son pelage coté chair, poils vers l'intérieur, alors que, par moment, il semblait de couleur brun foncé et aussitôt après comme si sa peau était rouge clair. . Et ceux qui le regardait sur toute la longueur ne parvenaient nullement à voir comment il était fait, car il leur paraissait n'avoir aucune couleur pour autant que l'on pût savoir.[...] Les pages du duc menaient ce chien par une chaîne d'or tirée de son trésor. Puis ils enlevèrent sa chaîne. Et dès qu'il fut libre, il s'ébroua et la clochette qui était attachée à son cou sonna d'un son si beau que Tristram vit disparaître tout son deuil et oublia sa bien-aimée, et son esprit, son cœur et son humeur changèrent tant que c'était à peine s'il savait s'il était lui-même ou quelqu'un d'autre. Il n'était homme vivant qui n'entendait le son de la clochette , qu'il ne fût aussitôt consolé de tout cœur de son chagrin et qu'il ne fût empli de liesse et de joie, sans vouloir d'autre divertissement. Tristram écouta attentivement ce son et considéra soigneusement ce chien : il trouva bien plus merveilleuse sa couleur que le son de la clochette. Et il posa sa main sur le chien et il sentit que sa toison était toute de laine douce et soyeuse. Et il considéra qu'il ne pourrait vivre s'il ne pouvait procurer à Isönd, sa bien-aimée, ce chien pour qu'elle se divertisse."

[ Tristan tue le géant Urgan, contraint le duc à lui céder le chien, et le fait porter à la reine] Chap. LXIII. "Et elle le reçut avec grande joie et force remerciements. Car jamais il ne pourrait exister créature plus belle. Pour lui fut faite une maison d'or brûlé, avec grande  habileté, et bien verrouillée. Et cet envoi fut plus cher que tout à Isönd.[...] C'est de la sorte que ce chien fut obtenu et acquis. Je veux maintenant que vous sachiez que le chien de Tristram ne resta pas longtemps à la cour du roi Markis. Par la suite, il prit l'habitude d'aller dans les forêts chasser le sanglier et le cerf lorsque Tristram et Isönd étaient là tous les deux. Ce chien attrapait tout animal de telle sorte que cela ne lui échappait jamais, et il avait un tel flair qu'il éventait tous les sentiers et toutes les pistes".

 

 

 

3. Petit-Crû dans Sire Tristrem.

 Poème anonyme copié dans la première moitié du XIVe siècle en anglais du Nord.

Traduction par André Crépin dans « Tristan et Yseut , les premières versions européennes », Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1995. Sire Tristrem, traduction  du manuscrit de la National Library of Scotland Advocate's MS 19.2.1 ou recueil Auchinleck. Les notes du traducteur sont indiquées par une astérisque.

   Une surprise nous y attend : un deuxième chien (ou premier si l'on veut) déjà mentionné par Gottfried mais comme étant le chien de chasse de Tristan, tient ici une place non négligeable dans le récit, le chien Hodain. 

1°) Extrait 1  : le Philtre d'amour et le chien Hodain.

   ...L'aimable et noble Ysonde demanda une boisson à Brengwain. La coupe était richement ouvragée : d'or était le couvercle. Au monde il n'y avait de boisson pareille à son contenu. Brengwain se trompa. Elle alla prendre la coupe et la tendit à l'aimable Ysonde. Ysonde pria Tristrem de commencer -ainsi-dit-elle. Leur amour resterait à jamais uni jusqu'à leur dernier jour. Un chien se trouvait près d'eux, qui s'appelait Hodain*. Il lécha la coupe au moment où Brengwain la reposa à terre. Ils furent tous amoureux manifestement et heureux. Ensemble ils goûteraient et la joie et la peine. _Mais à y réfléchir, néfaste fut le jour où ce breuvage fut fabriqué. A bord, Tristrem couchait avec Ysonde chaque nuit, jouant joyeusement, en toute liberté, avec la noble créature. Dans la chambre, nuit et jour, le chevalier goûtait avec elle le bonheur de partager avec elle les jeux de l'amour. Brengwain la belle était au courant -dès lors. Ils aimaient de toute leur force et Hodain faisait de même. Page 943.

 

* Hodain est le Hiuden de Gottfried, Husdent dans les textes français. L'association du chien Hodain à l'amour que se portent les maîtres ne se trouve que dans Sire Tristrem [ André Crépin oublie la Tavola ritonda]. Walter Scott ne la relève que pour se moquer des superstitions pseudo-scientifiques ; Köbling trouve l'idée trop géniale pour être du poète anglais ; Bédier la trouve « moins géniale que bizarre ». J'y vois de la sympathie pour nos frères animaux, et de l'humour. Ces bêtes de compagnie, au XIVe siècle, envahissait même les couvents.[ …]. Pléiade page 1561.

 

 

2°) Le chien Petitcrewe.

   ...Tristrem a tué Urgan, tous les gens du pays l'apprirent -avec joie. Le roi alors embrassa Tristrem et lui céda en propre tout le pays de Galles. Le roi apporta en présent un chiot aux pieds de Tristrem le fidèle. De quelle couleur était son poil, je vais vous le dire. La soie n'est pas plus douce. Le chiot était rouge, vert et bleu. Ceux qui le fréquentaient le trouvaient joueur et joyeux -c'est sûr. Il s'appelait Petitcrewe*, et il était de grande valeur. Le roi Triamour le donna au courtois Tristrem, car il avait libéré du malheur Triamour et les siens. Tristrem à son honneur montra sa courtoisie. Il donna à Blancheflour le pays de Galles à perpétuité -sans hésiter. Et il envoya Petitcrewe à dame Ysonde la reine. Ysonde, c'est la vérité, lorsqu'elle vit le petit chien, fit savoir à Tristrem qu'elle lui rendait son amitié.

