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3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 22:52

      La chapelle des Âmes du Purgatoire

     de l'Église Saint-Etienne-du-Mont à Paris  

              et ses peintures murales

   de la Légende des Dix mille martyrs.Voir aussi 

 

Voir aussi :

 

 Cet article s'appuie sur le mémoire de Fanny Lefaure Les peintures murales de la chapelle des Dix mille martyrs du Mont Ararat (Paris, église Saint-Étienne-du-Mont), Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne 2009-2010.

Je remercie cet auteur de m'avoir autorisé à utiliser certaines de ses illustrations. On va comprendre pourquoi.

 

  Dans un précédent article, je relatais comment des peintures murales avaient été découvertes en 1861 sous un badigeon, et je transcrivais la description qu'en donnait Ferdinand de Guilhermy dans Inscriptions de la France du Vème au XVIIIe siècle, tome 5 de 1873. Mais à quoi ressemblaient-elles ? Aucun site en ligne n'en montrait les images, aucun guide ne précisait plus que leur simple existence, et aucun article spécialisé n'en donnait de description depuis 1873. Étaient-elles encore visibles ? Avait-on passé un nouveau badigeon, afin de préserver l'exclusivité d'un Cycle des Dix mille Martyrs à la commune de Crozon ? Pour en avoir le cœur net, je pris mon bâton de pèlerin, et, un beau matin, je pénétrais dans l'église Saint-Étienne-du-Mont, voisine du Panthéon.

 Un breton à Paris.

  L'église est un vaste et illustre sanctuaire qui dépendait de l'abbaye Sainte-Geneviève et qui abrite le tombeau et les reliques de la patronne de Paris et des moines génovétains; Huysmans m'avait averti : "ils vont vous enquiquiner avec le jubé !", mais c'était la châsse de la sainte qui recueillait tous les suffrages : on y faisait la queue pour placer son cierge, baiser un morceau de marbre, tourner autour du sarcophage en tâchant de discerner, derrière le moucharabieh de laiton, l'avant-bras et les quelques phalanges qu'il renferme. L'orgue était trop haut placé pour être admirable ; la Mise au tombeau, dans son marbre froid, semblait une pâle copie de sa version colorée de saint-Corentin de Quimper.

  On y accueillait les restes des recalés du Panthéon : Marat et Mirabeau. Pascal et Racine y ont également leur tombeau, aprés que Port-Royal soit rasé,  et Pierre Perrault, et Lemaistre de Sacy.

 Le plus intéressant se trouvait pour moi dans une chapelle séparée, derrière l'abside, la chapelle des Communions, qui est éclairée par un verrière de douze superbes vitraux du XVIe siècle.

  Mais ce premier tour d'horizon ne m'avait pas permis de découvrir mes dix mille martyrs. Un deuxième tour inspecta toutes les chapelles du coté droit, numérotées sur ce plan (dont je ne disposais pas) de A à I : chapelles des Fonds baptismaux ; de la Sainte-Famille; Commémorative : du Crucifix ; du Sépulcre ; de saint Bernard ; de saint Charles-Borromée; du Sacré-Cœur : Rien, et j'avais déjà atteint la chapelle de sainte Geneviève.  Chapelle de la Vierge, en absidiole, et chapelle de saint Joseph, adjacente. J'avais amorcé le virage I.J.K du chœur, lorsqu' une corde ponceau aux lourds glands d'or tendue dans la largeur de l'allée vint m'interdire l'accès aux chapelles babord. Passer outre allègrement, sire Loup l'eut fait aisément, mais il fallait penser aux Suisses, aux Bedeaux et aux Sacristains, aux âmes pieuses qui, quoique confites en dévotions, n'allaient pas manquer de bondir à travers les stalles tout en criant au scandale à grand coup de goupillon!

  Je rebroussais chemin pour tenter la voie nord : les chapelles de l'Immaculée-Conception, de Saint-Jean-l'Evangéliste, de l'Ange-Gardien, de Saint-Louis, de Saint-Nicolas  étaient libres d'accès, mais dépourvues de martyrs crucifiés. Plus loin, entre le jubé et l'avancée d'un pilier, le même cordon ponceau gros comme un saucisson barrait fermement le passage, comme un châtiment divin pour une faute que je refusais d'admettre. 

  Je suis respectueux des choses d'église, et me soumet volontiers à ses Commandements ; je ne marcherai pas contre le doigt de Dieu. Mais était-ce lui qui avait placé sur ma route ces obstacles, ou ceux-ci, seulement indicatifs, voulaient-ils seulement indiquer au pieu touriste qu'il n'y avait plus rien à voir ? Ou voulaient-ils le préserver de risques inopinés, comme en ce jour de 1626 où deux demoiselles tombèrent du jubé sur la foule ? Des demoiselles qui tombent du ciel dans vos bras, on cria au miracle, et une plaque votive fut apposée.

  Il est des heures de notre vie où les grandes Causes auxquelles nous croyons nous appellent à nous sacrifier. J'enjambais, et, le cœur battant et l'œil aux aguets, j'inspectais la chapelle P : dans l'ombre, car toute cette partie était, par mesure d'austérité, dépourvue d'éclairage, je crus voir la statue d'un moine distribuant des miettes aux petits oiseaux. J'atteignis la chapelle Q, celle qu'une personne pleine de bonnes intentions à votre égard (Fanny Lefaure) à colorié en rouge : La chapelle des âmes du Purgatoire, alléluia! Voilà mes martyrs.

  Elle était, placée ainsi dans l'ombre du déambulatoire, aussi sombre qu'une cave, et je n'avais, mal préparé aux visites des églises parisiennes, ni lampe, ni briquet. Pas le moindre silex. Emprunter un cierge à sainte Geneviève était inconcevable, ou du moins  n'avais-je pas, ces circonstances me le révélèrent, l'âme d'un héros. Je parvins à discerner MORT POUR..ANCE..RIEZ .OUR EUX..et en lettres blanches sur un marbre noir CARDINAL LUSTIGER. Un peu plus haut, des auréoles se mettaient à briller. Dix, cent, mille, DIX MILLE auréoles, et les cuirasses de soldats, et les corps des crucifiés, ils étaient là !!! Obscurs, sans grades, mais là.

 Les photographier, c'était hors de propos. 

  Je me décidai, ayant localisé ainsi la chapelle, à solliciter une aide ; la vendeuse de chapelet et de prières à sainte Geneviève ouvrit des yeux ronds lorsque je lui révélais la présence, ici, dans son église, de dix mille concurrents de sa bonne sainte ; néanmoins, elle accepta de m'accompagner et prit la responsabilité de m'autoriser à photographier, au hasard, avec mon flash, les murs noirs en me faisant comprendre qu'il ne pourrait y avoir grand mal à déranger des saints dont chacun ignorait jusqu'à la présence. Le plus dérangé, sous-entendait-elle, devait être le photographe.

  Un bedeau, attiré par une présence dans ce recoin toujours inoccupé, arriva en patrouille, et découvrit l' interrupteur d'un petit projecteur qui révéla, sur un seul petit pan de mur, et pour moi seul, tout l'intérêt de ces peintures. Le résultat de mes clichés ne fut pas fameux, et on comprend pourquoi j'ai préféré avoir parfois recours aux photographies de Fanny Lefaure.

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 Douze panneaux trouvent place sur les trois murs de la chapelle, contournant comme ils peuvent un escalier à vis qui fait saillie à droite de l'autel : de l'ouest à l'est, toute la légende des Dix mille y est racontée.

 

lefaure IIIc

 

 

lefaure IIc

 

 

 

I. Les peintures du mur Ouest.

La paroi est divisée en trois registres : la lancette de l'ogive 1, deux panneaux médian 2 et 3 qui se poursuivent sur le coté gauche de l'autel sur le mur nord en 4, puis le registre inférieur 5 et 6, complété par un panneau dégradé près de l'autel 7.

 Ces panneaux s'intègrent dans une architecture en trompe-l'œil où chaque registre est placé dans un entablement imitant des boiseries, lesquelles sont soutenues par des colonnes.

Cette numérotation ne suit pas exactement l'ordre chronologique qui débute au panneau 2. 

  Les panneaux sont légendés soit juste au dessus, soit (panneau 1) en dessous, soit par un résumé de l'histoire en bas des peintures, ce qui crée une certaine confusion. Celle-ci avait amené Fredinand de Guilhermy (op. cité, 1873) à distinguer des inscriptions d'origine, et par ailleurs l'intervention intempestive et néogothique du peintre restaurateur. Plus tard, Macé de Lépinay en a conclu à l'existence d'autres panneaux (dans la partie basse, je pense), auxquels correspondraient les inscriptions actuellement les plus basses. Il est cependant possible d'admettre que ce que nous voyons soit l'œuvre complète, avec ses inscriptions d'origine, mais disposées de cette façon un peu troublante.

 

 

 

lefaure IVc

 

 

lefaure Vc

 

 

Panneau 1.

Comme lempereur maximin envoye ses mesagers aux IX milles chevaliers.

  La scène peut correspondre au moment où, après que les neuf mille chevaliers se soient retirés sur le mont Ararat, l'empereur Adrien se préoccupe de perdre ainsi la moitié de ses forces armées, et envoie des messagers pour leur ordonner de rejoindre son camp. Ils reviendront pour signaler que les chevaliers sont devenus chrétiens.

  La scène peut plutôt correspondre au moment suivant, où cinq rois (Maximin, Sapor, Tibère, Adrien et un autre Maximin) ont rejoint l'empereur : celui-ci donne l'ordre de convoquer les nouveaux chrétiens.

  De manière un peu comique, deux souverains sont assis sur le trône posé sur une estrade ronde, coiffés de couronnes assez différentes, l'une s'apparentant à une tiare au dessus d'un turban, l'autre ressemblant à un bonnet doté de glands d'or. On peut y voir Adrien et Antonin, successeur désigné, les deux empereurs romains. 

 Les autres personnages debout sont-ils quatre des cinq rois ? Ou des officiers supérieurs et des conseillers ?

 Le messager reçoit à genoux sa mission écrite, voilà qui est clair.

 Le litre "Comme l'empereur Maximin..." n'est pas fidèle aux textes connus de la légende, ni même à la peinture qui montre deux empereurs.

  La peinture est de belle facture, avec un effet de perspective assez maîtrisé ouvert, au fond, sur des fenêtres, laissant penser que l'influence italienne a été reçue ;les costumes eux-mêmes me rappellent les rois de Juda des différents arbres de Jessé que j'ai examiné.

Un dernier commentaire : le chapeau à forme de tiare du souverain est le même que celui de son homologue sur le retable de Crozon.

Image Fanny Lefaure:

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Image lavieb-aile :

saint-etienne-du-mont 9399x

 

      Panneau 2.

Comme lempereur vouloit faire adorez les ydolles aux IX milles chevaliers, soudain l'ange les fist tomber.

 C'est un écart par rapport à la légende connue, mais cela évoque à la fois la chute de la statue d'une idole des évangiles apocryphes lors de la naissance du Christ, et à la fois, des épisodes analogues dans d'autres vies de saints.

  Trois saints sont représentés en prière, pouvant correspondre à Acace, Cartère et Eliade, les trois princes et ducs des neuf mille.

lefaure VIIIc

 

Panneau 3. 

 Les ennemys ung ange veisrent, dont partie diceulx s'enfouyrent (?)

& le demourant se noya à un lac qui estoit prest de la.

    L'artiste a choisi de représenter la scène de la noyade dans le lac comme celle de l'effondrement d'un pont. 

  Les casques des chevaliers en prière ressemblent aux morions, avec leur crête centrale et leurs larges bords relevés en bateau, ou plutôt aux bourguignottes, aux bords droits: 

saint-etienne-du-mont 9401x

      L'empereur pour se mieulx venger mande a soy cinq roys denvirons qui sont venus furieulx contre eulx.

      Panneau 4.

Comme les martyrs se enfuirent ... mors veysrei ..

saint-etienne-du-mont 9410c

      

     Panneau 5. 

 par le vouloir de dieu les anges ont nourry en ce lieu

les neuf mille chevaliers par trente jours entiers.

 

  C'est, sur le mont Ararat, le miracle des chevaliers nourris par le pain du ciel durant la retraite de trente jours qui sert à leur instruction religieuse ; l'empereur et les troupes romaines sont censées être dans leur campement éloigné, plutôt que d'assister, comme ici, au miracle.

Clichés F. Lefaure.

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      Cliché lavieb-aile :

saint-etienne-du-mont 9403c

 

 

      Soubz maximin en une batayle a IX mille chevaliers ung ange apasreut par quoy eulx se fisrent chrestiens et desconfeisrent les ennemys puis retraicts sur le mont d'ararath feusrent par XXX jours des anges nourys.

 

      Panneau 6. 

Par iceulx refuse d'adorer les ydolles lempereur les fist lapisder ains les pierres revinsrent sayllir encontre les boureaux. Quoy voiant mil chevaliers aux aultres senstrejoignisrent [compaignons].

 

  Voit-on, ici, à droite, le comte Théodore, qui vient d'assister aux miracles que nous découvrirons sur les murs suivants, se convertir et abandonner son roi, Maximin, pour rejoindre avec ses mille hommes le camp des chrétiens?  Ou bien sont-ce , à droite, les cinq rois et l'empereur (six couronnes) sommant Acace et ses hommes d'adorer les idoles, et ceux-ci se détournant pour prier Dieu ?

lefaure XIIc

 

saint-etienne-du-mont 9402cc

 

      Panneau 7. 

[Comme ces mesagers viennent quesrir les IX milles] chevaliers

 

lefaure XIIIc

 

Lors les feist marcher sur clous aigus,

tost les anges les osterent dessouz leurs piez.

 

saint-etienne-du-mont 9385x

 

 

 

La partie Est.

 

      La composition globale en trois registres (lancette d'ogive et deux rangées de deux panneaux) ets conservée mais  l'architecture en trompe-l'oeil est modifiée, notamment parce qu'elle doit tenir compte du volume de l'escalier : elle se résume à une grande colonne en bois feint, soutenant de faux entablements. Les légendes sont désormais inscrites sur des sortes de phyalactères blancs plaqués sur les murs, plutôt que de sembler gravées sur des planches de bois comme à l'ouest. Deux d'entre elles sont ornées de rinceaux.

 

lefaure VIc

 

Panneau 8.

Comme l'empereur fist les dix milles chevaliers

tous d'espines couronnez

 L'empereur, assis, donne l'ordre de faire subir aux chrétiens les supplices que le Christ a connu en sa Passion.

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Le couronnement d'épines, avec le motif, mille fois répété dans les différentes Passions des peintures, sculptures et vitraux, des bourreaux en tenue d'hommes de foire pesant de tout leur poids sur des gaules croisées in modum crucis (Louis Réau 1957) pour faire entrer profondément les couronnes tressées d'aubépines. L'effet comique est un stéréotype constant.

 

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saint-etienne-du-mont 9412c

 

Panneau 9.

Comme les x milles chevaliers eurent tous les costez

 de lance percez.

A gauche, un roi, tenant son bâton de commandement, donne l'ordre de percer les flancs des martyrs avec des roseaux très afutés. Puis ils sont emmenés ves le mont Ararat.

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saint-etienne-du-mont 9420c

 

 

 

Les peintures de cette chapelle longtems recouvertes d'une teinte uniforme ont été retrouvées en MDCCCLXI & restaurées par les soins de l'administration municipale.

  On admire le talent "de faussaire" du peintre restaurateur qui a parfaitement imité dans sa graphie et l'intégration de son inscription, le style ancien.

 

saint-etienne-du-mont 9414c

 

 Acace lui respondit : Nous tavons ja plusieurs foys dist que Jesu Christ est nostre roy et pour ce yl ne nous chaut de toy.

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Panneau 10.

Comme par ordre de lempereur les x milles chevaliers confessans le Seigneur fusrent tous crucifiez.

 Cette belle composition d'art pompier aurait fait fureur au Salon: un beau thème d'Histoire, de beaux nus académiques en postures lascives sous couvert de vérité historique, l'exaltation de pieux sentiments, un garde romain au premier plan comme échappé d'un chef d'œuvre de néoclassicisme, des teintes vespérales, des cadavres aux chairs blèmes...Les soldats imberbes se sont transformés en sosies de christs de crucifix de Saint-Sulpice, barbus aux cheveux très longs. Mais Charles Maillot (c'est l'auteur) a oublié les couronnes d'épines. Ou bien, cela n'aurait pas plu au Jury.

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Puis despines couronnez de lances percez feusrent les dix mille crucifiés par les anges feusrent leur cors ensevelys et leur almes droict à Dieu portes.

Panneau 11.

Comme en ce lieu dix milles chevaliers fusrent par les anges de dieu tous en terre places

  La restauration très "préraphaélique" du XIXe siècle est ici patente. Charles Maillot voit peut-être sa tache facilitée par le fait que la peinture d'origine a totalement disparu : il se surpasse ici dans ces teintes vieux rose, bleues et mauves.

Lavieb

saint-etienne-du-mont 9391c

 

 

Panneau 12.

 Ce panneau aurait été retrouvé intact sous le badigeon.

  Les âmes des martyrs sont figurés sous forme d'enfants nus que des anges conduisent vers la sainte Trinité siègeant dans les nues, tandis que la couronne du martyre leur est tendue ; au fond, un très beau paysage montre le mont Ararat et la campagne arménienne.

lefaure XVIIIc

 

 

 

saint-etienne-du-mont 9395c

 

Le quatre de chiffre :

(Panneau 6)

  Sur cette marque très répandue chez les tailleurs de pierre, sculpteurs, peintres, puis chez les imprimeurs s'inscrivent les lettres G, V et A.

saint-etienne-du-mont 9382cx

 

Commentaires.

   La légende représentée ici reprend fidélement le texte latin d'Anastaise le Bibliothècaire, avec les différents épisodes de l'intervention de l'ange assurant la victoire contre les ennemis, la noyade de certains ennemis dans un lac, la retraite sur le mont Ararat, les anges venant nourrir les nouveaux chrétiens du pain du ciel, le refus des convertis d'adorer les anciennes idoles, la colère des deux empereurs (ici, un seul, qui n'est pas nommé) appellant l'assistance de cinq rois, l'intervention de Maximin (qui semble être confondu avce l'empereur), la lapidation qui se retourne miraculeusement contre les bourreaux, le supplice de la marche sur des clous acérés, que les anges viennent ramasser, puis les différentes phases de la passion en imitation de celle du Christ, où seul le couronnement d'épine et le percement du flanc ets représenté. Enfin le crucifiement, puis l'ensevelissement des corps par les anges, et le transport au ciel des âmes des martyrs, avec l'accueil par la sainte Trinité.

  Il  manque néanmoins plusieurs scènes :

  • l'incipit, avec l'arrivée des troupes romaines en Arménie et leur retraite effrayée face à leurs cent mille adversaires.
  • le sacrifice d'un chevreau offert par les troupes d'Acace à Jupiter et Apollon.
  • les confrontations d'Acace, ou de ses hommes face aux différents rois et empereurs, et leur profession de foi. Seul le refus d'adorer les idoles est représenté.
  • la scène de flagellation, et le miracle de l'affaiblissement du bras des bourreaux.
  • la scène de l'onction avec le sang s'écoulant du flanc des martyrs, onction qui leur sert de baptème.
  • La scène des outrages.

  En ce sens, le retable de Crozon se révèle plus complet. Comme ce dernier cependant, il ne reprend pas la tradition germanique ou du Nord-Est de l'Europe d'un supplice par empalement sur les brances dAcacia, ou de mort par chute du sommet d'une montagne.

 

La chapelle des âmes du Purgatoire ; éléments historiques concernant ces peintures murales.

  Selon Wikipédia, l'église Saint-Étienne-du-Mont tire son origine de l'abbaye Sainte-Geneviève, où la sainte éponyme avait été inhumée au VIe siècle. L'abbaye attirant à elle une foule de laïcs à son service, une chapelle leur est d'abord affectée dans la crypte. Consacrée à la Vierge Marie, puis à saint Jean apôtre, le lieu s'avère trop exigu pour accueillir tous les fidèles. En 1222, le pape Honorius III autorise la fondation d'une église autonome, qui est consacrée cette fois à saint Étienne, alors saint patron de l'ancienne cathédrale de Paris qui se trouvait également à l'emplacement de Notre-Dame.

  Je veux d'emblée faire remarquer l'importance du culte des reliques (celles de sainte Geneviève) et des martyrs (culte de saint Étienne, qui fut lapidé), culte paralléle, au cœur de Paris, de celui de l'abbaye de Saint-Denis, abritant les relique du saint éponyme, puis de multiples saints (dont les Dix mille martyrs) et servant de sépulture royale. Autour des reliques de sainte Geneviève, de nombreux personnages voudront se faire enterrer ; deux cimetières s'établiront, le petit et le grand cimetières Saint-Etienne-du Mont. La première chose que voit le visiteur en arrivant sur le parvis de l'église, c'est, au dessus du porche, la scène de lapidation de saint Etienne.

 Les travaux de construction du nouvel édifice, commencés en 1492, ne seront reéllement terminés qu'au XVIIe siècle, et l'église ne sera consacrée par Jean-François de Gondi, archevêque de Paris, que le 15 février 1626 (c'est ce jour là que churent les deux chahuteuses du jubé). Néanmoins les vingt-et-une chapelles qui ceinturent l'église furent achevées en 1560, les chapelles du chevet en premier puisque leurs autels furent bénis en 1545, dix ans après la construction du jubé. On peut donc dater la chapelle qui nous interesse de 1545.

  Selon Fanny Lefaure, les peintures murales de la chapelle furent recouvertes d'un badigeon en 1793-1795. C'est lors des importants travaux de restauration entrepris sous la direction de Victor Baltard au XIXe siècle qu'en 1861 les peintures de la chapelle furent redécouvertes. La chapelle porte, au XIXe siècle, le nom de Chapelle des âmes du Purgatoire (où se réunit une Confrérie de prières), mais aussi de Charles Borromée ou de Saint-Joseph. C'est Emile Raunier qui, dans son Epitaphier du Vieux Paris (1899), indique qu'elle était autrefois dédiée à saint Côme et saint Damien et qu'on y disait chaque année, le 22 et 24 juin, le service aux Dix mille crucifiés.

  Un premier acte de concession de la chapelle, daté du 15 mars 1613, énonce que "la chapelle des Dix mille martyrs a été concédée par nos prédécesseurs lors de la première concession d'icelles à défunts Jean Garnier vivant marchand bourgeois de Paris et Girarde Boucher sa femme" ; le même acte donne une autre indication de date en écrivant " en laquelle chapelle,[...] ce qui a été fait depuis soixante-douze ans et plus". La première concession date donc d'avant 1540, donc dès l'origine de son édification ; Jean Garnier et son épouse sont les premiers à disposer de droits sur cette chapelle, droits de durée indéterminée (les autres concessions sont attribuées pour neuf ans au prix d'une redevance annuelle), ce qui laisse imaginer au départ un don exceptionnel ou un service rendu remarquable. Le dernier acte de concession date de 1737.

  Jean Garnier était drapier, et son épouse, veuve d'Estienne Dusmesnil, également marchand bourgeois de Paris, se maria une troisième fois, au décès de Jean Garnier, avec Jean Boivin, épicier. Il est vraisemblable que ce Garnier marchand drapier était proche de la Cour royale, car l'emplacement de sa chapelle à gauche du chœur était privilégié. Les deux chapelles qui l'encadrent seront concédées à des Conseillers royaux (celle de gauche, en 1707 et celle de droite, dite de Sainte-Ursule, en 1830 (1730?). Personnage considérable et capable d'une dotation d'un montant très élevé, Jean Garnier eut parmi ses descendants (Fanny Lefaure a dressé son arbre généalogique) des hommes publics proche du pouvoir, comme Henri de Plancy, Maître d'hôtel du duc d'Orléans ou un autre auditeur des comptes.

 Jean Garnier fut marguillier de Saint-Etienne-du-Mont, ce qui confirme l'importance de son statut.

  L'Epitaphier du Vieux Paris de Raunier mentionne l'existence d'une plaque apposée dans la chapelle (et qui en a disparu) rappellant l'obligation pour le curé de faire célébrer pour le salut des deux donataires chaque année à Paques un service d'une pompe remarquable puisqu'imposant la présence de "monsieur le curé ou son vicaire, quatre prêtres chappiers, et autres trente prêtres, le clerc portant sa croix, deux petits enfants pour chanter ledict verset" soit 38 personnes pour cette cérémonie ! Il s'y ajoutait l'obligation de chanter un service complet et trois messes hautes pour le salut de l'âme de Jean Garnier (et de sa femme et de tous les siens) le jour anniversaire de son décès le 19 septembre. Le bon drapier avait dû offrir une véritable fortune !

 Les deux époux sont, bien entendu, enterrés dans leur chapelle (ainsi que d'autres de leurs descendants). Ce sont eux qui ont institués le service des Dix mille martyrs le 22 juin, et cela donne d'une part une précieuse indication sur la datation probable des peintures murales, et atteste également de l'importance donné à ce culte, que le couple richissime choisi parmi tous les autres. L'acte de concession de 1613 atteste que le couple a dûment apposé ses armoiries sur la clôture de chapelle, et qu'il a fait réaliser les lambris et peintures, ainsi qu'un vitrail les représentant avec leurs enfants.

  Datation.

  L'Inventaire des œuvres d'art appartenant à la ville de Paris, Chaix 1881 les date de la fin du XVIe siècle. Si on estime que la décoration par peinture de l'église a été concommitante avec sa construction, cette date peut être avancée au milieu du XVIe siècle. Fanny Lefaure soumet divers arguments pour proposer la fourchette de 1540-1550.

 Attribution.

Le quatre de chiffre me paraît d'usage trop répandu pour pouvoir permettre, par le monogramme G VV ou GVA, une attribution. Un monogramme semblable est le premier exemple que propose Wikipédia dans son article Quatre de chiffre :

Le V et A peuvent être lus comme deux V inversés dont on signale ici la signification cryptée de VIVAT souhaitant longue vie à l'œuvre. Le G lui-même est sans-doute trop fréquemment rencontré pour être l'initiale d'un artisan, et je le conçois plutôt comme participant à la cryptogramme G VV, G .V. A, G.V.V.A, etc...

Technique.

Il s'agit d'une détrempe appliquée directement sur les pierres de taille de la paroi. Un vernis a été appliqué ultérieurement, assez tardivement puisqu'il a pénétré dans les craquelures de la couche picturale.

Restauration.

  Les peintures ont été restaurées en 1861 par Maillot*, et François Macé de Lépinay, Conservateur Général du Patrimoine, lui attribue les cinq scènes du mur Est, qui sont effectivement d'un style XIXe siècle appuyé, notamment et de façon caricaturale pour les panneaux 10 et 11, et également plus discrétement pour les panneaux 9 et 10. On peut penser que ce mur était plus exposé aux dégradations.

  L'entreprise de restauration ARCOA est intervenue de septembre à novembre 1993 sur les murs ouest et nord.

* Charles Maillot (1819- ), élève de Léon Cogniet, peintre d'histoire et peintre de genre (il expose au Salon à partir de 1844) participa à la restauration de tableaux, et de monuments, comme la coupole de l'église Saint-Vincent d'Orléans. En 1876, il participa à la décoration du Panthéon ; de 1876 à 1879, il intervient sur une trentaine de tableaux d'églises parisiennes sur commande de la Ville de Paris, dont une "Allégorie de sainte Geneviève" de St-Etienne-du-Mont. En 1881-85, il restaure du plafond L'Apothéose d'Hercule de François Lemoyne au château de Versailles. Le Musée Carnavalet lui doit aussi la restauration d'un plafond représentant "Hébé amenée par Mercure à Jupiter".

 

 Analyse du thème iconographique.

      1.  F. Lefaure souligne à très juste titre que l'importance accordée à cette chapelle (localisation à gauche du chœur ; concession perpétuelle ; pompe des services de messe et de salut dues aux âmes des donateurs ; représentation de ceux-ci sur le vitrail ; service annuel aux Dix mille martyrs) amène à penser que le culte des Dix mille martyrs était, lors de la construction de l'église saint-Etienne-du-Mont vers 1545, un culte capital.

  Elle souligne également que la période correspond à la fois à la remise en cause par les protestants du culte des Saints et Martyrs,  et a contrario,  précisément en 1545, à l'ouverture du Concile de Trente, qui allait conduire à la réaffirmation du rôle des images pour guider le fidèle vers une dévotion basée sur l'imitation du Christ et des saints. Mais ce n'est qu'un siècle plus tard que jean Bolland, puis les bollandistes passeront au crible d'un examen critique des fondements et des preuves l'ensemble du corpus hagiographique.

  Elle remarque comment la peinture en trompe-l'œil favorise le rapprochement du fidèle vers les saints modèles afin de le conduire à une participation émotionnelle des martyrs subis et des glorieux actes de foi.

  Ajoutons que le thème des Dix mille crucifiés permet de recentrer le culte des saint vers celui du Christ et de sa Passion, préoccupation majeure de la Contre-Réforme.

  Cette dévotion participative et imitative du XVIIe siècle est donc un élément important de compréhension de ces peintures.

  2. Mais ici, la chapelle est concédée à des défunts pour le repos de leur âme, et le rôle de la dévotion passe alors au second plan par rapport à un rôle de protection face à l'au-delà. Inutile de rappeller combien les chrétiens de l'époque étaient terrorisés par les risques d'une mauvaise mort, par les affres de l'Enfer mais tout autant du Purgatoire, et combien ils se préoccupaient de s'en préserver : la fortune considérable que les époux Jean Garnier- Girarde Boucher consacrent a cette seule fin en témoigne mieux que tout autre argument. 

  Leur choix des Dix mille martyrs illustre combien ce culte est, à l'époque, celui qui leur apparaît comme le plus efficace, le plus puissant pour les garantir contre tous les dangers qu'encourent leurs âmes. Parmi les quatorze saints Intercesseurs, dont chacun de ces Auxiliaires a sa spécificité (Barbe pour la foudre, Catherine pour la grossesse, Christophe pour les tempêtes et les risques des voyages), ils témoignent  qu' Acace et ses Dix mille martyrs sont considérés au premier plan pour protéger de l'agonie et des manœuvres du Malin. Et le nom que la chapelle reçut plus tard, chapelle des Âmes du Purgatoire, montrent encore que cette préoccupation de l'Au-delà était majeur.

  On se souvient peut-être qu'en l'église de Crozon, le retable des Dix mille martyrs occupe le transept sud, et le retable du Rosaire et du Scapulaire, qui protège des mêmes risques, est placé symétriquement au sud.

3. Enfin, dans le prolongement des considérations précédentes, remarquons que Saint-Etienne-du-Mont est la seule église de Paris à posséder cette iconographie actuellement ; au XVIe siècle, la ville possédait aussi une chapelle dédiée à ce culte en l'église des Célestins. Le rapprochement à établir entre les deux églises est que toutes les deux ont été des nécropoles très recherchées par les Grands du royaume, qui ne pouvaient prétendre à la nécropole royale de Saint-Denis, mais voulaient bénéficier des garanties qu'assuraient un enterrement près de saintes reliques. Dans les trois cas, les sanctuaires sont des cimetières ou construits à l'emplacement d'anciens cimetières; dans les trois cas, on recherche, en projetant de s'y faire enterrer, de bénéficier de la capacité du saint à défendre l'âme (souvent inquiète car se sachant reprochable) contre l'emprise du démon, comme saint Denis qui disputa au diable l'âme de Dagobert, de Charles Martel, de Charlemagne, de Charles le Chauve et de l'excommuniè et bigame Philippe Auguste.

  Il faut souligner que saint Etienne est le Premier Martyr : placer sous sa protection les reliques de sainte Geneviève semble bien garantir une surenchère de bienfaits à tous ceux qui viendront se faire enterrer à Saint-Etienne-du-Mont.

  Pendant une période assez courte du XVIe siècle, Acace et les Dix mille martyrs semblent s'être positionnés dans l'esprit des fidèles comme des Super Martyrs, Arché-martyrs qui, par leur nombre et par l'exceptionnel mérite d'une passion identique à celle du Christ, garantissent ceux qui les invoquent d'une capacité exceptionnelle à leur assurer une mort paisible et l'accès au paradis.

4. Il est possible que leur intercession ait été également recherchée en protection d'autres dangers : F. Lefaure évoque les périls suivants :

a) contre l'empire ottoman.

Les invasions turcs représentaient un risque réel, et l'orientalisation des rois, ou de leurs couronnes, comme le croissant noir des étendards (s'il n'est pas dû à Charles Maillot) plaide en la faveur de cette intercession.

b) contre les épidémies de peste : 

  C'est face à une telle épidémie que Carpaccio avait peint son tableau de Venise de 1514 : voici comment F. Lefaure le relate :

 "Ce retable avait été commandé par Ettore Ottobon pour orner l'autel d'un des bas-cotés de l'église San'Antonio di Castello, pour lequel la famille Ottobon avait fait une donation. Le choix du sujet s'est porté sur le martyre des Dix mille parce que le commanditaire souhaitait rendre hommage à son oncle Francesco Ottobon, Prieur du monastère de San'Antonio. En effet, en 1511, alors que la peste faisait des ravages à Venise, Francesco invoque les Dix mille martyrs pour le délivrer de la peste. Et, en réponse à ses prières, il a la vision des Dix mille martyrs entrant dans l'église du monastère. Dans le tableau peint par Carpaccio et qui représente L'Apparition des Dix mille martyrs, on distingue au niveau de la deuxième arcade en partant de la gauche un retable qui a la même forme que le tableau peint par Carpaccio en 1515. Peu après cette vision la peste cessa. Et en signe de gratitude, le Prieur Francesco Ottobon consacra un autel aux martyrs, autel qui accueillit par la suite le retable de Carpaccio de 1515."

 

La peste sévit bien-sûr aussi en France, et à Paris on compte quatre épidémies au XVe siècle;  au XVIe siècle on connaît celles de la période 1500-1519, celle de 1531-1532. En 1562, la peste noire fera 25 000 morts à Paris.

 

 Conclusion.

Malgré l'obscurité, ces peintures murales valaient le déplacement, et j'espère qu'elles seront mieux mises en valeur, appréciées et entretenues, comme l'un des deux seuls Cycles des dix mille martyrs crucifiés sur le mont Ararat de France, et l'unique représentant pictural de ces cycles. Ils témoignent d'un chapitre méconnu de l'hagiographie, et de l'importance du culte des martyrs comme psychopompes et intercesseurs, comme ils témoignent du grand courant d'Imitation de Jésus-Christ par la contemplation participationnelle de sa Passion.

 

 

     Sources

Fanny Lefaure Les peintures murales de la chapelle des Dix mille martyrs du Mont Ararat (Paris, église Saint-Étienne-du-Mont), Hicsa Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne 2009-2010.

François Macé de Lépinay : Restauration de peintures dans les églises de Paris, Trois chantiers récents Monumental, 1994, septembre, n°7, pp.26-37, cité par F. Lefaure.

Ferdinand de Guilhermy, Inscriptions de la France du Ve au XVIIIe siècle, tome 5 de 1873

 

 

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Published by jean-yves cordier
3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 22:11

                   Les peintures murales

         de la Légende des dix-mille martyrs

    de l'église Saint-Étienne-du-Mont à Paris.

  Un élément de comparaison avec le retable de Crozon.

 

   Trop heureux d'en avoir découvert la présence afin de mieux pouvoir comprendre le retable de Crozon consacré au même thème, je souhaite partager cette découverte en reproduisant ici le texte qui a été consacré à cette oeuvre, douze ans après sa découverte, dans Inscriptions de la France du Ve siècle au XVIIIe siècle, Tome 5 publié par Ferdinand de Guilhermy et Robert de Lasteyrie, Imprimerie Nationale, Paris 1873, p. 102-113. Ce volume est disponible en ligne grâce à Open Library, http://archive.org/stream/inscriptionsdel01lastgoog#page/n133/mode/2up Son auteur est très critique à l'égard d'inscriptions "pseudo-gothiques" qu'il estime dues au zèle de restaurateurs municipaux, mais le texte en est si proche des textes du XIIIe ou XIVe siècle que je me demande si il ne faudrait pas ré-étudier ce jugement. Je note aussi que les Monuments historiques mentionnent quinze sujets, et que ce texte n'en décrit que onze.

En effet ces peintures murales du XVIe siècle ont été classées au titre d'objet le 2 février 1994 PM 75001295.  Rappelons qu'elles  se trouvent dans la chapelle des Âmes du purgatoire de l'église Saint-Etienne-du-Mont à Paris 5e. Ouvrons maintenant les guillemets :

 

 

 

Inscriptions de la France du Ve siècle au XVIIIe (1873)

Ferdinand Guilhermy, Robert de Lasteyrie Imprimerie Nationale,1873

SUPPLÉMENT. 105 page 105- 113 

 

MDCCXCVI. PARIS. — ÉGLISE SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT. XVIe siède. 

 

Dans la seconde chapelle, du côté septentrional du chœur de l'église Saint-Ëtienne-du-Mont, se voient des peintures murales du XVIe siècle. 

Ces peintures n'ont pas grande valeur artistique; mais étant les plus anciennes, croyons-nous, qui existent dans une église de Paris, elles méritent d'être décrites en détail. Elles sont d'ailleurs accompagnées d'inscriptions, qui leur donnent plein droit à prendre place dans notre recueil. 

 

Ces peintures ont été découvertes en 1861. Elles étaient auparavant cachées sous une épaisse couche de badigeon, qui ne permettait pas d'en deviner l'existence. Elles ont été restaurées par les soins de l'administration municipale; les légendes qui les expliquaient, et qui étaient devenues assez difficiles à lire, ont été rafraîchies; on en a restitué les parties effacées avec plus ou moins de bonheur. Enfin , on y a ajouté plusieurs lignes qui ont le double tort de présenter de nombreuses imperfections au point de vue paléographique, et de ne pas concorder avec les tableaux dont elles semblent vouloir donner l'interprétation. Il est d'ailleurs assez facile de suivre les traces de la restauration , et l'artiste qui en a été chargé a eu soin d'en prévenir le public par une inscription pseudo-gothique ainsi conçue : 

Les peintures de cette chapelle longtemps recouvertes 

dune teinte uniforme ont été retrouvées en MDCCCLXI et 

restaurées par les soins de l'administration municipale .

Le sujet de ces fresques est une pieuse légende qui eut une certaine vogue dans les derniers temps du moyen âge, c'est la passion des Dix mille martyrs. Les Bollandistes ont consacré une longue notice à l'histoire de ces martyrs, assez peu connus dans l'Église d'Occident, et qui semblent n'avoir été en grand honneur que dans l'Église arménienne. La Légende dorée de Jacques de Voragine* qui servait en quelque sorte de manuel hagiographique aux artistes du xve et du xvIe siècle, n'en parle que brièvement. Ce n'est pas à cette source que s'est inspiré l'auteur des peintures. Il a certainement connu les actes plus ou moins authentiques des Dix mille martyrs; aussi croyons-nous utile de les résumer d'après les Bollandistes, ( * Acta SS, jimii, t. V, p. 8g et suiv) pour faire mieux comprendre ce que le peintre a prétendu représenter. 

* Jacques de Voragine, La légende dorée, traduite par M. 6. B. t. II, p. 198.

     Les empereurs Adrien et Antonin s'étaient mis en campagne contre certaines peuplades des bords de l'Euphrate. Attaqués par une armée de cent mille hommes, les empereurs, qui avaient placé leur confiance en Jupiter et Apollon, furent mis en pleine déroute. Ils avaient, dans leur armée, un corps de neuf mille hommes braves entre tous. Les chefs de cette vaillante troupe, Éliade et Acace, les encourageaient à invoquer le secours des dieux, secours inefficace, car les neuf mille étaient entraînés dans la déroute de l'armée romaine. Tout à coup un ange apparut, leur promettant la victoire s'ils invoquaient le Dieu qui dispersa l'armée de Sennachérib, et s'ils croyaient en son fils, le Rédempteur du monde. Les neuf mille obéissent à la voix de l'ange, l'ennemi est mis en fuite, et les vainqueurs, devenus chrétiens, suivent l'ange sur le sommet du mont Ararat. Ils y sont rejoints par d'autres anges qui leur apportent la nourriture dont ils avaient besoin, et leur annoncent qu'ils comparaîtront prochainement devant le tribunal de l'empereur, mais que le Seigneur saura les assister. 

    Cependant Adrien et Antonin avaient envoyé des messagers à la recherche des neuf mille, dont ils ignoraient le sort. Consternés à la nouvelle que ces braves soldats sont devenus chrétiens, ils convoquent cinq rois des contrées voisines, afin de décider ce qu'on devait faire en si grave occurrence. Sapor, Maxime, Adrien, Tibérien et Maximien, répondant à lappel impérial , accourent avec une armée de trente mille hommes. Les saints sont cités devant les empereurs, assistés des cinq rois. Une voix céleste les encourage. Acace répond hardiment par le récit des prodiges qui ont ouvert les yeux à ses compagnons. Les neuf mille, persistant dans leur foi malgré toutes les exhortations, sont condamnés à être lapidés; mais les pierres se retournent contre ceux qui les lancent. On les condamne alors à mourir sous le fouet; mais la terre tremble, et les mains des bourreaux s'arrêtent desséchées. A la vue de ces signes évidents de l'assistance divine, Théodore, qui commandait mille hommes de l'armée du roi Maximien, déclare, avec toute sa troupe, qu'il veut croire et mourir avec les neuf mille. Maximien, furieux, fait couvrir le sol, sur un espace de trente stades, d'une quantité de clous triangulaires, sur lesquels il ordonne aux saints de marcher pieds nus; mais des anges précèdent les martyrs et ramassent les clous qu'ils entassent sur le bord du chemin. Maximien, de plus en plus irrité, ordonne de leur appliquer le même supplice qu'au Christ; comme lui ils seront couronnés d'épines, percés à coups de lances et mis en croix. Ainsi fut fait. Les martyrs, couronnés d'épines, le corps transpercé, sont conduits sur le mont Ararat où se dressent les croix destinées à leur supplice. En route, ils se baptisent mutuellement avec le saog qui coule de leurs plaies. Arrivés sur la montagne, ils sont crucifiés. Du haut de sa croix, leur chef Acace récite, au nom de tous, une profession de foi chrétienne. «Bene crdixisti Achati, lui crie une voix céleste, ita enim se habet veritas. ^n Puis comme jadis sur le Calvaire, à la sixième heure, la terre tremble et les rochers se fendent; à la neuvième , les martyrs expirent comme jadis le Christ. Mais, avant de rendre l'âme, ils demandent à Dieu d'une commune voix, en faveur de ceux qui célébreront pieusement leur mémoire, santé pour le corps et pour l'âme, abondance de tous biens et victoire sur toutes les puissances visibles ou invisibles. Leur prière est exaucée. 

