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19 septembre 2014 5 19 /09 /septembre /2014 11:55

L'Arbre de Jessé de l'Abbaye de Saint-Riquier (XVIe siècle).

 

Voir dans ce blog lavieb-aile les articles consacrés aux Arbres de Jessé de Bretagne:  

Les sculptures :

Et les vitraux : 

Et en comparaison avec les œuvres bretonnes :

 

 

Vue de la façade et de la tour Wikipédia

Image illustrative de l'article Abbatiale de Saint-Riquier

  L'Arbre de Jessé de Saint-Riquier occupe le tympan du portail occidental, de l'ancienne abbaye bénédictine de Saint-Riquier, fondée dans la première moitié du VIIe siècle. L'abbaye fut incendiée en 1131, reconstruite par l'abbé Gilles de Machemont (1257-1292) ruinée successivement par les Bourguignons et par les Armagnacs en 1421, puis incendiée à nouveau en 1475 et 1487. Elle est alors reconstruite par l'abbé Eustache le Quieux et son successeur Thibaut de Bayencourt avant d'être incendiée en 1554 par le fils de Charles Quint, le futur Philippe II ; elle resta ruinée jusqu'à la seconde moitié du xviie siècle , où elle fut presque entièrement restaurée dans par l’abbé Charles d'Aligre.

   Afin de dater cet Arbre de Jessé, je retiens que la façade occidentale et sa tour sont dues  à l'abbé Thibaut de Bayencourt qui y plaça ses sculptures entre 1511 et 1536 lorsque l'ancienne façade fut remplacée. De part et d'autres de la grande accolade qui surmonte le tympan, sont figurés les deux abbés Eustache le Quieux (1479-1511) et Thibaut de Bayencourt (1511-1538), tous 2 agenouillés et priants.

J'en déduis la datation 1511-1536 pour cet Arbre. Il relève, au seuil de la Renaissance, du gothique flamboyant, sous le règne de Louis XII et de François Ier.

Afin de préciser maintenant le contexte iconographique de la façade afin de placer l'Arbre dans un programme théologique  cohérent, je prends note que sur la grande accolade qui couronne le portail central, se trouve une représentation de la Trinité sous forme d'un trône de Gloire. De chaque côté, les statues de dix apôtres sur deux registres. Au sommet du grand gâble est sculpté le Couronnement de la Vierge. En haut du clocher, Saint Michel avec à sa droite Adam et Eve et à sa gauche Moïse et Élie. 

Je note aussi que le tympan du portail sud est décoré de sculptures se rapportant à l’histoire de la Vierge Marie, on y voit Anne et Joachim, la Nativité de Marie, l’Annonciation, la Nativité, l’Adoration des Mages.

Le programme donne donc la première place à la célébration de la royauté de la Vierge (Jessé + Couronnement + ascendance davidique d'Anne et Joachim + adoration des Rois).

 

Le tympan est traité comme celui d'une verrière, l'entrelacs des branches et les personnages qui y sont installés découpant des ajours comme le remplage d'une baie. Ces jours sont comblés par des verres losangés (et jadis, selon Juls Corblet, par des vitraux peints. Ce fenestrage ajouré est, en soi, remarquable.

La dentelle de pierre était vraisemblablement peinte, et il faudrait imaginer le spectacle polychrome des manteaux rouges, bleus ou jaune, celui des parures à l'or scintillant, des carnations tendres et des cheveux blonds ou bruns parcourus par le vert déploiement des branches et des feuillages.

arbre-de-Jesse 5001c

 


II. L'axe central : Jessé / la Vierge à l'Enfant.

                            arbre-de-Jesse 4986c

Jessé.

"Suspendu devant lui un écusson aux armes de France, dont les fleurs-de-lis ont été effacées ; il ne reste que le cordon de l'Ordre de Saint-Michel".

                          arbre-de-Jesse 4987d

 

La vierge à l'Enfant.

  Elle est au centre d'une mandorle de rayons de feu, les pieds posés sur un croissant de lune : cette référence à la Femme de l'Apocalypse 12:1 ou Mulier amicta sole et luna sub pedibus ejus ("femme revêtue de soleil") confirme que cet Arbre de Jessé s'inscrit dans un culte de l'Immaculée Conception. Ce culte a été reconnue par le pape Sixte Iv en 1476 et affirmé comme dogme par les docteurs de la Sorbonne en 1496.

Malgré la corrosion de la pierre, on peut admirer la tenue vestimentaire somptueuse de la Vierge, son visage de statue antique, et sa luxuriante chevelure.

                            arbre-de-Jesse 4988c

 

Les six rois du coté droit.

Ils portent tous un collier  de chaînons rectangulaires comme emblême royal. Chacun est vêtu différement, mais souvent en seigneurs Renaissance, avec des tuniques courtes au dessus de jambes nues (ou recouvertes de chausses fines) 

Ceux-ci portent leur sceptre. 

         arbre-de-Jesse 4990c

 

arbre-de-Jesse 4991c

 

Le roi David, identifié à sa harpe, débute la série en bas et à droite de l'Arbre. Il est en position "de chevalier servant", un genoux à terre , en allégeance envers le Messie et sa Mère. Il porte une couronne.

 

arbre-de-Jesse 4992c

 

Les six rois (?) du coté gauche.

  Bien que les auteurs aient tous décrits douze rois répartis à droite et à gauche sur les ramures de l'arbre, un simple examen suffit à constater que seuls les personnages de droite portent des vêtements, des coiffures, des sabres ou les regalia propres aux rois. A gauche, les personnages portent des tenues ecclésiastiques et hébraïques antiques, des longues barbes (pour quatre d'entre eux), des aumônières, des franges rituelles, et adoptent des postures maniérés exemptes de noblesse. En un mot, ce sont des Prophètes. Bien-sûr, ils ne devraient pas apparaître sur les fleurons de l'Arbre comme des descendants de Jessé, qu'ils ne sont pas, et ils devraient se tenir à l'écart, comme dans les vitraux de Saint-Denis, Chartres, Soissons, le Mans, Beauvais du XIIe et XIIIe siècle. Mais pourtant, force est de constater la réalité des choses.

 

arbre-de-Jesse 4989c

 

arbre-de-Jesse 4994c

 

 

arbre-de-Jesse 4993c

 

 

 

 

Sources et liens.

 

— CORBLET (Jules) 1860  Etude iconographique sur l'arbre de Jessé, page 23.

— GILBERT (Antoine.Pierre-Marie) 1836  Description historique de l ́église de l ́ancienne Abbaye Royale de saint Riquier...page 68

 

 http://www.culture.gouv.fr/culture/inventai/itiinv/striquier/pages/facade.html


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Published by jean-yves cordier
18 septembre 2014 4 18 /09 /septembre /2014 21:12

La Vierge à la démone de la chapelle de Kerdévot.

La Bretagne est riche en statues de la Vierge terrassant une créature bestiale, et le docteur Thomas en son temps, puis  Hiroko Amemiya dans sa thèse puis son ouvrage Vierge ou démone en ont dressé un passionnant inventaire. Souvent associé à l'Arbre de Jessé, ce thème iconographique n'est qu'une des formules du culte de l'Immaculée Conception, dans lequel la Mère de Dieu apparaît en  Éve Nouvelle ayant vaincu la fatalité du Péché originel.

Voir :  Vierge et démone, et Immaculée Conception. Notre-Dame-de-Populo à Landudal.

La chapelle de Kerdévot en Ergué-Gabéric en conserve une version si policée qu'un coup d'œil trop rapide passerait à coté de la Bête écrasée sous son pied. Pourtant, elle n'est pas morte, l'infecte ophioïde aux écailles puantes, l'anguipède à la queue entortillée par les spasmes du vice : elle vous fixe de ses yeux rouge. On en admire que mieux la splendide maîtrise avec laquelle Marie, regard fier et serein, tient son Fils préservé du vert maléfice. 




                        MG 7881xc

 

 


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Published by jean-yves cordier
17 septembre 2014 3 17 /09 /septembre /2014 12:29

La bannière paroissiale de l'église Saint-Nicaise de Saint-Nic (29) par la maison Le Minor ; et les autres bannières. La dévotion des Trois Ave.

 

 

I. La bannière Le Minor 1990. 

Pour voir les autres bannières sorties de chez Le Minor : Les bannières Le Minor.

Cette bannière de procession a été réalisée en 1990 à l'initiative du recteur Jean-Louis Guéguen, sur un carton de l'artiste de Quimper  Pierre Toulhoat. Elle représente les deux statues placées dans le chœur de cette église.

1) On lit sur la face liée au patron de l'église "SAINT NICAISE PRIEZ POUR NOUS" ainsi que ANNO DOMINI 1990 Toulhoat à droite, PAROISSE SAINT-NIC Le Minor à gauche.

Ce saint porte la mitre, la crosse archiépiscopale et la plaque pectorale qui semble le désigner comme Saint Nicaise de Reims, alors que Saint-Nic vient du saint breton nommé Maeoc ou Mic, et que la paroisse est mentionnée dès le XIème siècle comme Plebs Sent Mic (au XIème siècle), Seinctnic (au XIVème siècle), Saint Vic (1410 à 1411),  et Saint Nic (en 1599). 

Cliquez sur l'image pour l'agrandir / Klikañ war an tresadenn evit brasaat anezhañ.

                    MG 7951c

 

      Le modèle s'en trouve à droite du chœur :

                      030c

 


2) Sur la face liée à la Vierge, on lit AVE MARIA et à nouveau A D 1990 à droite, complété par Le Minor / Toulhoat à gauche.

Le fond "bleu glazik" et les couleurs jaune et noir sont très bretonnes, de même que les motifs de broderie inspirés des costumes (cœur, arête de poisson).

La tête de la Vierge à l'Enfant est nimbée de neuf étoiles rapellalnt les douze étoiles de la Vierge de l'Immaculée Conception. L'Enfant, tenu sur le bras droit, porte un nimbe crucifère, il tient le globe (globus cruciger de la main gauche et trace une bénédiction de la main droite.

Les personnages sont entourés d'un rinceau aux fleurs de marguerite.

                     banniere 7973c

 

 

Le modèle est la statue placée à gauche du chœur :

J'y retrouve la coiffure caractéristique des Vierges bretonnes, ce voile blanc enrichi d'un filet d'or, qui plutôt que de couvrir le front, dégage au contraire cet élément d'élégance et ne recouvre que la partie occipitale de la tête ; puis, contourne la chevelure par l'avant en la rassemblant derrière la nuque. 

Vierges allaitantes : le bandeau de cheveu.

                     027c

 

 

Les autres bannières.

 

Bannière de Sainte Thérèse et de l'Immaculée-Conception.

                028c

 

                                       003c


Bannière de Notre-Dame des Trois Ave Maria.

Cette bannière est très interéssante parce qu'elle témoigne de la vivacité à Saint-Nic de la dévotion mariale des Trois Ave Maria : celle-ci , déjà pratiquée par François d'Assise, remonterait aux révélations faites à Sainte Méthilde (1241-1297) et à la promesse de la Grâce de la Bonne Mort consignée dans le chapitre XLVII de la première partie du "Livre de la Grâce spéciale". A la  fin des années 1800, le Père Jean-Baptiste de Chémery, capucin du couvent franciscain de Blois, se fait l'ardent apôtre de la dévotion populaire aux " 3 Ave Maria ", qui repose sur la récitation quotidienne de trois "Je vous salue Marie" et fonde une Confrérie , approuvée en 1924 par le pape Benoit XV sous le nom de " l'archiconfrérie des 3 Ave Maria " ; néanmoins, on parle souvent  de " Notre Dame de la Trinité ", et en 1934 Pie XI utilisera ce vocable. En 1931, la construction d'une basilique est décidée à Blois : elle sera consacrée en 1949. Elle devient le Centre mondial de la dévotion aux Trois Ave Maria.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Basilique_Notre-Dame_de_la_Trinit%C3%A9_de_Blois

Exista-t-il à Saint-Nic, ou dans le Finistère, des Confréries des Trois Ave Maria ? On trouve, dans La Semaine religieuse du diocèse de Quimper et de Léon 1921 page 773 le texte suivant :


 

Par un bref du 8 février 1900, Sa sainteté Léon XIII accorde une indulgence de 200 jours à tous ceux qui réciteront les Trois Ave Maria, matin et soir, en ajoutant une fois, cette invocation : « Mater mea, libera me hodie a peccato mortali » : O ma Mère, préservez-moi du péché mortel pendant ce jour, ou, le soir « pendant cette nuit ».

Par un bref daté du 5 décembre 1904, au lendemain des fêtes jubilaires du Dogme de l'Immaculée Conception, Sa Sainteté Pie X accordait 300 jours d'indulgence aux Trois Ave Maria du matin et du soir, à la condition d'ajouter après chaque Ave Maria, cette formule que saint Alphonse de Lignori recommandait spécialement aux personnes religieuses : « Per Immaculatam Conceptionem tuam, o Maria, redde purrum corpus meum et sanctam anima meam. »

Le 4 mai, le Pape Pie X accordait la bénédiction apostolique en faveur de ceux qui récitent la Neuvaine Efficace des Trois Ave Maria.

Enfin le 30 juillet 1921, Sa Sainteté Benoît XV, répondant favorablement aux vœux de 33 cardinaux, Archevêques et Evêques, élevait la confrérie au rang d'Archiconfrérie, lui conférant de précieuses indulgences et des privilèges particuliers.

L'archiconfrérie a comme organe 1°) Le « Propagateur des Trois Ave Maria »[...] 2°) Le « Petit Propagateur des Trois Ave Maria ». C'est une revue nouvelle fondée en 1905 pour instruire les enfants, les porter à la vertu, développer en eux la dévotion à la Très Sainte Vierge, leur apprendre à fuir le péché mortel, les récréer pieusement, et enfin leur faire aimer la pratique quotidienne des Trois Ave Maria, à laquelle est attachée la promesse de la persévérance finale ou de la bonne mort. 

 

015c

 

Bannière de sainte Anne.

Elle représente aussi un fort intérêt historique puisqu'elle est datée de la Mission de 1908. Elle représente Anne éducatrice et porte les inscriptions :

SANTEZ ANNA PATRONEZ BREIZH IZEL

"Sainte Anne patronne de Basse-Bretagne".

DALC'HIT . MAD . HO. PUGALE

Dalc'h mad signifie "tiens bon" : je traduis "Soutenez vos enfants".

Des croix de Mission 1908 ont été érigée à Locmélar et à Billio.

               016c

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Published by jean-yves cordier
16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 21:42

La bannière Le Minor de Sainte-Anne-la-Palud.

 

Toutes les bannières Le Minor ? :   Les bannières Le Minor.

Les ateliers Le Minor de Pont-l’Abbé ont confectionné cette nouvelle bannière pour le centenaire du couronnement de la statue Sainte-Anne de la chapelle de Sainte-Anne-La-Palud à Plonévez-Porzay (Finistère). Elle mesure 1m18 par 1m60.

 

1) Recto : Anne éducatrice.

      Cliquez sur l'image pour l'agrandir / Klikañ war an tresadenn evit brasaat anezhañ.

                 247c

On sait qu'on nomme "Anne éducatrice" la représentation de la Mère de la Vierge lui apprenant à lire, le sens spirituel de cette scène trouvant son inspiration dans la lecture que font les deux femmes de l'accomplisszemnt des Écritures dont elles sont les médiatrices, dans une complicité sacrée.

Le dessin s'inspire de la statue de 1548 vénérée à Ste-Anne-La-Palud :

                           

Cette face de la bannière porte le refrain du cantique Pedenn ar Zantez Anna ar Palud :

Intron Santez Anna ni ho ped gand joa mirit tud an Arvor war zouar ha war vor.

"Madame Sainte Anne,

Nous vous prions avec joie !

Protégez vos Bretons

Sur terre et sur mer !"

On lit en dessous : 1913-2013 Centenaire du Couronnement.

Puis viennent les signatures de Dominique Passat, l'artiste rennaise qui a dessiné le carton, de la Maison Le Minor de Pont-L'Abbé, et de son brodeur  Jean-Michel Pérennec qui a passé trois mois à la réaliser.

 

2) Verso : la procession du Pardon.

 

                    255c

Les paroles du refrain se retrouvent sur cette face de la bannière, comme si le cantique se poursuivait et que son air tournait en boucle fervente pour suivre les poissons de la bordure. On lit aussi la date du Centenaire 1913-2013, et les mêmes signatures.

Sur le drap bleu caractéristique du costume "glazig",c'est la procession de Pardon qui est brodée :  un cortège d’hommes et de femmes en costumes traditionnels (les porteurs d'enseigne)     serpente depuis la chapelle vers les dunes. Au vent trois bannières : saint Miliau, patron de la paroisse, Notre Dame de la Clarté et saint Corentin, le patron du diocèse. Le tout à l’aide de tissus différents et dans des couleurs vivantes avec plusieurs tons de bleu, du jaune et du rouge. En arrière-plan, la chapelle.

  Cette nouvelle bannière a été bénie lors du petit pardon de juillet 2013 qui célèbre sainte Anne. mais sa première apparition eut lieu lors du grand pardon le 25 août,  présidé par Mgr Ravel, évêque des armées. 

 

La voici portée le 14 septembre 2014 lors du Pardon de la chapelle de Kerdévot en Ergué-Gabéric :

253c

 

246c

 

 

 

Sources et liens :

— Ouest-France :

http://www.ouest-france.fr/fete-de-sainte-anne-benediction-de-la-nouvelle-banniere-767978

http://www.ouest-france.fr/sainte-anne-honoree-par-les-ateliers-le-minor-764696

http://www.ar-gedour-mag.com/album/bannieres-de-bretagne-bannielou-breizh/page1/

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Published by jean-yves cordier
16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 17:49

La maîtresse-vitre de la chapelle de Kerdévot à Ergué-Gabéric.

Baie 0.

Cette verrière composite est datée du 4ème quart du XVe siècle, et vers 1520. Elle se compose de 6 lancettes trilobées de cinq panneaux et d'un tympan à 18 ajours principaux. Mutilée, fracassée pendant son transport vers l'atelier du vitrier Cassaigne au milieu du XIXe siècle, elle pose de délicats problèmes de lecture. 

Elle est donc contemporaine du retable flamand (1480-1490), et en partage certaines particularités (présence de la Sage Femme).

Elle mesure 7,80 m. de haut sur 4 m. de large. Les lancettes sont consacrées à des panneaux historiés qui, selon Roger Barrié dans sa thèse de 1989, appartiennent à deux séries distinctes, celle de l'Enfance du Christ et celle de la Passion. Ajoutons à cela que le coffre contenant et protégeant le retable d'autel masque les 2/3 de ces lancettes.

  Ce caractère parcellaire fait qu'elle est facilement dédaignée ; mais un examen détaillé des panneaux les mieux conservés permettent d'y découvrir des trésors.


Cliquez sur l'image pour l'agrandir / Klikañ war an tresadenn evit brasaat anezhañ.

139c


                             LANCETTES 

La partie la plus visible est le registre supérieur, où six scènes se succèdent dans des niches à socles et des dais gothiques élancés se détachant sur des fonds de couleur variées (XVe). 

1°) Lancette A (première à gauche).

a) Partie inférieure : panneau de débris, dont une figure barbue tenant un vase, et des anges, l'un provenant d'un ajour. Phylactère portant l'inscription GLORIA IN EXCELCIS DEO -M.

 Au dessus, panneau supérieur de l'Annonciation (XVe, peu restauré).

 


                     160c

 


b) Registre supérieur : La fuite en Égypte.


                             161c

 

 


2°) Lancette B.

Registre supérieur : le Portement de Croix avec sainte Véronique. La tête de la sainte est couverte d'une coiffure en turban retenu sous le menton par un voile formant guimpe. Sol traité comme une prairie aux nombreuses fleurs en rosette.

                      

 

                    MG 7852c

 

 


3°) Lancette C. 

Registre supérieur :  Crucifixion (partie supérieure) et verres losangiques.

Le Christ entre les deux larrons dont celui de droite, le Bon Larron, a le regard tourné vers lui alors que le Mauvais Larron s'en détourne.

A gauche, Marie et Jean, et deux Saintes Femmes (Salomé et Marie de Magdala selon Mc.15:40). A droite, quatre hommes, dont deux soldats (casque ou cotte) ; l'un des personnages en couvre-chef rouge lève la main est prononce les paroles inscrites sur le phylactère : Vere homo hic filius Dei erat , "Cet homme était vraiment Fils de Dieu" : c'est le centurion décrit dans Marc 15:39.


                MG 7825c

 

 


4°) Lancette D.

Registre supérieur : Mise au tombeau (partie supérieure) et verres losangiques.

Au pied de la croix, Joseph d'Arimathie soutient la tête du Christ, et Nicodème les pieds. Marie éplorée est soutenue par saint Jean. Deux Saintes Femmes (dont sans-doute Marie-Madeleine au centre) sont aussi présentes. Celle qui est à l'extrême gauche  est coiffée d'un turban retenu sous le menton, exactement comme la Sage Femme de la Nativité du retable de Kerdévot décrit par J.M. Abgrall avant le vol de 1973, et comme la Sainte Femme de la Mise au Tombeau de Rosporden, ou comme sainte Véronique de la lancette B, etc.  Le retable de Kerdévot en Ergué-Gabéric (29).


                   _MG_7826c.jpg

 


5°) Lancette E.

 

   Registre supérieur : Fragment de Nativité, restauré. En dessous, le panneau supérieur du Mariage de la Vierge, puis deux panneaux de verres losangiques.

—Nativité.

Au dessus d'un berger et de son troupeau, un ange tient une banderole : puer natus est [nobis] ("un enfant nous est né"), qui est l'Introït de l'Office de Noël.  

 Je m'intéresse au personnage de droite :  malgré des traits un peu masculins, c'est une femme (cheveux couverts d'une coiffe) ; il est difficile de dire si c'est elle, ou bien Joseph, qui tient une chandelle (flamme réalisée par gravure du verre rouge ?). Il est vraisemblable qu'il s'agisse de la sage-femme qui apparaît dans les Nativités du XVe siècle, et que les Évangiles apocryphes puis la Légende Dorée décrivent comme étant Salomé.


                 _MG_7827c.jpg

 


Nativité, détail : la Vierge.

_MG_7827ccc.jpg

 

Le Mariage de la Vierge est un thème issu du Protévangile de Jacques (II-IVe siècle) et de ses adaptations latines par Jacques de Voragine et Vincent de Beauvais, puis de leur traductions françaises par Jean de Vignay. Joseph y est representé tenant dans la main la verge reverdie, signe de son élection divine.

 

                        MG 7850c


 

6°) Lancette F (première à droite).


a) registre inférieur : Panneau de fragments dont un évangéliste, et la Vierge assise.

Panneau au dessus : deux saints recomposés avec des fragments, dont un évêque ou un abbé dans une niche architecturée.

 

On y remarque l'inscription en lettres gothiques M xx et IX cete vistre orner estre oique ; René Couffon* y a lu la date de 1489, que Gatouillat et Hérold estiment acceptable.

*il transcrit "IIIIxx et  IX ceste vitre", mais on connaît les relevés fantaisistes de cet auteur.


_MG_7841c-copie-1.jpg

 

 

b) Registre supérieur : Résurrection : le Christ Sauveur ne porte plus le manteau pourpre rouge de sa Passion (cf Portement de croix), mais un manteau violet de sa victoire sur la mort. Il tient de la main gauche l'étendard blanc à croix (rouge) emblématique de cette victoire , et sa main droite, qui bénit,  saigne encore des clous de la crucifixion.

 

MG 7843cc

 


      Résurrection (détails) :

a) L'élément remarquable de ce visage repose sur le rehaussement des pupilles au jaune d'argent, non remarqué semble-t-il par les auteurs de référence, comme à Malestroit (1401-1425), à Runan (1423), à Saint-Corentin de Quimper (1415), ou au Mans (1435). C'est donc un indice stylistique précieux.

 1) Martine Callias Bey, ‎Véronique David Les vitraux de Basse-Normandie 2006-page 119 

  "La vitrerie de Carentan s'inscrit dans un groupe d'œuvres qui réunit Le Vast et Saint-Lô autour de Coutances : des similitudes apparaissent dans l'exécution de tous ces vitraux au niveau du traitement stylistique et de la technique de représentation caractérisés par des proportions moyennes pour les figures, un dessin précis sans beaucoup de lavis pour les visages, la coloration au jaune d'argent des pupilles et des fines colonnettes engagées le long des architectures d'encadrement."

Nb :Carentan : vers 1450-1470

Saint-Lô : 1420-1425

Le Vast : 1410

 

 2) Françoise Gatouillat, ‎Michel Hérold, ‎Inventaire général du patrimoine culturel- 2005   Les Vitraux de Bretagne  page 28 :

"Ces personnages sont largement traités en grisaille et jaune d'argent sur verre blanc, avec un emploi dosé de verres teintés ... On y remarque les figurines aux pupilles teintées de jaune d'argent, manière qui s'observe dans certaines des verrières de Quimper ainsi que dans plusieurs panneaux conservés en Ille-et-Vilaine"

Influence du milieu ducal Jean V Jeanne de France (1399-1442)?

- Verrière de Runan :1423

- Verrière de Saint Gilles à Malestroit : 1401-1425. Cf Congrès archéologique de France 1986- Volume 141 - Page 125

- Cathédrale de Dol deux tympans des chapelles latérales Dol de Bretagne :Verrière de la baie 8 (verrière décorative) vers 1420 : Le Christ et le tétramorphe, anges musiciens et portant des phylactères Voir Baie 8 

-Cathédrale de Quimper (1415)

 

3) on y ajoute (Gatouillat 2003) au Mans :

-  La Baie 217 du transept nord de la cathédrale Saint-Julien du Mans. vers 1435.

-La Rose de cette Baie 217.

Au total, ce trait stylistique s'inscrit dans un créneau temporel étroit du début du XVe siècle, avec deux pôles spatiaux regroupés dans l'Ouest de la France, un pôle breton et un autre normand.

Cela n'interdit pas d'admirer aussi la finesse du dessin du nimbe, des traits du visage et de la pilosité de la barbe.

b) le second détail déside dans le damassé du fond bleu.


_MG_7828cc.jpg

 


Résurrection, partie basse, détail.

On s'émerveillera encore du traitement du sol, entièrement irradié par l'éblouissante clarté qui aveugle les soldats : le jaune d'argent est largement appliqué sur les verres blancs où sont dessinés par soustraction grâce au petit bois des fougères, des feuilles de houx ou de chêne, des rosettes. Le jaune très concentré par endroit prend des teintes intenses presque caramel.

_MG_7843ccc.jpg

 

                                  TYMPAN

 

 

MG 7822c

 

 

Ce tympan a été partiellement décrit par Roger Barrié dans sa thèse page 96-99, et, pour la partie héraldique, détaillé de façon exaustive par Jean Coignard sur son site grandterrier.net auquel je renvoie. Je ne reprends ici que la partie historiée.

Description de quatre panneaux par Roger Barrié : Trois évangélistes et saint Christophe.

"Baie O, Tympan, Trois évangélistes et fragment d'un saint Christophe

Dimension du tympan : H. 4m30 – L. 2m90.

Biblio : 1896 Ottin page 239. 1904 Abgrall, p.324. 1932 Rayon, pl. 44.

En 1937, on a regroupé dans la baie axiale, afin d'en compléter les parties manquantes, des fragments de vitraux provenant des baies latérales : ces bouche-trous importants ont été placés dans les mouchettes du tympan et au bas des lancette ; les uns, tels les évangélistes, présentent une certaine cohérence, d'autres ne sont que des mosaïques de verres anciens où l'on peut retrouver quelques pièces d'un même sujet comme pour le saint Christophe.

Trois Évangélistes.


1. Saint Marc.

Assis sur une cathèdre dont le dossier supporte des livres à fermoirs, le saint s'apprête à écrire sur un parchemin déroulé sur ses genoux et sur lequel on lit un texte en cursive gothique : "Dm-s pm ba sum/-nlynos su saros " ; il est vêtu d'une robe bleue recouverte d'un ample manteau blanc à galon doré et coiffé d'une toque, il tient le stylet et de l'autre, un long encrier débouché. A ses pieds, le lion couché ; la tête est une restauration assez ancienne dont la maladresse se signale par l'effacement de la sanguine. La tranche des livres ainsi que les fermoirs et les clous ont été obtenus par la gravure de verres doublés rouge et verts, puis teintés au jaune d'argent.

Le lobe inférieur de la mouchette est occupé par un fleuron d'architecture gothique, antérieur au panneau.