 

* Petitcru se trouve dans le manuscrit orthographié Petitcrewe, Petitcrowe, Petitcru. Il correspond à Petitcriu chez Gottfried. (Note page 1562)

 

3°) Hodain et Petitcrewe accompagnent dans la forêt Tristrem et Ysonde bannis de la cour de Marc.

...Tristrem et sa compagne furent bannis pour leur conduite. Hodain, c'est l'exacte vérité, et Petitcrewe s'en allèrent avec eux. Ils couchaient dans une maison de terre. Tristrem leur apprenait le jour à attraper les bêtes dont ils avaient besoin -vifs comme l'éclair. Tristrem dressa Hodain à se nourrir dans la forêt. (page 953)

 

 

 

4. La Tavola ritonda.

Poème anonyme rédigé à Florence au deuxième quart du XIVe siècle, qui reprend en partie le Tristan riccardiano de la fin du XIIIe siècle d'origine ombro-toscane, alors que la matière de Bretagne est attestée en Italie dès le XIIe siècle sous forme de prénoms de baptême (Tristaynus...), de sculptures, de références littéraires, puis de motifs de fresques (par Pisanello à Mantoue) ou de manuscrits français du Tristan et Yseut dans les bibliothèques des Visconti, des Estes ou des Gonzague.

Édition par Polidori en 1864 à Bologne du manuscrit de la bibliothèque Laurenziana de Florence Plut. XLIV,27. Traduction par Jacqueline Risset de six épisodes dans le volume « Tristan et Yseut , les premières versions européennes », Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1995.

1°) La chienne d'Yseut boit le philtre avec les amants.

Cet épisode n'est pas traduit par Jacqueline Risset, mais raconté par celle-ci dans sa notice page 1593 ; il correspond à la page 116 de l'édition italienne. « S'apercevant de leur erreur, les coupables jettent sur le sol le reste du breuvage ; la petite chienne d'Yseut, aussitôt, le lèche : « elle fut ensuite dans la compagnie des deux loyaux amants, et dans sa vie elle ne les abandonna plus jamais » tandis que les dernières gouttes du philtre tombées sur le sol « s'y fixèrent si étroitement qu'on n'aurait plus pu l'enlever, même avec tous les fers du monde, et que le bois du navire n'aurait jamais pu en être détaché, à cause de la puissance du breuvage ». 

2°) Le chien Petit Araviuto apparaît dans le chapitre LXV « Le géant Urgan et le chien merveilleux ».

   ...Le duc [Bramante] alors, pour le distraire, et le divertir, lui fit amener un petit chien, qu'il tenait auprès de lui pour son plus grand agrément ; on l'appelait le Petit Araviuto, parce qu'il avait été élevé et nourri avec art. Et il n'y avait personne qui pût juger ou décrire sa beauté, ni dire de quelle couleur il était ; car de quelque coté qu'on le vit, il semblait qu'on pouvait indiquer des couleurs différentes. Il était au toucher plus doux que la soie ; il était né d'une chienne braque et d 'un léopard, et la pucelle de l'île de Vallone l'avait donné au duc. Son aboiement imitait les chants de tous les oiseaux dans toute leur variété. Il était attaché avec une chaîne d'argent qui, quand on la secouait, imitait le son de tous les instruments. Et Tristan en regardant son petit braque, en avait un plaisir qui le tirait de toute autre pensée. [ Tristan tue le géant Urgan le Velu...]. Alors le duc embrasse Tristan plus de cent fois ; puis il lui donne un cheval qui était le meilleur et le plus beau qu'on pût trouver alors ; il lui donna aussi le Petit Araviuto, et Tristan le reçut bien volontiers, pour le donner à la reine Yseut. A ce point il prend congé du duc, et retourne à la cour du roi Marc ; et le roi Marc lui fait grand honneur. Page 1067-1068.

 

      

 

 


                   IV. Les chiens des autres versions du corpus de Tristan et Yseut.

 


1°) Petit-Crû chez les continuateurs de Gottfried.

 Gottfried ayant laissé son Tristan und Isolde inachevé, deux continuateurs se donnèrent comme but de poursuivre le poème allemand jusqu'à sa fin : ce sont Ulrich de Türheim —ou Türkheim—(Première continuation) et Heinrich de Freiberg.

Ceux-ci font réapparaître le chien Petit-Crû dans l'épisode du Cortège de la reine Yseut devant Tristan et son ami Kaherdin/Kehenis, le frère d'Yseut aux Blanches Mains. 

a) Première continuation de Ulrich de Türheim (1230-1235).

Poète originaire de la région d'Augsbourg, Ulrich dédie son poème en  au commanditaire Konrad de Winterstetten († 1243), qui fut précepteur du roi Henri de Hohenstaufen. On estime que sa source est puisée dans le Tristrant d'Eilhart d'Oberg.

Il existe sept manuscrit : la traduction est basée sur le manuscrit d'Heidelberg.

   ...Isolde cajolait Petitcreu tendrement, affectueusement —et plus encore, tandis que le petit chien s'étirait gracieusement dans le giron d'Isolde. quel chien pouvait avoir une vie si douce ? Sa niche était d'or. La belle, la blonde Isolde commença à caresser doucement le petit chien, elle l'embrassa mille fois sur la bouche et dit "Mon cher petit chien, quand pourrai-je enfin embrasser et cajoler ton maître de la sorte ?" En faisant cela, elle fit signe à Tristan de sortir de sa cachette. (Pléiade page 654, traduction Danielle Buschinger)

b) Deuxième continuation de Heinrich de Freiberg (1270-1300).

-Source : Ulrich de Türheim, Eilhart d'Oberg.