La Providence n'abandonna pas les Dix mille martyrs; après leur mort, leurs corps se détachèrent d'eux-mêmes de la croix, et des anges vinrent les ensevelir dans les grottes de la montagne. 

 


C'est sur le mur de gauche que commence l'histoire des Dix mille martyrs. Ce mur est divisé en cinq compartiments, dans chacun desquels est figurée une scène de l'histoire des Dix mille. Ces scènes ne sont pas disposées dans l'ordre qui semblerait indiqué par la succession des faits racontés par la légende. Elles sont rangées au hasard, comme si le peintre avait dû copier des cartons dont il n'était pas l'auteur et dont l'ordre ne lui avait pas été bien indiqué. 

 

1. Le premier tableau, en suivant le fil du récit consigné dans les actes, se voit au. milieu du pan de mur à droite. Il représente les neuf mille groupés sur le bord d'un lac et séparés par un pont de l'autre bord sur lequel les ennemis sont rassemblés. Les neuf mille ont les mains jointes dans l'attitude de la prière; au-dessus d'eux apparaît un ange dans les nuages. Le pont est brisé; une partie des ennemis qui s'y étaient aventurés sont tombés dans l'eau où ils se noient. C'est ce qu'explique la légende gravée au-dessus de cette scène : 

Les ennemis ung ange eissent dont partie diceulx senfuyrent

Et le deumeurant se noya à ung lac qui estoit près de la.

 

2.  Le tableau suivant est placé à gauche du premier, mais à la rangée inférieure. On y voit les neuf mille réunis sur le mont Ârarat. Ils sont divisés en deux groupes, entre lesquels on voit apparaître une troupe d'anges descendant du ciel et leur apportant du pain et des brocs pleins de vin. Au-dessus se lit la légende que voici : 

Par le vouloir de dieu les anges ont nourri en ce lieu

Les neuf mille chevaliers par trente jours entiers.



 

L'artiste chargé de la restauration n'a sans doute pas remarqué que cette légende suffisait à expliquer la scène, car il a placé au bas du tableau une autre inscription qui fait double emploi avec celle-ci et s'applique autant au tableau n°1 qu'à celui que nous venons de décrire. Elle est ainsi conçue : 

Soubz Maximin en une batayle a IX mille chevaliers ung ange apasreut par quoy eulx se fisrent chrestiens & desconfeisrent les ennemys Puis retraicts sur le mont dararath feusrent par XXX jours des anges nourys. 

 

3. En troisième lieu doit venir la scène représentée au sommet du mur. On y voit deux princes assis sur un trône; l'un d'eux tend un parchemin à un individu qui le prend respectueusement en mettant un genou en terre; deux autres personnages s'avancent derrière celui qui s'agenouille. Les deux princes sont évidemment les empereurs Adrien et Antonin qui envoient des messagers à la recherche des neuf mille restés sur le mont Ararat. Mais l'artiste, anticipant sur la suite du récit, qui prête au roi Maximin un rôle prépondérant dans le martyre des Dix mille, et le confondant avec son homonyme romain, en a fait un empereur, comme l'indique la légende peinte dans un cartouche carré au-dessus du tableau : 

Comme lempereur Maximin

Envoie des mesagers au

IX. milles chevaliers.


 

4. Le tableau suivant doit être cherché, non plus sur le mur de gauche de la chapelle, mais sur le mur du fond, dans le petit espace compris entre la fenêtre et l'angle gauche de la chapelle. On y voit les neuf mille descendant du mont Ararat, et au bas de la montagne, des hommes armés qui les attendent. Cette scène a été presque entièrement repeinte lors des restaurations ; l'artiste a cru qu'elle représentait la première partie du martyre des neuf mille et y a joint l'inscription suivante : 

 

Lors les feist marcher sur clous aigus 

tost les anges les osterent de soubz leurs piez 

sans remarquer qu'au dessus se voyait encore l'inscription ancienne ainsi conçue : 

      Comme ces mesagers viennent quesrir les IX mille chevaliers.


5.  Les neuf mille sont ramenés devant les empereurs; ceux-ci veulent leur faire adorer les faux dieux. C'est ce que représente un tableau placé sur le mur de gauche de la chapelle, à côté de celui que nous avons décrit en premier. On y voit, d'une part, les neuf mille; de l'autre, l'empereur et son armée; au centre se dresse une colonne qui supporte plusieurs statuettes d'idoles. Deux ou trois des nouveaux chrétiens s'agenouillent devant l'idole; mais Dieu vient au secours de leur foi chancelante, un ange descend du ciel et renverse les idoles. C'est ce qu'exprime la légende peinte au-dessus du tableau : 

Comme lempereur voulant faire adorer les ydoles aux neuf mille chevaliers

soudain lange les fist tumbez.

Dans le fond se voit une montagne dont le nom est peint à côté, 

sur une banderole : le mont dararath.

 

6. Furieux, dit la légende, de voir les neuf mille persévérer dans la foi chrétienne, Antonin et Adrien convoquent cinq rois du voisinage. C'est ce que représente le dernier des cinq tableaux peints sur le mur de gauche; il est placé au bas, à droite, juste au dessous de celui que nous avons décrit en premier. On y voit l'empereur entouré des cinq rois qu'il a appelés; en face, les neuf mille chrétiens, les mains jointes, dans une pieuse attitude; au centre, une colonne surmontée d'une idole. Au-dessus de cette scène se lit une ancienne légende ainsi conçue : 

Lempereur pour se myeulx venger mande à soi

cinq roys denviron qui sont venus furieux contre eulx.

On a eu la fâcheuse idée d'écrire au-dessous de ce tableau une seconde légende toute moderne qui n'y a aucun rapport : 

Par iceulx refuse dadorer les ydolles lempereur les fist lapider ains les pierres reveinsrent sayllir encontre les boureaux Quoy voyans M chevaliers aux aultres s'entrejoignisrent compaignons. 

 

7. L'empereur, assis, et deux de ses conseillers, débout à ses côtés, semblent regarder les chrétiens qui marchent au martyre. Au-dessous de ces figures se lisent ces mots : 

 

Acace luy respondit nous avons ja plusieurs fois dict

que Jésus-Christ est nostre Roy

et pour ce yl ne nous chaut de foy.

Cette légende a subi de sérieuses restaurations; nous croyons cependant quelle reproduit fidèlement le texte original. On remarquera qu'elle fait intervenir Acace, personnage qui n'est pas représenté dans la scène qu'elle accompagne. On pourrait peut-être en conclure qu'elle se rapportait, dans le principe, à une autre scène peinte sur le mur de fond de la chapelle et qu'un agrandissement de la fenêtre percée dans ce mur aura fait disparaître. Une lacune parait ici d'autant plus évidente qu'il semble manquer un autre tableau indispensable, celui où mille autres soldats, touchés par la constance des neuf mille, viennent se joindre à eux. On verra, en effet, dans les tableaux qui nous restent à décrire et qui sont peints, comme celui-ci, sur le mur de droite de la chapelle, que l'artiste, suivant la légende jusqu'au bout, ne parle plus de neuf mille, mais bien de dix mille martyrs. 

 

8. Les chrétiens sont condamnés au supplice. Ils sont couronnés d'épines eux et les mille nouveaux convertis; c'est ce qu'explique la légende peinte au-dessus : 

 

Comme lempereur fist les X milles chevaliers tous despine couronner.

 

9. Au-dessous de cette scène on voit les Dix mille marchant au supplice le corps percé de lances. Au-dessus de ce tableau se lit la légende : 

 

Comme les X mille chevaliers eurent tous les costez de lances percez. 

 

10 et 11. Il existait encore deux autres tableaux , qui représentaient le crucifiement des Dix mille et leur ensevelissement par les anges. Plus mutilés que les autres, ils ont été remplacés par deux compositions modernes dont l'aspect jure singulièrement avec le ton des autres peintures. L'artiste a conservé les légendes qui existaient jadis au- dessus des deux tableaux détruits; elles étaient ainsi conçues : la première : 

Comme par ordre de l'empereur les D.mille chevaliers confessants

le Seigneur fusrent tous crucifiez.

 

Et la seconde : 

Comme en ce lieu les dix mille chevaliers fusrent

par les anges de dieu tous en terre places 

 

Le peintre moderne, fidèle au système qu'il a appliqué ailleurs, s'est cru obligé d'ajouter une légende qui fait double emploi avec les deux précédentes : 

Puis d'espines couronnez de lances percez feusrent les dix mille crucifiez par les 

anges feusrent leurs cors ensevelys  leurs armes droict a dieu portées 

Tout le haut du mur est couvert par un grand paysage dans lequel se dresse la montagne ararat; du ciel descendent des anges portant des couronnes, tandis que d'autres emportent au ciel les âmes des défunts. 

 

Telles sont ces peintures, qui se recommandent peu par leur valeur artistique, mais qui offrent un certain intérêt iconographique. Les monuments représentant cette légende sont assez rares en France. Cependant il y avait à Paris au moins deux chapelles dédiées aux Dix mille : celle de Saint-Etienne-du-Mont , où ont été retrouvées les peintures que nous venons de décrire, et une autre dans l'église des Célestins. Du Breuil (Du Breuil, Antiquités de Paris, p. 998. ) nous apprend que cette dernière avait été construite par Louis de Bourbon, évèque de Paris ; Deux distiques, dont il nous a conservé le texte, en rapportaient la construction à l'année 1482. Les voici : 

 

Pontificis digni Ludovici Parisiensis Fabrica quam cernis ore dicata nitet. M • CCCC • LXXXII 

Millibus haec dénis transfossis* diva Capelia De populi donis ultro patrata fuit. 

 *Le texte de Du Breuil porte tuifossis, ce qui n a aucun sens. 

Il est inutile d'ajouter que la chapelle a eu le sort de l'église dont elle faisait partie. Il n'en reste rien. On voit encore dans une des chapelles de la cathédrale de Moulins un vitrail du XVe siècle représentant la passion des Dix mille. C'est le 22 juin que se célébrait la fête de ces saints. 

 

 

 

 

 

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Published by jean-yves cordier
3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 12:21

         Le retable des dix mille martyrs,

              église Saint-Pierre de Crozon (29).

  Troisième partie, étude du culte des dix mille martyrs et de l'iconographie .

Voir aussi  : 

 

 

— Note préliminaire : Le caractère "fourre-tout" de cet article est, j'en suis conscient, déplorable. Échappant à son auteur, il a grossi comme un chou-fleur monstrueux. A défaut de faire ses choux gras de ces informations indigestes, on s'en servira comme garde-manger.

 

— Note en octobre 2015.

Malgré l'absence de certitude sur la date et l'origine de ce retable, je souhaite mettre en exergue les éléments suivants, qui formulent une hypothèse :

  • En 1456, le cardinal de Coëtivy offre à la Collégiale du Folgoët (29) "de Rome un magnifique reliquaire renfermant les restes de dix mille martyrs conservés au monastère de saint-Anastase des Trois-Fontaines". Ce reliquaire est aujourd'hui perdu. Alain IV de Coëtivy (1407-1474) "l'évêque d'Avignon" fut Cardinal et Archevêque d'Avignon et Evêque commendataire de Nimes, d'Uzès et de Sabine.
  • Geoffroy de Treanna  figure parmi les clercs   familiers commensaux d'Alain de Coëtivy.  Or,  il fut  recteur de Crozon de 1486 à 1496, et chanoine de Quimper en 1494. En 1476, il est vice-chancelier et commensal du cardinal Rodrigue Borgia, évêque d'Albano, le futur pape Alexandre VI (1492-1503). (Dans un vitrail de la cathédrale de Quimper, la baie 116, qu'il offre en 1496, il se déclare "Recteur de Craon [Crozon] ...archidiacre du Mans Chanoine de ceste église [de Quimper]".
  • Entre 1503 et 1508,  Jean Bourdichon peint pour les Grandes Heures d'Anne de Bretagne une enluminure des Dix Mille martyrs.
  • En 1514, Alain Bouchard écrit dans ses Grandes Croniques et pour le compte d'Anne de Bretagne une version de la légende des Dix Mille martyrs. 
  • En 1519, Gouzien, recteur de Crozon, fait réaliser un reliquaire en l'honneur de saint Pierre et des Dix Mille Martyrs. Ce reliquaire est conservé aujourd'hui à Crozon. L'arrivée des reliques des Dix Mille martyrs est donc antérieure à 1519.

Il est possible d'imaginer qu'à une période où le culte des Dix Mille Martyrs était attesté dans l'entourage de la reine Anne de Bretagne, Geoffroy de Tréanna ait obtenu pour la paroisse dont il était recteur entre 1486 et 1496, par ses liens privilégiés avec le cardinal de Coëtivy, tout ou partie des reliques offertes au Folgöet — ou des reliques venant de Rome à l'instar de celle du Folgoët— et que son successeur ait fait réaliser en 1519 un reliquaire pour les accueillir et les vénérer. Il est vraisemblable que le retable ait été commandé dans ce créneau de 1486 à 1519, par Geoffroy de Tréanna, ou par Hervé Gouzien, ou par la famille Gouzien, seigneurs de Lamboëzer à Crozon pour une chapelle privative de l'église. 

.Je dois aussi préciser que la description et l'interprétation des panneaux, telle que je l'ai rédigée lors de ma première visite de ce retable en 2012, en m'inspirant de mes augustes prédecesseurs, devrait être re-considérée aujourd'hui à la lumière des données scripturaires de la Légende, que j'ai étudié ensuite. 

.

Introduction.

  L'église de Crozon conserve dans son transept sud un retable du XVI ou XVIIe siècle consacré "aux dix mille martyrs" du mont Ararat, légionnaires romains convertis à la foi chrétienne et martyrisés sous l'empereur Hadrien.

   Placé au dessus de l'autel,  c'est un ensemble composite regroupant le retable lui même qui est un triptyque à volets en chêne polychrome de 5 mètres de large, avec un autre triptyque beaucoup plus petit placé au dessus de lui. De plus, les deux bas-reliefs du bel autel (il aurait été  le maître-autel de l'église jusqu'en 1754) consacrés à la Passion du Christ, quoique de facture différente participent à l'ensemble en soulignant le lien entre le martyre des soldats et les souffrances du Christ.

  Le retable, dont on pense qu'il a été réalisé par des sculpteurs locaux au XVIe siècle, est classé par les  Monuments historiques à la date du 11 octobre 1906.

Après en avoir étudié les panneaux  Le retable des dix mille martyrs, (2, avec les commentaires des panneaux), église Saint-Pierre de Crozon (29)., j'essaye dans cet article de rassembler les éléments documentaires sur ce culte peu ou pas connu en Bretagne. Je veux néanmoins insister sur les plus belles "découvertes"  de ma recherche : deux textes en ancien et moyen français décrivant la Légende, et, d'autre part, et tout aussi méconnu, le cycle des  peintures murales du XVIe siècle de l'église Saint-Etienne-du-Mont, auquel je consacrerai un quatrième article.

 

 

Le retable, éclairé l'après-midi par le vitrail de la baie sud :

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 Commentaires : Le culte des dix mille martyrs.

 

I. Questions posées par ce retable :

   1. Sa date.

Ce retable est daté par une inscription sans-doute récente sur le panneau 2  de 1624, mais le Dr Corre écrit qu'il date du début du XVIe et que son encadrement date du XVIIe. Dans l'église, un texte explicatif dit qu'il date de 1602, puis du XVIe siècle. Auguste H. Dizerbo écrit dans un document qu'il est "réalisé vers le début du 16e siècle sur un modèle flamand ou rhénan". La base Palissy PM 29000182 des Monuments historiques 1994 date le retable de 1602.

  En janvier 1974, Dizerbo et Keraudren écrivait : "En 1973, le retable a été traité et décapé. Nous avons pu déchiffrer la date de 1624 sur le châssis du volet gauche, au dessus du panneau n°1". Cela laisse à penser que la date 1624 portée à la peinture noire, directement sur le panneau n°1, de manière discutable, a pu être inscrite vers 1974 pour rendre visible la date de l'origine du retable. A.H. Dizerbo est cependant moins affirmatif qu'il auarit pu l'être s'il avait découvert avec certitude l'inscription de la date de création, et il écrit seulement : " Le retable nous paraît plus récent (que le reliquaire du début du XVIe siècle)".

On discerne encore ces chiffres 1624 portée sur le châssis, après les lettres AN, et il me paraît crédible que ce soit dû à la main de l'artiste créateur.

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.

   2. Son histoire.

Ce triptyque de chêne est équipé de deux volets à deux battants chacun, qu'on devait ouvrir à certaines occasions (à la Toussaint, ou le 22 juin) ou au contraire ne refermer que lors des jours de la Passion, où les statues des églises étaient voilées. "Au revers était peinte une crucifixion. Durant la Révolution, le curé constitutionnel Savina, qui avait fait fermer le retable, fit lessiver la peinture, «afin, écrit-il, d'ôter à certains républicains que semblent choquer la vue de ces objets, tout prétexte de nous traiter de fanatiques». L'église servait alors de lieu d'hébergement pour les soldats. Ce geste de Savina sauva probablement le retable." (Louis Le Bras, op. cit.).

 

  En Europe, le culte des dix mille martyrs est attesté en France par un manuscrit des moines de Saint-Denis au XII-XIIIe siècle, mais la Légende de martyrs du Mont Ararat, vivace dès la fin du XVe siècle, son Mystère étant joué à Amiens en 1483,  s'est surtout répandue depuis une édition de la Vita à Venise en 1493, et est illustrée en iconographie par des vitraux (Moulins, 1480 ; Berne, 1460), par des enluminures en 1508 (Anne de Bretagne) puis par des tableaux de 1508 à 1530 en Italie (Carpaccio, Pontormo, Bronzino) et en Allemagne (Dürer).

   A Crozon, où une confrérie des saints martyrs existait au XVIe siècle et où un reliquaire en l'honneur des dix mille martyrs, datant peut-être de 1519, était porté en procession chaque année le 22 juin, jour de la fête des dix mille martyrs, ce culte s'est renforcé après les Missions prêchées par le Père Maunoir entre 1654 et 1683 : un cantique des dix mille martyrs a été composé par le Père Maunoir, sans-doute en 1671 lors d'une mission à Crozon, paroisse où il a composé ses cantiques sur la Passion. Les comptes de fabrique de 1656 font état de dons pour la confrérie ("une cloche pour servir à la confrérie des dix mille martyrs...3 sols à la confrérie des dix mille martyrs et 2 sols à la confrérie du Rosaire", Abgrall, 1907.)

 

3. Un, ou deux artistes ?

  Les panneaux des volets, en bas-reliefs sur la planche qui sert de fond, sont différents des panneaux du caisson central, qui sont, sinon en ronde-bosse comme on a pu le dire, du moins en moyen-reliefs de forme découpée en suivant le contour des silhouettes. On a donc pu évoquer deux mains différentes. Et si deux artistes y ont travaillé, pourquoi ne pas penser à deux créations successives, celle du caisson central d'abord, fin XVIe-début XVIIe, puis celle des volets, en 1624 ? 

 

Geste d'affirmation de la Foi par le tribun Acace, Crozon.

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II. Tentatives d'explication sur la présence de ce retable à Crozon.

Rien n'explique la raison de l'existence de ce culte ou de ces reliques à Crozon (comme rien ne les explique dans l'église du Sap, dans l'Orne), et seules diverses hypothèses peuvent être proposées :

1.  Hypothèse d'ossements anciens suscitant un culte aux martyrs.

 C'est celle du Dr Corre (Corre, 1901), qui a fait le lien avec deux ordres de faits :

1. La notion qu'"autrefois" il y eut " de grands massacres  de populations chrétiennes sur le littoral". (¹) Mais pour expliquer que ces massacres, qui ne sont pas propres à la paroisse, et qui font peut-être référence aux invasions normandes du Xe siècle, puissent générer un culte au XVIe siècle, le médecin brestois doit imaginer que ce fut  " par la découverte de nombreux ossements, par  caprice d'imagination, par association bizarre de traditions et de légendes sans relations historiques, mais rapprochées par exemple de quelque pèlerin revenu d'Orient, ou seulement de Rome (les dix mille martyrs étaient honorés dans cette ville)". 

2. "Qu'il est certain [mais le Dr Corre ne dit pas d'où vient cette certitude] que l'autel des martyrs fut élevé sur un emplacement où l'on avait découvert beaucoup d'ossements humains accumulés depuis les lointaines époques des invasions normandes"  et surtout que "en 1900, lors de la démolition de l'ancienne église, on a retrouvé de ces ossements aux pieds de l'ancien autel en pierre brute qui avait été recouvert de bois : ils étaient mêlés à des ossements de grand quadrupèdes (une tête de cheval entre autres). Par malheur, l'attention n'était pas encore éveillé sur l'intérêt que pouvait présenter cette découverte, et on ne lui attacha pas l'importance qu'elle avait : on n'examina pas les ossements qui auraient pu fournir des indices chronologiques : ils ont été de nouveau recouverts par le sol de l'église."

      Cela évoque une autre histoire  : à Tréves, en Allemagne, où un culte est rendu aux  martyrs de la légion thébaine de saint Maurice, exécutés au nord de la ville selon une légende locale,  et où  douze des martyrs sont enterrés dans la crypte, la découverte de de nombreux crânes  dans le sous-sol de la basilique saint-Paulin semblent attester de la véracité du martyre,..jusqu'au jour où on découvrit que la basilique avait été construite sur un cimetière romain au IVe siècle.link

 

  C'est aussi cette hypothése que retient Auguste Dizerbo, en l'argumentant ainsi  (Dizerbo & Kerautren, 1974) :

" Lors des invasions normandes, des chrétiens de notre pays ont été massacrés par les païens, sans-doute après avoir défendu héroïquement leur sol. "Morts pour Dieu et la patrie", on les a honorés comme martyrs. Ce culte populaire a été plus tard contesté par certains représentants de l'autorité religieuse et il a dû être remplacé par un culte officiel rendu à des martyrs déjà vénérés dans l'église romaine; Qu'on ait d'abord songé à saint Maurice et à sa Légion, c'est fort compréhensible, car les moines de Landevennec étaient en relation avec les bénédictins de Suisse. Lorsque, plus tard, les Bollandistescont révélé aux chrétiens d'Occident l'épopée des martyrs du mont Ararat, pourquoi la piété populaire et la création artistique n'auraient-elles pas donné la préférence à ce drame plus évocateur de la Passion du Christ ? Quand a-t-on commencé à les honorer chez nous ? Certainement au début du XVIe siècle au plus tard, comme l'atteste le reliquaire que possède notre paroisse et qui est de cette époque."

 

  (¹) Impossible de ne pas citer Gustave Flaubert, ou plutôt Maxime Ducamp dont c'était le tour de tenir la plume dans la rédaction de Voyage en Bretagne : Par les champs et par les grèves" (1881, mais décrivant un voyage de 1847-48)  : "Après cette expédition qui n'était point de nature à nous réconcilier avec le celticisme, nous nous rendîmes à l'anse de Dinan. Il y a sept ans, nous avait-on dit, un coup de vent, en remuant les sables, avait mis à nu un cimetière entier que nul ne soupçonnait. Les morts étaient couchés, les pieds tournés vers la mer, la tête appuyèe sur deux pierres plates et les bras le long du corps, ils étaient en grand nombre et pressés les uns contre les autres. Quand on creuse la terre, on en retrouve encore. Nous arrivâmes, comptant rencontrer quelque vieux crâne bien désséché que nous pourrions mettre sur la cheminée à notre retour, entre la pendule et les flambeaux. Mais nous étions dans un jour de malheur et nous ne trouvâmes que des fémurs calcinés de vieillesse, des côtes brisées et des phalanges qui s'émiettaient en poussière sous nos doigts ; mais en revanche, nous vîmes la mer dont quelques vagues blanches égayaient le bleu foncé.". Les squelettes en question sont ceux, au nombre d'une centaine, mis à jour lors de fouilles effectuées le 20 septembre 1843 dans les sables proches de l'éperon barré de Lostmarc'h, et Maxime Ducamp reprend les termes du rapport présenté par le Chevalier de Fréminville, secrétaire de la commission scientifique nommée par le sous-préfet et responsable de ces fouilles. Une petite médaille à l'effigie de l'empereur des Gaules Tétricus (271-273) ou les objets et poteries romaines ou celtes qui y ont été trouvés, l 'age des cadavres (20 à 30 ans), l'enceinte dans laquelle il se trouvait, avait fait conclure à un oppidum "appartenant à la nation indigène". ( Collections de pièces inédites Saint-Brieuc, 1851). La présence d'une trépanation guérie sur l'un des crânes avait conduit P. du Châtellier à le dater du néolithique, puis P.R. Giot ramena cette date d'abord à l'Age de Fer, puis au Haut Moyen-Âge, "d'autant plus qu'il semble avoir fait suite au cimetière gallo-romain à incinération des mêmes dunes, dont les monnaies les plus récentes auraient été du IVe siècle." (P.R.Giot, Perspéctives nouvelles sur les Bretons Ann. de Bret.vol.80, n° 180-1, 1973, p. 135) .

 

 

 

  2. Hypothèse de la diffusion à Crozon d'un culte attesté en Europe.

a) Influence espagnole.

  Sans autre argument que la notion que les Espagnols voient dans les dix mille martyrs des compatriotes menés par St Hermoloas, supposé évêque de Tolède,  associée à la présence en Presqu'île de Crozon des troupes ibériques venues soutenir la Ligue et construire le Fort Espagnol (Fort el Leon) en 1594. La prise de ce fort par l'armée anglo-française fit 3000 morts, et aucun des 400 espagnols de la garnison ne fut épargné, ni les femmes et les enfants s'y trouvant en grand nombre. 

b) influence flamande ou italienne.

        Une autre hypothèse pourrait être que le culte des dix mille martyrs ait été introduit à Crozon par quelque clerc ou seigneur qui l'aurait découvert lors des guerres d'Italie (1494-1559) ou par des contacts avec la région du Forez ou du Velay, ou par les influences artistiques italiennes ou flamandes associées au commerce de la Bretagne avec ces régions, en même temps que ce culte connaissait, dans ces territoires, son apogée, entre 1480 et 1530. Si on retient la date de 1624 comme datation du retable, le recteur de Crozon de 1608 à 1622 était Jean Brient ou Briant, abbé de Landevennec,  docteur in utroque (en droit canon et droit civil) à l'université de Bologne et chanoine archidiacre de Cornouaille ; l'abbaye de Landevennec lui doit sa réparation après les dégradations de la Ligue. En 1622 (ou 1627), il résigna son abbaye, mais son successeur Pierre Tanguy ne fut nommé abbé de Landevennec qu'en mars 1630. Pierre Tanguy, aumonier du roi et conseiller d'Anne d'Autriche (ou l'inverse, selon Abgrall) hérita de la paroisse de Crozon en même temps que de l'abbaye. On voit que ces deux recteurs avaient une stature et une ouverture régionale.

c) Influence de la cour d'Anne de Bretagne.

Le même raisonnement peut faire rechercher un lien d'un commanditaire avec la cour royale puisque Anne de Bretagne vouait un culte aux dix mille martyrs, dont elle possédait des reliques et dont les Grandes Heures contiennent une oraison.

3. Hypothèse lièe au motif d'invocation des dix mille martyrs. 

 Saint Acace, ou les dix mille martyrs, sont invoqués pour s'assurer d'une bonne mort. Or, la Mort est venu donner dans la Presqu'île comme partout ailleurs de grands coups de faux qui créaient la panique dans la population, incertaine de pouvoir bénéficier des secours de la religion lors des derniers instants : la confrérie des dix mille martyrs est certainement l'équivalent des Confréries des agonisants et des Confréries du Scapulaire, et ce n'est pas un hasard si, sur le retable de 1664 situé au bras gauche du transept, la Vierge du Rosaire remet un scapulaire à sainte Catherine : le port du scapulaire garantissait celui qui le portait le jour de sa mort  d'un accès au paradis  Notre-Dame de Carmès à Neulliac et le scapulaire.

 J'ignore quelles indulgences, quelles garanties étaient accordées par le pape aux membres de la Confrérie des dix mille martyrs, mais on peut imaginer que la participation à la fête du 22 juin, ou la prière face au retable, ou les dons versés, assuraient aux membres une "bonne mort", car finalement, toute la Légende des dix mille se résume à cela  : les légionnaires exposés à la mort violente lors des combats contre les Arméniens choisissent la foi chrétienne : au lieu de mourir tués par leurs ennemis, mais sans espoir de vie future, ils meurent d'être martyrisés, mais avec la certitude d'une résurrection et d'une rédemption.

  Quelles étaient, du XV au XVIIe siècle, les menaces de mort violente ?

  En premier lieu la peste, ou les épidémies que l'on regroupe sous ce nom. Celles de 1347, à Argol notamment et 1348, de 1521 à Daoulas, de 1533, 1564, 1586, 1594 ou 1636 à Quimper, de 1598 et 1599 à Plougastel. Crozon en garde le souvenir d'une chapelle Saint-Sébastien,  le saint spécialisé pour couvrir ce risque (et dont on remarque qu'il s'agit d'un officier romain, comme nos dix mille martyrs) ; elle était située entre Lamboëzer et Crozon sur la route menant à Postolonnec, et  j'ai aussi entendu les habitants de Lamboëzer parler de murs anciens d'un village dévasté par la peste, près de chez eux. C'est aussi à la suite d'une épidémie qu'en 1760 l'ancien cimetière, "ar Vered", qui entourait l'église, fut transférer ...près de la chapelle de Saint-Sébastien

  Et puis les attaques, après celle des Normands ou des pirates anglais, des troupes anglaises venant faire le siège du Fort des Espagnols et pillant la population, ou des troupes de la Ligue jusqu'en 1597, sans compter les attaques des loups, parfaitement attestées. 

  Parmi les oeuvres que je citerais en iconographie, le contexte historique est connu pour trois d'entre elles : les tableaux de Carpaccio sont liès à une épidémie de peste, dont le couvent de Sant'Antonio  a été préservé par l'intervention des Dix mille martyrs ; le tableau de l'abbaye de Fontevraud a été réalisé après l'invocation par les religieuses des Dix mille martyrs et l'échec de l'assaut des huguenots ; et le tableau de Dürer a été commandé par un collectionneur de reliques, Frédéric le Sage.

  

 

4. Fusion / confusion avec d'autres cultes de martyrs par milliers.

   Louis Réau estime (Iconographie, 3/1 p. 13) que la Légende des dix mille martyrs est "un doublet de Saint Maurice et de ses compagnons, ou encore le pendant de Sainte Ursule massacré par les Huns.

C'est en premier lieu le culte rendu à Saint Maurice ¹ et sa légion thébaine. Il s'agit du massacre survenu sous Dioclétien entre 285 et 306  à Augaune, en Suisse, de 6500 soldats coptes originaires de Thèbes en Egypte après qu'ils aient, avec leur chef, refuser de tuer les chrétiens d'Octodurum (Martigny). Ces soldats auraient été décapités. Il ne peut y avoir confusion avec les Dix mille martyrs, qui furent crucifiés, mais la confusion est pourtant fréquemment rencontrée, et le Dr Corre écrivait en 1901 à propos du retable de crozon : "On a cru que les scènes retracées répondaient à l'histoire de saint Maurice et de ses compagnons."  En effet, Pol Potier de Courcy, dans la relation de sa visite de l'église en 1864, parle "d'un retable d'autel représentant le martyre de saint Maurice et de ses dix mille soldats de la légion thébaine" (De Rennes à Saint-Malo, Paris 1864). Louis Réau lui-même commet l'erreur en 1920 dans "Mathias Grünewald et le retable de Colmar", écrivant que le culte du saint noir [Maurice, l'Egyptien] se répandit dans toute l'Europe", atteignant même "au fond de la Bretagne, la petite église de Crozon". Même confusion dans la Grande Encyclopédie de Dreyfus et Berthelot de 1886, dans le Bulletin archéologique de l'Association Bretonne, Rennes 1851 (qui date le retable de 1602), dans le volume Bretagne de 1874, dans le Voyage en Bretagne d'Edouard Vallin de 1859, etc...

¹ A ne pas confondre, en Bretagne, avec saint Maurice Duault, vénéré à Carnoët.

  On rencontre aussi (comme dans le tableau de Dürer) une confusion avec des martyrs exécutés par le roi perse Sapor (ou Shapur II). Le martyrologe romain précise qu'outre le martyre de saint Siméon en 341, "on commémore aussi un très grand nombre de martyrs qui, après la mort de saint Siméon, furent frappés par l'épée à travers toute la Perse pour le nom du Christ par le même roi Sapor de 341 à 345".

  La confusion est également facilitée par le fait que le martyrologe romain connaît deux fêtes différentes "des dix mille martyrs", l'une le 18 mars avec la mention "A Nicomédie dix mille saints martyrs qui ont été mis à l'épée pour la confession du Christ", et qui célèbre "probablement" (Site Catholic Encyclopedia, sur lequel je trouve ces données) les victimes des premières persécutions de  Dioclétien en 303, qui accusa les chrétiens d'avoir mis deux fois le feu au palais, et l'autre le 22 juin qui correspond aux dix mille martyrs sur le mont Ararat. Dans tous les cas, ces derniers sont les seuls à avoir été, selon la légende, crucifiés.

  On se gardera de toute erreur de décompte des reliques, pour ne pas prendre pour les dix mille martyrs du 22 juin  les dix mille deux cent trois martyrs à Rome (martyrologue pour le 9 juillet), qui sont les légionnaires du tribun saint Zénon, victimes de Dioclétien le 9 juillet 298 , ou les dix sept mille martyrs à Rome (idem, le 26 avril).

  Pour compliquer les choses, il existe sous le nom de saint Acace au moins six martyrs,dont Acace d'Antioche de Pisidie (31 mars), martyr en 250, Acace martyrisé sous Aurélien au IIIe siècle, et Acace de Sébaste (9 mars) , l'un des quarante légionnaires martyrisés en Arménie romaine par Licinius, empereur d'Orient, et surtout  Acace de Bysance (8 mai), soldat martyr en 303,  également l'un des 14 saints auxiliaires, et très souvent confondu  avec notre Acace du mont Ararat  (ou Acace d'Arménie), d'autant qu'il est représenté avec une croix (alors qu'il a été décapité) et une couronne d'épines. Acace de Bysance est invoqué contre la peur de la mort et pour ouvrir à la vie éternelle tout comme son clone d'Ararat. 

     Que de martyrs ! Comme le chante le psalmiste   "Dinumerabo eos, et super arenam multiplicabuntur,  " Si je veux les compter, ils sont plus nombreux que les grains de sable !" (Psaume 139)

 

5. Hypothèse d'une forme de l'Imitation de Jésus-Christ et de l'importance du culte de la Passion.

   Il est envisageable que, dans le cadre de la Contre-Réforme, un clerc se soit soucier de recentrer le culte de ses paroissiens vers la personne de Jésus-Christ en  proposant à leur dévotion, non plus un saint local trop entaché de paganisme, mais une légende pronée en plus haut lieu (les religieux entourant Anne de Bretagne) parce qu'exemplaire d'une Imitation de Jesus-Christ menée jusqu'au sacrifice. Ce qu'un Pére Maunoir ne pouvait ultérieurement qu'approuver. 

 6. Comme simple cas particulier d'un culte rendu aux martyrs en général à Crozon.

   Lorsque l'on voit le nombre de reliquaires qui contiennent, ici ou là, parmi tant d'autres ossements, celles des dix mille martyrs, et que, d'autre part, l'église de Crozon conserve un reliquaire plus tardif renfermant les ossements de " Saint Valentin, martyr, saint Felix, martyr, sainte Candide, vierge, saint Valentin, prêtre martyr, saint Pretextat martyr, sainte Justine, vierge et martyre, saint Sévère martyr, saint Innocent, pape et martyr, plus 12 reliques récentes", on serait amené à banaliser la signification de la présence d'un reliquaire dédiés à ces dix mille martyrs pour ne retenir que la parfaite rareté d'un retable consacré à leur martyre.

 

 

  L'Ange proposant aux soldats romains la garantie  de la victoire et celle d'une Rédemption rendant secondaire le risque mortel rencontré lors du combat ; Crozon :

 retable 6644c

 

 

Le problème de la datation du reliquaire. 

Voir :  Le reliquaire des dix mille martyrs de Crozon (29).

  L'existence d'un reliquaire des dix mille martyrs est un élément important de la réflexion sur l'origine du retable, et le chanoine Abgrall s'interrogeait en 1908 pour savoir s'il était contemporain du retable. La datation de ce reliquaire est un point assez crucial pour qu'on s'y attarde. En 1835, le Chevalier de Fréminville, alias Christophe-Paulin de la Croix-Fréminville, écrit : "L'église de Crozon possède un reliquaire infiniement curieux. Il est d'argent, a la forme d'une église gothique, d'un travail et d'un fini très précieux. Il contient des reliques des dix mille martyrs. Au dessous on lit, gravée en caractères gothiques carrés, cette inscription : Gouzien faict faire ceste reliquere en loneur de Dieu, pour Sainct-Pierre et les diz mille martyrs et pour la paroisse de Crauzon. Quoique cette inscription ne porte pas de date, nous jugeons, au genre d'ornement et au style de ce beau morceau d'orfévrerie, qu'il a du être exécuté dans les trente premières années du seizième siècle. Son travail fait honneur à l'artiste qui en est l'auteur."

  La monographie écrite par Louis Le Bras parle  également d'un trés beau reliquaire offert "au début du 16ème siècle". 

  Dans un article intitulé Les paroissiens de Crozon en 1516, paru dans Les Cahiers de l'Iroise en 1965, Auguste Dizerbo link rapporte une liste des paroissiens convoqués le 2 juillet 1516 par un juge à l'occasion d'un désaccord entre la fabrique, qui veut réparer une chapelle de l'église, et un sieur Provost, sieur de Trébéron. En tête de cette liste se trouve le nom d' "Hervé Gouzian (sic), curé recteur, gouverneur de la paroisse et église paroissiale". Dizerbo étudie les patronymes cités dans la liste, et trouve Gouzien à trois reprises en comptant le recteur. Il écrit alors en note " Un petit reliquaire de Crozon porte l'inscription suivante : "Gouzien [etc..] Crauzon". Il date de cette époque et il est possible qu'il soit contemporain de l'autel des Martyrs. Il porte une petite chapelle de métal argenté. Un Gouzien cité à la Montre de 1562."

    Dans la feuille ronéotypée qu'il consacre ultérieurement à présenter l'église, Auguste Hervé Dizerbo (1913-2011), membre du réseau Musée de l'Homme pendant la Résistance, pharmacien, botaniste émérite, responsable du laboratoire d'algologie de l'Université de Bretagne occidentale, mentionne le reliquaire sans lui attribuer de date.

  Le site Topic Topos http://fr.topic-topos.com/reliquaire-en-forme-de-chapelle-crozon signale que la plaque gravée du reliquaire permet de le dater et de connaître le donateur, Hervé Gouzien. 

Le site Infobretagne http://www.infobretagne.com/crozon.htm écrit que le reliquaire date de 1519, et qu'il a été fait faire par Hervé Gouzien, recteur de Crozon en 1516.

La revue L'Oeil de 1994, qui reconnaît en la Sainte Chapelle le modèle du reliquaire,  reprend la même information.

 

  Un "Yvon Gouzien, noble sieur  de la Bouesser" est signalé à la montre de 1536, et un Yvon Gouzien, noble sieur de la Bouessière", est présent pour la paroisse de Crozon/Crauzon lors de la réformation de 1562 (site tudchentil).

Le Nobilaire et armorial de Poltier de Courcy indique :

GOUZIEN, Sr de Lambouërer, par. de Crozon, ref. et montres de 1443 à 1562, dite Ppar., évêché de Cornouailles. D'argent au chef endenté de gueules, chargés de trois annelets d'argent (Sceau 1273). Yvon, fils Rivoallon, vivait en 1273. Hervé, commis en 1511 par le Vicomte de Léon à la garde de l'Hopital de Landerneau. 

Du même auteur, le Nobiliaire de Bretagne donne les mêmes renseignements en précisant la présence aux reformations de 1426 et 1536.

 Le lieu-dit de Lambouërer, avec son manoir encore existant à 1 km à l'Est du bourg a connu plusieurs graphies dont l'orthographe actuelle Lamboezer/ Lamboëzer (IGN). La carte de Cassini écrit La Boescre (ou la Boesère), celle de l'Etat-Major (Géoportail) La Boësère. Sous la forme Labou Hether, il figure parmi les territoires de Crozon offerts par le roi Gradlon à saint Guénolé, selon le Cartulaire de Landevennec.

  Le donateur peut être le recteur (n'est-ce pas inhabituel ?) et la date de 1519 est alors valide, mais ce peut aussi être un sieur de Lamboëzer, et la date est alors moins précise.

 

Retable des dix mille martyrs, Crozon : scène des outrages.

           retable 6634v

 

III. Dossier documentaire sur le théme.     

 

  Ce dossier, débuté sans soupçonner qu'il serait si fructueux, n'échappe pas à un vent joyeux de désordre brouillon, l'auteur, nullement chartiste, étant plus habitué aux coups de suroit de la Presqu'île de Crozon qu'à la rigueur ordonnée d'une bibliothèque. 