MG 7836c

 

2. Saint Luc.

Une chasuble blanche est passée sur sa robe rouge. Le saint, assis sur un trône à dossier et accoudoirs ornés, écrit sur un pupitre porté par un pied rond à godrons ; le second battant du pupitre présente un livre. Dans le logement sous les battants inclinés, on distingue un autre livre sur lequel sont posées une pomme et une poire. A ses pieds, le taureau. Comme dans la scène précédente, les éléments métalliques du livre sont gravés sur verre rouge et teint en jaune. Le bonnet et l'auréole sont modernes.

MG 7845c

 


3. saint Matthieu.

Malgré le bouleversement de la partie supérieure, on distingue bien le manteau blanc par dessus la robe verte., le tronc et le pied du pupitre ; l'accoudoir du trône est constitué d'un motif d'acanthes liées et de petites baies, et le panneau latéral présente deux oiseaux, ailes déployées, enlaçant leur long cou. Le saint tient un encrier ouvert. A ses pieds, l'ange agenouillé, en tunique bleue, tourne la tête. Une pièce déplacée figure un livre. Les morceaux du visage de l'évangéliste proviennent d'une tête féminine ; quelques pièces de verre coloré moderne. Le clou du livre est gravé sur verre vert doublé.

Dans le lobe inférieur, comme dans la scène précédente, on lit le nom du saint sur la banderole et le sol est pareillement traité.


MG 7844c

La décoration des sièges des évangélistes, différente pour chaque scène, reprend des motifs que nous avons déjà relevés dans les architectures Renaissance de la baie axiale de Plogonnec et d'Ergué-Gabéric.

4. Saint Christophe.

Dans deux mouchettes voisines, nous avons relevé, parmi des pièces très diverses, notamment de beaux fragments d'architecture gothique, une tête de saint Christophe et celle de l'Enfant ; c'est la comparaison avec le même sujet conservé à Clohars-Fouesnant qui nous a permis d'établir ce rapprochement non seulement iconographique mais stylistique.

—Tête de saint Christophe.

La position du visage levé donne une sorte de raccourci sur le nez qui paraît épaté. Les cheveux forment une boucle continue du front jusqu'à la nuque. Si la grisaille a très bien tenu, il n'en va pas de même de la sanguine si effacée que le verre incolore apparaît nettement.

—Tête de l'Enfant.

Les yeux baissés semblent regarder vers la droite. D'après la direction des regards des personnages, on peut conclure que l'enfant était assis sur l'épaule droite du saint selon la formule courante et à l'inverse de Clohars-Fouesnant. Le rayonnement et les cheveux de l'Enfant sont obtenus par application du jaune d'argent sur verre incolore qui semble ici épais et assez attaqué."

 

Outre ces scènes décrites par Roger Barrié, le tympan conserve aussi :

1) une Adoration des Mages :

On y remarque sur le plan tecnique l'étoile traitée en chef-d'œuvre.

   MG 7834c

 

 

2) Deux saintes femmes. 

René Couffon toujours inventif y voit "une curieuse iconographie de sainte Anne apprenant à lire à la Vierge. Les deux femmes, nimbées, sont de même taille, et ont chacun un livre sur leurs genoux". Mais ce serait un bien rare exemple où sainte Anne aurait les cheveux détachés et non dissimulés sous une guimpe. Je crois que je ne serais pas mieux inspiré en proposant d'y voir une Visitation, car Marie et Élisabeth ne se rendent pas visite avec leur livre de prière. 

                  _MG_7838c-copie-1.jpg

Sources et liens.


—COIGNARD (Jean), La maîtresse-vitre de la chapelle de Kerdévot, site grandterrier.net 


— GATOUILLAT (Françoise) HÉROLD (Michel) 2005 "Les vitraux de Bretagne", Corpus vitrearum recensement VII, Presses Universitaires de Rennes, page 128.

— BARRIÉ Roger  (Roger), 1978,  Etude sur le vitrail en Cornouaille au 16e siècle, Plogonnec et un groupe d'églises de l'ancien diocèse de Quimper, Thèse de troisième cycle, Université de Haute Bretagne, Rennes, 180 pages.


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Published by jean-yves cordier
16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 10:41

Le retable flamand de la chapelle de Kerdévot en Ergué-Gabéric (29).

Datation : dernier quart du XVe siècle.

Origine : mixte, ateliers d'Anvers et de Malines, Brabant.

 

 Ce remarquable retable est difficile à photographier car, ayant été pillé par des voleurs en 1973, il est désormais à l'abri derrière une vitre. Ces photos sont seulement destinées à faire partager l'admiration qu'il suscite. Sur son histoire, sa description, sa restauration, le site de Jean Coignard comble toutes les attentes. http://grandterrier.net/wiki/index.php?title=Retable_flamand_de_Kerd%C3%A9vot

 

  Comme tous les retables d'Anvers, il adoptait jadis une forme en T, avec ses quatre scènes, le Couronnement de la Vierge en haut, et  l'Adoration des bergers (le plus dégradé par les voleurs), la Dormition et les Funérailles de la Vierge en bas. Deux autres panneaux sont venus le compléter en haut au XVIIe siècle , l'Adoration des Mages en haut à gauche et la Présentation au temple à droite. Il mesure désormais 3,12 m sur 1,70 m.

Après avoir été "restauré" de façon discutable et souvent regrettable à la fin des années 1970, il  a été restauré en 2010-2013 par l' Atelier Régional de Restauration de Kerguéhennec, avec radiographies,  étude dendrochronologique et étude des bois par le C2RMF des Musées de France.

On distingue ce qui est attribué à Anvers de ce qui vient de Malines, notamment les statues des colonnades inter-scènes de sainte Agnès avec son agneau, sainte Cécile — statue d'une essence de bois différent —  et d'une autre sainte. 

J'ai surtout été séduit par le Couronnement et son Concert des anges.

 

L'Adoration des bergers.

Avant le vol de 1973, on y voyait la Vierge "à genoux, les mains jointes et la tête penchée, les mains jointes, en adoration et en contemplation devant son fils divin qui vient de naître. Ses cheveux divisés en tresses nombreuses descendent sur ses épaules et jusqu'à ses reins ; elle est couverte d'un manteau dont les bords s'étalent sur le sol. La bordure de ce manteau est composée d'une inscription gothique en lettres d'or sur fond vermillon et donnant tout le texte de la salutation angélique : Ave Maria. Gratia Plena. Dominus tecum. Benedicta tu in mulieribus...

De l'autre coté de l'Enfant-Jésus, saint Joseph, appuyé sur un bâton, enlève son chapeau de la main droite et se dispose à s'agenouiller devant l'enfant dont il sera le père, le nourricier  et le gardien. Il est vêtu d'une robe et d'un long manteau, et porte au coté une besace ou une sorte d'aumônière.

Selon Abgrall, un berger joueur de cornemuse, chaussé de guêtres se trouvait au premier plan à droite ; on lisait sur le capuchon du musicien (qui jouait selon lui de la cornemuse) l'Ave maria. 

Il y avait encore au premier plan à gauche, une femme qui portait une lanterne ;

"Son costume est riche. Les manches très courtes de son corsage terminées par des franges laissent échapper des manches  longues aux plis très amples, sous lesquels on en distingue d'autres très étroites qui serrent les poignets. Sa tête est couverte par une coiffure semblable à un turban, retenue par un ruban formant mentonnière, noué sur le sommet du chef et retombant sur le dos. Cette femme rappelle un personnage à peu près identique dans une mise au tombeau sculpté dans l'autel u bas-coté nord de l'église de Rosporden, et sa coiffure se trouve reproduite dans une statue de sainte Barbe à Guengat et dans une des Saintes-Femmes de la descente de croix de Quilinen" [et dans la sainte Marthe de Penmarc'h)"

Rosporden : La Mise au tombeau de l'église de Rosporden (29) : barbette et chaperon.

 Guengat :L'église de Guengat II : Statues, sablières et inscriptions.

retable-Mise-au-tombeau 1248c     sculptures-et-sablieres 0470c 

DSCN3011c

Je regrette de ne pas pouvoir voir cette "femme à la lanterne", car elle évoque fortement Salomé ou Anastaise, la Sage-femme qui, sur la demande de Joseph, vint s'assurer de la virginité de Marie après la naissance ; voir mon article  Livres d'Heures de Rennes (2) : La Sage-femme : sainte Anastaise? et particulièrement le Livre d'Heures de Philippe le Bon (pour le turban), celle de Valence (pour la chandelle) et les Nativités de Robert Campin et de Jacques Daret (pour le turban).

Je peux néanmoins en voir une photographie sur le site grandterrier.net à la page 5 de l'article de Gildas Durand.

143c

 

Les bergers, dont un joueur de musette.

Un berger  portait encore une houlette lors de la visite de Jean-Marie Abgrall.

MG 8052c

 

La Dormition (détail).

MG 7874c

 

 

La Présentation au Temple.

MG 8039c

 

 

Le Couronnement de la Vierge.

      Je remarque la sobriété de la polychromie dominée par le bleu azurite et l'or, les carnations rehaussées du rose des joues, le noir des pupilles.

      MG 8040c

 

 

      MG 8057c

 

 

Ange jouant de la harpe.

                                MG 8047c

 

 

Anges jouant de l'orgue portatif et de la flûte (hautbois).

                              MG 8048cc

 

J'avoue que je suis tombé amoureux de cet ange au regard inspiré si typique de celui d'une musicienne accordant son jeu à celui des autres joueurs. 

    MG 8057c

 

Ange jouant de la guitare.


                 MG 8050c

 

Technique : sgraffite et brocarts appliqués.

a) Le sgraffite : le décor a sgraffito est remarquée sur les bordures des vêtements dorés : la technique consiste à peindre une surface préalablement dorée, puis à faire réapparaître l'or en grattant la peinture de façon à former des motifs.

On la trouve dans l'Adoration des Bergers sur les vêtements des bergers ; sur la robe de la Vierge du Couronnement ; sur le galon du manteau de l'apôtre à gauche de la Vierge, autour du voile de la Vierge et sur la manche ou sur le galon d'un autre apôtre dans la Dormition,  et sur le galon d'un apôtre central des Funérailles.

 Détail de la robe de la Vierge : décor a sgraffito et inscription.

Je lis : ----SIRMDNI (domini). Ce galon bleu est surmonté d'une double ligne de pointillés en creux (tracés sans-doute à la roulette) dans laquelle court une frise de cuvettes frappés au poinçon.

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Brocarts appliqués.

Il s'agit de faux brocarts faits sur matrice, moulés puis collés ; leur présence avait été suspectée face aux descriptions du chanoine Abgrall en 1898, mais elle a été confirmée par les restauratrices de Kerguéhennec. Je ne les ai pas repérés.

 


Documentation sur les retables d'Anvers.

glanée sur le web. Le texte emprunté est en retrait. On n'oubliera pas que le retable de Kerdevot témoigne aussi de la participation d'un atelier de Malines pour la huche, les statues inter-scènes de sainte Agnès, sainte Cécile et une sainte non identifiée.

I. Les marques de corporation.

1) MARQUES D’ANVERS ET TAFEREELMAKERS


Particularités des panneaux flamands, les marques au feu nous donnent, lorsqu’elles sont complètes, la mention de l’origine du panneau et le nom du fabricant : le tafereelmaker.
On trouve ce type de marques sur les panneaux fabriqués à Anvers, Bruxelles et Malines.

Les plus connues sont celles d’Anvers constituées de deux mains et d’un château, c'est-à-dire les armes de la ville. Le nombre et la disposition des cernes, ainsi que la coupe sur quartier ont été étudiés sur 209 échantillons de retables provenant de différentes collections de musées en Belgique. Les sculpteurs médiévaux d'Anvers étaient obligés de devenir membres de la Guilde de Saint-Luc, et devaient en respecter les règlements. Lorsque les jurés constataient que les exigences étaient remplies, un poinçon en fer imprimait une marque en creux dans le bois : la qualité des bois était attestée par une marque ayant la forme d'une main simple, alors que la qualité de la polychromie était certifiée par le poinçon à la double main.

   

  

 

2) Site de Jean Coignard Grandterrier.net :

Les quatre scènes d'origine en T inversé du retable de Kerdévot sont très certainement passées par les mains des artisans flamands des 15 et 16e siècles. À cette époque-là la production des retables flamands représentait en fait une véritable industrie.

La concurrence entre les centres de production de Bruxelles, Anvers, Malines poussa chaque atelier à utiliser des marques spécifiques pour authentifier leur travail aux différentes étapes : sculpture, polychromie, dorure.

Sur le retable, les restaurateurs de Kerguehennec ont inventorié :

  • 8 marques représentant les fameuses mains coupées des ateliers d'Anvers dans les scènes du Couronnement, de la Nativité et de la Dormition.

  • 1 marque sous forme d'une lettre qui n'a pas été identifiée dans la scène du Couronnement.

  • une empreinte à étudier sur le sol de la scène des Funérailles.

 

Par contre les statues frontales entre les scènes inférieures de la Nativité, de la Dormition et des Funérailles, attribuées aux ateliers de Malines [1]ne portent aucune marque.


3) Forum http://conservateurs-restau.meilleurforum.com/t279-tafereelmakers


On a d’abord les deux mains apposées au dos du panneau vierge, puis le château frappé une fois l’œuvre achevée.
Selon les statuts de la Guilde Saint-Luc (corporation des peintres), l’obligation de marquage était en vigueur depuis 1470. Toutefois, il est plus fréquent de rencontrer ces marques sur des œuvres du XVII et XVIII° siècle. Bien que le marquage des mains soit celui du panneau vierge et le fer du château la certification du panneau achevé, il n’est pas rare de constater que les marques ne soient pas apposées successivement mais bien avec un même fer chaud.

A proximité, des marques de la ville, se trouve le poinçon du « tafereelmaker », c'est-à-dire du menuisier qui a réalisé le panneau.
Ces marques sont assez peu nombreuses et se trouvent le plus souvent sur des panneaux anversois.

Ici, il s’agit de Lambrecht Steens actif à Anvers entre 1608 et 1638. (voir aussi le quiz 6)
Mais l’on connaît également Michiel Claessens actif entre 1590 et 1367 dont la marque est un trèfle, Guilliam Aertssen actif pour sa part entre 1612 et 1626, ou encore Guilliam Gabron passé maître en 1609 et actif jusqu’en 1620.

  

Ces marques sont frappées à la croisée des diagonales du panneau (au revers bien sûr).

cf.Jorgen Vadum, l’un des meilleurs spécialistes sur cette question, et Jean-Albert Glatigny, le "monsieur support bois" des Belges.


II. Présentation des retables d'Anvers.

Le retable :http://lili.butterfly.free.fr/page%20web/retables.htm

Origine et évolution des retables

Les retables apparaissent au XIème siècle suite à la modification de la place du prêtre lors de l'office. Celui-ci avait coutume de se placer derrière la table d'autel, face aux fidèles. A partir du XIe, le prêtre se place entre l'autel et les fidèles, tournant le dos à ces derniers. Le regard du prêtre et de ses ouailles se porte donc derrière la table (retro tabula). C'est pourquoi on estime alors utile de faire apparaître des décorations derrière l'autel. 
Lorsque la consécration des églises commence à être étroitement liée à la présence de reliques, des retables reliquaires apparaissent. A la fin du XIVe siècle, les caisses deviennent plus profondes pour recevoir des sculptures et construire un espace en trois dimensions. L'axe du retable (partie centrale) est surélevé. 

La structure des retables

La réalisation d'un retable met en jeu la collaboration de nombreux artisans (peintres, ébénistes, sculpteurs, menuisiers...) pour créer les trois parties qui le composent : la caisse, la prédelle et les volets. Les volets ont une signification religieuse. Lorsqu'il sont fermés, on ne voit que leur revers, peint en grisaille : c'est la face quotidienne, mais aussi celle du deuil et du carême. Lorsque les volets sont ouverts, ils laissent voir des scènes richement colorées, qui ont un caractère plus festif. La prédelle à une fonction pratique : elle permet de fermer des volets sans avoir à ôter les objets qui reposent sur l'autel. 
La caisse, aussi appelée huche, est la pièce la plus importante. Elle se compose de trois compartiments, dans lesquels reposent des sculptures produites par groupes qu'il est ensuite possible d'étager pour donner de la profondeur à l'ensemble. La structure des retables anversois est constante. Verticalement, on trouve trois travées, avec une partie centrale surélevée. Horizontalement, l'espace est composé de deux registres. Dans le registre supérieur se déroule la scène principale. Le registre inférieur est généralement découpé en 3 ou 6 petites scènes (1 ou 2 par travée).


La production anversoise

A la renaissance, deux centres de production de retables se distinguent en Flandres, Bruxelles et Anvers. Si Bruxelles domine au XVe, Anvers semble prendre le dessus au XVIe. A cette époque, Anvers devient le premier port européen et la plaque tournante d'un commerce dont l'une des composantes essentielles est le marché d'objets d'art et de luxe. Vers 1500, la production de retable devient massive. Plusieurs facteurs expliquent ce phénomène. D'une part, les sculpteurs et les peintres anversois, contrairement aux bruxellois, appartiennent à la même corporation, la guilde de Saint Luc, ce qui facilite leur collaboration. D'autre part, la production anversoise ne se fait pas sur commande mais en série, à l'avance, pour être ensuite mise sur le marché. Cela permet une plus grande liberté mais aussi une standardisation permettant d'accroître le nombre de modèles produits. Enfin, les sculpteurs et les peintres appartiennent à des entrepreneurs, qui se chargent de vendre les oeuvres en gros à des coursiers. Ce sont ces intermédiaires qui s'occupent ensuite de placer les oeuvres, partout en Europe. 
La production anversoise se reconnaît à son emblème, une petite main (Handwerpen, main détachée) imprimée au fer rouge dans le bois. Ce symbole se réfère à une légende, celle d'un géant coupeur de mains, qui terrorisait la population avant d'être vaincu par le héros local, Brabant. Cette marque est une garantie non de la qualité du travail (comme c'est le cas à Bruxelles, mais de la qualité des matériaux utilisés. Il s'agit avant out de rassurer les coursiers, qui ne sont pas nécessairement de grands amateurs d'art. Dans l'ensemble, la production anversoise, contrairement à la production anversoise, se situe dans une logique plus quantitative que qualitative.

Deux thèmes dominent la production anversoise, la Passion du Christ et la vie de Marie. L'avantage du thème de la Passion est de pouvoir concilier les scènes du sacrifice avec celles de l'enfance du Christ, qui font apparaître le personnage de Marie.

 

III. Fabrication et commercialisation des retables.

 

1) Jan Tromp  Méthode de production et l'organisation du travail.

Traduction/adaptation.

 Cette description du processus de production et de l'organisation du travail associé a trait à la production de retables en 1500 Vers cette époque, le retable était devenu un tel produit populaire dans de nombreuses parties de l'Europe, qu' une production quasi industrielle devait être mis en place.

L'objectif de production est passée de Bruxelles à Anvers, non seulement parce que Anvers est devenu le principal port de l'Europe, mais aussi parce que la guilde d'Anvers a profité d'une manière beaucoup plus pratique de la forte demande. En 1434 peintres et sculpteurs tous unis dans une seule et même guilde Saint-Luc. Ceux qui avaient gagné le titre de maître, pourrait obtenir le contrôle du processus de production et donc acquis le droit de vendre.

Toutefois, les peintres et les sculpteurs ne sont pas les seules personnes qui ont collaboré à la mise en place d'un retable. 

Les huchiers (schrijnwerkers)

Les caisses de retables étaient souvent en série fabriqué par des huchiers  Dans les règles de la guilde il a été clairement documenté que le chêne ou le noyer seulement en bonne santé et bien séchés peuvent être utilisés sans aubier ou nœuds tant pour la caisse que pour les sculptures

Le côté de la boîte était estampillé avec la main d'Anvers pour assurer la qualité du bois : la recherche dans les archives a montré que le chêne était presque toujours issus de la Baltique, et les analyses dendrochronologiques [= la recherche sur l'âge des arbres] ont précisé cette origine.

[Les études dendrochronologiques et anatomiques ont montré que les retables du Brabant étaient fabriqués en bois de chêne Quercus robur provenant du nord de la Pologne, bois dont des quantités importantes étaient effectivement expédiés des Baltiques vers les Pays-Bas au cours du Xve et XVIe siècle. Les règlements de la Guide de Saint-Luc prescrivaient que les essences de bois nécessaires devraient être en chêne sans défaut (« ...Eyken hout sonder fu) ou en noyer (« ...Nootboemen.. ») : le bois d'aubier devait donc être exclu. Les mêmes études indiquent que le séchage durait entre un et quatre ans (Haneka et al. 2005).]

Les sculpteurs ciseleurs ?? ou Metselriesnijders.

Ils rivalisèrent de talent pour découper le bois en entrelacs des bordures en lames très fines pour réaliser un décor composé de vignes et / ou  d'ornements architecturaux .  

 

 Les sculpteurs (Beeldsnijders).

 Le principal exécuteur d'un retable est bien sûr le sculpteur. 

 

Les Polychromeurs (Verguilder ou stoffeerder)

Habituellement, la polychromie a été réalisée par le peintre, mais à Anvers était aussi un travail pour un spécialiste en dorure comprend beaucoup plus que l'application d'une couche d'or ou par bol rouge.

 Le retable va être maintenant être monté trois fois :

Lors de la première assemblage, lorsque les statues sont encore non peinte, des corrections peuvent être faites et la composition améliorée en coupant sur le dos ou ailleurs des morceaux de bois à ajouter.

Avant le traitement par une couche de préparation de la craie et de colle [gesso], certaines statuettes sont marqués de la main d'Anvers sur la tête ou à la base. Au cours de ce processus, le retable a été démonté et après la mise à jour et le lissage de la couche appliquée de la préparation d'un bol rouge est appliquée sur les points où l'or est poli ensuite mixtion où la feuille d'or est laissée rugueuse.

 NDT :[Il existe deux sortes de dorure, dorure à l'eau ou dorure par mixtion ou à l'huile ; dans la dorure à l'eau, la feuille d'or est posée sur une assiette argileuse ("bol d'Arménie" rouge ou orangé) ; elle peut être brunie ou polie à la pierre d'agate. Dans la dorure par mixtion, la feuille est posée sur une sous-couche huileuse qui ne permet pas le polissage. La dorure reste donc mate. La couche de préparation par gesso est beaucoup plus épaisse pour les parties dorées que pour les carnations par exemple].

  Après la deuxième installation de pièces non visibles sont en gris parce que l'or précieux ne doit pas être gaspillé. Le retable est deuxième fois démonté afin que tous les éléments puissent être peints, dorés et polis, le cas échéant. Mais polychromeurs sont également maîtres en diverses techniques pour embellir encore la décoration

Outre  l'estampage , qui modèles récurrents pourraient être appliqués sur les vêtements de la technique de décoration le plus distinctif dans retables anversois était le »  sgraffito ». 

 

Le retable est maintenant en cours d'assemblage pour la troisième fois. Toutes les pièces détachées sont déposés avec des clous en fer forgé, et les doreurs et peintres viennent accomplir les dernières retouches. Une fois que la pièce est terminée et approuvée par le Juré, la dernière marque, combinant le  château et les deux mains est apposé au fer rouge  sur le côté de la caisse.

 

Sur la base d'un répertoire des retables anversois,, il y en aurait (J. Tromp) trente en Belgique, 70 en Allemagne et 7 aux Pays-Bas.



2) John Michael Montias 1993 

(Texte légerement modifié et coupé, voir l'original en ligne)

 Abordons maintenant deux types d'objets d'art classiques : le retable et le tableau d'autel. Ces objets de grand prix pouvaient facilement coûter trois fois autant que le salaire annuel moyen d'un ouvrier au xve et au xvie siècle.Les clients étaient dans la plupart du temps une collectivité et , sur une étude de 70 retables, on trouve 30 églises, 9 monastères ou couvents, 21 confréries ou corporations associées à des églises paroissiales, et une seule municipalité, 2 hôpitaux et 7 particuliers. l'historienne américaine Lynn Jacobs s'est particulièrement intéressée aux procédés « quasi industriels » qui permet­taient de diminuer les prix de revient de ces ensembles. Il faut tout d'abord citer la division très poussée du travail entre les charpentiers (schrijnwerkers), responsables de la « caisse » du retable, les sculpteurs et deux sortes de peintres : ceux qui peignaient les volets et les prédelles incorporés dans le retable et ceux qui en polychromaient les parties sculptées (nommés beeld-verwers). Un examen attentif des retables qui ont été conservés démontre, dans certains cas, que plusieurs sculpteurs et peintres ont dû participer à l'élaboration d'un seul retable. Cette division du travail pouvait avoir lieu soit à l'intérieur d'un seul atelier, soit être le fait de la collaboration de plu­sieurs ateliers spécialisés dans des travaux de peinture ou de sculpture. En second lieu, les artistes utilisaient souvent des pièces préfabriquées pour les insérer dans n'importe quel retable. On s'en aperçoit au fait que ces pièces s'emboîtent souvent mal dans les ensembles où elles ont été introduites. Certaines de ces pièces préfabriquées provenaient, estime-t-on, d'ateliers spécialisés. Parfois aussi, les prédelles de plusieurs retables sont si semblables qu'elles semblent avoir été peintes en série, surtout lorsqu'elles cadrent mal avec les proportions du corps principal. Il convient de mentionner enfin les personnages exécutés d'après des modèles standard dont on disposait dans les ateliers, telles les figures identiques de saint Jean ou du Christ que l'on retrouve dans diverses parties de la même œuvre ou d'œuvres différentes.

A part certaines œuvres, la majorité étaient réalisés à l'avance et proposés tout faits aux clients : un nombre important portent des traces de production standardisée ou de travail en série.

Les foires et les « pants »

Anvers eut très tôt aussi ses deux foires annuelles de six semaines chacune. Mais vers la moitié du xve siècle, le commerce des objets de luxe avait pris une telle envergure à Bruges et à Anvers que des mesures spéciales pour le promouvoir ont semblé souhaitables. Les dominicains d'Anvers prirent les devants en 1445 en fondant un « Pant », nommé « pant des prêcheurs » (Predik-heerenpandt), dans une partie de leur couvent. (Le mot pant ou pandt désigne généralement un cloître ou un enclos pourvu de galeries utilisées pour exposer ou vendre des objets, mais il en est graduellement venu à dénoter n'importe quel local — halle, maison ou autre — approprié à de semblables fins). Le pant des dominicains comprenait un certain nombre d'éventaires (stallen) qui étaient loués pendant la durée de la foire à des artistes et à des artisans, membres de plusieurs corporations résidant non seulement dans la cité mais dans d'autres villes des Pays-Bas. On comptait parmi eux les membres de plusieurs guildes d'Anvers : celles de Saint-Éloi (orfèvres), de Saint-Nicolas (bijoutiers et tapissiers), et celle de Saint-Luc d'Anvers (peintres et sculpteurs). Le pant des dominicains réussit si bien qu'il fallut l'agrandir, une première fois en 1460, la seconde en 1479, à la demande des peintres de Bruxelles (dont le nombre dépassait celui des peintres d'Anvers). Comme l'a justement fait remarquer Daniel Ewing, la réussite de ce pant et l'origine des artistes qui y présentaient leurs ouvrages démontrent que le commerce avait devancé la production à Anvers. La ville, en effet, lors de la création du pant et pendant le demi-siècle suivant devait rester un centre artistique secondaire ; la ville ne devint véritablement importante qu'au XVIe siècle, tant pour la sculpture que pour la peinture.

Des querelles s'étant élevées entre les frères dominicains et les peintres exposant au pant des prêcheurs, les guildes de Saint-Luc d'Anvers et de Bruxelles quittèrent ce pant en 1480 pour louer des éventaires à celui de Notre-Dame (Onse Lieve Vrouw Pana), ouvert vingt ans auparavant par l'église du même titre. La construction de cette gigantesque église, qui devint la cathédrale de la ville en 1559, ayant requis des fonds, très impor­tants dès le début du xve siècle, le chapitre avait eu recours à diverses sources de financement. La location d'étals à des artisans de divers métiers, y compris des gantiers, des fourreurs et des merciers, dans des propriétés que l'église possédait en divers lieux de la ville, était déjà une de ses princi­pales sources de revenus quand il fut décidé de construire un nouveau pant spécialisé dans la vente de biens artistiques pour accroître encore ces res­sources. Le bâtiment construit en 1560 était situé hors du périmètre de l'église, tout près de la halle de la guilde de Saint-Luc. Il comprenait quatre vastes galeries entourant un enclos. C'était le premier édifice spécialisé dans l'exposition et la vente de produits artistiques en Europe. Il y avait là de la place pour cent étals que l'église louait pendant la durée des deux foires annuelles à des peintres, à des sculpteurs, à des imprimeurs, à des vendeurs de livres et des charpentiers (schrijnwerkers). A partir de 1484, le pant de Notre-Dame eut le droit exclusif de la vente de « panneaux, images, taber­nacles, sculptures polychromes ou non, de bois ou de pierre ».