 Poème de 6890 vers en alémanique (ou francique-rhénan ou moyen-allemand) sous le mécénat de Reinmund de Lichtenburg, favori des rois de Bohème Venceslas II et Jean de Luxembourg.

Cinq manuscrits (Florence, Modène, Cologne, ...), traduction dans l'édition Pléiade par Danielle Buschinger. L'extrait qui nous concerne se trouve page 749 de cette édition.

   Pour se justifier devant Kaedin, le frère d'Yseut aux Belles Mains d'avoir épousé celle-ci pour renoncer dès la nuit de noce à consommer ce mariage afin de rester fidèle à la première Yseut, l'épouse du roi Marc, Tristan explique à Kaedin qu'il "a gagné la faveurs d'une dame. Elle est si belle qu'elle éclipse et réduit à néant la beauté de toutes les autres femmes" :

  ... Cette femme exquise et si pure m'a en toute confiance, fait don de son corps ravissant. J'ai connu mille et mille joies avec cette femme merveilleuse qui, avec son superbe corps, m'a offert tant d'amour. Cette adorable femme s'appelle aussi Isolde, exactement comme Isolde mon épouse, ta sœur. " Écoute maintenant, mon cher Kaedin : un jour, j'étais auprès de la belle et prenais mon plaisir avec elle jusqu'au moment où je fus comblé et où il fut temps que je prenne congé de la bien-aimée. Sa fidélité parfaite lui donna l'idée de me donner cet anneau, et , au nom de la loyauté que je lui devais, elle m'adressa cette prière : si un jour je devais décider à prendre une femme légitime, je ne devrais pas faire avec son corps toutes les choses qu'un homme a l'habitude d'accomplir avec les femmes, avant d'être revenu auprès d'elle et qu'elle épouse j'avais prise. ce serment est la raison pour laquelle ta sœur est restée et restera vierge aussi longtemps que je résiderai ici à Arundel. 

  ... "Kaedin, je vais te dire d'avantage : l'autre Isolde, la blonde, m'a manifesté un immense amour et m'a traité mieux que jamais sur terre homme ne fut traité par une femme. Tu peux bien m'en croire. Là-bas, dans le pays des Gallois, tué un géant, qui s'appelait Urgan. Gilan, le prince du pays, m'a offert en échange un petit chien, que j'ai envoyé à ma dame, caché dans une rote, par l'intermédiaire d'un Gallois. Des fées s'étaient avec amour, occupées de lui, et, pleine de sollicitude, l'avaient élevées dans le lointain pays d'Avalon. Et même si cela te surprend, je peux t'affirmer, et n'en conçois aucune amertume, que ma dame là-bas, mon autre Isolde, a traité ce petit chien avec plus de tendresse qu'Isolde aux Blanches Mains ne m'a traité moi-même". (Ed. Pléiade pages 741-742).

"Ma dame là-bas, mon autre Isolde, a traité ce petit chien avec plus de tendresse qu' Isolde aux Blanches Mains ne m'a traité moi-même." Voilà le chien Petit-Crû au centre d'un enjeu vital pour Tristan : il va conduire Kaedin en Grande Bretagne pour qu'il admire, caché dans les arbres, la reine Isolde, et si celle-ci n'est pas d'une beauté incomparable et ne traite pas Petit-Crû de façon exceptionnelle, Tristan sera mis à mort par les parents d'Isolde aux Belles Mains pour l'avoir déshonorer. 

  Les deux chevaliers se rendent donc en Angleterre. Tristan fait savoir à la reine Isolde qu'elle décide son mari à se rendre à la Blanche Lande et le messager lui tient ce discours :

  ..."Il s'agit entre eux d'un pari. Tristan a assuré au guetteur que vous avez un petit chien qui lui appartenait auparavant et que par amour pour lui vous le traitez mieux et avec plus de tendresse que plus d'une princesse ne traite son légitime époux. . si vous voulez lui sauver la vie, vous devez absolument faire en sorte que tout se passe comme je vous l'ai dit et qu'il puisse vous voir demain et avec vous, le petit chien !"

 

Le jour venu, le cortège de la reine défile devant Tristan et son ami Kaedin. Viennent d'abord les dames de sa suite, toutes plus belles les unes que les autres, puis Kameline de Scheteliure, puis la belle Brangene, la servante d'Isolde dont Kaedin tombe amoureux. Elles dépassent de si loin tout ce qu'il a connu qu'il pense à chaque fois que c'est de la reine Isolde qu'il s'agit. "Celle-ci ne serait même pas l'aurore, comparée à l'éclat du soleil que tu verras aujourd'hui pour ton ravissement et pour ta joie." lui répond Tristan. Mais la reine est précédée d'une niche portée par deux palefrois :

   ... La niche était d'or. Dedans se trouvait le petit chien Petitcriu, que jadis Gilan avait par son prodige reçu d'Avalon, le pays des fées, et que plus tard le noble Tristan avait vaillamment conquis dans un combat. Derrière la litière chevauchait la merveilleuse Isolde, le trésor des joies de Tristan: comparée à sa beauté, celle de toutes les jeunes filles et des dames qui vivaient alors n'était rien. Elle avançait comme si elle défiait toute beauté féminine en ce monde. [...] Elle se laissa glisser de son cheval et s'assit dans le trèfle. Elle attira à elle le petit chien : "Viens, Petitcriu, viens ici!" Aussitôt le petit chien quitta la niche d'or et courut dans la direction de la blonde reine. Il se roula dans les fleurs, secouant gaiement la tête si bien que ses oreilles volaient. Il aboya de joie, et, frétillant de la queue, rejoignit Isolde. Elle le prit avec tendresse dans ses bras et le pressa contre son cœur. Elle l'étreignit, le serrant contre sa poitrine. Je ne voudrais certes pas oser prétendre qu'elle donna des baisers au petit chien. Isolde, la belle Isolde, ne se lassait pas de jouer avec Petitcriu. Pour finir, elle le mit sur ses genoux et l'enveloppa de sa blanche main dans le riche manteau de soie. Kaedin suivait attentivement tout ce qui se passait, observait chacun de ses gestes, et finalement il dit: "Mon compagnon, mon cher beau-frère Tristan, je veux te libérer de ton serment. Je sais à présent que ma sœur Isolde ne t'a jamais témoigné autant de tendresse, si fidèlement dévouée soit-elle. Jamais elle ne t'a traité avec autant d'affection qu'Isolde la reine traite ici ce petit chien". (Pléiade page 748-749)

 

 


2°) Petit-Crû dans le Tristrant de Eilhart d'Olberg.