 

1. Les sources disponibles.

a) Sur le retable : 

 

  •  Abgrall Jean-Marie et  Peyron Paul, "[Notices sur les paroisses]" Crozon, Bulletin diocésain d'histoire et d'archéologie, Quimper, 7e année, 1907, p. 468-69
  • Corre A. Le retable des dix mille martyrs dans l'église de Crozon, rubrique Notre musée religieux n° 169-173 de l'Echo paroissial de Brest, 23 juin-juillet 1901.
  • Dizerbo A.-H., s.d, Eglise paroissiale de Crozon : guide de visite, Gourin - Keltia Marketing Editions.
  • Dizerbo A.H. et Keraudren Th., L'église de Crozon, 20 pages polycopiées, janvier 1974.
  • Le Bras Louis, L'église de Crozon et son retable des dix mille martyrs, Crozon, Imp. Edigraphic, 1998. Cette première édition par Louis Le Bras, curé de Crozon a été complétée par une seconde édition revue et augmentée en 2004 par Jean-Yves Le Bras, curé de Crozon.
  • Le Thomas Louis, « Crozon et la légende des dix-mille martyrs », Les Cahiers de l'Iroise, n°45 - 1965 : 32-39.
  • Toudouze Georges G, 1933, « Le grand retable de Crozon en Finistère », L'illustration, 29 juillet 1933  n° 4717.

Par contre, le retable n'est signalé ni par Ogée (Dictionnaire de la Bretagne, 1780), ni par Émile Souvestre (Le Finistère en 1836), ni par le Chevalier de Fréminville (Antiquités de Bretagne, 1858), qui pourtant admirent tous le reliquaire des dix mille martyrs dans l'église. On en viendrait à douter qu'il fut alors visible, si on ne disposait de la description détaillée de touristes anglais, ou plus précisément de membres de l'Association archeologique du Pays de Galles visitant la Bretagne, et qui s'enthousiasmèrent sur le retable, " a monument if possible, yet more remarkable than this of Lampaul"  : 

  •  Archeologia cambrensis association  Vol. 4, third series, J. Russel Smith London,1858 link. Cette publication apporte des renseignements précieux sur les reliques et le reliquaire : je les présenterai dans l'article consacré au reliquaire.

 

 

 

 

 b) Sur la Légende et le culte des dix mille martyrs.

 

  •     Vie et passion de saint Denis, Traité des reliques, Légende de la passion des dix mille martyrs, Légende de la Véronique ; Chronique abrégée de la naissance de J.-C. à 1112, Continuation de 1120 à 1278. [traduction anonyme en français] Date d'édition 1270- 1285. Bibliothèque nationale de France, Département des Manuscrits, Français 696 :  On s'intéresse aux folio 18v-23. [Passion des dix mille martirs]. «Ici commence la passion de .X. mile martirs (rubr.) ». « Quant nostre sire Jhesus Crist sauveirres, li fiuz du verai Père pardurable, aparut ou monde, verité fu nee de terre …-… De ce soit loez Dieu li Peres et si chiers fiuz Jhesu Crist et li Saint Esperit, qui a la seigneurie et le pouoer e la victoire seur totes choses pardurablement sanz fin. Amen »                                                                     Je n'ai pas la capacité de lire tout le texte, mais j'ai pu vérifier que ces Dix mille martyrs étaient bien ceux du mont Ararat, par la mention "Quand Adrien et Antonin gouvernaient", ou par "Li angies damedieu (Damedieu = Dieu) prist ces hommes et les mena au sommet d'une montagne qui a non ararat", ou encore par la mention de saint "Achaces".  La partie théologique, c'est-à-dire la discussion entre l'empereur, voulant faire reconnaître que "Jupiter fit le ciel, Apollon la terre, Hercule les enfers, Esculape les hommes, ? fit les oiseaux, Vénus fit la lune et les étoiles, Umo (?) fit les chevaux et les vaches, Serapis créa la seigneurie des oiseaux du ciel et de paradis" et Acace qui répond, après avoir jugé que "les dieux des païens n'étaient que d'or et d'argent"  par un exposé reprennant le texte du Credo, est importante (parce qu'elle est absente du texte des petits bollandistes)  pour illustrer les panneaux de Crozon consacrés à la Profession de foi et aux confrontations verbale entre païens et nouveaux chrétiens.                                                                                                            Par sa date, par son contenu, et par le fait que ce texte n'est pas mentionné, à ma connaissance, comme source par les bollandistes, c'est à mes yeux un document de tout premier ordre dont je regrette de ne pas trouver une transcription moderne : je me suis donc livré à ce périlleux exercice ici : Les Dix mille martyrs dans le manuscrit Fr. 696 La Vie et passion de Saint-Denis : transcription, annotations, adaptation en français moderne. .

      .http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8447187m/f52.image.

  • Vincent de Beauvais (1184 ou 1194-1264) XIIIe siècle, Speculum historiale , Mirouer hystorial traduit du latin par Jean de Vignay. Bibliothèque Nationale Français 50-51  Fol.378 Livre XXII ?, 1397, enluminure du Maître de la mort et de Perrin Remet       L'illustration montre les anges ôtant les pointes de fer sous les pieds des martyrs, ce qui indique que la Légende était suffisament connue et fixée au XIIIe siècle.   Le texte se réfère dès ses premières lignes à celui d'Athanase le Bibliothécaire. L'édition intégrale moderne par Laurent Brun du Spéculum historiale est en cours.    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9059535d/f378.image  et http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9059535d/f377.image

 

  • Deux textes cités par Pierre Rézeau (Les prières aux saints en français durant le Moyen-Âge, Droz, 1982 p. 196 link ) datant du XVe siècle : l'un en prose conservé à la Bibliothèque nationale, l'autre en 72 vers De.X. mille martirs. Lay. décrivant l'habit et les attributs des "Vaillant chevaliers et preux tres eureux" comme si l'auteur décrivait une miniature ou un tableau qu'il aurait sous ces yeux, et précisant dans l'invocation que ces martyrs sont priés pour protéger de la peste ou de la male mort : "En ceste vie tant instable, misérable, gardez moi d'adversitez et de la peste incurable, redoubtable, en ce aves l'auctoritez. [...] Je vous prie en la parfin que en ma fin me veulez porter secours, et vers vous sera enclin, sans déclin, à vous honorer toujours."

 

 

  • Le Doctrinal de sapience, traduit du latin par Guy der Roye , du milieu du XVe siècle comporte aux folio 159 à 165 un récit de la Légende des dix mille crucifiés du mont Ararat en vers français, débutant par A la louenge et en l'onneur de Jhesus Crit, nostre Sauveur,/ reconteray en briefve ystoire / Affin que nous ayons mémoire,/ Comment souflrérent passion/ Dix mil chevaliers de grant nom. Ce récit est suivi de deux oraisons latines en l'honneur des martyrs. Catalogue géneral des manuscrits des Bibliothéques de France, Départements Tome XXXII. Besançon. Tome I . Introduction, Fond général (1) : Ms 254. link

 

  • Passio sanctorum martyrium : Codex du XVe siècle conservé à la Bibliothèque de la Rauner Library, Hanover, New Hampshire : il s'agit de 17 folio de 26x17 cm écrits d'une écriture gothique en Italie du Nord, contenant plusieurs lettres capitales enluminées, et assemblées dans une reliure faite de planches de bois recouvertes de cuir et de rivets de laiton. Codex 001967 ou Mc Grath 34 link

 

  • Historia Sancti Achacii vel decem milium martyrum, cycle de chants et leçons de Saint Acace et des dix mille martyrs qui ont subi le martyre vers l'an 120 en Arménie, édité à partir du manuscrit 22241 de la Bibliothèque Nationale de Bavière à Munich. XXVII p, 22p de musique, fac similé, 31 cm, Institut of medieval music, Ottawa. link

 

  • En avril 1482, Michel Le Flameng, religieux jacobin d'Amiens fait représenter en cette ville le Mystère des Dix mille Martyrs, "composé en rhétorique" ou pièce d'éloquence. En 1483, quelques jeunes gens d'Amiens obtiennent la permission de le jouer.

 

 

  • Un manuscrit en vieil allemand provenant de la région nord-rhénane link  v1500 de la Pseudo-Brigitte de Suède rassemble quinze prières à la souffrance du Christ, des prières mariales et des prières aux saints, dont, folio 95v, l'invocation des Dix mille martyrs :"Von den zehen Tusent martrer, incipit, “O Ir heiligen zehen tusent martrer o ir so teuren vnd wirdigen ritter vnnsers herrn Ihesu christi...

 

  • Petrus de Natalibus, 1534, Catalogus sanctorum et gestorum eorum, livre V, chap CIIII, juin : Google books : link : "De sanctis decem Milia martyres apud Alexandria sub Adriano et Antonia..." . Cet évêque de Equilio (Jesolo, province de Venise) est l'auteur d'une Légende des saints en 12 livres, compilé entre 1369 et 1372, dont les saints suivent le calendrier de l'église, et qui connut huit éditions de 1493 (Venise) à 1616 (Catholic Encyclopedia). Il y mentionne des vies de saints non rapportées par la Légende Dorée de Jacques de Voragine. 

 

  • Manuscrit latin reg.lat.534 de la Bibliothèque apostolique Vaticane. Dans ce manuscrit toulousain de la Legende Dorée, Louis de Vernade,  gentilhomme du Forez, conseiller et chambellan du roi, qui en fit l'acquisition en 1471, a fait recopier sur les folio 1r-2v la Légende des Dix Mille Martyrs  d'Anastase le Bibliothécaire, qu'il ne pouvait trouver dans la Légende Dorée  : cela prouve la vigueur de ce culte à la fin du XVe siècle ; culte peut-être local propre à la région lyonnaise ou du Forez, liè peut-être à la présence des reliques de saint Acace en la cathédrale du Puy-en-Velay,  mais qui peut s'étendre par les liens de ce chambellan avec la Cour royale... à l'entourage d'Anne de Bretagne. Voir l'étude critique ici par Florent Coste: link.

 

  • Manuscrit de la Médiathèque d'Arles portant sur la fondation en 1540 d'une chapelle des X. mille martirs en l'église de Graveson.link

 

  • Cornelius Schulting Steinvvichii, 1599, Bibliothecae ecclesiasticae seu Commentarium sacrorum, tome 2 : résumé de la légende en latin : link

 

  • Giry, Guerin. Les petits bollandistes : Vie des saints de l'Ancien et du Nouveau Testament, des martyrs, des auteurs sacrés et écclésiastiques. 1888, Vol. 7 p. 210. link

 

  • Desvaux Albert (1859-1916)- Les dix mille martyrs crucifiés sur le mont Ararath : leur culte et leurs reliques au pays d'Ouche.Bellême, 1890 ; consultable sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k91380c

 

  • Chaké Matossian, Des admirables secrets de l'Ararat, Vinci, Dürer, Michel-Ange sur les traces d'Er et Noé, Ed. La part de l'OEil, Bruxelles 2009 : j'y ai trouvé un certain nombre de références iconographiques dont je ne disposais pas.
  • Wikipédia, articles Dix mille martyrs et Arace du mont Ararat

 

  • sur la commune d'Ayn, d'où partait un pélerinage aux dix mille martyrs qui franchissait le col allant vers Saint Geoire en Valdaine, col marqué de la Croix aux dix mille martyrs, voir :  http://ayn.fr/LES-DIX-MILLE-MARTYRS.html
  • La légende Dorée de 1261-1266 de Jacques de Voragine  ne consacre pas de chapitre aux Dix mille martyrs crucifiés, mais les versions tardives (XVe siècle) mentionnent ces martyrs. Ainsi le manuscrit Medeltidshandskrift 19 conservé à la Lund University Library, (Jacques de Voragine , Legenda Aurea ,  , parchemin., ff. 258 , 245 x 175 mm,. Poméranie (?) , fin 14ème siècle, début  15e siècle, qui a appartenu à un couvent chartreux de Szczecin/Stettin) donne-t-il dans son folio 247r l'hagiographie des dix mille martyrs .  Voir : La légende des Dix mille martyrs dans la Légende dorée de Jacques de Voragine.
  • La Légende Dorée originaire de Strasbourg et conservée à la Bibliothèque universitaire d'Heidelberg, cote Cod.Pal.germ.144, possède au folio 397r une belle illustration de "l'atelier de 1418"des martyrs suppliciés sur des branches d'acacia.© Universitätsbibliothek Heidelberg.

                  

  D'autres textes de la Légende Dorée font mention des "Decem milibus martirum" :

Legenda Aurea, Incunable de 1487-1490 reproduit sur Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k53841h/f395.image

 

 

c) Iconographie :

Ce théme est répertorié par le système iconclass sous le code 11 H : Achatius 61 avec la définition : Le Martyre d'Acace et ses 10 000 compagnons crucifiés sur le mont Ararat.

Sous ce code, le Bildindex Marburg fournit 87 images de différentes oeuvres.

  La liste des oeuvres consacrées au Dix mille martyrs fait ressortir un point essentiel : c'est entre 1508 et 1530 qu'on les retrouve en majorité ; cela témoigne d'un moment exceptionnel de diffusion de la Légende, ou de son culte, avec un foyer italien important. Or, c'est en 1493 que la première édition à Venise du Catalogus sanctorum de Petrus de Natalibus est parue.

  • Le vitrail  de la Collégiale de Berne, vers 1450 est consacré aux Dix mille martyrs: les Bernois avaient acquis à Rome  les reliques de saint Acace, sous la forme de son chef, en 1463. 

 

  • Vitrail de la Cathédrale de Moulins (bas-coté sud) : Les Dix mille Martyrs, vers 1480.

 

  • Peintures murales des dix mille martyrs du XIV-XVe de l'église St-Margaret à Médias, Roumanie 

 

  • Peintures murales des dix mille martyrs du 2ème moitié du XVe siècle, église fortifiée de Boian, Târnava Mare, Roumanie.
  • retable de Târnava Mare, reproduit dans Chaké Matossian, 2009 op. cité p. 61.

 

  • Ventura di Moro (1395-1486, Les martyrs du Mont Ararat, Musée des Beau-Arts de  Dijon link

 

  •  Enluminure représentant Le Massacre des dix mille martyrs : découpure provenant d'un Livre d'Heures du Duc Jean Ier de Berry ( 1340-1416). Ici, p. 25 :link 

 

  •  Gérard Horenbout (1465-1541), enluminure de l'Hortulus animae Bibl. Vienne. Signalé par Louis Reau, sans date, mais Michel de l'Estoile indique (Choses mémorables, note de la page 219 du chap. IX) qu'une oraison des Dix mille martyrs est présente dans l'Hortulus animae aux folio f117v et 118 de l'édition de Strasbourg de 1509.

 

  • Albrecht Dürer :  Le supplice des Dix mille martyrs, gravure sur bois de 1496-97, Bruxelle, Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Royale de Belgique. La Bibliothèque municipale de Lyon conserve une estampe de 1496 de Dürer intitulée Le supplice des dix mille martyrs de Nicomédie en Bithinie link

 

  • Albrecht Dürer,1496-1497 Achatius et le martyr de ses 10 000 compagnons, gravure sur bois 388 x 285 Herzog Anton-Ulrich Museum
  • scalJpeg.php?ins=2&sig=a-duerer-wb2-h025

 

  • Albrecht Dürer,  toile de  1508, Le martyre des dix mille chrétiens / Marter der zehntausend Christen conservée  au Kunthistorisches Museum de Vienne. Le tableau a été réalisé à la demande de Frédéric III de Saxe, dit le Sage pour être placé à coté des reliques des martyrs dans  la chapelle du chateau de Wittenberg. Il est interprété comme représentant le martyre des chrétiens de Bithinie sur l'ordre du roi perse Sapor en 303. Le duc Frédéric III était un très grand collectionneur de reliques.  : http://de.wikipedia.org/wiki/Marter_der_zehntausend_Christen

                                         

 

 

  • Le Maître de Lucerne : Martyrium der 10 000 Ritter, v1514, Huile sur bois 138,2 x 71,1 cm Musée des Beaux-Arts de Lucerne, prêté par la Fondation Bernhard Eglin Inv M 99x © Musée d'art de Lucerne :
  •                                   Martyrium der 10'000 Ritter

 

  • Vittore Carpaccio : Apparizione dei crucifissi del Monte Ararrat nella chiesa di sant'Antonio di castello, Accademia.
  • Carpaccio-Apparizionedei10000crocefissi.                                                                Le rêve de Francesco Ottobon, prieur de Sant'Antonio di Castello. En 1511, durant un épisode de peste, Ottobon s'endort dans cette église en priant Dieu pour qu'il protège ses moines des ravages de la peste. Il fait un rêve dans lequel des dizaines de martyres chrétiens portant des croix entrent dans l'église pour être bénis par Saint-Pierre. À la fin de la procession, il entend une voix lui dire que sa communauté serait sauve. Il s'avéra en effet qu'aucun de ses membres ne contracta la peste. En guise de remerciement, il fait ériger un autel de marbre où trônera une des toiles commandées à Carpaccio.

     

    http://mescarnetsvenitiens.blogspot.fr/2009/05/santantonio-di-castello.html

 

  • Manuel Deutsch (1484-1530) Martyr des Dix mille, Fondation Gottfried Keller ou Kunstmuséeum de Berne. Il s'agit des volets d'un autel (ou retable ?) dédié à Sainte Catherine, de 1516, avec sur les deux volets extérieurs le Martyr des Dix mille martyrs, sur un volet intérieur saint Acace et sur l'autre sainte Barbe.

 

  • Juan de Matta, peintre espagnol : Il Martiro dei Diecimila martiri, première partie du XVIe siècle, Chiesa Madre de Santa Maria Maggiore, Polizzi generosa, Sicile. Le peintre espagnol, actif à Palerme vers 1536-1567, a surtout travaillé à Polizzi Generosa où il était domicilié.

 

  • Jacopo Pontormo; Le martyre des Dix mille, 1529, peint pour l'hopital des Innocents de Florence, actuellement au Palais Pitti, Florence.

 

 

  • Le Bronzino, élève de Pontormo, Le Martyre des Dix mille, 1529-1530, Florence, Offices.

 

  • Perino del Vaga, carton pour un Martyre des Dix mille, 1523, Vienne, Albertina.

 

 

  • Peintures murales datant de 1515 de l'oratoire de Cavaillon (Vaucluse) 

 

 

  • Vini Sebastiano (1525 ou 1530-1602), Martyre des dix mille sur le mont Ararat, Carton préparatoire d'une fresque de l'église San Desiderio à Pistoïa, XVIe siècle, Musée du Louvre, département Arts graphiques.                                                                      L'église de Pistoïa qui abritait cette fresque a été détruite mais la fresque Martirio di san Desiderio e dei mille martiri a été conservée par Dominico Amati, et est toujours visible.

           http://it.wikipedia.org/wiki/File:Sebastiano_Vini,_il_Martirio_di_San_Desiderio_e_dei_diecimila_martiri.jpg

  • Fichier: Sebastiano Vini, le Martyre de Saint Désir et le martiri.jpg dix mille

 

  • Antonio del Ceraiolo (actif 1520-1530), Martirio di Sant'Acacio e dei compagni del Monte Ararat : link

 

  • Abbaye de Fontevraud : Les dix mille martyrs du mont Ararat, 17e siècle tableau du Musée de Saumur en dépot à l'Abbaye : ce tableau célèbre la résistance miraculeuse et attribuée aux dix mille martyrs, de l'abbaye dirigée par Louise de Bourbon face aux troupes protestantes de son neveu Louis de Bourbon, Prince de Condé. Lors de l'attaque de l'abbaye, les huguenots se voient repoussés par "une armée qu'ils virent sur les murailles", sans-doute les vassaux de l'abbaye ; les religieuses étant en train

de prier les dix mille martyrs, elles attribuent la victoire à ces saints. Le tableau a été commandée par Jeanne-Baptiste de Bourbon (1637-1670)link

 

1000_vignette.jpg Les dix mille martyrs, anonyme, 17e siècle, Fontevraud, Centre Culturel de l’Ouest, © Ville de Saumur, cliché Bernard Renoux. 

 

  • Elisabetta Sirani (1628-1665) , Crucifix des dix mille martyrs, église Santa Maria dei Servi de Bologne, vers 1660. Cette artiste aurait consacré deux autres oeuvres à ce thème.

 

  • Alessandro Allori (élève et fils adoptif du Bronzino) , 10.000 martiri di Ararat, 1574 Chapelle Pitti de la basilique de santo Spirito à Florence. 

 

  • peintures murales de la Légende des Dix mille martyrs,  chapelle des Âmes du purgatoire, Eglise Saint-Étienne-du-Mont, Paris 5ème : Composition datée du XVIe siècle et divisée en 15 sujets avec légende explicative, 4,90m x 3,30m. Découvertes sous le badigeon en 1861, elles ont été restaurées par Charles Maillot. Seul autre exemple d'un cycle, comme pour notre retable, et non d'une image isolée, et commentées en outre par une légende paléographique,  elles méritent une description détaillée  que je donnerai dans un article séparé.

 

 

 

 

Scéne du couronnement d'épines des dix mille martyrs, Crozon.

                          retable 6623c

 

2. La Légende des dix mille martyrs.

  Tardivement traduite en latin au IXe siècle par Anastase, bibliothécaire du Vatican (mort en 886), elle a été reprise d'après un manuscrit différent par le chartreux Surius (1522-1578) à la date du 22 juin. Selon Giry-Guérin (op. cit.), sa réalité a été mise en doute par Raoul de Rivo,link doyen de Notre-Dame à Tongres au XIVe siècle († 1403), en son Observance des Canons (Canonum observantai), mais ces objections ont été réfutées par le cardinal Cesare Baronio (1538-1607), bibliothécaire du Vatican,  dans ses Annales écclésiastiques Annales Eccl., ad an. 108, n ° 2.

  Selon le site Catholic Encyclopedy, Anastase aurait traduit cette légende d'un texte grec original qui n'a pas été retrouvé, dédicacé à Pierre, évêque de Sabina (†1221). Des reliques sont revendiquées par les églises de St-Vitus à Prague, de Vienne, Scutary en Sicile, Cuenca en Espagne, Lisbonne et Coimbra au Portugal.

 

  L'historicité de la conquète par Trajan de l'Arménie, devenue "province impériale" en 114 est établie, mais l'avènement d'Hadrien (117) ne semble marqué que par un renforcement du "limes" Rhin-Danube, sans plus (Le Thomas, 1965).

 

 

                            retable 6636c

 

 

 3. Le culte rendu aux dix mille martyrs.

 

A. En Europe.

  Les dix mille martyrs n'étaient pas, comme on pourrait le penser, les saints patrons collectifs des soldats et bien qu'on évoque l'idée que les Croisades ont participé à son expansion en Occident (à cause de l'Ange donnant la victoire aux soldats convertis) , c'est essentiellement dans l'assistance lors de la mort qu'ils sont invoqués. Saint Acace appartient, pour ce motif, aux 14 Saints Auxiliaires (ou Intercesseurs) particulièrement efficaces pour ceux qui les invoquent. Certes, le site Wikipédia mentionne les maladies dartreuses et les maux de tête, et la capacité à faire la pluie ou le beau temps souhaité, parmi les spécialités d'Acace, mais cela semble bien accessoire par rapport aux secours que les martyrs qui ont "estez desprisez, batuz, flagellez, d'espines couronnez, les costez percz et finis leur vie en croix et arbre" (Prière du XVe siècle, Louis Rézeau, op. cit) apportent aux mourants.

   Comme le souligne Giry-Guérin, p. 213, note 1 : " de plus, il ne faut pas omettre ici que ces glorieux athlètes de Jésus-Christ rendent de grandes assistances aux malades, dans le temps de leur agonie, pour les rendre victorieux du démon : on peut en voir un exemple mémorable dans la vie de sainte Thérèse [d'Avila †1682]."

 

 

1. Lieux de culte

  • La basilique de Saint-Denis abritait des reliques des dix mille martyrs.

 

  • Cathédrale de Puy-en-Velay : on y conservait dans un reliquaire "byzantin en émail bleu enrichi de grenat et de saphir" les reliques de saint Acace et de ses compagnons, par un don du roi Lothaire (Francisque Mandet, Histoire du Velay, 1860).

 

  • Ancienne chapelle des dix mille martyrs, construite par Jean Palmier, riche habitant de Lyon,  dans l'église des Pères Célestins. Il y existait une Confrérie des dix mille dans l'église des Pères Célestins à Lyon, après le don du chef de saint Acace par le pape Eugène IV en 1434 à Jean Bassan, Provincial des Célestins. Le chef de saint Acace et la châsse d'argent qui le contenait ont disparu en 1562 après l'occupation de Lyon par les protestants. La chapelle prit ensuite le nom de chapelle des onze mille vierges après la reception en 1662 de plusieurs chefs de ces vierges par les Célestins de Colombiers dans le Vivarais : l'un d'entre eux fut donné aux Celestins de Lyon, qui le placèrent dans .

 

  • Au couvent des Célestins à Paris, l'église comportait, parallèle à sa nef de 45 mètres, une chapelle des dix mille martyrs, bâtie en 1482 et dédiée à cette cause par Louis de Beaumont, évêque de Paris. Cette ancienne chapelle avait été remplacée en 1621 par une chapelle construite par François, duc de Luxembourg et dédiée à la Vierge, aux dix mille martyrs et à saint Pierre de Luxembourg. Son nom de chapelle de Gesvres lui venait des ducs de Gesvres qui l'avaient fait restaurer et qui y avaient leur tombeau.  Avec la chapelle adjacente d'Orléans et la petite chapelle Saint-Martin, cela constituait un ensemble très riche en monuments funéraires princiers, que seule surpassait la basilique de Saint-Denis. Outre les ducs de Gesvres, René Potier, duc de Tresmes et Marguerite de Luxembourg son épouse, leur fils Louis Potier marquis de Tresmes ou l'évêque de Castres Gérard Manchet, confesseur de Charles VII étaient inhumés dans la chapelle des dix mille martyrs, qui contenait encore le coeur de Jean Coeur, archevêque de Bourges. La coexistence du culte des martyrs, et de nécropole, est significative. 

 

  • Une chapelle des Dix mille martyrs, sur le modèle de celle des Célestins de Paris, a été bâtie dans l'église des Célestins de Rouen par l' amiral Malet de Graville (1438-1516), bienfaiteur de l'ensemble de l'ordre des Célestins et dont le portrait figurait, avec ceux de  sa famille, sur les vitraux de cette chapelle.

 

 

  •  Chapelle des dix mille martyrs de St-Pierre d'Entremonts, Savoie.

 

  •  St-Pierre de Chandieu, près de Lyon, ancienne chapelle des dix mille martyrs (il reste une croix commémorative).

 

  • A l'Hotel-Dieu de Château-Thierry, fondé par Jeanne de Navare au XIVe siècle, , les antiphonaires de 1710 mentionnent une chapelle dédiée aux Dix mille crucifiés (link).

 

 

  • Chapelle des dix mille martyrs de Champoléon (Hautes-Alpes), 1862, base Mérimée IA00049712 link

 

  • A Apt (Vaucluse), est attesté en 1451 l'existence d'une confrérie des dix mille martyrs. link
  • A Villers-le-Chambellan est notifiée  une confrérie des Dix mille martyrs :"14 août 1509 : Association des Stes Anne, Barbe, des Dix Mille Martyrs, des Onze Mille Vierges, et du bienheureux Robert, dans la Confrérie de la très bienheureuse Vierge Marie et de S Nicolas, fondée dans l'église paroissiale de Villers du doyenné de S Georges." link

 

  • La cathédrale Notre-Dame-du-Puy à Grasse (06) avait au début du XVIIe siècle pour la confrérie* éponyme  un autel attribué aux Dix mille martyrs près du deuxième pilier nord.link  *Voici la confrèrie des Dix mille martyrs qui a son siège dans la cathédrale de Grasse. Le bref qui lui accorde des indulgences date du 14 mars 167917. Cependant, à cette date, elle existe depuis longtemps. En 1633, c'est une confrérie importante. Elle est liée au chapitre et à la cathédrale qui possède les reliques des Dix mille martyrs, c'est-à-dire, d'après le document, celles de saint Aigulfe, abbé de Lérins, et de ses compagnons martyrisés, saints invoqués contre les maladies contagieuses, en particulier contre la peste. L'évêque qui fait mention de la confrérie la cite immédiatement après celle du Saint-Sacrement, et la distingue très nettement de toutes les autres, réduites au rôle de luminaires. En 1679, tout semble différent. Les reliques des Dix mille martyrs sont devenues suspectes et la confrérie se range dans l'anonymat des «luminaires» de la cathédrale. La demande d'indulgences semble avoir répondu à un désir, de la part de confréres encore influents, de donner un second souffle à une confrérie en déclin. En effet, en 1712, on apprend que les reliques des Dix mille martyrs ont été interdites, que la dévotion aux saints protecteurs de la peste s'est déplacée sur le culte de saint Roch. L'autel des Dix mille martyrs est alors entretenu par la puissante confrérie des marchands et des tailleurs d'habits. D'une confrérie liée à la cathédrale et à l'histoire du diocèse, on est passé à une confrérie de métier. La demande d'indulgences à Rome semble avoir correspondu à ce changement. link

     

 

  • Autel des dix mille martyrs et des onze mille vierges, béni en 1442, de l'église du couvent des franciscains à Nicelink

 

  • A Strasbourg, l'un des vingt prébendes (ou bénéfice ecclesiatique) du chapître cathédral du grand Choeur de la cathédrale de Strasbourg était nommé "prébende des dix mille martyrs (en 1720) : une chapelle ou une confrérie devait exister : effectivement, un autel leur était consacré dans la chapelle Saint-Grégoire, et avait été offert au XIVe siècle par Nicolas Schurppfesack.

 

En Europe :

 

  • Chapelle des dix mille martyrs, Le Landeron, Neufchâtel. Cette chapelle construite dans le centre historique de la ville a été consacrée en 1455 aux Dix mille martyrs. Elle fut dessrvie par les Capucins de 1695 à 1992.
  • Eglise baroque Chiesa dei Diecimila Martiri de Palerme, Sicile, avec un médaillon en plâtre dédié à sant Orazio et ses 9000 + 1000 martyrs.
  • Eglise Diecimila Martiri Crocifissi de Gênes, datant de 1191, elle a été fondée par les chanoines réguliers de santa Croce detti Crucigeri ou Cruciferi.
  • Bruges : église du Saint-Sépulcre, édifiée sous le pontificat de Martin V, 1417-1431, qui en autorisa la dédicace aux onze mille vierges, aux dix mille martyrs et à Saint-Servais.
  • église gothique des Dix mille martyrs proche du Chateau Royal de Cracovie : elle fut fondée par le roi de Pologne Casimir le Grand (1309-1370).
  • Un retable était consacré, entre autre, aux Dix mille martyrs dans la cathédrale St Willibrord à Wesel.link

 

 

  • Les ossements des Dix mille martyrs seraient, selon Jean Calvin, conservés à la Scala Coeli de Rome, "avec le couteau par lequel ils furent égorgés", ce qui suscitait l'ironie critique de Calvin (Traité des reliques, 1543). C'est une confusion regrettable du fondateur du calvinisme,  les martyrs vénérés à Scala Coeli étant les 10.203 soldats de saint Zénon (San Zeno).

 

2. L'existence d'autres reliquaires.

  On a mentionné les reliques conservées dans la collégiale de Berne, dans la cathédrale du Puy-en-Velay,  au chateau de Wittenberg, dans la chapelle des Céléstins de Lyon, dans la chapelle d'Entremonts en Savoie, mais on peut y ajouter :

  •  Le reliquaire de l'église de Sap, dans l'Orne.

 

 

  • La basilique Saint-Martin d'Aynay à Lyon, contenait en 1531 dans une des chapelles une châsse renfermant les reliques des Dix mille martyrs. (Inventaire en 1531 des reliques vénérées en l'église d'Aynay : Item in capella Beatae Magdalenae et sanctae Blandinae est une casso in quo sunt rellquiae decem mil martyrum. A. Chagny : La Basilique Saint-Martin d'Ainay et ses annexes. Lyon, 1935, p. 232
  • Reliquaire d'Eyzin-Pinet (Isère), jadis conservé par un couvent des Carmes.

 

  • Reliquaire de l'abbaye de Grandesvle, près de Toulouse, du début du XIIIe siècle, contenant dans un cylindre de 13 cm de haut contenu dans une sorte de clocheton carré les reliques des dix mille martyrs cotoyant celles des onze milles vierges parmi celles de "de la sainte couronne, du Sauveur, , du précurseur, de qautre apôtres, de trois diacres martyrs, des saint Innocents, du prophète Daniel (!), des trois saints confesseurs Martin, Nicolas (l'huile qui s'écoula de.), Martial, de l'arbre de la fuite, de saint Marcel et Marcellin, de la pierre de l'Annonciation, etc... Cette dernière relique, mentionnée par une inscription sur plaque de cuivre comme foramine petrae per quod angelus intravit ad virginem, est celle du trou de la pierre par lequel l'ange pénétra à/vers la Vierge. La relique de l'arbre de la Fuite (de arbore qui Domino et S. Marie et S. Joseph supplicavit) est  celui qui, sur le chemin vers l' Egypte, s'inclina soit pour saluer les Fugitifs, soit pour proposer ses fruits. Heureuse, trois fois heureuse l'église de Bouillac (Hérault) qui reçut ce reliquaire décrit comme "une espèce de quenouille emmanché d'un bâton", selon Adolphe-Napoléon Didron qui semble ici, dans ce Manuel des oeuvres de bronze et d'orfévrerie du Myen-Âge, Paris, 1859 p.  paraphraser La Fontaine. (Oeuvre classée MH en 1897)
  • Monastère des religieuses du premier ordre à Toul. Selon Jean de Giffre de Rechac, 1647, ce monastère reçut des religieuses de Dijon des reliques des dix mille martyrs. 
  • En l'église de Saint-Quentin, demoiselle Bonne Dauquesnes, veuve de Robert de Wignacourt, ecuyer, a fondé la fête annuelle des dix mille martyrs vers 1430 ; elle a donné 450 livres tournois pour acheter des rentes et un reliquaire d'argent, dans lequel sont enchâssés des ossements des dix mille martyrs.(Charles Gomart, Histoire de l'église de Saint-Quentin,  Paris, 1834
  •  Cathédrale Notre-Dame d'Embrun (Hautes-Alpes)  : il y est décrit "un reliquaire des dix mille martyrs donné par Hardouin Meyssereau" (Abbé Gaillaud, Notre-Dame d'Embrun, Gap, 1862)
  • église de Saint-Sauveur à Aix : les reliques avaient été données par Nicolas V (pape de 1447 à 1455).
  • L' Église Saint-Jean-Baptiste à Waischenfeld (Bavière) reçut en 1502 des reliques des Dix mille  martyrs link.

 

 

3. Manuscrits .

1. Vie et passion de Saint Denis, 1270-1285  : op. cité.

voir :  Les Dix mille martyrs dans le manuscrit Fr. 696 La Vie et passion de Saint-Denis : transcription, annotations, adaptation en français moderne.

  Les soldats (en tenue de chevaliers médièvaux) sont ici attachés à leur croix en position tête en bas.

                                   légende dix mille 2

 

2 . Vincent de Beauvais, Speculum historiale, op. cité :

     Vincent de Beauvais, Speculum historiale (traduction de Jean de Vignay), Bibliothèque Nationale, département des manuscrits occidentaux, francais 50, Fol. 383.

    Sur cette superbe enluminure, la mention du nom d'Adrien montre qu'il s'agit bien de la Légende des dix mille martyrs du mont Ararat, et le motif des anges ôtant les pointes de fer le confirme.

      ConsulterElementNum?O=IFN-8100039&E=JPEG

http://marinni.livejournal.com/828773.html

 

3. Petrus de Natalibus (1493), op. cité :

 

legende dix mille 3

 

 

4. Les Grandes Heures d'Anne de Bretagne.

  On sait, par l'inventaire de ses biens le 8 mai 1508, que la reine de France possédait un "ossement des dix mille martyrs". 

 Les Grandes Heures d'Anne de Bretagne, Horae ad usum romanum,  est un livre d'heures réalisé par l'enlumineur Jean Bourdichon entre 1503 et 1508. Il est conservé au département des manuscrits de la Bibliothèque Nationale à la cote Ms lat 9474, et consultable en ligne. A l'époque de sa rédaction, Anne de Bretagne, fille du duc de Bretagne François II était reine de Fance comme épouse de Louis XII (de 1499 à 1514), aprés avoir été celle de Charles VIII de 1491 à 1498. C'est dire l'importance de la présence dans son livre d'Heure d'une oraison aux Dix Mille Martyrs, aux folio 177v et 178.

Voir les illustrations et l'étude de ce document, ainsi que d'autres mentions de la Légende dans les Livres d'heures,  dans mon article 

 

 

 

 

                         retable 6637c

 

 

 

 

B. Culte des dix mille martyrs à Crozon.

    A Crozon, le culte rendu aux dix mille martyrs est attesté au XVIe siècle par l'existence du reliquaire (de 1519 ?), par l'existence de la confrérie des saints martyrs, par les dons faits par les paroissiens à cette intention, et enfin par la présence du retable vers 1602-1624.  Mais au XVIIe siècle, les Missions prêchées dans toute la Bretagne par le Père Maunoir étaient centrées sur le drame de la Passion, l'exposition théatralisée des souffrances endurées par le Christ par des tableaux, des sermons, des processions et par la mise en scène costumée du Portement de Croix ou de la Crucifixion  étant destinée à entrainer les conversions par le remords, la pénitence et la confession, puis le désir de l'imitation de Jésus-Christ. C'est dire si le le Pére Jésuite trouva à Crozon une terre d'élection déjà parfaitement prête à suivre une voie à laquelle le retable l'initiait. En effet, le martyre des légionnaires par crucifiement répétait les supplices endurés par le Christ, dans une Imitation exemplaire et sacrificielle. Si bien que l'on peut imaginer que la Légende des dix mille a vite été adoptée par les missionnaires comme un idéal support pédagogique et de prédication, mais aussi que la découverte que Julien Maunoir en a fait à Crozon a été riche d'inspiration, puisque c'est là qu'il composa ses cantiques de la Passion. 

  L'autel sous lequel se trouve le retable est décoré d'un bas-relief en bois qui illustre parfaitement l'importance donnée au XVIIe siècle au thème de la Passion : il représente autour du calice eucharistique  les Instruments de la Passion : marteau, clous et tenaille, couronne d'épine, fouet aux lanières pourvues de noeud, palme du martyre :

retable 8725x

 

 La Mission du Père Maunoir à Crozon et le Cantique des dix mille martyrs.

  La première mission eut lieu en 1654, puis le Père Maunoir revint en 1666,  1671 et 1683, alors que le curé était Mr de Coëtlogon, frère de l'évêque de Quimper, puis Mr Raguenes.  

   a) témoignage de son biographe le Pére Boschet, Le Parfait Missionnaire, Paris 1697 à propos de la Mission de 1671:

   "Il n'y avait rien de mieux réglé que cette paroisse. L'office s'y faisait aussi magnifiquement que dans une cathédrale. Les Prêtres, qui y étaient en grand nombre, vivaient d'une manière exemplaire, et instruisaient soigneusement le peuple....Ce fut dans cette mission  que le Pére composa sur les sept principaux mystères de la Passion ces  merveilleux cantiques, qui parurent si édifiants à un docteur de la Sorbonne qu'il les a traduits en vers français, pour les faire passer de la Basse-Bretagne....Le Pére marque aussi qu'on les chanta avec une si grande bénédiction du ciel dans les paroisses de Crozon, de Camaret, et de  Roscanvel que 3000 personnes apprirent par là à méditer la Passion du Sauveur.

"Il avait établi à Crozon le culte de saint Isidore, pour entretenir la piété des laboureurs, dont ce saint est le patron. Il avait érigé une confrérie en son honneur, dans une chapelle qui relève de la paroisse et qu'on appelle Notre-Dame de Port-Saint; et il avait fait un cantique exprés pour engager le monde à s'enrôler dans cette confrérie."

 

 

 

 b) le témoignage du Père Séjourné, biographe du Père Maunoir.

    "Ce fut du temps de ce Recteur que le Père Maunoir fit la première mission à Crozon, pendant laquelle fut ravivée la dévotion des Crozonais aux dix mille martyrs de la légion thébéenne. Voici comment en parle le dernier historien du Vénérable : « Les habitants de Crozon avaient honoré longtemps d'un culte particulier les martyrs de la légion thébéenne, dont ils conservent même quelques ossements dans un riche reliquaire. Mais avec les années, ce culte s'était bien affaibli. Pour le ranimer, le P. Maunoir fit représenter à la procession générale de la mission le martyre de St Maurice et de ses glorieux soldats. Leurs reliques y furent solennellement portées. Etait-ce un effet de mirage, était-ce un prodige ? la foule toute entière, et elle se composait de 7 ou 8.000 spectateurs, put voir se reproduire dans les hauteurs du ciel la scène qui se passait sur la terre ; la procession s'y déroulait dans le même ordre et la même majesté. Les Crozonais n'eurent pas de peine à se persuader que c'était là un témoignage évident de la bonté de Dieu à leur égard, et ils accueillirent par des acclamations de joie répétées le spectacle qui s'offrait à leurs yeux. A cette même procession, qui se rendait à la chapelle St Laurent, un sous-diacre, épuisé depuis longtemps par la maladie, dévoré alors par une fièvre ardente, ne voulut jamais céder à personne l'honneur d'y porter la croix et de la porter à jeun. Sa piété en fut bien récompensée, car à partir de ce jour-là, recouvra une santé parfaite » (Père Séjourné ; les italiques sont de moi).

 

    b) Le cantique des dix mille martyrs.

 

 Titre : Canticou spirituel hac instructionou profitabl evit disqui an hent da vont d'ar barados, composet gant an tat Julian Maner,... Corriget hag augmentet gant a nevez en edition diveza-man

Auteur : Maunoir, Julien (1606-1683)

Éditeur :  1686 E Quemper,  Gant Ian Perier, Imprimer ha Librer en escopti Querné.