Les seuls comptes du pant de Notre Dame précisant le métier des artistes et des artisans locataires qui nous soient parvenus datent des années 1530-1560. Ils nous apprennent que les imprimeurs et les vendeurs d'images déta­chées contribuaient pour un peu moins de la moitié des loyers perçus dans les années 1531-1543, les peintres et les sculpteurs pour environ un tiers (avec un maximum de 47 % en 1543), et les charpentiers pour le reste. On estime d'autre part que, pendant la période 1543-1560, 54 artistes (peintres ou sculpteurs) y compris cinq veuves et une fille d'artiste37, 7 imprimeurs, et 79 charpentiers ont loué des étals dans le pant de Notre-Dame. N'allons pas croire pour autant que tous les artistes vendaient leurs œuvres à travers le pant. On peut estimer qu'au maximum 5 à 10 % des artistes actifs à l'époque dans la ville d'Anvers y louaient un espace. La liste des noms de peintres conservés dans les comptes de location est surtout notable par l'absence des artistes les plus réputés de l'époque. Dans les années 1540-1550, il y manque les noms de Jan van Hemessen, Pieter Aertsen, Frans Floris, Pieter Brueghel et de Pieter Coecke qui figuraient parmi les plus éminents. Ces artistes devaient avoir des ateliers suffisamment bien achalandés pour pou­voir se passer des débouchés offerts par le pant. Ce sont sans doute eux qui recevaient les commandes les plus importantes. Les locataires d'éventaires étaient probablement pour la plupart d'entre eux des artistes assez médiocres qui dépendaient surtout d'une clientèle anonyme. On sait cependant que certains retables et tableaux d'autel très coûteux ont parfois été vendus au pant ou même ont servi de modèles pour des ouvrages de commande. La qualité de ce tableau exposé à la foire était donc suffi­sante pour qu'un commanditaire veuille s'en procurer un semblable.

A partir de la moitié du XVIe siècle, l'importance du pant de Notre-Dame décline, en partie à cause de la concurrence de nouveaux pants mieux placés.

Les pants ont joué un rôle primordial dans les exportations des Pays-Bas. Si au XVc siècle les objets d'art les plus chers, y compris les tableaux des maîtres néerlandais les plus fameux, étaient déjà exportés, surtout vers l'Ita­lie, au siècle suivant les ventes à l'étranger acquirent un caractère plus massif et de nombreux produits de demi-luxe étaient exportés. Pour la seule année 1553, les bateaux quittant Anvers en direction de l'Espagne et du Portugal transportaient quatre tonnes de tableaux et 91414 aunes (environ 70 000 mètres) de tapisseries. D'après les estimations de W. Brûlez, les tapis­series représentaient 4,4 % des exportations totales des Pays-Bas vers cette époque48. Au XVIe siècle, Anvers exportait aussi de nombreux retables et tableaux d'autel vers l'Angleterre et la Suède ainsi que dans les pays médi­terranéens. D'après les registres d'impôts, presque chaque bateau en départ vers l'Espagne transportait au moins un retable brabançon. En 1525, le marchand Mateo de Nasar offrit au duc de Mantoue 300 tableaux flamands, parmi lesquels le duc en acheta 120.

 

 

 

 

 

Sources et liens.

— En tout premier, le site de Jean Coignard grandterrier.net :

 http://grandterrier.net/wiki/index.php?title=Les_marques_de_fabrique_des_ateliers_flamands_du_16e_sur_le_retable_

de_Kerd%C3%A9vot#_note-Malines

— ABGRALL (Chanoine Jean-Marie) 1894 « Le Retable de Kerdévot (paroisse d'Ergué-Gabéric) ». Bulletin de la Société archéologique du Finistère, 1894, t. XXI, p. 94-101.

 

ABGRALL (Chanoine Jean-Marie) 1909 "[Notices sur les paroisses] Ergué-Gabéric", Bulletin de la commission diocésaine d'histoire et d'archéologie, Quimper, 9e année, 1909, p. 32-48, 71-87.  

— HANEKA et al.  2005 "Les retables de Brabant- source d'information sur le bois utilisé en. XV et XVI siècle" IAWA Journal, Vol. 26 (3),: 273–298.

— HANEKA  (K), 2005, Tree-ring analysis of European oak : implementation and relevance in (pre) historical research in Flanders Ghent University

MONTIAS (John Michael) 1993   "Le marché de l'art aux Pays-Bas, XVe et XVIe siècles"  Annales. Économies, Sociétés, Civilisations  Volume   48 Numéro 6 pp. 1541-1563

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1993_num_48_6_279231#

— "La chapelle de Kerdévot retrouve son retable", ErguéCom, Magazine de la commune d'Ergué-Gabéric juin 2013 http://www.ergue-gaberic.fr/pdf_ergue_com_32.pdf

— Ouest-France 27 juillet 2012 : http://www.ouest-france.fr/la-restauration-du-retable-de-kerdevot-sexpose-1284243

Courrier des Amis du Musée de Quimper, article de Marie Pincemin :

 http://www.mbaq.fr/fileadmin/user_upload/Amis/Le%20courrier%20des%20Amis%20du%20mus%C3%A9e%20N%C2%B027-mai%202012.pdf

—Retable de la Passion de Dijon :  http://mba.dijon.fr/sites/default/files

/Collections/pdf/les_retables_sculptes_de_la_fin_du_moyen_age.pdf

Nederlands'out of drips : 2009 Vitruvius 2 n° 6, janvier 2009   http://www.vakbladvitruvius.nl/vakbladvitruvius/pdfs/vitruvius_1237969646.pdf

http://www.materiauxrenouvelables.ca/files/content/sites/crmr/files/Quoi%20de%20neuf

/Colloque%20annuel%20CRMR-2014/Stevanovic_La%20formation%20du%20personnel%20hautement%20qualifi%C3%A9.pdf

— TROMP Jan , Le Retable de la Passion de la cathédrale Saint-Jean à Amsterdam  http://www.jantromp.nl/pages/Sint%20Jan.html

— Le retable :http://lili.butterfly.free.fr/page%20web/retables.htm

— Retable de Vaumain fabriqué à Beauvais (passionnante lecture du dossier de restauration) :

file:///C:/Users/jean-yves/Downloads/Plaquette+le+retable+du+Vaumain,+collection+Patrimoine+

restaur%C3%A9+en+Picardie+n2.pdf

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Published by jean-yves cordier
11 septembre 2014 4 11 /09 /septembre /2014 17:53

Le vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale d'Angers.

 

 

 

       Voir dans ce blog lavieb-aile des articles consacrés aux Arbres de Jessé de Bretagne:  

Les sculptures :

Et les vitraux : 

Et en comparaison avec les œuvres bretonnes :

 


Cette verrière appartient à la Baie 103 (numérotation du Corpus Vitrearum) où elle voisine,  à sa gauche, la lancette jumelle consacrée au martyre de saint Laurent.

Elle date des années 1230-1235 (régne de saint Louis). Le verre en est très oxydé.

Elle  mesure 8,40 m de haut, y compris la rose à 5 lobes et 5 écoinçons entourée de deux médaillons.

 Louis de Farcy en donne en 1910 la description suivante :

"Au milieu de la verrière s'étend l'arbre généalogique, sur fond bleu, entre les prophètes, étagés à droite et à gauche et formant bordure, sur fond rouge.

A. Jessé, couché, du sein duquel part le tronc béni. Il avait été incrusté dans une des fenêtres de la nef du coté du midi : les prophètes, qui l'accompagnaient jadis, manquent.

B. David pince de la harpe.

C. Salomon tient un sceptre et montre de sa mai droite le Messie.

D. Un roi imberbe joue de la viole.

E. Un autre roi porte un sceptre et répète le geste de Salomon.

F. La sainte Vierge, près de laquelle est agenouillé un chanoine en surplis à grandes manches (le donateur).

G. Le Christ bénissant. Autour de sa tête, sept colombes figurent les dons u saint esprit.

Quand aux prophètes, ils tiennent d'une main un phylactère resté vide et de l'autre montrent le sauveur attendu.

En 1897, ce beau vitrail a été remis en plomb par M. Martin.

 

Mgr Barbier de Montault a fait une intéressante description de ce vitrail dans la Revue d'Anjou, 1887, p.7."

 


             arbre de jessé cathédrale angers L. de Farcy c

 

Depuis cette description, il a été restauré par Jacques Le Chevallier en 1948 et les panneaux manquants des deux prophètes ont été recréés en 1910. Une ferronnerie masque en grande partie ce registre inférieur au regard du visiteur placé dans le chœur.

C'est un vitrail qui suit de très près le modèle mis en place par Suger à Saint-Denis en 1144, et qui s'est propagé à Chartres, Soissons, Le Mans, Amiens ou Beauvais. Chacun d'eux a sa particularité, et celle de celui-ci est la présence du chanoine donateur agenouillé au pied de la Vierge. Les sept mandorles successives répondent par leur nombre "sacré" aux sept colombes de l'Esprit.


 

Jesse 6797c

 

 

Jesse 6806c

Jesse 6807c

Jesse 6808c

Jesse 6809c

Jesse 6810c

 

Jesse 6812c

 

Jesse 6813c

 

 

Sources et liens.

CHAUSSÉ (Véronique) 1981 "Vitraux du Maine-et-Loire" in Les vitraux du Centre et des pays de la Loire, Corpus Vitrearum  recensement II, Éditions du C.N.R.S, Paris page 289.

 — BOULANGER (Karine) 2010, «Les vitraux de la cathédrale d'Angers»  , Corpus Vitrearum  recensement III C.T.H.S 550 p. (non consulté).

 — FARCY (Louis de) 1910  Monographie de la cathédrale d'Angers vol.1 Josselin, page 164 et planche photographique pages suivantes. En ligne Bordeaux 3

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2 septembre 2014 2 02 /09 /septembre /2014 07:36

Le vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale de Moulins et la Rencontre de la Porte Dorée : la Vierge conçue par un baiser ?

 

   Comme nous l'avons vu, le tympan du vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale de Moulins est consacré à Anne et Joachim, parents de la Vierge Marie. Au centre de celui-ci, la scène dite de la Rencontre de la Porte Dorée, où Anne et Joachim, séparés depuis des mois, mais chacun avertis par un ange de se rendre à ce rendez-vous, se retrouvent devant une porte de Jérusalem et tendent les bras l'un vers l'autre. Bientôt, ils vont échanger un baiser. Fécondant ? 

 

                                  MG 7355c

 Une vue d'ensemble du vitrail montre que cette scène centrale vient culminer au dessus des deux lancettes. La lancette de droite est trop moderne pour rentrer dans notre analyse (mais son thème actuel, Anne portant Marie in utero, entourée des litanies de la Vierge sans taches, s'y intègre parfaitement). Par contre, la lancette de gauche est centrée par un axe vertical alignant Jessé, le roi David, la Vierge, et l'Enfant-Jésus. Et au dessus encore, comme une clef secrète, les deux époux Anne et Joachim.

L'hypothèse est renforcée par la constatation que, parmi les différentes formes de réseaux des tympans des vitraux de la Collégiale de Moulins, très peu ont une mouchette médiane, et ce vitrail est le seul dont la large mouchette centrale occupe le registre inférieur du tympan, juste au dessus des lancettes. 

Quel rapport entre la succession royale des ancêtres du Christ, et cette accolade d'un vieux couple ?

Rien de moins qu'un manifeste des partisans de la Conception Immaculée.

 

 

                              131c

 

— Je me pose la question suivante : la Rencontre de la Porte Dorée est-elle placée ainsi en position sommitale comme clef d'interprétation du vitrail ? Est-ce son sujet principal ?

— Je me réponds la réponse suivante : affirmatif mon lieutenant.

C'est l'étude de la littérature critique de cette scène qui permet d'affirmer que cette scène a un sens caché. Elle ne représente pas, pour les initiés, deux vieux amants courant l'un vers l'autre dans la joie de retrouvailles, mais l'expression de la foi en la conception de la Vierge hors du Péché Originel : Marie a été conçue par Anne alors que son mari Joachim était retiré chez ses bergers depuis quarante jours. Alors que le couple était stérile depuis vingt ans. Et alors que Anne, très pieuse, n'est pas du tout du genre à coucher avec un autre (n'y pensez même pas). Tout vient de leurs prières, des offrandes qu'ils ont fait aux pauvres, et, surtout, d'un ange de Dieu qui est apparu aux deux époux au même moment (ou presque) et qui a fait le travail. Le vitrail de la fin du XVe siècle est alors un manifeste en faveur de ce point de théologie alors très controversé, l'Immaculée Conception, car Marie, née hors de la souillure de la sexualité ordinaire, est exempte de la macule, la tache originelle, dans une confusion entre le biologique et le théologique. 

- Bravo! Beau topo Bruno!

  Si cette image peut acquérir une signification si forte et si engagée, c'est que, toute muette fut-elle, elle est considérée —par les partisans de cette thèse—  comme la "preuve" que Marie fut conçue miraculeusement, lors du baiser qui se prépare et donc sans rapport sexuel, "sans semence d'homme". Cela signifie alors qu'Anne est restée vierge, que la conception de Marie fut divine, et, "donc", que Marie n'a pas été concernée par le Péché Originel. On comprend que l'image sort soudain de sa mutité et perd son caractère anecdotique. "Le choc de l'image" sans la trace des mots.

—Dodiaise :  Quoi ? Le Christ ne serait pas le seul et le premier à naître, que dis-je, à être conçu sans péché ? 

— Sibémol : Baisse le ton, inutile de claironner cela, nous sommes encore au XVe siècle ! Et, je le répète, cela n'est pas écrit ; "juste "une image.

— Dodiaise : Quoi ? La Vierge ne serait pas la seule et la première à avoir donné naissance en restant vierge, sans relation sexuelle ! Elle serait la seconde après Anne ? 

— Sibémol :  Dis seulement qu'Anne a su conserver intact le lys virginal.

— D. Quoi ? Marie aurait été conçue par un simple baiser ! Quelles sont ces fariboles!

— S. C'est une image, un mystère dont la compréhension ne nous a pas été donnée, l'oeuvre de la poésie et de la piété populaire, une métaphore didactique, de la "théologie narrative" ou ce que tu voudras . 

—D. Quoi ? Tu es en train de me dire que le Péché Originel se transmet par l'acte sexuel  comme une sorte de contamination fatale ! Pas de relation sexuelle, pas de Péché !

—Sibémol. Oui, selon Augustin d'Hippone depuis la désobéissance d'Adam et Éve,  première blessure ou première corruption, les êtres humains n'échappent pas à cette tache qui est liée à la "concupiscence", au désir et au plaisir de la chair et à l'amour du monde. Mais c'est une simplification très grossière, les théologiens le diraient de manière beaucoup plus subtile ! Et ils préciseraient que bien que relayée au XIIe siècle par Pierre Lombard dans ses Sentences ou par Bernard de Clairvaux, elle perdura au-delà de la diffusion de la théorie d’Anselme de Canterbury, alors que celle-ci, qui sera validée au concile de Trente  voit dans le péché d’Adam et Éve une privation de la justice originelle, indépendante de toute infectio carnis.

—D. Quoi ? Marie aurait échappé au Péché originel dès l'instant de sa conception, et non quarante jours plus tard, dans l'utérus de sa mère comme l'enseignait  saint Bernard, saint Thomas d'Aquin et les Dominicains ?

— S. C'était du moins l'opinion de Jean Duns Scot, et des Franciscains du XIVe au XVIe siècle. Et celle, officielle et dogmatique, de l'Église depuis la bulle Ineffabilis de 1854 qui réfute que la conception se soit ainsi déroulée dés le Premier instant où l'âme s'infuse dans le corps. Depuis, toute opinion contraire est passible de sanctions. Interdiction de prêcher, refus d'imprimatur et autres peines lourdes.

— Mais Marie a-t-elle été conçue lorsque l'ange de Dieu l'a annoncé à sainte Anne, dans une scène semblable à l'Annonciation ? Lorsque l'ange a fait à Joachim la même révélation ? Lorsque les époux se sont retrouvés sous la Porte Dorée ? Ou un peu plus tard dans l'intimité de leur lit conjugual ?

— .... Hum hum... Commençons par dire que cela relève de la tradition, d'un évangile apocryphe, mais non des vérités admises de la Foi au XXIe siècle ; Innocent XI a rectifié les choses dès 1677 et a  interdit les représentations de la Rencontre à la Porte Dorée comme symbole de la conception de Marie, car elle propage l’idée selon laquelle per osculum sanctum operata est conceptio (« La conception fut opérée par un saint baiser » ). Par ailleurs la réponse est compliquée car elle se base non pas sur les Évangiles, mais sur un texte apocryphe grec, sur ses traductions en latin et sur ses adaptations successives. Tout est fondé sur les différentes leçons d'un passage du chapitre IV,2 et 4  du Protévangile de Jacques dans lequel Joachim reçoit la visite de l'ange lui demandant de quitter son ermitage et ses troupeaux et de rejoindre son épouse. Enfin, il n'est pas (plus) question pour l'Église de laisser dire que Marie est née, comme le Christ, sans intervention masculine : elle est née naturellement, et c'est par grâce qu'elle a échappé au péché originel.

— J'entends, Sibémol, la fanfare de l'escadron nous enjoignant à défiler. Quittons-nous là pour l'instant, c'est le point sur lequel nous allons devoir revenir à tête reposée. Car nous nous aventurons en terrain miné, et on comprend déjà pourquoi les débats liées à cette étreinte sous la Porte Dorée et à la conception de Marie durent, à une époque où elles faisaient l'objet de débats passionnés, être interdite par le pape Sixte IV. 

 

 

 

La conception ex osculo

   Louis Réau  (Iconographie de l'Art chrétien 1955 tome 1 : Iconographie de la Bible  page 159),   écrit à propos de la Rencontre de la Porte Dorée :

    "Cette scène est de beaucoup la plus populaire du cycle  d’Anne et Joachim  parce qu’on y voyait au Moyen Âge non seulement le prélude de la naissance de la Vierge, mais encore le symbole de l’Immaculée Conception. Les théologiens enseignaient que la Vierge "conçue d'un baiser sans semence d'homme ( ex osculo concepta, sine semine viri) "  était née de ce baiser échangé devant la Porte d'Or assimilée à la Porte Close d'Ezéchiel."

 Je connaissais la conception per aurem (par l'oreille) du Christ lors de l'Annonciation, mais non la conception par la bouche, per osculo, de Marie.

  Cette affirmation de L. Réau est souvent citée, mais si on recherche quels sont ces "théologiens qui enseignent" la conception ex osculo ou per osculum de la Vierge, en donnant ces mots latins à un moteur de recherche, on constate que les auteurs ont surtout utilisé cette expression pour dénoncer l'absurdité d'une telle affirmation : "anna concepit. Sed non per osculum sicut quidam simplices dicunt ; « [...] et Anne conçut, mais non pas par un baiser comme le disent certains simples ». Ainsi Jean-Louis Ruel, relatant en 1675 le concile de Mayence de 1507, écrivait (Concilia illustrata per Historiae Ecclesiasticae ..., Nuremberg Volume 4 page 457 Johann Ludwig Ruel )

Unde etiam quidam insulsi homines (ut habetur in Legenda Sancteorum) finxerunt , vlrginem Mariam ‚ non ex congressu connubiali , sed tantum ex osculo joachimi, quod coniugi Annae fixerat , fuisse conceptam.  

- Traduction, traduction, Sib!

— Quoi, Dodi, ignores-tu qu' insulsi homines signifie "hommes stupides" ? Le verbe finxerunt vient de fingo, ere : "imaginer, contrefaire, dissimuler". Ce sont ces insulsi homines qui imaginèrent, selon Ruel, que la Vierge n'est pas née d'une relation conjuguale (connubiali) mais du baiser de Joachim, ex osculo Joachim.

— Pourtant, Louis Réau n'a pas tiré son affirmation de son chapeau. Et ta citation témoigne a contrario (car je cause latin aussi, Sibémil) de la réalité de cette théorie.

— Eh bien, ne faisons pas ni pause ni soupir et venons-en aux faits : l'aventure haute en couleur des chasseurs de manuscrits et des philologues étudiant le Protévangile de Jacques, puisque le vitrail en donne deux citations sur les phylactères tenus par l' ange annonciateur de Joachim et Anne. Toute l'affaire tient dans les mots que celui-ci aurait prononcé. Ou dans un seul mot, concepi, "tu as conçu". Suspens... Et ne comptes pas sur moi pour omettre ces croustillants et savoureux détails que j'affectionne.



L'étude du Protévangile de Jacques, vrai roman d'aventure.


Guillaume Postel 1537.

 Le texte du Protévangile a été rapporté en France de Constantinople par Guillaume Postel (1506-1581) cet extravagant érudit qui accompagna l'abbé Jean de la Forest, ambassadeur du roi François Ier auprès de Soliman le Magnifique pour y négocier les Capitations de 1536. Ce n'était pas sans risque, et le précédent ambassadeur avait été massacré sur la route par le Pacha de Bosnie.

 A 25 ans, Guillaume Postel a appris le latin et le grec, parle l'espagnol, le portugais mais aussi  le turc et étudie l'arabe et l'hébreu ; proche de François Xavier (futur fondateur de la Compagnie de Jésus), il est passionné par l'étude et la recherche des textes anciens, par l'exigence de réforme de l'Église, et dévoré par le goût de l'étude des langues orientales et des voyages lointains, pour ne rien dire d'aspirations mystiques qui le feront traiter plus tard de fou.On comprend qu'il ait été remarqué par Guillaume Budé et Marguerite de Navarre, et que le frère de cette dernière, François Ier, l'ait chargé de rechercher pour la bibliothèque royale des ouvrages anciens.

 

 L'expédition part de Marseille en 1535 pour Tunis, afin de prendre contact avec Barberousse, que Soliman a nommé Capitan pacha, c'est à dire Grand amiral de la flotte ottomane. Beyerbey d'Alger, il vient de conquérir Tunis l'année précédente, avant d'en être chassé en juillet 1535 par Charles Quint . L'ambassade française quitte Tunis avant cette date, et rallie Constantinople, où Guillaume Postel fait récolte de livres et surtout de manuscrits pour François Ier. A son retour en juillet 1537, il s'arrête d'abord à Venise pour rencontrer l'hébraïsant Daniel Bomberg, et arrive à Paris en été 1537. Il a déjà  le projet de réaliser des éditions imprimées des Évangiles, non seulement en arabe, mais en syriaque et dans d'autres langues orientales.

 Dans ses bagages, Postel ramène donc le manuscrit (perdu depuis) de ce qu'il nommera le "Protévangile de Jacques", pour signifier par le suffixe proto- qu'il s'agit d'un récit de ce qui se passe avant (proto-) le récit évangélique. Il s'agirait de la copie que Postel avait fait faire d'un texte après en avoir entendu la lecture dans plusieurs églises ; il fondait les plus chers espoirs en sa trouvaille.

Il en donna une traduction latine dont le manuscrit est perdu. Cette traduction fut publiée en 1552 à Bâle par Théodore Bibliander chez Johan Oporinus sous le nom de Proteuangelion seu de natalibus Jhesu Christi et ipsius virginis Mariae, sermo historicus diui Jacobi minoris. (cf l'exemplaire Bnf latin 1552).

De Neander à Tischendorf.

  Le texte grec fut ensuite édité en 1564 par Michel Neander à Bâle chez le même éditeur et accompagné de la traduction latine de Postel dans un recueil incomplet des textes apocryphes ( Apocrypha; hoc est narrationes de Christo, Maria, Josepho, cognations et familia Jesu Christi extra Biblia … inserto etiam Protevangelio Jacobi grœce, in Oriente nuper reperto, necdum edito hactenus … 1564 pp. 340-392, ré-édité en  1567). Disciple de Melanchton lui-même disciple de Luther, Michael "Neander" — Neumann dans le civil— (1525-2595) fut moins enthousiaste face à ce texte, qui était édité en complément d'une édition gréco-latine du Catéchisme de Luther. 

En 1703, le protestant Johann Albert Fabricius, titulaire de la chaire d'éloquence et de poésie de Hambourg publia parmi cent autres ouvrages (Bibliotheca Graeca, Bibliotheca latina,...) un recueil cette fois-ci complet des textes apocryphes : le Codex apocryphus Novi Testamenti, en deux volumes, Hambourg, complété en 1719 d'un troisième volume et d'un quatrième en 1723. Le Protévangile figure dans le tome I pages 66-125. Le texte utilisé est celui de Néander. Il avoue en goûter la poésie tout en donnant les textes originaux et intégraux pour mieux les combattre : "il est de ces choses dont l'inutilité même est utile". 

— Dodiaise : Ah, la jolie formule. Mais sans oser t'interrompre, j'ai bien remarqué que ton bel exposé concerne une période postérieure à la réalisation du vitrail de Moulins qui est daté de 1480-1490 !

— C'est le chemin que j'ai choisi, un détour dans le futur. Poursuivons, car le jour tombe, et nous avons encore de la route.

Je passerai rapidement sur le travail de Johann Karl Thilo, théologien et bibliographe de Leipzig puis de Halle (Leipzig 1832). Basé sur le manuscrit du Xe siècle de la Bnf 1454 pour en venir à Tischendorf.

  — Constantin Tischendorf, le chasseur de manuscrits, qui s'empara au monastère de sainte Catherine, en plein Sinaï, de vieux papiers jetés dans une corbeille pour faire le feu, et découvrit ainsi ce qui allait devenir le Codex Sinaiticus l'un des deux plus anciens manuscrits de la Bible?

— Oui, lui-même, quoique cette version de sa découverte soit contestée. C'était l'un de ces fous de parchemins qui, comme Postel, avaient réalisé que les bibliothèques des monastères, menacés par l'incurie, les incendies, les pillages, les rats et les vers, puis plus tard les révolutions, conservaient une part de la Mémoire de l'Humanité,  trésors qu'il s'agissait de sauver en les arrachant aux moines qui méconnaissaient leur valeur. J'ai déjà raconté comment Paul-Louis Courier s'était précipité à Florence dès que Napoléon en avait libéré l'accès, pour copier à la Bibliothèque Laurentienne le manuscrit complet de Daphnis et Chloé avant de renverser son encrier dessus pour (?) protéger son monopole. Histoire d'un pâté célèbre, de l'atacamite, et de "l'encre de la petite vertu".  . J'ai parlé aussi du cardinal Fillastre, qui avait profité de concile de Constance (1414-1418) où il rencontrait le grec Chrysoloras et d'autres érudits pour faire copier des manuscrits pour sa bibliothèque de Reims (dont la Géographie de Ptolémée). Et j'ai lu avec passion le Quatrocento de Stephen Greenblatt témoignant des efforts de Poggio Bracciolini pour se saisir de ce qui deviendra la seule version disponible de De Rerum Natura de Lucrèce : c'était pendant le même concile de Constance qu'il put se rendre au monastère de Fulda.  Mais Pétrarque avait été l'un des premiers, qui profita de ses voyages pour retrouver à Liège puis à Vérone des textes de Cicéron, à Paris des poèmes de Properce.  

Si les voyages au Sinaï de Konstantin Tischendorf s'échelonne entre 1844 et 1859 pour sa découverte du Codex Sinaiticus, c'est par contre en 1853 qu'il donna une édition critique du Protévangile (Evangelia Apocrypha Leipzig 1853, 2eme édition Evangelia apocryphacolligit et recensuit Constantinus de Tischendorf.... Editio altera Lipsiae, H. Mendellsohn en 1876) en utilisant 18 manuscrits, dont le plus ancien, parisinus coisl. 152, n'était néanmoins pas antérieur au IXe siècle, alors qu'il estimait à une cinquantaine le nombre de manuscrits contenus dans les bibliothèques et qu'il en existerait 140 uniquement pour les textes grecs.

Cependant,  depuis  la publication des Evangelia Apocrypha de Tischendorf , plusieurs versions ont été publiées, en syriaque, arménienne, géorgienne, éthiopienne, sahidique ou latine, des témoins nouveaux étaient apparus, dont certains fort anciens, comme des papyri grecs , ainsi que des versions orientales. Des savants comme E. Amann dans sa publication en français (Le Protévangile de Jacques et ses remaniements latins, Paris, 1910) Charles Michel en 1924 et Vannutelli (Protevangelium Jacobi synoptice, Rome, 1940), s'en étaient servis, tout en se basant essentiellement sur l'édition « classique » de Tischendorf. 