      Dans ce poème, le chien correspondant à Petit-Crû dans les deux passages précédents ne porte pas de nom propre, mais la description du Cortège de la reine Yseut et ses caresses données au chien sont identiques.

 

Le Tristrant d'Eilhart d'Oberg, poème en haut-allemand  datant de 1170-1190, est la seule version complète subsistant pour le XIIe siècle : outre trois fragments de la fin du XIIe, elle est conservée par un manuscrit de la fin du XIIIe (Monastère de Saint-Paul en Carinthie) et trois manuscrits du XVe siècle (Dresde, Heidelberg et Berlin). Mis en prose en 1464. Traduction en Pléiade par René Pérennec.

  Eilhart était poète à la cour de Brunswick en Saxe, et ses protecteurs seraient donc Mathilde d'Angleterre ( 1156-1189), fille d'Aliénor d'Aquitaine, et son époux Henri le Lion duc de Saxe. Son poème est structuré en 63 blocs autour du chiffre sept et de la figure du chandelier à sept branches (D. Buschinger). 

   ... La reine descendit de selle sans demander l'aide de quiconque, ce qui ne lui était jamais arrivé jusque-là. ce geste montrait la force de son amour. Elle alla vers la litière dorée et en sortit le chien. Puis elle se mit -je vous assure que le fait est véridique- à frotter très affectueusement le chien avec son manteau. L'habit était constellé de hyacinthes, magnifiquement paré d'or et de gemmes et rehaussé de fils d'or ; il avait été cousu avec un art consommé ; le dessus était fait d'une soie à trois tons, la doublure était une riche fourrure d'hermine. C'est avec ce vêtement que la reine caressa le chien avec amour. Elle prit l'animal dans ses bras et le cajola avec beaucoup de tendresse, ce qui fit dire au vaillant Kéhenis : "Cher compagnon, je te délie de ton serment. Jamais ma sœur n'a eu autant d'égard pour toi". (Pléiade page 350)


3°) La Folie Tristan.

  Il s'agit d'un épisode particulier, bien que proche de ceux où Tristan se déguise en lépreux ou en pèlerin pour revoir Yseut sans se faire reconnaître. Il date du dernier tiers du XIIIe siècle (après les poèmes de Thomas et de Béroul, mais avant Gottfried) et est rapporté dans des versions distinctes par deux manuscrits, dits d'Oxford (Bibliothèque bodléienne, Manuscrit Douce d.6, folio 12v-19r, où il suit un long fragment du texte de Thomas dans les folios 1r-12v) et de Berne (Ms : Burgerbibliothek, Berne (ms 354) ; Fitzwilliam Museum (ms 302, fragment correspondant aux vers 150-198 du ms de Berne).

Dans la Folie de Tristan d'Oxford (998 octosyllabes à rimes plates), Tristan est parvenu à s'entretenir avec la reine dans sa chambre, mais quoiqu'il lui donne tous les détails de leur passé pour la convaincre de son identité, il est si bien transformé (visage gonflé, tanné en noir, et surtout voix contrefaite) que, quoique troublée, elle l'accuse de sortilège et d'envoûtements et se refuse à reconnaître son bel amant, "Tristan l'Amoureux" dans cet hideux fou.

Le texte est traduit et adapté par Mireille Demaules. On peut découvrir le manuscrit original folio 17v :

Ne membre vus, ma bele amie,

De un petite druërie

Ke une faiz vus envaiai

Un chenet ke vus purchaçai ?

E ço fu le petit cru,

Ke vu tant cher avez eü.

  ...Ne vous souvenez-vous pas, ma bien-aimée, du petit gage d'amour que je vous ai un jour envoyé, de ce petit chien dont je vous fis présent ? C'était Petit-Crû que vous avez tant aimé. 

 Ce bref rappel ne doit pas nous empêcher de remarquer qu'il s'agit (si j'ai bien suivi la chronologie assez complexe des nombreuses versions) du texte le plus ancien donnant le nom de Petit-Crû, puisque nous ne possédons pas le passage de Thomas qui, selon toute vraisemblance, le mentionnait.

  D'autre part, cet extrait me donne l'occasion d'un détour par le dictionnaire de Godefroy pour préciser et savourer le terme drüerie du vers 758 : il signifie ici "marque d'amour, témoignage, enseigne, cadeau galant", mais le terme peut aussi prendre le sens d'amitié ou d'affection, d'amour, de tendresse ou de galanterie, ou plus crûment de plaisir d'amour : faire sa druerie, c'est jouir du plaisir d'amour. Je me dis que Petit-Crû est tout cela à la fois.

 

 

Un peu plus loin (page 240 de la Pléiade et vers 915-918 folio 18v du manuscrit d'Oxford), Tristan à court d'argument demande à voir son chien Husdent.

Folio 18r :  "Ke en avez fait ? Mustrez le mai." 

Ysolt respunt :"Je les ai, par fai !

Cel chen ai dunt vuz parlez.

Certes, ore en dreit le veret.

Folio 18v : Brengain, ore alez put le chen !