Format : In-8° , 192 p., fig.7

  Le cantique mentionne Crozon dès le premier mot, et on ne peut douter qu'il a été composé en raison du culte rendu dans cette paroisse aux Dix mille martyrs.  On peut donc  dater sa composition de 1671 (cf texte du P. Boschet).

 

                     Cantic en enor d'an dec mill Merzer crucifiet.

Crozon, mar plich, digoret ho speret,

Trugarecat à renquer an Drindet,

Hag an  dec mill Merzer crucifiet,

Evit ar Feiz JESUS à Nazaret.

An Impalaëzr  Adrian a zavaz,

Soudardet cré, hag a vaillantis braz,

Evit songeal e vizien revolte

Pere o devos un armé destumet.

Ne oa nicun evit anezo christen

Gant oant oll é creis tevaligen

Ne oa nicun anezo badezet, 

Hoguen ezoant gant JESUS-CHRIST choaset

E creis an hent un AEl caër meurbet

A bromettas abers Groüer ar ber, 

E visent fur trec'h d'o adversourien,

Mar carsent oll dilesel o lefen,

Mar carsent oll cridi gant Feiz certen

Tri Person sacr en un Doué hep quen

Mar carsont oll adori da viquen

Ar Roué JESUS, guir doué ha guir den,

E prommitas é visent oll eurus

E Roüantelez an Impalaëzr JESUS.

Credi à reont souden guitibunan :

En hano an Tat, ar Map, ar Speret glân,

E recevont devot ar Bardiziant

O renonç gronç gant Feizd'an azraoüant.

Choasi à reont JESUS da cabiten, 

O prometti derc'hel mat d'é Lesen,

Evit o armé quemeront ar Groas

Enep ar bet, ar ch'ic, ha Satanas.

Pa glevas-se, Adrias arraget

A guemenas souden e soudardet

O lazaret dezo, tut milliguet,

Renonçit oll JESUS à Nazaret.

Renonçit gronç ar Feiz, ar badiziant,

Adorit oll Jupiter constammant

Rentet graçou d'hor beza sicouret

Da feza cren ma guizien revoltet.

Refus à reont lesel guir Map Doué,

A guemeront evit o guir Roué,

O protesti é talc'hint mat ato,

D'ar Feiz, ha d'é Lesen bete ar maro.

Pa velas-se Adrian diboellet

A ordrenas é visent tourmantet

Eguis ma oue JESUS à Nazaret

Pa savetaas gant é varo ar bet.

Condaunet viont  da veza scourgezet

Gant fouedou ha quentrou criz meurbret

Hoguen neuse an divrec'h menargars

Ar bourevien dinerz cren à chommas.

An Impalaëzr mui oc'h mui arrager

A ordrenas é vise curunet

Gant Curun spern peb unan anezo

Ebars gouzân evit Doué ar maro.

Da imita JESUS à Nazaret

Pep troat ha dorn à oue crucifiet

Teir heur er Groas à chompiont start bepret ;

O c'hofteziou gant lançou digoret.

Da veza henvel oc'h JESUS hor prenas

An heaul trist da greis deiz à semplas,

Ne dequet oll an doüar à grenas,

 

      http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b86120755/f184.image

 

C. L'Arménie et le culte des Dix mille martyrs.    

  La légende des Dix mille martyrs raconte comment des légionnaires romains, pour mieux réprimer une révolte du peuple arménien contre les occupants romains, se convertirent au christianisme puis furent martyrisés par l'empereur romain, ou son représentant, sur le mont Ararat ou Mont Masis, plus haut sommet (5165m) du haut plateau arménien (ou Anatolie orientale). Elle raconte comment une armée de cent mille arméniens fut massacrée, ou mise en déroute. A l'époque (en l'an 120), l'Arménie n'était pas christianisée, et le christianisme n'y devint le culte officiel qu'en 301.

  On pourrait  donc penser que ces dix mille martyrs persécuteurs d'arméniens ne soient pas en odeur de sainteté en Arménie, mais la réalité est différente, et l'église arménienne reconnaît parmi ses saints tous ceux qui ont été martyrisés pour le Christ, a fortiori si cela s'est passé sur le mont Ararat. 

  C'est ainsi que l'on peut trouver les lignes suivantes dans L'Histoire de l'église arménienne, écrite par Monseigneur Malachia Ormanian en 1910 http://www.armenweb.org/espaces/reflexion/dossier_20.htm. Il s'agit bien-entendu une église orthodoxe.

 "III. L’ERE PRIMITIVE DE L’EGLISE ARMÉNIENNE

 

  "Ce fut, en 301, au commencement du quatrième siècle, que le christianisme devint religion dominante en Arménie. Avant cette date, il n’avait cessé d’être en butte aux persécutions. Seulement nous devons convenir que les mémoires, qui nous sont parvenus sur l’existence et les progrès du christianisme en Arménie pendant les trois premiers siècles, sont aussi rares que dénués d’importance. ils ne sauraient soutenir, au point de vue de l’abondance des informations, aucune comparaison avec les documents qui se rapportent à la même période de l’histoire gréco-romaine. mais le manque de documents ne constituent nullement une preuve de non-existence d’un fait réel."

   "Le monde gréco-romain, alors à l’apogée de sa civilisation, comptait un grand nombre d’écrivains et de savants, et par ses écoles, il était à la tête du progrès intellectuel. par contre, l’Arménie était encore plongée dans l’ignorance. loin de posséder une littérature nationale, elle en était encore à la recherche d’un alphabet. Dans ces conditions, on conviendra qu’il lui eût été difficile d’écrire des mémoires et des récits sur des événements qui ne pouvaient intéresser que l’avenir. Cependant, les quelques faits qui nous ont été transmis par la tradition nationale, auxquels sont venus s’adjoindre les récits des écrivains étrangers, sont plus que suffisants, croyons-nous, pour prouver l’existence du christianisme à certains moments. Or, le bon sens interdit de penser que l’expansion de la foi ait pu subir des éclipses intermittentes dans ce laps de temps. Ces mémoires, isolés et sans lien entre eux, se succèdent, durant cette période, prouvant l’existence ininterrompue du christianisme en Arménie."

    "C’est ainsi que nous devons mentionner une première tradition donnant pour le siège d’Ardaze une série de sept évêques, savoir : Zakaria pendant seize ans, Zémentos quatre, Atirnerseh quinze, Mousché trente, Schahen vingt-cinq, Schavarsch vingt et Ghévontios dix-sept. Ces dates nous mènent à la fin du deuxième siècle."

     "Une autre tradition assigne au prince de Sunik une série de huit évêques, comme successeurs de saint Eusthathius, premier évangélisateur de cette province. ces évêques sont Kumsi, Babylas, Moushé, qui passa ensuite au siège d’Ardaze, Movsès (Moïse) de Taron, Sahak (Isaac) de Taron, Zirvandat, Stépanos (Étienne) et Hovhannès (jean). Avec ce dernier, nous arrivons au premier quart du troisième siècle.

    "D’autre part, Eusèbe cite une lettre du patriarche Denis d’Alexandrie écrite en 254 à Mehroujan (Mitrozanès), évêque d’Arménie, successeurs des évêques susmentionnés d’Ardaze.

    "L’église arménienne contient dans son martyrologe la commémoration de plusieurs martyres arméniens de l’ère apostolique. On y relève les noms de sainte Sandoughte, issue de sang royal ; de sainte Zarmandouhte, dame noble ; de satrapes comme saint Samuel et saint Israël ; des mille arméniens martyrisés en même temps que l’apôtre saint Thadée ; de saint Ogouhie, princesse royale et de saint Terentius, militaire, martyrisés avec l’apôtre saint Barthélémy, et des saintes vierges Maryam de Houssik, Anna d’Ormisdat et Martha de Makovtir, disciples de saint Barthélémy. Le calendrier ecclésiastique contient les fêtes de saint Oski (Chryssos) et de ses quatre compagnons, de saint Soukias et de ses dix-huit compagnons, martyrisés au commencement du deuxième siècle; le martyrologe latin commémore saint Acace avec dix mille miliciens martyrisés à Ararat, en Arménie, sous le règne d'Adrien."

    "On doit ajouter à ces faits le passage de Tertullien, célèbre auteur ecclésiastique du deuxième siècle, qui, en citant le texte des Actes des apôtres (II. 9), où sont énumérés les pays dont les langues furent entendus par le peuple le jour de la pentecôte, fait mention de l’Arménie entre la Mésopotamie et la Cappadoce, au lieu de nommer la Judée, comme le fait le texte de la bible usuelle. la Judée ne saurait être rangée parmi les pays étrangers, et l’on sait quelle ne se trouve point placée entre la Mésopotamie et la Cappadoce. Logiquement parlant, la situation indiquée ne convient qu’à l’Arménie. Saint Augustin suit également la lecture de Tertullien. On voit par là que les deux pères de l’église africaine étaient pénétrés de la conviction que le christianisme s’était répandu chez les arméniens au siècle apostolique."

    "Aussi bien la conversion presqu’instantanée de l’Arménie entière au christianisme au commencement du quatrième siècle, ne peut s’expliquer que par la préexistence d’un élément chrétien établi dans le pays. En effet, l’histoire enregistre des persécutions religieuses qui auraient été exercées par les rois Artaschès (Artaxerxes) vers l’an 110, Khosrov (Khosroès) vers 230, et Tirdat (Tridate) vers 287. Elles ne se seraient pas produites s’il n’y avait eu en Arménie un nombre considérable de chrétiens. C’est au cours de la dernière de ces persécutions qu’eut lieu le martyre de saint Théodore Salahouni, mis à mort par son propre père, le satrape Souren."

    "En présence de ces données nous sommes en droit de conclure à l’existence du christianisme en Arménie, pendant les trois premiers siècles ; qu’il a compté un nombre considérable de partisans, et que ce premier noyau de fidèles a su enfin, par sa constante énergie, venir à bout des obstacles et des persécutions."

 

  Le fait que l'intitulé complet de la Légende soit Les Dix mille martyrs du mont Ararat, ou que saint Acace soit nommé, pour le distinguer de ses homonymes, Acace du mont Ararat, n'est sans-doute pas pour rien dans l'intérêt que les Arméniens portent à ce culte (si on en juge par  l'article documenté et illustré sur le retable de Crozon sur un site d'une association culturelle arménienne, l'ACAM : http://www.acam-france.org/contacts/contact_lieu.php?cle=189, ou sur l'ouvrage de Chaké  Matossian, Des admirables secrets de l'Ararat, Vinci, Dürer, Michel-Ange sur les traces d'Er et Noé (op. cit.)

  En effet, le mont Ararat, surtout connu pour moi comme étant le point d'échouage de l'arche de Noé dans la Bible (Genèse 8,4), est le symbole national des Arméniens, et sa silhouette figure au centre du drapeau arménien.

 

 

D. La légende des Dix mille martyrs et la réalité historique.

  Sous l'empereur Hadrien, l'Arménie est indépendante, elle est en dehors de l'Empire romain : la base historique d'une révolte d'un peuple d'une des Provinces, réprimée sous Hadrien, est donc sapée.

  L'Arménie fut un protectorat romain à partir de 65 av.JC, puis les Romains et les Parthes se partagèrent le royaume arménien, le roi étant choisi parmi les arsacides, mais couronné par les romains. C'est sous Trajan, de 114 à 117, que le pays redevient la Province romaine d'Armenia. Mais les conquêtes  de Trajan s'avèrèrent difficiles à tenir en raison de nombreuses révoltes, et la Mésopotamine fut évacuée : le successeur de Trajan, Hadrien fit la paix avec les Parthes et rétablit le royaume d'Arménie en nommant un arsacide, Vologèse Ier.

  A l'époque d'Hadrien (voir la carte http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/d5/L%27EMPIRE_ROMAIN_125.svg,) les légions romaines présentes en Turquie dans la Province de Cappadocia à la frontière de l'Arménie sont la XV Apollinaris, à Satala et  la XII Fulminata à Mélitène.

  Ce n'est qu'en 161 que les Parthes rompirent l'entente avec Rome en attaquant la province romaine de Syrie, ce qui amena, sous les empereurs Marc-Aurèle et Lucius Verus, le gouverneur de Cappadoce Severanius à s'avancer en direction du centre de l'Arménie ; mais il fut arrété à Elegeia, au nord-est de Satala, par les troupes d'Osroés et y subit une défaite totale. C'est peut-être à cette occasion que la légion  XXII Deiotariana disparut. Le nouveau gouverneur de Cappadoce, Statius Priscus, envahit l'Arménie et détruit la capitale Artaxate en 163. L'empereur Lucius Verus est décrété par le Sénat Armeniacus, "vainqueur des Arméniens". Les Romains placent un nouveau roi arsacide, Soheamus, à la tête du royaume arménien, avec une nouvelle capitale, Kainepolis.

 

  On voit qu'il est difficile de trouver une base historique à la légende des dix mille martyrs ; certes, le texte ne dit pas que les révoltés étaient Arméniens, et il utilise l'expression "les Gadéréens et quelques peuples qui demeuraient au dessus de l'Euphrate". Mais les seuls Gadéréens -ou Gadaréens, Gadareniens, ou encore, en moyen-français du XIIIe siècle, " li gaderui"_ ne se rapportent à rien d'autres qu'aux habitants de la ville de Gadara, connus par "le miracle de Jésus au "pays des gadaréniens" (Mat.8, 28-34), ou par Philodéme de Gadara, l'épicurien. Le fait que les traductions des Évangiles donnent aussi les formes "geraséniens", en référence à la ville de Jerash, et "gergéséniens", en référence à celle de Gérgésa ne change rien, toutes ces villes étant situées à l'est du Jourdain, mais non "au dessus de l'Euphrate".

  Un autre indice, géographique cette fois, est la mention d'une ville nommée Alexandrie située à une centaine de kilomètres (500 stades) du Mont Ararat, dans le royaume arménien ; mais je n'ai pu la localiser. 

 

 On vérifiera sur cette carte l'absence de tout "gadaréniens"Fichier:Antic Anatolia.jpg

 

 

Autres liens divers.

 

 

_ L' Année Saincte, ou l'instruction de philagie pour vivre à la mode des saincts, & pour passer sainctement l'année: Paul de Barry, 1641 link

 _ Légende Dorée, Jacques de Voragine,: link

 

_  Chapelle de Gêvres :
  •  Antiquités nationales ou recueil de monuments pour servir l'histoire de l ...
    Par Aubin-Louis Millin, 1790 link
  • Les antiquités de la ville de Paris, Claude Malingre, 1640, p. 590.link

 

 

  _ L'abbé Delaunay, curé de St-Etienne-du-Mont (où se trouvent les peintures murales des dix mille martyrs), a revu un ouvrage de Léon Curmier, Les Évangiles des dimanches et fêtes de l'année, suivis de prières ..., Volume 3, 1864  link  . Il se trouve que cet abbé est aussi celui qui commenta les Grandes Heures d'Anne de Bretagne en 1841. 

 

Méditation : L'Année mystique, par B. de Vienne, 1702  Saint Acace et ses compagnons les dix mille soldats Crucifiez : link

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Published by jean-yves cordier
3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 12:19

         Le retable des dix mille martyrs,

              église Saint-Pierre de Crozon (29).

  Deuxième partie : étude iconographique des panneaux.

 

Voir aussi :

 
...après ces différents travaux, je n'aurais plus la lecture que je donne ici de ces panneaux.

  L'église de Crozon conserve dans son transept sud un retable du XVI ou XVIIe siècle consacré "aux dix mille martyrs" du mont Ararat, légionnaires romains convertis à la foi chrétienne et martyrisés sous l'empereur Hadrien.

   Placé au dessus de l'autel,  c'est un ensemble composite regroupant le retable lui même qui est un triptyque à volets en chêne polychrome de 5 mètres de large, avec un autre triptyque beaucoup plus petit placé au dessus de lui. De plus, les deux bas-reliefs du bel autel (il aurait été  le maître-autel de l'église jusqu'en 1754) consacrés à la Passion du Christ, quoique de facture différente participent à l'ensemble en soulignant le lien entre le martyre des soldats et les souffrances du Christ.

  Le retable, dont on pense qu'il a été réalisé par des sculpteurs locaux au XVIe siècle, est classé aux Monuments historiques à la date du 11 octobre 1906.

 

 retable 8535c (2)

 

  Le retable principal est le seul à être clairement consacré au thème très original des dix mille martyrs, thème qui donne tout son intérêt à l'oeuvre. Je le décrirai donc en premier, avant de présenter le petit retable supérieur, puis les panneaux latéraux au thème certes beaucoup plus classique, mais qui ne manquent pas d'intérêt. 

 

I. LE RETABLE DES DIX MILLE MARTYRS. 

    C'est un tryptique à volets : chaque volet comporte six panneaux, de taille plus haute dans le registre inférieur, alors que l'armoire centrale rassemble douze panneaux (o,48 x 0,62 m): soit un total de 24 scènes, dont la lecture, qui débute par le panneau de gauche de haut en bas, se poursuit par le registre supérieur de la structure centrale, puis ses registres inférieurs, avant de se prolonger sur le panneau de droite. On a dénombré quelques 400 personnages.

  L'histoire racontée est en fait  l'épisode central de la vie d'un saint peu connu, saint Acaste, ou "Acace du Mont Ararat" (car il y a huit autres saints Acace, presque tous martyrs), ou Achatius, ou Achaz, qui est fêté le 22 juin. Ce tribun romain subit le martyre en Arménie sur le Mont Ararat avec ses légionnaires dans les circonstances que l'oeuvre nous présente : 

  Elle montre en effet  le martyre par crucifixion de soldats chrétiens sur le mont Ararat en Arménie, en 120 après Jésus-Christ. À la suite d’une révolte de populations arméniennes contre l’occupation romaine, une armée de seize mille soldats est envoyée, mais l’expédition tourne à la déroute. Ne restent que neuf mille hommes pour combattre. Selon la légende, un ange leur assure la victoire s’ils se convertissent et adorent le vrai Dieu. Leur conversion faite, ils remportent triomphalement la bataille. Pressés de sacrifier aux dieux de Rome, ils refusent et affirment leur foi dans le vrai Dieu. Ils sont mis au supplice, mais aucun ne renie, au contraire ; ébranlés par leur courage, mille légionnaires les rejoignent dans le martyre et se convertissent. Ils sont finalement crucifiés.

  Les panneaux de gauche montre la campagne militaire, ceux du milieu le refus de renier leur foi, ceux de droite la mort par crucifixion  sur le Mont Ararat. 

Inscriptions.

      Peu visibles, non décrites par mes prédécesseurs, elles s'avèrent en fait assez nombreuses, puisqu'elles courent tout le long de la partie la plus  haute de l'entablement du retable, puis sur l'encadrement des volets surmontant les panneaux 2  à gauche, et 20, 21 et 23  à droite. Tracées en lettres majuscules blanches (repassant parfois au dessus de lettres noires), elles sont sans-doute postérieures à la création du retable. Je n'ai pu lire que la date 1624 (panneau 2), sans pouvoir rien déchiffrer d'autres que, fréquemment, la séquence AN. Sur le panneau 23, les marque RCEZ en noir, corrigées en RCES en blanc, peuvent laisser penser à une inscription en breton.

  Le petit triptyque supérieur porte l'inscription MAR (IE) DIX MILLE MART(YRS).

 Problèmes de numérotation. 

 La succession des panneaux  a été reconstituée au remontage du retable "après la reconstruction de l'église (1900) d'après une photographie conservée au presbytère" (Dr Corre), et des interversions ont pu être commises, mais celles  que remarquait le Dr Corre dans son article en 1901 ont été corrigée par la suite ¹. Ce dernier constatait que l'ordre des panneaux suivait d'assez près le texte de la Légende, mais émettait une réserve pour le panneau 12. Certaines difficultés de lecture et incohérences m'amènent à proposer à mon tour des suggestions de modification de l'ordre de lecture des panneaux.

¹ Après 1933, car l'article de G. Toudouze dans l'Illustration comporte une photographie du caisson central où les panneaux suivent l'organisation de 1901.

 

Mode d'étude.

 Trois auteurs m'ont précédés dans l'étude panneau par panneau de ce retable : le Dr Corre en 1901, le Dr Le Thomas en 1965, et Louis le Bras dans la monographie proposée et exposée actuellement  dans l'église et rédigée dans les années 1980 pour les visiteurs. Il m'a paru intéressant d'écrire mon propre commentaire, puis de le comparer à celui de ces auteurs, car chacun voit et même comprend différemment l'oeuvre.

  Cette confrontation des regards est instructive, notamment pour celui qui s'intéresse aux processus de réception et de perception d'une oeuvre d'art : chacun y voit le réel, mais aussi son petit cinéma intérieur ; on découvre les mots "badelaire", "mastigophore" ; les détails significatifs de l'un sont délaissés par l'autre, des éléments clairement interprétés par l'un restent confus pour l'autre. Nul doute que la profession des auteurs aiguise leur regard attentif à la sémiologie, et à une description "anatomique" de ce qu'ils découvrent. 

  Ensuite, j'ai recopié dans un découpage adapté à l'oeuvre le texte de la Légende des dix mille martyrs (dans la version tardive des petits Bollandistes de Giry-Guérin), tant sa lecture paraît indispensable à la compréhension des panneaux.

N.B : un quatrième auteur, A.H. Dizerbo, s'est livré au même exercice en 1974 (Dizerbo et Keraudren, 1974), mais en reprenant à peu près les données précédentes.

 

 

1. Volet de gauche : six panneaux.

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a) registre supérieur :

  On lit dans la partie haute de l'encadrement des lettres tracées à la peinture blanche en caractères majuscules. Ont-elles été déjà déchiffrées ? Ni Corre ni Le Thomas ni Le Bras n'en parlent.  Elles sont réduites à des fantômes d'où émergent  au dessus du panneau 2 les lettres MILKAV DR...N, et du coté gauche ...AN. et les chiffres 162/4. A.H. Dizerbo (Dizerbo et Keraudren, 1974) en mentionne la découverte "lorsque le retable a été traité et décapé, nous avons pu déchiffrer la date de 1624 sur le châssis du volet gauche" .

  En dessous, sur le panneau de gauche, la date 1624 avec un petit m entre 16 et 24. Elle a été portée très recemment (et de façon qui me semble bien peu respectueuse de l'oeuvre), après 1952, et très vraisemblablement en 1973, lorsque fut découvert l'inscription du châssis, dans un souci de publier plus clairement la précieuse information. 

 

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Premier panneau.

L'image :

Le premier panneau montre un groupe d'une douzaine de légionnaires romains derrière leur chef. On voit un soldat portant une lance, un autre portant une hache , l'autre un drapeau, alors que le chef tient un glaive et un bouclier rond. La tenue est composée d'un casque rond (à crête pour le chef), d'une cuirasse en métal doré, prolongée de lamelles métalliques sur les cuisses et les épaules, d'une tunique courte et d'une paire de bottes ou de brodequins (à revers rouge pour l'officier); les mollets et genoux sont nus, sans jambières ou cnémides. 

  Nous voyons ici un premier instrument de musique, une trompe torsadée. Les instruments en usage dans l'armée romaine  étaient la tuba, longue trompe en bronze pour sonner l'appel, et le bucin, facilement reconnaissable par sa forme en G. Mais l'artiste ne donne pas ici un document archéologique romain, et il a pu s'inspirer des instruments en usage de son temps dans l'armée. 

Ils y ont vu...

— Dr Corre : " Marche guerrière. Les soldats s'avancent d'un pas réglé, chacun à son rang. En tête, un chef au costume plus brillant que celui des autres guerriers, le bouclier au bras gauche, un sabre à la main droite. Immédiatement derrière ce chef, un personnage portant un bâton ou masses fleurdelisée. Les soldats sont armés de lances ou de piques ; l'un d'eux souffle dans une trompette recourbée ; un étendard en forme d'oriflamme flotte au vent. C'est la troupe d'Acace et des capitaines destinés au martyre, que l'artiste a d'emblée posée en scène, dans un prologue imaginé par lui. La troupe a été appelée auprès du Général ou du "Représentant de l'Empereur" pour recevoir des ordres précis, avant d'être envoyée au-devant des Arméniens révoltés". 

— Dr  Le  Thomas : "Le tribun de légion Acace Garcère en tête de sa légion auxiliaire. Défilé d'une centurie de porte-lances en tenue romaine conventionnelle : casqués, avec cuirasses dorées, dentelées inférieurement, tuniques courtes à mi-cuisse et brodequins au bas de mollets nus. A droite du premier plan, se dresse, martial, le tribun Acace, glaive court dressé dans la main droite, bouclier dans la gauche. Derrière lui marche un légat, cep fleurdelisé tenu contre l'épaule par la main droite. L'enseigne de la légion, déployée, flotte au dessus de la scène".

— Louis Le Bras : il décrit les panneaux 1 à 5 ensemble :" rassemblement de l'armée, défilé, préparation au combat: tout exprime ici la fierté et la vaillance d'Acace Garcère et de sa troupe. Les futurs martyrs sont d'excellents soldats, ni lâches au combat ni tièdes envers leur patrie et leur empereur".

 

 La Légende du martyr des dix-mille martyrs ( Les petits bollandistes, Vie des saints, d'après le Père Giry, par Mgr Paul Guérin, Tome 7, Paris, 1888 : p. 210, fête du 22 juin) :

"Au temps de l'empereur Adrien, qui avait succédé à Trajan, dès l'année 117, les Gadéréens et quelques autres peuples qui demeuraient au dessus de l'Euphrate, s'étant révoltés contre les romains, firent une armée de plus de cent mille hommes pour disputer leur liberté et se tirer de la servitude où gémissait tout le monde connu. Ceux qui commandaient pour l'empereur en Arménie et dans les provinces voisines armèrent aussitôt pour arrêter ce torrent ; mais comme les troupes romaines étaient occupées ailleurs, ils ne purent faire, malgré toute leur diligence, qu'un corps d'armée de seize mille hommes. Cependant, se fiant à la protection de leurs dieux, dont ils portaient avec eux les idoles, et au courage de ces soldats qui étaient de vieilles troupes pour la plupart, ils ne laissèrent pas de marcher avec ce petit nombre sur les révoltés. Mais quand ils virent devant leurs yeux le camp des ennemis, qui les surpassaient de plus de quatre-vingt-quatre mille hommes, ils perdirent courage, et n'osant pas les attaquer ou même les attendre, ils résolurent de chercher leur salut et celui de l'armée dans la fuite. Six mille de leurs soldats les suivirent et échappèrent, par une honteuse retraite, au danger où ils se croyaient. Mais neuf mille, animés par le tribun Acace, maître de camp et d'autres capitaines, aimèrent mieux s'exposer à la mort en combattant généreusement pour la gloire du nom romain, que de conserver leur vie par une action indigne de leur rang et de la haute réputation qu'ils s'étaient acquise. "

   Note :

Acace est qualifié de tribun ; une légion de 6000 hommes répartis en  dix cohortes est dirigée par six tribuns, qui assurent le commandement durant deux mois à tour de rôle. Le tribun commande aux centurions, chefs initialement des centuries de 100 à 300 hommes, puis des cohortes. 

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Deuxième panneau .

L'image :

Le deuxième panneau montre le chef de troupe (que l'on présume être Acace) en négociation devant une ville bien défendue, dont les soldats observent la scène derrière les murailles. Face à lui, un souverain, tenant le sceptre, fait un geste impératif. Acace reçoit-il son ordre de mission de l'empereur Hadrien ? D'emblée, ce retable se révèle difficile à interpréter.

  Le casque d'airain du chef, vu de profil, montre la crête ou aigrette caractéristique ( crista, ici dorée, habituellement faite en crins ou plumes  rouges ou noires). A la gauche d'Acace, un porte-lance, dont la tunique semble avoir laissé place à des braies.

 Ils y ont vu :

 —Le Dr (Armand ?) Corre décrit prudemment en face du chef "un personnage coiffé d'un bonnet haut, avec un cercle d'or dentelé qui simule une espèce de couronne, vêtu d'une longue robe et tenant dans la main gauche, appuyé contre l'épaule, un bâton de commandement" : c'est évidemment «un très grand officier» : "il vient de sortir de la ville fortifiée où il a sa résidence, et où il était inutile de faire entrer la troupe expéditionnaire (car les moments sont précieux) ; d'urgence il la dirige vers les points menacés. Dans l'ouverture de la porte, des soldats dans l'attitude d'une curiosité discrète ; des remparts émergent les têtes d'autres soldats".

 — Le Dr Louis le Thomas  : "le Promagistrat impérial donnant avant le combat  ses ordres à Garcère . Garcère est debout, à gauche, une femme à demi-flèchie. Sorti de la ville fortifiée — à remparts élevés avec créneaux — qui occupe tout l'arrière-plan. Le Promagistrat est coiffé d'une tiare à bouton terminal, cerclée d'un diadème. Il porte tunique et s main gauche tient un cep fleurdelisés appuyé sur l'épaule. La droite tend vers Garcère une sorte de volumen, peut-être quelque ordre écrit ? Derrière lui, debout dans l'embrasure d'une porte de la ville, veille  un héraut porte-lance". 

  J'adopte l'idée du promagistrat (Proconsul ou Gouverneur), puisque dans les hagiographies (Jacques de Voragine), c'est souvent lui qui mène les persécutions contre les chrétiens.

 

 

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b) registre moyen :

 

 

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Troisième panneau : 

 L'image :

Ce que l'on voit, c'est la troupe des légionnaires, armés de leur javelot, défilant devant les murailles avec Acace (si c'est bien lui, avec barbe, revers rouge des bottes, mais la crête distinctive du casque est absente) en avant de deux rois, dont l'un ( l'empereur Hadrien?)  fait le geste de l'index indiquant la direction à prendre. Sont-ce seulement des tribuns en tenue de parade, tenant sur l'épaule leur bâton de commandement ? On sait que les centurions se distinguaient par un tel bâton, en cep de vigne. Acace est-il l'homme en robe rouge, et non l'officier qui le précède? Je conserve ma première interprétation, d'autant que la ville en arrière plan semble être Rome, avec, à gauche, le Colisée. Sur le panneau précédent, on peut aussi identifier ainsi le monument circulaire, vu en contre-plongée.

Ils y ont vu :

 — Dr Corre décrit les panneaux 3, 4 et 5 ensemble  : "La troupe a reçu les instructions nécessaires pour aller à la rencontre de l'ennemi.  Nouvelle marche guerrière, très mouvementée, avec des groupements qui diversifient la composition dans chaque panneau. Les soldats portent la lance, la pique ou la hallebarde sur l'épaule ; les chefs sont à leur tête, avec le glaive ou le bâton fleurdelisé à la main."

— Dr Le Thomas  "Défilé de la légion (suite). Centurie de porte-lance en tenue. Au premier plan, à gauche, deux légionnaires casqués précédent deux légats barbus, en robe, coiffés d'une tiare à bouton et portant, chacun, un cep fleurdelisé dans la main droite. A l'arrière-plan, une suite de soldats en armes se presse devant les maisons de guingois d'une petite cité."

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      Panneau 4.

  L'image :

L'allure martiale et décidée de la troupe est renforcée par le joueur d'une trompe recourbée en Z, qui n'est ni (tant s'en faut) un ophicléide anachronique, un serpent ou une sacqueboute, mais un clairon rudimentaire.

  Chez les romains, la tuba (dont jouent les tubicines), de forme droite, sonne l'appel, la charge et la retraite ; la buccina  ou corne à bouquin primitive tenue par les  buccinatores sonne  les gardes et veilles, alors que la corna que jouent les  cornicines sonne la mise en marche, et le clairon (lituus, joué par les liticines)  recourbé à l'extrémité comme un bâton augural sonne les charges de cavalerie : appelons donc ceci une corne, en pensant à nos cornets de voltigeurs.

 Le drapeau rouge n'est pas une enseigne (le terme désigne l' aigle d'or ou d'argent, ou un autre animal ou objet au bout d'une perche) mais un fanion ou vexillum : le vexillum rouge sur la tente du commandant était le signal du combat.

  La vue plus rapprochée des légionnaires permet d'observer plus de détails et notamment la tête de lion qui décore leurs épaules, ou le plumet du casque d'Acace.

Ils y ont vu :

 —Dr Le Thomas : "Défilé de la légion (suite). Le centurion en tête, au premier plan,  porte un casque à cimier ornementé, brassard au bras droit et lance à fer décoré. Au second plan, le soldat chef de file joue d'une trompette en S qu'il surélève. A l'arrière-plan, un gonfanon convoluté flotte au-dessus de la scène."

_ A.H. Dizerbo nomme l'instrument un "serpent".

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c) registre inférieur :

 

  

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Cinquième panneau :

      L'image :  La légion n'a perdu ni la cadence, ni le feu sacré, et marche au combat en triple ligne, avec la première cohorte, l'unité d'élite, à l'avant droit, et on reconnaît le même fanion que sur le premier panneau, les mêmes javelots, les mêmes hallebardes, le même chef aux bottes rehaussées de rouge... mais deux instruments nouveaux : la trompe droite, ou tuba, qui pouvait atteindre 1,30m et dont l'extrémité disposait d'un pavillon amovible, et la trompe retroussée sur elle-même que je classe sans tergiverser parmi les "cornes". 

  Ils y ont vu :

  —Dr Le Thomas  : "Défilé de la légion (suite). A droite du premier plan, porte-lance avec casque à cocarde, et, derrière lui, joueur de serpent. Au second rang, jouer de tuba courte, relevée obliquement. En arrière, soldats en rangs régulièrement étagés, avec gonfanonnier (sic) à droite,  hallebardier et  porte-lances. (Les figures de ce panneau sont particulièrement expressives)."

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Sixième panneau.

L'image :

  Moment de confusion. Le tubicen a-t-il sonné la retraite ? La légion va-t-elle adopter la formation défensive en orbis, un cercle parfait, ou  former la testudo, la tortue, tous les boucliers au dessus des têtes ? Il semble plutôt que ce soit la rupture de rang, les contre-ordres dextra, dextra...sinistra... fronta, fronta..obliqua !! qui précèdent la déroute, puis la débandade. Quelque chose a surgi du coté gauche, quelque chose que nous ne voyons pas mais qu'un centurion désigne du doigt, l'horreur hallucinante, Méduse dissolvant toute ardeur (vis, viris).

  Parmi le chaos des casques vu de dos, quelques regards noirs, exorbités, crient l'horreur de cette profonde nuit. 

   Acace lui-même en conjure vainement les maléfices de son glaive tout en tournant les talons. Acace ? Non, sans-doute un autre chef, sans crête au casque ni bottes rouges.

Ils y ont vu :

  Les regards diffèrent :

— Armand Corre : " Une rencontre avec l'ennemi s'est produite. On est devant un groupe de dernier rang, sans-doute hésitant et démoralisé, car, tandis qu'un chef brandit son arme en avant, la tête et le corps à demi-retourné vers ceux qui le doivent suivre, un moindre officier ou quelque vieux légionnaire jette un regard en arrière, la main droite levée comme pour un appel, la main gauche appuyée sur une pique".

— Louis Le Thomas : "Aux approches de l'ennemi, avec les neuf mille légionnaires fidèles à Garcère. Les légionnaires, en tenue, avec casques à cocardes anachroniques, s'alignent en rangs serrés, portant lances...et hallebardes. A gauche, un centurion martial, barbe en collier, se retourne vers les soldats qui le suivent encore. Badelaire¹ dans la main droite levée, bouclier dans la gauche, il se hausse dans l'attitude guerrière du traditionnel «en avant» ".

 — Louis Le Bras : "Dans la bataille, c'est la confusion et l'abattement". 

 

¹. Badelaire : le mot a quitté les dictionnaires depuis la 4ème version de celui de l'Académie (1762)  qui indique : "Vieux mot qui s'est conservé dans le blason, pour signifier un sabre". Le dictionnaire du Moyen Français donne : " arme à lame recourbée, courte et large, à un seul tranchant"., ce qui correspond à l'image. Ce nom est à l'origine du patronyme Baudelaire.

 

 La Légende des dix mille martyrs.(Op. cit.)

         "Avant d'aller au combat, ils voulurent faire les sacrifices ordinaires pour implorer la protection de leurs dieux et s'encourager eux-mêmes d'avantage. Mais ce culte, au lieu de fortifier leur courage, l'abattit : auparavant, ils se sentaient courageux comme des lions, maintenant ils sont tremblants de crainte et éprouvent une défaillance de coeur qui les mets hors d'état de soutenir le choc des ennemis".

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2. Caisson central : douze panneaux.

 

L'armoire de chêne est cloisonnée horizontalement par deux étagères et verticalement par d'élégantes colonnades réunissant entre elles des têtes de chérubins, mais ne créant pas de séparation en profondeur. 

  Sur un encadrement bleu lavande cerné de rouge, les personnages sont peints en bleu, rouge, or, rose pour les carnations, noirs pour les accessoires. 

 Les retables ont été désignés comme des "théâtres d'image" : sur chaque scène, c'est ici un spectacle de mimes, à l'interprétation plurielle.

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a) Registre supérieur.

 

Panneau sept.

 L'image :

Un ange au visage plein de compassion rattrape les fuyards en les touchant de la main. Derrière lui, ce sont sans-doute ceux à qu'il a déjà rendu courage et motivation, et parmi eux et le plus proche de l'ange, le tribun Acace. Les costumes ont légèrement changés puisque les bras sont désormais couverts par des manches et protégés par des cubitières dorées. Un personnage en arrière plan (au dessus des cheveux blonds de l'ange) est vêtu d'une cape pourpre au dessus de sa tunique d'or, comme un officier haut gradé.

Ils y ont vu :

- le panneau est simple à interpréter et les docteurs Corre et Le Thomas comme Louis Le Bras sont d'accord pour décrire l'intervention de l'ange rattrapant les fuyards ; A. Corre voit l'ange montrer d'une main le ciel.

 -Louis le Thomas donne la description la plus complète : "Alors que les soldats de Garcère commencent à fléchir sous le nombre des ennemis, un Ange, apparu miraculeusement dans leurs rangs, rétablit l'ordre et, en même temps, leur prêche la foi du Christ et les convertit. La victoire est, ainsi, acquise. Au centre de la centurie démoralisée, impavide marche  un Ange à ailes pennées qui de ses deux bras étendus fait irrésistiblement avancer deux soldats hésitants. Étonné, celui de gauche tourne à demi la tête. Tenu à l'épaule -et plus surpris encore- celui de droite se retourne entièrement. Au premier plan, armé d'un court javelot, un légionnaire reprend lui-aussi son élan. En arrière, le reste de la troupe suit, surmontant sa panique".

 

La Légende des Dix Mille martyrs (op. cit.):

 "Pendant qu'ils étaient dans ce trouble, un ange leur apparut sous la forme d'un jeune homme d'un port majestueux et d'une beauté extraordinaire ; il leur dit :" Vous pouvez reconnaître par la timidité que vous ressentez après l'immolation des victimes, que les idoles et les divinités imaginaires du paganisme ne peuvent pas vous rendre victorieux ; mais si vous voulez suivre mon conseil, si vous voulez avoir recours au Dieu du ciel et croire en Jésus-Christ, selon la doctrine des chrétiens vous remporterez infailliblement la victoire et reviendrez du combat chargés de gloire et de butin. Une promesse si avantageuse leur fit ouvrir les yeux; ils en conférèrent ensemble, et comme la plupart, et surtout Acace et les autres capitaines y étaient bien disposés, ils conclurent qu'il fallait embrasser le christianisme. En même temps, ils élevèrent leurs mains et leurs yeux au ciel, et protestèrent à Dieu, Souverain Maître de toutes choses, qu'ils ne reconnaissaient point d'autre Dieu que lui, et Jésus-Christ son Fils, et que c'était de lui seul qu'ils attendaient leur secours. Après cette confession, ils furent remplis de tant de force qu'étant allés à l'heure même au combat, ils défirent entièrement les révoltés, en couchèrent une grande partie sur la place, blessèrent les autres, et mirent les autres en fuite, dont les uns se noyèrent dans les lacs voisins, et les autres périrent misérablement dans les rochers et les bois, où ils se sauvèrent". 

 

 

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Panneau huit.    

L'image.

 Les costumes ont changé : nous retrouvons le Proconsul vêtu d'une riche robe dorée aux manches ornées, coiffé de la tiare, portant le "sceptre" ou bâton de commandement et dont la barbe grise indique un âge certain. Il élève la main droite en un geste de bénédiction, ou d'indication du ciel face à un interlocuteur  tenant ce qui ressemble à un grand couteau. Ce dernier est un militaire car il porte la cuirasse (busquée avec une arête médiane comme à la fin du XVIe siècle sous Henri IV), et son coutelas de cuisine doit plutôt être son glaive.         Comme sur le panneau précédent, l'armure se prolonge au niveau des bras par des cubitières et des canons d'avant-bras, mais aussi sur les jambes qui ne sont plus nues mais protégées par des genouillères au dessus de guêtres noires. Cet officier est très vraisemblablement notre héros, notre futur saint Acace, mais son casque m'agace : il ressemble trop à une tiare¹. Sa posture n'est pas très explicite : tend-il la main gauche ? Explique-t-il à son supérieur la manoeuvre  dite de l'hypotaxe, consistant à placer ses fantassins en équerre ? Ou encore, la manoeuvre de la Bataille de Cannes, qui a permis à Hannibal, lui aussi en infériorité numérique de un contre deux, de vaincre les troupes romaines ? On imagine le jeune officier de bonne famille (de l'ordre équestre portant la tunique à bande pourpre étroite, ou angusticlave, ou de l'ordre sénatoriale porteur de  la laticlave ou tunique à bande pourpre large) s'enthousiasmant comme Robert de Saint-Loup sur le coup de génie du Carthaginois lors de la Bataille de Cannes, et décrivant comment il disposa une ligne beaucoup plus longue que le rectangle romain, puis provoqua le contact entre ses lignes et la première ligne de l’armée romaine avant  enfin de faire reculer le centre de sa ligne de telle manière que ses fantassins forment une tenaille autour des Romains dont seule la première ligne reste en contact .