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 La découverte des papyri Bodmer.

En 1952 furent découverts en Haute-Égypte les 35 à 50 Papyri et parchemins Bodmer, du nom de leur acquéreur le bibliophile zurichois Martin Bodmer, et du nom de sa « Bibliothèque universelle de 150000 ouvrages, la Bibliotheca Bodmeriana, de Cologny, en Suisse où ils sont conservés. Ces manuscrits en grec ou en copte contiennent des morceaux de l'Ancien et du Nouveau Testament, de la littérature chrétienne ancienne, des textes d'Homère et de Ménandre. Le plus ancien est daté d'environ 200 et le le plus récent daterait du sixième ou septième siècle.

Ils ont été trouvés, selon toute vraisemblance par des paysans égyptiens au début des années 1950 près de la ville de Dishna, à Pabau (Phbow), l'ancien quartier général de l'ordre monastique fondé par saint  Pacôme, sur un site situé non loin de Nag Hammadi. Les manuscrits avaient été rassemblés en secret par un chypriote, Phokio Tano du Caire, puis passés un à un en contrebande en Suisse, par Martin Bodmer (1899-1971). (Source Wikipédia).

Parmi ces « papyri Bodmer », le Papyrus Bodmer V remonte au début du IVe siècle et comporte le texte complet du Protévangile de Jacques, titre et colophon compris, écrit dans une onciale magnifique.

En 1958, M. Testuz, directeur de la bibliothéque Bodmer, en donnait l'édition diplomatique, assortie d'une traduction et de notes :« Papyrus Bodmer V. Nativité de Marie ». Michel Testuz. Cologny—Geneva: Bibliotheca Bodmeriana, 1958. 127 pp.

 Pour faire enfin la synthèse des sources utilisées par Tischendorf et des documents apparus depuis lors, papyri grecs et versions orientales, Émile de Strycker publia en 1961 La forme la plus ancienne du Protévangile de Jacques : recherches sur le Papyrus Bodmer 5, Société des Bollandistes, Bruxelles, 1961. Il conclut à l'unité et l'homogénéité du Protévangile dans le temps et dans l'espace, depuis les premières traces du début du IVe au XVIe siècle, et du monde latin aux confins du Proche-Orient.

Plus en amont encore, on fait l'hypothèse d'un texte antérieur, du IIe siècle, notamment pour 2 arguments : 1) L'oeuvre de Celse (158). 2) Le Protévangile de Jacques est connu de Origène (In Matthaeum, X, 17) et de Clément d'Alexandrie (Stromates, VII, 93) ou de Justin (Dialogue avec Tryphon, C, 5) .  Dans le Logos Aléthinos, le philosophe païen Celse avait décrit la Vierge comme la femme d'un charpentier, séduite par un soldat du nom de Panthera. Rejetée par son mari, Marie, une fileuse misérable, donne naissance en secret à son fils Jésus. Origène, dans son Contre Celse, (248) fait état de ces médisances qui se propagent dans les milieux judéens.  Le Protévangile peut alors être considéré comme un contre-feu, prenant la défense de la Vierge en réaffirmant  seulement la naissance miraculeuse de Jésus mais en plus celle de Marie elle-même, consacrée au Temple depuis l'enfance et voyant dès lors sa pureté garantie par les autorités sacerdotales. Et, finalement, toute la thématique de l'Immaculée Conception peut découler de cette défense contre les attaques des milieux juifs et païens par l'établissement d'une généalogie (Arbre de Jessé) d'une nature royale (descendant de David ; couronnement) et d'une conception immaculée basée sur l'utilisation adéquate des textes juifs de l'Ancien Testament.

 Loin de relever de la légende destinée à colorer la piété populaire, le Protévangile s'inscrit dans le cadre de la "théologie narrative" ou theologoumena, des fictions exprimant une conviction de la foi, ici destinée à argumenter la dignité de la Vierge.  (Raymond Winling 2004) « C'est vers le milieu du IIe siècle qu'il y avait urgence à défendre la virginité absolue de la Vierge, et la naissance du Sauveur contre une fraction des ébionites, les nazaréens, contre les cérinthiens et les marionites, contre les calomnies des Juifs enfin qui, à cette époque, trouvaient un écho dans le livre de Celse » (E. Amann page 82) 

— Quel long détour ! Je suis perdu, Sibémol, per-du !

— Un détour ? Cette aimable excursion philologique nous permet de mieux situer le débat sur la conception de Marie par sa mère. 


 En avant la musique.

Le débat porte sur un seul mot du chapitre IV et est exposé dans les termes suivants par Réjane Gay-Canton :

 

     [Le Protévangile] "Sa version la plus ancienne, conservée à la Bibliothèque Bodmerienne de Cologny (Suisse), décrit la conception comme le fruit de l’annonciation faite à Anne. Lorsqu’il apparaît dans un premier temps à Anne, l’ange lui annonce qu’elle concevra un enfant, tandis que lorsqu’il arrive auprès de Joachim dans le désert, il lui annonce qu’Anne a conçu. En retrouvant son mari à la Porte de la ville, cette dernière s’en montre consciente et lui dit « Voici : la veuve n’est plus veuve et la stérile, moi, a conçu en mon sein ». Loin de tout débat sur la potentielle contraction du péché originel par Marie, la version du Papyrus Bodmer 5 du Protévangile voulait placer la conception de celle qui allait être la mère de Dieu au-dessus de toutes les conceptions décrites dans l’Ancien Testament, et utilisa non seulement pour ce faire les formulations du texte biblique mais fit également débuter l’existence de Marie par un miracle. Dans les siècles suivants, l’idée d’une conception surnaturelle qui rapprocherait trop la conception de Marie de celle du Christ fut combattue. Ainsi, la quasi-totalité des manuscrits plus tardifs du Protévangile utilisent un futur « ta femme concevra » et « moi, je concevrai »."

 C'est pour cela que la critique textuelle a tant d'importance : selon que l'on lit dans un manuscrit "a conçu" ( εϊληφεν  eiléphen en grec, Bodmer V), et non "concevra" (Tischendorf) , on est autorisé à soutenir la thèse que Anne a conçu sa fille Marie avant même d'avoir l'occasion de coucher avec Joachim, et donc que cette conception est surnaturelle. Or, la plupart des textes traduits écrivent "concevra", mais le texte le plus ancien disponible dit " a conçu". Il est capital de ne pas se contenter de traductions, mais des textes originaux les plus anciens pour comprendre l'intention du premier auteur et voir s'il utilise le parfait, ou le futur du verbe "concevoir". Ici, la lectio difficilior* retenue par toutes les versions critiques (Testuz et E. de Strycker) impose de comprendre que lorsque l'ange s'adresse à Joachim, Anne a déjà conçu. Il reste à Joachim une longue route et de longs jours avant de parvenir à la Porte Dorée.

*Lectio difficilior potior est une formule latine signifiant "(de deux leçons) la plus difficile est la meilleure" 

 Il est d'autant plus certain que le texte disponible pour les anciens utilisait le passé, qu'un auteur, Épiphane de Salamine, s'en est offusqué dans son Panarion vers 377 , considérant qu'il s'agirait d'une hérésie si on le prenait au pied de la lettre, car la conception virginale est le fait exclusif du Christ, et non de Marie ; il choisit d'expliquer que ce n'est là qu'une tournure littéraire et qu'il faut lire "a conçu" en comprenant "concevra". 

Lorsque l'ange s'adresse à Anne, il emploie le futur "Tu concevras (grec sullépseis) et enfanteras, et on parlera de ta postérité dans le monde entier". Anne n'a donc pas encore conçu.

— Reprends ton souffle, Sibé ! D'accord, il est établi que l'auteur du Protévangile de Jacques a écrit un texte que l'on peut comprendre comme témoignant d'une conception surnaturelle de la Vierge. Mais alors ? Tu nous as dit qu'en Occident, ce texte n'a pas été connu avant Guillaume Postel en 1537 ou 1552. Les clercs médiévaux n'y ont pas eu accès !

— D'autant qu'il a été placé  (ou une traduction latine nommée Evangelium nomine Jacobi minoris) vers l'an 500 dans la liste des textes "apocryphes" interdits aux catholiques dans la cinquième partie du  Décret dit de Gélase, Decretum Gelasium de libris recipiendis et non recipiendis rédigée  par un particulier de Gaule méridionale (Arles ?). Mais il est  resté en faveur dans la chrétienté orientale qui connaît foison de manuscrits en grec ancien et de traductions en diverses langues anciennes, et où il est lu dans certains monastères orientaux, lors de la fête de la Nativité de Marie. Surtout, il a été traduit ensuite en latin dans l’Évangile du Pseudo-Matthieu (III, 5) et dans l’Évangile de la Nativité de Marie (V, I) 21. C'est donc l'Évangile du Pseudo-Matthieu qui a concerné les clercs médiévaux, et indirectement, la piété populaire.

— Bien la peine d'avoir passé une heure à nous parler du Protévangile de Jacques !

— Certes, mais même si ce texte grec n'a pas été lu en France du VIe au XVIe siècle, il a pu influencer durablement les esprits soit par l'imaginaire poétique des fidèles, soit surtout par les fêtes, les textes liturgiques ou les images qu'il a généré. Quoiqu'il en soit, suivons sa trace, et celle du culte d'Anne et de Joachim:


                       La réception du Protévangile : 


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1) Protévangile de Jacques (IIe siècle).

Traduit du grec par E. Amann 1910 (à comparer avec G. Brunet :

 http://remacle.org/bloodwolf/apocryphes/jacques.htm)

CHAPITRE Ier.

  Voici ce qu'on lit dans l'histoire des douze tribus d'Israël. Il y avait un homme appelé Joachim, riche à l'excès, et il apportait ses offrandes en double, disant : Le surplus de mon offrande sera pour tous le peuple, et ce que je dois offrir pour la rémission de mes péchés sera pour le Seigneur, afin qu'il me soit propice. 2. Or, le grand jour du Seigneur était arrivé, et les fils d'Israël apportaient leurs offrandes, et Rubim se dressa en face de lui, disant : II ne t'est pas permis d'apporter tout d'abord tes offrandes parce que tu n'as pas engendré de postérité dans Israël . 3. Et Joachim fut vivement contristé, et il s'en alla au (registre des) douze tribus d'Israël (et je saurai) si moi seul je n'ai pas engendré de postérité en Israël. Et il chercha et il trouva que tous les Justes avaient suscité une postérité dans Israël. Et il se souvint du patriarche Abraham ; c'était dans ses derniers jours que Dieu lui donna un fils Isaac. 4. Et Joachim fut vivement contristé, et il ne parut plus devant sa femme, mais il se rendit dans le désert, et il y planta sa tente, et il jeûna quarante jours et quarante nuits, se disant en lui-même : « Je ne descendrai ni pour manger ni pour boire, jusqu'à ce que m'ait visité le Seigneur mon Dieu, et la prière me sera nourriture et breuvage.

CHAPITRE II.

Or, Anne sa femme faisait une double lamentation et exprimait vivement son double chagrin, disant : « Je pleurerai mon veuvage ; je pleurerai ma stérilité. » 2 Or voici qu'arriva le grand jour du Seigneur, et Judith sa servante lui dit : « Jusqu'à quand affligeras-tu ton âme ? Voici qu'est arrivé le grand jour du Seigneur et il ne t'est point permis de te lamenter. Allons, prends ce bandeau que ma donné la maîtresse du service, et qu'il ne m'est pas permis de ceindre, parce que je suis une servante, et qu'il a une allure royale. » 3. Et Anne dit : « Éloigne-toi de moi ; cela je ne le ferai pas, et pourtant le Seigneur m'a humilié à l'excès ; quelque mauvais drôle a bien pu te donner cela, et tu viens me faire complice de ton péché ». Et Judith répondit : Quel mal pourrais-je te souhaiter, puisque le Seigneur t'a frappé de stérilité, pour que tu ne donnes point de fruit en Israël ? ». 4. Et Anne fut vivement contristée ; et elle se dépouilla de ses vêtements de deuil, et se lava la tête, et revêtit ses habits de noce, et vers la neuvième heure descendit dans le jardin pour se promener. Et elle vit un laurier, et s'assit à son ombre, et supplia le Maître tout-puissant, disant : « Dieu de nos pères, bénis-moi et exauce ma prière, de même que tu as béni le sein de Sara et que tu lui as donné un fils, Isaac. »

CHAPITRE III.

1 Et ayant levé les yeux au ciel, elle vit un nid de passereaux dans le laurier, et elle poussa un gémissement, disant en elle-même : « Malheur à moi, qui donc m'a engendrée et quel sein m'a produite ? Car je suis née maudite en présence des fils d'Israël. On m'a outragée, et l'on m'a chassée avec des railleries du temple du Seigneur. 2. Malheur à moi, à qui suis-je devenue semblable ? Ce n'est point aux oiseaux du ciel, car les oiseaux du ciel, eux aussi, sont féconds devant toi, ô Seigneur.— Malheur à moi, à qui suis-je devenue semblable ? Ce n'est pas aux bêtes de la terre. Car les bêtes de la terre sont fécondes, elles aussi, devant toi, ô Seigneur. — Malheur à moi, à qui suis-je devenue semblable ? Ce n'est point à ces eaux ; car ces eaux aussi sont fécondes devant toi, ô Seigneur. 3. Malheur à moi, à qui suis-je devenue semblable ? Ce n'est point à cette terre. Car cette terre, elle aussi, porte ses fruits selon la saison, et te bénit, ô Seigneur.

CHAPITRE IV.

   1 Et voici qu'un ange du Seigneur se tint devant elle et lui dit : Anne, Anne, le Seigneur a exaucé ta prière : tu concevras et tu enfanteras et on parlera de ta postérité sur toute la terres ». Et Anne dit : » Aussi vrai qu'est vivant le Seigneur mon Dieu, si je mets au monde un enfant, soit garçon , soit fille, je l'offrirai en présent au Seigneur mon Dieu, et il sera à son service tous les jours de sa vie ». 2 Et voici que vinrent deux messagers, lui disant : « Voici que Joachim ton mari vient avec tes troupeaux. Car un ange du Seigneur est descendu vers lui, disant : « Joachim, Joachim, le Seigneur Dieu a exaucé ta prière ; descends d'ici, car voici que ta femme Anne concevra (a) en son sein. » 3 Et Joachim est descendu, et il a appelé ses pasteurs, disant : « Amenez-moi ici dix agneaux sans tache et sans défaut ; cet ils seront pour le Seigneur mon Dieu ; et amenez-moi douze veaux gras, et ils seront pour les prêtres et pour le sanhédrin, et cent chevreaux pour tout le peuple ». 4. Et voici que Joachim arriva avec ses troupeaux et Anne se tint à la porte (b), et elle vit Joachim venir et accourant vers lui elle se suspendit à son cou, disant : « Maintenant je connais que le Seigneur mon Dieu m'a bénie, à l'excès. Car voici que la veuve n'est plus veuve, et que moi qui étais sans enfant je concevrai (a) dans mon sein ». Et Joachim se premier jour alla se reposer dans sa maison .

 

(a)  Émile Amann donne la traduction "concevra" et non "a conçu", mais il se justifie par un appareil de notes qui témoigne de son embarras. Monseigneur Amann, prélat de la maison de sa Sainteté, était professeur en Histoire de l'Église  à la faculté de théologie de Strasbourg et directeur du "Dictionnaire de Théologie catholique contenant l'exposé des doctrines de l la théologie catholique, leurs preuves et leur histoire". Notons aussi qu'en 1910, il ne dispose pas du papyrus Bodmer V :

E. Amann pages 17-21 : « En rapportant la stérilité d'Anne, [l 'auteur] a-t-il pensé que la conception de Marie ressemblât en tous points à celle de Jésus ? La question mérite d'être posée. Une des raisons pour lesquelles la théologie s'est opposée longtemps au privilège de l'Immaculée Conception de la Vierge est que, conçue à la manière de tous les autres hommes, fille de la concupiscence charnelle, Marie avait dû contracter la souillure que transmet depuis Adam la génération humaine ( Il va sans dire que depuis longtemps nul théologien ne considère plus la conception virginale de sainte Anne comme un condition nécessaire de l'Immaculée Conception de Marie. Tout le monde au contraire s'accorde pour dire que Marie, conçue selon les lois ordinaires de la nature, a été, par la grâce divine, préservée de la souillure originelle.) Si l'auteur du Protévangile a cru à la conception virginale de sainte Anne, si en la rapportant il s'est fait sur ce point l'écho de la tradition et de la piété populaire, il faut le ranger parmi les tout premiers défenseurs de l'Immaculée Conception. ; il faut reconnaître de plus que cette idée a dans la tradition catholique des racines bien plus profondes qu'on ne le suppose ordinairement. La question est une question de texte et de grammaire. » Amann signale que si, dans le verset 2-4, la plupart des manuscrits, et Tischendorf dans son édition, donnent « Voici que ta femme concevra », un manuscrit grec très ancien donne « Anne a conçu » et, plus loin chapitre 4 dans la bouche d'Anne « voici que j'ai conçu », leçon dont témoignent les textes du Ive siècle d''Épiphane, du VIIIe siècle d'André de Crète ou du Xe siècle du Ménologe qui combattent tous les trois cette forme grammaticale laissant penser qu'Anne a conçu Marie dès l'annonce de l'ange. E. Amann ajoute : Les versions et les remaniements du Protévangile permettent aussi de conclure que la leçon « ta femme a conçue » a été d'assez bonne heure répandue en régions très différentes. Le texte syriaque suit, sur les deux points signalés plus haut, la leçon du ms B.Le texte éthiopien lit comme le texte syriaque « ta femme a conçu » […] Il semble donc que la leçon en question a ait été fort répandue au moins dès la fin du Ive siècle ; dans l'état actuel de nos connaissances, il est impossible de remonter plus haut et de dire d'une manière absolue si elle est la leçon primitive. Je crois le contraire, pour la raison suivante. L'auteur du Protévangile, très discret sur ce point délicat, semble avoir suffisamment indiqué que la conception de Marie reconnaissait les mêmes causes que celle des autres hommes.

b) Le Protévangile ne parle pas de la Porte Dorée, et en toute logique du texte, on comprend que Anne attend Joachim devant la porte de sa maison, sans même savoir si elle se trouve à Jérusalem, ce que le Pseudo-Jacques n'indique pas. C'est une porte, c'est tout. On ne sait pas si Joachim va la franchir avec tous ses troupeaux. Devant cette porte, pas de Baiser, mais une vieille dame qui saute au cou de son mari en criant Houpi!!!


2)  400-402 : Saint Augustin dans son Contre Fauste XXIII discute  de l'existence de Joachim, problématique s'il est père de Marie ET issu de la tribu de Lévi (et non de celle de Juda):

Nous croyons donc que Marie tenait aussi à la race de David, parce que nous croyons aux Écritures qui affirment ces deux choses : que le Christ est de la race de David selon la chair , et que Marie est devenue sa mère, non par union charnelle avec aucun homme, mais en restant Vierge . Ainsi, quiconque nie que Marie ait été de la famille de David, résiste évidemment à l'autorité si respectable des Écritures; [...]. Par conséquent, l'assertion de Fauste, que Marie aurait eu pour père un prêtre nommé Joachim, de la tribu de Lévi, ne reposant sur aucun témoignage canonique, je ne m'en embarrasse pas le moins du monde.

Mais quand je l'admettrais, je pourrais m'en tirer encore en disant que ce Joachim devait tenir en quelque façon à la race de David et était passé par quelque adoption de la tribu de Juda à celle de Lévi, soit lui, soit un de ses aïeux; ou qu'il était né dans la tribu de Lévi, de manière à avoir des liens de consanguinité avec la race de David. C'est ainsi que Fauste lui-même avoue qu'il aurait pu se faire que Marie fût de la tribu de Lévi, bien qu'il soit constant qu'elle a été donnée à un homme de la race de David, c'est-à-dire de la tribu de Juda; il ajoute même qu'on aurait pu admettre le Christ comme un fils de David, si Marie avait été fille de Joseph. Par conséquent, si, étant fille de Joseph, elle s'était mariée dans la tribu de Lévi, on serait autorisé à appeler fils de David tout enfant qui naîtrait d'elle, même dans la tribu de Lévi ; de même si la mère de ce Joachim, que Fauste donne pour père à Marie, étant de la tribu de Juda et de la race de David, s'était mariée dans la tribu de Lévi, on pourrait en toute vérité dire que Joachim, Marie et son fils seraient de la race de David. Voilà ce que j'admettrais, ou quelque autre chose de ce genre, si j'attachais de la valeur à un livre apocryphe où on lit que Joachim fut père de Marie, plutôt que d'accuser de mensonge l'Évangile où il est écrit, tout à la fois que Jésus-Christ, Fils de Dieu, notre Sauveur, était, selon la chair, de la race de David, et qu'il est né de la Vierge Marie. Il nous suffit donc que les Écritures qui affirment cela, et auxquelles nous croyons, ne puissent être convaincues de fausseté par ceux qui les combattent.

3)  début du IVe siècle : Construction à Jérusalem de la basilique de la Probatique ("Portique des Brebis") commémorant d'une part la guérison du paralytique à la piscine de Bethesda (Jn 5 1-4) mais aussi le lieu traditionnellement considéré comme étant la maison de la Vierge, près du Portique des Brebis, où les animaux étaient lavés avant leur sacrifice rituel dans le Temple. Détruite, l'église de la Probatique fera place à l'église Sainte-Anne construite par les Croisés en 1140.

— Fabécar : et comment l'a-t-on su, la localisation de la maison de la Vierge, mossieur Dodiaise -je-sais-tout ?

— Le moine Épiphane et saint Jean Chrysostome fixent la naissance à Nazareth, ville d'origine de Joachim, alors que Saint Cyrille d'Alexandrie la situe à Bethléem, la ville d'Anne, mère de Marie. Mais St. Sophronios choisit Jérusalem. Tu te souviens que le Pseudo-Jacques n'en donnait pas l'adresse dans son Protévangile  qui ne parle que d'une porte, où arrive Joachim et ses troupeaux, mais les grecs ou byzantins (c'est tout-un) qui ont lu ce texte ont manifestement fait le rapprochement entre cette porte et la Porte Probatique de Jérusalem, [Probatique : emprunté au gr. π ρ ο β α τ ι κ ο ́ ς que l'on trouve dans π ρ ο β α τ ι κ η π υ ́ λ η «porte probatique où on lavait les bestiaux pour les sacrifices», et qui signifie proprement «qui concerne le bétail», de π ρ ο ́ β α τ ο ν «bétail».]. Ils en ont déduit que Joachim et Anne vivaient près de la Piscine Probatique, piscine aux cinq portiques. 

Jérusalem : en 4, la Porte des Lions, [Porte des Brebis] proche de l'église Sainte-Anne ou Probatique et de la piscine de Bethesda. En 5, la Porte Dorée, par où, selon la tradition juive, le Messie doit pénétrer dans Jérusalem. (carte Wikipédia)


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3') Le dimanche 7 septembre 424 : Homélie de Jean Damascène (Jean de Damas) donnée pour la dédicace de la Probatique et nommée Homélie sur la Nativité de Marie. "Je te salue, ô Portique des brebis, demeure très sainte de la Mère de Dieu. Je te salue, Portique des brebis, domicile ancestral de la reine, autrefois l'enclos des brebis de Joachim, devenu aujourd'hui l'Eglise du troupeau spirituel du Christ, cette imitation du ciel. ". Jean Damascène crée un hymne magnifique à la louange d'Anne et de Joachim, dans un souci de glorification de la Vierge.

 

 Homélie pour la nativité de Marie 

Neuf mois étant accomplis, Anne mit au monde une fille et l'appela du nom de Marie. Quand elle l'eut sevrée, la troisième année, Joachim et elle se rendirent au temple du Seigneur et, ayant offert au Seigneur des victimes, ils présentèrent leur petite fille Marie pour qu'elle habitât avec les vierges qui, nuit et jour, sans cesse, louaient Dieu.
Quand elle eut été amenée devant le temple du Seigneur, Marie gravit en courant les quinze marches sans se retourner pour regarder en arrière et sans regarder ses parents comme le font les petits enfants. Et cela frappa d'étonnement toute l'assistance, au point que les prêtres du Temple eux-mêmes étaient dans l'admiration.
Puisque la Vierge Marie devait naître d'Anne, la nature n'a pas osé devancer le germe béni de la grâce. Elle est restée sans fruit jusqu'à ce que la grâce eût porté le sien. En effet il s'agissait de la naissance, non d'un enfant ordinaire, mais de cette première-née d'où allait naître le premier-né de toute créature, en qui subsistent toutes chose. O bienheureux couple, Joachim et Anne ! Toute la création vous doit de la reconnaissance, car c'est en vous et par vous qu'elle offre au créateur le don qui surpasse tous les dons, je veux dire la chaste Mère qui était seule digne du Créateur.
Aujourd'hui sort de la souche de Jessé le rejeton sur lequel va s'épanouir pour le monde une fleur divine. Aujourd'hui Celui qui avait fait autrefois sortir le firmament des eaux crée sur la terre un ciel nouveau, formé d'une substance terrestre ; et ce ciel est beaucoup plus beau, beaucoup plus divin que l'autre, car c'est de lui que va naître le soleil de justice, celui qui a créé l'autre soleil....
Que de miracles se réunissent en cette enfant, que d'alliances se font en elle ! Fille de la stérilité, elle sera la virginité qui enfante. En elle se fera l'union de la divinité et de l'humanité, de l'impassibilité et de la souffrance, de la vie et de la mort, pour qu'en tout ce qui était mauvais soit vaincu par le meilleur. O fille d'Adam et Mère de Dieu ! Et tout cela a été fait pour moi, Seigneur ! Si grand était votre amour pour moi que vous avez voulu, non pas assurer mon salut par les anges ou quelque autre créature, mais restaurer par vous-même celui que vous aviez d'abord créé vous-même. C'est pourquoi je tressaille d'allégresse et je suis plein de fierté, et dans ma joie, je me tourne vers la source de ces merveilles, et emporté par les flots de mon bonheur, je prendrai la cithare de l'Esprit pour chanter les hymnes divins de cette naissance...
Aujourd’hui le créateur de toutes choses, Dieu le Verbe compose un livre nouveau jailli du cœur de son Père, et qu’il écrit par le Saint-Esprit, qui est langue de Dieu…
O fille du roi David et Mère de Dieu, Roi universel. O divin et vivant objet, dont la beauté a charmé le Dieu créateur, vous dont l'âme est toute sous l’action divine et attentive à Dieu seul ; tous vos désirs sont tendus vers cela seul qui mérite qu'on le cherche, et qui est digne d'amour ; vous n'avez de colère que pour le péché et son auteur. Vous aurez une vie supérieure à la nature, mais vous ne l'aurez pas pour vous, vous qui n'avez pas été créée pour vous. Vous l'aurez consacrée tout entière à Dieu, qui vous a introduite dans le monde, afin de servir au salut du genre humain, afin d'accomplir le dessein de Dieu, I'Incarnation de son Fils et la déification du genre humain. Votre cœur se nourrira des paroles de Dieu : elles vous féconderont, comme l'olivier fertile dans la maison de Dieu, comme l'arbre planté au bord des eaux vives de l'Esprit, comme l'arbre de vie, qui a donné son fruit au temps fixé : le Dieu incarné, la vie de toutes choses. Vos pensées n'auront d'autre objet que ce qui profite à l'âme, et toute idée non seulement pernicieuse, mais inutile, vous la rejetterez avant même d'en avoir senti le goût.
Vos yeux seront toujours tournés vers le Seigneur, vers la lumière éternelle et inaccessible ; vos oreilles attentives aux paroles divines et aux sons de la harpe de l'Esprit, par qui le Verbe est venu assumer noire chair... vos narines respireront le parfum de l'époux, parfum divin dont il peut embaumer son humanité. Vos lèvres loueront le Seigneur, toujours attaché aux lèvres de Dieu. Votre bouche savourera les paroles de Dieu et jouira de leur divine suavité. Votre cœur très pur, exempt de toute tache, toujours verra le Dieu de toute pureté et brûlera de désir pour lui. Votre sein sera la demeure de celui qu'aucun lieu ne peut contenir. Votre lait nourrira Dieu, dans le petit enfant Jésus. Vous êtes la porte de Dieu, éclatante d'une perpétuelle virginité. Vos mains porteront Dieu, et vos genoux seront pour lui un trône plus sublime que celui des chérubins... Vos pieds, conduits par la lumière de la loi divine, le suivant dans une course sans détours, vous entraîneront jusqu'à la possession du Bien-Aimé. Vous êtes le temple de l'Esprit-Saint, la cité du Dieu vivant, que réjouissent les fleuves abondants, les fleuves saints de la grâce divine. Vous êtes toute belle, toute proche de Dieu ; dominant les Chérubins, plus haute que les Séraphins, très proche de Dieu lui-même.
Salut, Marie, douce enfant d'Anne ; l’amour à nouveau me conduit jusqu’à vous. Comment décrire votre démarche pleine de gravité ? votre vêtement ? le charme de votre visage ? cette sagesse que donne l'âge unie à la jeunesse du corps ? Votre vêtement fut plein de modestie, sans luxe et sans mollesse. Votre démarche grave, sans précipitation, sans heurt et sans relâchement. Votre conduite austère, tempérée par la joie, n'attirant jamais l'attention des hommes. Témoin cette crainte que vous éprouvâtes à la visite inaccoutumée de l'ange ; vous étiez soumise et docile à vos parents ; votre âme demeurait humble au milieu des plus sublimes contemplations. Une parole agréable, traduisant la douceur de l'âme. Quelle demeure eût été plus digne de Dieu ? Il est juste que toutes les générations vous proclament bienheureuse, insigne honneur du genre humain. Vous êtes la gloire du sacerdoce, l’espoir des chrétiens, la plante féconde de la virginité. Par vous s'est répandu partout l'honneur de la virginité Que ceux qui vous reconnaissent pour la Mère de Dieu soient bénis, maudits ceux qui refusent...
O vous qui êtes la fille et la souveraine de Joachim et d'Anne, accueillez la prière de votre pauvre serviteur qui n'est qu'un pécheur, et qui pourtant vous aime ardemment et vous honore, qui veut trouver en vous la seule espérance de son bonheur, le guide de sa vie, la réconciliation auprès de votre Fils et le gage certain de son salut. Délivrez-moi du fardeau de mes péchés, dissipez les ténèbres amoncelées autour de mon esprit, débarrassez-moi de mon épaisse fange, réprimez les tentations, gouvernez heureusement ma vie, afin que je sois conduit par vous à la béatitude céleste, et accordez la paix au monde. A tous les fidèles de cette ville, donnez la joie parfaite et le salut éternel, par les prières de vos parents et de toute l'Eglise.