Amenez le od tut le lien."

Vint a Huden e cil joï, E le deslie, aler le lait.

Cil junst les pez, si s'en vait.

    Tristan li dit : "ça ven, Huden !

Tu fus jas men, ore te repren."

Huden le vit, tost le cunuit :

Joie li fist cum fait dut. 

Unkes de chen ne oï retraire

Ke post merur joie faire,

Ke Huden fit a sun sennur,

Tant par li mustrat grant amour.

 ..."Yseut, souvenez-vous : je vous ai alors  donné Husdent, mon chien. Qu'en avez-vous fait. Montrez-le-moi." Yseut répond : "Je l'ai toujours, par ma foi, ce chien dont vous parlez. Oui, vous allez le voir tout de suite. Brangien, faites venir le chien. Amenez-le avec sa laisse. Brangien se lève sans attendre pour aller chercher Husdent qui lui fait fête, puis elle le détache et le laisse aller. D'un bond, le chien s'élance.

   Tristan lui dit : "Viens ici, Husdent ! Tu étais à moi, il n'y a pas si longtemps, je te reprends maintenant." Dès qu'il le vit, Husdent le reconnut aussitôt. Il lui fit fête, cela va sans dire. A ma connaissance, jamais aucun chien n'aurait pu manifester joie plus pure que celle d'Husdent retrouvant son maître, tant il lui témoigna une vive affection. Il courut vers lui, la tête en l'air : jamais animal n'eut l'air plus joyeux. Il frottait son museau contre Tristan et lui donnait des coups de patte : c'était un spectacle très émouvant.

Yseut en fut stupéfaite. Elle eut honte et rougit de voir le chien accueillir joyeusement son maître, dès qu'il eut entendu sa voix. Car Husdent était méchant et peu docile !Il mordait et faisait du mal à tous ceux qui voulait jouer avec lui ou le toucher. Personne ne pouvait l'approcher sinon la reine et Brangien, tant il était hargneux depuis qu'il avait perdu son maître qu'il avait élevé et dressé.

  Tristan caressait Husdent et le retenait. Il dit à Yseut : "Il se souvient mieux du maître qui l'a dressé et élevé que vous ne le faîtes de l'amant qui vous a tant aimé. Il y a une grande noblesse chez le chien et, chez la femme, une grande déloyauté. (Pléiade page 240-241)


Nouvelle halte : animalisation de Tristan dans les Folies.

   La façon dont Tristan se transforme en fou, puis dont il se présente au roi en alléguant des origines fantastiques, témoigne d'un processus d'animalisation par laquelle non seulement il adopte l'aspect d'un homme sauvage (tunique de poil, massue), mais encore qu'il se déshumanise dans un processus de renversement des valeurs : dans le manuscrit d'Oxford il se teint la peau en sombre, se rase les cheveux, déforme sa voix, se prétend  être le fils d'Urgan le Velu, puis raconte que sa mère était une baleine et qu'il a été allaité par une tigresse (Pléiade page 224). Cette inversion des critères de civilité qui le caractérisait (peau claire, chevelure soignée et blonde, voix humaine) se retrouve encore lorsqu'il inverse son nom en la forme Tantris. Dans le manuscrit de Berne, son père est un "morse" (traduction du mot du manuscrit galerox évoquant wahlros, "cheval marin"), sa mère une baleine, et sa sœur se nomme Bruneheut, la plaçant du coté de la couleur noire qui l'oppose à Yseut la Blonde. La reconnaissance de ce Tristan animalisé par son chien, et non par Yseut tant qu'il n'a pas repris sa voix normale, participe à cette inversion.

  On peut y voir un trait de l'abnégation sacrificielle poussée jusqu'au reniement de soi qu'un amant est prêt à accepter pour satisfaire son désir (comme Lancelot dans sa charette) ; ou encore, y voir des arguments pour comprendre que le roman de Tristan et Yseut s'oppose radicalement au cycle du Graal et que la sexualité (métaphoriquement, le philtre) conduit les amants à renier les valeurs de la civilité, de la morale et de la culture, valeurs qu'ils possédaient pourtant avec excellence (la musique et le chant, la composition de lais, la maîtrise du jeu d'échec, l'élégance vestimentaire, le maintien corporel ). Quand aux valeurs religieuses du christianisme qui sont l'âme du Graal, elles sont ici inexistantes.  "Tandis que le Tristan exalte l'amour et l'adultère, le Graal glorifie la virginité. Dans le Tristan subsiste la croyance au destin, un vieux fond celte et païen ; dans le Graal, on reconnaît la foi libératrice, le symbole des plus hautes espérances chrétiennes."(cf Breillat 1938).

Évoquer Ulysse.

  Bien-sûr, cet épisode évoque les chants XIV à XX de l'Odyssée dans lesquels Ulysse de retour à Itaque se déguise en mendiant pour tester la fidélité de la mémoire de son épouse Pénélope et qui, à son arrivée au palais, est reconnu par son vieux chien Argos qui en meurt d'émotion.


 4°) Tristram et Izalda.

Version tchèque de 9000 vers du dernier tiers du XIVe siècle, connu par deux versions tardives de 1449 et 1483. Quatre épisodes sont traduit dans l'édition de la Pléiade par Hana Voisine-Jechova : le chien Utan apparaît page 1119 de cette édition, dans l'épisode de la Mort des amants :

   ...Car, quand cela se passa, leur chien, leur chien chéri qui s'appelait Utan se mit comme s'il était frappé à mort à pousser de tels cris et de tels hurlements qu'il ne laissa personne en repos, gémissant et courant çà et la, cherchant à se donner la mort. Puis, à la fin, il rampa jusqu'à eux en hurlant, leur sauta sur la poitrine, fit trois tours, ferma les yeux, et expira sur eux.