     L'image seule est insuffisante pour comprendre ce qu'éclaire le texte : ce n'est pas de stratégie militaire qu'il est question, mais de tactique spirituelle et de conflit de religion, Acace soutenant mordicus qu'il doit la victoire à un ange et refusant tout net (d'où le geste tranchant de la main) de revenir aux vieilles lunes des dieux romains que son chef lui montre, buvant l'ambroisie sur l'Olympe.

  On pourrait aussi penser qu'Acace et ses soldats sont en arrière, sur leur montagne, et que nous voyons un émissaire rendant compte au Proconsul ou à l'empereur lui-même des nouveaux événements.

  Que voit-on d'autre ? Les vestes longues et les braies, semblables au bragou braz des bretons, qu'ont adopté les autres soldats ; l'astre solaire symbole de la lumière divine irradiant les nouveaux chrétiens ; et puis les colonnettes, aux chapiteaux corinthiens sur un fût cannelé en partie haute, décoré de feuillage et d'entrelacs ou de rinceaux en partie basse.

¹ J'aimerai, avec le Dr Corre, y voir, non une tiare, mais un morion (voir infra), que je distingue encore mal d'une bourguignotte du XVIe siècle. Mais ce n'est pas une grande crête médiane et de larges bords en coque de bateau que j'observe, mais un dôme à la Montmartre avec une cerise au sommet.

 Ils y ont vu.

-Le Dr Corre : "La victoire est gagnée. Acace, la poitrine recouverte d'une cuirasse dorée, un morion doré sur la tête, le glaive haut dans la main droite, se présente au même personnage à bâton de commandement fleurdelisée et à bonnet cerclé d'or déjà représenté. Il y a de la gravité sur les visages : sans-doute les compliments du général ou proconsul se sont arrêtés devant le miracle que le nouveau chrétien n'a pas voulu taire."

-Louis Le Thomas : "Garcère, rendant compte de sa victoire inespérée au Promagistrat insiste sur le miracle de l'Ange qui l'a converti -avec tous ses soldats- à la foi chrétienne. Garcère est debout, casqué, en tenue, avec genouillères, présentant son arme dressée au poing droit. De la main gauche, il ponctue sa description du combat, insistant sur l'intervention de l'ange qui l'a converti au Christ. Le promagistrat, debout devant Garcère, est en tunique avec  laticlave inférieure atypique et coiffé d'une tiare diadèmée à bouton. Cep appuyé contre l'épaule, bras droit levé vers le ciel, il s'irrite et s'indigne, oubliant, à cause de son aversion contre les chrétiens, l'exploit glorieux de Garcère. A l'arrière-plan, les assistants, surpris, écarquillent les yeux en restant bouche bée."

-Louis Le Bras (cf Sources) écrit en commentaire de ce panneau "C'est la victoire. Acace en rend compte, mais par un geste du doigt vers le ciel, en attribue le mérite au Christ." 

La Légende des dix mille martyrs.

   La légende décrit ensuite comment Acace et sa troupe fut conduit par l'ange sur le mont Ararat pour une retraite spirituelle d'affermissement de leur foi : cela correspond aux panneaux douze et treize (on sait que l'ordre est celui choisi par les restaurateurs). Puis le texte se poursuit :

" Les généraux romains, à la nouvelle de leur victoire et de leur retraite, leur envoyèrent des députés, les priant de descendre vers le reste de l'armée, pour recevoir la récompense et les félicitations que méritaient leur valeur ; ils répondirent aux envoyès qu'il s'était fait un grand changement en eux depuis leur séparation ; que d'idolâtres ils étaient devenus chrétiens, parce que c'était par Jésus-Christ qu'ils avaient défait leurs ennemis, et qu'ainsi ils ne pouvaient plus avoir de commerce ni avec l'empereur, ni avec leurs capitaines, qui se souillaient continuellement par les sacrifices impurs qu'ils offraient aux démons. Cette réponse ayant été portée aux généraux, ils en furent touchés d'une grande douleur ; et comme il leur était survenu de nouvelles troupes, ils résolurent de forcer nos Saints de se joindre à eux et d'adorer les idoles avec toute l'armée."

 

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Panneau neuf. 

L'image. 

  Deux interlocuteurs sont au premier plan : l'un à droite, barbe grisonnante, portant le bâton de commandement,  reprend le geste d'indication/bénédiction du Proconsul précédent, mais il porte le casque et le costume d'un officier, et, curieusement, jambes et pieds nus. L'autre, également en costume de soldat, sans cuirasse, glaive suspendu à la ceinture, fait un geste particulier en posant l'index sur sa paume. Derrière eux, une troupe de quatorze soldats. 

  J'interprète cette scène comme montrant un centurion chargé de sommer Acace "de se soumettre ou de se démettre", d'obéir aux ordres et de renier sa foi, face au nouveau converti frappant sa paume en un geste de certitude résolue en ses convictions.  

 Ils y ont vu : 

- Le Dr Corre : "les mêmes personnages que tout à l'heure, mais Acace est sans glaive et paraît recevoir un ordre qui a rendu les visages des assistants très sérieux."

- Le Dr Le Thomas : "Le Promagistrat envoie un légat de l'armée impériale pour sommer une dernière fois Garcère d'adorer l'enseigne-idole légionnaire". 

- Louis Le Bras : " Un député transmet l'ordre du proconsul : Acace et ses hommes doivent venir sacrifier aux dieux. Mais ceux-ci ne bougent pas".

Le texte de la légende.

       " Ils marchèrent donc contre eux, comme contre des ennemis de leurs dieux et de l'empire. Lorsque les saints Martyrs les virent approcher, ils ne se mirent point en défense, mais sachant que Notre-Seigneur a dit qu'il "envoyait ses disciples comme des agneaux entre les loups ", après avoir imploré son secours et en avoir reçu l'assurance par une voix du ciel, ils se livrèrent eux-mêmes entre les mains de leur persécuteurs."

 

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      Dixième panneau 

L'image : 

   Le panneau est divisé en deux. D'un coté les soldats romains (en uniforme) à genoux lèvent les mains vers leur idole au sommet d'une colonne, une statue sur qui est sans-doute celle du dieu Mars (Mars campester, militaris ou Gradiuuslink . De l'autre, et tournant le dos à Mars, les chrétiens, en tunique et "en civil", prient, mains jointes et le regard tourné vers un ange tenant un phylactère dont l'inscription est effacée.

Ils y ont vu :

- Dr Corre : "Un sacrifice aux idoles a été prescrit. Dans le fond, sur une colonnette, la statue d'une divinité guerrière, droite, armée du bouclier et de la pique, le casque en tête. E droite, un groupe de soldats en costume militaire, le morion en tête, sans armes, prosternés devant l'idole. A gauche, tournant le dos à celle-ci, un groupe de chrétiens, qui n'ont gardé que quelques parties du costume militaire, agenouillés, tête nue, les mains jointes, les yeux dirigés vers le ciel, où un ange plane et déroule au dessus d'eux une banderole".

- Dr Le Thomas : " Garcère refuse en effet publiquement d'adorer une idole-enseigne légionnaire. A gauche, au premier plan, dos tourné aux païens, un groupe de soldats chrétiens est agenouillé, têtes nues avec barbe et cheveux bouclés, levées vers le ciel dans une attitude de pieux  recueillement. Car, au dessus d'eux plane un Ange, dans un phylactère. A droite, en arrière, autre groupe de soldats, mais casqués. A leur tête, le primipile ¹ élève à deux mains une enseigne-idole guerrière, casquée et armée, coiffant un socle arrondi".

¹. Primipile : du latin primus pilum, "premier javelot", centurion du grade le plus élevé d'une légion, commandant la première centurie de la première cohorte (de dix centuries), et ayant des responsabilités religieuses. Puis viennent ses supérieurs, le préfet de camp (praefectus castrorum),  les tribuns militaires (laticlaves ou angusticlaves), puis le général en chef qui est consul, proconsul ou légat.

 

 

 

                        retable-principal 8667xc

 

 

 

b) le registre moyen.

      Onzième panneau :

L'image :

  Treize soldats romains, dont , en tête, celui que j' identifie comme Acace, sont confrontés au Proconsul assis sur un trône ; mais ce dernier a encore changé de chapeau et de robe, ce qui ne facilite pas l'identification de ce haut personnage proche de celui des panneaux 2, 3 et 8.  Ce gouverneur de province porte ici un manteau de pourpre à la bordure d'or, et une couronne autour d'une coiffe conique. Il fait un geste d'injonction auquel Acace répond en montrant qu'il relève désormais d'une autorité supérieure dont le siège est le Ciel. Les autres, très attentifs, graves,  penchés vers le proconsul, font bloc.

  Les costumes sont finement sculptés et on peut détailler les différents casques (morions avec crête et rebord, d'autres sans rebord frontal en V, d'autres sans crête se rapprochant du cabasset, ceux du premier plan protégeant les oreilles comme les bourguignottes), ou les parties superposées des tuniques, cuirasses ou cottes et manches. Que d'indices pour un spécialiste ! 

 

Ils y ont vu

- Dr Corre : "Le proconsul est assis sur le siège de son tribunal, il a devant lui Acace auquel il adresse une dernière objurgation, et le chrétien se contente de montrer le ciel d'un geste expressif."

- Dr Le Thomas : "Garcère, ayant contrevenu à l'ordre répété du promagistrat, est condamné par lui au supplice. Le Promagistrat impérial, ceint d'une couronne fleuronnée, est assis, à gauche, en toge atypique, dans une chaire massive, main gauche étendue (dans la droite, le cep a disparu). Face à lui, Garcère, debout, incliné en avant, montre, résolu, le ciel de son index levé, les autres doigts fléchis, renouvelant ainsi sa profession de foi chrétienne. Derrière Garcère, un garde, bras croisé, reste impassible. A l'arrière-plan, un personnage en robe, debout au milieu d'un groupe de soldats sans armes, marque, bouche-bée, sa surprise, comme, d'ailleurs, plusieurs de ses voisins."

-Louis Le Bras : "Comme Jésus devant Pilate, Acace comparaît devant le proconsul : il réaffirme sa foi et sa détermination à mourir plutôt que de renier, position partagée par ses soldats.

 

Le texte de la Légende :

  "Celui qui commandait pour l'empereur leur fit de grands reproches d'avoir abandonné la religion de l'empire pour adorer un Dieu inconnu et un Homme crucifié, et les avertit de changer de résolution s'ils ne voulaient endurer toutes sortes de supplices, et être condamnés à mort pour crime de lèse-majesté divine et humaine. Acace, le chef, et tous les autre capitaines répondirent avec beaucoup de courage : «Que, loin d'être criminels de lèse-majesté divine et humaine, ils rendaient au vrai Dieu l'honneur qui lui appartenait, et à l'empereur le service qu'ils lui devaient en priant pour sa conversion et pour la prospérité de son État ; que cependant ils ne refusaient ni les tourments ni la mort, et que c'étaient avec joie qu'ils entendraient l'arrêt de leur condamnation»."

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      Douzième panneau :

L'image :

La troupe de soldats portent toujours la tenue militaire déjà détaillée et suivent un ange qui les entraînent vers la droite. Cet ange est placé sur le sommet d'un monticule représentant le Mont Ararat (5165 mètres), point culminant de la Turquie actuelle, et lieu où l'arche de Noé vint échouer après le Déluge. Le premier ex-légionnaire s'apprête à en gravir les pentes pour une période de "désert" et de retraite spirituelle.

  Les trois premiers tiennent leur main droite repliée devant eux, et la main du tout premier tient une sorte de manche doré : chacun ne portait-il pas une palme qui aurait disparu ?

  J'incline à penser que ce panneau 12, comme le suivant, prendrait logiquement sa place avant le panneau 10 pour suivre le fil du texte de la légende ; si, par contre, on recherche la cohérence des images, on devrait placer à la suite toutes celles où les chrétiens ont abandonné leur uniforme militaire pour la tunique dans laquelle ils marcheront vers leur supplice ; soit :7-14-8- 9-11-10-12-13 -15 etc...

Ils y ont vu

- Dr Corre : " Les soldats chrétiens ont repris leur costume militaire, mais sans leurs armes ; ils marchent en rang, les mains ramenés contre la poitrine, l'air calme, sous la conduite d'un ange. Ils se rendent d'eux-mêmes là où ils savent qu'on va les arrêter, les dépouiller de leurs vêtements militaires, commencer leur martyre ; ou bien ils se rendent devant le proconsul pour confesser hautement leur foi inébranlable."

- Dr Le Thomas : "Un ange accompagne le cortège des condamnés. A droite, un Ange hiératique , à cheveux torsadés, -avec ailes pennés et tunique fendue- précède, bras gauche levé, une centurie de soldats encore en tenue et casqués, mais désarmés, alignés en quatre rangs serrés. Les soldats du premier rang tiennent encore entre les mains les restes d'objets brisés."

  Le même auteur, en note, rejoint ma lecture : "Ce panneau figure peut-être, en accord plus étroit avec la légende, la retraite temporaire sur le mont Ararat de la légion de Garcère, après sa victoire [...] Remarquons toutefois que l'interprétation ci-dessus, quoique plus logique, s'intercale moins facilement dans la série des épisodes figurés."

- Louis Le Bras : "Un ange conduit nos soldats, désarmés, vers le lieu de leur supplice."

La légende : 

    Suite du texte cité dans le panneau 7 :

    " Une victoire si signalée les confirma encore dans la foi et dans la religion qu'ils venaient d'embrasser ; ils rendirent mille actions de grâces à Dieu et lui protestèrent qu'ils vivraient et mourraient à son service, sans que rien fût capable de les faire changer de résolution. L'ange qui leur avait apparu la première fois se fit voir encore une fois ; et, après les avoir loués de ce qu'ils avaient suivi son conseil, il les conduisit lui-même sur une haute montagne appelée Ararath, éloignée d'environ cinq cent stades d'une ville de ce royaume nommée Alexandrie. " 

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      Panneau treize :

  L'image .

  Parmi seize prosélytes à genoux ou assis, en adoration, quatre anges plus ou moins visibles, survolant l'assemblée ou côtoyant les convertis, prêchent la bonne parole, exaltent les coeurs et affermissent les déterminations. Main sur la poitrine, ou index sur la paume, ou tenant poing fermé un rouleau de texte sacré ou une palme, croisant les bras, levant les yeux, chacun participe à l'enthousiasme collectif.

Ce qu'ils ont vu.

- Dr Corre : " Les chrétiens sont maintenant retranchés de l'armée ; ils ont été dépouillés de leur costume militaire : ils ont la tête, les jambes et les pieds nus ; pour tout vêtement, une tunique courte ou demi-longue. On en voit un groupe dans une prison, ceux-ci agenouillés, ceux-là debout, les yeux et les mains vers le Ciel ; un ange les exhorte à persévérer courageusement dans leur foi."

- Dr Le Thomas : "Acace Garcère demande à ses légionnaires de refaire leur profession de foi. Au centre au premier plan, Garcère, en robe, coiffé désormais d'un bonnet, est agenouillé, bénissant un de ses soldats de la main droite, index et médius levés. Son partenaire, également à genoux, mais tête nue, étend la main droite en geste d'acclamation. A l'arrière-plan, divers personnages en robe applaudissent, mains levées ou ébauchent des gestes d'acclamation. Debout, au centre du groupe, un Ange, tête inclinée, bras croisés, ailes érigées, préside avec ravissement à la scène. Un second ange, voletant horizontalement, surmonte l'ensemble avec, dans la main, des débris énigmatiques d'objets."

- Louis Le Bras : " A genoux, les condamnés renouvellent leur profession de foi."

 

Le texte de la Légende :

"Lorsqu'ils y furent arrivés, les cieux s'ouvrirent au dessus d'eux, et sept autres esprits bienheureux en descendirent, qui les congratulèrent aussi de leur conversion, et se joignant au premier, les instruisirent des mystères de notre religion. Après qu'ils furent suffisamment instruits, ils les avertirent des violences que feraient les généraux de l'armée pour les faire retourner au culte des idoles, et des tourments qui leur étaient préparés. Ils leur dirent que s'ils avaient combattu jusque là pour les princes de la terre en  donnant la mort à leurs ennemis, il était temps qu'ils combattissent  pour le Roi du ciel en souffrant eux-mêmes la mort comme il l'avait soufferte pour leur salut. Ces soldats chrétiens répondirent unanimement qu'ils étaient prêts à tout, qu'assez forts pour se défendre par les armes de la cruauté des tyrans, ils étaient néanmoins résolus de ne s'en point servir, mais de les mettre bas pour être les victimes pacifiques de la gloire de leur Seigneur Jésus-Christ. Ils demeurèrent encore quelque temps sur la même montagne, sans avoir besoin d'aucun aliment corporel, parce que l'esprit de Dieu y suppléait par la force et la vigueur intérieur qu'il leur communiquait.

 

                     retable-principal 8665cc

 

      Panneau quatorze :

 

L'image.

  C'est ce panneau que je propose de placer après le panneau sept, celui de l'apparition de l'ange salvateur, là où on n'assiste pas à la victoire des neuf mille et où l'on passe directement au début de leurs ennuis avec la hiérarchie; celui-ci décrit donc, à mon sens cette bataille victorieuse d'Acace et de sa légion : il est fidèle au texte (les corps qui tombent, les ennemis en fuite...), et si rien ne permet de différencier les troupes romaines et les arméniennes,   le personnage au premier-plan, en cuirasse rouge, ressemble bien au tribun Acace avec le bouclier rond qu'il tenait sur le premier panneau.  Cette furia romaine qui anime les assaillants, cet accablement défait qui est celui des vaincus, ne seraient pas de mise pour illustrer comment les chrétiens furent chassés par leurs anciens collègues vers le lieu du martyre.

Ce qu'ils ont vu.

— Dr Corre : description, avec le panneau 15, donnée ici au numéro 17 : il y voit en effet les suppliciés conduits ou poussés vers le chemin semè de pointes de fer.

- Dr Le Thomas : "Trente mille hommes de l'armée impériale, envoyés pour encadrer et supplicier les légionnaires de Garcère, commencent le massacre. Au premier plan, ces soldats en tenue, casqués, marchent en rang serrés, bras droit levé et armé, celui du centre portant bouclier. A l'arrière-plan, ils s'étagent en trois rangées intriquées. En bas, deux cadavres, face contre terre, sont déjà foulés aux pieds."

 

Le texte de la Légende .

  Je replace ici le texte déjà donné panneau sept : 

  "Après cette confession, ils furent remplis de tant de force qu'étant allès à l'heure même au combat, ils défirent entièrement les révoltés, en couchèrent une grande partie sur la place, blessèrent les autres, et mirent les autres en fuite, dont les uns se noyèrent dans les lacs voisins, et les autres périrent misérablement dans les rochers et les bois, où ils se sauvèrent".

 

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c) Registre inférieur.

 

Panneau quinze .

  L'image :

  Après avoir, comme au jeu de l'oie, sauté cette case 14, nous sommes désormais rentré dans les scènes du martyre, dont les victimes ne portent pas la tenue militaire, mais celle des élus pacifiques, tête, et pieds nus, sans armes. Il règne une certaine confusion, peut-être un manque de motivation des légionnaires, qui ne sont pas non plus armés. Les victimes, loin d'être soumises et accablées, paraissent  nobles et joyeuses et  font face dignement aux soldats qui les pressent vers la droite. On cherche à reconnaître Acace, mais chaque visage est celui d'un saint, notamment le chrétien en robe rouge au premier plan, beau comme un saint Jean . 

 

Ils y ont vu :

 

— Dr Le Thomas : " Les condamnés sont entraînés vers divers supplices. A gauche du premier plan, un légionnaire en robe est tenu aux bras par le soldat casqué qui l'entraîne. Plus

à droite, deux mercenaires, à braies plicaturées, serrées à la jarretière, suivent un autre légionnaire en robe. A l'arrière-plan, d'autres condamnés attendent, passifs et résignés."

 

-Louis Le Bras : "Ils sont poussés sans ménagement, mais sans réaction de leur part".

 

                retable-principal 8670cc

 

 

 

      Panneau seize.

L'image.

  Changement : les militaires s'énervent et, avec de grosses masses noires (des pierres) frappent les insoumis, qui courbent l'échine, fléchissent le genou et se protègent de la main. Deux hommes sont à terre.  Sans le texte, on ne comprend rien de plus ; on constate que les soldats n'ont plus de casque. avec le texte, on sait que les victimes sont les assaillants, car les pierres, miraculeusement (mais de façon peu évangélique !) frappent ceux qui les lancent.

 

Ce qu'ils ont vu.

— Dr Corre : "Scène de lapidation, conforme à la légende".

— Le Thomas : " Certains martyrs sont lapidés. Au centre, deux soldats, bras dressés, armès d'énormes pierres, font face à deux martyrs, tête nue, corps fortement arqué en arrière (l'un d'eux a le bras gauche étendu). A l'arrière-plan, deux autres bourreaux brandissent de même des pierres dans leurs mains élevées. En bas du panneau, deux victimes sont déjà face à terre."

-Louis Le Bras : "On les frappe avec des pierres."

  Le texte va nous revéler le contre-sens d'interprétation de ces deux auteurs, et de tout observateur candide du seul panneau.

Le texte de la Légende.

  Il vient à la suite de la déclaration éffrontée et provocatrice des nouveaux baptisés (ou convertis) faite au proconsul, donnée à propos du panneau onze et soutenant que " c'est avec joie qu'ils entendraient leur condamnation".

   "Cette liberté aigrit tellement toute l'armée qu'une grande partie des soldats, prirent des pierres pour assomer ces généreux confesseurs du nom de Jésus-Christ ; mais par un grand miracle, les pierres rejaillirent contre ceux qui les jetaient ; et, bien loin de blesser les Martyrs, elles blessèrent ceux qui se voulèrent faire leur bourreau."

 

 

                       retable-principal 8670ccc

 

Panneau dix-sept.

      L'image :

 Elle est construite en strates obliques "vers le bas et la droite", [comme apprenaient les deux confrères Corre et Le Thomas dans leur Rouvière ( segment iliaque de l'artère mésentérique inférieure oblique en bas et à droite)] : le soleil de la bienveillance divine, dans une fraise verte et gaufrée figurant les nues,  puis la masse de quelques-uns des neuf mille martyrs, puis la double rangée d'autres  rétifs au culte des idoles ; à l'angle,  un ange, occupé à une tâche qu'on ignore encore. On pense bien reconnaître le barbu au centre, en train de gagner ses galons de saint Acace : et, avec sa tunique rouge et les mains liées, il suit le chemin de son Seigneur en sa Passion, en une Imitation de Jésus-Christ un peu zélée, mais que n'aurait pas désapprouvée Thomas a Kempis.

 La diagonale gauche est faite de méchants soldats, dont un seul a remis son casque de peur que son bâton ne lui revienne sur la tête. Mais Dieu a plus d'un  miracle dans son sac et ici, les coups pleuvent  sur les têtes butées pour la plus parfaite indifférence des victimes : les bourreaux s'épuisent, mais nous ne constatons ni plaies ni bosses. En réalité, les soldats sont chargés de forcer les victimes à marcher sur la petite chaussée grise où se trouve Acace.

  Ce que fait l'ange, nous l'apprenons dans le texte ci-dessous.

  

Ce qu'ils ont vu .

— Dr Corre : "Des martyrs, vêtus seulement d'une tunique, les bras liés derrière le dos, les jambes et les pieds nus, sont contraints de marcher sur un sol couvert de pointes ; une soldatesque brutale les entoure et les pousse. Devant deux chrétiens, qu'un bourreau menace du bâton, un ange arrache du sol les pointes de fer."

— Dr Le Thomas : "D'autres condamnés doivent marcher sur des pointes hérissant un chemin long de vingt stades. A gauche, deux soldats-bourreaux chassent devant eux, matraques levées, deux martyrs, en robe, poignets liés l'un en avant, l'autre en arrière de la ceinture, afin de les forcer à marcher, pieds nus, sur des pointes de fer acérées, fichées dans le sol. Mais à droite, un Ange, à genoux, arrache les clous devant les pieds de deux victimes. En arrière, en rangs étagés, d'autres condamnés, en robe, tête nue, attendent, résignés, le même supplice. Aux deux angles supérieurs s'inscrivent : —à droite, le soleil rayonnant, inclus dans un motif godronné; —à gauche, la lune en croissant."

— Louis Le Bras : " On les oblige à marcher pieds nus sur des points."

 

 

Le texte de la Légende :

  "Ce prodige [des pierres boomerang] effrayant le tyran, il commanda de cesser de les lapider, et fit encore de grands efforts pour les gagner par la douceur ; mais comme il vit que ses paroles ne faisaient aucune impression sur leurs esprits, et qu'ils témoignaient de plus en plus d'une ardeur incroyable de souffrir pour leur divin Maître, il ordonna de les dépouiller, de les attacher à des arbres et de leur déchirer le corps à coup de fouet : « car c'est ainsi, dit-il, que le Dieu qu'ils adorent a été traité des juifs». Cet ordre fut incontinent exécuté, au moins à l'égard d'une partie ; mais les saints ayant fait leurs prières, les mains et les bras de ceux qui s'étaient armés de verges ou de fouets pour les frapper devinrent arides, de sorte qu'ils ne purent plus leur faire de mal. Une assistance de Dieu si visible fit ouvrir les yeux à Théodore, un des chefs de l'armée impériale ; il reconnût que la justice et la vérité étaient du coté des saints Martyrs, et que le Seigneur qu'ils adoraient était le vrai Dieu,  à qui le culte souverain était dû. Il en parla à mille soldats qu'il commandait, qui, étant entrés dans son sentiment, s'écrièrent tous avec beaucoup de ferveur qu'ils étaient chrétiens, et se joignirent aux neuf mille qu'on maltraitait si cruellement pour Jésus-Christ. "

   "Le tyran fut prodigieusement irrité de cet évènement ; et, dans la rage où il était, il fit couvrir de pointes de fer une campagne de la longueur de vingt stades [3,7 kms] et commanda à son armée de contraindre les saints, à coups de bâton, d'y passer nu-pieds. Mais il ne fut point nécessaire pour cela de contrainte : les martyrs y coururent d'eux-mêmes, et regardant ce chemin comme la voie étroite qui conduit à la vie, ils y entrèrent plus volontiers qu'ils ne fussent entrés dans un lieu semé de roses ou couvert de tapis agréables et précieux."

" Cependant, ils n'y reçurent aucune blessure : car des anges, marchant devant eux, ramassèrent toutes ces pointes et les mirent en un monceau pour leur donner un passage aisé et sans incommodité."

 

                  retable-principal 8669cc

 

 

 

Panneau dix-huit.

 

L'image.

 Cette fois-ci, nous y sommes : les martyrs, tels autant de saints Sébastien, sont liés, vêtus pour la pudeur d'un pagne, à des colonnes —corinthiennes— pour y être frappés. L'artiste ne laisse aucun espace vide, mais sature au contraire le petit volume (50 cm sur 60) de visages casqués, de mains ou de bras, de torses ou de jambe pour accentuer la densité de tension émotionnelle, de contrainte  et de violence de la scène. La colonne, support de coercition et  appartenant aux Instruments de la Passion, est, en même temps, un symbole christique (médiation entre le terre et le ciel) et par sa rectitude, un symbole de la Foi inébranlable.

 

Ce qu'ils ont vu.

— Dr Corre : " Des martyrs sont attachés par les bras et les poignets aux colonnes d'un temple ou d'un palis ; des soldats aux regards furieux les frappent de verges, mais l'un des bourreaux a son bras qui retombe inerte et bientôt les autres éprouveront le même sort."

 — Dr Le Thomas : " En haine du Christ, le Promagistrat fait, en une parodie sacrilège, subir aux martyrs les mêmes tortures et outrages infligés à leur Maître en sa Passion. Plusieurs martyrs sont ainsi flagellés. Au premier plan, deux condamnés, tête et torse nu —avec pagne— sont adossés à des colonnes à chapiteaux. La martyr à droite, bras liés derrière le dos, est encadré par deux mastigophores¹, en tenue et casqués, bras droits levés avec, dans les mains [des]restes de fouets brisés. Le martyr de gauche, pieds entravés avec boulet, a le bras droit baissé, attaché derrière le dos, et le bras gauche levé. Au second plan, entre les colonnes, un troisième patient a les deux poignets liès au-dessus de la tête, en position d'attente."

¹. Mastigophore : "huissier de police porteur de verges, chargé d'assurer l'ordre en ville et dans les jeux publics de la Grèce antique, notamment en infligeant des chatiments corporels aux condamnés" (CNRTL, avec citation de Renan et Léon Daudet). Vient du grec mastigos, "fouet".

— Louis Le Bras : "On leur enlève leur vêtement ; on les attache et on les flagelle."

 

Le texte véridique de la Légende.

 " Le lieu où on les mena fut la ville d'Alexandrie dont nous avons déjà parlé, et qu'il ne faut pas confondre avec la célèbre cité égyptienne. Lorsqu'ils y furent arrivés, le tyran, qui travaillait encore inutilement à les ébranler par ses discours voulut éprouver contre eux tous les genres de supplice que les Juifs ont fait souffrir au Fils de Dieu : il leur fit couvrir la tête de longues épines enforme de couronnes, dont il y avait une grande abondance dans la cité voisine; il leur fit percer le coté avec de petites lances, qui tirèrent de leur corps des filets de sang ; il les fit conduire dans cet état, et les mains derrière le dos, par toute la ville et on les fouetta cruellement devant tout le peuple. La nuit suivante, les ayant fait ramener dans les grandes cours et les jardins du palais, il les abandonna à toutes les insultes et les mauvais traitements de ses soldats."

 

                       retable-principal 8669ccc

 

 

 

3. Volet de droite : six panneaux. 

 

   Le volet est composé, comme celui de gauche, de deux parties articulées par des charnières. 

   Les panneaux  sont conçus comme des boites rectangulaires dans lequel dix à quinze petits personnages traités en moyen-relief  sont si serrès qu'il s'en dégage une deshumanisation presque ridicule, mais qui s'avère tragique.

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a) Registre supérieur

  Sur la partie grise horizontale du demi-volet extérieur, on devine une inscription, illisible ; et de l'autre coté on croit seulement en deviner une aussi.

volet-droit 6399c

 

      Panneau dix-neuf :

L'image.

  Le personnage du premier plan gauche est, à l'évidence, et comme sur le panneau suivant, un rappel du Christ aux liens si fréquemment représenté sur les calvaires, les retables ou les vitraux de la Passion, vêtu du manteau écarlate que les soldats de Pilate lui font porter dans le prétoire pour se moquer de sa royauté, en association avec le roseau en guise de sceptre (Matthieu 27, 27-31). Le supplicié qui, comme un sosie, se trouve derrière et au dessus de lui renvoie immédiatement à l'iconographie du Couronnement d'épines, avec les bourreaux faisant levier sur des barres de bois placées en croix pour enfoncer profondément les épines. Mais la scène se répète à quatre reprise, comme dans un miroir fragmenté, et le burlesque de répétition créé par ces hommes joutant deux à deux sur la tête dont ils ont la charge se transforme en  sentiment terrifiant par l'organisation mécanique, méthodique et deshumanisée des sévices. 

  Dans une représentation plus rare, le troisième émule du Christ, celui du second plan droit, est sculpté de profil, tête violemment placée en hyperextension par un bourreau, qui le tient sans-doute par les cheveux.

 Dans le coin supérieur gauche, le proconsul en robe d'or assiste à l'exécution de ses plans et brandit le bâton de son commandement ; mais sa tiare couronnée d'une boule, parce qu'elle ressemble à un bonnet à pompon, le ridiculise un peu.

  Ce ne sont plus des légionnaires qui sont ici au travail, mais des spécialistes des supplices, puisqu'ils ne portent pas l'uniforme romain, mais des tuniques à ceintures et des toques ou bonnets. ceci est là encore conforme à l'iconographie habituelle de la Passion, où les scènes d'outrage, de dérision et de mauvais traitements font apparaître des mauvais drôles aux tenues d'acrobates ou de lutteurs. 

Ce qu'ils ont vu.

— Dr Corre : Pour tout le volet de droite : "Les derniers supplices ! On renouvelle contre les Martyrs les scènes de la passion ; on les soumet non seulement aux mêmes tourments, mais encore aux mêmes opprobres et aux mêmes simulacres d'hommages dérisoires que le Christ. c'est une abominable parodie du drame de Jérusalem."

  Et pour le panneau 19 : "Les martyrs, revêtus d'une tunique, sont couronnés d'épine ; derrière eux, des bourreaux serrent fortement les tiges tressées autour de leur crâne, avec un bâton du'ils manoeuvrent à la manière d'un garrot."

   

— Dr Le Thomas : "Quelques condamnés, étant chrétiens, subissent, par dérision, l'épreuve du couronnement d'épines. Au premier plan, sont assis deux martyrs en robe —dans l'attitude conventionnelle d'attente du supplice— et tenant, par dérision, un cep entre leurs mains liées. Aidés par des valets, deux soldats-bourreaux, usant d'une sorte de garrot, fait de bâtons croisés, ceignent d'une couronne d'épines, fraîchement cueillies, le front des victimes. En bas (sic) et à droite, un légat romain avec tiare à boule et cep appuyé sur l'épaule encourage du geste l'ardeur des tortionnaires."

—Louis Le Bras : "Le couronnement d'épines".

 

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 Vingtième panneau     

L'image.

  Le proconsul, situé à droite dans un costume encore différent, en tenue d'officier, mais identifiable à la boule —placée cette-fois sur un pédoncule— de son casque et à son bâton de commandement —qui se révèle plus tard n'être qu'un branchage tenu par son sbire—, poursuit sa sinistre parodie de la Passion avec l'épisode du Christ aux outrages : deux victimes de cette terrible mise en scène ont été placées sur un banc, revêtues du manteau écarlate (ou vert, pour le voisin, par impératif de mise en couleur), coiffées de la couronne épineuse et dotées d'un roseau en guise de sceptre tandis qu'un bouffon les afflige de ses grimaces et plaisanteries graveleuses, tirant la langue, faisant la figue ou singeant l'obséquosité d'un courtisan. 

  En arrière, comme dans un rêve, une demi-douzaine de Christ impassibles au front hérissé d'épines boivent la coupe amère de leur passion avec le courage des Saints.

  Se détachant sur le ciel, le contour tranchant d'une hallebarde préfigure une croix ;  personne ne rit, et le roi ne s'amuse pas.

Ce qu'ils ont vu.

— Dr Corre : " Devant un martyr vêtu de la tunique, couronné d'épines, assis, dans les mains duquel on a placé une palme ; un païen fait des génuflexions moqueuses au milieu des ricanements des soldats." 

— Dr Le Thomas : "Continuant leur parodie de la passion du Christ, les soldats impériaux bafouent les martyrs. Au premier plan sont assis deux martyrs en robe, couronnés d'épines, une palme enfoncée dans leurs mains jointes, lièes par des cordes grossières. Derrière eux dépassent huit têtes, ceintes également d'épines. A droite, aux pieds des condamnés impassibles se prosterne par dérision un soldat impérial lippu , en tunique, tenant une sorte de roseau. Et, près d'un hallebardier, le Promagistrat, décidemment ubiquitaire, contrôle l'éxécution savante des supplices."

— Louis Le Bras : "Un personnage grotesque s'incline devant eux, parodiant encore la passion du Christ bafoué par les soldats."

 

          volet-droit 8664c

 

 

b) Registre moyen.

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Panneau vingt-et-un.

  Il faut d'abord remarquer, à nouveau, sur le bâti encadrant ce panneau, les lettres peintes en blanc, et dont on voit qu'elles retracent des lettres identiques à la peinture noire en les modifiant parfois, plaçant un S au lieu d'un Z. On lit ainsi .RCES en blanc et RCEZ en noir. On ne déchiffre guère plus, hormis un A.

L'image.

 J'aurais été, sans-doute, incapable de la comprendre si je n'avais pas lu le texte de l'histoire, et j'aurais alors donné le même commentaire que A. Corre.

    C'est à mes yeux la représentation la plus originale du retable, et celle qui est chargée de la signification spirituelle ou théologique la plus élevée. Les scènes précédentes étaient vues comme des brimades subies par les martyrs, mais ici, l'imitation de Jésus-Christ n'est plus imposée aux convertis, elle leur survient comme un privilège, une grâce aussi insigne que celle reçue par saint François avec ses stigmates : comme Christ frappé au flanc droit par la lance du centurion Longin, ils reçoivent l'honneur d'être atteints au même endroit du corps, par une lance de légionnaire toute semblable à celle de leur Seigneur, et de verser leur sang dans un sacrifice qu' ils l'attendaient comme une gloire. Ô délicieuse plaie , s'écrierait un mystique ! ô désir de l'âme de devenir toute entière une plaie d'amour !  Car jamais Dieu n'accorde ce Don au corps, qu'il ne l'ait déjà fait à l'âme, et plus les tourments du corps sont grands, plus les joies intérieures sont intenses. 

  Aussi cette plaie sacrée est-elle ondoyante, aussi ses sucs écoulés composent-ils une eau lustrale délectable aux martyrs et un chrème déterminant , et aussi jamais signe de la croix ne fût-il tracé avec autant de coeur .

  Quittons ces sommets ethèrés inspirés par Jean de la Croix pour remarquer combien les costumes des personnages de ce retable sont changeants : les légionnaires portent bien la cuirasse (et l'un d'eux, grand comme un tambour-major, porte une cotte de maille bleue), mais ils ont emprunté aux paysans bretons leurs braies plissées, et ont rejeté leur casque morioniforme pour rester tête nue ou adopter, comme le barbu de gauche, une coiffure en Saint-Honoré à rendre jaloux Charles Bovary.

Ce qu'ils ont vu.

— Dr Corre : Des martyrs dépouillés de leur tunique, couronnés d'épines, en rangs, sont entourés de bourreaux qui labourent leur poitrine avec la pointe de leurs javelots (sic); les victimes, de leurs mains restées libres, semblent faire le signe de croix.

— Dr Le Thomas : " Les condamnés, couronnés encore d'épines, sont conduits vers le Mont Ararat, lieu final de leur supplice. Deux condamnès, torse dénudé, encadrés par deux soldats impériaux qui les blessent aux flancs de leurs javelots (sic). Chaque martyr recueille dans sa main son sang versé pour l'amour du Christ et le projette sur sa tête, en guise de second baptème : celui du martyre."

— Louis Le Bras : "A coup de lances, on leur perce la poitrine...mais le sang qui jaillit leur sert d'eau du baptème. Ceci est une allusion au coté ouvert de Jésus en croix, d'où s'échappe le sang et l'eau : la source du baptème, et de la grâce, c'est la passion de Jésus.

 

Le texte de la Légende.

" Enfin, ils les condamna tous à être crucifiés sur la montagne d'Ararath, où ils s'étaient premièrement retirés après leur victoire. Ils y allèrent comme à un lieu de triomphe, sans que pas un de cette illustre troupe perdît courage er s'ennuyât de souffrir. Les plus jeunes mêmes dire des merveilles à la louange de Jésus-Christ et de la religion chrétienne ; et lorsqu'Acace, leur chef, leur représenta avec des paroles de feu que leur supplice finirait bientôt, mais que la récompense qui leur était préparée dans le Ciel ne finirait jamais, ils lui répondirent « que la seule peine qu'ils avaient étaient de n'endurer pas assez de tourments pour la gloire de leur divin Maître»."

  "Comme le sang coulait abondamment de leurs plaies, ils en remplirent leurs mains, et, se le jetant sur la tête, ils prièrent instamment Notre-Seigneur que ce sang qu'ils répandaient pour son amour leur servit de baptème et les lavât de toutes leurs iniquités passées. Ainsi, ce fut avec une joie incroyable qu'ils tendirent les pieds, les mains, et tout le corps à trente mille soldats de l'armée qui avaient été commandés pour les crucifier."

 

                       volet-droit 8662c

 

 

 

Panneau vingt-deux.

 L'image.

 Six martyrs montent pieds nus le mont Ararat qui sera leur Golgotha, portant leur croix sans beaucoup de réalisme néanmoins comme s'il s'agissait de la  croix de bois des Petits Chanteurs du même nom. Pas d'autre particularité pour cette scène simple, illustrant le texte de la Légende venant avant la scène de l'ondoiement par le sang ; on remarquera pourtant que les chrétiens ne portent pas une tunique de supplice, mais une tenue complète associant des braies non plissées, une tunique courte (dans deux cas) ou mi-longue serrée par une ceinture, doublée au col et par devant d'un galon, et aux manches rehaussées d'un riche parement . Dans le cas du personnage à costume marron, j'ai même cru que les épaules de la tunique étaient marquées par un triple pli comme si un "padding"  généreux ou un effet " veste con  rollino" au superlatif venait renforcer la carrure de ce vétéran des troupes d'élite. Mais il me semble bien que ces quatre boudins soient les doigts du soldat qui le suit¹. On ne saurait examiner avec trop d'attention les chefs d'oeuvre du passé, mais il faut se préserver des excés.

¹ J'avais écrit cela avant d'avoir lu et recopié ceci :

Ce qu'ils ont vu.

— Dr Corre : "Troupe de martyrs chargés de leur lourdes croix".

— Dr Le Thomas : "Les condamnés, portant chacun leur croix, gravissent la pente du Mont Ararat. Des six martyrs portant leur croix sur l'épaule droite, hampe en avant, deux marchent au premier plan, précédant un joueur de tuba courte¹. Un soldat impérial casqué et armé appuie lourdement la main gauche sur l'épaule de ce dernier. A l'arrière-plan se profile une escorte de deux porte-lances."

¹. Je ne partage pas le diagnostic de mon  distingué confrère sur cette "tuba courte" qui me semble plutôt la partie verticale de la croix du martyre. Mais s'il achoppe sur un point de sémiologie musicale ou cruciale, il fait la preuve de sa compétence trés réputée en anatomie (notamment des démones d'arbre de Jessé) en  identifiant correctement les quatre doigts longs abandonnés sur l'épaule de ce faux tubicen, ce qui ne fut pas le cas de chacun. 