 

 

 

 

 

4) Le 8 septembre 424 (ou sous l'empereur Maurice (582-602) : Fondation à Jérusalem de la Fête de la Nativité le 8 septembre , fête directement issue du Protévangile; elle est adoptée au VIIe siècle par Rome sous le pape Serge Ier, d'origine syrienne.

5)   Au VIIIe siècle (ou entre 550 et 750) :  Évangile de l'enfance, ou Liber de ortu beatae mariae et infantia Salvatoris adaptation latine du Protévangile attribué soit à Jérome donnant à la demande des évêques Chromace et Héliodore la traduction latine d'un texte gardé secret, en hébreu, de saint Matthieu. Parfois aussi attribué à Jacques fils de Joseph. Nommé Évangile du Pseudo-Matthieu par Tischendorf au XIXe. Cf infra. 

6) VIe siècle : Décret de Gélase condamnant le Protévangile.

 7)  VI-VIIIe siècle : Le culte de sainte Anne apparaît dès le VIe siècle dans certaines liturgies orientales le 25 juillet (à Constantinople vers 550) mais en Occident son culte le 26 juillet, débuté tôt à Chartres qui en conserve des reliques  n'est généralisé qu'à la fin du XIVe siècle. 

8)  VIIIe siècle : culte byzantin de la Conception de la Vierge le 9 décembre. La Fête de la Conception sera introduit par les Croisades en Normandie (Fête aux Normands) et en Angleterre le 8 décembre entre le Xe et le XIVe siècle.

9)    IXe siècle : Liber de Nativitate Mariae, Livre de la Nativité de Marie, beaucoup plus court que l'e Pseudo-Matthieu et considéré comme écrit par  Jacques fils de Joseph, ou parfois à l'inverse par saint Jérome . Il aurait été (E. Amann)  la version revue et corrigée de la partie du Pseudo-Matthieu narrant l'enfance de la Vierge, afin de l'expurger des éléments choquants tout en "en conservant les légendes gracieuses". C'est le premier texte mentionnant la Porte Dorée.

10)   XIe siècle : Fulbert, évêque de Chartres , accrédite la légende et lit dans un de ses sermons de la Fête de la Nativité les premières pages du Liber de nativitate.

11)   1225-1230 Jean de Mailly Abbreviato in gestis sanctorum: compilation des légendes hagiographiques abrégées.

12) 1240-1250: Bartholomew de trente , Liber epilogorum

13) 1240-1260: Vincent de Beauvais , Speculum historiale Livre VI chap.64. 

14)  1260 à 1298 : Jacques de Voragine, Legenda aurea. Connu par 1000 manuscrits.

15) 1320-1348 : Traduction par Jean de Vignay du Speculum historiale (Miroir historial) en 1320 d'une part, et de la Legenda aurea, Légende des sains ou Légende dorée en 1348 d'autre part. Dans les deux cas pour Jeanne de Bourgogne, reine de France.

16)  1832 : Publication par Thilo du Liber de Nativitate.

17) 1853 : Publication de l'étude critique de l'Évangile du Pseudo-Matthieu par Tischendorf.


                L'évangile du Pseudo-Matthieu.

Il s'agit d'un remaniement tardif (entre 550 et 750) du Protévangile connu par 130 manuscrits

L'histoire d'Anne et de Joachim occupe les cinq premiers des 24 chapitres. Traduction E. Amann

CHAPITRE I

 1. En ce temps-là, il y avait à Jérusalem un homme du nom de Joachim de la tribu de Juda. (a) Et il faisait paître ses brebis, craignant Dieu dans la simplicité et la bonté de son cœur.

 

Il n'avait d'autre souci que celui de ses troupeaux dont il employait le produit à nourrir tous ceux qui craignent Dieu ; il offrait des présents doubles (b) à ceux qui travaillaient dans la doctrine et dans la crainte de Dieu, et de simples à ceux qui étaient chargés de leur soin.

 

Ainsi donc des agneaux, des brebis, de la laine et de tout ce qu'il possédait, il faisait trois parts ; il en donnait une aux veuves, aux orphelins, aux étrangers et aux pauvres ; une seconde à ceux qui étaient voués au service de Dieu ; quant à la troisième, il se la réservait pour lui et pour toute sa maison.

 

 2. Or tandis qu'il agissait ainsi, Dieu multipliait ses troupeaux, au point qu'il n'y avait personne d'égal à lui dans le peuple d'Israël. Il avait commencé lors de sa quinzième année. A l'âge de vingt ans, il prit pour femme Anne, fille d'Isachar de sa tribu (c), c'est-à-dire de la race de David. Et après qu'il eut demeuré vingt ans avec elle, il n'en avait eu ni fils ni filles.

 

CHAPITRE II

 1. Or il arriva que, lors des jours de fête, parmi ceux qui offraient de l'encens au Seigneur, se trouvait Joachim présentant ses offrandes en présence de Dieu.

 

Et, s'approchant de lui, un scribe du temple, nommé Ruban, lui dit : " Tu ne peux pas te trouver parmi ceux qui font des sacrifice à Dieu, parce que Dieu ne t'a pas béni au point de t'accorder une postérité en Israël ".

 

Plein de confusion sous les regards du peuple, Joachim quitta en pleurant le temple du Seigneur, et il ne retourna pas dans sa maison, mais il s'en alla vers ses troupeaux et il emmena avec lui ses bergers dans les montagnes en un pays éloigné, si bien que pendant cinq mois (d) Anne sa femme n'en eut aucune nouvelle.

 

2. Et elle pleurait en disant : " Seigneur, Dieu très puissant d'Israël, après m'avoir refusé des fils pourquoi m'as-tu encore enlevé mon époux? Voici en effet que cinq mois se sont passés et que je ne vois pas mon époux. Et je ne sais s'il est mort pour pouvoir du moins lui donner la sépulture ".

 

Tandis qu'elle pleurait abondamment dans le jardin de sa maison, levant dans sa prière les yeux vers le Seigneur, elle vit un nid de passereaux dans un laurier, et, entrecoupant ses paroles de gémissements, elle s'adressa au Seigneur en disant :

 

" Seigneur, Dieu tout-puissant, toi qui as donné de la postérité à toutes les créatures, aux fauves, aux bêtes de somme, aux serpents, aux poissons, aux oiseaux, et qui as fait que toutes se réjouissent de leur progéniture, tu me refuses donc à moi seule ces faveurs de ta bonté? Tu sais, Seigneur, que dès le commencement de mon mariage, j'ai fait vœu que si tu me donnais un fils ou une fille je te l'offrirais dans ton temple saint ".

 

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3. Et tandis qu'elle disait cela, tout à coup apparut devant elle un ange du Seigneur (d) , disant : " Ne crains point, Anne, parce qu'un rejeton issu de toi est dans le dessein de Dieu ; et l'enfant qui naîtra de toi sera un objet d'admiration à tous les siècles jusqu'à la fin ".

Et après avoir prononcé ces paroles, il disparut de devant ses yeux. Or celle-ci, tremblante et épouvantée d'avoir eu une pareille vision et d'avoir entendu un pareil discours, entra dans sa chambre et se jeta sur son lit comme morte et durant tout le jour et toute la nuit, elle demeura en prière et dans une grande frayeur.

4. Ensuite elle appela à elle sa servante et lui dit : " Tu me vois désolé de mon veuvage et plongée dans la détresse, et tu n'as même pas voulu venir vers moi? " Et celle-ci lui répondit en murmurant : " Si Dieu a fermé tes entrailles et s'il a éloigné de toi ton époux, que puis-je faire pour toi? " Et en entendant ces paroles, Anne pleurait davantage.

 

 CHAPITRE III

 1. En ce même temps un jeune homme apparut dans les montagnes où Joachim faisait paître ses troupeaux, et lui dit : " Pourquoi ne retournes-tu plus auprès de ta femme? "

 

Et Joachim répondit : " Pendant vingt ans je l'ai eue pour compagne ; mais maintenant, parce que Dieu n'a pas voulu que j'eusse d'elle des enfants, j'ai été chassé du temple de Dieu avec ignominie ; pourquoi retournerais-je auprès d'elle, après avoir été une fois repoussé et dédaigné ? Je resterai donc ici avec mes brebis, aussi longtemps que Dieu voudra bien m'accorder la lumière de ce monde ; cependant, par l'intermédiaire de mes serviteurs, je rendrai volontiers leur part aux pauvres, aux veuves, aux orphelins et aux ministres de Dieu ".


2. Et lorsqu'il eut dit ces paroles, le jeune homme lui répondit :

" Je suis un ange de Dieu ; j'ai apparu aujourd'hui à ta femme qui pleurait et qui priait, et je l'ai consolée ; sache qu'elle a conçu de toi (e) une fille. Celle-ci demeurera dans le temple de Dieu, et le Saint-Esprit reposera en elle ; et son bonheur sera plus grand que celui de toutes les saintes femmes, de sorte que nul ne pourra dire qu'il y eut une telle femme avant elle, mais jamais après elle non plus il n'en viendra de semblable à elle en ce monde. Descends donc des montagnes et retourne auprès de ta femme, et tu la trouveras ayant conçu dans ses entrailles ; car Dieu a suscité en elle une progéniture, (f) aussi dois-tu lui en rendre grâce, et cette progéniture sera bénie, et Anne elle-même sera bénie et sera établie mère d'une bénédiction éternelle ".

 

[...]

Et tandis que Joachim examinait dans son esprit s'il devait retourner, il arriva qu'il fut pris de sommeil et voici que l'ange qui lui était apparu quand il était éveillé lui apparut encore, pendant qu'il dormait, disant :

 

"Je suis l'ange que Dieu t'a donné pour gardien ; descends en toute sécurité et retourne auprès d'Anne,  parce que les œuvres de charité que toi et ta femme vous avez faites ont été proclamées en présence du Très-Haut,  et il vous a été donné une postérité telle que jamais ni les prophètes ni les saints n'en ont eu depuis le commencement et qu'ils n'en auront jamais".

 

Et lorsque Joachim se fut réveillé de son sommeil, il appela auprès de lui les gardiens de ses troupeaux et il leur fit connaître son songe. Et ils adorèrent le Seigneur et ils dirent à Joachim : "Prends garde de résister davantage à l'ange du Seigneur ; mais lève-toi ; partons, et allons lentement tout en faisant paître les troupeaux ".

 

5. Comme ils étaient en route depuis trente jours et que déjà ils approchaient, un ange du Seigneur apparut à Anne en prière, lui disant :

" Va à la Porte d'Or, comme on l'appelle, au-devant de ton époux, parce qu'il doit revenir aujourd'hui ".

Et elle s'en fut en hâte avec ses servantes, et elle se mit à prier debout tout près de la porte. Et tandis qu'elle attendait depuis longtemps déjà et qu'elle se lassait de cette longue attente, levant les yeux, elle vit Joachim qui s'avançait avec les troupeaux. Et Anne courut se jeter à son cou, rendant grâces à Dieu et disant :

 

" j'étais veuve et voici que je ne le suis plus ; j'étais stérile et voilà que j'ai conçu " (g).

Et il y eut une grande joie parmi ses voisins et tous ceux qui la connaissaient, et toute la terre d'Israël la félicita de cette gloire.

 

Discussion:

a) Par rapport au Protévangile, il est ici spécifié que Joachim est de la tribu de Juda, donc de David (cf critique d'Augustin). Il est important que Marie, et que le Christ soit, comme l'affirme l'Évangile, "de la race de David"; les prophéties de l'Ancien Testament avaient spécifié que le Messie était de la Maison de David  : 1 Samuel 18,2 ; Isaïe 11,1, Psaumes 18,51.

b) Il offre au Seigneur des offrandes (des aumônes) et non des sacrifices : ce n'est donc pas un prêtre (cf critique d'Augustin).

c) Anne est dite "fille d'Ysachar" ; elle aussi est de la tribu de Juda. 

c) Joachim se retire dans les montagnes pendant cinq mois, et non plus pendant quarante jours comme dans le Protévangile. La conception d'un enfant avant son départ est d'autant plus improbable.

d) L'ange apparaît d'abord à Anne (dans le Protévangile, il apparaît d'abord à Joachim) : "Mais notre auteur a l'idée qu'Anne a conçu de manière virginale au moment même de l'annonciation, comme plus tard la Vierge Marie. Il faut donc que l'apparition à Anne ait lieu la première". (Amann 1910 p.285).

e) "Ex semine tuo concepisse : c'est la leçon de 4 mss, confirmée par ailleurs par ce qui suit : quam invenies in utero habentum. Ex semine tuo [de ta semence, de ton sperme] est une addition postérieure, destinée à restreindre le miracle. Mais cette bizarre alliance de mots donne un sens tout à fait invraisemblable, si l'on songe en particulier que Joachim est parti depuis cinq mois ». (Amann page 289). Un manuscrit D porte, après in utero, l'addition de Spiritu Sancto (id.)

Le temps concepisse du verbe concipio "concevoir" est ici au parfait  "a conçu" , en conformité avec les plus anciens exemples du Protévangile en grec dont la leçon εϊληφεν, "a conçu"  marquant la conception immaculée d'Anne,  disparaît des manuscrits grecs postérieurs.

f) Le texte latin répète le mot semen, traduit ici par "progéniture", mais qui reste polysémique : la phrase  excitavit enim Deus semen in es  pourrait être entendue dans le sens qui indiquerait "le mode de conception d'Anne" (par la semence de Dieu ?) (Amann p. 289).

g) et ecce jam concepi "et voilà que j'ai conçu" reprends, pour le verbe concipio, le temps parfait.

Grammaticalement, tout indique que Anne est déjà enceinte avant même qu'elle ne rencontre Joachim à la Porte Dorée, soit, miraculeusement, de la semence de Joachim dont l'action fécondante aurait été retardée et aurait été opérante plusieurs mois après son départ, soit, tout aussi miraculeusement, par l'action du Saint-Esprit. 

Mais on ne trouve dans ce texte aucun argument direct pour une conception ex osculo par le baiser des époux à la Porte Dorée, baiser qui n'est même pas mentionné.

Voir aussi la traduction de Charles Michel 1924 


                              Le récit de la Légende Dorée 

Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie (Trad. JB M Roze)

Joachim donc, qui était de la Galilée et de la ville de Nazareth, épousa sainte Anne de Bethléem.(a) Tous les deux justes et marchant avec droiture dans l’accomplissement des commandements du Seigneur, faisaient trois parts de leurs biens : l’une affectée au temple et aux personnes employées dans le service du temple; une seconde donnée aux pèlerins et aux pauvres, une troisième consacrée à leur usage particulier et à celui de leur famille. Pendant vingt ans de mariage, ils n'eurent point d'enfants, et ils firent voeu à Dieu, s'il leur accordait un rejeton, de le consacrer au service du Seigneur. Pour obtenir cette faveur, chaque année, ils allaient à Jérusalem aux trois fêtes principales. Or, à la fête de la Dédicace, Joachim alla à Jérusalem avec ceux de sa tribu, et quand il voulut présenter son offrande, il s'approcha de l’autel avec les, autres. Mais le prêtre, en le voyant, le repoussa avec une grande indignation ; il lui reprocha sa présomption de s'approcher de l’autel en ajoutant qu'il était inconvenant pour un homme, sous le coup de la malédiction de la loi, de faire des offrandes au Seigneur, qu'il ne devait pas, lui qui était stérile et qui n'avait pas augmenté le peuple de Dieu, se présenter en compagnie de ceux qui n'étaient pas infectés de cette souillure. Alors Joachim tout confus, fut honteux de revenir chez lui, de peur de s'entendre adresser les mêmes reproches par ceux de sa tribu qui avaient ouï les paroles du prêtre. Il se retira donc auprès de ses bergers, et après avoir passé quelque temps avec eux, un jour qu'il était seul, un ange tout resplendissant lui' apparut et l’avertit de ne pas craindre (il était troublé de cette vision):

« Je suis, lui dit-il, un ange du Seigneur envoyé vers vous pour vous annoncer que vos prières ont été exaucées, et que vos aumônes sont montées jusqu'en la. présence de Dieu. J'ai vu votre honte, et j'ai entendu les reproches de stérilité qui vous ont été adressées à tort. Dieu est le vengeur du péché, mais non de la nature, et s'il a fermé le sein d'une femme c'est pour le rendre fécond plus tard d'une manière qui paraisse plus merveilleuse, et pour faire connaître que l’enfant qui naît alors, loin d'être le fruit de la passion, sera un don de Dieu. Sara, la première mère de votre race, n'a-t-elle pas enduré l’opprobre de la stérilité jusqu'à sa quatre-vingt-dixième année? et cependant elle mit au monde Isaac auquel avaient été promises les bénédictions de toutes les nations ? Rachel encore n'a-t-elle pas été longtemps stérile? toutefois elle enfanta Joseph qui fut à la tête de toute l’Egypte. Y eut-il quelqu'un plus fort que Samson et plus saint que Samuel ? tous les deux eurent pourtant des mères stériles. Croyez donc à ma parole et à ces exemples, que les conceptions tardives et les enfantements stériles sont d'ordinaire plus merveilleux. Eh bien ! Anne, Votre femme, vous enfantera (b) une fille et vous l’appellerez Marie. Dès son enfance, elle sera, comme vous en avez fait Voeu, consacrée au Seigneur; dès le sein de sa mère, elle sera remplie du Saint-Esprit ; elle ne restera point avec le commun du peuple, mais elle demeurera toujours dans le temple du Seigneur, afin d'éviter le moindre mauvais soupçon. Or, de même qu'elle naîtra d'une mère stérile, de même elle deviendra, par un prodige merveilleux, la mère du Fils du Très-haut, qui se nommera Jésus, et qui sera le salut de toutes les nations. Maintenant voici le signe (c) auquel vous reconnaîtrez la vérité de mes paroles ; quand vous serez arrivé à Jérusalem à la porte Dorée, vous rencontrerez Anne, votre femme; et en vous voyant elle éprouvera fine joie égale à l’inquiétude qu'elle a ressentie de votre absence prolongée. »

 

Quand l'ange eut parlé ainsi il quitta Joachim. Or, Anne tout en pleurant dans l’ignorance de l’endroit où était allé son mari, vit lui apparaître le même ange qu'avait vu Joachim ; et il lui déclara les mêmes choses qu'il avait dites à celui-ci, en ajoutant que, pour marque de la vérité de sa parole, elle allât à Jérusalem, à la porte Dorée où elle rencontrerait son mari qui revenait. D'après l’ordre de l’ange, tous deux vont au-devant l’un de l’autre, enchantés de la vision qu'ils avaient eue, et assurés d'avoir l’enfant qui leur avait été promise. Après avoir adoré le Seigneur, ils revinrent chez eux, attendant joyeusement la réalisation de la promesse divine. Anne conçut donc, enfanta une fille et lui donna le nom de Marie.  

Discussion.

a) Joachim est de Nazareth et Anne de Bethléem, ils n'habitent pas Jérusalem.

b) Enfantera : la conception est annoncée au futur. Le prodige est le même que celui accordée à Sara ou Rachel, celui de l'enfantement tardif d'une femme stérile. Pas de conception virginale dans la Légende Dorée. 

c) La Porte Dorée devient la preuve, le Signe de la véracité des paroles de l'ange : avertis séparément, les deux époux se retrouvent au rendez-vous fixé par Dieu. Mais il n'y a pas d'échange de baiser, pas d'étreinte, pas même de déclaration ravie d'Anne.

      Mariage : Thème de l'humour


      Réception de la Légende de Joachim et Anne : l'iconographie. Le Baiser fécondant. Conception ex osculo 

 

 


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  Tout se passe comme si le Protévangile, source féconde, avait alimenté de manière partiellement indépendante le culte d'Anne, de Joachim et de la conception de la Vierge ; la liturgie et ses fêtes ; les textes (les lectionnaires ou les légendaires ) ; la pensée théologique et les dogmes ; et enfin l'iconographie. C'est dans cette dernière que s'exprime le plus visiblement, mais le plus tacitement, la foi (ou la croyance) en une conception virginale de Marie, qui se confond aisément avec le culte de sa conception immaculée. 

 "Le tableau de la rencontre d'Anne et de Joachim est l'un des plus gracieux de toute la littérature apocryphe. La piété populaire a aimé à le contempler ; elle a vu dans le chaste embrassement des deux époux le prélude de la conception de Marie, et pendant longtemps il n'y aura pas d'autre représentation de ce mystère que la scène touchante du Protévangile [ou du Pseudo-Matthieu] ». (E. Amann page 195). 

Par quel glissement sommes nous passés de la Porte Probatique des premiers siècles à la Porte Dorée, qui apparaît dans l'Évangile du Pseudo-Matthieu ? Par quel autre glissement la Rencontre est-elle devenue une étreinte, puis un Baiser ? Par quelle glissement la conception surnaturelle, divine annoncée par l'ange comme étant déjà survenue lorsqu'il s'adresse à Joachim dans ses montagnes (le fameux "a conçu", concepi des premiers textes) devient-elle une conception surnaturelle lors de la chaste réunion des époux devant la Porte Dorée ? Par quel gissement l'annonce "elle a conçue par ta semence" est-elle occultée ? Par quel glissement cette conception merveilleuse prend-elle comme moyen efficient le baiser des époux, avec ce concept étrange d'une conception ex osculo ? Par quel glissement enfin la foi en la conception virginale de Marie, sur un plan biologique, devient-elle celle de sa conception immaculée, sur le plan théologique ?  Ces changements sont-ils survenus sous la poussée d'une foi populaire plus sensible à la force poétique des images qu'à la cohérence des dogmes ? Ou par les effets réciproques des images sur la pensée, et de la pensée sur les images ?

 "L’idée du baiser fécondant n’émane ni des débats théologiques, ni des récits apocryphes chrétiens, ni de l’image elle-même, mais bien d’un amalgame entre les trois. " (Réjane Gay-Canton)

  Cette Rencontre peut répondre à deux types d'images : celles qui représentent l'élan réciproque des époux l'un vers l'autre dans la hâte joyeuse et fébrile, et celles qui donnent à voir, en plus gros plan souvent, l'accolade ou le baiser. Ce sont ces dernières qui peuvent être interprétées comme faisant allusion a la conception ex osculo. Ce baiser est donné soit chastement sur la joue, soit plus audacieusement sur la bouche.

  Elle apparaît au XIIe siècle, l'un de ses exemples les plus connus date de 1305 ( à la chapelle des Scrovegni de Padoue par Giotto),  mais ses représentations en enluminure se multiplient avant tout au XVe siècle et se poursuivent encore  : on la trouve sculptée à Chartres sur le Tour de Chœur (1519). Le baiser fécondant est toujours en vogue au XVIIe puisque le pape  Innocent XI devra interdire en 1677 par un décret  les représentations de la Rencontre à la Porte Dorée comme symbole de la conception de Marie, car elle propage l’idée selon laquelle per osculum sanctum operata est conceptio (« La conception fut opérée par un saint baiser » ).

 Parfois (comme sur le vitrail de Moulins), elle s'associe à l'Arbre de Jessé pour bien enfoncer le clou d'une lignée davidique issue de Jessé et fleurissant en une Vierge, vierge d'autant plus parfaite et sans tache que sa conception échappe aux lois de la nature. 

 

      "L’idée d’une conception par un baiser aura montré la construction d’une image mentale à partir d’une représentation iconographique elle-même indirectement tirée des récits apocryphes chrétiens, et qui trouve un écho dans la littérature vernaculaire. Parce que l’on ne pouvait décemment mettre en image une conception, l’image de la Rencontre prit symboliquement la place de cette dernière dans les cycles iconographiques de l’enfance de la Vierge, ainsi qu’indépendamment, en lien avec la fête liturgique en Orient. Ce ne sera que dans un deuxième temps que certains Occidentaux lurent l’image de la conception comme la représentation du baiser fécondant. La persistance de ce motif, du xive au xviie siècle, témoigne d’une part de la résistance de la théorie augustinienne de la transmission du péché originel et de la vision d’une sexualité irrémédiablement entachée qu’elle entraîne, et d’autre part de la difficulté des théologiens à transmettre aux illitterati une doctrine encore émergente. " (R. Gay-Canton)

 

 

— L'une des images les plus précoces est celle qui orne la lettre G (Gloriole virginis) du Graduel à l'usage de l'abbaye Notre-Dame de Fontevrault vers 1250-1260

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— Dans le même Graduel, l'initial G du Gaudeamus :

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—  Nous trouvons ensuite, selon l'ordre chronologique, le Baiser du Bréviaire à l'usage de Saint-Martin de Tours, B.M de Tours Ms 0149 folio 398, peu après 1323. Le peintre a choisi de représenter le baiser aux Mâtines de l’office de la Conception, dans la lettrine de l'initiale B de Beata (Beata et semper gloriosa virgo maria regia stirpe) ce qui est loin d’être anodin.

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L'explosion des images de la Rencontre et du Baiser au XVe siècle trouve sans-doute son origine dans l'évolution des notions de pureté/impureté et de la notion de sang pur, évolution à laquelle l'épidémie de Peste ne serait pas plus étrangère que la montée de l'antijudéisme. La compréhension de ce que sous-entend la "conception immaculée"  suppose de préciser ce que l'on entend par "macule" (macula) et ses rapports avec la sexualité, la transmission des liens du sang, et la contamination du sang transmis par les fautes commises, les maladies, ou le voisinage des étrangers : vaste sujet..

— Bnf Latin 919 folio 24 Horae ad usum parisiensem  Grandes Heures de Jean de Berry 1409 par le pseudo-Jacquemart.


— Dans les livres d'Heures, la Rencontre illustre le verset 2 du psaume 70 qui ouvre l'office des Heures : Deus in adjutorium meum intende.

 

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— BnF Français 9561, Bible moralisée  , Naples, vers 1350 : 

 

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— Bibliothèque Mazarine, Ms 0469,  Heures à l'usage de Paris, Miniature en marge au début des matines de la Vierge vers 1410 

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— Baiser sur la bouche, Initial S (Sancta) pour la conception de la Vierge, Missel à l'usage d'Aix-en-Provence, BM d'Aix-en-Provence ms 0011 page 770, 1423.