       


   VI. Les autres animaux merveilleux du Tristan et Yseut.

 


1°) Le cheval merveilleux dans Tristan le Moine.

Poème épisodique en allemand de 2705 vers qui daterait de 1210 et 1260 en Alsace et connu par 2 manuscrits du XVe siècle, dont Ms 14697 de Bruxelles. Traduction et annotation par Danielle Buschinger dans l'édition « Tristan et Yseut , les premières versions européennes », Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1995.

Dans ce récit est décrit le cortège par lequel Tristan et son épouse Isolde se rendent à la cour du roi Artus pour participer à une fête courtoise. Après la description des riches toilettes des dames vient celle du cheval de Tristan.

Une reine [Isolde épouse du roi Marc] avait envoyé à Tristan, par amour pour lui, un magnifique cheval. Elle était très bien disposée à son égard. L'un des pieds du cheval était vert comme l'herbe, l'autre blanc, et une oreille était rouge foncé. Elle lui fit savoir que les couleurs avait différentes valeurs symboliques. Avec la couleur rouge de l'oreille elle lui contait sa détresse, qu'elle s'était enflammée d'amour, et la couleur verte donnait à entendre que tout cela était récent. La couleur blanche montrait la fidélité, car la couleur blanche est dépourvue de toute impureté. Le harnais qu'elle avait envoyé à Tristan sur le cheval était si précieux et si parfait que j'ai grande envie de ne pas le passer sous silence. Il y avait une selle large et bien tendue. Les arçons étaient) précieux ; le troussequin d'avant était en ivoire, celui d' arrière était une belle pierre précieuse que nous connaissons tous : c'était un cristal. Dans la selle on avait incrusté des images d'oiseaux. On avait l'impression qu'ils bougeaient comme s'ils étaient vivants. Les branches du mors étaient en fanon de baleine, les panneaux de soie rouge ; au lieu de cuir on avait utilisé une épaisse étoffe de soie brodée d'or. Le poitrail était très beau : c'était une sangle pas très large ornée d'une précieuse bande de soie garnie d'or fin. Son éclat était rehaussé par de nombreuses images de nobles animaux. Des clochettes y étaient accrochées, qu'on entendait de loin. Les étrivières étaient solides et faites de la plus belle soie qu'on avait jamais vue. Les larges sous-ventrières étaient bien proportionnées et avaient à leurs extrémités des anneaux d'or. La selle était, comme il se doit, joliment parée de cordelettes tressées en soie rouge, blanche, bleue, brune et jaune ; elles pendaient bas vers le sol. Et on avait ornée cette selle d'objets très précieux. Je vais maintenant présenter et vous décrire la bride comme elle était. Elle était alourdie de nombreux ornements. Le mors était en acier, la gourmette en argent, la muserolle en or. Une petite statue, posée dessus, entourait toute la tête. A l'intérieur était gravé le nom du propriétaire du cheval. L'inscription courait tout autour. Une pierre était sur le front qui la nuit brillait clair comme le jour. La bride était tressée en soie, on ne pouvait en trouver de meilleure depuis que les brides avaient été inventées. Mon maître m'a parlé de beaucoup de jolies choses (j'ignore s'il les a vu lui-même) : quand on prenait la bride dans la main, un merle commençait à chanter, c'est la souveraine elle-même qui en avait décidé ainsi. Si vous l'aviez-vu vous-même, vous pourriez dire que le harnais était très précieux. (page 1028-1029).

 

      Comme Petit-Crû, le cheval offert à Tristan par la reine Yseut est " un petite drüerie", un gage d'amour qui par ses caractères est aussi la métaphore de l'acte d'amour saturant les sens et transportant les amants dans le pays du merveilleux indicible, celui du ravissement sexuel.

 

 

Évoquer le cheval de Camille dans l'Eneas.

Cette description évoque immédiatement (Alain Corbellari in Joseph Bédier note 231 ) le passage de l'Eneas (adaptation de l'Énée de Virgile dans la matière de Bretagne) dans laquelle est décrit le cheval de la reine des Volques, Camille. Il s'agit des vers 4049 à 4084 :

 

Onkes ne fu tant gente beste

come neis ot blanche la teste.

Le top ot neir, et les oreilles

ot ambesdeus totes vermeilles,

le col ot bai et fu bien gros,

les crins indes et verz par flos ;

tote ot vaire l'espalle destre

et bien fu grisle la senestre ;

les piez devant ot lovinez

et fu toz bruns par les cotez ;

soz le ventre fu leporins

et sor la crope leonins

et fu toz neirs de soz les alves ;

les deus jambes devant sont falves,

les deus desriers roges sans ;

les quatre piez ot trestoz blans,

neire ot la coe une partie,

l'altre blanche, tote crespie,

les piez copez, les jambes plates :

molt fu bien faiz et bien aätes.

Li palefreis fu bien anblanz,

et li freins fu molt avenanz ;

de fin or fu li cheveçals,

faiz a pierres et a esmals,

et les resnes de fin argent,

bien treciees menuëment ;

la sele ert buene, et li arçon

furent de l'uevre Salemon,

a or taillié de blanc ivoire ;

l'entaille en ert tote trifoire,

de porpre fu la coverture

et tote l'altre a feltretire,

dt d'un brun paile andeus les cengles,

de buen orfreis les contrecengles ;

li estrier furent de fin or,

li peitrals valut un tresor.

 

 

Mais si les points communs sont nombreux, cette description est purement visuelle et ne fait pas intervenir  le son des clochettes et le chant féerique du merle du cheval de Tristan, deux éléments qui, par contre, le rapprochent de Petit-Crû.

On comparera aussi avec  le palefroi à robe bigarrée d'Enide dans Erec de Chrétien de Troyes v.7289, qui vient aussi d'une créature surnaturelle.