— Louis Le Bras : "La «montée au Calvaire»."

 

 

 

                                volet-droit 8661c

 

 

c) Registre inférieur. 

  Comme précédemment, on note des inscriptions, hélas toujours aussi indéchiffrables, sur les traverses d'encadrement : ON.LI.cc. AA CHL..M CRO ?

 

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Panneau vingt-trois.  

L'image.

   Tels des Gulliver se réveillant chez les Lilliputiens sanglés au sol des mains et des pieds, trois sosies du Christ ceints du perizonium et allongés sur leur croix observent des sortes de nains, dont les plus petits, en bas, coiffés de bonnet phrygien, sont vêtus de façon fort civile alors que les plus grands portent le casque et l'uniforme de légionnaire ; tous  travaillent vaillamment de leurs petits outils (marteaux, tenaille) à doter les martyrs des stigmates qu'ils ont mérités. Le Proconsul est venu s'asseoir à sa place à droite de l'écran et a revêtu un camail doré sur sa robe ; sa main droite devait tenir son fameux bâton à bouton floral, et sa main gauche serre quelque chose, peut-être un rouleau portant ses ordres. Derrière lui, un nouveau chrétien attend son tour, sa croix est visible au pied de l'affreux potentat.

   On s'attend presque à voir ces sept nains quitter le chantier en chantant Heigh-ho, heigh-ho, on rentre du boulot...

  La représentation n'est en aucun cas un témoignage historique, si ce n'est sur l'imaginaire chrétien de la Renaissance, puisque d'une part le crucifiement¹, peine infâmante, n'était pas appliquée aux citoyens romains (donc aux légionnaires et, à fortiori, à des tribuns), et, d'autre part, que le crucifiement se réalisait en clouant les poignets (et non au niveau des doigts, comme ici) du condamné  à une traverse (le patibulum, pesant 20 à 30 kg, qui avait été porté par le supplicié), laquelle était hissée et fixée au sommet ou près du sommet d'une poutre verticale (ou stipes) plantée en permanente sur le lieu de justice. Puis, les genoux étaient fléchis et les pieds superposés étaient cloués directement sur le stipes au niveau de l'espace de Mérat entre le deuxième et le troisième cunéiforme (travaux du Dr Pierre Barbet, 1986).

   En outre, on ne voit pas ici le titulus où s'inscrivait la sentence.

¹. Je rappelle que le terme Crucifixion désigne exclusivement la mort du Christ sur la croix : il faut donc parler du crucifiement des dix mille martyrs, à moins de les honorer d'un terme qui les confond, dans leur peine capitale, avec leur Modèle et Seigneur.

Ils y ont vu.

— Dr Corre : "Sur le plan incliné qui indique le flanc d'une montagne, des croix sont étendues ; des chrétiens nus, les reins simplement recouverts d'un linge en ceinture, la couronne d'épine sur la tête, sont couchés sur ces croix ; des bourreaux clouent sur le bois leurs pieds et leurs mains, avec une rage qu'exaspère la sérenité des victimes".

— Dr Le Thomas : Les martyrs sont mis en croix. Au premier plan, un martyr dénudé — avec pagne — est étendu sur une des premières croix encore non érigée. Deux soldats fixent sur cette croix, avec des cordes, le bras gauche et le pied droit d'un supplicié (le bras gauche restant libre). Ainsi immobilisé, la main gauche du martyr est enclouée par un premier bourreau, marteau levé. (Le second de ces détails est particulièrement rare en hagiographie comparée). Au second plan, agenouillé dans l'angle inférieur gauche, un bourreau encloue de même la main droite d'un deuxième crucifié, gisant, lui aussi, sur une croix posée à terre. Et les deux pieds de ce même crucifié sont, avec un seul clou, traversés par un dernier exécuteur, sorte de gnome, accroupi dans l'angle inférieur droit du panneau. Au troisième plan, surélevé, un dernier martyr, sur une troisième croix, à terre, elle aussi, n'a encore, paradoxalement que la main gauche enclouée, la droite, libre, pendant encore. Sur le bord droit du panneau, enfin, le Promagistrat en personne s'est encore déplacé et, le front ceint d'une couronne à fleurons triangulaires, est assis, en robe, dans une chaire avec accoudoirs, à rebords convolutés. Contempteur païen des chrétiens, il leur propose peut-être, de sa main droite étendue, le défi d'une intervention nouvelle et salvatrice de l'Ange".

— Louis Le Bras : " Les crucifixions".

 

 

                   volet-droit 8659c

 

 

      Panneau vingt-quatre.

L'image.

  C'est la dernière scène, celle de la dernière heure, et le nombre de panneau, tout comme la présence en haut à droite et à gauche du soleil et de la lune ont peut-être rapport avec ce cycle des heures, symbole du cycle de la vie et d'une boucle cosmique qui se referme. (le texte apprendras que les astres témoignent plutôt d'un seisme déclenché par le drame, comme pour la Passion).

  Trois suppliciés subissent leur agonie sur la croix, et ces trois croix des calvaires sont si habituelles à notre monde chrétien qu'elles ne représentent plus qu'une icone, celle du Golgotha; la scène de l'érection d'une quatrième croix est plus rare sur le plan iconographique, et on observe avec interêt (avouons-le) comment les soldats s'y prennent pour dresser la croix chargée du condamné. La scène inverse, celle de la Déposition, est bien connue, où le corps est soutenu par des lanières, mais ici, c'est guidés par un contremaître (à droite) que quatre soldats exècutent la manoeuvre où le madrier est glissé vers une cavité du sol tandis que les bras de la croix sont soutenues et guidées par deux fourches. ( Les soldats romains étaient, selon Jérôme Bardouille (L'importance du génie militaire dans l'armée romaine à l'époque impériale, Revue historique des armées,n° 268, 2010 p. 79) "des spécialistes du génie" commandés par un praefectus fabrorum —qui me pardonnera de l'avoir traité de "contremaître— et experts en échafaudage (catafalcum), terrassement et machines de levage).

  Le Proconsul est là, bien-sûr, il a changé de robe, bien-sûr, et a choisi la poupre impériale pour ce moment de gloire de sa carrière, mais on peut s'interroger sur le geste qu'il fait de la main gauche —j'ai hâte de découvrir ce qu'en pense Le Thomas)— car on pourrait penser qu'il est ébloui ¹ (comme les gardes romains d'une Sortie du Tombeau), ou qu'il fait le geste de l'index vers l'oeil, geste très habituel sur les Passions et signifiant qu'il est soudain descillé et qu'il réalise son erreur sacrilège.

 Parmi les différentes Crucifixions, on distingue celles où le Christ est souffrant  Christus dolens, celles où il est triomphant, Christus triomphans, et celles où il apparaît résigné ou déterminé, Christus patiens.  Les crucifiements des martyrs relèvent à l'évidence de cette dernière disposition d'âme.

¹. C'est ce que confirme le texte de la lègende : "une grande lumière les environna et les cacha aux yeux des infidèles".

Ils y ont vu.

— Dr Corre : "La scène ultime : Les martyrs sont en croix ! Les uns sont déjà élevés et expirants ; les autres prennent leur place dans la sinistre et sanglante forêt que vient d'improviser la méchanceté des hommes en haine du nom chrétien. Des bourreaux sont en train de dresser l'une des dernières croix : à droite, un soldat soutient le bras de la croix avec une sorte de bois fourchu ; à gauche, un autre tire avec effort sur une corde liée autour du bras opposé ; un troisième, penché vers la terre, essaie de faire entrer le pied de la croix dans le trou creusé pour le recevoir. A coté d'un martyr qui va mourir, un personnage à longue robe, à bonnet pointu entouré d'un bourrelet en forme de turban, élève les yeux et la main en manière de feinte pitiè ou plutôt d'ironique invocation : « Si tu es le fidèle d'un Dieu puissant, invoque-le, semble-t-il lui dire, et que ce Dieu te délivre » ; comme jadis les Juifs criaient au Christ : « Sauve-toi toi-même, si tu es le fils de Dieu ». Comme dans les anciennes représentations du Calvaire, le soleil et la lune sont les témoins de l'oeuvre d'iniquité.Mais sous un aspect de figures humaines réjouies ou ricanantes, très peu en harmonie avec le sujet représenté : le soleil, à large face ronde entourée de rayons ; la lune à figure de profil, encastrée dans un croissant à longues cornes."

— Dr Le Thomas : "Une forêt de dix mille croix hérisse finalement les pentes du Mont Ararat, leur calvaire. Au premier plan, un martyr, dénudé— avec pagne— est crucifié sur une croix verticale surélevée . Des coins de consolidation étant, au pied, enfoncés par un bourreau. Au deuxième plan, surélevé, deux bourreaux érigent une seconde croix encore oblique, l'un par traction, avec une corde, sur la traverse gauche, l'autre par soulèvement, avec une sorte de fourche, de la traverse droite. En arrière, sur un plan surélevé, deux autres martyrs sont figurés sur des croix déjà dressées. Soleil et lune-croissant occupent les angles supérieurs."

— Louis Le Bras : "La mort. La nature elle-même, lune et soleil est prise à témoin du courage des martyrs, tandis qu'un personnage ironise une dernière fois, pour rapeller celui qui se moquait du Christ en croix : « il en a sauvé d'autres, il ne peut pas se sauver lui-même !» ".

Le texte de la Légende.

  " Ce supplice, tout terrible qu'il est, ne les empêcha pas de continuer de donner des louanges à Dieu et de publier sa grandeur. Mais l'heure de la mort approchant, les cieux s'ouvrirent, les anges en descendirent visiblement, et on entendit la voix de Notre-Seigneur qui leur dit :  «Venez, les Biens-aimés de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde». En même temps, une grande lumière les environna et les cacha aux yeux des infidèles ; et au milieu de cette splendeur, ils rendirent leurs saintes âmes, qui allèrent recevoir la récompense de leurs combats et  de leurs souffrances pour Jésus-Christ. Ce fut le 22 juin, à la même heure que Notre-Seigneur est expiré sur la croix, au commencement de l'empire d'Adrien, c'est-à-dire vers l'an 120, quoique quelques auteurs diffèrent leur martyre jusqu'à la fin de son règne, qui fut en l'an 138."

   " Après leur mort, il se fit un grand tremblement de terre qui détacha leurs corps des potences où on les avaient attachés ou liès, et les anges les enterrèrent de leurs propres mains, non pas dans une fosse commune, mais chacun dans un sépulcre particulier, faisant entendre cette musique céleste qui rendit cette cérémonie plus auguste que les plus superbes obsèques des empereurs et des rois. L'Église a de tout temps reconnu et honoré ces admirables soldats de Jésus-Christ, et même autrefois à Rome, le jour de leur martyre était une des fêtes où on ne plaidait point au palais."

  

 

                 volet-droit 8660c

 

II. LE RETABLE SUPERIEUR.

 

Le Dr Corre a proposé de l'intégrer dans la numérotation des panneaux : panneau 25 pour le caisson central, 26 et 27 pour ceux du volet de gauche, 28 et 29 pour ceux de droite.

 Dr Le Thomas: " Panneau-fronton : ce motif, hors-légende, coiffe, entre les quatre figures du Tétramorphe, le retable dont il domine, de tout son rappel divin, les douloureuses étapes. "

  Il est composé d'un bas-relief placé au fond d'un caisson de dimension supérieure, et de deux volets présentant chacun deux panneaux d'une facture bien différente de tous les autres ; par contre, les couleurs des traverses (bleu-gris) et de l'encadrement rouge et or des panneaux sont les mêmes que celles du retable principal. 

  Les quatre évangélistes encadrent une scène vouée à l'Eucharistie, dans un ensemble moins anecdotique ou narratif que liturgique.

  Sur la partie la plus basse de son support, non visible du sol, une inscription à demi-effacée indique MAR (IE) DIX MILLE MART(YRS).

 

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Le caisson ou panneau 25: 

  L'image .

 Sommes-nous encore dans la Légende des dix mille martyrs? Je ne le pense pas, malgré la présence de trois soldats habillés comme les légionnaires romains des panneaux précédents, mais dont la tenue est aussi celle des combattants du seizième siècle. C'est une autre histoire qui est racontée : un prêtre en soutane, surplis court et chape blanche donne la communion à ces trois soldats agenouillés. Derrière lui, un enfant-de choeur en surplis rouge. En arrière-plan, treize personnages aux tenues diverses : deux ou trois sont casqués, deux portent clairement l'uniforme comme les trois camarades à genoux, mais un autre est torse-nu, bras droit levé, la tête encapuchonnée de blanc, couvert d'une cape dorée. Deux autres encore portent un capuchon, et l'un d'eux essuie ses larmes avec un mouchoir. 

  La taille du bas-relief, qui ne s'adapte pas exactement au caisson, peut faire penser qu'il s'agit d'un fragment d'une autre oeuvre.

Ils y ont vu.

— Dr Corre : "Un prêtre a été introduit dans la prison ; il porte une soutane et un surplis ; il tient entre ses mains un ciboire rempli d'hosties consacrées, et il donne la sainte communion aux martyrs, comme la suprème consolation." 

— Dr Le Thomas : "Un prêtre en surplis, ciboire en main, y donne la communion virtuelle à trois légionnaires agenouillés, mains jointes, devant une assemblée mouvementée. Ainsi est figurée, avec un symbolisme aussi original qu'éloquent, la communion des saints et, pour les dix mille martyrs, le passage glorieux de l'Église militante à l'Église triomphante."

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Volet de gauche .

 

Panneau 26 : Saint Marc : le Lion (ailé).

  Les trois  premiers évangèlistes sont représentés dans des cabinets de travail, comme un Saint-Jérome rédigeant la Vulgate ou comme les érudits de la Renaissance, avec un environnement de meubles, de livres, de tissus et de lutrins. 

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Panneau 27 : Saint   Matthieu : L'Ange / homme.     

 

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Volet de droite :

 

Panneau 28 : Saint Luc : le taureau (ailé).

  L'évangéliste peintre et médecin est représenté ici coiffé d'un bonnet  rond, moelleusement assi sur un coussin qui se révèle être son fidèle taureau.

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    Panneau 29 :  Saint Jean : l'Aigle.

  L'évangéliste s'est installé à l'extérieur, au beau soleil dÉphèse ou de Patmos pour recevoir l'inspiration divine. C'est, comme le veut la tradition, le seul à être imberbe, ce qui lui donne l'aspect d'un juvénile éphèbe..

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III. LES PANNEAUX SCULPTÉS DE L'AUTEL.

 

  Ce sont deux moments de la Passion. Le Dr Le Thomas les trouve "empreints, par contraste, d'une certaine sécheresse" mais souligne, en se référant aux travaux d'Alfred Maury ( Histoire des légendes pieuses au Moyen-Âge, 1843) et à l'hagiologie comparée, combien les légendes et vies des saints se sont cristallisées autour de la figure christique, et notamment de sa Passion : il en voit un exemple typique dans la légende des dix mille , "décalque typique" de la Passion.  Cristallisation ou non, le Concile de Trente a veillé à recentrer sur la figure du christ le culte chrétien, et , d'autre part, les fidèles, qui ne savaient ni lire ni écrire, qui ignoraient tout de l'Arménie ou de l'empereur Hadrien,  connaissaient parfaitement la Passion du Christ, parce qu'elle était au centre des célébrations liturgiques, et, pour les bretons et les Crozonnais en particulier, parce que le Mystère de la Passion était joué devant les églises, que le texte avait été publié en breton en 1530  (burzud braz Jezuz), et que lors des Missions le Pére Maunoir en distribuait encore les rôles principaux aux paroissiens les plus méritants. 

  C'est dire si les personnages représentés sur ces panneaux sont aussi connus pour les Crozonnais que, de nos jours, telle chanteuse ou actrice ou tel héros de sèrie télévisée : ils se nomment Dragon, Bruyant, Dantart¹, Gaddifer, an Pharizianet ou an Yuzevien, et leurs répliques, et surtout leurs jeux de scène sont connus par coeur par les fidèles.

¹. Dans la Passion de Troyes du fin XVe, au vers 5724, Malcus, Bruyant et Estonné, Dragon, Malcuydant et Goulu sont les serviteurs du grand prêtre Caïphe, alors que Rouillart, Dantart et Gaddifer sont ceux de Anne, beau-père d'Anne. 

 

1. A gauche du tabernacle : 

 Prés d'une tour ou d'une muraille (la scène se passe dans le palais de Pilate) Jésus, seulement vêtu d'un pagne, les mains attachées dans le dos à une colonne, est fouétté et battu par les soldats sous le regard d'un des prêtres ou scribes juifs. 

 Le Juif  reconnaissable à sa barbe longue, à son turban ou à sa robe, montre  le Christ de l'index. Un soldat le maintient par le bras droit et par l'oreille gauche (ou par les cheveux). Trois autres le frappent du poing  ou avec un bâton, alors qu'un quatrième, à genoux, cherche peut-être des pierres à lui lancer. Ils sont tous pieds et jambes nues, mais l'un d'eux porte des bracelets de jambe  qui évoquent un accessoire de lutte. L'un encore a le crâne rasé, ce qui est très inhabituel (c'était une marque infâmante à Rome réservée aux esclaves). 

 


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2. A droite : Portement de croix.

      La scène représente l'une des trois chutes  successives de Jèsus lors de la montée au Golgotha. Le Christ est à genoux, pliant sous le poids de la croix. Derrière lui, Simon de Cyrène  l'aide en soulevant le madrier. Un légionnaire, sans-doute un officier à la cuirasse bleue damasquinée de rouge et décorée d'une plaque en or, lui donne l'ordre de se relever en le frappant de son bâton. Il tient une corde dans la main gauche.

  Les coiffures sont variées. Le chapeau de l'officier est remarquable, c'est une toque de velours noir aux bords découpés en pièces arrondies ou fleuronnées, dont l'une, au centre porte un médaillon ("enseigne" ou "insigne" très à la mode du XIIe au XVIe). Cette toque m'évoque celle que porte un courtisan peint par Jan Mocaert en 1520 (portrait d'un courtisan http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Charles_VIII.png?uselang=fr.  

Deux autres soldats, et peut-être aussi celui que je nomme Simon de Cyrène portent un bonnet avec rabat sur les oreilles ; l'homme au premier plan, porte un bonnet simple, à bordure dorée.

Plusieurs choses sont singulières : la première, c'est que chacun est pieds et jambes nues , l'officier comme ses hommes, l'homme à demi-nu comme celui au riche manteau noir et or. La seconde, c'est cet homme qui n'est couvert que d'une tunique jaune débraillée. La troisième, ce sont ces bracelets noirs que j'ai déjà noté sur le panneau précédent, mais qui sont ici présents sur les jambes de trois personnages au statut bien différent, et au bras gauche du mastigophore (j'ai retenu la leçon) du premier plan. 

    Si ces retables sont l'équivallent de nos bandes dessinées où les bulles et textes seraient remplacés par des gestes codés, ces scènes de la Passion (flagellation, outrage, couronnement d'épines) sont à rapprocher d'un spectacle de pantomine, et, dans les Mystères médiévaux et post-médiévaux, elles devaient être un temps à part, où la grossiéretè, les allusions obscènes ou basses, l'exhibition du corps lors de prouesses acrobatiques, de lutte simulée, les cris et exclamations permettaient, dans une licence tolérée car bien encadrée, une inversion de l'ordre naturel et du respect imposé. J'en voudrais pour preuve que, si cette rupture de style est bien apparente dans les images (vitraux, bas-reliefs des retables, calvaires) elle l'est aussi dans le texte, remarquée par Yves Le Berre dans son analyse critique de la Passion bretonne de 1530 : lorsque Dragon, Bruyant et Gallifer entrent en scène, la versification, auparavant en octosyllabes (ou décasyllabes pour les parties solennelles) avec rimes internes propres au breton, renonce à cet ordonnancement pour des demi-vers, avec disparition des rimes internes.

  C'est dans cette perspective que je comprends que les jambes et les pieds soient nus, comme pour la danse et le pancrace, que j'observe les gestes déployés largement (à l'opposé des panneaux précédents où les corps étaient imbriqués et les gestes souvent limitées aux mains) dans une chorégraphie expressive, que je devine que ces bracelets insolites doivent être un accessoire de sport ou de combat. 

  On le comprendra encore mieux le regard posé par les fidèles ou par l'artiste lui-même si on lit les passages correspondants de ces scènes dans la Passion bretonne : dés que montent sur les tréteaux Dragon, Dantard et Bruyant, on sait que la récréation va débuter : 

—Dragon (s'adressant au Christ).

Querzet na lest quet hoz pidif           Avancez, ne vous faites pas prier

Pe ouz pourmenf ne grif quen           Ou je vais vous secouer, vous pouvez me croire !

—Bruyant

Sus sus hastet na fellet tro                Allez, allez, dépêchez-vous, ne trainez pas

—Dantart

Dalet a treux an quil bilen                 Prends ça dans le cul, maraud               

Da crisquif certen hoz penet              Ça te fera encore plus mal !

Querzet                                             Avance !

— Gallifer

Chetu heman aman manet                Celui-là n'en peut plus

Cza ma den quent ez tremenhet        Eh, mon gars, au lieu de passer votre chemin

Distret aman.                                    Faites donc un crochet par ici !

—Symon Syreneus

Pe da tra allas                                    Pour quoi faire, mon Dieu ?  

Dragon

Quemeret hon goas an croas man      Prends cette croix-là

Sicouert heman so poanyet                Donne un coup de main à cet homme qui n'en peut plus.

—Symon

Me                                                      Moi ?

pardonit dif ne douguif quet                Sauf votre respect, je ne veux point le faire.

—Bruyant

Ne reheut                                           Tu ne veux pas ?

Greheut pe me torro houz fry.             Tu vas le faire, ou je te casse le nez.

(La Passion et la Résurrection bretonnes de 1530 suivies de trois poèmes, textes établis, traduits et présentés par Yves Le Berre d'après l'édition d'Eozen Quilliveré, CRBC-UBO Brest 2011.)

  Les Passions en langue française ( celle d'Arras, vers 1420, d'Arnould Gréban vers 1471, de Jean Michel à Angers en 1486, ou de Troyes  donnée de 1482 à 1531) font preuve d'une truculence verbale qui n'a rien à envier au texte breton.

 

  Cette cruauté familière et bouffonne des bourreaux ne fait que ressortir, par contraste, la déréliction ressentie par leur victime, s'il n'était le Christ, et ne fait qu'accentuer dans le coeur du chrétien le sentiment poignant des souffrances subies par le Sauveur pour ses péchés. L'identification à Jésus s'intensifie, et, dans un dédoublement, le spectateur se délasse mais le fidèle voit s'accroître son sentiment religieux.

 

 

retables-inf-et-sup 8636c

 

 

 

 IV Le reliquaire.

       Son étude est indissociable de celle du retable puisque cette oeuvre de 1519 est  la première mention du culte des dix mille martyrs dans la paroisse. C'est un reliquaire en vermeil qui porte le nom de l'abbé Hervé Gouzien, recteur de Crozon 

 

   "Cette église possédait aussi deux petites châsses ou reliquaires assez précieux. Le premier est en bronze ou cuivre doré, en forme de chapelle entourée de niches et de contreforts gothiques du XVème siècle, contenant les statuettes des douze Apôtres. Il mesure 0 m. 20 de long sur 0 m. 12 de large et 0 m. 40 de haut, et porte cette inscription : Gouzien faic faire ceste reliquaire en loneur de Dieu Monsieur Saint Pierre avecq dix mille martyrs et pour la paroisse de Crauzon. Est-il contemporain du retable, ou le culte des dix mille martyrs dans la paroisse est-il antérieur à cette oeuvre  de sculpture ? (Abgrall, op. cit.) L’un des reliquaires date de 1519 (il a été fait faire par Hervé Gouzien, recteur de Crozon en 1516) et l’autre du XVIIème siècle" (id.).

 

 

 

On trouve sur le site public  http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/memoire_fr?ACTION=CHERCHER&FIELD_5=LBASE&VALUE_5=PM29000188 deux photographies, l'une de Henri Heuzé, plaque de v

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Published by jean-yves cordier
3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 12:18

         Le retable des dix mille martyrs,

           église Saint-Pierre de Crozon (29).

 

  L'église de Crozon conserve dans son transept sud un retable du XVIIe siècle consacré "aux dix mille martyrs" du mont Ararat, légionnaires romains convertis à la foi chrétienne et martyrisés sou l'empereur Hadrien.

   Placé au dessus de l'autel,  c'est un ensemble composite regroupant le retable lui même qui est un triptyque à volets avec un autre triptyque beaucoup plus petit placé au dessus de lui. Mais les deux bas-reliefs du bel autel (ce serait l'ancien maître-autel de l'église jusqu'en 1754) consacrés à la Passion du Christ, quoique de facture différente participent à l'ensemble en rappelant le lien entre le martyre des soldats et les souffrances du Christ.


 retable 8535c (2)

 

  Le retable principal est le seul à être consacré au thème très original des dix mille martyrs, thème qui donne tout son intérêt à l'oeuvre. Je le décrirai donc en premier, avant de présenter le petit retable supérieur, puis les panneaux latéraux au thème certes beaucoup plus classique, mais qui ne manquent pas d'intérêt. 

  Je donne une première mouture de cet article sans commenter les images ni étudier le culte de la myriade de martyrs, afin de laisser intact la contemplation silencieuse de l'oeuvre, comme lorsqu'on se trouve dans l'église ; dans une seconde version, j'irai de mon petit couplet sur chaque photographie.

 

I. LE RETABLE DES DIX MILLE MARTYRS. 

    C'est un tryptique à volets : chaque volet comporte six panneaux, de taille plus haute dans le registre inférieur, alors que l'armoire centrale rassemble douze scènes : soit un total de 24 scènes, dont la lecture qui débute par le panneau de gauche de haut en bas, se poursuit par le registre supérieur de la structure centrale, puis ses registres inférieurs, avant de se prolonger sur le panneau de droite.

  L'histoire racontée est en fait  l'épisode central de la vie d'un saint peu connu, saint Acaste, ou "Acace du Mont Ararat" (car il y a huit autres saints Acace, presque tous martyrs), ou Achatius, ou Achaz, qui est fêté le 22 juin. Ce tribun romain subit le martyre en Arménie sur le Mont Ararat avec ses légionnaires dans les circonstances que l'oeuvre nous présente : 

  Elle montre en effet  le martyre par crucifixion de soldats chrétiens sur le mont Ararat en Arménie, en 120 après Jésus-Christ. À la suite d’une révolte de populations arméniennes contre l’occupation romaine, une armée de seize mille soldats est envoyée, mais l’expédition tourne à la déroute. Ne restent que neuf mille hommes pour combattre. Selon la légende, un ange leur assure la victoire s’ils se convertissent et adorent le vrai Dieu. Leur conversion faite, ils remportent triomphalement la bataille. Pressés de sacrifier aux dieux de Rome, ils refusent et affirment leur foi dans le vrai Dieu. Ils sont mis au supplice, mais aucun ne renie, au contraire ; ébranlés par leur courage, mille légionnaires les rejoignent dans le martyre et se convertissent. Ils sont finalement crucifiés.

  Les panneaux de gauche montre la campagne militaire, ceux du milieu le refus de renier leur foi, ceux de droite la mort par crucifixion  sur le Mont Ararat.

  Ayant fourni le cadre nécessaire pour découvrir le retable, je m'éclipse.

1. Volet de gauche : six panneaux.

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a) registre supérieur :



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volet-gauche 6538c

 


 

b) registre moyen :


 

volet-gauche 6387c

 

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volet-gauche 6557c

 

c) registre inférieur :

volet-gauche 8537cc

 

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2. Caisson central : douze panneaux.

 

L'armoire de chêne est cloisonnée horizontalement par deux étagères et verticalement par d'élégantes colonnades réunissant entre elles des têtes de chérubins, mais ne créant pas de séparation en profondeur. 

  Sur un encadrement bleu lavande cerné de rouge, les personnages sont peints en bleu, rouge, or, rose pour les carnations, noirs pour les accessoires.

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a) Registre supérieur.

 


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b) le registre moyen.

 

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c) Registre inférieur.

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3. Volet de droite : six panneaux. 

             volet-droit 8538c

 

a) Registre supérieur

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b) Registre moyen.

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c) Registre inférieur. 

 

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II. LE RETABLE SUPERIEUR.

 

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III. LES PANNEAUX SCULPTÉS DE L'AUTEL.

 

1. A gauche du tabernacle : 

 


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2. A droite : Portement de croix.

 


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30 septembre 2012 7 30 /09 /septembre /2012 19:48

            La ponte de l'Éphippigère de la vigne

      Ephippiger ephippiger (Fiebig, 1784) . 

Date : 30 septembre 2012.

Lieu : St-Hernot, Presqu'île de Crozon.

Milieu : lande de bruyère.

 

 

I. L'Éphippigère Porte-selle, Éphippigère de la vigne:

voir :  Sortie à Plozevet avec Bretagne Vivante.

On l'identifie par son occiput noir. De ses deux ailes très courtes, atrophiées et non fonctionnelles, ne sont visibles que les élytres qui sont ces deux éléments arrondis et voûtés en écaille à l'arrière du pronotum, à forme de selle blonde et ponctuée comme une écorce d'orange plutôt que comme le cuir d' un vieux maroquin. Son oviscape ou ovipositeur, longue tarière qu'elle porte derrière elle, l'identifie comme une femelle. 

 

042c

 

  Dans mon article précédent, j'avais indiqué l'étymologie d'ephippiger, mais j'avais traité trop brièvement néanmoins la zoonymie, ou la biohistoire de cette espèce : il reste à dire qu'Ephippiger ephippiger a été décrit par Fiebig en 1784 dans l'article suivant :

Beschreibung des Sattelträgers (Gryllus Ephippiger)Schriften der Berlinischen Gesellschaft Naturforschender Freunde, vol. 5, p. 260-263.http://www.ub.uni-bielefeld.de/diglib/aufkl/schriftberlgesnaturfreunde/schriftberlgesnaturfreunde.htm

 

Le titre indique donc le nom vernaculaire allemand sattelträger, qui se traduit "porte-selle" : la paternité du nom est donc entièrement à attribuer à Herrn D. Fiebig, de Berlin. Il nous faudrait connaître cet auteur ; mais hormis son prénom, donné comme étant Johann dans la Bibliographie entomologique de Percheron (1837), je ne trouve pas d'autre renseignement.

 

  Le protonyme est donc Gryllus ephippiger, "grillon porte-selle", dont je rappelle l'étymologie construite avec le grec -ephippios, "couverture ou selle de cheval", et -ger...

  En France, en 1829 Latreille la nomme Sauterelle porte-selle (Locusta ephippiger, Fab.)  (Le règne animal distribué d'après son organisation par G. Cuvier, tome V) .

  Jean Guillaume Audinet-Serville en donne une description complète en 1839  ici :link dans son Histoire Naturelle des Insectes, tome  orthoptères Paris et utilise le nom Ephippigére des vignes ephippiger vitium, parce qu'elle se nourrit sans aucune exclusivité,des feuilles, des sarments et des grains de raisins.

  En 1841, Dufour introduit le synonyme Ephippiger diurnus.

  En 1908, je trouve la dénomination Éphippigère des vignes, avec la mention d'une dénomination populaire de "porte-cymbale", dans la Revue de  zoologie agricole et de pathologie végétale.


 

 


 

 

 

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  La ponte : 

  L'abdome se cintre, la femelle en appui sur ses pattes écartées plante son ovicape jusqu'à la garde dans une direction oblique vers le bas et vers l'avant dans le sol dont elle a évalué le caractère meuble, et y pond ses oeufs.

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29 septembre 2012 6 29 /09 /septembre /2012 08:57

 

La chapelle du Gohazé à Saint-Thuriau.

 

 

 

 

 

 

I. Présentation.

       Placée au bord du Blavet à 5 km au nord de Pontivy, près de la confluence de deux ruisseaux, c'est, par le pont qui y était établi et la proximité de moulins, un lieu stratégiquement bien placé et qui précéda Pontivy en importance. En effet, une charte de 1160 mentionne une paroisse de Gohazé-Pontivy, ou plus exactement Cohazé, toponyme (encore mentionné sur la carte de Cassini) signifiant "ancienne assise" et qui passe pour être le premier lieu d'évangélisation de la région alors païenne. La paroisse est encore mentionnée sous ce nom (Cohassé-Pontivy) en 1667 dans le registre de Malguénac. Officiellement, Pontivy était selon Ogée encore une trève de Cohazé. Elle passa sous le Concordat dans la paroisse de Saint-Thuriau.

La chapelle de plan en croix latine est composée d'une nef, d'un transept, d'un chevet plat et d'une tour massive supportant un clocher à la couverture d'ardoise ; sa partie Est  daterait de la première moitié du XVème siècle et le reste de la seconde moitié.

  On lit partout qu' à l'occasion de l'épidémie de dysenterie (d'autres disent de peste) qui toucha la région en 1695 et 1696, la statue de Notre-Dame de la Joie à Pontivy permit l'arrêt de la propagation de la maladie : la statue de la Vierge aurait fait plusieurs allées et venues entre l'église de Pontivy et Le Gohazé. Je n'ai pas trouvé la source exacte de cette histoire. Le Bulletin de la Société Polymatique de 1860 et 1886 écrit qu'à l'arrêt brutal de ces épidémies de Pontivy après un vœu prononcé le 11 septembre 1696, on offrit une lampe d'argent à Notre-Dame de Joie à l'église de Pontivy et  on organisa des processions dans toute la ville, et même à la chapelle de Cohazé, "dont les malheurs de la cité rappelèrent le souvenir." "Ces processions, approuvées par un mandement de l'évêque de Vannes de 1697, se répétèrent tous les ans à pareille époque."

 

La-Gohaze 7304c

 

Un chancel "en bois sculpté en trilobes à jour posées deux par deux sur des colonettes à base simple et chapiteau feuillé, comme à N.D de la Houssaye" (Bull. Sté Polym. Morbihan 1860 p. 75) s'adosse sur deux tables d'offrandes en pierre. Rester au fond de la nef était le privilège du bon peuple, et la noblesse et le clergé se voyaient obligés d'occuper le transept et le chœur, de l'autre coté de ce chancel.

 J'ai omis de photographier les sablières, les entraits à tête de crocodile et écusson , et, surtout, une inscription au sud où on peut lire, paraît-il, LOY : K(er)LEO : 1610.

 Il existe un, ou plutôt deux toponymes Kerleo dans le canton de Pontivy : Kerleo d'an diaz et Kerleo d'ar Lein, le haut et le bas Kerleau, ou Kerlau, dont l'étymologie pourrait relever d'un Ker, "lieu habité" et lo, où se dissimule lev ou glev "lieue" ou  " Le Gléau".

On peut citer Perrine Jegado, de Saint-Thuriau en 1721, dont les membres de la famille demeuraient les uns à Cohazé, les autres

à Kerleau d'en haut.


La-Gohaze 7296c

 

 

   Je me suis pris pour Jacob lorsque j'ai vu cette longue, longue échelle qui, incroyable girafe en équilibre sur un pied, semblait réservée à ceux-là seuls qui, pour atteindre ce septième ciel, saurait en emprunter les échelons. Là-haut, la porte étroite est une escale pour quelque sonneur de cloche cachant discrétement sous son paletot deux ailes chérubiniques.

                        La-Gohaze 7310c

 


II. Statuaire.


      1. Notre-Dame de Joie.

  Avant de regarder la statue, on peut admirer la niche du XVIIème parfaitement restaurée, aux deux colonnes corinthiennes de faux-marbre noir. Quatre chérubins scandent de leur frimousse l'encadrement de la statue, complétés par une chute de bouquets, tête en bas, dans une alternance de tournesols et de pivoines qui se conclue en des sortes de marguerites. La base de cet édifice, surveillée par deux autres chérubins, est décorée par le portrait en buste d'un pieux quidam, peut-être un apôtre ou un Père de l'Église.

 

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    Notre-Dame-de-Joie est couronnée, comme l'Enfant-Jésus, et, assise sur un trône, elle tient un sceptre tout aussi fleurdelysé que les dites couronnes. Le fils, sérieux comme un pape, bénit de la main droite et tient le Livre de la gauche. Les visages sont très arrondis, les traits sont hiératiques, et les yeux larges ressemblent à ceux des momies égyptiennes. Le manteau bleu à revers blanc de la Vierge s'épanche en une cascade de plis.

 L'ensemble des statues présentées ont  été volées en 1977, et remplacées par des copies récentes mises en place en 1990; elles sont, en tout point, admirables. 


             La-Gohaze 7285c

 

 

La-Gohaze 7286c

 

        On lit l'inscription écrite en lettres capitales peintes en noir : D : T : M : C : R : T : E : D : P : OLICHET : R

           Le patronyme Olichet est attesté dans la région de Pontivy, et on le retrouve à Gohazé dans une recherche généalogique (de Patrick Collin) : Rolland Olichet, laboureur à Gohazé, décédé en 1731, marié à Jeanne Le Bihan, trois enfants dont Pierre Olichet (1702-Gohazé 1751), père lui-même de trois enfants (Julien, Jacques, Pierre, tous mariés).

   Mais quel est le sens des initiales qui le précèdent ? Elles correspondent souvent à des titres tels que D.V.M, "discret et vénérable messire", ou F.F.P pour "fait fait par", mais, ici, je ne trouve pas la solution.

 

      Notule: 

Dans le livre  Manoirs de fortune et d'infortune  de Michel de Galzain - 1968 Page 194 on lit ces lignes : "la statue même de Notre Dame de Joie a été offerte à la paroisse, par la famille Prévost de Kerascoët qui a signé son don en sculptant discrètement sur le socles ses armoireries: trois roses à cinq petales d'argent sur champ d'azur. Elles figurent en outre sur la statue presque identique de la trève du Cohazé."

 

 

      2. Saint Cado.

Dans une niche symétrique à celle de N.D. de Joie, comme co-patron de la chapelle, saint Cado est représenté en saint-évêque.

  La vie de saint Cado ou Cadoud,( du celte kat, "combat") évêque et martyr, fêté le 1er novembre, est relaté dans la Vie des saints de Bretagne Armorique (1659) d'Albert Le Grand. Ce prince gallois est, sous le nom de saint Cadoc, l'un des saints  les plus importants du pays de Galles. Après y avoir fondé l'abbaye de Llacarfan, il vint précher dans la région de Vannes, se rendit en Terre Sainte, rencontra le pape, devint l'évêque de Bénévent en Italie, puis mourut assassiné dans sa cathédrale par des Barbares. Il guérit la surdité (à Belz) et les écrouelles.

  Saint Pierre est représenté en peinture sur la base de cette niche.

                      La-Gohaze 7289c

 

   3. Saint Cornely.

  Saint Cornely est bien connu en sud Bretagne pour être, comme son collègue Herbot, le protecteur des bêtes à cornes. 

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4. Statue de sainte Anne éducatrice.

  Toutes ces statues qui sortent du même atelier ont en commun une allure de santons de crêche en porcelaine, et de grands yeux aux larges prunelles. Sainte Anne est assise, et indique à sa fille Marie un passage particulièrement important des Saintes Écritures, que Marie lit sagement, en suivant du doigt. Comme cela est habituel dans ce thème, les manteaux et les pieds des deux femmes se rapprochent et tendent à se confondre. 

 Marie est tête nue, comme c'est la règle, alors que sa mère est coiffée d'un voile blanc ourlé d'or qui, par sa manière de se relever en visière au dessus de la stricte guimpe, et de s'élargir en ailes sur le coté, prend des allures de coiffe.


               La-Gohaze 7291c

 

5.  Statue de procession de N.D. de Joie.

   C'est, en moins jouflue, la réplique du groupe de la Vierge à l'Enfant.

 

 

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III. Vitraux.

 

 

 

1. Le réseau.

 Il est composé de mouchettes trilobées et de quadrilobes, qui contiennent des armoiries et des fragments issus d'un Jugement Dernier du XVIe siècle. Un Christ central étend les bras, entourés de deux anges buccinateurs annonçant la Résurrection des morts. Plus bas, des anges tiennent des feuilles de trèfle.

Armoiries : de gauche à droite

  • Famille de Rohan, de gueules aux neuf macles d'or, 3,3,3.
  • Armoiries d'Yves de Pontsal D'argent à la fasce de gueules chargée de trois besants d'or et accompagnée de six mouchetures d'hermines de sable. Yves de Pontsal fut évêque de Vannes de 1444 à 1475 et Vice-Chancelier du Duc de Bretagne Pierre II le Simple en 1451
  • blason non identifié entouré du collier de l'Ordre de Saint-Michel: partie de droite, de gueules au lion d'or [Louis de Laval](? et à gauche, de gueules à croix d'or, et un quartier reprenant le blason suivant   [De lantivy : 
  • Blason non identifié entouré du collier de Saint-Michel. D'or à la herse d'azur ???

 Ces armoiries ont permis de dater le vitrail du troisième quart du XVe siècle, dans un style gothique flamboyant d'influence normande.

 Il est à noter que la première promotion de l'Ordre de Saint-Michel date de 1469.

Les armoiries d'Yves de Pontsal sont aussi présentes dans une chapelle de Plescop ; dans la chapelle N.D. de Béléan de Ploeren ; 

La-Gohaze 7294c

 

La verrière est composée de quatre lancettes trilobées de quatre panneaux. Ceux-ci associent  huit éléments anciens, très remaniés dans des restaurations anciennes mais  qui n'ont pas été restaurés en 1980, et des compositions de Jean-Pierre Le Bihan en 1987.    