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— Bnf Français 56 folio 6  Speculum historiale, Vincent de Beauvais traduit par Jean de Vignay, 1463

 

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—  Nicolas Dipre  :Retable pour la cathédrale Saint-Siffrein de Carpentras, v.1499. Musée Comtadin-Duplessis

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— Heures d'Antoine Bourdin, Carpentras BM ms 0059 folio 14v : Heures de la Vierge v. 1490

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Le Baiser dans son contexte.

  Le Baiser devant la Porte Dorée est, en soit, innocent : il ne dit rien d'un mode particulier de conception, rien sur la conception immaculée ; il laisse dire, il laisse penser. Lui faire dire qu'il est du parti des immaculistes est un procès d'intention mené contre son innocence, celle de toute image comme de tout emblème. Pourtant, lorsqu'il est placé dans un contexte qui en surcharge le sens, li perd singuliérement de son innocence, et le critique d'art peut, à bon droit semble-t-il, affirmer qu'il devient un manifeste pour la conception virginale et immaculée de Marie. Réjane Gay-Canton a montré que cela était clair par exemple  lorsque le doigt de Dieu, sortant des nuées, témoignait de son action fécondante ( le couple s’étreint devant la Porte Dorée et, dans les cieux, Dieu envoie vers eux des rayons d’or alors que Joachim pose la main sur le ventre de sa femme). Ou lorsque la scène cotoyait une Annonciation, dans un parallèle avec la conception virginale du Christ. Ou encore lorsque la scène est placée à coté dune représentation d'Éve  montrant que la Vierge, contrairement à Eve, n’est pas atteinte par le péché originel et joue un rôle déterminant dans la Rédemption du genre humain.

 De même, lorsque le texte dans lequel s'insère l'enluminure célèbre la Conception de Marie, donnant toute sa signification à l'image.

— Angers, Heures à l'usage des Carmes, hic virgo maria nascitur. Office de la Vierge, Laudes, 1516. L'ange est dans les nuages.

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— Mâcon, BM Légende dorée traduite par Jean de Vignay, Conception de la Vierge, 1490.

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Légende dorée traduite par Jean de Vignay, Bnf Fr. 245, folio 84r, XVe siècle.

Lorsque, comme sur le vitrail de Moulins, ou comme dans l'image suivante, Anne et Joachim s'étreignent au dessus ou à l'intérieur d'un Arbre de Jessé, la proclamation d'une volonté d'argumenter la conception virginale devient criante. La longue succession des générations et des générations des 43 descendants de Jessé produit une tige (stirps, radix ou virga) qui est Marie et qui fleurit en Jésus. Selon les généalogies des Évangiles, c'est Joseph qui devrait paraître à cette dernière place avant le Christ, mais c'est incohérent par rapport à l'idée que c'est la Vierge (virgo) qui est cette Virga annoncée par la prophétie d'Isaïe 11,1.  Si l'artiste avait voulu indiquer que Joachim était l'avant-dernier maillon de cette lignée davidique (comme dans la généalogie conçue par Damascène), il l'aurait représenté seul. S'il choisit de représenter le baiser d' Anne et Joachim, c'est que l'important est de glorifier la Vierge non seulement dans la virginité de la conception de Jésus, mais dans sa propre conception hors sexualité, et hors péché.

 

 Ici, le raisonnement est encore plus explicite puisque l'Arbre de Jessé est complété en dessous par la Nativité de la Vierge à gauche, et par la Sainte Parenté d'Anne-aux-trois-maris (Anne trinubium) à droite.

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                   CONCLUSION.

L'Arbre de Jessé, l'Immaculée Conception, Anne et Joachim  et la Porte Dorée.

  Face au vitrail de la chapelle de la Conception de la cathédrale de Moulins,  j'ai progressé dans mon analyse : ayant résolu d'abord l'énigme de l'inscription PANTHER BARPANTHER comme généalogie de Joachim témoignant de son ascendance davidique qui le place dans la lignée royale issue de Jessé et menant au Christ, j'ai compris ensuite l'influence de la duchesse de Bourbon Jeanne de France : fondation d'un culte de l'Immaculée Conception dans la chapelle du même nom à Moulins, commande de la traduction d'un texte espagnol sur l'Immaculée Conception. Ce texte expose que la prophétie d'Isaïe qui est à la base du concept d'Arbre de Jessé est un argument prouvant la conception immaculée.  Au début de cette traduction par Antoine de Lévis, Jeanne de France est représentée avec, autour d'elle, des vignettes représentant la vie de Joachim et d'Anne. Les mêmes scènes qu'au tympan du vitrail éclairant la Chapelle de la Conception de la cathédrale, avec, au centre, Anne et Joachim s'élançant l'un vers l'autre sous la Porte Dorée de Jérusalem. Il me restait à mieux comrendre la place sommitale donnée à la Rencontre d'Anne et de Joachim.

 

"La rencontre à la Porte Dorée représente le moment où Anne et Joachim, les parents de la Vierge, se retrouvent après qu’un ange est apparu à chacun d’eux, pour leur annoncer que, malgré leur grand âge, ils concevraient un enfant. Ce récit de retrouvailles, où Anne et Joachim s’étreignent, se trouve dans le Protévangile de Jacques, traduit ensuite en latin dans l’Évangile du Pseudo-Matthieu (III, 5) et dans l’Évangile de la Nativité de Marie (V, I). Dès l’origine se pose la question de savoir si cet épisode est le moment de la conception de la Vierge : une des versions du Protévangile fait dire à Anne lorsqu’elle retrouve son époux, qu’elle concevra malgré son âge et d’autres versions, en revanche, emploient le passé, ce qui signifie que la conception a déjà eu lieu. Au XVIe siècle la rencontre à la Porte Dorée tend à être considérée comme le moment de la conception de la Vierge qui se ferait donc en dehors d’un rapport sexuel. " (R. Gay-Canton)

 L'image du vitrail (comme l'ensemble de l'iconographie de la Porte Dorée) est muette. Elle n'affirme ni n'infirme la Conception Immaculée. Alors que je n'y voyais encore qu'un vitrail légendé honorant les parents de la Vierge, j'ai découvert l'expression latine ex osculo: la conception ex osculo de Marie par ses parents. Puis la publication de Réjane Gay-Canton consacrée à la Rencontre de la Porte Dorée, et l'étude des textes apocryphes m'ont permis de mieux percevoir que l'Immaculée Conception est réellement l'argument fondamental du vitrail, et que celui-ci est centré par la Rencontre d'Anne et de Joachim.

 

Mais ne répond-elle pas à d'autres attentes ? On parle de l'éloge chrétien de la chasteté, mais Joachim et Anne ne sont-ils  pas non plus constitués comme Couple Primordial remplaçant le couple Adam et Éve déclassé par leur conduite pécamineuse ? Le couple est presque bani du Nouveau Testament : on ne voit jamais Marie et Joseph se tenant par la main, et, encore moins, échangeant un geste tendre ; on voit (dans un élan proche de celui d'Anne et Joachim), Marie et Élisabeth s'embrassant lors de la Visitation, mais jamais Élisabeth auprès de son mari Zacharie, alors que leur couple a connu la même histoire qu'Anne et Joachim, celle d'une stérilité rompue par l'annonce d'un ange. On voit encore Jean soutenant Marie après la Passion, dans une relation filiale. Les chrétiens ont-ils eu besoin d'une image rendant hommage à la relation conjugale et, sous une forme chaste, à la sexualité ?

Le mérite de cette image est, dans son silence, de s'offrir à l'imaginaire de chacun.

 


                Rappel pour ceux qui ne sont pas encore partis se coucher.

  L'exploration de ce sujet me révèle rapidement que la problématique de la Conception de la Vierge est loin d'être simple. Que sais-je de l'Immaculée Conception ? Je me suis fais un aide-mémoire que je partage ici.

Définition : 

C'est un dogme de la foi catholique énonçant que la Vierge Marie, en vue de sa maternité divine, fut elle-même conçue sans être marquée par la tache du péché originel. Le pape Pie IX définit ce dogme de manière solennelle le 8 décembre 1854, par la bulle Ineffabilis Deus. Comme fête chrétienne, célébrée depuis le Moyen Âge sous le nom de Fête de la Conception de la Vierge, l'Immaculée Conception est liturgiquement fixée au 8 décembre, neuf mois avant la fête de la Nativité le 8 septembre.

  On nomme "maculiste" la position hostile à l'affirmation de la conception de Marie hors du Péché Originel et qui estime que cette dernière est née avec la « marque » (lat. macula) du péché comme l'enseigne saint Augustin. Cette position est par exemple celle de Saint Bernard au XIIe siècle, puis de Thomas d'Aquin et des Dominicains. Elle repose sur une définition du péché originel et de sa transmission. Par son orgueil (superbia) qui le conduit à la désobéissance, Adam nous a contaminés. À sa suite, tous ceux qui sont « issus du corps de l’homme » et « nés d’une femme »  contractent le péché hérité d’Adam, appelé « originel », car tout humain tire son corps du « plaisir charnel ». Le lien entre Péché Originel et sexualité est évident chez l'évêque d'Hippone. Selon Augustin, De peccatorum meritis et remissione,   c'est le désir  éprouvé qui serait comme un virus contaminant responsable de l'infection de la chair de l'embryon ou infectio carnis, qui elle-même entacherait l’âme du péché originel. Selon cette théorie, seul le Christ, né d'une vierge sans le concours d'un homme, a échappé à la contagion, par une conception surnaturelle, dénuée de l' appétit désordonné de la "concupiscence" (inclinaison au mal). Cette doctrine de la fatalité de transmission d'une souillure tragique a été combattue par le breton Pélage, mais ce dernier a été excommunié en 426  grâce aux efforts d'Augustin. Saint Bernard 

Les "immaculistes" défendent l'idée de l'Immaculée Conception : c'est le cas des Franciscains à la suite de Duns Scott, ... et des Ducs de Bourbon. 

 

Élément historiques.

 

1) Vers 150-200 de notre ère est écrit en Egypte ou en Syrie un texte apocryphe en grec, le Protévangile de Jacques (attribué à Jacques le Juste ou Jacques le mineur frère de Jésus Mt 13,55 ). Son nom de "protévangile" signifie qu'il raconte ce qui s'est passé avant la narration des évangiles canoniques et donc avant l'Annonciation : qui sont les parents de Marie (Joachim et Anne), et comment celle-ci a été conçue. Sa plus ancienne trace écrite, le papyrus dit Bodmer 5 du IVe siècle porte le titre significatif de Nativité de Marie.

Le Protévangile a été traduit  en latin et complété au début du VIIe siècle sous le titre d'Évangile du Pseudo-Matthieu attribué par Tischendorf au XIXe, et au Moyen-Âge sous celui de De Nativitate Mariae.

Dès le IVe siècle, les Pères de l'Église se sont appuyés sur son contenu pour développer la thèse de la virginité de Marie : Joseph y est décrit comme un vieillard (incapable de concevoir ?). Dans ce texte, cette virginité est constaté par une sage-femme du nom de Salomé.

2)  L'Église d'Orient, qui n'accepte pas le concept du péché originel de saint Augustin, inclue dans son calendrier depuis la première moitié du VIII° siècle (vers 750)  la fête de la Conception de sainte Anne, mère de Marie (la Theotokos), le 9 décembre. Le 8 décembre (la conception de sainte Marie) se place 9 mois avant le 8 septembre (la nativité de  Marie). La fête pénètre en Occident au au XIe siècle : la fête a été célébrée dans la cathédrale de Winchester et Canterbury, et peu de temps avant la fête de la Conception a été commémoré dans plusieurs églises françaises. En 1128,  lorsque les chanoines de Lyon  décident de sanctifier la célébration du 8 Décembre -jour conception de Sainte-Anne, les théologiens sont finalement contraint de se prononcer sur la question.  L'idée pieuse et populaire de la conception immaculée (sans péché) de Marie, et la pratique liturgique associée, doivent maintenant être, ou ne pas être, validée en théologie.

3) Vers 1139-1140 saint Bernard, qui se prononce pour la doctrine de la sanctification de Marie dans l'utérus APRES sa conception,  désapprouve dans une lettre indignée aux chanoines de Lyon la  commémoration d'une conception  implicitement  opposée à l'enseignement de l'Église selon lequel  les êtres humains ont été conçus dans le péché. Saint Bernard est suivi par presque tous les théologiens scolastiques de la fin du Moyen-Age, mais malgré tout, l'idée et  le culte de l'Immaculée Conception a continué à prospérer et trouver de nouveaux défenseurs.

4) Le dominicain saint Thomas d'Aquin (mort en 1274) a rejeté le concept de l'Immaculée Conception et tolère la fête de la conception avec l'idée que  Marie a été préservée du péché originel après la conception et avant la naissance. Elle a été sanctifiée in utero, et cette sanctification s'oppose à la doctrine de la rédemption dès la conception, son âme étant préservée du péché originel "à l’instant de son infusion dans le corps".

5) Alors que les Dominicains (ou Jacobins) maculistes s'en tiennent aux écrits de  saint Thomas d'Aquin, les immaculistes franciscains (Cordeliers) se réfèrent aux idées de Jean Duns Scot (franciscain mort à Cologne en 1308): pour celui-ci, le plan rédempteur de Dieu suppose la perfection (argument du "parfait médiateur"), et non la demi-mesure d'une Mère de Dieu frappée d'abord par le péché originel à sa conception, puis lavée in utero de cette tache. "Donc si le Christ nous a réconcilié avec Dieu de manière parfaite, il a mérité qu'au moins quelqu'un fût préservé par cette grave peine. Mais ceci ne pouvait arriver que pour sa Mère..". Bonaventure (1221-1274) et Thomas d'Aquin (1225-1274) s'opposent fermement à l'Université de Paris.

6) Les Franciscains décrétèrent officiellement la Fête de la Conception obligatoire dans leur Ordre tenu à Pise en 1263 sous la conduite de saint Bonaventure.

7) En 1314, le prédicateur franciscains Pierre d’Auriol (1230-1322) dans son Tractatus de conceptione Beatae Mariae Virginis 

8) 1350-1400 : Les arguments immaculistes deviennent majoritaires, sous l’impulsion des arguments franciscains, rejoints par l’Université de Paris et ses deux plus grands orateurs : Pierre d’Ailly et Jean Gerson (1363-1429). Le débat sort de l’université pour toucher alors la sphère laïque et royale.

9)  1380 : la nation française adopte à Paris la fête de la Conception. La fête se développe sans être intégrée par le discours officiel. Les écarts entre les pratiques des croyants et les discours des prédicateurs maculistes font éclater de nombreuses « affaires », dont celle de Jean de Monzon. Ce décalage entre doctrine et pratique et l’absence de positionnement clair de la part des autorités ecclésiastiques poussent celles-ci à se prononcer.

10)  1431-1439 :  Concile de Bâle – Les pères conciliaires adoptent une position immaculiste. "La glorieuse Vierge Marie mère de Dieu, par la grâce singulière prévenante et opérante d’un don divin, n’a jamais été actuellement soumise au péché originel, mais fut indemne de toute faute originelle et actuelle, sainte et immaculée, est une doctrine pieuse, conforme au culte ecclésiastique, à la foi catholique, à la droite raison et à la Sainte Écriture, qu’elle doit être approuvée, tenue et embrassée par tous les catholiques, et qu’il n’est désormais permis à personne de prêcher ou d’enseigner le contraire." La fête est instituée au 8 décembre et est dotée d’un office propre. Mais  ce concile est considéré, notamment par les Dominicains, comme schismatique et le décret non reconnu.

11) 1476  Le pape Sixte IV, (Francesco della Rovere), franciscain, qui a fait dédier expressément la chapelle Sixtine à l'Immaculée Conception  fulmine la bulle  Cum praeexcelsa qui dote la fête du 8 décembre d’indulgence et de l’octave de l’office composé par Léonard de Nogarole en 1477. En 1480, une seconde bulle reconnaît comme officiel un nouvel office composé par Bernardin de Bustis.

mais interdit en 1483 tout débat sur ce point théologique. "Par la Constitution Grave Nimis, il interdit, sous peine d'excommunication, de taxer de faute grave contre la foi la croyance en l'Immaculée Conception ou la célébration solennelle de l'office de la Conception de Marie. Mais, de crainte que cette décision ne soit considérée comme une décision dogmatique proprement dite, la constitution était suivie d'une déclaration formelle précisant que le Siège apostolique ne s'était pas encore prononcé sur le fond et qu'en conséquence il n'était pas permis non plus de taxer d'hérésie les adversaires de l'opinion immaculatiste soutenue par Duns Scot et l'université de Paris (Extrav. commun., 3.12.2)6." ( Sixte IV, Wikipédia) 

12) 1497, l’Université de Paris a instauré l’obligation de prêter serment en faveur de l’Immaculée Conception de la Vierge à tous ses nouveaux licenciés et professeurs.

13) En 1570, le pape Pie V, qui voulait simplifier le missel, en a supprimé la mémoire du 8 décembre (comme aussi de la Présentation de Marie et de la Visitation…).

 14) 1854 : bulle Ineffabilis prononcée par Pie IX (1792-1878) qui reconnaît officiellement le dogme de l’Immaculée Conception.

La bataille entre les deux grands ordres mendiants de l'Eglise, commencé en 1387 à l'Université de Paris, se poursuivit pendant près de cinq siècles, les théologiens espagnols jouant un rôle important dans cette longue période de conflits. De nombreuses œuvres d'art en témoigneront, témoins tout à la fois d'une fervente dévotion populaire et d'investissements politiques. Comme les ducs de Bourbons, les rois d'Espagne mirent toute leur influence au service de ce culte.

 

Sémiologie de l'Immaculée Conception.

   En réalité, l'examen comparé des textes théologiques d'une part, et des œuvres artistiques d'autre part me semble révéler que la position maculiste se trouve exprimée dans les textes, et qu'à l'inverse la position immaculiste  alors qu'elle s'exprime de façon muette dans le culte et dans l'iconographie par un certain nombre de signes qui, en soit , ne veulent rien dire, pas plus qu'un signe d'appartenance ou de reconnaissance  religieuse, politique ou communautaire n'exprime rien, en lui-même, de ce qu'il clame haut et fort dans le silence de ses formes ou de ses couleurs.

  C'est la raison pour laquelle il est impossible d'affirmer que tel Arbre de Jessé, telle Vierge entourée d'étoiles et les pieds sur un croissant de lune, telle Anne trinitaire et telle représentation de la Porte Dorée soient les expressions d'une conviction immaculiste. L'ambiguïté est intrinsèque à ces expressions visuelles ; l'accumulation d'arguments iconographiques ou historiques ne peut la rompre. Pourtant, cette accumulation est convaincante. 

De même que l'on peut décrire le costume d'un rappeur ou d'un punk par l'association de plusieurs détails vestimentaires, ou de même qu'un initié peut reconnaître le membre de son groupe à un seul micro-signe, on a pu décrire une sémiologie de l'Immaculée Conception. Pas de signe spécifique (comme, pour le médecin, le semis en grain de semoule de la joue est  le signe de Köplik permettant d'affirmer une rougeole), mais plutôt un "syndrome" immaculiste qui ne tromperait pas le bon praticien. On peut ainsi énumérer :

  • Les Litanies de la Vierge, ou ses images ( le jardin fermé, la Tour de David, la fontaine, les lys des vallées, l'étoile, la rose, le miroir sans tache.)
  • La Vierge de l'Apocalypse (La femme de l’Apocalypse ou Mulier Amicta Sole (Apo. 12)  ) entourée de douze étoiles, les pieds posés sur un croissant de lune, au centre d'une mandorle de rayons d'or.
  • Thématique de la Nouvelle Éve : représentation adjacente d'Adam et Éve ; Marie écrasant la tête du serpent (ou de son équivalent la Démone), etc. l'Immaculée Conception est la guérison du péché originel commis par Adam et Éve.
  • L'Arbre de Jessé, surtout lorsqu'il fleurit en une fleur de lys ou de rose, ou qu'il introduit Anne ou Joachim.
  • La Rencontre de la Porte Dorée :
      • s'il met en évidence l'échange d'un baiser (cf infra)
      • s'il accompagne l'office des Mâtines de la fête de la Conception,
      • si le doigt de Dieu ou une autre intervention divine apparaît dans les nuées pour témoigner de la conception surnaturelle.
      • S'il se déroule dans un espace clos évoquant l'Hortus conclusus, le jardin clos dans lequel les peintres mystiques médiévaux ou les moines voient un symbole de la virginité de Marie, par un détour par le Cantique des cantiques 4, 12: Hortus conclusus soror mea, sponsa, hortus conclusus, fons signatus "Tu es un jardin clos ô toi ma sœur, ma fiancée".
      • S'il est juxtaposée à une image de l'Annonciation,  manière de suggérer que la Vierge a conçu et a été conçue de manière virginale grâce à la seule intervention de Dieu.
  • Parallèle entre l'Enfance de la Vierge et l'Enfance du Christ : Dans une nouvelle mise en page qui est une invention parisienne des années 1415 se développe un cycle d’illustrations consacré à l’Enfance de la Vierge formé de petites vignettes tournant autour de l’image principale, et racontant de l’histoire de la conception de la Vierge : L’Annonciation à Joachim est ainsi représentée à gauche, l' Annonciation à Anne est figurée à droite, d'autres vignettes montrent le rejet des offrandes du couple et sa stérilité, avant de présenter le baiser ou l'étreinte sous la Porte Dorée.
  • Scène de la Nativité de Marie (Anne donnant naissance à Marie).
  • Chacune de ces images, si elle s'accompagne de phylactères mentionnant des citations clefs : extraites de la liturgie (Fête de la Conception). Citation de l'Évangile selon saint Luc, au moment de l’Annonciation, où Gabriel répond à la Vierge : nascetur ex te sanctum (Luc 1, 28) ou  Ave gratia plena Dominus tecum, « Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi »
  •  Citation Ab initio et ante sæcula creata sum, et usque ad futurum sæculum non desinam (Ecclésiastiques 24 ; 14), qui est utilisée par les théologiens immaculistes comme un argument vétérotestamentaire se rapportant à la conception de la Vierge, depuis toujours dans le dessein divin avant même la création et le péché origine .

  • Prière Tota pulchra est :

    Datant du XIVe siècle, c' est la première antienne pour les  secondes Vêpres pour la fête de la Conception.  Le texte  cite d'abord le Cantique des cantiques 4,7 tota pulchra es amica mea et macula non est in te  "Tu es toute belle, mon amie, et en toi il n’y a point de défaut." . Puis  La ligne suivante vestimentum... fait référence à l'Evangile de Matthieu (Mt 17,3 ). Le dernier verset Tu gloria Jérusalem est tiré du  livre biblique de Judith (Jdt 15,9 ).

  • Tota pulchra es, Maria, et macula non est in te originalis. / vestimentum candidum quasi nix tuum, et sicut faciès Votre soleil. / Tota pulchra es, Maria, et macula non est in te originalis. / Tu gloria Jérusalem Israël laetitia tu, tu honorificentia populi nostri. / Tota pulchra es, Maria.

 

  • Le Baiser d'Osée : Dans la Bible historiale, l’ouvrage par excellence des laïcs cultivés de la fin du XIVe et du début du XVe siècle se trouve la représentation du Baiser fécondant d’Osée et de Gomer. "Il existe une dizaine d’images de ce genre dans les manuscrits de la Bible historiale, datant des années 140-1415 ; montrant Osée, le premier des douze petits prophètes de l’Ancien Testament, embrassant sa femme Gomer. Près d’eux, se trouve une femme alitée, vraisemblablement Gomer elle-même qui vient de donner naissance à leur premier-né, Jesraël, tenu par les sages-femmes. La question qui se pose alors est de savoir si cette image ne serait pas un « rejeton » du baiser à la Porte Dorée en s’articulant notamment autour du topos du baiser fécondant.  Jérôme le premier rapproche le premier né d’Osée et de Gomer du Christ :Magnus est dies seminis Dei [ou Jesraël], qui interpretatur Christus " (S. Lepape et E. Fournié )

 

 

      Le culte voué à Anne et Joachim en leur Baiser va bientôt exclure le mari pour élaborer le groupe dit d'Anne trinitaire, où la réunion gigogne d'Anne, de Marie et de Jésus exalte la pureté de la transmission débarrassée de l'homme adulte dans un matriarcat où l'enfant est roi. Dès le début de cette histoire chez Augustin et sa mère Monique, "macule" rime avec "testicule".

Groupes de Sainte-Anne Trinitaire de la vallée de l'Aulne.

L'église du Vieux Bourg à Lothey : Anne trinitaire.

Sainte-Anne trinitaire du Musée départemental de Quimper.

etc...

 

 

 

Sources et liens.

 

I. Les textes : 


 — AMANN (E)  1910, Le Protévangile de Jacques et ses remaniements latins, J. Bousquet et E. Amann, Paris 1910 

 — DE STRYCKER (Père E.) La forme la plus ancienne du Protévangile de Jacques. Recherches sur le Papyrus Bosmer 5, avec une édition critique du texte grec et une traduction annotée. En appendice, les versions arméniennes traduites en latin par H. Quecke, S.J. Bruxelles, 1961 ; 1 vol. in-8°, 480 pp., 1 pi. 

FABRICIUS (Johann Albert ) 1719 Codex apocryphus Novi Testamenti, collectus, castigatus, testimoniisque .Hambourg

 — MICHEL (Charles) 1924 Évangiles apocryphes I  Protévangile de Jacques, Evangile du Pseudo-Matthieu textes annotés et traduits par Charles Michel Paris, Auguste Picard 1924.

TISCHENDORF (Konstantin von) 1876, Evangelia apocrypha Georg Olms, Leipzig en ligne 

— Itinera Electronica :  EVANGELIUM DE NATIVITATE S- MARIAE en latin et traduction française.

— BRUNET (Gustave) 1848 / J.K.  THILO (d'après)  Les Évangiles apocryphes traduits et annotés d'après l'édition de J.C. Thilo,  suivis d'une notice sur les principaux livres apocryphes de l'Ancien Testament,  Franck, Paris.


II. Les analyses :

 

 

—  FOURNIÉ (Eléonore), LEPAPE (Séverine), « Dévotions et représentations de l’Immaculée Conception dans les cours royales et princières du Nord de l’Europe (1380-1420) »,L’Atelier du Centre de recherches historiques [En ligne], 10 | 2012, mis en ligne le 05 avril 2012, consulté le 04 septembre 2014. URL : http://acrh.revues.org/4259 ; DOI : 10.4000/acrh.4259 

 — GAY-CANTON (Réjane) 2012  La Rencontre à la Porte dorée. Image, texte et contexte  

    L’Atelier du Centre de recherches historiques   http://acrh.revues.org/4325 

 — LAFONTAINE  (Jacqueline ) 1962  "de Strycker (E). La forme la plus ancienne du Protévangile de Jacques"  Revue belge de philologie et d'histoire  Volume   40  pp. 445-450.

— LAURENTIN (Chanoine René) "Theologoumena anticipateurs du Protévangile de Jacques. Du symbole au dogme." in Marie dans les récits apocryphes chrétiens , Bulletin de la Société d'études mariales 60ème section, Mediaspaul, Paris 2004 pp 97-117.

 

— MAGGIONI (Giovanni Paolo) 2008 La littérature apocryphe dans la Légende Dorée et dans ses sources directes. L’interprétation d’une chaîne de transmission culturelle. En ligne  

 

MOSCHETTA (Jean-Marc ) 2002 Jésus, fils de Joseph: comment comprendre aujourd'hui la conception virginale de Jésus … L'Harmattan

 — NAUTIN  (Pierre)  "E. de Strycker. La forme la plus ancienne du Protévangile de Jacques". In: Revue de l'histoire des religions, tome 163 n°1, 1963. pp. 92-93.

 

RUIZ-GALVEZ PRIEG (Estrella)  2009 L'immaculisme: un imaginaire religieux dans sa projection sociale, ERLIS, éd. Indigo.

 — STOUFF (Jean), bibliothécaire à l'université de Tours, La Rencontre de la Porte Dorée et ses sourceshttp://biblioweb.hypotheses.org/16938

— WINLING (Raymond) 2003  "Le Protévangile de Jacques, niveau de lecture et questions  théologiques"  in Marie dans les récits apocryphes chrétiens , Bulletin de la Société d'études mariales 60ème section, Mediaspaul, Paris 2004 pp. 81-96

L’Atelier du Centre de recherches historiques Revue électronique du CRH : http://acrh.revues.org/4244

 : http://acrh.revues.org/4324   10 | 2012 : L’Immaculée Conception : une croyance avant d’être un dogme, un enjeu social pour la Chrétienté « Chronologie d’une croyance », 

Blog Iconographie chrétienne : L'Immaculée Conception.