 

 

      2°) Le cerf merveilleux dans le Tristan de Gottfried

   Le cerf chassé par Marc Tristan de Gottfried v1798 est "étrange. Celui-ci avait une crinière semblable à celle d'un cheval et une robe blanche, il était en outre d'une stature imposante et solidement bâti. Seuls ses bois étaient petits et courts, à peine renouvelés, comme s'il les avait perdu  peu de temps auparavant." (page 607).

 Dans les romans bretons, le cerf blanc est féerique, il sert à introduire le héros vers les profondeurs surnaturelles de la forêt. Celui-ci va mener le roi Marc vers la grotte où se sont réfugiés les amants, grotte dont la description page 603 accumule les poncifs de la féerie : "blanche comme neige, lisse et plane de toute part.[...] La paroi blanche lisse et plane montrait la droiture de l'amour : sa blancheur immaculée ne doit pas porter de diaprure, et nulle part la suspicion ne doit non plus y faire ni plaie ni bosse". On voit que la féerie est utilisée pour transformer une description en une métaphore.

 



 

 

Synthèses et considérations diverses.

      Les caractères et propriétés de Petit-Crû. :

-Origine féerique. C'est la seule intervention d'une fée et de l'île d'Avalon où elle réside dans le récit. 

-Toutes les couleurs sont réunies ensemble, créant une sidération des sens, de la même façon que la blancheur peut être éblouissante mais aussi aveuglante. Cette perte  de repère, comme l'errance d'un héros perdu dans une forêt, est le chemin qui mène vers l'Autre Monde

-Tous les sons et toutes les mélodies ensemble.

-Imitation.

-Plaisir qui suscite l'oubli (des soucis) et l'apaisement des douleurs : analgésie et amnésie, comme dans l'Odyssée .

-Le son thérapeutique des cloches et son origine celte : les cloches de guérison attribuées en Bretagne aux saints venus d'Irlande. Voir les liens de mon article  Acoustique, guérison et liturgie : l'abbatiale Sainte-Croix à Quimperlé, et le moteur de la Jaguar F-Type.

Ici, ce grelot, le Zauberglockchen  enchanté est le contraire de la cloche suspendu au sommet des clochers et qui structure le temps pour en vouer chaque heure à Dieu : c'est un moyen de déstructurer le temps dans l'ivresse obsédante, quasi folle, de la répétition métallique d'un son. J'aurais voulu m'attarder à rechercher combien les grelots apparaissent dans les contes et légendes, dans les romans bretons et l'imaginaire médiéval, mais j'y renonce. J'évoquerais le grelot des bonnets de fou, la crécelle des lépreux, et surtout les tintamarres des charivari destinés à éloigner les risques qui surviennent lors de toute rupture de l'ordre, qu'il soit moral, météorologique (tirer le canon ou sonner les cloches en cas d'épidémie ou d'orage), ou cosmique (lors des "douze petits jours" de l'année.

 

 Son nom Petit-Crû , petite créature, se rattache à cette problématique du souvenir douloureux ou du "blanc", du "trou de mémoire" si on considère qu'il indique l' ineffable de cette créature, dans un au-delà des mots. Comme Ulysse qui remplace son orthonyme par le nom de Personne pour donner au cyclope Polyphème une non-identité, comme Pessoa dont le nom en portuguais signifie "personne" mais qui dissout cette identité sous 70 hétéronymes, Petit-Crû efface son nom sous le pseudonyme de "petite créature", de même que le nom "fée" signifie "fatum", destin.  Son nom est comme, en musique, un soupir, un espace réservé pour des phénomènes qui ne peuvent être mis en mots, soit par excès du Jouir, soit par l'oubli de soi.

 Son affiliation évidente avec le monde magique est une indication claire que  Petit-Crû doit être interprété symboliquement ou métaphoriquement tant comme représentant la jouissance sexuelle elle-même (le chien devenant un objet intermédiaire, un artefact féerique de leur amour) que des dangers de l'endormissement de la mémoire, dans une polysémie contradictoire qui en fait toute la richesse.

 

Mémoire douloureuse ou oubli ? Petit-Crû et les Lotophages.

La problématique à laquelle est confrontée Yseut en recevant Petit-Crû et son grelot du doux oubli est la même que celle de l'équipage d'Ulysse dans l'île des Lotophages : le lotos confère la soporifique perte de mémoire qui apaise la nostalgie des voyageurs en retour vers le pays natal, au risque de les détourner de celui-ci et de leur fidélité à eux-mêmes et à leur passé. 

Voir Odyssée :

Mes gens, ayant goûté à ce fruit doux comme le miel,

ne voulaient plus rentrer nous informer,

mais ne rêvaient que de rester parmi ce peuple

et, gorgés de lotus, ils en oubliaient le retour…

Odyssée, IX, 87-97.

Yseut, en arrachant le grelot magique, s'arrache aussi à la douceur de l'oubli de ce qui fait l'essence de son amour : l'amertume, depuis qu'elle a lié pour toujours, sur la nef où elle a bu le philtre, les mots mer, amer et aimer.

 C'e sont des dangers analogues auxquels Ulysse s'est arraché en quittant Calypso et ses promesses d'éternité, ou l'île de Circé et son breuvage de l'oubli qui transforme ses marins en porcs. Ni dieu ni porc : préserver la souffrance de l'absence de l'être aimé, c'est préserver l'amour propre à l'humain. Mieux vaut souffrir, pourvu que cela soit pour lui (pour elle), mieux vaut mourir que de vivre sans elle (sans lui) :

Murir desiret, murir volt,/ Mais sul tant k'ele lo soüst / Ke il pur la sue amur murrust : Mourir il désire, mourir il veut / Mais pourvu qu'elle sache / Qu'il est mort pour elle. (Folie d'Oxford vers 20-23)

Petit-Crû est, au yeux d'Yseut, une distraction, un objet d'amour qui la distrait, la détourne de l'amour ; plus tard, Yseut ira plus loin, et non contente de rejeter les hochets, elle portera un cilice pour ressentir en permanence la douleur de l'absence de Tristan (Thomas in Pléiade page 183). Tout le poème rappelle en leitmotiv que leur amour est amertume, souffrance et qu'il les mène à la mort.