 La-Gohaze 7283c

 

 Parmi les éléments anciens (fin du XVe), on trouve de gauche à droite :

  • une sainte femme (Marie au pied de la Croix ?) ; 
  • un Christ en Croix ;
  • Une Fuite en Égypte avec une inscription gothique la v(ier)ge d? alla  en egypte
  • Une Pietà ? ;
  • Une Annonciation avec l'inscription (Comment) lange gabriel salua la v(ier)ge  et, autour du lys, ave gratia...ecce anc(ila).
  • ??? Deux personnages (des soldats) arrivent de gauche à la tête d'une troupe (car on voit des lances et hallebardes), comme dans une Arrestation de Jésus. Le personnage de droite est coiffé d'un drôle de chapeau, et il tient un sac rempli d'épis de blé, ou tout autre chose.
  • Une Nativité.
  • Un saint en prière (Saint Jean au pied de la Croix ? 

 

 

 

 La-Gohaze 7284c

 

      Addenda.

      Pierre-Yves Quémener s'est interessé à la zone d'ombre entourant le soi-disant arrêt miraculeux  de l'épidémie de 1696 grâce à la statue de N.D. de Joie de Cohazé et a rédigé les commentaires suivants: 

 

     " 1) Bonjour,

Si l'on en croit l'abbé Euzénot, le document qui mentionne le voeu d'une lampe d'argent à Notre-Dame de la Joie se trouve dans un procès-verbal d'une délibération de la communauté de ville de Pontivy en date du 11 septembre 1696 conservé aux archives municipales de la ville.
Cf. Bulletin archéologique de l'Association Bretonne, tome 6, 1887, pages xxiv et 45.
Bien cordialement,
Pierre Yves Quémener  

   2) "Par curiosité, j'ai été consulter les registres paroissiaux de Saint-Thuriau, m'attendant à trouver une interruption soudaine des décès au 11 septembre et finalement, j'ai l'impression que cette attribution à Notre-Dame de la Joie d'une responsabilité dans l'arrêt de l'épidémie respire assez la récupération religieuse.

Voici un récapitulatif des décès survenus dans la trève en 1696 (St Thuriau dépendait alors de la paroisse de Noyal Pontivy). J'ai procédé à un regroupement en quatre tranches : moins de deux  ans, de 2 à 19 ans, de 20 à 49 ans, 50 ans et plus.

Janvier : 7 décès répartis ainsi : 4 (moins de 2 ans), 3 (de 20 à 49 ans)
Février : 4 décès : 2 (2-19), 2 (20-49)
Mars : 6 décès : 2 (50)
Avril : 6 décès : 2 (50)
Mai : 6 décès : 6 (

 

Septembre 1696 : 7 + 30 + 9 + 2 = 48
Octobre 1696 : 7 + 14 + 2 + 5 = 28

Total 1696 : 35 + 49 + 21 + 14 = 119


 

  Je ferais pour ma part la réflexion que l'arrêt naturel d'une épidémie, liée à des facteurs bio-climatiques, est assez souvent brutal, même sans intervention de Dieu ou de ses Saints. Par ailleurs, c'est la ville de Pontivy, et non de Saint-Thuriau, qui était frappée par l'épidémie.

 

Liens :

Topic-topos 

Infobretagne

Tudchentil

Bulletin de la Société Polymathique du Morbihan

Bull. Sté Polym. Morbihan 1860

Anciennes photographies de G. Estéve

Toponymie de Pontivy (voir Ar Gohazé ; Kerleo)

Vitraux: site de Jean-Pierre Le-Bihan  

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Published by jean-yves cordier
20 septembre 2012 4 20 /09 /septembre /2012 22:34

Chapelle de la Fontaine Blanche à Plougastel : la divinité masculine du culte de la fécondité.

  Itron varia ar Feunteun-Wenn.

 

   Interrogeant un Plougastel  sur cette chapelle, celui-ci me raconta que, petit , il avait été trempé dans l'eau de la fontaine ; il en ignorait les bienfaits éventuels, mais lorsque je lui signalais l'existence d'un culte de la fécondité, il ne me laissa pas terminer ma phrase : "Fécondité ? C'est pour ça ! J'avais à peine posé mon pantalon sur le montant de la chaise que ma femme était déjà enceinte!".

  Ces effets miraculeux méritaient une enquête.

 

I. PRESENTATION.

  Cette chapelle est l'une des huit chapelles de Plougastel, et la plus proche du bourg. Son Pardon a lieu le 15 août.

 
   Au flan d'un vallon exposé au midi, cette chapelle appartient à la même kortennad (quartier) "Bourg-Fontaine-Blanche" que le bourg de Plougastel, situé à l'ouest et dont elle est distante de deux kilomètres. Elle est entourée par les lieux-dits Difrout, Les Rosiers, au sud, et Lesquivit au nord, et elle appartient au même breuriez que Rozeg (Les Rosiers, ancienne seigneurie d'un ramage des comtes du Léon),  Vern, Keravili et Diffroud (Difrout). Sur le plan hydrographique, à une altitude de 50 mètres, les eaux de sa fontaine alimentent  la rivière de l'Auberlac'h. 

   C' est un ancien prieuré dépendant de l'abbaye de Daoulas, et construit au XVe siècle sur un ancien édifice. Il forme un ensemble avec le placître planté de hêtres et de chataîgniers, le calvaire, mais aussi surtout la fontaine à qui il doit son nom. Il comprend une nef à cinq travées à bas-cotés, un choeur dont le maître-autel est dédié à Notre-Dame et deux autels en bas-cotés, l'un  dédié à saint Laurent et l'autre à sainte Madeleine.

  Le pignon ouest, dépourvu de porche, supporte le clocher gothique du XVe à chambre des cloches à deux ouvertures.

 

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II. Le Dieu de la fécondité de La Fontaine-Blanche.

 

      La civilisation agraire issue de la période néolithique favorise les croyances liées à la fécondité de la nature. L'image de la Grande-Mère, déification de la fertilité du sol, apparaît souvent symbolisée par sa capacité à allaiter, et Lavieb-aile a largement exploré la christianisation de ces cultes dans les articles sur les Vierges allaitantes.Virgo lactans ou miss Néné ? Les candidates du Finistère. Les Vierges allaitantes., les Vierges couchées  Vierges couchées de Bretagne : Le Yaudet, Guiaudet et Kergrist., Sainte Gwen aux trois mamelles pour l'allaitement, Vierges allaitantes V : Saint-Venec à Briec : sainte Gwen Trois-mamelles et ses fils  le culte rendu à sainte Barbe Vierges allaitantes VII : Chapelle de Lannelec à Pleyben, Ste Barbe. , ou à sainte Marguerite (patronne des sages-femmes et garante de l'eutocie des délivrances), à sainte Catherine pour protéger des fausses-couches et des dangers de la grossesse, à saint Gilles ou à sainte Brigitte pour l'allaitement encore, à sainte Anne qui est au premier plan pour les problèmes de stérilité ( Groupes de Sainte-Anne Trinitaire de la vallée de l'Aulne.) , à sainte Agathe pour les problèmes mammaires, etc...

   Les réceptacles de ce culte de la fécondité sont souvent les eaux, principales éléments fécondants de la nature, et les sources, fons, fontis en latin, lieu tangible où se manifeste la grande Déesse-mère  génitrice et dispensatrices de nourriture, celle de qui l'on vient et vers laquelle on retourne au moment du trépas, celle que l'on identifie à la terre, matrice de la vie à travers la mort. A proximité des sources, la société gallo-romaine développe une dévotion populaire matérialisée par des statuettes de terre cuite moulée, exécutées en grande série le long de la vallée de l'Allier et représentant le plus souvent des femmes assises dans un siège en osier tressé et allaitant un ou deux enfants . Groupées le plus souvent par trois, ces Matrae, Matres ou Matronae  furent vénérées dans le Nord-Ouest de l'Europe du 1er au 5ème siècle de notre ère, pour demander tant la protection des enfants, que l'assurance de  fécondité ou comme déesses nourricières. Elles exerçaient une force tutélaire et on plaçait leurs figurines dans les sources, dans les laraires (petite chapelle domestique où l'on plaçait les lares), ou dans les sépultures.

  Auprès de ces Déesses-Mères se trouvent aussi en grand nombre des Vénus anadyomènes (sortant nues de l'écume de la mer) ou "Vénus à gaine", destinées également à trouver place dans les laraires ou à servir d'ex-voto placé dans les sources en formulant un vœu. (Par exemple, les statues trouvées à Tronoën (29) et exposées au Musée de St-Germain-en-Laye).

Mais à coté de ces divinités féminines, on vénérait aussi des divinités masculines, comme en témoigne la statue découverte à La Fontaine-Blanche tout près de la chapelle.

  La divinité ithyphallique de la Fontaine-Blanche.

  Il s'agit d'une statue de kersanton mesurant 0,60m dans l'état actuel, mais dont la hauteur initiale est présumée de 1, 30m. C'est le plus ancien spécimen connu de sculpture en kersantite, roche éruptive effleurant dans la rade de Brest notamment sur le lieu-dit éponyme de la rivière de Daoulas, très résistante et au grain plus fin que le granit.

  Elle a subi des mutilations successives : d'abord brisée au niveau des jambes, puis au niveau du phallus et de la main droite qui a été martelée et arrachée jusqu'à l'épaule, elle a ensuite été débitée en deux blocs. La partie inférieure fut enterrée et placée en guise de calage sous le calvaire lors de sa construction au XVe siècle. Le buste, par contre, continua à être vénéré à coté de la fontaine sacrée jusqu'en 1913, puis l'abbé Yves-Pascal Castel le  retrouva au fond de la chapelle en 1976 lors des campagnes menées par l'Inventaire général des Monuments de France. La partie inférieure avait été retrouvée en  1951, lors du déplacement du calvaire de l'autre coté du chemin. Cinq siècles se sont écoulés avant la réunion des deux parties. La tête, séparée récemment (après 1913) n'a pas encore été retrouvée. 

 

 

 

 

 

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      Musée de la fraise et du Patrimoine, Plougastel.

 

  On remarque les traces de polissage du thorax, attestant des pratiques de frottement contre la pierre, caractéristique des cultes de fécondité, où les frictions du ventre dans le but d'obtenir des enfants étaient courants.

  On distingue aussi au sommet de la poitrine, en faible relief, un torques, attribut divin chez les Gaulois, qui atteste de l'origine antique de la statue. Elle est datée du 1er siècle après J.C

  La statue "représenterait un dieu de la fécondité, barbu, de face, tenant son sexe de la main droite. Elle daterait de l'époque gallo-romaine (1er- Vème siècle de notre ére) et avait du être placée à l'origine dans un petit sanctuaire, un fanum, qui s'élevait à proximité de la Fontaine-Blanche, dont le nom breton Feunten Ven vient du celtique -vindo qui signifie "sacré". ( Jean-Yves Éveillard, Maître de conférence en Histoire ancienne à l'Université de Bretagne Occidentale).

Plus exactement peut-être, l'adjectif breton gwenn correspond au gaulois vindo qui signifie aussi bien "sacré" que "blanc". (irlandais find, gallois gwynn et fem. gwen), mais son usage en toponymie reléverait le plus souvent du sens "pur, sacré". Selon Christian J. Guyonvarc'h, il a donné le dérivé suffixé Vindonnus , surnom d'Apollon dans la religion celtique attesté par trois inscriptions à Essarois en Côte-d'Or , et "il n'est pas impossible que le gaulois ait eu aussi les trois sens fondamentaux du thème vindo- en celtique insulaire : « blanc », « beau » et « sacré », ce dernier sens étant appliqué aux êtres divins, comme l'indiquent le surnom d'Étain, Bé Find (« femme blanche »), et la désignation irlandaise des anges dans le vocabulaire religieux chrétien : in drong find (« la troupe blanche »)" (Encyclopédie Universalis)

       En toponymie, les exemples abondent, comme Vindobona (Vienne en Autriche), Vindoceton (Vennecy) : "bois sacré", Vindoranda (Guérande): "parcelle en friche, ou sacrée", mais on cite aussi Menezguen, Glaosguen, Vendée, Vendeuil, Vendôme, Vendeuvre, Ventujol. Quand au toponyme "Fontaine blanche", dont on relève quatorze exemples en Finistère (Argol), ou à Saint-Jean-du-Doigt, et dont les lieux-dits sont vraisemblablement des sources sacrées pour les gaulois, on le retrouve aussi dans le nom d'une commune de la Manche, Vindefontaine.   

  Outre l'Apollon celtique  Vindonnus ou Vindonus, on cite aussi, découvert sur quatre autels d'un camp romain  de Bowes (North Yorkshire) un Sylvain Vinotonus (deux autels) et Vintonus (deux autels).

  En Pays de Galles, la racine Gwynn se retrouve dans la divinité Gwynn Ap Nud, roi du royaume souterrain et chef de la Chasse sauvage, ou encore Gwenhwyfar, notre Guenièvre (Dictionnaire Webster).

  C'est aussi cette notion de pureté ou de sacralité qui est inscrite dans les noms de saint comme sainte Gwenn et ses fils  saint Guenolé et saint Vennec.

  Francis Gourvil (Noms de lieu communs au pays de Galles et au département du Finistère, Bull. S.A.F. ) cite Guendour (Eau blanche ) en Plomelin, Ploudaniel et Saint-Thonan, proche de Gwendwr en Breckn,  Guenfrout ( ruisseau rapide blanc-d écume-) en Plouvorn et Froutven en Guipavas, rapprochés du Gwenffrd en Monmouth, ainsi que Guenvenez (hauteur bénie ou blanche) en Crozon, rapproché du gallois Gwynfynydd en Montgom.

 

 

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  Cette photographie, tirée d'une carte-postale du début du XXe siècle et exposée au Musée de la Fraise et du Patrimoine à Plougastel à coté de la statue (photographie supra) montre la partie supérieure exposée près de la fontaine. Sur cette image, la tête est encore visible, et sera peut-être un jour retrouvée : elle n'a été séparée que très récemment (probablement vers 1913 lors des travaux d'adduction d'eau ), comme en atteste l'examen des contours et l'absence de toute patine sur la surface de section sur la statue.

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  En effet, à proximité des sources, il n'est pas rare de trouver des divinités "ithyphalliques" (au phallus en érection) comme celle-ci, ou bien des éléments plus anciens sous forme de stèles hémisphériques basses comme celle-ci, présentée au Musée de Landevennec (Granit, IV- I siècle avant J.C, Porspoder).

  Néanmoins, en Bretagne, les exemples ne semblent pas si fréquents et en dehors de cette statue de La Fontaine-Blanche à Plougastel, qui fait référence comme prototype, on ne trouve que le groupe de trois personnages ithyphalliques de Bais (35).

 

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  La christianisation de la Bretagne débuta à la fin du IVème siècle en Armorique et ne concerna d'abord que les villes, les "pagani" (habitants des campagnes) heurtés dans leur pratique résistant longtemps encore au monothéisme chrétien. Les anciennes croyances furent combattues dans ce qu'elles présentent d'incompatibles avec l'annonce de l'Évangile, mais assez fréquemment la marque de la croix sera apposée sur des monuments réceptacles de hiérophanies païennes. Les sources et fontaines seront christianisées et les chapelles seront construites à proximité. De nombreux saints se verront attribuer par la population des campagnes des pouvoirs et des vertus qui appartenaient aux divinités païennes, avec le développement parfois divergent de deux traditions, celle qu'entend privilégier l'Église pour mettre en valeur les vertus évangéliques du saint, et celle que transmet la croyance populaire non écrite, et qui intègre des éléments ou des pratiques hérités du paganisme.

   Le culte masculin de la fécondité fut souvent récupéré par la figure de saint Guénolé : ainsi, à Lambezellec près de la Penfeld à Brest,  la chapelle St-Guénolé abritait une statue ornée d'une cheville  en bois. Le saint recevait la visite de jeunes femmes qui souhaitaient devenir mère, et qui prélevaient des copeaux de la statue pour en boire l'infusion...

  Par contre, à La Fontaine-Blanche, il semble que ce soit saint Nicolas, second patron de la chapelle après Notre-Dame, qui ait rempli ce rôle, sans néanmoins à ma connaissance donner lieu à cette pratique de tisane fécondatrice.

  Fontaine de guérison et persistance de rites thérapeutiques:

   La chapelle Notre-Dame-de-la-Fontaine-Blanche jouissait d'une faveur particulière parmi les chapelles de Plougastel, et on s'y rendait en procession plusieurs fois dans l'année ; le pardon du 15 août attirait les foules. Mais surtout, on venait implorer Notre-Dame pour qu'elle fortifiât les enfants rachitiques que l'on trempait à trois reprises dans la fontaine sacrée, ou pour soigner le retard de marche des enfants en leur faisant faire trois fois le tour de la chapelle, deux indications thérapeutiques basées sur l'orthopédie, la capacité de tenir droit.

    Outre la présence de statues de kersanton ou de bois (cf statuaire infra) dans la chapelle vénérant des saints et saintes thaumaturges et guérisseurs (saints Laurent, Claude et Fiacre, saintes Madeleine (lèpre), Barbe (allaitement, mort subite)...), une légende locale associe la vieille statue de la Vierge avec la force vitale de la nature. La tradition populaire transmet en effet que cette statue avait été découverte dans le tronc d'un arbre _ou dans un massif de sureau_ près de la fontaine et que, transportée en l'église paroissiale, elle revint miraculeusement dans son arbre pour faire comprendre que c'est en ce lieu qu'il fallait lui bâtir un sanctuaire.

  Enfin, il existe encore à la Fontaine-Blanche , de l'autre coté du chemin, un bassin alimenté par la même source et où menait rituellement boire les chevaux et les bovins.

 

  Ce site a-t-il permis  d'autres découvertes archéologiques ? Dans la relation de son voyage en Bretagne en 1865, P. Potier de Courcy mentionne la découverte à la Fontaine-Blanche d'un grand nombre de médailles romaines de Tibère à d'Hadrien" ( De Nantes à Brest...Itinéraire descriptif et historique, Paris 1865). On a également découvert une colonne cannelée de haut en bas, qui servait jadis de tronc pour les offrandes près de la fontaine, mais qui est une lec'h, pierre servant à marquer dans l'Antiquité la sépulture des personnages importants. Pour la période gallo-romaine, une colonne à guirlande a été aussi découverte. Enfin, on a souligné que la façon dont le sol schisteux a été creusé profondément au dépens de la petite colline pour établir les fondations de la chapelle semble indiquer une volonté de recouvrir l'emplacement exact de l'édifice païen (Jean Michel). 

 

  Sources :

Ce chapitre a été rédigé à partir des panneaux d'exposition du Musée de la Fraise et du patrimoine de Plougastel où se trouve la statue, et du Musée de l' Ancienne Abbaye de Landevennec, lequel expose un moulage de la divinité masculine de la Fontaine-Blanche. Les photographies prises par mes soins sont celles des oeuvres exposées.

La publication princeps sur la divinité ithyphallique est celle de J.Y. Éveillard,  D. Laurent et Y.P. Castel Un dieu antique de la fécondité à Plougastel-Daoulas (Finistère), Bulletin de la Société Archéologique du Finistère, 1977 : 71-92. Les informations complémentaires peuvent être trouvées dans l'article de Jean-Yves Éveillard Le dieu de la fécondité de Plougastel-Daloulas, une nouvelle approche, Mélanges en hommage à Yves le Gallo, Cahiers de Bretagne Occidentale n°6, C.R.B.C 1987 : 107-112.

L'article le plus complet sur la chapelle elle-même est celui de Jean Michel dans Plougastel-Daoulas, Patrimoine architectural et statuaire, Les Amis de Patrimoine de Plougastel, Landerneau 197 : 41-49. J'y ai puisé les meilleurs renseignements.

 

 

  VISITE DE LA CHAPELLE DE LA FONTAINE-BLANCHE

  A l'origine, la chapelle a été construite en bois, mais elle fut détruite lors d'une attaque des Normands vers 913, puis reconstruite, modeste sanctuaire de pierre et de bois, à la fin du Xe siècle. C'est alors un prieuré (monastère dépendant d'une abbaye et dirigée par un preiur), qui dépend alors de l'évêché de Cornouailles, avant qu'en 1186, par un legs confirmé et augmenté en 1218, l'évêque Geoffroy en fasse concession à l'abbaye de Daoulas ; on la trouve qualifiée de Rosa Monachorum dans les manuscrits du XIIe siècle.

  Les bâtiments du prieuré, situés face à la chapelle, séparés par le chemin qui conduit au hameau, comportent deux corps de logis en enfilade, dotés de tourelle et datent du XVe siècle .

   La chapelle actuelle a été construite, avec son calvaire, pendant le régne du duc de Bretagne Jean V, au XVe siècle. En 1528, l'abbé de Daoulas vient en consacrer les trois autels. Au XVIIIe siècle, l'abbé Nicolas Marion, recteur de Plougastel et titulaire du bénéfice de la chapelle, la restaure entiérement et la dote du lambris actuel. Le vitrail du chevet a été posé en 1905. En 1980, sa charpente et toiture sont restaurées, puis la rénovation intérieure très complète est menée en 1985 -86 par l'association "Les Amis du Patrimoine". 

 

I. La fontaine.

 Située en contre-bas du chevet de la chapelle, elle affecte la forme d'un enclos triangulaire autour d'un bassin de 0,80m appuyé sur un massif cubique du XVIIe siècle. Une arche gothique abrite une statue de Vierge à l'Enfant en  kersanton du XVIe siècle. L'enfant tient le globe terrestre de la main gauche et tend la main droite vers la poitrine ou vers le pan de manteau de sa mère. La Vierge est couronnée, elle retient de la main droite le pan gauche de son manteau.

 

 

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II. Le calvaire.

  Datant du XVe siècle, il associe la pierre de Kersanton et celle de Logonna. Sur un fût octogonal se dresse la croix monolithique avec le Christ coté est et la Vierge à l'Enfant coté Ouest. 

 

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  La Vierge est coiffée d'une couronne à trois fleurons triangulaire, sous laquelle s'échappe une longue chevelure. Elle tient , sous le sein droit, une pomme ou un globe alors que l'Enfant garde les mains sur l'abdomen ; sa coupe de cheveux ressemble à celle des moines médiévaux, à moins qu'il ne soit coiffé d'un bonnet godronné. La forme de son col est particulière également, formant deux larges revers autour du cou avant de se réunir sur une perle ou un bouton rond qui retient un pendentif . Les visages sont peu expressifs.

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     III.  Cadran solaire.

 Porche sud :  cadran méridional, circulaire, en schiste ; datée de 1622, motif soleil et lune, lignes éffilées en rayon solaire diffusant à partir d'un élément circulaire gravé d'une croix pattée, chiffres sur couronne  6 à 12 à gauche,1 à 8 à droite .

  Le Finistère vient au dixième rang des départements français pour le nombre (590) de ses cadrans solaires, dont 46% sont datés. 

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      IV. La statuaire.

 

1. Le Choeur.

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1a : Notre-Dame  de la Fontaine-Blanche.

   A gauche du chevet . Statue en bois polychrome du XVIe siècle entourée de deux anges adorateurs du XVIIe. Inscription sur la base, Notre-Dame de la Fontaine-Blanche.  La Vierge porte son grand Enfant sur le bras droit. Elle est recouverte actuellement d'un voile et d'une couronne, rajoutés.

 

 

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1b : saint Nicolas.

  A droite du chevet ; bois polychrome de XVIIIe siècle : représenté en tenue épiscopale d'évêque de Myre, avec le saloir d'où sortent, ressuscités, les trois enfants.

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1c : Saint Michel terrassant le dragon.

  Kersanton polychrome, XVe siècle, h = 1m.

Nef, à l'entrée du choeur, contre le pilier de gauche ; statue en kersanton du XVe siècle sur un socle en pierre représentant un ange.

  L'ange embrasant un demi-cercle dont je n'identifie pas le sens est remarquable ; je note sa coiffure, à raie médiane, ou la richesse de sa robe aux emmanchures ornées.

  L'archange est également admirable, mais le dragon grimaçant, cornu et griffu qui lui agrippe la jambe lui volerait peut-être la vedette, si la rondache,  bouclier circulaire que sa légèreté rend précieux dans les combats rapprochés à l'épée courte, ne retenait notre attention.

 

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      2. Autel du bas-coté sud.

 

2a. Saint Claude

      Kersanton, XVIe siècle, h = 1,20m.

La chapelle Saint-Claude de Plougastel justifie peut-être la présence de cette statue. Saint Claude vivait dans le Jura au temps du premier des rois fainéants Clovis II, et descendait d'une des plus anciennes familles romaines, les Claudia. Devenu moine à Condat (aujourd'hui Saint-Claude, célèbre pour ses pipes) au monastère saint-Oyand, il fut distingué pour ses vertus par l'higoumène Injuriose, chef spirituel de la communauté, pour lui succéder. En 685, c'est à saint Gervais qu'il succède comme évêque de Besançon, jusqu'en 692. C'est donc en tenue d'évêque qu'il est représenté sur cette statue, avec crosse, mitre, chape à fermail à quatrefeuille, surplis au dessus de la soutane, et pantoufles épiscopales rouges. Les bagues sont portées comme il se doit au dessus des chirothèques, ou gants épiscopaux, et on note avec intérêt leur présence sur chaque doigt long, soit sur la première phalange, soit sur la deuxième.

  Au XIIe siècle, on constata que son corps était resté intact depuis sa sépulture le 6 juin 699.

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      2b. Vierge à l'Enfant. 

Bois, XIVe siècle. 

  Une sculpture en bois du quatorzième (moi qui suis né dans le quatorzième, rue des Reculettes¹), ça alors ! Avant la construction de la chapelle ! Elle n'a pourtant droit qu'à un coin derrière un pilier (comme Claudel en sa conversion fulgurante derrière le deuxième pilier à droite prés de la sacristie), mais elle nous regarde sans rancune, d'un air très doux. Comme ils savaient sculpter, à l'époque ! Le visage de Jésus est admirable également, il délaisse un instant le globe terrestre et le geste de bénédiction de ces fonctions officielles pour se réconforter près du giron maternel, où sa mère lui présente un objet de couleur verte vers lequel il approche les lèvres.

 Marie, assise,  est couronnée, au dessus d'un voile indépendant de son manteau bleu.

¹La Rue ou ruelle des Reculettes, dans le quartier Croulebarbe, voilà toutes mes armoiries. On me fera perfidement remarquer qu'elle se situe dans le treizième, ce qui n'est pas pour me déplaire, mais c'est la maternité qui se trouvait dans le quatorzième. Je rappelle, en ma qualité d'outsider de l'existence, que jadis, du temps où il n'existait que douze arrondissements, comme les bons apôtres, "se marier dans le treizième" signifiait vivre en concubinage. Lors de l'extension de la capitale, après 1860, on décerna les nouveaux numéros en allant de haut en bas et de gauche à droite et le numéro treize échut aux beaux quartiers des villages de Passy et d'Auteuil, mais les habitants de l'Avenue Foch et de l'Avenue Mozart refusèrent cette attribution, non qu'ils soient superstitieux ou snobs, mais quand même ils estimèrent que le un-trois irait beaucoup mieux aux quartiers ouvriers de la Butte-aux-Cailles...et du quartier Croulebarbe.

 

  C'est donc la statue la plus ancienne, et peut-être, je l'ai dit, celle qui est concernée par la légende locale et fondatrice d'une statue trouvée par des paysans dans un arbre, transportée au bourg et revenant trois fois de suite dans le creux de son arbre. A moins que la légende ne porte sur la fondation du tout premier sanctuaire du Xe siècle, mais les dévotions populaires ne s'embarassent pas toujours d'une logique et d'une chronologie qui n'a pas lieu d'être.  Quoiqu'il en soit, j'ai remarqué, comme chacun peut le faire, qu'une chapelle possède la plupart du temps plusieurs statues de Vierge : la plus récente reçoit les dévotions les plus officielles, plaques de marbre, ifs de cierges, berceau de procession et prières polycopiées ou affichées ; elle est placèe de la manière la plus ostencible. Au contraire, celle qui fait l'objet de croyances, de légendes ou de rites plus anciens et moins avouables, car souvent enracinés dans les pratiques païennes, occupe un emplacement plus discret et les fidèles qui l'implorent le font en catimini. 

 

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    2c.   Sainte Marie-Madeleine.

kersanton, 1528, h = 1m.

  On verra que c'est à elle qu'était dédié, sous le nom abrégé de la Magdal, l'un des trois autels bénis par l'abbé de Daoulas en 1528. Elle est munie de ses deux attributs principaux, le vase à onguent ou de parfum, et ses longs cheveux : on voit que l'artiste a bien fait, en matière capillaire, les choses et qu'elle pourrait servir d'enseigne publicitaire pour une lotion favorisant la repousse des cheveux.

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3. autel coté nord 

3a  Saint Laurent.

Pierre de kersanton polychrome, XVIe siècle, h = 1,10m.

  La présence de ce saint guérisseur est liée aux épidémies (que l'on nommait " peste") survenues en Bretagne au XVIe siècle. Un autel lui était dédié, si on pense lire son nom sur l'inscription qui nous a retardé tout-à-l'heure. Il est invoqué aussi contre les brûlures (bien-sûr, et pas seulement les accidents de barbecue), mais aussi contre le mal de dos. 

    Pour les brûlures, ou pour le zona qui est nommé "mal de saint Laurent",  il suffit de souffler en forme de croix sur la plaie en prononçant cette invocation : Ô grand Saint Laurent tournant et retournant sur un brasier ardent vous n'étiez pas souffrant Faites-moi la grâce que cette ardeur se passe.

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      4. Nef

4a Nef coté nord, Saint Fiacre.

Kersanton polychrome, XVIe, h= 1,30m.

        On sait assez que c'est le patron des jardiniers, et sa fameuse bêche serait là pour nous le rappeller si notre mémoire se troublait ; on sait moins que c'est aussi un saint guérisseur de première classe, certes spécialisé dans les maladies vénériennes et les hémorroïdes ou "mal de Saint-Fiacre" (par un calembour entre Fiacre et les grosseurs en forme de figue (ficus) nommées "fic"), mais qui conserve les compétences d'un bon omnipraticien, et d'ailleurs Jean Michel, dans son article (opus citatum) signale qu'il est épatant pour la guérison de la gourme, ou eczéma du cuir chevelu des enfants négligés.

  Enfin, si on lui doit le nom de ces véhicules hippomobiles équipées d'un cocher et où Emma Bovary gagna son septième ciel, c'est tout bêtement que notre saint à la main verte avait son éffigie sur l'enseigne d'un hotel de la rue Saint-Antoine à Paris, devenu plus tard une maison de louage de carosse puis de voitures attelées connues sous le nom de "voitures fiacre". Voilà comment on devient patron des chauffeurs de taxi.  

 

 

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4b. Sainte Barbe.

      Bois polychrome, XVIe, h = 0,95m.

    C'est ma statue préférée, bien que la sainte ait perdu tous ses attributs, son livre et sa tour à trois fenêtres. Je ne reviens pas sur ses pouvoirs para-foudre ( Église Saint-Thurien à Plogonnec II : une inscription du tonnerre!.) . Elle est invoquée en Bretagne par les nourrices pour avoir du lait, pour la raison paradoxale que les seins de la sainte ont été arrachés par ses bourreaux. ( Vierges allaitantes VII : Chapelle de Lannelec à Pleyben, Ste Barbe.

    Si je la préfère, c'est d'abord pour sa beauté, et je comprends bien ses prétendants qui enragaient de la voir s'entêter dans son refus de tout mariage après qu'un certain Valentin, membre d'une secte dont le gourou vivait à Alexandrie, soit venu déguisé en médecin pour la persuader de préserver sa virginité. 

   Sa beauté va de pair avec son élégance : chape de couleur bleu, aux pans retenus par un fermail d'or ; robe d'étoffe rouge très simple,  mais néanmoins galonée d'or, avec son sage décolleté arrondi sur une chemise blanche, et dont la coupe est très ajustée pour souligner la finesse de la taille et la largeur des hanches. Voyez avec quelle grâce, acquise dans les meilleurs écoles de bonnes manières, elle retient d'un doigt les plis soyeux pour permettre à son pied d'avancer ! Cette fille du satrape Dioscore avait eu accès aux maisons d'éducation les plus distinguées d'Héliopolis, réservées aux jeunes filles à qui l'éclat de leur nom (quatre degrés de noblesse paternelle), l'illustration de leur parent dans des emplois éminents et les dignités suprêmes de l'Etat peuvent donner une influence prépondérante sur leur sexe et dont l'exemple peut plus facilement contribuer à répandre les vertus qui rendent les familles plus heureuses.

   Tant d'aisance donnerait à penser que l'art de se tenir debout devant un pilier n'en n'est pas un, et qu'il est tout naturel de tenir la tête droite, de conserver dans la main gauche la palme du martyre avec autant de facilité qu'une coupe de champagne, mais combien d'heures passées sous la férule à veiller à ne pas faire tomber le codex que la professeur a placé sur votre tête ! Combien d'efforts d'enseignements donnés pour corriger ces défauts ordinaires à leur sexe, ces larmes qu'elles versent à si bon marché, pour réprimer en elles les amitiés trop tendres, les petites jalousies, les compliments excessifs, les flatteries, les empressements, car tout cela gâte les demoiselles de qualité, les accoutumant à trouver que tout ce qui est grave et sérieux est trop sec et trop austère, alors qu'au contraire il faut les amener à parler de manière courte et précise. C'est qu'elles sont nées artificieuses, et qu'elles usent de longs détours pour venir à leur but.¹

 

 

¹Fénelon, De l'éducation des filles, 1687.

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  Outre sa beauté et la civilité et la distinction de ses manières, c'est la coiffure de la sainte que j'apprécie le plus. Chacun conviendra d'abord que son turban est remarquable, qu'on le voit comme l'expression, par l'artiste, des origines orientales de la sainte (dont c'est l'attribut inconstant), ou simplement comme le témoignage de la mode de cette époque .

  Comme expression d'orientalité, il est apparu à la Renaissance dans les peintures d'artistes italiens et flamands représentant soit des scènes bibliques, soit des descriptions de l'empire ottoman, de Soliman le Magnifique ou de Barberousse. Il coiffe par exemple la tête de Nicodème dès le milieu du XVe siècle en Bourgogne à Tonnerre ou à Ternant. En 1496, Dürer dessine un Couple turc en turban. Puis cela devient la mode en Italie, puis ailleurs de s'habiller à la turque, et on dit que la reine Elisabeth 1er d'Angleterre, voulant favoriser ses relations diplomatiques avec l'empire ottoman, portait des habits turcs. ; on trouve le turban porté par Philippe le Bon peint par Rogier van der Weiden en 1450 , et par l'Homme au turban rouge de Van Eyck en 1433 :

 

Image illustrative de l'article L'Homme au turban rouge
Jan van Eyck, 1433, l'Homme au turban rouge  

 En 1514, Raphael peint Balthazar Castiglione coiffé du turban, puis en 1519  la Fornarina coiffée elle aussi du turban :

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Image illustrative de l'article La Fornarina

http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Fornarina

 

 

 

  Dans l'iconographie de sainte Barbe, j'ai retrouvé ce turban :

1.  en Bretagne à Saint-Nicolas-du-Pelem : église : 1ere moitié XVIe siècle, d'origine ou d'inspiration flamande. 

2.à l'église Saint-Ouen-de-Mancelles de Gisay-la-Coudre (Eure), mais il est retenu par un bandeau sous le menton.link 

 3. Dans la Manche, église Notre-Dame de Savigny : statue du XVIe siècle assez proche de celle de La Fontaine-Blanche:

savigny-manche 6542c

 

  Ce turban possède un nom : c'est, depuis l'ouvrage de Cesare Vecellio Degli habiti antichi et moderni di diverse parti del mondo de 1589, celui de balzo, décrit au chapitre "costume de Venise et d'autres lieux d'Italie : " Queste donne portavano il balzo in testa, molto variato di colori ; et era a opera, tissuto d'oro e di seta con fogliami di rose et altri lavori :  Les femmes de ce pays portaient le balzo  de différentes couleurs , oeuvre de tissu d'or et de soie, avec des pétales de rose et d'autres éléments".

  Le balzo est défini comme une toque italienne ressemblant à un turban, mais constitué d'un bourrelet de brocart ou de velours recouvert de résille. Il est apparu dans les années 1400 en Italie, et il était alors porté très en arrière, dégageant largement le front épilé. Vers 1470, il serait tombé en désuétude, mais serait revenu à la mode vers 1510, avec une forme plus ronde et désormais porté plus en avant. Le terme de balzo recouvre donc deux coiffures assez différentes, et en outre sa distinction avec la guirlande (ghirlanda) et la coiffure nommé capigliara est imprécise.

  Le modèle initial (1400-1450) est haut, en forme de bulbe, et ressemble moins à une couronne qu'à un bonnet de poil de grenadier, en moins haut et en plus incliné vers l'arrière. Il est bâti sur une structure en osier en dôme ovale qui reçoit des étoffes, des faux cheveux de soie blanche ou jaune ou des cheveux postiches (capelli morti) puis des ornements comme des bijoux, des plumes de paon, des broderies etc.... Il rassemble toute la chevelure dans son volume, dégageant totalement la nuque et le front épilé. Son usage semble s'être limité à l'Italie du nord, avec une iconographie allant de 1430 à 1445 et on en voit des  exemples sur les fresques des Zavattari de 1440 représentant la légende de Teodolinda à la cathédrale St-Jean-Baptiste de Monza, centré par un bijou au dessus du front très épilé.

i partecipanti alla festa

http://www.arengario.net/momenti/momenti43.html

ou bien sur une peinture de Pisanello (1395-1455) : Théodora, princesse de Trézibonde dans Saint Georges et la Princesse de Trébizonde, 1436-38, chapelle Pellegrini, Vérone :

th_1438balzo.jpg

 

Le balzo du XVIe siècle est moins haut et il est porté moins en arrière : circulaire, il s'apparente d'avantage à une couronne. Il est posé sur les cheveux mais il ne retient pas ceux-ci, qui recouvrent le front, ou la nuque. Il est orné de filets, de tresses de noeuds, de dentelles, de rubans ou de perles, qui s'enroulent sur le rouleau en créant des effets décoratifs d'entrelacs. C'est à lui que ressemble la coiffure portée par sainte Barbe. 

en 1530, Le Parmesan peint sa Schiava turca ou esclave turque (Pinacothèque de Parme)

110px-Parmigianino_-_La_schiava_turca.pn

 En 1534, Le Titien peint Isabelle d'Este. (Kunthistorische Museum, Vienne.)

isabella1.jpg

 

 

 d'autres exemples :

 

 

 th_1530balzo.jpg th_1530sbalzo.jpg

 

Sources : 

http://home.earthlink.net/~lizjones429/balzo-new.htm

 

 

        Deux autres coiffures peuvent s'apparenter au balzo : la ghirlanda et la capigliara.

La ghirlanda  ("guirlande") est  une couronne,  un simple cercle plus ou moins épais formé de fleurs tressées  ou d'autres matériaux naturels comme des plumes. Mais dans la définition de Jacqueline Hérald, auteur de référence avec Renaissance dress in Italy 1400-1500, 1981, ou de Rosita Levi-Pisetsky qui écrit "les ghirlanda des années 1400 ont adopté une forme ronde qui les rapproche du balzo, bien qu'elles se distinguent parce qu'elles sont plus plates", la distinction devient plus ténue.

La capigliara est, au XVIe siècle, un rouleau composé de cheveux postiches, et est donc analogue à une perruque. Mais là encore, la frontière avec le balzo est imprécise, et, au total, j'aurais tendance à retenir que la ghirlanda est la forme légère, le balzo la forme moyenne, et la capigliara la forme volumineuse exubérante  et lourde d'une coiffure organisée autour d'une couronne.

  La coiffure de Lucina Brembati peint par Lorenzo Lotto (1518, Académie Carrare à Bergame) mériterait bien le nom de capigliara.

Portrait de Lucina Brembati

 

fontaine-blanche 8341c

 

   Notre sainte Barbe porte donc une coiffure qui s'est développée en Italie, ce qui indique que l'artiste a été influencé par des modèles italiens ou flamands ; s'il attribue à sainte Barbe cette coiffe, c'est soit pour souligner son origine orientale, soit seulement pour la parer des dernieres parures de la mode et montrer son élégance et sa noblesse, soit pour associer habilement les deux.

    C'est un boudin régulier entouré d'une étoffe blanche, qui retombe en voile sur la nuque, sur lequel une bande de fin tissu bleu clair vient s'entourer, fixé en son milieu par un large medaillon en or. Comparé au balzo de la sainte Barbe de Savigny, celui-ci est plus dépouillé, moins haut, mais néanmoins assez semblable. 

            Outre ce balzo, je trouve un autre intérêt à la coiffure de la vierge et martyre, qui est ce voile fixé sur la couronne et qui couvre l'arrière des cheveux avant de contourner les deux nattes par l'avant et de venir réunir ses deux pointes en arrière des épaules. Si je m'y interesse, c'est parce que j'ai retrouvé assez fréquemment ce mode de maintien de la chevelure, et notamment de façon quasi constante sur les statues des vierges allaitantes de Cornouaille  Vierges allaitantes : le bandeau de cheveu., sans en trouver la description ou le nom dans les ouvrages de mode de la période Renaissance. Il est parfois limité à un simple bandeau ne remontant pas sur la nuque et la tête, ou au contraire il apparaît en continuité avec un voile couvrant toute la tête. Il est particulier, puisqu'on ne retrouve ni à Savigny, ni sur les portraits italiens de la Renaissance ce voile retenu par le balzo.

  Cette vue de profil, destinée à montrer comment le tissu blanc entoure la chevelure au niveau de la nuque avant de la libérer sur les épaules, souligne également le raffinement de la silhouette, avec cette posture qui projete l'abdomen en avant, comme le voulait alors la mode.

 

fontaine-blanche 8342c

 

 

Inscriptions et armoiries :

1. Inscription : Pilier entre le choeur et l'autel sud : partiellement caché par la statue de saint Claude :

  La transcription est donnée ainsi : "L'an mille cinq cent huit, Jean Davennes abbé de Daoulas consacra les trois autels de Notre-Dame, saint Laurent et la Madeleine"  (site Infobretagne). Néanmoins, l'examen (difficile, car l'inscription contourne un pilier et est cachée par une statue) du texte montre la réalité de la graphie et les difficultés  de lecture.