Forum orthodoxe http://www.forum-orthodoxe.com/~forum/viewtopic.php?p=13120

 — Http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/piot_1148-6023_1958_num_50_1_1473

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Published by jean-yves cordier
31 août 2014 7 31 /08 /août /2014 15:19

Le retable de l'Arbre de la Sainte Parenté de la cathédrale Saint-Sauveur de Bruges.

 

Die heilige Sippe / Heilig Familieleven.  Retabel Historie van Sint-Anna :  Sint Salvatorskathedraal Brugge  

N'ayant trouvé en ligne aucune image de ce retable datant du début du XVIe siècle (vers 1500), je propose celles-ci, malgré la piètre qualité liée au piètre opérateur, à la vitre plus ou moins propre qui le sépare du visiteur, et de l'éclairage inadapté. Elles rendront donc peu hommage à la réelle beauté de l'œuvre, mais permettra une étude iconographique satisfaisante. Dans la cathédrale, on trouve un panneau explicatif que j'ai photographié.

Il s'agit d'un tryptique, le groupe sculpté central disposant de deux volets peints représentant des scènes l'hagiographie : intronisation d'un évêque (haut à gauche), apparition d'un cerf blanc portant la croix dans ses bois à saint Julien ou saint Eustache (bas à gauche), martyre de sainte ? que deux bœufs ne peuvent tirer (haut à droite) et ?? rencontre de saint Jacques et d'un autre pélerin (bas à droite).

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113ccc

 

— Groupe 1 :

 

— Groupe 2 :

  • Sainte Anne.
  • Stolanus, père de sainte Anne
  • Emerencia, mère de sainte Anne

 

— Groupe 3 :

  • Cleophas, second mari de sainte Anne,
  • Salomas, troisième mari de sainte Anne,
  • Zacharias, époux d' Elisabeth
  • Elisabeth, nièce de sainte Anne.
  • Jean-Baptiste, fils d' Elisabeth et de Zacharie.

 

— Personnage A1 :

Marie Cléophas, fille de sainte Anne et de Cléophas

 

— Groupe A2 :

  • JOSEEH IUSTUS Joseph le Juste, fils de Marie Cléophas
  • Judas Thaddeus, Jude Thaddée fils de Marie Cleophas.

 

— Groupe A3 :

La Vierge et l'Enfant : Marie fille de Sainte Anne.

 

— Groupe 4 :

  • Jacob le mineur fils de Marie Salomé.
  • Simon, fils de Marie Cléophas

 

— Personnage A5 :

Marie Salomée, fille de sainte Anne et de Salomé.

— Personnage A7 :

Alphée époux de Marie Cléophas.

— Personnage A8 :

      Zébédée, époux de Marie Salomé.

 

Les intérêts de ce retable sont multiples. Le premier est d'y trouver une formule d'arbre généalogique directement dérivé des Arbres de Jessé, non seulement dans le motif d'un ancêtre assis d'où naît l'arborescence de sa descendance, mais aussi dans l'esprit, qui est de construire une argumentation prouvant que le Christ est "de la maison de David", que la Vierge est cette vierge -virgo- née de Jessé, et qu'ainsi elle accomplit les Écritures. Mais ici, l'Arbre de Sainte Anne (Arbor Annae) poursuit le raisonnement en réunissant dans une même parenté des acteurs des Évangiles comme Jean-Baptiste et ses parents Elisabeth et Zacharie, mais aussi les trois Marie réunies lors de la Passion, ou les apôtres Jacques, Simon, ou Jude. 

  Mon but n'est pas de présenter cette légende de la parenté d'Anne et de ses trois maris, bien détaillée ailleurs :

http://ste.anne.trinitaire.online.fr/la-sainte-parente.php

http://fr.wikipedia.org/wiki/Sainte_Parent%C3%A9 (voir le tableau généalogique)

Non, mon but est de nourrir le dossier iconographique en ligne dans le cadre de mon étude de l'Arbre de Jessé, et de ses évolutions au XVe siècle (introduction de la généalogie de Joachim, et de l'épisode de Joachim et Anne sous la Porte Dorée) dans le souci donner une base historiée à la conception virginale de Marie et de son Immaculée Conception, exempte du péché originel.

147vv

 

 

Sources et liens.

— CHARLAND (Paul-Victor) 1921 Le culte de sainte Anne en Occident page 92 :https://archive.org/stream/lecultedesaintea00charuoft#page/92/mode/2up

 — ROUSSEAU (Henry), 1891 Le retable de Bruges. Généalogie de sainte Anne, Bulletin des commissions royales d'art et d'archéologie :

https://archive.org/stream/bulletindescommi30belg#page/250/mode/2up

 

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Published by jean-yves cordier
19 août 2014 2 19 /08 /août /2014 12:52

Le vitrail des Dix mille martyrs de la cathédrale Notre-Dame de l'Annonciation de Moulins.

Voir  aussi :

 

 

 

  1. Ce vitrail, dont le sujet est parfois mal compris, a été considéré comme un ex-voto de Louis XI pour la victoire de Morat, en raison de la conjonction de la date de cette victoire avec la fête des Dix mille martyrs le 22 juin. Marie-Élisabeth Bruel, qui émet cette belle hypothèse, mentionne l'Iconographie de Louis Réau qui souligne la richesse de ce thème dans l'art germanique. A la suite de mes recherches sur le retable de Crozon, en Finistère, très éloigné de la Bavière et des bords du Rhin, je souhaite montrer que le culte des Dix mille martyrs est attesté, outre à Crozon, à Paris (Chapelle des  Célestins fondée par Charles de Bourbon, église Saint-Etienne-du-Mont), à Lyon, dans le Forez, etc.

  2.   En effet, alors que l'art germanique représente les martyrs précipités du haut de falaises sur des buissons épineux qui les transpercent (parfois en association avec le supplice du crucifiement), le martyre des soldats de saint Acace est représenté à Moulins, comme à Crozon, exclusivement par crucifiement, conformément à la légende qui, depuis le XIIe siècle en France, est détaillée par les moines de Saint-Denis, par Vincent de Beauvais, par  Alain Bouchart ou dans la Légende Dorée : la tradition scripturaire est, en France, ancienne et riche, et ses expressions iconographiques sont particulièrement précieuses. 

  3. Par ailleurs, ce vitrail doit être rapproché et comparé avec celui de Berne, qui date de 1450. 

 

La Baie 8 : vitrail des Dix mille martyrs du Mont Ararat vers 1480. Description.    

      Datation : ~1476 ou ~1480/1490

 

Ce vitrail de 4,60 m de haut sur 3,10 m de large comporte quatre lancettes trilobées couronnées par un tympan de onze ajours. Les lancettes comportent en majeure partie du verre blanc peint de grisaille et largement rehaussé de jaune d'argent, avec quelques verres colorés bleu, rouge ou vert.

 

  Chaque lancette s'encadre dans une demi-niche architecturée qui se poursuit avec la lancette voisine, rappelant les dais gothiques des vitraux légendés, avec une influence Renaissance.

Le soubassement porte les trois lettres d'un monogramme RML en jaune d'argent. La lettre R prête à confusion et semble un I orné d'un jambage (ou d'un signe abbréviatif) ; Du Broc de Segange lit BML dans lequel il propose de voir Beatis Martyribus Laus., Louange aux Bienheureux martyrs, B. Kurmann-Schwarz et F. Gaudillat lisent KLM ou BLM, témoignant de la difficulté de lecture du premier caractère. M-E Bruel lit KLM et suggère Charlotte-Marie-Louis en relation avec Louis XI et la reine Charlotte de Savoie. Je note que les deux lettres latérales sont atypiques, proches de lettres I modifiées.

 

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                                    LES LANCETTES.

 

I. Lancette A (première à gauche).

Cette lancette débute, comme un bon roman, son récit de la légende des Dix mille martyrs in medias res et il est nécessaire ici de raconter le début, qui manque sur le vitrail. 

 Vous avez manqué le début :

 Le vitrail représente la légende du martyre par crucifixion de soldats chrétiens sur le mont Ararat en Arménie, en 120 après Jésus-Christ, sous le règne de l' empereurs Hadrien (117-138) et sous la juridiction du proconsul d'Asie Antonin (futur successeur d'Hadrien).  À la suite d’une révolte de populations arméniennes contre l’occupation romaine, une armée de seize mille soldats est envoyée face à un ennemi supérieur en nombre : pris de panique, la plupart des troupes romaines s'enfuient, et il ne  reste que neuf mille hommes pour combattre. Leur chef Acace offre un sacrifice aux dieux romains, mais leur frayeur s'accroît. C'est alors qu'un ange  leur apparaît et  leur assure la victoire s’ils se convertissent et adorent le vrai Dieu. Leur conversion faite, ils remportent triomphalement la bataille, puis se retirent en prière au sommet du Mont Ararat sans intention de rejoindre le camp impérial ; ils y sont nourris par le pain des anges, y sont instruits des vérités de leur nouvelle foi et s'y confessent.  

Le troisième jour, Hadrien et Antonin s'inquiètent de leur absence (neuf mille hommes d'élite et leurs officiers !) et les pressent de les rejoindre. Les nouveaux chrétiens refusent. Face à cette rébellion, et au problème géopolitique de l'extension d'une religion venue d'Orient, l'empereur organise une conférence au sommet avec cinq rois des territoires limitrophes afin de prendre une décision consensuelle, et de rassembler une armée. Ils peuvent désormais user de la force pour convoquer leurs chefs afin de les juger : c'est le moment représenté dans cette première lancette.

La scène représentée : Acace et ses hommes face aux sept rois.

 

Deux soldats romains en cuirasse conduisent manu militari les nouveaux convertis, qui ont quitté leur uniforme au profit de longues tuniques ; ils sont ligotés mains dans le dos. L'empereur Hadrien est assis, entouré des six autres rois et de son proconsul et fils adoptif Antonin.

                                                       MG 7339c

 

       Parmi les six officiers du premier plan, nous pourrions citer le prince Acace, le duc Éliade, le maître des chevaliers Thierry ainsi que Cartoire, en se référant  au texte du XIIe siècle qui rapporte ce martyre. 

 

 MG 7307c

      L'empereur Hadrien est assis sur un trône, la tête couronnée d'or, vêtu de la pourpre impériale et tenant une épée face à lui. A sa droite, trois rois sont bien visibles, couronnés, vêtus de robes doublées d'hermine, le sceptre à la main. Les deux personnages enturbannés sont sans-doute les deux rois manquants, alors que le seigneur tenant un sabre et revêtu d'une cotte de maille pourrait être Antonin. Il donne un ordre aux soldats convertis qui sont rassemblés à sa gauche.

En arrière-plan, les murailles d'une ville.

 MG 7308c

 

 

Détail de l'architecture :

 

MG 7309c

 

Le texte correspondant : 

 

 

  " Quand les trois jours furent passés les empereurs les firent chercher, et ils disaient entre eux : "que croyez-vous qu'il soit arriver à ces chevaliers ? Nous nous sommes enfuis de la bataille, envoyons de nos gens à leur recherche." Ceux qui furent envoyés allèrent à la montagne où se trouvaient les saints et en les observant ils comprirent qu'ils étaient devenus chrétiens, car ils les entendirent glorifier et bénir Dieu. Quand ils entendirent cela ils redescendirent de la montagne pour annoncer ces choses aux empereurs. Lorsqu'ils eurent appris cela, les empereurs en furent très affligés, ils se couvrirent leur tête de cendres et restèrent cinq jours sans manger ni boire à pleurer abondamment.

  Quand les cinq jours furent passés, ils se mirent d'accord pour appeler cinq autres rois pour prononcer le jugement. Et ils traduisirent ces saints hommes en justice par devant ces rois. Ils s'assirent aussitôt et écrivirent une lettre qui disait ceci : "Antonin et Adrien les nobles empereurs des romains présentent leurs salutations aux autres très puissants rois Sapor, Maximin, Adrien, Tibère et l'autre Maximin. Nous voulons que vous sachiez que nous livrâmes bataille contre les Gadarains et ceux qui sont à coté du fleuve Euphrate. En cette bataille nous avions une troupe de sept mille hommes d'une part, et de neuf mille de l'autre, tous chevaliers forts, courageux et bien armés. Mais quand nous vîmes la multitude de nos adversaires nous nous enfuîmes avec sept mille de nos hommes. Les neuf mille autres chevaliers se lancèrent dans la bataille, combattirent courageusement et eurent la victoire sur leurs ennemis. Ils en tuèrent cent mille, tant et si bien que ce fut merveilleux à voir. Quand nous apprîmes la nouvelle nous fîmes un grand sacrifice à nos dieux pour célébrer cette grande victoire et nous fûmes extrêmement joyeux. Mais après cet enchantement, nous connûmes une très grande angoisse lorsque nous eûmes entendu que ces combattants étaient devenus chrétiens, qu'ils s'étaient retirés sur une haute montagne qui dépasse en altitude tous les autres monts d'Arménie. Venez donc nous rejoindre et nous déciderons ensemble de ce que nous devons faire. 

  Quand les rois reçurent cette lettre, ils furent remplis de tristesse et rassemblèrent une très forte armée d'hommes vigoureux et atteignirent la ville où les attendaient les deux empereurs. Aussitôt qu'ils arrivèrent, la première chose qu'ils firent fut de sacrifier à leurs idoles, puis ils burent et mangèrent avant d'entreprendre de faire rechercher les chevaliers de Jésus-Christ. Ils envoyèrent des messagers sur la montagne où les saints de Dieu étaient en prière. Quand ceux-ci les virent venir vers eux saint Acace dit à ses compagnons : "Seigneurs frères levez-vous et plaçons notre entente dans la prière, car le diable a envoyé sa propre armée contre nous. Et ils baissèrent la tête, se mirent à genoux et prièrent :

  "Dieu Notre Seigneur, qui n'a pas de pareil, qui ne peut être compris, qui forma l'homme du limon de la terre et lui donna l'honneur de ton image, qui envoya ton Esprit-Saint à la Vierge Marie pour la couvrir de ton ombre afin que Notre Seigneur Jésus-Christ ton Fils y prît chair, Dieu tout puissant écoutez nous, à qui vous avez daigner envoyer votre saint ange qui nous révéla le chemin de vérité et ... la victoire sur nos ennemis et nous a amenés au sommet de cette montagne et nous a nourri de la viande du ciel la quantité nécessaire pour trente jours et ne nous a pas laissé tomber dans les pièges de l'asservissement par notre ennemi le diable ni permettre que ses hardis maléfices ne puisse vaincre la constance et la vertu de tes saints. Qu'il ne puisse se moquer de nous et dire "j'ai eu la victoire assurée". Viens, Biaux sire Jésus-Christ et sois le patron de l'ensemble de nos passions et préserve-nous du reniement et de la peur des cruautés de ce roi félon, Biaux sire qui a daigné nous annoncer que nous serons traduits en justice devant les rois, dorénavant et jusqu'à la fin des temps nous te rendons grâces et louanges toi qui es le vrai Dieu Tout-Puissant éternellement et sans fin."

   Quand les saints eurent fait cette prière une voix descendit du ciel qui leur dit : "je suis le seigneur glorieux qui siège parmi les saints. J'ai entendu la requête que vous m'avez adressé en vos oraisons. N'ayez pas peur de ceux qui tuent le corps mais qui ne peuvent placer aucune entrave sur les âmes. Je suis le vrai Seigneur et je suis avec vous." 

  Quand les saints entendirent cette voix qui venait du ciel ils furent remplis d'une grande joie et se réjouirent en Notre-Seigneur. Alors les chevaliers que les rois avaient envoyé s'approchèrent d'eux et leur dire : Les empereurs, les rois et ceux qui sont avec eux nous ont envoyés à vous afin que vous descendiez d'ici et que vous les rejoignez." Alors ils descendirent et se présentèrent devant les rois, et ils avaient en eux toute leur espérance en Jésus-Christ."

 

La lancette B.

      Pressés d'abjurer leur foi et de sacrifier aux dieux de Rome, ils refusent et affirment leur foi dans le vrai Dieu. Ils sont condamnés à subir le même supplice que ce Jésus qu'ils prétendent vouloir suivre, et sont donc dénudés, liés à des colonnes et flagellés. Aucun ne renie, au contraire ; ébranlés par leur courage, Théodore et ses mille légionnaires de l'armée impériale les rejoignent dans le martyre et se convertissent. Cela fait donc bien dix mille martyrs.

Dans la Légende, cette flagellation est précédée d'un épisode où Hadrien ordonnent de les faire lapider, mais les pierres se retournent miraculeusement sur les bourreaux. Puis il demande de les faire marcher sur une route semée de clous à trois pointes, mais des anges viennent les ramasser devant leurs pas. Enfin, ils sont couronnés d'épines.

                                              MG 7338c

 

Les initiales BML sont ici ceintes d'une cordelière (franciscaine ?). 

 

MG 7310c

 

Les martyrs sont liés six par six et fouettés par des bourreaux : comme dans les Passions des vitraux contemporains, on distingue les soldats romains, en armure, et les bourreaux, en tunique courte et haut-de-chausse très colorés, parfois dépareillés.

 

                                             MG 7311c

 

D'autres convertis attendent courageusement leur tour, fiers de mériter les mêmes souffrances que le Christ à l'Imitation duquel ils se sont voués. En arrière-plan, le paysage rocheux et boisé évoque le Mont Ararat où a lieu le supplice.

MG 7312c

 

      Le texte correspondant : 

 

La lapidation échoue miraculeusement :

   "Adrien devint furieux et ordonna qu'ils furent lapidés, et il dit : "J'applique sur vous la condamnation de Jésus-Christ de Nazareth. Mais comme on lapidait les saints, les pierres se retournaient contre la face de ceux qui les lançaient. Alors Adrien leur dit : "Que vous apporte cette imposture ? Sacrifiez à nos dieux et vous serez délivrés de vos tortures. Minas et Acace les princes de ces saints lui dirent : Ennemis de Dieu et adversaires de toute vérité, vous n'êtes même pas capables, toi et Antonin, de nous juger, et vous avez eu besoin d'amener aujourd'hui ici cinq rois avec toutes leurs armées pour chercher à nous épouvanter et à nous détourner de la foi en Jésus-Christ. Que vous soyez en peu nombreux ou en grand nombre, nous nous tiendrons à  cette foi que nous avons embrassée. Antonin répondit : " Déloyaux ennemis de toute religion, vous imaginez nous manipuler par vos menaces, vous et ceux qui sont avec vous". Aussitôt il commanda qu'ils s'approchassent de lui et leur seigneur dit "soldats, sacrifiez à vos dieux". Le comte Speusippe qui était l'un des seigneurs des quatre comtes de l'armée des saints dit à l'empereur : "Honni traître déloyal arrière de nous, ton désir est diabolique, tu cherches par cette condamnation à nous tromper ; tu n'oses pas donner sentence contre nous. Quand l'empereur eut entendu ces paroles, il frémit de colère contre les saints et commanda qu'ils furent flagellés. Alors que le bourreau les battaient, un de la compagnie des saints, qui se nommait Draconaire, et était frère d'Acace et d'Éliade dit : "Seigneur saint homme priez pour nous car les violences que nous endurons sont terribles. Acace répondit Seigneur frères soutenez vertueusement et persévérer en confession où vous êtes. Car notre sauveur Jésus-Christ dit que celui qui persévérera dans sa foi à la fin sera sauvé. Après cela, il fit sa prière à Notre-Seigneur et dit: "Biauxsires dieux très grand et éternel juge des vifs et des morts qui n'as pas en dépit ceux qui te requièrent, qui nous a appelé à la merveilleuse aventure de la connaissance, qui brisa par la croix la force du diable, qui boucha la gueule des lions et délivra son serviteur Daniel. Sire qui as la seigneurie de toute créature écoutez notre prière et délivrez-nous des mains de ces fourbes. Car nous sommes ta création et l'œuvre de tes mains. Sire octroie-nous la parfaite persévérance et hâte vers nous ta miséricorde car tu es notre Dieu béni éternellement."

  La conversion de mille soldats supplémentaires :

  "Quand cette oraison fut finie toute la terre trembla et aussitôt les mains de ceux qui frappaient les saints devinrent toutes desséchées.  En l'armée du roi Maximin qui était l'un des sept rois était maître Théodore, maître des chevaliers, qui avait sous son commandement mille chevaliers, et qui, merveille, fut ébahi de tels miracles et s'écria à haute voix et dit : "Biauxsires du ciel et de la terre qui as envoyé l'aide de ta miséricorde à ces neuf mille, Sire en qui est miséricorde sans envie et bonté sans méfiance et misération sans fin, Sire daigne mener nos pécheurs au nombre de ce glorieux martyre. Aussitôt qu'il eut dit cela il s'écria ouvertement et se tourna vers la compagnie des saints damedieu avec tous les mille chevaliers qui étaient sous ses ordres. Alors que les saints arrivaient les anges de Notre-Seigneur se mirent à leur compagnie. quand ils furent venus le roi Maximin dit à Thierry (Théodore) "qu'as-tu gagné en m'abandonnant ?" Thierry lui répondit : "j'ai gagné ma grande multitude de biens  car je connais le dieu vivant et vrai". Le roi Maximin se tourna vers les autres et dit : "Seigneurs qui êtes dix mille écoutez-moi : ne croyez pas que vous puissiez faire passer ce fait comme une chose légère et pour cela je vous conseille de faire sacrifice à nos dieux , et vous vivrez et ainsi vous pourrez éviter ma colère et échapper à une mort très cruelle." Saint Acace répondit : " la colère d'une puce ne vaut guère contre la force d'un taureau. Depuis que nous avons le Dieu vivant et vrai nous n'avons pas cure de toi."

  L'épreuve des clous : 

  "Le roi Maximin fut emporté par ces paroles dans une forte colère et commanda que l'on fasse venir une grande quantité de clous à trois pointes, de telle sorte qu'une pointe soit toujours dressée quelque soit la position du clou, puis il commanda qu'on les répande sur un chemin de deux lieues de long ; il ordonna qu'on y mène les saints hommes tous pieds nus. 

  Quand les saints furent préparés à affronter cette sorte de torture, Notre-Seigneur envoya ses anges qui, en allant  devant eux, ôtaient les clous et les rassemblaient en tas afin qu'ils ne blessent pas les pieds des saints. Quand ils s'en aperçurent, ils rendirent grâces à Dieu en disant "Biauxsires dieux tout-puissants, à toi nous rendons grâces et remerciements de nous avoir trouvé dignes de nous montrer ces signes et les grandes merveilles des miracles inouïs (qui jamais par personne n'avaient été entendus).

  Quand les rois virent la nouvelle de ce miracle ils dirent nos dieux ont voulu faire cette chose pour démontrer aux dix mille martyrs qu'ils étaient des dieux tout-puissants."

Couronne d'épines, flagellation et outrages :

  "Saint Éliade dit aux empereurs : "vous êtes sans cœur et sans entendement et le diable vous a si bien aveuglés que vous ne pouvez reconnaître la grandeur les œuvres de Notre-Seigneur". Quand le roi Maximin eût entendu ces paroles il dit à ses ministres : "j'ai entendu dire de Jésus-Christ, comme ils appellent leur dieu, qu'il avait été crucifié, qu'on lui fit porter sur la tête une couronne d'épine et qu'on lui transperça le coté par une lance acérée. Aussi nous ordonnons que ces traîtres subissent le même sort. Alors les ministres arrivèrent et firent comme cela leur avait été ordonné autant de couronnes d'épines qu'il y avait de saints, puis prirent des lances bien pointues et  transpercèrent le flanc de chacun des saints martyrs de Dieu avant de placer sur la tête de chacun une couronne d'épines. Puis arrivèrent dix mille païens qui poursuivirent les saints à travers toute la ville et les frappaient avec des lanières et leur maltraitaient de beaucoup d'autres façon. Mais les saints de Notre-Seigneur supportaient avec patience toutes ces tortures et proclamaient grâces et louanges à Notre-Seigneur, et ils disaient : "Sois glorifié Seigneur Jésus-Christ, puisque tu nous a cru digne de souffrir cette passion bien que nous n'en fussions pas digne."

  Après cela, les saints furent ramenés au palais et les empereurs entreprirent de les humilier par leurs moqueries, leur disant : "Seigneurs, Dieu vous fait rois des (juifs). Que vous apporte votre Jésus-Christ ? Peut-il vous délivrer des tortures et des affronts que l'on vous fait ? Les saints répondirent d'une seule et même voix aux empereurs : "Écoutez, vous tous, peuple misérable, Dieu vous a fait à son image, mais vous, vous êtes fait à celle du diable. ô vous œuvre du diable, lequel chaque jour vous désunit de Dieu,

qui êtes dans l'erreur sans fin,

qui êtes enveloppe périssable ,

qui êtes (pris par) les lacets du cruel ennemi auquel vous vous liez de jour en jour,

qui , étant  faits par  le vrai Dieu, êtes défaits par les faux dieux,

qui êtes le grand peuple que le diable a trompé par ses erreurs,

qui êtes le mauvais blé qui n'a pas de fruit qui brûlera éternellement au feu de l'enfer,

qui êtes empereurs trompeurs, sans sens, et pénibles et envieux,

qui ne connaissez pas le vrai Dieu  mais adorez les pierres et les (fuz) qui sont faites de mains d'hommes."

 

 

 

Lancette C.

Les dix mille martyrs subissent le martyre de la croix .

                                      MG 7336c

 

MG 7315c

 

MG 7316c

 

                                               MG 7318c

 

Le texte correspondant :

La communion par le sang :

    "Tandis que les saints prononçaient ces paroles, le sang s'écoulait de leur coté à terre : prenant leur sang dans leur mains ils en oignaient leur corps et leur tête et disaient à Notre-Seigneur : Biauxsires dieux de toute créature ce sang nous soit lieu de baptême et en rémission de nos péchés.

  En cet instant même leur vint une voix qui leur dit "mes très chers amis , il en adviendra comme vous avez requis".

   Au moment où l'empereur et la foule de gens qui étaient avec lui ce jour là entendirent cette voix, ils virent la terre s'écrouler (trembler) et le tonnerre gronder. Après passa une heure de jour et le roi Sapor dit aux martyrs de Notre-Seigneur repentez-vous de vos mauvaises actions et convertissez-vous à vos dieux tout-puissants par qui toutes choses sont faites. Car Jupiter fit le ciel, Apollon la terre, Hercule les eaux, Esculape les hommes, Artémis les oiseaux, Vénus fit la lune et les étoiles, Junon fit les chevaux et les vaches, Serapis fit la seigneurie des oiseaux du ciel et du paradis. S' il y a parmi vos quelques sages, maintenant je réponds à ces choses.

  Un jeune qui avait nom Cartère répondit : "Si mes maîtres et mon seigneur qui sont mes aînés me le commandent, je disputerais avec vous. Saint Acace dit "Parole biaux sires, car il t'appartient bien de prêcher la parole divine". Alors Cartère commença et dit :" toute votre sagesse-ci est erreur manifeste et perdition ; n'avez-vous pas entendu l'écriture qui dit "les dieux des païens sont d'or et d'argent et œuvres de mains d'homme" ? Ils sont tels que sont ceux qui les firent, et tels que sont ceux qui s'en servent. Maintenant vous pouvez voir sire roi que l'homme est là avant la statue qu'il utilise, et comment dis-tu donc qu'Esculape fit les hommes ? Il y a une espèce de mécréants qui disent qu'Ascalon qui est une statue où le diable habite créa les hommes. D'autres affirment que ce sont les anges qui formèrent les hommes. Maintenant Roi, dis-moi  qui est là avant, de l'homme, ou de la maison ? Le roi Sapor, fort de son sens lui répondit que d'abord naît l'homme, et qu'alors la maison peut être faite. A cela Cartère lui répondit que si donc on juge que l'homme est antérieur à la maison, il est évident que l'homme est antérieur à la statue. Car comme la maison est faite par l'homme, la statue est faite par l'outil de l'homme. Que celui qui ne croit pas en Dieu entende donc ce que Dieu dit par les prophètes, je suis la sagesse qui fut engendrée avant toute créature. La sagesse est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui est venu en ce monde et est né de la Vierge Marie pour accomplir ces choses qui auparavant manquaient à l'Ancien Testament. Car il est celui qui accomplit la loi et qui a fait à la fois deux /peuples un ...Folio 22 v ...deux peuples un, qui descendit aux enfers pour condamner les diables. Je crois donc chose certaine que Jésus-Christ se fit homme et donna à l'homme la bonté pour qu'il accomplisse en toute chose la volonté de Notre-Seigneur.