Ainsi, tout pourrait opposer la chienne d'Yseut qui, dans Sire Tristrem, lèche quelques gouttes du philtre et qui,sous le nom d'Utan, partage dans la version tchèque la fidélité indéfectible des amants jusqu'à venir mourir avec eux, tout pourrait opposer ce symbole de fidélité avec l'ambiguë Petit-Crû qui associe à ses charmes visuelles un grelot d'amnésie et ses risque diaboliques d'infidélité. débarrassé du ricanement infernal et métallique de ce hochet, Petit-Crû, alors dépourvu de tout caractère fée, pourra être le héros des épisodes du Cortège de la Reine comme substitut de Tristan.

 

Le Coussin magique, et l'amour manqué.

Il existe dans le récit un autre élément magique, mais ce n'est plus un animal, mais un simple coussin. Alors que Kaedin l'ami de Tristan demande de coucher avec Brangein, la reine Yseut contraint sa fidèle servante à accepter, mais elle lui confie un coussin magique. Sitôt que Kaedin a posé la tête dessus, il s'endort, et se réveille au matin fort dépité de l'occasion qui vient de lui passer sous le ...nez. Ce coussin soporifique pourrait sembler anecdotique, mais D. Buschinger 1973 a révélé la place remarquable qui lui est donnée par Eilhardt, en symétrie dans le poème avec la scène du Philtre.

 

 

 

 

 

 

 

Sources et liens.

Les textes :

— « Tristan et Yseut , les premières versions européennes », Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1995.

— BÉDIER Joseph, 1903 Le Roman de Tristan par Thomas, poème du XIIe siècle,  S.AT.F. Firmin Didot : Paris, 2 volumes, Chap. XXV Petitcrû, page 217-231 

https://archive.org/stream/leromandetrista00premgoog#page/n248/mode/2up

— La Tavola ritonda o l'istoria di Tristano edité par Polidori, Bologne 1865https://archive.org/stream/latavolaritonda01poligoog#page/n10/mode/2up

 — Texte italien  en ligne

—Version allemande par Gottfried de Strasbourg en ligne sur Zeno.org Das Hündlein Peticriu

— Version allemande par K. Marold 1906 avec numérotation des vers :en ligne page 266 et suivantes. 

Les commentaires critiques:

Les études portant sur le chien Petit-Crû sont rares en langue française. Je rassemble quelques données bibliographiques que j'ai pour la plupart omis de consulter.

— Un  article Mediawiki a été rédigé en allemand sur le sujet que j'ai traité ici : Das Zauberhündchen Petitcreiu (Gottfried von Straßburg, Tristan)

 

 — ANDIEL  Martin Petitcreiu als Allegorie auf den Ineinanderblick der Liebenden in Gottfried von Straßburgs "Tristan" GRIN Verlag, 11 mai 2004 - 18 pages en ligne Google 

 BREILLAT (Pierre).  1938 "Le manuscrit Florence palatin 556 La Taviola ritonda et la liturgie du Graal". Mélanges d'archéologie et d'histoire  Volume   55  pp. 341-373   Persée :

— BUSCHINGER  (Danielle),  1971  "Louise Gnädinger. — Hiudan und Petitcreiu. Gestalt und Figur des Hundes in der mittelalterlichen Tristandichtung" in Cahiers de civilisation médiévale    Volume   14   N°   14-56   pp. 376-382 en ligne : Persee 

— BUSCHINGER  (Danielle) 1995, " édition et annotation du Tristan und Isolde" in Tristan et Iseut, Pléiade, Gallimard : Paris 

  — BUSCHINGER (Danielle) 1973  "La composition numérique du Tristrant d'Eilhart von Oberg"  in Cahiers de civilisation médiévale   Volume   16  pp. 287-294 En ligne Persée

— CORBELLARI (Alain)  in Joseph Bédier note 231 Parallèle entre le chien multicolore et le cheval coloré de Camille dans Enée Eneas de Chrétien de Troyes vers 4047-4080(?) En ligne

— GNÄDINGER (Louise) 1971  Hiudan und Petitcreiu: Gestalt und Figur des Hundes in der mittelalterlichen Tristandichtung Atlantis Verlag, 107 pages. Non consulté.

— HIRSCHBERG (Ruth), 2013, iconographie des chiens et animaux au Moyen-Âge sur le site en ligne.

— MULLER Katharina  Die 'Hundchen Petitcriu-Scene' in Gottfried Von Strassburgs Tristan 

— OKKEN (Lambertus) Kommentar zum Tristan-Roman Gottfrieds von Strassburg en ligne Google 

 —PIQUET (F.) 1904-1905 L' originalité de Gottfried de Strasbourg dans son poème de Tristan et Isoldeétude de littérature comparée  l'Université de Lille chap.XXV  pp. 270-274 

— SCHRÖDER Werner, Das Hündchen Petitcreiu im Tristan Gotfrids von Strassburg, in : Dialog. Literatur und Literaturwissenschaft im Zeichen deutsch-französischer Begegnung Festgabe für Josef Kunz, Berlin, E. Schmidt, 1973 : p. 32-42.  


— Bnf français 776 gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6000110d.r=.langFR.swf

— Bnf NAF 6579 Tristan en prose par Luce de Gaste 1201-1300: Gallica 

 

 

                   

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Par jean-yves cordier
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