  J'ai du prendre trois photographies, que j'examine l'une après l'autre:

 

Lã: mil:v:c 

daoulas cõ

 dame. Sãt 

 

 

 

fontaine-blanche 8329c

 

( Lã : mil V c III. JE e n 

(daoulas cõ) les troies/

(dame. Sãt )... n et la /

fontaine-blanche 8322c

 

      ( Lã mil vc.. III JE e n ) av /enes : abbé

(daoulas cõ.. les troies) /  auttliers  : ñre

dame. Sãt..n et la / Mag°dal

fontaine-blanche 8323c

 

 

J'obtiens donc, en rétablissant le "n" et autres élisions indiquées par le tilde : La(n) mil cinq cent ...trois JE e avenes abbé daoulas co(n)...les troies auttiers n(ot)re dame Sa(in)t ..n et la Magdal.

  Jean Michel (op.cit) donne la version très proche, mais complétée par les lettres cachées : L:AN MIL Vc JE DAVENES ABBE DE DAOULAS CO(N)SECRE LES TROIES AUTTIERS, NOTRE DAME SAINT IAN ET LA MAGDAL(eine).  Mais la date qu'il donne (1500) est contredite par une autre phrase de son texte qui indique la date de 1528 pour cette consécration, et il omet de prendre en compte de chiffre VIII. En 1528, Jean du Largez n'est plus abbé de Daoulas en titre . 

  J'en donnerais l'interprétation suivante : L'an 1528 (1508 ? ou 1518), Jean d'Avenes, abbé de Daoulas, consacra les trois autels à Notre-Dame, saint Jean et la Madeleine.

Ma première interrogation porte sur le mot auttiers : correspond-il à "autels" ? J'en ai la double confirmation par le Trésor de la Langue française (CNRTL), et par le glossaire français du Moyen-Âge (1987) qui indique : Aultier (1417, 1466), Auter (1369) : "Autel", toutes ces variantes dérivant de altare.

  Le Trésor de la langue Française indique : Emprunté au latin altare, surtout au pluriel en latin classique altaria, "lieu élevé réservé aux sacrifices".... Le changement de la finale -er en -el est dû probablement à une substitution du suffixe -el à la finale -er, rare dans les termes désignant des objets concrets (et peut-être par attraction paronymique avec ostel, "hôpital, hôtel".

 Je m'interroge aussi sur l'orthographe de troies : en Moyen français, selon le DMF, on emploie trois, tres, treis, mais pas troies...

     Jean "Davennes" n'est autre que Jean du Largez ou du Larget, abbé de Daoulas entre 1502 et 1519, mort en 1533, évêque in partibus et dont les armoiries sont d'argent au chef de gueules, au lion de sinople brochant le tout. Il fut nommé évêque titulaire d'Avesne le 30 juillet 1507.

  Jehan du Largez, fils du seigneur de Coatvout en Botlezan et curé de Glomel succéda à Guillaume Le Lay comme abbé de Daoulas en 1502, poste qu'il occupa jusqu'en 1519. Il mourut en son abbaye le 6 juin 1533 ; sa tombe fut placée au milieu du choeur de l'église. Il fonda beaucoup  de chapellenies, comme dans les églises de Daoulas, Belle-Isle-en-Terre, Botlezan, Laneven, Quemperven ou Louargat. Premier chanoine de la cathédrale de Quimper, co-adjuteur de Vannes et de Cornouailles, il fut nommé en 1507 "Episcopus avenetensis", évêque in partibus d'Avennes, : on sait que cette locution latine, abrègée d'in partibus infidelium, "dans les contrées des infidèles" signale un ancien diocèse situé sur les territoires perdu par le christianisme après leur conquète par les "infidèles", ou "sarrasins" : son attribution à un clerc permet son ordination comme évêque, souvent pour occuper des fonctions administratives ( Vatican ou diplomatie) ou comme évêque auxiliaire remplissant les fonctions de vicaire général : ce fut sans-doute le cas ici, auprès de l'évêque de Quimper. En effet, le chanoine Abgrall signale qu'il avait été nommé évêque suffragant de Claude de Rohan en attendant que celui-ci fût en âge d'être nommé évêque, ce qui fut le cas en 1510.

Voir l'article du blog pecia.fr sur Jean du Largez:  http://blog.pecia.fr/post/2010/12/30/Sur-la-piste-d-un-Livre-d-heures-de-l-abbaye-Notre-Dame-de-Daoulas-(Finistère) .

  

  Mais aucun "siège titulaire", aucun diocèse chez les infidèles n'est connu sous le nom d'Avennes : en effet, sous le nom d'Aveneste en Thrace il s'agit d'une francisation du terme latin avenetensis, qui est, comme abydenus et abydensis, en réalité un suffixe  d'Abydos, ville de "Thrace", en Turquie dans le détroit des Dardanelles et siège titulaire d'un diocèse in partibus.

  Le terme est utilisé ailleurs qu'en Bretagne, puisque en 1486 Jean Bolivier, suffragant de Jean II Rolin, vicaire général de l'évêque d'Autun et évêque d'Abydos est nommé "évêque d'Avesne" par la Gallia christiania. On retrouve le même terme  à Mâcon en 1481 sur un document (Messire Jehan, evesque d'Avenes). L'autre évêque d'Abydos breton est Louis "Combonet" ou du Combout, vers 1538, donc comme successeur de Jean du Largez.

Le terme "évêque d'Avennes" a amené certains biographes à comprendre à tort "évêque de Vennes" ou Vannes.

  Cette fonction est sans-doute ce qui a amené Jean du Largez à être un grand consécrateur d'églises et un grand fondateur entre 1519 et 1532 ; notamment à la chapelle Notre-Dame de Fontain

e-Blanche, où le 25 août 1529, il institué "fondation de deux messes aux jours de mardi et samedi de chacune semaine ".

 

 

 

      2. Devant ce pilier,  cartouche sur la robe de saint Claude  sur la statue du XVIe siècle:

b. brener. a . fayct .  fayre . ceste .  Ymage

  Mes prédecesseurs ont lus "Y. brener", mais il me semble bien qu'il s'agisse d'un b et non d'un y.

  Une famille Brenneur est attestée à Plougastel-Daoulas : François (-<1704), Yves (1679-1757), Catherine (1682-1710), mariée à André Laurans. Selon Albert Deshayes ( Dictionnaire des noms de famille breton, Le Chasse-Marée 1995) le patronyme Brenner est attesté depuis 1630 à Quimper, Brenneur en est la variante léonaise, il désigne le marchand de son (du breton bren, "son")

 

 fontaine-blanche 8320c

 

3. Armoiries : 

3a) A l'extérieur, sur le clocher :

On trouverait les armoiries de la famille Buzic qui sont "de gueules à six annelets d'argent 3+2+1". Mais je n'ai photographié que celles de la famille de Guermeur.

 

Selon le Nobilaire de Potier de Courcy :

"Guermeur (de), Sr de Coëtrosec'h, -par de Combrit,-de Bazouar, -de Lezongar,-de Penhoat, par. de Loperhet, -de Lezardo, -de Poulpri, -de Coroac'h. Anc. ext. Chev. R. 1689, R. 1426, 1442, 1536, M. 1562. Par de Combrit, Loctudy et Ploubalannec, évêché de Cornouailles,

De gueules à trois losanges d'argent rangés et accolés en fasce, accompagnés de six annelets de même, trois en chef et trois en pointe, rangés 2 et 1. 

Roland, capitaine à Quimper, pour le Roi, pendant les guerres de la Ligue."

 

  Je n'ai pas trouvé de commentaire sur la tête couronnée qui voisine ces armoiries.

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3b. Autel sud

  Ces armoiries  se composent à mi-parties des armes des Kérérault d'azur frétté d'argent, une fleur de lys de même sur l'azur, en chef, famille dont la devise est Mervel da véva, "Mourir pour vivre", et d'armes comportant des molettes d'éperon, que je n'ai pas identifiées.

  La chapelle de 1780 du manoir de Kérérault à Plougastel renferme le tombeau de Jehan III de Kérérault, mort de la peste.

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3c. Chapelle latérale sud, sous la statue de la Vierge :

      ??

fontaine-blanche 8324c

 

3d Socle de la statue de sainte Barbe, nef.

  Armoiries des Guermeur du Penhoat, identiques à celles du pignon ouest, à trois losanges et six annelets.

 fontaine-blanche 8333c

 

 

 

 

 

Vitraux

1. Maîtresse-vitre.

  La baie possède un tympan flamboyant du XVe siècle ; Le vitrail qui la remplissait représentait autrefois la Crucifixion entre la Vierge et saint Jean avec un apôtre, sans-doute saint Paul. Il était orné de huit écussons (selon l'abbé Abgrall) des familles donatrices, dont je rappellerai les armes :

  • Seigneur du Rosier, vicomte du Léon d'or au lion morné de sable (qui est Léon), à la bordure chargée de onze annelets en orle.
  • Du Louet, Sr de Liorzinic, , par. de Plougastel,avec armes antiques : d'or à trois têtes de loup de sable, arrachées de gueules ; moderne : fascé de vair et de gueules, qui est Coëtménec'h.
  • Buzic de Kerdaoulas, Écartelé : aux 1 et 4, d'or, au léopard de gueules (Névet) ; aux 2 et 3, de Buzic , devise : Comzit Mad, "Parlez bien"., 
  • Guermeur de Penhoat, De gueules à trois losanges d'argent rangés et accolés en fasce, accompagnés de six annelets de même, trois en chef et trois en pointe, rangés 2 et 1.
  • de Kérérault, d'azur frétté d'argent, une fleur de lys de même sur l'azur, en chef, 
  • Kerguern de Kernisi,  (ramage de Clécunan) : de sable à trois aigrettes huppées d'argent, comme Clécunan ; aliàs brisé d'une étoile de même en chef, pour la branche de Kernizi. Devise : utinàm.

La verrière actuelle qui date de 1905 est due à l'atelier parisien Louis Plonquet.

Louis Plonquet travaille à Paris  avec un certain Léon Mansuel ; on lui doit en Bretagne des restaurations de vitraux anciens, à la cathédrale de Quimper, saint Guénolé et saint Mélar, à Plogonnec les bras nord et sud du transept.

  Le vitrail représente le couronnement de la Vierge, laquelle est entourée de  nombreux saints :

  • en bas saint Corentin (avec le roi Gradlon?), saint Guénolé et saint Gwénaël, second abbé de Landevennec.
  • Au milieu, la sainte parenté avec sainte Anne et saint Joachim, sainte Élisabeth et Zacharie en habit de grand prêtre juif ( notamment l'Hoshen ou pectoral),
  • en haut saint Joseph et saint Jean-Baptiste sous saint Michel et un ange, puis au sommet Dieu-le-Père et la colombe.

  Dans le tympan, des anges portent l'inscription ALLELUIA VENI DE LIBANO CORONABERIS,ALLELUIA citation du Cantique des Cantiques 4, 8 : Venez du Liban mon épouse, venez du Liban pour être couronnée. 

fontaine-blanche 8337c

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 2. Vitraux des prisonniers.

Deux lancettes et un tympan à trois mouchettes :

  Inscription "Ils m'ont établie leur gardienne 1944".

  Il commémore le retour des prisonniers des stalags à la Libération à la fin de la Seconde Guerre Mondiale ; 

Sous le monogramme de Marie qui s'inscrit dans un bouquet de lys au sommet du tympan, entre  deux chérubins des mouchettes latérales, sous trois autres chérubins voletant dans les nuages des lancettes,  la Vierge étend son manteau bleu sur les familles de Plougastel enfin réunis après les affres de la séparation et de l'emprisonnement des maris après une détention de cinq ans dans les camps allemands, nommés "stalags". Un seul prisonnier est représenté, en tenue kaki portant l'inscription KG, kriegsgefangener "prisonnier de guerre"( de krieg, "guerre" et gefangener, "capturé"). 

  Autour de lui, un garçon en costume vert et deux femmes, à genoux, prient et rendent grâces. A gauche, deux autres femmes tiennent une petite fille. 

  Les costumes des femmes sont étonnants car depuis 1930 à Plougastel, les couleurs ont été abandonnées pour une tenue associant une jupe noire de laine ou de coton l'été, une camisole noire ou bleu marine, un corselet de drap et un un tablier  noir ou bleu, avec, pour couvrir le corselet, un carré de coton plié en triangle, bleu foncé à décors blancs ou en madras marine à carreau blanc. 

  Ici, nous voyons des vêtements de couleurs chatoyantes, avec des verts billard, des violets, , des parme, l'ocre presque or d'un tablier ou d'une paire de manches, le vermillon d'une robe d'enfant, , et une diversité de variétés dans les mouchoirs de cou qui caractérisaient les Plougastéloises d'avant la Première Guerre.

  Trois femmes portent la coiffe, une jeune fille semble encore porter un bonnet, et la petite fille porte le bonnet à trois pièces couvrant les oreilles.

A gauche, une rose en train de tomber du ciel semble se référer à la pluie de roses promises par sainte Thérèse de Lisieux, dont la statue se trouve dans la chapelle, avec celle du Sacré-Coeur, de sainte Bernadette de sainte Anne  et de saint Joseph.

                                     fontaine-blanche 8339c

 

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Published by jean-yves cordier
19 septembre 2012 3 19 /09 /septembre /2012 22:55

          La chapelle Saint-Trémeur

               à Plougastel.

 

  Située sur la kordennad de Rozegat¹ sur la côte sud-est de la presqu'île, avant le village de Saint-Trémeur et la grève de Pors-ar-loc'h , cette chapelle est la plus petite des huit chapelles de la commune, mais elle fut autrefois très fréquentée : une messe mensuelle y était célébrée, deux pardons s'y tenaient à la Sainte-Trinité et le quatrième dimanche d'août et le jour de la fête de saint Marc, on y venait en procession depuis l'église paroissiale située à 3 kilomètres. On y apprécie son beau placître planté de hêtres, de chênes et de châtaigniers, ou bien on se rend à la fontaine de dévotion située à une centaine de mètres en contrebas.

  Au breuriez¹ de Saint-Trémeur appartiennent aussi Lanrivoas, Tévenn, Kergolle et Kervengant.

    Je lis que la chapelle appartenait à la seigneurie de Kergoat, Le Lez et Roscerf. Je fais le lien (sans confirmation) avec la famille Buzic de Kerdaoulas , dont les armes sont de gueules à six annelets d'argent et la devise Comzit mad, "parler bien",   et avec la famille de Roscerf (ou Roscreff, actuel Rossermeur) en Plougastel, dont le cri était Pour les biens bon espoir

 Selon Tudchentil.org http://www.tudchentil.org/IMG/pdf/Genealogie_Roscerf_-_Fonds_des_Blancs-Manteaux.pdf , Marguerite  Buzic, héritiére d'Even Buzic Sr de Kergoët avait épousé en 1416 Olivier du Roscerf, qui était gendarme de la garde du duc en 1427. Un autre Even Buzic, héritier, sr de Kergoêt et sr de Roscreff, fit en 1429 un contrat de fondation avec l'abbaye de Daoulas (http://fr.wikipedia.org/wiki/Saint-Urbain_(Finist%C3%A8re)#cite_note-12Les armes des Buzic de Kerdaoulas sont présentes sur la tour de la chapelle de Fontaine Blanche.

   On ignore l'histoire de ses origines, et les premiers éléments sont la date de 1581 placée près de la fenêtre sud, et celle de 1636 au nord. Au XVIIe siècle est construit le clocher ; la cloche fut refondue en 1738.

Le pardon a lieu le deuxième dimanche de juillet.

¹. Sur les "kordennad" et les "breuriez", voir  Sainte Gwenn à la chapelle St-Guenolé de Plougastel.


tremeur 8232c

 

 

Inscription en Kersanton sur la façade sud : 

 Y : VIGOVROVX : FF : FAICT : FAIRE : CETTE CHAPE(LLE)P 1581

 On ne considère pas qu'il s'agit d'une inscription de construction, mais de rénovation de la chapelle par le fabricien.

  Toute inscription a ses mystères : le Y initial a la forme d'un V, le X de Vigouroux est très élégant, les initiales FF remplacent d'habitude la formule "fait faire" qui n'est pas omise ici, le mot "faire" est plutôt écrit FAIRA, la fin de "chapelle" est un P.

  Le patronyme Vigouroux est répandu à Plougastel ; on le retrouve inscrit sur le grand calvaire de Plougastel (1604...O.Vigouroux curé).

tremeur 8234c

 

 

Inscription sur la façade nord.

   Celle-ci porte la date de 1636; elle indique F : IVLIANF. 1636 avec un bel exemple de N rétrograde.

  On peut s'interroger sur cette inscription car Julian n'est pas un patronyme de Plougastel. Difficile d'y voir une relation avec la Mission que prêcha Julien Maunoir en 1644.

tremeur 8233c

 

Vue générale de l'intérieur

 Le plan est rectangulaire ; en 1930, le curé de Plougastel, qui était l'abbé Uguen, a fait construire un transept qui a été détruit en 1972. La chapelle étroite et basse est la plus petite de la paroisse. elle est éclairée par cinq fenêtres, en plein cintre sauf la baie orientale qui date du XVe siècle et est ogivale. La voûte est couverte d'un lambris peint uniformément en bleu ciel.

  Le pavage de schiste (le matériau local) et le crépis blanc des murs lui donne une atmosphère simple et recueillie et mettent en valeur les six statues anciennes et le socle de granit, à droite.

 

tremeur 8236c

 

Saint Trémeur

Statue en bois polychrome du XVIIIe siècle, h : 1,20m. Le saint porte sa tête (statue céphalophore) de la main gauche et la palme du martyre à droite. il porte une robe rouge à ceinture et à revers dorés, et un camail marron.

 

  Son nom, en breton sant Tréveur, anciennement Tremoch vient de Trech, "victoire" et mor, "grand". Il est le fils du roi de Domnomée Comonor et de sainte Tréphine, qui est également une sainte céphalophore puisque la mère et le fils eurent tout deux la tête coupée par le cruel Conomor, qui ne voulait surtout pas de fils pour lui ravir sa couronne. 

  La vie de sainte Tréphine a déjà été découverte ici : Chapelle Sainte-Tréphine à Pontivy.. Mais la vie de saint Trémeur est écrite par Dom Lobineau dans la Vie de saint Gildas ici : Guy-Alexis Lobineau, La vie des saints de Bretagne et des personnes d'une éminente piété, Rennes, 1725 page 76  :http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5494000p/f115.image.r=Tr%C3%A9meur.langFR

 

  "Son fils reçut au baptème le nom de Gildas, à quoi  pour le distinguer du saint Abbé on ajouta dans la suite le surnom de Trech-meur. L'enfant fut mis dès ses premières années dans le monastère de Rhuys, où il fut instruit aux lettres & à la piété, & fit des progrès surprenans dans celle-là & dans celle-ci. Sa vie angélique etoit accompagnée de miracles que Dieu operoit par son ministère. Ses actes, tirez par l'auteur de la Cronique de Saint-Brieuc de l'ancien Bréviaire de Quimper assurent qu'il fut tué par son père qui l'aïant trouvé qui se promenoit à la campagne un dimanche après l'office, lui coupa la tête. C'est apparemment la raison pourquoi saint Trémeur est appelé Martyr & invoqué sous cette qualité dans les litanies angloises du VIIe siècle".

 

 

 Ce n'est donc pas dans dom Lobineau que se trouve la légende selon laquelle, après son décollement, Trémeur prit sa tête entre ses mains et l'aurait porté jusqu'à la tombe de sa mère à Sainte-Tréphine, dans les Côtes-d'Armor, paroisse où il aurait été enterré.

  Il est fêté le 8 novembre.

Ses autres lieux de culte sont :

  • Les églises des paroisses de Kergloff (29), Carhaix (29), Camlez (22) 
  • La Chapelle St-Trémeur à Cléden-Cap-Sizun (29)
  • Chapelle St-Trémeur à Le Guilvinec (29)
  • Chapelle St-Trémeur à Guerlesquin.

 

tremeur 8193c

 

 

Le Père Eternel et les deux "anges gardiens".

  Sculpture du XVIe siècle, ou du XVIIe . H= 1,20m

  Ce personnage à la barbe exubérante et à la tiare palmier n'est autre que Dieu, Dieu-le-Père échappé d'une Trinité où il tenait le Fils entre ses Bras et le Saint-Esprit volant entre les Deux.

  Le détail original, ce sont les deux anges qui le désignent du doigt à l'enfant que chacun tient par la main. Vêtus d'une robe rouge superbement ornée de galons verts qui se fixent en beaux drapés sur des boutons or , chaussés de bottes ou guêtres enrichis des mêmes galons, ils sont magnifiques. Ici, on les désignent du nom, bien logique, d'Anges gardiens. Mais ils me rappellent un ange de l'église de Collorec, qu'on avait dénommé Raphaël guidant Tobie :

collorec 1646c(Collorec )

tremeur 8202v


 


 

                                                         tremeur 8204c

 

tremeur-8201c.jpg

 

 

Saint Sébastien

Bois polychrome, XVIe, h = 1,25m

tremeur 8197x

 

Vierge à la démone.

Bois polychrome, XVIIe, h = 1,20m

  C'est encore une très belle statue, où l'aspect très humain de la Vierge et de son Fils contraste avec le fait qu'elle écrase, en Vierge de l'Apocalypse, la démone à la queue de serpent tenant la pomme de la Chute dans la main.


tremeur 8206c

 


Saint Luc

Kersanton, XVIe, h = 1,15m

  Elle pourrait appartenir à un ensemble des quatre évangélistes avec chacun son attribut, son Livre, et un phylactère portant, par exemple, l'incipit de son Évangile. On croirait discerner l'inscription...

  (A Aix, dans la cathédrale Saint-Sauveur, ce sont des hexamètres du Carmen Paschale de Sedulius qui sont associés aux évangélistes ; pour Luc, l'inscription est : lura sacerdotii Lucas tenet ore iuvenci)

  Le détail qui m'interroge est l'objet que tient le taureau dans sa gueule : un encensoir ? On sait que le taureau est associé à Luc en raison des premires mots de son évangile qui mentionnent le sacrifice offert par Zacharie : ici, s'agit-il d'un objet rituel?

 On remarque aussi la base de la statue en pierre et l'ange qui y est sculpté.


 

                                                  tremeur 8208c

 


Saint Marc ?

bois polychrome, XVIIe, h = 1,10m

  Il tient un livre, mais a perdu l'objet qu'il tenait de la main droite. Si c'était une palme, ce serait un saint Joseph (le chanoine Perennes indique que la chapelle fêtait la Saint-Marc, la Saint-Joseph, le lundi de Pentecôte et la Saint-Riou).

tremeur 8211v

Christ en croix

Bois, XVIe siècle.

tremeur 8217c

Saint Roch

Pierre de kersanton polychrome, XVIe, h = 0,80m.

  Ce saint avait perdu sa tête et elle avait été très grossièrement refaite en ciment : mais enfin, peut-être en priant saint Antoine de Padoue, on l'a retrouvé, et il a désormais meilleure mine, malgré le teint terreux de la kersantite. De saint Roch, il a la tenue de pélerin (cape et chapeau), le baton, et le bubon de peste sur la jambe droite.

tremeur 8218c

 

Pietà, panneau sculpté

Bas-relief du XVIIe, bois polychrome, h = 0,69m

tremeur 8220c

 

 

Piedestal en kersanton

placé à gauche de la porte d'entrée, mur coté sud. Il représente deux anges portant le saint Graal.

 

tremeur 8221c


  Bénitier

  Sous ce bénitier, une cavité rectangulaire : les fidèles qui souffrent de céphalées y placent leur tête tout en priant saint Trémeur : 

  Ni ho ped a greiz halon

Aotrou, Sant Tréveur hor Patron

Da rei d'eom-ni re ho dre ho skoazel

Eur vuhez fur, iac'h ha santel.

Nous vous prions de tout coeur / Monsieur saint Trémeur notre Patron /Que nous soit donné avec votre aide / Une vie sage, saine et sainte. (Refrain du cantique de saint Trémeur)

 

tremeur 8223c

 

  Ne pourrait-on penser que ce trou servait jadis à l'écoulement d'une source aux eaux thérapeutiques ? 

tremeur 8225c

 

Calvaire

  Il est daté vers 1600.

  Sur son coté Est, les statues géminées posées sur les croisillons à boules montrent saint Trémeur à gauche et saint Gildas, son protecteur à droite.

 

tremeur 8228c

Saint Trémeur:

tremeur 8229v

 

 

  Du coté Ouest, c'est la représentation habituelle du Christ en croix entouré de la Vierge et de saint Jean. Au pied du Christ, trois anges portent le calice du Précieux Sang.

tremeur 8231c

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Published by jean-yves cordier
15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 22:22

La chapelle de La Houssaye à Pontivy (suite).

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I. Présentation.

Une pierre  située dans le choeur porte une inscription découverte par le chanoine Guillon (curé de 1924 à 1926)  :  CESTE OPEUVRE FUT COMMANCEE LE XVIIE  JOUR DE MAY LAN M CCCC XXX V AUX "cette oeuvre fut commencée le 17ème jour de mai 1435".

 Note : Elle est citée le plus souvent comme "ceste opure fut commencée le XVIIe jour de May l'an MCCCC.XXX.VI", mais le mot "opure" n'existe pas en moyen français. Le mot réel comporte plus de lettres.

L'orthographe "commancée" est attestée en moyen français. Le dernier chiffre devrait être "VI" et je lis "V aux", "V an"  ou quelque chose d'approchant.

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la-houssaye 6364x

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    C'est donc en 1435 que fut bâtie cette chapelle sous le duc Jean V le Sage et sous la juridiction du vicomte Alain IX de Rohan le Grand dit le Batisseur (v1382-1462) et Marguerite de Bretagne, en même temps qu'il implantait la sidérurgie aux forges de Pontivy et qu'il construisait l'église de Kernascleden. Elle comporte une nef du XVIe siècle avec un seul bas-coté sud, un transept et un choeur à chevet plat. La nef et la croisée sont séparés par un chancel surmonté d'un Christ en croix de la fin du XVe.

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II. Inscription du clocher et N rétrograde.

  Si le portail occidental date de 1730, le clocher porte la dete de 1779 inscrite sous la deuxième balustrade. On y lit, coté nord, l'inscription suivante :

O : LE GUENNECPTREETCHAPLIN

Dans cette inscription O. Le Guennec prêtre et chapelain, les trois N sont rétrogrades, avec la barre transversale inclinée en bas et à gauche.

L'inscription complète serait LLE ELLOUX TRESORIAE R.S. OLE GUENNEC PTRE ET CH PET 17 L.  MLEBAR RECTEUR 1779...(?) Marie Bour (?) (Relevé des Monument historiques). 

  Je note que Louis-Marie Le Bare "bachelier en droit civil et canon" était recteur de Noyal-Pontivy de 1773 à 1791, et qu'un Le Guennec était en 1791 curé de Kerfourn, ancienne trève de Noyal-Pontivy.

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la-houssaye 6368b

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Le troisième étage de la tour abrite une cloche de 1934 due au fondeur de Villedieu-les-Poêles André Peeters. La flèche du clocher ne fut réalisée qu'au début du XIXe siècle.

 

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III. Vierge à l'Enfant 

Façade occidentale .

  Cette statue en bois de Vierge à l'Enfant est une fidèle copie de la statue qui occupait la niche avant d'être placée à l'intérieur pour la protéger : nous la retrouverons, à droite du retable. Elle a été réalisée en 1991 par Henri Fondeville, sculpteur à Bubry.

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la-houssaye 6365c

 

 

 

 

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Armoiries : placées à droite de la baie du chevet

Je vois douze billettes, au canton dextre chargé d'une main en pal  , devise En Dieu ...

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la-houssaye 6363x

 

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IV. Vitraux

  1. Baie du chevet, le tympan du XVe siècle . 

Je l'étudierai de bas en haut : le "blasonnement" d'amateur n'est là qu'en note de mes efforts de déchiffrement.

 Françoise Gatouillet et Michel Herold (Les Vitraux de Bretagne, Corpus Vitrearum, P.U. Rennes 2005) s'appuyant sur l'étude de la chapelle par André Mussat (Congrés archéologique 1983) situent sa réalisation sous le règne du duc François Ier de Bretagne et de son épouse Isabeau d'Ecosse, soit entre 1442 et 1445. La partie inférieure et principale de la baie, soit 5 lancettes trilobées, contient un vitrail de 1901 de Lux Fournier de Tours consacré à l'Assomption de la Vierge, scène offerte par l'abbé Le Beller, recteur de Noyal.

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vitrail 7266x

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a) en bas 5 trèfles ou trilobes contenant 8 écus sur fond de feuillage en grisaille et jaune d'argent. 

  Nous trouvons de gauche à droite :

  • Les armoiries mi-parties des Rohan de gueules à sept (ici six) macles d'or 3,3,1 et d'hermines, qui est de Bretagne , 
  • de gueules à cinq besants d'or ; les armoiries de Malestroit sont de gueules à neuf besants d'or, 3, 3 et 3, mais sont retrouvées de gueules à cinq besants en sautoir (en croix, forcément d'ailleurs) écartelées avec celles de Chateaugiron.
  • de gueules à neuf macles d'or, armes modernes de Rohan, adoptées par Henri Ier de Rohan entre 1552 et 1575.
  • de gueules à cinq besants d'or, donc Malestroit.
  • mi-parties Rohan/ ?
  • mi-parties Rohan/  Clisson ( de gueules au lion d'argent armé, lampassé et couronné d'or
  • D'azur et  trois coquilles? d'argent sur fond de gueules au chef... ?
  • quartiers Rohan / ?: d'argent à cinq macles d'or et d'argent à trois croissants d'or ?

et, au sommet des trèfles, deux blasons associant sur fond de gueules dix billettes d'argent et, en canton, une sorte de navette de gueules et un besant d'or...

 

b) puis deux quatre-feuilles contenant un ange portant un phylactère qui reste à déchiffrer; celui de droite est inversé, tête en bas.

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c) puis six mouchettes : deux anges à gauche, deux armoiries, deux anges à droite.

  • 1er ange :phylactère : surgite venite ....into (surgite vigilemus venite adoremus, quia nescimus horam quando veniet dominus : pièce grégorienne)
  • 2eme ange : phylactère : ...
  • armoiries de Bretagne : d'argent à hermines  de sable. Il a été placé à l'envers, et les hermines sont tête en bas !
  • armoiries : mi-parties  Bretagne et Écosse: d'argent à neuf hermines de sable / d'or au lion rampant de gueules : cela est attribué à François Ier de Bretagne et son épouse Isabeau d'Écosse.
  • 3eme ange : phylactère : ...

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vitrail 6321x

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d) deux mouchettes latérales aux anges musiciens.

anges buccinateurs soufflant dans les trompettes du Jugement Dernier.

vitrail 6320xx

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e) en haut, sous un quatre-feuille,  un groupe central de trois mouchettes :

  • Le quatre-feuille contient un ange tenant un phylactère : ...cus dominis :m 
  • à gauche, le Christ en gloire montrant ses plaies ; nimbe crucifère, manteau violet et même parme.
  • à droite, la Vierge couronnée suivie de deux saintes : manteaux blancs aux orfrois d'or.
  • au centre en position inférieure : ange portant un phylactère : ...laudamus Jésus..

 

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vitrail 6320x

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2. Baie 1, au nord :

Inscriptions:

-sur un pilier du pont à gauche : Lux Fournier, Tours, 1905

- en dessous ; CUNCTAS HARESES SOLO INTEREMISTI IN UNIVERSO MUNDO : antienne mariale de l'ancien rite du "missel extraordinaire" : Gaude, Maria Virgo, cunctas haereses tu sola intermisti in universo mundo", Réjouis-toi, Vierge Marie, qui as détruit à toi seule les hérésies du monde entier".

- à droite : MORT GLORIEUSE DU COMTE RENÉ DU DRESNAY SUR LE PONT DE LA HOUSSAYE.

- Sur le phylactère : qui perdiderit animam suam propter me, inveniet eam. : citation de Matthieu 10, 39 : [celui qui aura trouvé sa vie la perdra,] et celui qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera. (Bible de Jérusalem)

-en haut et au centre, Armes de la Bretagne avec la devise Potius mori quam foedari, plutôt la mort que la souillure.

 

  Il s'agit de la représentation dit de l'échauffourée tragique de Signan, le 21 avril 1594, pendant la guerre de la Ligue. Rappelons que la famille de Rohan a adopté la cause de l'église protestante, et que la forteresse de Pontivy est entre leurs mains. Or, Lézonnet, capitaine de la Ligue (le parti catholique dirigé par le duc de Mercoeur) a confié à du Dresnay seigneur de Kercourtois la tâche de conduire une délégation catholique qui se rend de Concarneau aux Etats de Lamballe. 

  René du Dresnay a la vigueur d'un chef de 25 ans qui s'est déjà illustré à la bataille de Craon. Il est à la tête d'une escorte de 150 cavaliers. Le soir du jeudi avant Pâques, la troupe arrive près de Pontivy, que la délégation préfère éviter pour passer la nuit à la Houssaye, près de la chapelle et du pont du même nom. Au matin, du Dresnay, conscient du danger, s'avance seul sur le pont et se retrouve face à Arradon de Camors avec 600 arquebusiers, qui veulent le passage. De Dresnay engage le combat, mais aucun de ses compagnons d'armes ne vient le soutenir, et c'est seul qu'il résiste contre tous sous le feu de l'arquebusarde pendant une heure durant. Mais, dans un dernier effort, son cheval trébuche sur le pont et tombe, exposant son maître aux coups. Du Dresnay meurt d'un coup d'épée au défaut de la cuirasse. Son sacrifice a permis à la délégation catholique de se réfugier à l'abri des troupes du roi et de Rohan.

  Ce récit est bien mal résumé, et on aurait tort de ne pas se rendre illico sur le site infobretagne http://www.infobretagne.com/ligue-kercourtois.htm pour se régaler des détails qu'en donne le chanoine de Quimper Jean Moreau (1552-1617) dans ses Mémoires.

  L'un de ces détails est que les cavaliers sont nommés du nom de leur casque, la "salade", casque rond prolongé à l'arrière par un couvre-nuque, et équipé à l'avant d'une simple fente pour les yeux, ou d'une visière articulée. Et je me souviens que, dans Don Quichotte chapitre XVII, Sancho Panza a utilisé cette salade comme récipient pour transporter le fromage, et que son maître, trop prompt à s'équiper pour l'un de ses combats imaginaires, place la salade sur sa tête et le fromage avec.

 

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3. Baie 2.

      Composée de quatre lancettes trilobées de cinq panneaux, en verrerie autour d'un élément central consacré au Don du Rosaire : la Vierge entourée d'anges et d'un chérubin remet le chapelet du rosaire à saint Dominique tandis que l'Enfant-Jésus en confie un autre à sainte Catherine de Sienne, ou bien lui remet une  couronne . En arrière-plan, un campanile couvert de tuile peut évoquer la campagne de Sienne.

Oeuvre signée Lux Fournier, de Tours, 1902-1903, restaurée en 1991-1993 par l'atelier de Jean-Pierre Le Bihan de Quimper.

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vitrail 7258v

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      V. Les retables latéraux.

 1. Notre-Dame de la Houssaye.

 

      Rosenweig pensait qu'elle venait d'un atelier étranger du XVe. Je remarque le front et les sourcils épilés, le port hanché et le ventre projeté en avant selon la mode de l'époque.

  Marie présente à son Fils le livre des Saintes Écritures,  mais le Livre est tenu d'un coté par la Mére, de l'autre par Jésus : ce n'est pas un enseignement qui est donné à l'enfant, c'est un accord profond des deux êtres pour donner à leur existence l'axe de l'Accomplissement des Écritures. C'est ce livre de couleur rouge que nous retrouvons sur le retable du maître-autel présenté par un ange au Christ lors de son supplice.

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statues 7249s

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2. Saint Joseph.

 

      Inscription : IVLIE IAN FABRIQV LAN 1742.

  Il tenait dans la main droite le lys qui est, en statuaire, son attribut.

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                                                                     statues 7251c

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VI Les statues.

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1. Vierge de Majesté.

  Dans le guide édité par Les Amis de la Houssaye, il est expliqué qu'une première Vierge de majesté était en place dans l'embrasure droite de la verrière du chevet, mais qu'elle a disparu : elle a été remplacée, dans une niche inemployée à la droite du retable, par une statue du XVIIIe siècle qui se trouvait depuis 1730 dans une niche de la tour, exposée aux intempéries. Admirablement restaurée en 1985, elle offre aux fidèles la puissance de son port majestueux. La Mère et le Fils sont bien un peu joufflus, le regard un peu perdu vers de lointaines perspectives, mais l'ensemble est plein de noblesse. Les manches courtes  fendues sont un intéressant détail vestimentaire.

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      2. Saint-Sébastien.

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                                                                     statues 7265x

 

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4. Saint évêque.

  Il présente l'intérêt  d'être attribué au même atelier que le retable de la Passion et que le groupe de sainte Apolline, en pierre blanche. René Couffon avait remarqué la chape ornée d'une grande croix pectorale, motif qui le confirmait dans sa conviction qu'il s'agissait là d'un travail des sculpteurs d'Amiens.

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 la-houssaye 7256x

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5. Vierge de Pitié.

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statues 7268x

 

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      6. Saint Fiacre.

  La facture du patron des jardiniers est assez naïve, ce qui lui confère un charme certain.

 

                                          statues 7269x

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7. Saint Mathurin.

      Faisant face à saint Fiacre, le saint expert en exorcismes et "rabonnissement des mégères" Les vitraux de Jacques Simon en l'église saint-Vigor de Carolles (50)  tient le crucifix dont il chasse les démons.

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                                               statues 7273x

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8. Le martyre de sainte Apolline.

Voir aussi le même sujet à la chapelle Saint-Fiacre du Faouët,  à la chapelle Saint-Jacques de Merléac,  ou au Musée Départementale Breton de Quimper qui conserve un groupe daté vers 1560 venant de l'ancienne chapelle de Coat-Quéau à Scrignac:

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Apolline_d%27Alexandrie#/media/File:Quimper_132_Sainte_Apolline_et_ses_bourreaux_Chapelle_de_Coatqu%C3%A9au_Scrignac_Mus%C3%A9e_d%C3%A9partemental_breton.JPG

Voir également l'enluminure par Jean Fouquet du Martyre de sainte Apolline dans les Heures  d'Étienne Chevalier, conservées au Musée Condé, Chantilly, R.-G. Ojeda, RMN / musée Condé, Chantilly : 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Livre_d%27heures_d%27%C3%89tienne_Chevalier#/media/File:Sainte_Apolline.jpg

Le martyre de Sainte Apolline est relaté par Eusèbe de Césarée dans son Histoire Ecclésiastique, reprenant une lettre de l’évêque Denys d’Alexandrie à Fabien, évêque d’Antioche. Jacques de Voragine (1228 – 1288) reprit cette histoire dans le tome II de sa Légende Dorée.

 

"Or, il y avait; en ce temps-là, une vierge remarquable, d'un age fort avancé, nommée Apollonie, ornée des fleurs de la chasteté, de la sobriété et de la pureté, semblable à une colonne des plus solides, appuyée sur l’esprit même du Seigneur, elle offrait aux anges et aux hommes le spectacle admirable de bonnes oeuvres inspirées par la foi et par une vertu céleste. La multitude en fureur s'était donc ruée sur les maisons des serviteurs de Dieu, brisant tout avec un acharnement étrange ; on traîna d'abord au tribunal des méchants la bienheureuse Apollonie, innocente de simplicité, fort, de sa vertu, et n'ayant pour se défendre que la conscience d'un coeur intrépide, et la pureté d'une conscience sans tache; elle offrait avec grand dévouement son âme à Dieu et abandonnait à ses persécuteurs son corps tout chaste pour qu'il fût tourmenté. Lors donc que cette bienheureuse vierge fut entre leurs mains, ils eurent la cruauté de lui briser d'abord les dents; ensuite, ils amassèrent du bois pour en dresser un grand billot et la menacèrent de la brûler vive, si elle ne disait avec eux certaines paroles impies. Mais la sainte n’eut pas plutôt vu le bûcher en flammes, que, se recueillant un instant, tout d'un coup, elle s'échappe des mains des bourreaux, et se jette elle-même dans le brasier dont on la menaçait. De là l’effroi des païens cruels qui voyaient une femme plus pressée de recevoir la mort qu'eux de l’infliger. "

 

Ici, nous remarquerons d'abord les bas de chausse de couleur dépareillées "colorées mi-parti", du bourreau armé de la tenaille : cela indique son appartenance au groupe marginal des soldats et des bourreaux, comme cela a été largement illustré lors de l'examen du retable de La Houssaye. Nous remarquerons aussi l'extrémité effilé de ce chaussage, "à la poulaine" à la mode au XVe siècle et jusqu'en 1470 avant de céder la place aux chaussures élargies "en pied d'ours" sous Louis XII.

La sainte se fait remarquer par son front fort épilé, par son attitude hanchée, son corsage lacé.

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Le martyre de sainte Apolline, La Houssaye à Pontivy. Photographie lavieb-aile.

Le martyre de sainte Apolline, La Houssaye à Pontivy. Photographie lavieb-aile.

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Le martyre de sainte Apolline, La Houssaye à Pontivy. Photographie lavieb-aile.

Le martyre de sainte Apolline, La Houssaye à Pontivy. Photographie lavieb-aile.

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  • : Le blog de jean-yves cordier
  • : 1) Une étude détaillée des monuments et œuvres artistiques et culturels, en Bretagne particulièrement, par le biais de mes photographies. Je privilégie les vitraux et la statuaire. 2) Une étude des noms de papillons et libellules (Zoonymie) observés en Bretagne.
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  • "Il faudrait voir sur chaque objet que tout détail est aventure" ( Guillevic, Terrraqué).  "Les vraies richesses, plus elles sont  grandes, plus on a de joie à les donner." (Giono ) "Délaisse les grandes routes, prends les sentiers !" (Pythagore)
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