  Quand le roi Sapor eut entendu ces paroles  il fut fort en colère contre Cartère et le regardait très cruellement et avec le désir de le détruire pour la vertu de ses paroles. Mais Cartère qui était, quoique jeune en age, expérimenté et  ancien en sagesse et en vertu lui répondit et dit : " La parole que j'ai dite est tombée dans l'oreille d'un homme mort ; car ainsi que le disent les Écritures, la vraie sagesse ne peut entrer en âme de mauvaise volonté."

Les crucifiements :

  Le roi Sapor quand il entendit cela fut pris par une très grande colère et conseilla aux empereurs qui étaient là, aux rois et à toutes leurs armées que les saints de Dieu fussent crucifiés ; la sentence fut aussitôt prononcée. Et les saints de Notre-Seigneur à grande liesse et agréant de tout cœur allèrent à leur passion comme s'ils fussent allés à leur noce.

  En leur compagnie étaient aussi ceux qui devaient les crucifier au nombre de près de vingt mille et il y en avait une grande multitude d'autres qui restaient avec eux pour voir ce martyr ; et ceux-ci pleuraient tant qu'ils vinrent à la montagne d'Ararat, où l'ordre avait été donné de les crucifier.

  Quant ils vinrent là, les croix furent attribuées à chacun et furent plantées dans la roche puis  les dix mille martyrs de Notre-Seigneur furent crucifiés. La montagne où ils furent crucifiés était terriblement haute, et rude, et acérée. 

 Les chevaliers qui crucifièrent les saints les gardaient en leur croix comme cela leur avait été commandé.

  Quand ils furent en croix saint Eliade commença à parler et dit à saint Acace qui était leur chef : "Seigneur preux qui  vous êtes fiés en la victoire de la croix de Jésus-Christ je vous prie de ne rien abjurer de la vrai foi". Saint Acace commença son sermon et dit devant tous : "Vous qui êtes  des vases sanctifiés à Notre-Seigneur Jésus-Christ et purifiés écoutez ma parole de la foi car je crois car de même qu'il convient  de croire vraiment du cœur, de même il convient de confesser de la bouche  que chacun proclame  leur foi en ce qu'il croit :

   "Je crois en Dieu le Père tout puissant qui créa le ciel et la terre et tout autant en Jésus-Christ qui se rendit visible et au Saint-Esprit qui est du Père et tout autant du Fils.  Le Fils de Dieu fut envoyé sur terre, et celui qui l'envoya est Dieu le Père, et celui qui fut envoyé est Dieu le Fils, qui est né de la Vierge Marie de qui il prit chair ; il fut annoncé par les prophètes et démontré par les apôtres. Crucifié et mort et enseveli, il reposa en sépulture,  au troisième jour il ressuscita pour nous délivrer des douleurs de la mort et démontrer la résurrection des morts ; il monta aux cieux et est assis à la droite de Dieu le Père Tout-puissant et dont il reviendra à la fin du siècle pour juger les vifs et les morts et rendre à chacun selon ses mérites. Qui croit fermement cette foi en toutes bonnes œuvres aura son héritage avec les saints  anges."

  Quant saint Acace eut dit ceci, une voix descendit du ciel qui lui dit : "Acace, tu as bien parlé car ta voix est la pure vérité."

La lancette D .

Les corps des martyrs sont ensevelis par les anges.

                                           MG 7337c

 

                                       MG 7320c

 

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                 MG 7323c

 

 

Le texte correspondant :

  L'oraison des martyrs demandant des grâces pour les pénitents :

 "Quand vint l'heure de midi toute la terre trembla et les pierres et la terre se fendirent et les saints martyrs firent leurs oraisons à Notre-Seigneur et dirent Biauxsires souviens-toi de nous en ces tourments de cette croix et reçoit notre requête et daigne nous octroyer ce que nous te demandons : que ceux qui feront mémoire de nos passions par un jeûne en silence puissent glorieux louer et que tu leur accordes santé du corps et salut de leur âme, abondance de tout bien, et qu'un jour de jeûne pour notre passion procure un an de pénitence Seigneur Dieu sire de toute créature. Ou encore nous te demandons que ceux qui se garderont honnêtement pour toi des machinations du diable, tu les préserves de toute infirmité, car ton nom est glorieux et digne de louange éternellement. Après cette prière, tous les saints répondirent : "Amen".
 Après descendit une voix de ciel qui dit "mes chers amis sachez qu'il vous est accordé ce que vous avez demandé, soyez joyeux et contents. Car vos prières ont été écoutées et agrées devant Jésus-Christ qui règne pour l'éternité".

L'ensevelissement par les anges.

Quand vint la neuvième heure, les âmes des glorieux martyrs  trépassèrent à la joie éternelle du Paradis. Et alors le ciel s'ouvrit et une grande lumière descendit du ciel sur le corps des saints et en cette lumière descendit Notre Seigneur et autour de lui une grande compagnie d'anges qui accompagna les âmes au ciel et enterrèrent les corps. Alors la montagne trembla et en ce séisme les corps des saints tombèrent des croix et les anges de Notre Seigneur leur fabriquèrent des cercueils de leurs propres mains et placèrent chacun dans son cercueil en cette montagne ; où ils participent encore dans la joie au règne éternel les âmes.
  Que soit louez pour cela Dieu le Père et son cher Fils Jésus-Christ et le Saint-Esprit qui a la seigneurie, le pouvoir et la victoire sur toutes choses éternellement. Amen."

 

 

 

                           LE TYMPAN

Il comporte un soufflet sommital, six mouchettes, et quatre écoinçons.  Il est possible d'y distinguer deux registres : le registre inférieur, les anges mènent les martyrs vers le ciel, alors que dans le registre supérieur, ceux-ci, rassemblés en un chœur de louange et d'adoration au milieu des anges, célèbrent la gloire de Dieu qui occupe l'ajour sommital.

  J'ai d'abord pensé qu'il s'agissait des corps glorieux des saints martyrs crucifiés, mais à la réflexion rien ne permet d'affirmer qu'il ne s'agit pas seulement de ceux des fidèles qui, par le bénéfice des grâces obtenus par les martyrs, par leurs pénitences et par leurs prières, seraient ainsi élevés vers le trône de Dieu. Malgré tout, ma première interprétation est celle qu'adopte Brigitte Kurmann-Schwarz, qui voit ici, comme déjà Gaston Du Broc de Segange, l'enlèvement des âmes des martyrs vers le ciel. Selon elle, la version alsacienne (Légende dorée alsacienne) de la légende se termine ainsi : après la mort des martyrs les cieux se sont ouverts et le Christ est apparu dans une lumière céleste, entouré de saints et des anges, pour recevoir les âmes des 10.000 chrétiens et les conduire en un Palais céleste. 

De chaque coté, le phylactère tenu par un ange porte les mots MADAME.*.Me, où une étoile à six branches  est placée entre MADAME et Me.  Cela évoque pour M.E. Bruel "Madame Marie étoile du matin". B. Kurmann-Schwarz remarque que l'épouse de Jean de la Goutte, le possible donateur, appartenait à la famille Georges de l'Étoile, mais le texte de J. Clément d'où vient cette affirmation dit seulement "Divers actes relatifs à la terre de la Foret possédée par Jean de la goutte, font supposer qu'il eut pour femme une Saint-Georges de l'Étoile" (La cathédrale de Moulins p. 84-85).

 

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L'adaptation et l'annotation du texte de la Légende des Dix mille martyrs telle qu'elle apparaît dans le manuscrit en ancien français de la Bibliothèque nationale de France Français 696 est un travail d'amateur que j'ai réalisé sur mon blog  ici :  Les Dix mille martyrs dans le manuscrit Fr. 696 La Vie et passion de Saint-Denis : transcription, annotations, adaptation en français moderne.

 Il s'agit d'un manuscrit écrit entre 1270 et 1285 en écriture gothique en français sous le titre Vie et passion de saint Denis, traité des reliques, Légende de la passion des dix mille martyrs, Légende de la Véronique ; Chronique abrégée de la naissance de J.C à 1112, Continuation de 1120 à 1278. Il est conservé à la Bibliothèque Nationale de France, département des manuscrits sous le nom  de "Français 696" et  provient des ateliers de copistes et de peinture de l'Abbaye de Saint-Denis. La Légende des Dix mille martyrs est traitée sur les folio 18v à 23r.  Datant du XIIIe siècle, c'est, à ma connaissance, la plus ancienne version disponible en français. Elle est la traduction d'un texte latin d'Anastase le Bibliothécaire, texte que j'ai transcrit et annoté sur mon blog ici :

Les Dix mille martyrs dans le manuscrit Fr. 696 La Vie et passion de Saint-Denis : confrontation avec le texte latin d'Anastase.

      La Légende a surtout été diffusée grâce à sa relation dans le Speculum historiale de Vincent de Beauvais (en latin, milieu du XIIIe siècle),  et à la traduction du Miroir historial par Jean de Vignay en français en 1320-1330. 

La légende des Dix mille martyrs dans le Miroir historial de Vincent de Beauvais.

A partir de 1400, elle apparaît dans les Fêtes additionnelles de la Légende dorée de Jacques de Voragine, notamment dans deux manuscrits alsaciens de 1480 :

La légende des Dix mille martyrs dans la Légende dorée de Jacques de Voragine.

On la trouve dans l'entourage royal d'Anne de Bretagne dans les Grandes Croniques d'Alain Bouchart (1514) et, en illustration d'une oraison, dans les Grandes Heures d'Anne de Bretagne (1503-1508) :

Légende des Dix mille martyrs : la version des Grandes Croniques de Bretaigne de 1514.

La Légende des dix mille martyrs dans les Livres d'Heures et autres livres.

 

 

      DISCUSSION

 

 

  Le sujet de ce vitrail, la Légende des Dix mille martyrs crucifiés sous Hadrien sur le Mont Ararat, a été clairement identifié par G. Du Broc de Segange en 1892, qui redressait ainsi l'erreur d'Émile Montégut qui y voyait le crucifiement du Christ multiplié à l'infini comme dans une boule à facette. Pourtant encore en 1922 le chanoine Clément, remarquable par son érudition et son intérêt pour les verrières de Moulins, ne se montrait pas convaincu et évoquait "plus vraisemblablement les 200 bienheureux martyrs de Sinope, les 70 martyrs de Scythopotes en Palestine, les 50 martyrs de Porto en Italie ou les 49 martyrs de Jérusalem", partageant sans s'en rendre compte "l'ignorance en matière écclésiastique" qu'il dénonçait chez É. Montégut. Depuis, l'appelation, aussi désuète qu'imprécise, de  "Verrière de l'Église souffrante et Triomphante" détourne le touriste et l'amateur d'une compréhension appropriée de ce qu'il admire. 

 C'est elle qui s'affiche au pied du vitrail sur le  panonceau du S.I de Moulins (Syndicat d'Initiative)  :

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        De même, l'article dédié aux vitraux sur l'encyclopédie Wikipédia ne mentionne que "Un cinquième vitrail [qui] retrace, en quatre panneaux, la vie des martyrs condamnés sur terre et glorifiés au ciel". 

Mieux renseigné, le document "Laissez-vous conter...La cathédrale de Moulins" indique :  "Plus loin, dans le bas côté sud un vitrail évoque un sujet très rarement abordé en France, à savoir la légende des Dix Mille Martyrs du Mont Ararath."

   Cette rareté est remarquable, puisqu'il s'agit ici du SEUL vitrail consacré à ce thème en France à ma connaissance. Un autre vitrail se trouve en Suisse, et il est intéressant à comparer avec celui-ci.

1. Le vitrail de Berne (Suisse).

Un  vitrail consacré aux Dix mille martyrs a été réalisé en 1450 pour la Collégiale de Berne et a été étudié par Brigitte Kurmann-Schwarz, qui estime que "Tout porte à croire qu'au Nord des Alpes la vénération des saints guerriers fut acceptée comme pendant à celle des 11 000 vierges. La légende de saints guerriers luttant à l'Est de l'Empire romain a intéressé les Chevaliers Teutoniques chargés depuis 1226 du pastorat de l'église paroissiale de la ville de Berne".

Photographie de Andreas Praefcke  illustrant l'article Wikipédia en allemand.

Le vitrail a perdu de nombreux panneaux et a été recomposé. On y reconnaît en bas de gauche à droite 1-la bataille livrée contre les rebelles, 2- la déroute, 3- les pierres de la lapidation se retournant contre les bourreaux, 4- la comparution devant Hadrien.

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Le panneau de droite est reproduit dans la publication de Brigitte Kurmann-Schwarz, (figure 1) et il est intéressant de le rapprocher de la lancette A de Moulins. A Berne, un ange s'interpose entre l'empereur et les saints (nimbes) martyrs comme s'il leur servait de porte-parole ; un deuxième ange est aussi visible. Mais ce motif n'est attesté par aucune version écrite de la Légende. Le vitrail de Moulins semble donc plus fidèle. (On remarque aussi à Berne les fonds damassés et les modelés de grisaille des plis ou des visages et le dessin plus soigné).

Vitrail-Dix-Mille-martyrs-Berne-in-Br-Kurmann-Schwarz-3.png

Sa figure 5 montre saint Acace à la tête de ses hommes, nimbé, face à deux rois (sans-doute plutôt les empereurs Hadrien et Antonin assimilé à un empereur dans les faits des textes). Il est maintenu par un homme barbu coiffé d'un turban pointu, qui pourrait être l'un des cinq rois, Sapor par exemple.

                         Vitrail-Dix-Mille-martyrs-Berne-in-Br-Kurmann-Schwarz--figu.png

La figure 3 montre les martyrs ligotés par trois (un peu comme à Moulins) et flagellés sous le regard des rois (couronnes et turbans sont visibles), tandis qu'une main dee bénédiction sort des nuées.

                    Vitrail-Dix-Mille-martyrs-Berne-in-Br-Kurmann-Schwarz-fig.2.png

 

 2. Les autres exemples iconographiques en France.

     Chaque œuvre consacrée jadis en France aux Dix mille martyrs est insolite, surgissant dans un néant d'informations dans des lieux dont on peine à comprendre la cohérence, comme une plante souterraine aux racines très étendues mais n'extériorisant sa floraison que lorsque les conditions spécifiques (qu'il resterait à identifier) sont réunis. C'est le cas du retable et du reliquaire de Crozon dans le Finistère, des peintures murales de Saint-Étienne-du-Mont à Paris, et du vitrail de Moulins. Le réseau sous-jacent bien plus fourni est celui des manuscrits et de leurs enluminures, des Livres d'Heures, des chapelles  ou de confréries dédiées à ce culte et surtout des oraisons issues des lêvres des fidèles et désormais effacées.

3. Les Bourbons, les Célestins et le culte des Dix mille martyrs.

  Le 22 juin 1482 (date significative de la fête des Dix mille martyrs), le cardinal Charles de Bourbon  avait  posé, comme archevêque de Lyon, la première pierre de la Chapelle des Dix mille martyrs au couvent des Célestins de Paris, avant que Louis de Beaumont, évêque de Paris, n'en fit la dédicace la même année. Charles de Bourbon fut enterré aux Célestins (nécropole princière) dans la chapelle Saint-Louis qu'il avait également fait bâtir. La Chapelle des Dix mille martyrs fut restaurée par la famille de Gesvres et accueillit les tombeaux des ducs de Gesvres et des chanceliers de Rochefort. Une confrérie des Dix mille martyrs y était attachée.

  Cela indique-t-il des liens particuliers entre les Bourbons et le culte des Dix mille martyrs ? Ce lien s'établit plutôt entre l'Ordre des Célestins et ce culte. Le pape Eugène IV  avait donné en 1434  le crâne de saint Acace au R.P. Jean Bassan, Provincial des Célestins, et ce crâne fut enchassé dans une châsse d'argent et conservé à Lyon. Une chapelle des Dix mille martyrs fut créée en l'église des Célestins de Lyon (ou aménagée dans la chapelle des Onze mille vierges elle-même crée en 1434 par Jean Palmier), avec une Confrérie de marchands drapiers qu'on y constitua. La relique fut brûlée par les calvinistes en 1562. Selon la légende, le R.P. Bassan avait obtenu cette relique du pape pendant son séjour à Rome, et le Cardinal de Foix avait envoyé, sur le lieu du sépulcre des Dix mille martyrs où s'accumulait les ossements, un enfant qui ne ramena que la moitié d'un crâne ; retournant au sépulcre avec l'enfant, le prélat découvrit une autre moitié, qui vint se coller miraculeusement à la première.

 

 

 

4. Un ex-voto de la bataille de Morat ?

La Fête des Dix mille martyrs était célébrée le 22 juin dans le Martyrologe romain, et à Moulins, Marie-Élisabeth Bruel a soulevé l'hypothèse séduisante d'un possible ex-voto consécutif à la victoire de Morat gagné par les Suisses alliés de  Louis XI le 22 juin 1476  sur Charles le Téméraire duc de Bourgogne. 

 A Berne, les habitants célèbrent comme un jour fondateur l'anniversaire de la victoire de Laupen contre Louis IV de Bavière le 21 juin 1339, et on a pu s'interroger aussi sur une relation entre cette date, le culte des Dix mille martyrs célébré le lendemain, et le vitrail de Berne. 

 

5. Martyrs crucifiés ou martyrs empalés, deux motifs différents et trois Types d'images.

      J'ai classé les sources écrites et les données iconographiques selon deux traditions, celle des martyrs crucifiés attestée en France  (Crozon ; Saint-Étienne-du-Mont), et celle des martyrs jetés du haut de montagnes sur des épines (avec un jeu sur le nom de saint Acace et les épines de l'Acacia) propre à l'Allemagne et l'Europe du Nord, l'association des deux générant un troisième type de données, mixtes (Grandes Heures de Bretagne ; Tableaux et gravures de Dürer). Seul le Type I est fidèle au texte latin du VIIIe siècle et à celui du Speculum Historiale du XIIe, au texte français de l'abbaye de Saint-Denis du XIIe siècle, à celui du Miroir Historial de Jean de Vignay et à la Légende rapportée dans les Grandes Croniques d'Alain Bouchart pour Anne de Bretagne.

Les Dix mille martyrs : les retables et panneaux sculptés germaniques.

A Moulins, nous avons donc affaire au "Type I" dans lequel seul le crucifiement est attesté ; cela écarte une influence germanique et témoigne d'une Source liée aux textes que j'ai nommé. (A Berne, la destruction des panneaux ne permet pas d'être aussi formel, mais l'influence germanique est probable).

6. Saint Acace, l'un des quatorze Saints Auxiliaires.

      Les chapelles de la Collégiale de Moulins édifiée entre 1468 et 1550 par les ducs de Bourbon étaient financées par de grandes familles de Moulins proches des Bourbons, et ces donateurs s'y sont fait souvent représenter présentés par leur saint patron. Le vitrail le plus remarquable est celui de sainte Catherine avec, à genoux, le duc Jean II et son épouse Catherine d'Armagnac, et le cardinal Charles de Bourbon. Un autre vitrail est dédié à sainte Barbe, et un autre à saint Gilles. Le choix de faire représenter sainte Catherine et sainte Barbe n'est pas seulement lié aux prénoms des donateurs (c'est plutôt l'inverse), car la présence de ces saintes est, si ce n'est constante, du moins très fréquente sur les vitraux et dans la statuaire. En effet, celles-ci sont, avec sainte Marguerite,  invoquées contre les périls graves (notamment liés à l'enfantement), et elles figurent pour cette raison là dans les Livres d'Heures. Elles appartiennent à ces saints-Samu que sont les 14 Saints Intercesseurs, comme Gilles, Denis, Georges, Blaise, Christophe, etc. 

  Or, saint Acace appartient à ce groupe des 14, et il me semble probable que le donateur de la baie 8 l'a invoqué, avec ses Dix mille martyrs, pour bénéficier des grâces que je rappelle ici : "que ceux qui feront mémoire de nos passions par un jeûne en silence puissent glorieux louer et que tu leur accordes santé du corps et salut de leur âme, abondance de tout bien, et qu'un jour de jeûne pour notre passion procure un an de pénitence Seigneur Dieu sire de toute créature. Ou encore nous te demandons que ceux qui se garderont honnêtement pour toi des machinations du diable, tu les préserves de toute infirmité, car ton nom est glorieux et digne de louange éternellement."

      Les Dix mille martyrs étaient invoqués, en raison des circonstances de leur mort, contre les tourments de l'agonie. 

7. Les donateurs du vitrail.

Quel serait le donateur ? S'est-il manifesté discrétement par les initiales BLM, KLM ou RLM et par la cordelière (un indice de franciscain) ou bien par les phylactères au texte mystérieux MADAM ?

Les donateurs des vitaux de Moulins étaient des hauts fonctionnaires du duché plutôt que les ducs eux-mêmes, et souvent des financiers d'origine rotulière. Mais à la Révolutions, les inscriptions et les armoiries ont été systématiquement détruites.

— La famille de La Goutte.

A la fin du XVe siècle, la chapelle appartenait à la famille de La Goutte. Maître Jean de la Goutte († 1487), seigneur de l'Écluse à Neuilly-le-Réal, garde-scel de la chancellerie ducale de 1479 à 1485 secrétaire des finances puis président de la Chambre des comptes du Bourbonnais, avait donné 1000 livres à la Collégiale en 1486. En 1480 et en 1526, alors que l'édifice était en construction, deux membres de cette famille furent  doyens du chapitre, dont Jean de la Goute en 1526.  Cette famille était donc proche des ducs de Bourbon depuis 1480.

— Le monogramme KML  est interprété par M.E. Bruel comme se rapportant à Charlotte de Savoie, à la Vierge et à Louis XI. Le couple royal serait, selon cette hypothèse, donateurs de ce vitrail pour rendre grâce de la victoire de Morat le 22 juin 1476. Mais il est étonnant que ce don n'ait pas laissé de trace ; l'interprétation du monogramme KML est discutable ; et le choix de Moulins pour recevoir la verrière est mal compréhensible. 

 

 

Style.

  Selon B. Kurmann-Schwarz, ce vitrail est l'œuvre du même peintre verrier que l'Arbre de Jessé  L'étrange vitrail de l'Arbre de Jessé de la cathédrale de Moulins., et on y retrouve le même choix de couleur dominé par le bleu, le rouge, le jaune et le blanc et la même prédominance du blanc e

t du jaune dans les lancettes, et des couleurs plus chaleureux dans les remplages du tympan. En outre, les anges en particulier et les personnages en général lui paraissent comparables.

 

 

Restauration.

Le vitrail fut l'un des plus touchés par  l'explosion dans une usine de chargement d'obus le 2 février 1918 : "plusieurs panneaux semblaient anéantis" (Clément 1922), impression corrigée quelques pages plus tard p. 342 par "Il avait moins souffert de l'explosion que ceux que nous venons de décrire". En réalité, le vitrail avait déjà perdu depuis longtemps les soubassements des lancettes B et D, et les losanges du tympan. L'atelier parisien des frères Charles et Émile Tournel fut alors chargé en 1918-1919 de sa restauration, remplaçant les parties manquantes, comme le sommet des dais et deux parties de soubassement (lancette B et D) qui avaient été jusque là remplacées par des bouche-trous. "M. Tournel a du y enlever certains fragments étrangers [bouche-trous] qui rendaient plusieurs panneaux et les soubassements inintelligibles. Il a de plus complété dans la quatrième lancette, les détails de ces pittoresques réssurections de martyrs enlevés de leur tombeau par des anges aux ailes grandes ouvertes comme pour prendre leur vol vers le trône de Dieu. De plus, le peintre verrier a restitué dans les deux losanges du tympan les couronnements qui reliaient les architectures des lancettes" (Clément, 1922). 

Après la Seconde Guerre durant laquelle les vitraux avaient été déposés, ceux-ci ont été  photographiés puis nettoyés,et reposés par l'atelier Chigot de Limoges qui se contenta pour la baie 8 de refaire les pointes de lobes.

 

Sources et liens.

Le retable des dix mille martyrs, (2, avec les commentaires des panneaux), église Saint-Pierre de Crozon (29).

Légende des Dix mille martyrs : les peintures murales de Saint-Etienne-du-Mont-à Paris.

     —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2009 "Etudes bourbonnaises : Le Vitrail des dix mille martyrs de Notre-Dame de Moulins, un ex-voto de Louis XI pour la victoire de Morat ?"

  —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2007 " Un témoignage de l'attachement du duc Jean II de Bourbon et de Jeanne de France à l'Immaculée Conseption : la messe fondée en 1475 dans la Collégiale de Moulins"  Bulletin de la Société bourbonnaise des études locales,  Moulins.

  —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2005 "Les Vitraux historiés de la cathédrale de Moulins : mise au point chronologique et historique"  Bulletin de la Société bourbonnaise des études locales Moulins

  —  BRUEL (Marie-Elisabeth ) 2003 "Un vitrail de Jacquelin de Montluçon à la cathédrale de Moulins" Bulletin de la Société d'Emulation du Bourbonnais, Moulins 

— BRUEL (Marie-Elisabeth) BRUEL ( Jean-Thomas ), 2014  "La chapelle de Jean II de Bourbon à la collégiale de Moulins : Chef-d'oeuvre oublié de Hugo Van der Goes et manifeste du pouvoir princier"  Société bourbonnaise des études locales, Moulins.

— CLÉMENT  Chanoine Joseph Henri-Marie) 1923 La Cathédrale de Moulins : Histoire et Description  Edition de "Entre nous ... les Jeunes", Moulins-sur-Allier dans la collection Collection des Guides Joseph Clément 

— CLÉMENT  (Chanoine Joseph) 1922 La réfection des verrières de la cathédrale de Moulins, Bulletin de la Société d'émulation et des beaux-arts du Bourbonnois, pages 297-298 et 338-344 en ligne Gallica.

— DU BROC DE SEGANGE (Gaston) 1892, Histoire et description de la cathédrale de Moulins Plon, Paris page 89-97 Gallica

— DU BROC DE SEGANGE (Gaston)  1907 Anciens et nouveaux vocables des chapelles de Notre-Dame de Moulins : Listes des doyens et membres de la Collègiale. Notice sur le doyen Claude Feydeau Impr. Etienne Auclaire, Moulins  

— GATOUILLAT (Françoise) HÉROLD (Michel)  Les vitraux d'Auvergne et du Limousin, Corpus Vitrearum Recensement IX, Presses Universitaires de Rennes 2011 pages 80-81.

—GUY, (André) 1951 Petit guide de la cathédrale de Moulins : son tryptique, ses vitraux  Les Impr. Réunies, Moulins

 — KURMANN-SCHWARZ  (Brigitte) « Les vitraux de la Cathédrale de Moulins » In: "Congrès Archéologique de France, 146e session, 1988 : Bourbonnais", p. 21-49 29 p. : ill. en coul ; 27 cm

 — KURMANN-SCHWARZ  (Brigitte) 1992  Das 10 OOO-Ritter-Fenster im Berner Münster und seine Auftraggeber. Überlegungen zu den Schrift- und Bildquellen sowie zum Kult der Heiligen in Bern (1992) - In: Zeitschrift für schweizerische Archäologie und Kunstgeschichte Bd. 49 (1992) pages 9-54 En ligne Pdf

 —  ZATOCIL, (Leopold ) 1968 Die Legende von den 10000 Rittern nach altdeutschen und mittelniederländischen Texten nebst einer alttschechischen Versbearbeitung und dem lateinischen Original, in: ders., Germanistische Studien und Texte I. Beiträge zur deutschen und niederländischen Philologie des Spätmittelalters (Opera Universitatis Purkynianae Brunensis. Facultas Philosophica / Spisy University J. E. Purkynĕ v Brnĕ. Filosofická Fakulta 131), Brünn 1968, S. 167-280, hier: S. 187–197 (nach Heidelberg, Universitätsbibl., Cpg 108). En ligne :

http://digilib.phil.muni.cz/bitstream/handle/11222.digilib/120017/SpisyFF_131-1968-1_4.pdf?sequence=1

Ce travail considérable comporte :

A . DIE BAIRISCHE VERSLEGENDE

B. DIE DEUTSCHE PROSALEGENDE (Nach der Handschrift der Univ.-Bibliothek in Heidelberg: Cod. Pal. Germ. 108, fol. 91r—lOOv)

C . MITTELNIEDERLÄNDISCHE LEGENDEN

D . DIE BRÜNNER ALTTSCHECHISCHE VERSLEGENDE

 E. DAS LATEINISCHE ORIGINAL  

http://digilib.phil.muni.cz/bitstream/handle/11222.digilib/120017/SpisyFF_131-1968-1_4.pdf

 

 

http://www.ville-moulins.fr/IMG/pdf/cathedrale.pdf

http://vitrail.ndoduc.com/vitraux/htm5601/eg_ND@Moulins_nef.php

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